‹ Essais littéraires de Saint-JustChapitre 227 sur 232 · COMPOSÉE AU CIMETIÈRE DU PERE LA CHAISE · texte numérisé non relu

COMPOSÉE AU CIMETIÈRE DU PERE LA CHAISE

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Il est de ces niomens

Où l'âme languissante, abattue et fie' trie , Rejette avec dégoût la coupe de la vie.

J'étois, depuis quelque temps, plongé dans les accès d'une noire mélancolie lorsque je composai cette Elégie. Young, Hen>ey, étoient mes auteurs favoris ; je ne me contentois pas de lire leurs ouvrages, j'imitois leur exemple. Comme eux, je me plaisois à fréquenter les lieux destinés aux sépultures pour y entretenir mes sombres rêveries. Je m'y rendis même possesseur d'une petite portion de terrain. C'est assis sur cette terre, qui devoit me recouvrir un jour, qu'à la pâle clarté de la lune j'écrivis les vers suivans, dans lesquels plusieurs idées des auteurs que je viens de citer se trouvent reproduites et confondues avec les miennes.

On demandera peut-être ce qui pouvoit m'inspirer d'aussi funèbres pensées, et me jeter dans cet état de langueur et d'ennui de moi-même. Quelques passages du morceau qu'on va lire pourront en laisser pénétrer la cause au lecteur, s'il ne la trouve point suffisamment indiquée dans les vers connus placés en tête de cet Avertissement.

5ALUT , tristes cyprès ! salut , funèbre asile 1 3ù la mort a fixé sa demeure tranquille ! Dû mon dernier séjour d'avance préparé, 4près plus d'un écueil m'offre un port assuré ! 0 terre ! par les pleurs abreuvée et flétrie, Recueille dans ton sein ma sombre rêverie I

Oui 5 le voilà ! ce cliamp d'une éternelle paix ,

Où nos maux, où nos biens, où tous nos vains projets.

Pour toujours vont se perdre au milieu des ténèbres

Dont la nuit des cercueils couvre ces lieux funèbres.

L'ivresse des amans, la gloire des béros,

La majesté des rois , tout finit par ces mots :

Ci-gît! ... Ici du moms s'apaisent les tempêtes

Qui, durant notre vie, ont roulé sur nos têtes ^

Ici l'illusion perd ses fausses douceurs,

Le Lontieur ses revers , la tristesse ses pleurs.

0 mort! que je me plais en tes retraites sombres !...

Quand pourrai-je à mon tour errer parmi ces ombres?

Qu'est le monde pour moi j déjà mort au bonheur,

Délaissé sur la terre , et seul avec mon cœur ?

Seul ! . . . que ce mot cruel pèse à l'âme sensible !

Est-ce pour supporter ce fardeau si pénible ,

Que nous tenons le jour du Dieu de l'univers ?

Non... au sein des cités, dans le fond des déserts.

Sous les lambris dorés, et sous les toits champêtres.

En tous lieux , en tous temps , le bonheur veut deux êtres.

La nature, jamais, ne dit : « Pour vivre heureux

)) Soyez grand, soyez riche j » elle dit : a Soyez deux ! w

Cette félicité qui m'eût été si chère.

Ne s'éteint point encore à notre heure dernière :

Qui laisse des regrets à la tendre amitié ,

Revit dans ce qu'il aime, et ne meurt qu'à moitié.

IMais moi , traînant partout mon ennui solitaire ,

Du fardeau de mes jours je fatigue la terre j

)ans un morne abandon, après avoir vieilli , '6 ne laisserai rien au monde... que l'onibli ! Vies yeux se fermeront sans qu'une larme tombe 5 fe mourrai tout entier ! et jamais sur la tombe, 3ù je reposerai pour toujours endormi, ^ulle main n'écrira ces mots : A mon ami !

La voilà cette tombe où doit sécber ma cendre !

Qui m'arrête ? et qu'attends-je encor pour y descendre?

Etranger sur la terre au bonheur, au plaisir,

îDéjà je ne vis plus ;... j'acbève de mourir.

0 mort! toi, dont Taspect n'a rien qui m'épouvante.

Viens ! finis ton ouvrage ! et, comblant mon attente.

Fais tomber devant moi le rempart redouté

Qui s'élève entre l'homme et l'immortalité !

Imagination ! quel est donc ton empire ? Dans nos sens enflammés tu portes le délire j Et, flattant les transports d'un esprit exalté. Tu fais d'une chimère une réalité !

Qui plus que moi, jamais, éprouva ce prestige ! Par moi la mort étoit invoquée... 0 prodige !

Soudain je crus la voir... je la vis en effet ! Non telle que la peur nous trace son portrait : Implacable, sinistre, affreuse, repoussante... Elle étoit sombre, austère , et non pas effrayante 5 Même, à mes yeux, sa vue avoit quelque douceur ; Elle approche, et sa main se pose sur mon cœur. A 1 instant, mon regard d'un voile épais se couvre j Sous moi la terre tremlile, et ma tombe s'enti''ou\Te. J'y descends... « Sois content, je viens à tes accens, » Me dit soudain la Mort 5 « à tes vœux je me rends. » De la vie au trépas franchis donc le passage ; » S'il est l'effroi du foible, il est l'espoir du sage. » Va, crois-moi, ce passage avec crainte évité, )) S'il étoit mieux connu, seroit moins redouté. » Toi-même en peux juger; est-il donc si terrible? )) Le monde voit la mort comme un fantôme horrible ; )) Il frissonne à mes pieds, et n'ose, en sa frayeur, » Lever les yeux sur moi, sans pâlir de terreur. » Qu'ai-je donc d'effrayant, humains pusillanimes, » Qui fuyez mon approche et mes profonds abîmes? » Ah ! si l'expérience avoit sur vous des droits , » Vous envieriez l'instant où, rangés sous mes lois, » Ma demeure vous offre un abri charitable » Contre l'adversité qui, vivans, vous accable.

) La vie est-elle donc un tissu de bonheur?

En trouve-t-on toujours le désir dans sou cœur? ) N'y goûtez-vous jamais que plaisir, que tendresse? ) Et vos cliants ne sont-ils que des chants d'allégresse? ■) Ah! si l'homme, en naissant, pouvoit envisager > Les ennuis, les tourmens, qui viennent l'assiéger I) Dans le rapide cours de sa frêle existence j » Son cœur succomberoit, quelque fût sa constance 5 » Et, bien loin que la vie eût pour lui quelque attrait, » Comme un présent funeste il la rejetteroit : » Devant lui s'ofFriroient les peines de tout âge, » Les crimes du méchant, les foiblesses du sage 5 » Ces faux biens d'un instant , suivis de maux trop vrais . » Qui renaissent toujours, pour ne finir jamais. )) Bénis-moi donc, mortel! d'exaucer ta prière, » Et d'ouvrir sous tes pas ta demeure dernière. » Elle dit, et sur moi refermant mon tombeau, De mes jours, en fuyant, elle éteint le flambeau. Dans une terre humide et de morts encombrée , Plein de l'illusion où mon âme est livrée , Je trouve enfin le calme et la félicité Que je cherchois, en vain, dans un monde agité Par mille passions, par autant de chimères, Qui nous font respirer leurs vapeurs éphémères.

Songes! toujours suivis d'un pénible réveil ! Ah ! vous ne valez pas ce tranquille sommeil !

Mon âme et tous mes sens , plongés dans les espaces , De ce monde terrestre avoit perdu les traces 5 Privé de toute idée, exempt de tout transport. Je n'éprouvois plus rien que le froid de la mort 5 Mes maux étoient finis j quand mon âme en délire De sa foible raison reprend soudain l'empire. Quel réveil ! il dissipe un doux enchantement; Et, me rendant la vie, il me rend mon tourment. Où fuir? me dis-je, alors , en ma douleur profonde. Mortels ! habitués aux mœurs , au ton du monde , A cet esprit léger, à ces aimables riens j Nous ne pouvons former ensemble aucuns liens. Pour vous mes sentimens ne seroient que folies , Mes méditations que pures rêveries ; Et, mes écrits sans art, à la hâte tracés, Effraieroient vos esprits purement compassés. Je sais trop bien prévoir vos jugemens frivoles; Mais mon cœur vous récuse , âmes froides et molles , Qu'un sentiment fatigue , et qu'alarme un transport ; Qui trembleriez d'user le fragile ressort

3ù réside la force attachée à votre être ,

Si l'entliousiasine, en vous, un instant pouvoit naître 5

Vous ! qui de son élan méconnoissez la voix,

Et sur (jui l'énergie a perdu tous ses droits.

Laissez-moi donc ici dans mes pensers funèbres....

Tout ranime ma force en ce lieu de ténèbres 5

Tout dit autour de moi : « Pour cesser de souffrir ,

» Vois le peu qu'il en coûte!... il ne faut que mourir. »

FIJS.

1EÎ(DMMIV(0E t MAM

Je ne doute point qu'en lisant le morceau précédent la plupart des personnes qui me connoissent, étonnées d'y trouver une teinte de misanthropie assez prononcée , dont pourtant quelques passages auroient pu leur expliquer le motif, ne se soient écriées : « Eh quoi! lorsqu'il composoit ces vers il jouissoit » d'une fortune suffisante, d'une bonne santé, d'une » entière indépendance , et ne se trouvoit point » heureux : qu'avoit-il à désirer ? que lui manquoit-il » donc?» Un bien sans lequel les autres ne pouvoient me satisfaire; un bien qui, dans mon isolement, et dans l'âge où le goût du monde commence à se perdre, me devenoit chaque jour plus nécessaire; un bien enfin , dont la privation me rendoit alors la vie aussi triste, aussi à charge, que sa possession me la rend aujourd'hui chère, et pleine de charmes! en

un mot, une compagne bonne, tendre, aimable, telle que je l'ai trouvée.

C'est en son intention que les vers suivans ont été faits, lors de mon retour à la même campagne que j'avois habitée avec elle quelque temps auparavant; ils devancèrent de peu. l'instant où la plus douce union me fit sentir mieux que jamais, la vérité que j'avois ainsi exprimée dans l'élégie précédente.

Sous les lambris dorés, et sous les toits champêtres;

En tous lieux, en tout temps, le bonheur veut deux êtres.

La nature , jamais , ne dit : « Pour vivre heureux ,

» Soyez grand, soyez riche. » Elle dit ; « Soyez deux. »

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