ACTE II, SCÈNE II
Sans que l'ambition me rapproche à ton gré De tous ces importans dont tu vis entouré.
MONTALBERT.
Contre l'homme en faveur sans cesse tu déclames 5
Aussi, malheur à toi, si jamais tu réclames
Des ministres, des grands, l'entremise ou l'appui.
SELMOURS.
Si pourtant j'éprouvois quelque tort aujourd'hui.
C'est d'eux, directement, que j'attendrois justice 5
Bien sûr qu'ils m'offriroient une main protectrice.
Je ne les confonds pas avec ces intrigans
D'un pouvoir respecté, subalternes agcns 5
Fiers d'un bien mal acquis , ou d'un poste honorable ,
Dont on a revêtu leur orgueil indomptable.
On sait que les hauteurs habitent plus souvent
Le bureau d'un commis , que le palais d'un grand.
L'homme vraiment puissant est d'un abord facile 5
Il jnet au rang des biens le bonheur d'être utile.
Sa grandeur, sans apprêts, mais non sans dignité,
Vers ses inférieurs se courbe avec bonté 3
Il tient, pour rassurer la timide innocence.
Le respect un peu loin, bien près la confiance j
Et, simple avec noblesse, avec grâce imposant.
Sans nous rendre petits , il sait paroître grand.
Sors donc, pour l'imiter, de la route commune, Et de l'homme en crédit contemple la fortune : Chacun espère en lui ; tour à tour son aspect Annonce la faveur , commande le respect. Protecteur des talens, dispensateur des grâces. Il répand , à son gré , les honneurs sur ses traces ; Ilparoît, on l'accueille; il s'éloigne, on le suit 5 Il se tait, on l'observe; il parle, on l'applaudit. Mais aussi , du crédit pour se frayer la route, Sollicitations, travaux, rien ne lui coûte; Il quitte amis, patrie, et vole sans regrets Partout où la faveur lui promet des succès.
SELMOURS.
Va, crois-moi; plus heureux celui qui Lieu tranquille.
Ne s'éloigna jamais de son champêtre asile ;
Que la même maison vit naître, et voit vieillir;
Qui , lorsque ses cheveux commencent à blanchir.
Peut reposer son corps, usé par la souffrance,
Sur le même gazon que foula son enfance.
Sans nulle ambition, il borne tous ses vœux
A conserver le champ qu'il tient de ses aïeux ;
C'est exprès pour ce champ que le soleil féconde ;
Ce champ est, à ses yeux, la mesure du monde ;