‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 11 sur 36 · DES DEUX PHÈDRES · texte numérisé non relu

DES DEUX PHÈDRES

délicat que soît l'amour, tant qu'il est innocent et heureux, il ne fournît que le sujet d'une idylle. Pour s'élever à la hauteur tragique, il faut qu'il paraisse causé par une fatalité irrésistible, et par conséquent qu'il s'éloigne du cours ordinaire des choses^ qu'il soit en lutte avec de grands obstacles physiques et moraux, et qu'il entraîne des suites funestes. Tout cela se trouve réuni dans la passion de Phèdre pour Hîppolyte. Supposons un peuple chez lequel les lois permettraient à une belle-mère d'épouser son beau-fils: le sujet ne sera plus tragique. Dégageons, cette préférence donnée à un jeuTie homme» sur son père, préférence qui, dès qu'elle n'inspire point d'horreur, risque de devenir ridicule ; dégageons-la encore davantage de toutes les répugnances de la nature et des liens du devoir; supposons un homme d'un certain tge qui fait la cour à une femme sans obtenir du retour, tandis que cette femme réussit tout aussi' mal dans les avances qu'elle fait à son fils: et la situation s«ra tout-à-fait comique.

Il est donc de la plus haute importance, pour l'effet et la dignité de la tragédie, de marquer fortement combien la passion de Phèdre est criminelle, et de tenir l'horreur de l'inceste toujours présente à l'imagination du spectateur. Xia sévérité morale coïncide à cet égard avec le besoin poétique. Nous verrons tout à l'heure lequel des deux poètes a le mieux su satisfaire à l'une et à Tautre.

La tragédie d'Euripide . a pour titre Hippo- Ijrte (l'épithète de stèphanèphore, c'est-à-dire por-

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leur d'une couronne de fleurs^ a été ajoutée seu-^ lement pour la distinguer d'une auti*e du même nom); et en effet toute la composition tend à célébrer la vertu de ce jeune héros, et à émouvoir sur son malheureux sort, dont Phèdre n*est que l'instrument. Elle a cessé de vivre vers le milieu de la pièce, sans que pour cela Tintérêt se refroî* disse le moins du monde; même les scènes les plus pathétiques viennent après. La pièce de Racine, au contraire, porte, dans les premières éditions , le titre de Phèdre et Hippolyte : ensuite on a omis entièrement ce dernier nom, et avec raison ; car Hippolyte , ainsi que tout ce qui le concerne, est effacé et pâli, tandis que le poëte a employé toute la magie de son pinceau pour pré» ter à son héroïne des grâces et des qualités séduisantes, malgré un égarement aussi monsti'ueux. Dans Euripide, tout est traité par grandes masses; point de ces incidents minutieux qui éparpillent l'attention, et empêchent le spectateur d'apercevoir d'un coup d'œil tous \es rapports. L'ordonnance du rôle de Phèdre est de la plus grande simplicité; elle n'a qu'une seule entrée, et reste en scène jusqu'au moment où elle se retire dans son palais pour se donner la mort. Elle ne parle point à Hippolyte, qui ne lui adresse pas non plus la parole, quoiqu'ils soient en présence; elle ne voit point Thésée, qui ne revient qu'après qu'elle a péri ; surtout elle ne se mêle pas d'affaires d'état. Tous SQS aveux se passent entre elle, sa nourrice, et, selon la coutume grecque, le chœur composé

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de jeunes femmes ti'ézéniennes. Cela est conforme à son état, et Ton peut ajouter, tout à fait conforme à la sévère pudeur. Phèdre doît fuir l'œil des hommes; ce n'est que dans Tame compatissante des femmes que peut s'épancher son cœur blessé à mort. Si, après que son funeste secret lui est échappé, surtout après qu'Hippolyte Ta su, elle peut encore se relever pour agir avec présence d'esprit, pour former des projets, pour tramer des intiîgues; elle n'était donc pas à l'extrémité quand elle a succombé, et sa seule excuse lui est ôtée. La Phèdre d'Euripide paraît d'abord mouran* te; elle est portée sur un lit de repos, entourée de ses femmes qui la soignent, précédée de sa nourrice, dont les plaintes sur les maux de la vie humaine, inspirées par la vieillesse, font un contraste touchant avec les gémissements de la jeunesse languissante, atteinte d'un mal auquel elle seule est exposée. Il est difficile de donner à ceux qui ne connaissent pas le grec une idée de la beauté de ce passage : il est écrit dans cette mesure qui, dans les tragédies grecques, occupe la place intermédiaire entre le dialogue et les morceaux lyriques, c'est-à-dire chantés. Surtout quand Phèdre s'abandonne aux égarements de son imagination , ce sont des accents brisés qui , tu même temps qu'ils respirent la langueur et la volupté, font déjà pressentir le frisson mortel qui doit bientôt glacer les membres de la malheureuse victime. Sur les instances du chœur, la nourrice fait les plus grands efTorts pour arracher à Phè- BMAif litt. et hlst. 7

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dre Taveu de la cause secrète de sa maladie. Elle y réussit par ses supplications pathétiques, et s'en va désespérc5e et comme résolue à n'y pas survivre. Phèdre reste seule avec le chœur et lui parle pour sa justification. Son discours est rempli de pudeur et de noblesse; il ne pèche que par le défaut ordinaire d'Euripide^ de trop moraliser. La nourrice revient, elle a changé d'avis; elle emploie toutes les consolations, toutes les excuses prises de la fragilité humaine : mais Phèdre, les repousse constamment. Enfin, elle s'en va sous prétexte qu'elle connaît des moyens magiques de guérir la passion de sa maîtresse. Celle-ci lui enjoint expressément de ne pas dire à Hippoljte un mot de ses aveux. Après un choeur ravissant sur la pernicieuse puissance de Tamour , Phèdre entend une altercation qui s'élève dans Tintéiûeur du palais , entre Hippolyte et sa nourrice. Elle devine tout de suite ce que c'est, et se juge perdue. Peu après, Hippolyte , dans la plus haute indignation , arrive suivi de la nourrice 5 il passe auprès de Phèdre, qui est toujours sur son lit de repos, sans lui parler, sans paraître la remarquer; il invoque le ciel et la terre contre l'horreur de ce qu'il a entendu; il repousse la nourrice suppliante qui lui rappelle le serment qu'il a fait de garder le silence; il se répand en invectives amères centime les femmes en général; il part enfin pour quitter une demeure où il ne peut rester sans se croire souillé à ses propres yeux, et pour ny revenir (ju'avcc son père. Phèdre n'hésite pas

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un instant sur le parti qu'elle doit prendre. Elle comble sa nourrice de malédictions^ elle repousse ses conseils quand celle-ci veut lui persuader que son mal n'est pas sans remède: après avoir fait jurer au chœur de ne la point trahir, elle sort, en indiquant le projet qu^elle a formé pour sauver son honneur et surtout l'honneur de ses enfents qui dépend du sien, et pour se venger des dédains d'Hippolyte.

Dans la pièce de Racine, la première scène où Phèdre parait est prise en entier du grec ; elle n'en est, pour ainsi dire, qu'un extrait, qu'un sommaire , qui , considéré seul , est encore très-beau, mais qui devient sec et paaigre à côté de l'original. Les plaintes de Phèdre, les symptômes de sa langueur, les égarements de son imagination, sa répugnance à confier sa passion, tout cela est beau^ coup plus développé dans Euripide. Racine lui est redevable de ses vers le plus admirés, et même ses changements ne sont pas toujours heureux. Dans ceux-ci:

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent! Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pris soin sur mon front d'assember mes cheveux?

il suppose que Phèdre s'est parée, apparemment dans le dessein de rencontrer Hippolyte. La Phèdre grecque est trop malade; pour cela: elle demande uniquement qu'on détache le lien de ses cheveux, parce que tout lui cause de la douleur. Ces vers:

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Dieux! que ne suis-je assise à rombre des forêts! Quand pourrai-je, au travers d'une nohle poussière, Suivre de VœW un char fuyant dans la carrière?

sont Tabrégé de plusieurs strophes d'Euripide, où Phèdre désire, tantôt, puiser de Teau à la source qui jaillit du rocher, tantôt, animer les montagnes sauvages par le tumulte de la chasse, tantôt, conduire de jeunes coursiers dans la carrière. Combien mal à propos le vers suivant a-t-il été conservé de l'original :

Dans quels égarements l'amour jeta ma mère!

L'habitude rendait les Grecs moins sensibles à ce que leur mythologie pouvait avoir de trop extravagant; et en général tout ce qui tient en quelque façon aux traditions religieuses ne blesse plus. Mais pour des spectateurs modernes, ou cette allusion est perdue, ou s'ils la comprennent, elle doit choquer excessivement. D'ailleurs, Racine tâche d'écarter le plus qu'il peut l'idée que la passion de Phèdre est incestueuse, et la comparaison avec les amours infâmes de Pasiphaé, la rapproche de tout ce qui est le plus contraire à la nature. La fausse nouvelle de la mort de Thésée, par laquelle Panope interrompt l'entretien de Phèdre et d'OEnone, est le principal incident que Racine ait inventé: c'est le pivot de son inti*igue. Je monti*erai dans la suite combien elle place Thésée désavantageusement, mais elle a aussi de graves inconvénients pour les autres personnages. C'est une situation embarrassante, que d'être bien aise de la mort de quelqu'un à qui on était lié

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de fort près, et que l'on devraît regretter selon la morale établie et l'opinion générale: on ne peut guère échapper au reproche, ou de la dureté, ou de l'hypocrisie. Un homme qui est au comble de la joie d'avoir hérité d'un riche parent, et qui affecte de s'affliger de sa mort, présente une situation fort comique. A la vérité , le deuil que Phèdre porte pour son époux n'est pas long; il se renferme dans ce seul mot, Ciel! OEnone lui développe tout de suite impudemment combien cet accident est heureux pour son union avec Hippolyte:

Vivez: vous n'avez plus de reproche à vous faire.

Je pense pourtant que toutes les âmes bien nées sentent des remords, quand une personne à qui elles étaient attachées par des liens sacrés et envers laquelle elles ont eu des torts, vient à mourir, parce qu'alors ces torts sont irréparables. Votre flamme devient une flamme ordinaire.

Une Jlamme ordinaire! Tant mieux pour Phèdre si c'était vrai, et mille fois tant pis pour le poëte. Mais je ne sais pas où OEnone a pris sa logique:

Thésée, en expirant, vient de rompre les nœuds Qui faisaient tout le crime et J'horreur de vos feux.

Si c'était un inceste auparavant, c'en est certainement encore un ; si ce n'était point un inceste, ce n'était donc qu'une passion vulgairement vicieuse, qui ne méritait pas d'être annoncée comme l'effet du courroux céleste, et encore moins défaire le sujet d'une tragédie. Quoi qu'il en soit, Phèdre

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écoute les propos d'OËnone avec complaisance, elle consent à parler à Hippolyte , prenant aon fils pour prétexte, mais avec des. pensées bien pkis coupables.

On admire beaucoup la seconde scène où * Phèdre parait, celle de la déclaration: sans doute les discours de l'héroïne sont très-éloquents, mais cela ne doit pas aveugler sur leur inconvenance, et sur le manque absolu de délicatesse qui y règne. Une femme • qui pense à se remarier au moment où son mari vient de mourir, est jugée peu délicate; une femme qui déclare la première son amour à un jeune homme, se place dans une attitude peu convenable à son sexe: mais que dira-t-on d'une femme qui, ayant eu pour époux un héros presque divin, à peine instruite de sa mort, court séduire son fils vertueux, repousse les espérances que nourrit celui-ci que son père pourrait vivre encore, dégrade vis-à-vis de lui sa mémoire glorieuse*), et prétend continuer seulement la tendresse conjugale, parce que le fils ressembleau père, tandis que l'ombre de cet époux, qu'elle a voulu outrager par l'adultère et Tincestc, devrait la persécuter comme une furie **) ? Qu'importe qu'elle prenne d'abord pour prétexte un soin inquiet du sort de son fils, qu'elle sache inventer des tournures ingénieuses et m^me touchantes, pour

^) M. de Laharpe nomme cela tin tour adroit, **) L'épouse du viorl déclare son amour au fils du morl

Expression Frappante de labbé Batteux.

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