‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 13 sur 36 · DES DEUX PB£DRES · texte numérisé non relu

DES DEUX PB£DRES

la simplicité et de la hardiesse antiques. Pradon, ayant réussi à réduire à une petite intrigue de boudoirs ce sujet dont la force et l'ctrarige nature se refusent aux raffinements maniérés, rempoi^ta la pluralité des suffrages, dans ce siècle tant vanté pour la pureté de 5on goût et la grandeur de ses pensées. Quoîtjue d'une tout autre manière. Racine nous donne cependant aussi, à la place du véritable Hîppolyte, un prince fort bien élevé, fort poli, observant toutes les convenances, rempli de senliments honnêtes, respectueusement amoureux, mais du reste insignifiant, sans élan et sans originalité» A la vérité, il fait parler Hîppolyte, ainsi que les autres personnages, de sa rudesse, de son humeur farouche, de son éducation dans les forets, de son goût exclusif pour la chasse et les exercices guer^ riers; mais ce sont des discours qui ne tirent pas à conséquence , et qui sont démentis par sa con« duite réelle. Ses manières et même ses sentiments ne le distinguent en rien des autres princes galants de Racine.

Ce n'est pas tout. Dans la poésie tout est relatif: une partie de la composition relève ou déprime l'autre. La règle des contrastes est bien connue ; elle s'applique à tous les beaux-arts. Le |>oëte français, en dénaturant et émoussant le cai'aclcre d'Hippolyte, a détruit le beau contraste qui existait entre lui et Phèdre. Pour mettre en plein jour les égarements d'une passion voluptueuse et criminelle, il fallait leur opposer le calme imperturbable et Taustère pureté d'une ame virginale.

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L'on ne fait pas grande preuve de vertu en résistant aux séductions d'une femme , quand on en aime une autre. L'HippoIyte de Racine n'est pas seulement amoureux, mais il Test aussi, comme la reine, en opposition avec des devoirs qu'il respecte, puisqu'il sait qu'il n'obtiendra pas le consentement de son père. La passion d'Hippolyte, quoique fort innocente en soi, n'est pas moins que celle de Phèdre délivrée d'une grande contrainte pair la mort supposée de Tiiésée: ils profitent tous lés deux de cette nouvelle, Phèdre pour déclarer son amour à Hippolyte, et Hippolyte pour déclarer le sien à Âricie. Il n'y manque auti*e chose, sinon 'que le grave Thésée soit aussi de son côté engagé dans un amour illicite, et il y échappe à peine^ Théramène l'eu soupçonne : mais pour cette foîs*ci il a aidé seulement son ami à enlever une femme. Ces doublures, ces répétitions aiTaiblies, causent une fatigante monotonie : ' c'est le moyen de déco^ loj^er les objets les uns par les auti*es, el de ne laisser rien de saillant. Il est vrai que l'intérêt n'est pas divisé, parce que la passion de Phèdre par sa violence l'emporte de beaucoup sur les sentiments mutuels d'Hippolyte et d' Aricie, mais en revanche ceux-ci sont réduits à une fadeur complète.

Quant à THippolyte d'Euripide, il a une teinte si divine que, pour le sentir dignement, il faut pour ainsi dire être initié dans les mystères de la beauté, avoir respiré l'air de la Grèce. Rappelezvous ce que l'antiquité nous a transmis de plus

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accompli J)armi les images d'une jeunesse héroïque: les Dioscures de Monte -Cavallo^ le Méléagre et TApoUon du Vatîcanj Le caractère d'Hippolyte occupe dans la poésie à peu près la même place que ces statues dans la sculpture. Winckelmann dit qu'à Taspect de ces êtres sublimes, notre ame prend elle-même une disposition surnaturelle, que notre poitrine se dilate, qu'une partie de leur existence si forte et si harmonieuse parait passer dans nous. J'éprouve quelque chose de pareilen contemplant Hîppolyte tel qu'Euripide l'a peint. On peut remarquer dans plusieurs beautés idéales de l'antique, que les anciens voulant créer une image perfectionnée de la nature humaine , ont fondu des nuances du caractère d'un sexe avec celui de l'autre: que Junon, Pallas, Diane, ont une majesté, une sévérité mâle; qu'Apollon, Mercure, Bacchus, au contraire, ont quelque chose de la grâce et de la douceur des femmes. De même nous voyons dans la beauté héroïque et vierge d'Hippolyte l'image de sa mère l'amazone et le reflet de Diane dans un mortel.

Il paraît d'abord rayonnant de jeunesse et de vigueur, jouissant en sécurité d'une vie expansive et surabondante. Il vient de la chasse avec ses nombreux compagnons qui, à son exemple, entonnent un hymne à Diane, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympe. Il s'approche ensuite de la statue de la déesse, pour lui offrir une cou> l'onne tressée, par &e& propres mains, de fleurs «hoisies dans une prairie sacrée que jamais le fer ni

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les troupeaux n'ont osé violer, et où il n^cst permis d'en cueillir qu'à des éu*es purs, c'est-à-dire vertueux par penchant »Accepte, dit-il, o maî- »tresse souveraine, pour tes cheveux dorés, ce »lien qu'une main pieuse te présente. A moi seul »parrai les mo^'tcls il est accordé d'être ton com- »pagnon, et de jouii* de nos entretiens mutuels; »car j'entends ta voix, quoique mon œil ne te voie »pas. Puissé-je terminer ma vie comme je l'ai coiii- »mencée !« Il est si heureux qu'il n'a point d'autre souhait à former que celui-là. C'est un contraste fort bien entendu avec la terrible catastrophe qui le menace. L'Hippolyte de Racine, au conti*aire, est abattu et embarrassé des la première scène , n'osant pas s'abandonner à son sentiment pour Aricie, #

L'Hippolyte d'Em^ipide étant décrit comme inaccessible aux attraits de l'amour, pourrait être jugé dur et insensibie, si le poëte n'avait pas prévenu ce reproche en commençant par peindre son intimité mystérieuse avec la chaste déesse. C'est donc uniquement parce qu'un enthousiasme plus pur et plus noble remplit toute son ame, que les séductions terrestres n*ont point de pouvoir sur lui. Un fidèle serviteur l'exhorte à honorer également la statue de Vénus, qui est placée vis-a-vis de celle de Diane. Il s'y refuse, dédaignant une déesse dont le culte lui parait contraire à la vertu, et il rcnti'c dans le palais sans la saluer. Voilà la cause de son malheur, elle est tout à fait conforme à la manière des anciens de voir les choses

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humaines. Us croyaient qu'il 'O'jr. a riea de plus dangereux, pour riiomme .^ue le trop de, confiance en sies propres forices, TiasQuçi^ace 01! Forgueil du bonlieur* Leurs divinités n'^Unt iquq les puissances personnifiées de, la XiatUirp, {)liysique, intell^c^ tuelle et morale, l'homnie qui en osait . négliger une, qui ne s'avouait pas humbi^ement soumis ià Tinfluence de toutes, méconiiois/s^it; donc ses véri-^ tables Ji^apports. Si les dons que la déesse .dd Tamour offre aux mortels, e£ en génjétal à toiis les ctres animés, ne touchaient pas Hippolyte, il devait poui*tant avoir de Tin d u] gençe . pour ceux qui succombent à leur attrait. ^ i3'il eût montré; quelque pitié pour l'état de . Phèdi^e mourante, si, tout en la. fuyant et lui ôtant l'espérance diC réussir, il l'eut' x'ass urée sur la crainte de vpir sa honte révélée , peutr ctr e n,'aurait-elle: . pas été f poussée par le désespoir, à Taccuser et à: le perdi^e. . C'est ainsi qu'on peut presque toujours l'édiiiire l'interveritioii* des dieux à T^nchaine^ent des causes naturelles^ mais il ne faut recourir à cela que jpour justifier la fiction , et non pas pQur la détruii'e.

Du reste, après le prologue de Vénus, cet appareil de la chasse, ces chants .di'allégresse, cette offrande à Diane, ouvrent la; scène, d'une manière animée et magnifique, bien autrement que la froide conversation entre Hippolyte = jQtî Théraçnène. Je prévois l'objection qu'on, va me faii:é que cela ressemble à une ouvertu^'e 'd'opéra* Si l'opéra; rie se distinguait de la plupart des} tragédies régulières qu'en nous faisant voir ui^c qUai^tité de choses qui

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soût seulement raçOutée^s dans celles-ci^ il en se- • rail très-foi*t èi l<iuei\ Je ne citerai pas les vers si connus d*Horace , ' qai appuient cette opinion. Ce qui constitùq lés bases d'un sujet dramatique dmt avant tout être présenté bien clairement aux yenx des spectateurs; et^ puisque Tenthousiasme exclusif d'HippoIyte pour Diane, ses dédains pour Vénus et le ressentiment de la déesse ^ sont le mobile de tout ce ^ui arme; le poëte a montré une parfaite inlelligence d^ son art, en commençant par faire res$ol*tir ces diverses circonstances , et en plaçant en vue les deux puissances rivales qui se disputent la destinée du héros. C'est méconnaître toutes les régies de la proportion dramatique que de nous faire Toir des effets dont les causes sont absentes, et connues seulement par des narrations qui font peu d'impression sur l'esprit des spectateurs. On se contente beaucoup plus volontiers du simple récit d'un événement que l'on a vu préparer devant ses yeux. Je crois pouvoir assurer que les poètes grecs ont presque toujours agi d'après cette maxime. Au tliéâtre français, souvent les causes, aussi bien que leurs effets, ne sont mises qvi'en récit.

J'ai déjà parlé de la seconde scène d'Hippo- Iyte, celle où il revient après que la nourrice s'est faite médiatrice auprès de lui. Je ne doute pas qu'elle ne paraisse dure à la plupart des lecteurs modei-nes: car en effet Hippolyte n'y garde aucun ménagement pour Phèdre, qui est présente et dans Un état qui pourrait inspirer de la pitié. L'ai*t

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