‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 12 sur 36 · DES DEUX PU£DR£S · texte numérisé non relu

DES DEUX PU£DR£S

exprimer ses sentiments d'une manière trèï-pure en apparence et qui lai ménage une retraite en cas de refus! Parce qu'elle a de la grâce, de l'éloquence et de Thabileté, en est-elle moins effrontée? Pense-t-on excuser tout cela par l'excès de sa passion? Mais la passion, fût-elle montée ■ jusqu'à la frénésie, doit encore porter l'empreinte d'une ame originairement noble, pour laquelle certains procédés restent toujours impossibles, à moins qu'on ne veuille nous présenter une image dégradée de l'humanité^ ce qui certainement n^était point l'intention du pocle, puisqu'il tâche de rendre Phèdre aussi séduisante qu'il le peut. Si la poésie est l'art de farder le vice, je conviens que cette scène mérite de grands éloges, car la plupart des lecteurs ne reconnaîtront pas, sous la politesse des formes et l'élégance des vers, ce qui, sans ce déguisement, les aurait choqués au plus haut point.

Sans doute les caractères passionnés ont de grands privilèges dans la poésie, et le vif intérêt qu'ils inspirent est même, à quelques égards, un sentiment moral. Le délire de la passion ressembla; à l'exaltation de la vertu, en ce qu'il rend incapable des calculs d'intérêt personnel, qu'il fait braver toos les dangers et sacrifier tous les avantages. On pai'donne à l'être égaré par la passion de causer les malheurs d'autrui, pourvu qu'il ne se ménage pas lui-même: c'est donc plutôt le moment que choisit Phèdre, la présence d'esprit qu'elle montre, la précaution qu'elle emploie pour ne pas se compromettre, enfin ce n'est pas le trop, mais

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le trop peu de passion, que je blâme dans la première partie de sa déclaration. Elle toucbe vraiment lorsque dans son dernier discours elle abandonne tout artifice.

Ah cruel! tu m'as trop enlendae!

Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur. Hé bien! connais donc Pbèdre et toute sa fureur: J'aime, etc.

Car alors elle se perd irrévocablement pour exhaler enfin cet amour, quelle n'est plus la maîtresse de contenir, et qui la remplit tout entière comme une ame nouvelle qui aurait subjugué la sienne.

Je ne m'arrête pas aux détails de cette scène: je ne ferai qu'une observation sur les vers suivants, qui passent pour être d'une beauté extraordinaire:

On ne voit point deux fois le rivage des morts , St;ii;neur: puisque Thésée a vu les sombres bords. En vain vous espérez qu'un Dieu vous le renvoie; Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.

Toute cette pompe est prodiguée sur ime tautologie, car ces vers ne disent autre chose, sinon que si Thésée est mort , il ne vit plus. C'est à Hippolyte que des vaisseaux ont apporté la nouvelle de la mort de son père, Phèdre n'en a eu depuis aucune confirmation. Sans doute, si Thésée a péri, il ne reviendra point; mais il s'agit justement de savoir si ce rapport est fondé. On voit bien que c'est l'extrême envie que Phèdre a de savoir son époux mort, et d'en convaincre son beaufils , qui lui fait tenir ce propos vide de sens.

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Ensuite le pocte, par Teniploi des phrases mythologiques, s'est engagé dans une étrange inconséquence.

On ne voit point deux fois le rivage des morts.

Cependant Hercule Tavait vu de son vivant, et Thésée avait imité en cela son frère d'armes. Phèdre dit elle-même Tinstant d'après :

Je Taime, non point tel que l'ont vu les enfers.,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche.

11 est donc prouvé par l'exemple de Thésée même qu'où peut voir deux fois le rivage des morts, et que l'avare Acliéron lâche quelquefois sa proie. Faut-il dire encore que le désir de croire son époux mort fait oublier à Phèdre qu'il est revenu déjà une fois du séjour des ombres, et qu'ensuite le désir de le déprécier lui fait oublier qu'elle réfute son assertion précédente?

La Phèdre de Racine ne se rebute pas au premier mauvais accueil; elle revient à la charge. Nous la voyons au commencement du troisième acte qui envoie OEnone vers Hippolyte , et qui' lui recommande avant tout de le tenter par Tappât de la couronne d'Athènes. Avec une passion purement sensuelle , on peut être indifférent sur le choix des moyens qui procurent la possession de l'objet aimé; mais Phèdre a montré de l'enthousiasme pour le caractère d'Hippolyte: elle ne devrait donc être satisfaite que d'un véritable retour de sentiment. En outre, elle est peu tendre envers son fils, pour lequel elle affecte tant de soin,

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en lai donnant non seulement son frère pour beaupère ^ pour tuteur et pour régent, -mais en voulant investir Hippolytc de la dignité royale. Une ame délicate aimera mieux paraître blatnable qu'être hypocrite, en employant comme prétexte on sentiment qui lui devrait être sacré. OEnone revient et annonce le retour de Thésée. Les premiers discours de Phèdre ont assez de dignité , aussi sont-ils tirés en grande partie d'Euripide , et ce qu'elle dit sur l'honneur de ses enfants en est presque traduit. Seulement au lieu des vers suivants :

Mourons. De tant d'horreurs qu'un trépas me délivre. Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre? La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.

le premier mot seul aurait mieux valu. Tout le reste est de trop. Eu s'exhortant au suicide par ces réflexions générales , Phèdre trahit une faible résolution de Tcxécuter. Ensuite, lorsqu OEnone, pour engager Phèdre à accuser Uippolyte la première, lui demande:

Ue quel œil vpyez-vous ce prince audacieux? Phèdre répond:

Je le vois comme un monstre effrovahle à mes yeux.

¥,\\e avait exprimé le moment auparavant la tendresse la plus humble et la plus abandonnée, elle disait à OEnone:

Presse^ pleure, gomis, peins-lui Phèdre mourante; Ne iH>ugis point de prendre une voix suppliante, Je t'«ivoùrai de tout.

Qucst-ce qu^llippolytc a fait depuis pour mériter

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cette haine ? Est-ce $a faute si Thésée vit encore ? Il est vrai ^ il y a une possibilité qu'il soit indiscrety mais il n'en a donné aucun signe; au con* traire, il a montré une grande réserve dans la scène de la déclaration. Il faudra donc dire qu'elle abhorre Hippolyte^ parce que dans ce moment elle le considère comme Tauteur de sa passion, dont l'horreur la fï*appe beaucoup plus depuis qu'elle sait que Thésée est en vie et de retour. Toutefois, cette réti'actation non motivée de ses sentiments fait soupçonner que la peur exerce un pro* digieux etiopire sur l'ame de Phèdre. Il j aurait eu plus de noblesse à répondre : Je ne l'adore pas moins, quoiqu'il ait le pouvoir de me plonger dans la honte et dans le désespoir. — Ne doit-on pas croire que Phèdre a résisté pendant quelque tempi à sa passion, comme dangereuse et non pas comme criminelle, et qu'elle s'y est livrée aussitôt que par la mort de Thésée elle croyait pouvoir le faire en pleine sécurité? Racine lui-même, qui devait savoir lire dans l'ame de son héroïne, convient dans la préface «qu'elle n'aurait jamais osé faire une «déclaration d'amour, tant qu'elle aurait cru que «son 4Tiari était vivant.(( Le discours qu'elle adi*esse

à celui-ci à son arrivée:

Arrêtez, Thésée, Et ne profanez point des transports si chariaajils: Je ne mérite plus ces doux empressements; Vous êtes offensé. La Fortune jalouse N'a pas en votre ahsence épargné votre épouse. Indigne de vous plaire et de vous approcher, Je ne dois désormais songer qu'à roc cacher.

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ce discours ardficieuseraent ambigu, par lequel Phèdre paraît s'accuser elle-même , tandis qu'elle prépare les calomnies d'OEnone contre Hippolyte, la fait connaîti*e comme une femme intrigante qui transige avec la conscience de son déshonneur.

La scène de la jalousie est généralement considérée comme le triomphe du rôle de Phèdre. Cette scène fait certainement éprouver une grande émotion: en voyant une personne exposée à des souffrances aussi cruelles que celles qui mettent Phèdre hors d'elle-même, on oublie tout" ce qui peut avoir inspiré de l'aversion contre elle. L'exé-* cution des détails est brillante ^ les plaintes égarées de l'héroïne sont pleines de verve et d'une éloquence vraiment poétique. Mais n'oublions pas k ^uel prix tout cela est acheté. Il fallait introduire le fade personnage d'Ai'icie ^ il fallait de plus rendre Hippolyte amoureux, ce qui dénature son caractère et le range dans la classe nombreuse des héros soupirants et galants de la tragédie française. Parmi les plus beaux vers, il s'en est glissé un qjii est inconvenant. Phèdre dit d' Hippolyte et d'Aricie :

Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher?

Racine, qui nous fait trop souvent ressouvenir de la cour de France, a-t-il voulu donner dans ce passage un échantillon du costume grec ? Ne savait-il pas combien les femmes grecques vivaient retirées, qu'elles ne quittaient guère leurs appartements sans être voilées et accompagnées? Et une jeune fille , une princesse , la vertueuse Aricie,

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aurait donné rendez-vous à son amant dans des lieux écartés des habitations humaines !

La mort de Phèdre est tardive, sans aucun mérite de courage, sans aucune dignité 5 c'est uri spectacle pénible par les traitements humiliants qu'elle éprouve. Dès le premier acte, elle assure qu'elle veut se laisser mourir; mais elle revit à la nouvelle de la mort de son mari. Au second acte, die tire l'épée d'Hippolyte pour se percer le sein, mais ce n'est qu'une démonstration théâtrale. Au troisième, elle dit à OEnone: Mourons! et elle n^en fait rien. Elle revient, au quatrième, demander grâce pour Hippolyte; elle s'en désiste en apprenant qu'il aime Aricie, et, après avoir exhalé ses fureurs jalouses, elle dit à OEnone:

Va, laisse-mol le soin de mon sort déplorable. Là-dessus elle prend en effet du poison, mais ce poison est d'une telle lenteur qu'on n'entend parler de son effet qu'à la fin du cinquième acte. Si la nécessité tragique exige que Ton peigne des caractères criminels en les rendant d'une certaine faqon intéressants, qu'ils soient au moins d'une trempe forte, qu'une faiblesse et une vacillation continuelle ne les mettent pas au-dessous des situations où leurs propres passions effrénées les ont engagés. Qu'y a-t-il de pis que d'être audacieux pour le crime et pusillanime pour ses suites ? C'est bien au repentir de Phèdre que l'on peut appliquer ce vers de Dryden:

Repentance is tbe virtue of weak seuls. Le repentir est la vertu des âmes Jcdblts,

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Irrésolue entre la vengeance et la justice, elle se décide toujours mal à propos. Elle n'a pas le courage d'accuser Hippoljte directiement ^ mais elfe laisse faire OEnone. Lorsque Thésée est imté «e point de ne vouloir rien entendre , elle sent des remords et va lui parler en faveur de son fUs; cependant assez faiblement A peine Thésée a*t-il dit un mot de Tamour d'Hippolyte pour Aricie, qu'elle ne respire plus que la vengeance. Enfin» après avoir pris le poison, elle retourne encore une fois au repentir, sans aucun nouveau motif quelconque; quand il est trop tard pour sauver Hippolyte, elle vient perdre sa renommée et celle de ses enfants, pour laquelle elle prétendait e& partie avoir consenti à la trame ourdie contre lui. La Phèdre d'Euripide, avant de se tuer, écrit une lettre dans laquelle elle accuse Hippolyte de • l'avoir déshonorée par la force. Il fallait bien qu'elle poussât son accusation jusque-là: si l'attenrtat eût été prévenu, elle n'aurait plus eu de motif pour le Suicide. Elle n'en croit pas moins son honneur sauvé, parce que l'essetace de l'honneur réside dans une volonté qui n'a jamais été souillée. Racine s'applaudit d'avoir borné l'accusation contre Hippolyte à un dessein criminel. »J'ai voulu, dit-il, » épargner à Thésée une confusion qui l'aurait pu »rendre moins agi'éable aux spectateurs.(( Je ne sais pas si l'erreur de Thésée, quand il croit sa femme déshonorée, aurait pu nuire à sa dignité aux yeux des spectateurs français. Mais le cas est bien différent dans les deux tragédies. Chez Eu-

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lipide^ on n'apprend la fausse accusation que lorsque Plièdre est déjà morte; la lettre qui^ la contient est trouvée attachée à sa main^ et devient fatale à Hippolyte. Voilà sans doute une action atroce : mais avant que le spectateur l'apprenne , la femme coupable a déjà fait justice d'elle-même. SoQ motif principal est de sauver son propre honneur et celui de ses enfants; et elle a le caractère assez énergique pour vouloir les moyens eu voulant le but. Aussi les dédains d'Hippolyte envers sa belle -mère sont- ils infiniment plus forts que dans Racine 9 où tout se passe en politesses entre CCS personnes royales. L'Hippolytc d'Euripide témoigne une indignation sans bornes en présence de Phèdre; il la traite comme la dernière des créatures. La résolution de Phèdre de se donner la mort^ est rapide comme l'éclair; on peut supposer que s'il y avait eu plus d'intervalle jusqu'à Texécution^ la première effervescence du ressentiment se serait calmée, et qu'elle aurait reculé devant sa funeste calomnie. Toutefois son action nous donne plutôt la mesure de son désespoir, que de ce qu'elle aurait été capable de faire dans un état moins violent.

C'est cependant d'après ce trait de la Phèdre grecque, que Racine, malgré tout ce que je viens de dfévelopper, se flatte d'avoir rendu la sienne moins odieuse. 11 dit dans la préface: »J'ai même »pris soin de la rendre un peu moins odieuse ^^qu'elle nçst dans les tragédies des anciens, où *'elle se résout dVlle-nicme à accuser Hippolyte.

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»Pai cru que la calomnie avait quelque chose de »trop bas et de ti^op noir pour la mettre dans la »bouclie d'une princesse qui a d'ailleurs des scn- »timents si nobles et si vertueux. Cette bassesse »m'a paru plus convenable à une nouiTice qui »pouvait avoir des inclinations serviles, et qui né- »anmoins n'enti*eprend cette fausse accusation que >'pour sauver la vie et l'honneur de sa maîtresse. »Phèdre n'y donne les mains que parce qu'elle »est dans une agitation d'esprit qui la met hors »d'elle-même ; et elle vient un moment après dans »le dessein de justiGer l'innocence et de déclarer »la vérité.(( Je ne m'arrête pas à cette manière de courtisan de rejeter les bassesses dont on peut avoir besoin dans une tragédie^ sur les personnages d'ua rang inférieur: mais Racine avait-il donc oublié cette maxime triviale du droit et de la morale, que chacun est censé avoir fait lui-même ce qu'il a fait faire par un autre? et Phèdre ne dit^ elle pas clairement à OEnone:

Fais ce que tu voudras, je m^abandonne à toi. Il est vrai que la première proposition d'accuser Hippolyte vient de sa confidente; mais toute la résistance de Phèdre se borne à ce vers:

Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence! qui ne se rapporte qu'à sa répugnance pour prendre elle-même la parole dans cette accusation. De plus, ne compte-t-on pour rien le discours avec lequel elle reçoit Thésée, ce discours d^autant plus révoltant qu'il décèle plus de présence d'esprit? Si la Phèdre de Racine agit moiuvS direc|,cment que

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celle d'Eurîpîde, ce qu'elle fait doit être tout autrement apprécié, parce qu'elle est encore loin du dernier terme du désespoir. Ce qu'il y a de pire, c'est que dans ce procédé elle est visiblement in* spîrée par la peur, «taudis que la Phèdre grecque n'a plus rien a craindre. Celle-ci entraîne Hip* polyte dans Tabîme où elle s'est jetée la première. Un autre trait fort odieux de la Phèdre de Racine, c'est sa conduite envers sa confidente. Le caractère d'OEnone , pour le dire en passant, est dessiné de façon à n'y rien reconnaître; il n'a aucune cohérence; Elle entend avec horreur le pre* mier aveu de sa maîtresse. Quelques instants plus tard, sur la nouvelle de la mort de Thésée^ rien i ne lui paraît plus facile et plus simple que l'union , de Phèdre avec son beau-fils. Après la déclaration, elle donne les conseils les plus salutaires à Phèdre, elle l'exhorte à retourner à la vertu; et tout de suite, ayant appris le retour de Thésée, elle s'offre d'elle-m<^me pour accuser Hippolyte , tout en disant qu*elle en sent «quelques remords. Enfin, daiis la scène de la jalousie, lorsqu'il y a vraiment un entassement d'impossibilités qui s'opposeraient aux désirs de Phèdre, si elle les nourrissait encore,' l'amour d'Hippolyte pour Aricie, sa première répugnance pour sa belle-mère, accrue par son ressentiment d'une accusation mensongère, la présence de Thésée et sa surveillance excitée par le désordre qu'il a trouvé dans sa famille : silbrs, dans cette situation désespérée, OEnone conseille à sa mattresse de ne point se gêner dans

EsMis litt. et hist. ^

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ses sentiments^ et de considérer son amour comme une faiblesse humaine très - excusable , et même autorisée par Texemplc des dieux. Après ce discours, qui est exti*ait d'Euripide mais étrangement déplacé y et qui doit plutôt paraître absurde que dangereux^ Phèdre accable OEnone des reproches les plus violents^ et ces reproches ne sont qu'à demi-mérités. Chère OEnone^ a-t-elle dit au commencement de la scène ^ et à présent, sans que rien ne se soit passé depuis, elle l'appelle un monstre exécrable^ La nourrice, dans la pièce grecque, a des torts bien plus graves; toutes les pa* rôles de séduction sont venues d'elle, elle a parlé à Hippolyte sans le consentement de sa maîtresse: cependant celle-ci ne se sert pas d'un terme aussi dur. >»Puisses-tu périr, dit-elle, ainsi que tous [ceux »qui s'empressent de servir malhonnêtement leurs »amis malgré euxlu Et ensuite: »Cesse de parler, »car auparavant aussi tu ne m'as pas bien conseil- »lée et tu as entrepris le mal: mais va*t-en loin »de mes regards, et prends soin de toi-même; pour ))moi, je saurai disposer honorablement de mon »sortc(. Combien cela est plus modéré et phis noble que toutes les invectives de la Phèdi*e fran- (^aisel Cependant, on peut encore elcuser celleci dans la scène de la jalousie, parce qu'elle est dans la fm*eur du désespoir. Ce qui la condamne entièrement, c'est la manière dont elle rejette, dans ^a dernière confession, sa faute sur sa confidente. OEnone s'est déjà donné la mort. Il est lâche d'accuser une personne qui ne peut plus se défendre.

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La détestable OEnone a coaduit tout le reste.

Cela n'est pas vi^ai, puisque Phèdre a déclaré ellemême sa passion.

Elle a craint qu'Hippolyte , instruit de ma fureur , Ne découvrît un feti qui lui faisait horreur. La pertide^ abusant de ma faiblesse extrême, S'est hâtée ■& vôi yeux de Tae^ser lui-même.

&n cela Pbèdre était au moins sa complice.

Elle s'en est punie, et, fiiyant mon courroux, ▲ cherché dans les flots un supplice trop doux.

Un ^uppiice trop dûux! Quelle atrocité de parler ainsi d'une pei^sonne qui a soigné son enfance , et qai lui a été fidèlement dévouée toute sa rie! Si OEnone s'^st rendue cinminelle, elle ne Ta fait que par attachement pour sa maîtresse, ce qui est un sentiment bien autrement désintéressé qu'un amour incestueux.

Passons à Hippolyte. La critique qu'on a le plus souvent répétée contre la pièce française porte sur l'altération de ce caractère. J^ me tiens pour assuré que Racine ne s'est fait aucun scrupule à cet égard. Il supposa dmns la préfacé, comme iine> chose claire par •elle-rti^mé, que ti'e^t le caractère de Phè^i^ iquî a fait le succès d^ la pièce •d'Etiripide.' Ignorait'-il qtté la béatrte idéale tïu Iiéros dont la tragédie porte le nom, et sa tbiicliante destinée, en "ftirm'ent' l'objiet ' ]i>riiimpa!, et que Phèdre n'est pour ainsi dire que comme le mal nécessaire dans cette composition? La muse de Racine était la galanterie; il n'a écm la plupart de ses tragédies que pour y peindre des femmes

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aimables et surtout des femmes tendres^ et les impressions qu'elles font sur le cœur des hommes. Qu'avait il affaire d'un jeune héros qui n'est pas amoureuxy qui ne se soucie point des femmes, qui repousse les avances de sa belle-mère, uniqueipent par sévérité de mœurs, et non pas parce qu'un autre sentiment l'occupe? Racine suivit donc à cet égard la maxime que son rival Pradon énonce si naïv.ement dans l'épître dédicatoire de sa Phèdre, à là duchesse de Bouillon. »Ne vous étonnez Mpas, madame, dil^il, si Hippolyte vous parait d«wpouillé de cette fierté farouche et de cette iùsen-. »sibilité qui lui était si naturelle; mais eu aurait-il »pu conserver auprès des charmes de Votre Al- »tesse? Enfin, si les anciens nous l'ont dépeint » comme il était à Trézcue , du moins il paraîtra »comme il a dû être à Paris; et, n'çn déplaise a >Houte l'antiquité, ce jeune héros aurait eu mau- »vaise grâce de venir tout hérissé des épines du »grec. dans une cour, aussi galante quQ la nôtre*f( Cela veut dire: Il feut. traveSitir les héi'os de U poésie ancienne, parc^ quils sont trop ru«t|3€â pour q:^'pn puisse les. peindre au naturel, dai^s un :. siècle si délicat et si raffmé. . Lorsgu'en li- 5apt ;la ; Phèdre de Pradon l'on se rappelle qupl prodigieux succès cette piècç ridiculement pls^te' a ^ju de son tenips, de préférence à la Phèdre de Racine, succès trop longtemps soutenu pour avoir été l'ouvrage d'une cabale, l'on ne saurait douter que ce qui a nui à Racine auprès de ses contemporains n'ait été d'avoir encore trop conservé de

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