‹ Essais littéraires de Saint-JustChapitre 104 sur 232 · LES · texte numérisé non relu

LES

L'ouvrage suivant, composé depuis plus de vingt ans, fut lu et reçu au Théâtre-Français *, sauf quelques changemens qui me furent demandés. Je me disposois à les faire, lorsqu'on me prévint des difficultés qu'éprouvoient à la censure presque toutes les pièces de théâtre qu'on étoit forcé de soumettre à sa rigide et craintive surveillance. D'après cet avis, je crus qu'il seroit prudent, avant de revoir mon ouvrage, de lui faire subir l'épreuve qui devoit précéder celle qui l'attendoit au théâtre : c'étoit agir prudemment, car j'en aurois été pour mon nouveau travail. MM. les Censeurs, après avoir désapprouvé le choix du sujet, raturé un grand nombre de vers, et demandé la suppression totale de deux ou trois scènes, finissoient par conclure que jusqu'à nouvel ordre cet ouvrage ne pourroit être représenté. Je doute qu'en le lisant aujourd'hui on y puisse rien découvrir qui motive cet arrêt; cependant, n'ayant aucune relation avec les autorités d'alors, je n'en fus

* Il le fut aussi au Théâtre Louvois.

pas moins forcé d'y souscrire sans appei, et, faute de protection, de mettre de côté mes Protecteurs.

Si l'on me demandoit pourquoi depuis cette époque je n'ai point cherché à les produire sur la scène, je pourrois avoir, comme le Monsieur Pincé de Destouches, mes trois raisons à donner. La première, c'est qu'il m'en coùtoit, après tant d'années écoulées, de recommencer des démarches, peut-être inutiles et sans doute fastidieuses, pour un ouvrage qui n'avoit plus pour moi l'attrait de la nouveauté; la seconde, que le hasard ayant reproduit quelques unes de mes données dans plusieurs ouvrages représentés pendant que le mien gisoit au fond du portefeuille, je n'ai point voulu, après avoir travaillé sur mes propres idées, qu'on pût m'accuser de m'étre laissé guider par celle des autres ; la troisième enfin , et sans doute la meilleure, c'est que plus j'avançois en âge, plus j'apprenois à connoître les difficultés d'un art où , depuis ^lolière , tant d'esprits supérieurs au mien ont échoué , et que ne pouvant me flatter d'être plus heureux, je devois au moins me montrer plus sage , en ne poussant pas plus loin mes essais en ce genre. Je renonçai donc dès lors à briguer les faveurs de Thalie, et lui fis, comme à Melpomène, d'éternels adieux.

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