TREIZIEME SIÈCLE
En 1207 , il y eut une espèce de paix dont Gui-de-Thouars profita pour fortifier Nantes et construire la porte St.-Pierre. En 1214,Pierrede-Dreux, son successeur, ajouta encore aux défenses de la ville ; il y fut attaqué par Jean- Sans-Terre , qui ravagea une grande partie du. comté; mais Jean fut vaincu et forcé de se retirer. Alors , au sein de la paix naquirent de nouvelles divisions; le duc, voulant ajouter à sa puissance, essaya d'abaisser les nobles et surtout le clergé. Il tenta d'abord d'enlever aux prêtres le droit de tierçage et le past nuptial. A cette époque, les jeunes mariés étaient obligés, non par une loi, mais par une ancienne coutume, de donner à dîner au curé ou de racheter ce dîner par une somme d'argent , c'était le past nuptial ; après la mort de l'un des époux le tiers du mobilier appartenait à l'église, ce qui constituait le droit de tierçage (1). Cette prétention de Pierre-de-Dreux aux profits de l'autel occasionna des débats violents et des excommunications- ; les gens du duc, sans doute pour lui plaire, mirent le feu à plusieurs domaines de l'évêque et brûlèrent le Marchix, qui faisait partie de son fief; ils arrêtèrent aussi
(i) Le past nuptial fut porté t en 1399, à 3 sous pour les personnes aisées (environ 6 fr. d'aujourd'hui) , et 2 sous pour les autres ; la même année le droit de tierçage fut réduit au 9.«
plusieurs clercs du prélat. Celui-ci quitta Nantes pour sa sûreté. Enhardi par ce succès 9 Picrre-de-Dreux voulut imposer les salines de Guérande , et vendre seul le sel à Nantes , droit dont l'évêque était en possession. Cependant , il lui fallut finir par faire amende honorable et s'imposer des sacrifices de toute espèce pour obtenir la paix et l'absolution.
Ce fut Pierre-de-Dreux qui recula le lit de l'Erdre. Cette rivière coulait auparavant sur la place des Changes et dans la rue de la Poissonnerie. Il entoura la ville d'une enceinte de murailles , qui , partant du Château pour arriver à la porte Saint- Pierre, passaient à côté de la motte Saint- André et suivaient ensuite 9 en quelque sorte , le cours de l'Erdre, pour se terminer au Bouffay , en laissant en dehors les rues actuelles des Carmes et de la Poissonnerie. Il entoura aussi d'une enceinte de fortifications le Bourgmain dont il augmenta la ville. Enfin, il construisit deux ports sur la Loire: l'un, dans la paroisse de Sainte-Radegonde j situé où se trouve aujourd'hui la machine à filtrer ( il a été détruit par la reine Anne ) ; l'autre , appelé Briand-Maillard , du nom de l'architecte. Ce dernier était défendu par une demi-lune qui a subsisté jusqu'en 1755.
Pour faire face aux dépenses énormes qu'occasionnaient toutes ces constructions , Pierre-de- Dreux ne trouva rien de mieux que de s'emparer des biens de l'église de Nantes et de
mettre à contribution les gens de l'évêque. Il extorqua ainsi 14,000 liv., représentant près d'un million et demi de notre monnaie. Ferme dans ses résolutions, il brava les foudres apostoliques, et se fit hautement le protecteur des excommuniés , en défendant aux tribunaux d'avoir égard à cette qualification. Les évêques de Rennes, Saint-Malo et Saint-Brieux lui firent des remontrances auxquelles il répondit en assemblant la noblesse à Redon. Dans la réunion qu'il tint dans cette ville , il fit promettre à ceux qui en faisaient partie de ne point accepter le joug des prêtres , de ne plus acquitter le jugement des morts ou droit de tierçage , de ne point prendre garde aux excommunications , enfin de conserver les dîmes inféodées. Les évêques indignés excommunièrent l'assemblée de Redon; l'évêque de Rennes alla même jusqu'à mettre l'interdit sur les domaines du duc. De son côté , Pierre fit saisir leur temporel. Les évêques prirent la fuite , laissant leurs diocèses en interdit ; mais le duc , sans être intimidé par cette nouvelle mesure , défendit à ses sujets de faire des legs aux églises et de plaider hors de leur juridiction seigneuriale.
Le premier code synodal , que nous ayons eu à Nantes , date de 1223. On y remarquait entre autres dispositions : 1.° Que les curés seraient appelés à l'avenir à la rédaction des testaments de tous les laïques de leurs paroisses $ 2.° Que
les bans de mariages se feraient le dimanche , au nombre de trois , sans dispense d'aucun 5 3.° Diverses peines contre les clercs qui se seraient enivrés $ 4.° La punition de 10 jours de pain sec et d'eau , pour tout mari qui aurait abusé du mariage ; 5.° L'ordre formel de payer la dîme, et de ne faire les corvées du seigneur qu'avec l'agrément de l'évêque ; 6.° la défense aux ecclésiastiques de porter les armes et de plaider devant les tribunaux laïques. C'est ainsi, comme on le voit , que le clergé envahissait à petit bruit la direction complette de la société et s'immisçait aux choses de ce monde. Cependant , il faut le reconnaître , ces usurpations furent extrêmement utiles en contribuant à faire réformer les habitudes judiciaires. Nous avons vu qu'après la conquête les vainqueurs étaient devenus tout ensemble , souverains et propriétaires 9 avantage immense dont ils abusèrent , en s'arrogeant le droit de rendre la justice entre les serfs et de régler eux-mêmes leurs contestations avec leurs vassaux ; de telle sorte qu'il n'y avait , comme nos Annales nous l'ont transmis , d'autre juge que Dieu entre les nobles et leurs hommes , sans qu'il fût permis à ces derniers d'appeler des sentences qui leur étaient défavorables. Mais , tandis que la noblesse ne connaissait habituellement d'autre règle que son caprice ou les anciennes coutumes du pays , le clergé , qui avait profité des lois romaines
et qui possédait un droit canon 9 des tribunaux ecclésiastiques et divers degrés de juridiction, offrait dans son sein une institution modèle, qui fut bientôt forcément imitée par les seigneurs. Les curés élus par leurs paroissiens 9 les évéques nommés aussi par élection , les moines qui s'étaient jetés dans les monastères pour s'affranchir de la servitude témoignaient nécessairement pour le peuple 9 pour ceux qui souffraient de l'oppression 9 plus de compassion et d'indulgence que les privilégiés de la naissance , et leurs jugements avaient au moins les formes de la justice 9 lorsqu'ils ne la consacraient pas. Aussi 9 les nobles 9 pour n'être pas soumis à la puissance spirituelle 9 dont le peuple aimait les tribunaux, se résignèrent -ils à des concessions qui furent un immense progrès.C'est ainsi que des ambitions rivales , en divisant ceux qui exploitaient l'ignorance et la misère des plébéiens, préparaient providentiellement 9 et à leur insçu 9 cette révolution de 89 et cette nuit du 4 août 9 dont l'histoire sera toujours une des belles pages de l'humanité.
En 1225 9 Pierre s'empara de Chantoceau 9 dont le seigneur pillait les navires qui remontaient et descendaient la Loire. Louis VIII 9 alors roi de France 9 lui en accorda la possession à titre d'hommage lige. En 1228 9 les Jacobins s'établirent à Nantes. En 1232 9 l'évéque consacra les églises de Saint-Michel et des Corde-
liers. En 1235 , la Loire déborda et la ville fut inondée. Les eaux s'élevèrent de 23 pieds 9 pouces , suivant l'abbé Travers.
En 1236, les juifs furent chassés de toute la Bretagne, à la prière des évêques et des seigneurs. 11 leur fut défendu de réclamer ce qui leur était dû ; on les contraignit même à rendre les objets qui leur avaient été livrés en nantissement. Beaucoup de ces malheureux furent massacrés à Nantes, où ils avaient une synagogue, un sénéchal, des juges de leur nation, et une police privative.
En 1237, Pierre-de-Dreux, après un régne agité, mais pendant lequel il avait fait de grandes choses, se démit de la couronne en faveur de son fils Jean-le-Roux ; ce qui ne l'empêcha point de se liguer, plus tard, avec les principaux seigneurs contre le clergé. L'acte d'association, dressé par lui-même, accusait les ecclésiastiques de s'être insinués auprès des princes par un extérieur pieux et humble ; d'avoir ensuite usé de leur crédit pour former une juridiction qui absorbait toute la juridiction séculière : il prescrivait , en conséquence, qu'a l'avenir, on ne traduirait aux tribunaux des évêques que pour des causes d'hérésie, de mariage ou d'usure.
Jean-Je-Roux n'aimait guères plus le clergé que Pierre-de-Dreux ; aussi , par suite de ses dissentions avec l'évêque, le comté resta près de 12 années en interdit, et jusqu'en 1271, ce ne furent que contestations réciproques.
En 1775 , l'évêque acheta de la veuve de Daveir, seigneur d'Indre, le fief de la Fosse. La même année, Jean-le-Roux rendit une ordonnance qui changea le bail des nobles en rachat. L'on appelait bail des nobles le privilège dont jouissait un seigneur suzerain , d'être usufruitier des biens de son pupille jusqu'à ce qu'il eût atteint 21 ans, à la charge de veiller à son éducation. C'était une coutume anglaise, introduite en Bretagne par Pierre-de-Dreux. Le rachat \ beaucoup plus avantageux pour le pupille, consistait à donner seulement une année de son revenu. La transformation du bail en rachat fut avantageuse aux ducs ; ils affaiblirent ainsi le pouvoir de leurs grands vassaux : quant à eux, ils eurent le soin de se conserver le privilège du bail dans toute l'étendue du comté nantais, vu qu'il mettait à leur disposition beaucoup de places fortes et de châteaux.
Les nobles, dans le principe, jouissaient du droit d'aliéner leurs domaines; mais peu à peu l'usage des lods et ventes s'était établi ; cet usage consistait dans un consentement des ducs, qu'il fallait acheter à prix d'argent. De-là, pour ceuxci une source de supériorité qu'ils surent exploiter à leur profit. Jean-le-Roux fit mieux encore : il viola la loi ou coutume qui lui défendait d'acheter les fiefs de ses barons, et profita de ses écono~ raies pour augmenter sa fortune et, par suite | sa puissance.
En 1260 , le duc et l'évêque s'étaient accordés pour imposer deux deniers par livre , sur toutes les marchandises vendues à Nantes , cet impôt payé , moitié par les acheteurs , moitié par les vendeurs , fut consacré à la réparation des ponts. A la même époque , il existait dans la rue des Carmes un hospice de Saint-Jean , le plus ancien dont il soit question dans nos annales. La chapelle Saint-Jean date aussi de la même année. En 1267 , Rivallon-du-Temple , sénéchal de Nantes , rendit ses comptes : ils portaient à 1145 livres le revenu du fief de la prévoté.
Le seticr de blé se vendait alors environ 8 sous , terme moyen 9 ce qui donne à cette somme la valeur relative de 100,170 fr. En 1294 , Jean II , fils de Jean Leroux , étant à Ploèrmel , on lui présenta la liste des chevaliers que la baillie de Nantes devait à son ost (armée.) Le nombre en était de 36. En 1296 , les cordeliers furent installés solennellement dans notre ville. Il est inutile d'ajouter que des discussions continuelles entre le pouvoir temporel et le clergé remplirent la fin du siècle.