DES DEUX PHÈDRES
plus voisine de la douceur que llemportemem^satis
force* Dans la poésie aussi bien : que danis la
sculpture des anciens, il règne encore, mâtne dans
les situations le$ plus violentes > une' certaine; m o^
dération qui, provient de la magi^nimitë. Gts âmes
énergiques > a dit un grand connaisseur: dé Panti^
quitc, ressemblent à la mer, dooàJt le fond' resté
toujours calme ^ quoique la surface soit agitée par
■des orages. Le Thésée de Racine dit à son fils,
avant de l'avoir écouté:
Monstre qu'a trop longtemps épargné le totinevre/ Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre!;
U menacée de le tuer de ses propres mains, s^il Ae craignait pas de se souiller; il adresse,^ en pré- SQDCQ de son fils, à Neptune, S9 malédiction rh^*toriquement amplifiée. Le Thésée d'Euinpide n:e jEût rien de tout cela, mais ses paroles sOnO énifpreintes d'un cliagi*in amer d'avoir été tropapé'|>ai* Thypocrisie de son fils; il se borne au' bannis^'ément, et il n'en prononce la sentence qu'à > ta fin .4i'iui> discours dans lequel il démaâque la fadsse ViertUI.4'Hippo)yte, et e>xpose Jes: preuves^ incoii- 4es^bles de son crime* La malédiction a été pronon>- «<^ dans le preniier accès de colère, avant l'arrivée <iu fils« Ce qui nuit plus qu'auti*e chose f à la 'scène <le Racine, c'est qû'Hippolyte passe tout de suite de sa. défense, pleine de dignité et d'énergie en ellemême, à l'aveu de son amour pour Aricie. U ne devrait point avoir de pardon à demander à son père, pour qu'on ne pût pas soupçonner que c'est par ce motif, et non par respect filial, qu'il sup-
COMl»AllAlSON
porte patiemment toutes les injares dont il est accablé; dans le moment surtoat où le sort du père et da fils se décide , il ne devrait pas être question d^un intérêt aussi subalterne.
Dans Euripide, Hippolyte, sur la nouvelle de Tarrivée dt3 son père et de la consternation que le suicide de Phèdre a répandue dans la maison, accourt du lieu de sa retraite» Il voit sa bellemôre morte; Thésée gardant le silence, il a le temps de lui adresser des paroles affectueuses sur ce malheur inattendu. Les premières insinuations ténébreuses de son père le troublent; mais. lorsqu'il a entendu son accusation et la terrible sentence, reprenant toute sa tranquillité, il répond par un discours d'une éloquence admirable et rempli du courage de Tinnocence. »Vois-tu ce eîel )>et cette terre? dit-il: ils ne contiennent point, >>quûi que tu puisses dire, d'homme plus vertueux >M{ùe moi«cc Cest-Ià où Racine a puisé l'idée de ;ce vers tant vanté:
. Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon o^tM.
Ensuite, après avoir montré toute l'invraisemblance de l'accusiation,; il finit par les serments les pltvs solennels. Dans le reste de la scène, Hippolyte montre un mélange extrêmement touchant d'une fierté! inflexible et d'un attendrissement profond, pas autant sur son malheur que sur la persécution que subit l'innocence dans sa personne. D'abord il paraît vouloir irriter son père, il lui dit; »Mon )^père, ta conduite m'étonne; car si tu étais le fils »et que je fusse le père, je t'aurais tué et non pas
DES DBVX FflenrRES.
»puai par Te^^il, si lu àVais) iospé. iaHèntrr à ttion »épouse,f( Bientôt il revint, ià Je prier de âiSej^er, pour que le temps éclaireiase le faiif et de consulter les devins. Tente dé rétorquer l'accusation contre la femme toupable^ il s'ëcrië: ^O Dieut! n'ou- ))vrirai-je donc pas la bouche, quand vous me per* )»dez, vous que je rév/ère? Mais, non: je n'obéirais "pas aux lois consacrées; je romprais téméraîre- "ment les serments que j'ai faits, a II invoque les témoins muets , les murs ; du palais \ il s'adresse à Tombre de sa mère: il :n!a pas honte de pleurer d'être tant méconnu. Mais quand le père ordonne à s^s sei*viteurs de le chasser de. foiPce^ il déclare qu'ils ne s'approcheront de lui qu'aux dépiens de leur vie. Enfin il dit un adieu pathétique à sa pati'ie, en invoquand sa déesse chépiey'>^teik. priant ses compagnons de le suiVrç }nsqù'a<: lia frontière
dans sa fuite doulouteuse: ' :■ ...
Les anciens avaîetùplu^ qnë'iiOus lin senti-
m^tit religieux de la vib. ils s'fifTi'*ètaient à &i^^ épo«queâ . décisives , soit heurebses^ 'fifôit^tualheur^udes, en Jetant un regard 'fContem|)Iàtif -sur 1e^ passé et Tt^vetiir; ils célébraient ices époques avec' t^ne cer-^ tàioe solennité. De plusy ils ne confondaient jamais l'héroïsme avec l'insensibilité; ils croyaient qu'à côté de la niagnanimité, il restait encore assezd'espace pour la douleur. Comment veut-on que l'injuste condamnation de rHippolyte de Racine toitche les spectateurs > puisqu'il n'en est pas éitiu Inirméme? La tiialédiction de son père devrait lui faire dresser les cheveux sur la tête; il devrait
itïOMlHàRAfSON
avant. tovDilê^coffjureyi: de l«i rétracter*, au liea de cela^-'ll lie 'pâTfl[ît>{jr<fafire ffuctinè attention; il ré- ^nd afveo aâséi^ i]e'>SAti^fî'oid' sur raècusiEitioà de Phèdre;, ob. dif ait iVpi'îl' ri<i '<îrbît guère en Neptune. La- seule .partie :dû'»dklôgûdi>qà il y dit dû mouvez ment- est la.-shiv«Mfee..'»il î:i.».'i j.I ■■
Quel' tcknps-'à'^btï éxîl, *<ifaëF fîèu prescrivez-vous?
Fttssé«-tu phridelh l'es tCôldrtHës cl'Aleidé, ' '
Je ' me iiroiirais « enoof trfdp I «voiéilh #ui! perfide. * '
• (îharg^idtf Wliné'^affibéttlé àbnt Vinus me" soupçoifne*, , Quiela» a(Hib :niéi plaioAront 'quimdi vous* lu'abati/donne^t?
i Va î ckerbhe^ 'dcê' hrAî^ dMit i Vàttaie 'fiihesle' ' ' , , Hoiifl(reil?adûi4|8r6^ applaudisse à Viucestie; - ' - Des traîtres y des ingrat8iy.,Mfi4ibonueur: et sans loi^ Pjgnçs. de^p^otiégi^r j^u.py,(;1^9^t,.tel .qu€i toû .;
Ces, y^rs. sontid-tino rai^c.beauté^i* mais les' îdëe^ sontiprp^eid'cEijrî^ide.) i&n&n] Mippgtyt/e pal*» d^Ùtie iqai^iàre tQutr:àrfait!f))unjiIîantë»':et désavantageuse ^ sans répliquer un,) mat à Ja* menacé de Thés^ée de le faire^i; chausser honteusement > coinrae s'il avait pewr qu'elle ne fut exécutée.'
Je conçois cependant pourquoi THippolyte moderne est si. apathique sur la sentence de son exil: c'est qu'il a un. projet en tête, fondé sur cet exil même. : Il veut engager^ Aricie à fuir avec lui et à r.épouser; il veut lui susciter de puissants protecteui's chez l'étranger, et, qui sait? faire la
•DES XXEIJX FUEDRtlS.
guerre à son père en &veur des prétentions d'Âri*
cie an trône d'Athènes. Le passage suivant peat
â peine s'expliquer autrement:
De puissants défenseurs prendront notre querelle; . Ârgos nous tend ies bras, et Sparte nous appelle: A nos amis communs portons nos justes cns; Ne souffrons pas que Phèdre, assembJant nos débris^ Du trône paternel nous chassç l'un et Pnutre, Et promette a son fils ma dépouille et la v&tre.
Certes THippolyte d^Eurîpîde, quoique plus refmetalré dans ses propos, n^aurait jamais conçu une pensée pareille. Mais donnons à ces mots Tinterprétation la plus ménagée 5 supposons que ce n'est qu'après la mort de son père quHïppolyte veut réclamer l'héritage d'Ai'icie et le sien: en tout cas, quand même la scène entre lui et Thésée aurait produit quelque attendrissement, on est parfaitement tranquille sur Hippolyte, puisqu'il a si bien pris son parti de sa disgrâce.
L'occasion est belle, il la faut embrasser,
dit-il; en efifei il est exilé, mais il ne sera plu$ gêné dans son mariage. Chez Euripide, la^ t;«rr>r ble catastrophe est annoncée sans qu'on- ait revu Hippolyte depuis ses touchants adieux; ce qui rend l'effet beaucoup plus frappant.
Le récit de Théramène peut être considéré comme une traduction libre ou une imitaUou du gi*ea Le mérite principal du poète moderne consisté-dans la beauté des vers et dé la dictipn, et j'ai prévenu d'avance que je ne m'occuperai point de cette partie que je laisse aux critiques français.
EsMis litt. et hist. 9
COMPARAISON
Je ferai observer seulement que les ornements poétiques sont beaucoup plus prodigués dans le morceau de Racine^ que dans ToriginaL II y a une grande différence entre une narration exacte, circonstanciée, et par là même pittoresque, conçue dans un style noble, mais simple, qui est supposé le langage naturel des personnages tragiques, et un récit pompeux, surchargé d'exagérations déclamatoires. Celui d'Euripide est du premier genre: il n'y a rien de trop. Tout tend à faire voir comment est arrivé ce malheur inévitable. D'ailleurs ce n'est qu'un simple esclave qui fait son rapport à Thésée; et celui-ci, croyant toujours son fils coupable, n'a donné aucun signe de résipiscence à la première nouvelle. Le récit de Racine figurerait bien dans un poëme épique; mais il sort de la ligne dramatique. Il est déplacé dans la bouche de Théramène, que la perte de son ami ne devait pas rendre si éloquent vis-à-vis d'un père déjà attendri sur le sort de son fils, et confus de l'avoir injustement condamné. La malheureuse Aricie vient encore refroidir ce récit comme tout le reste. Hippolyte, dans ses dernières paroles, est beaucoup plus occupé d'elle que de son père, et du souhait que son innocence soit reconnue par lui; et un appendice de la narration nous apprend qu' Aricie est tombée évanouie sur le corps de son amant. Volià bien de quoi s'attendrir au moment où r6n est pénétré des funestes et irrévocables destinées de l'innocence et de la vertu! Le poëte, il est vrai, ne pouvait pas éviter de faire n^ention
DES DEUX PHEDRES.
d'Âiîcie dans cette circonstance, mais c'est une nouvelle preuve de l'inconvénient qu'il y avait à placer ce faible rôle entre des intérêts supérieurs.
Dans RjaciiiLe, 0|i ne revoit plus. Hîppolytet dans Euripide, il e$t rapporté n^ourant sur la scène^ et puisque sa piété, sa tendresse filiale et sa magnanimité se montrent alors au grand jour, je me réservfe de parler de ce morceau, le plus beau, le plus patliétique de toute la tragédie, lorsque je comparerai le but et l'impression générale des* deux compositions.
Il nous reste encore à examiner, le caractère de Thésée, celui de tous que Racine a le plus maltraité. Pour que la situation où il se trouve ne nuisît pas à la dignité d'un héros aussi fameux, pour que la '; passion criminelle de Phèdre, ses efforts pour séduire Hippoly te, et l'attentat supposa de celuL-ci fussent sentis dans toute leur horreur,'i} fallait peindrie Thésée respectable comme époux et comme pè;re, et ne pas laisser effacer ces sacrés caractères par ses propres vices. Racine a fait tout le contraire. Dès la première scène Théramène se permet une conjecture injurieuse sur la cause de son absence :
Qui sait roiSoie, qui sait si le roî votre fkre Veut que de son 'absence on sache le mystëre? Et 6Î, lorsqu avec vous poos tremblons pour ses jodrs, Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours, Ce héros n'attend point qu^une amante abusée.....
Hippolyte, après avoir interrompu son apii })ar un prétendu respect pour son père, n'en revient pas
COMPAKAISON
moins à blaiu^r sor ce môme point la conduite de Thésée:
Mais quand tu r^^cilaîs des faits moins glorieux , Sa foi partout offerte, et reçue en cent lieux; Hélène à ses parents dans Sparte dérobée; Salamine témoin des pleurs de Péribée ; Tant d'autres dont les noms lui sont même échappés, Trop crédules espi:its que sa flamme a trompés ! Ariane aux rochers contant ses injustices ; Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices.
Ce catalogue de femmes séduites et abandonnées ne finit pas; cependant Hippolyte y a prudemment omis sa propre mère. Il moralise fort bien; mais il pouvait se proposer une conduite sage, sans i*dppeler les écarts de son père, sur lesquels ça naissance même devait l'engager à jeter an voilet Cependant Théramène manque encore beaucoup plus à toutes les convenances dans sa réponse. U exhorte son élève à se livrer à un penchant, que celui-ci croit devoir combattre par respect pour son père:
Ah seigneur! si votre heure est une fois marquée,
Le ciel de nos raisons ne sait point s'informer.
Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer;
Et sa haine, irritant une flamme rebelle,
Prête k son ennemie une grâce nouvelle.
Enfin, d'un chaste amour pourquoi vous ^effrayer?
S'il a quelque douceur, n'osez.vous l'essayer?
On voit que cette cour est en train de devenir galante, puisque les gouverneurs y prêchent aux jeunes princes le fatalisme amoai*eux.
DES DEUX PHEDRES.
En croirez-vous toujours un farouche scrupule? Craint-on de s'égarer sur les traces d'Hercule?
Tbéramène ue. pouvait point citer d'èxetnple plus malheureusement choisi > 'pour autorise!* - un amour timide et délicat. Les traces d^. Hercule en ce genre pourraient mener loin: ce héi*os débuta par les cinquante filles de Thespius; fut» en habits de femme^ esclave d'Om'phale; mit une ville à feu et à sang pour enlever lole, et finit par.<être victime de la jalousie fondée de Déjanire.
Quels courages Vénus n'a>t.elie pas doïnptés? Vous-même, où seriei-vous, vous qui* la combattez, Si toujours Antiope à ses lois opposée ^ D'une pudique ardeur n'eût brûlé pour Thésée?
Ces vers avaient peut-être pour but de compléter la .liste des amours dé Thésée; mais tout cet argument est ridicule 9 et surtout cette tournure: f^oiis^méme j où seriez^uous? ine paraît digne de Pradon.
Ismène parle de Tabsence de Thésée dans le même sens que Tbéramène:
On dit que, ravisseur d'une amante nouvelle, Les flots ont englouti cet époux infidèle.
Phèdre ne l'épargne pas davantage:
Oui, prince, je languis, je brûlé pour Thésée:
Je l'aime f non point tel que l'ont vu les enfers, »
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche. . . .
Un homme' qui a commis tant d'infidélités, doit avec raison craindre des représailles dans le mariage. Si Ton croit justifier Racine en disant qu'il
COMPARAISON
n'a fait autre chose en cela que suivre la mjlbologîe, Je réponds que, même chez les Grecs où la mythologie tenait à la religion, le droit n*a jamais été icont^6té aux poëtes dramatiques de Taltérer, à plus forte raison d'en voiler quelques parties et de les soustraire à Tattention des spectateurs. Que. nous fait ici la vie précédente de Thésée? Nous l'onblierons facilement si la maladresse du poëte ne nous j ramène pas, et nous jugerons le héros tel qu'il se montre dans la pièce. Sans se prévaloir de la morale du siècle héroïque, peu sévère à cet égard, Euripide a soigneusement écarté toute allusion aux amours de Thésée, excepté celle qu'il ne pouvait pas éviter, en faisant mention de la nais* sance illégitime d'Hippolyte.
Dans les deux pièces Thésée est d'abord ab* sent; mais dans le grec, la cause en est digne et simple: c'est un voyage saint, entrepris pour consulter un oracle, ou pour célébrer une fête dans un temple étranger. ' Racine fait du premier législateur d'Athènes un roi vagabond qui court le monde sans que personne sache où il est; on le soupçonne même, telle est sa réputation, d'être à la poursuite d'une intrigue amoureuse. Ce soupçon n'est pas injuste, car Thésée en revenant avoue qu'il a voulu aider un ami à enlever la femme d'un autre roi, qu'il a échoué et failli périr dans cette entreprise :
Je n'avais qu'un ami. Son imprudente flamme Du tyran de TEpire allait ravir la femme.
DES DEUX PMEDRES.
Je servais à regret ses desseins amoureux ; Mais le sort irrite nous aveuglait tous deux. Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes. J'ai vu Pirithoiis , triste objet de mes larmes , Livré par ce barbare à des monstres cruels Qu^lt nourrissait du sang des malheureux mortels. Moi.raéme il m'enferma dans des cavernes sombres^ Lieux profonds et voisins de l'empire des ombres. Les Dieux, après six mois, enfin m*ont regardé: J'ai su tromper les yeux par qui j'étais gardé. D'un perfide ennemi j'ai purgé la nature: * A ses monstres lui-même a servi de pâture.
Il se peut que le roi d'Epire ait été un tyran; mais dans le fait rappoi^té, le droit était tout à fait de son côté. Pirithoûs et son ami n'eurent que ce qu'ils avaient mérité, et pour cette fois les chevaux carnivores furent bien employés. Il est curieux de voir un aventurier usurper le langage d'un champion de la justice; mais il y a encore plus de niaiserie que de jactance au fond de ce récit magnifique.
Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes. Ne savait-il pas que dans de pareilles entreprises il faut être sur ses gardes?
Moi-même, il m'enferma dans des cavernes sombres, Lieux profonds et voisins de l'empire des ombres.
Si le compagnon d'Hercule a encouru cette disgrâce par sa propre faute, qu'est-ce qui l'engage à en faire l'aveu devant son fils? En général ce motif de Tabsence de Thésée est très-mal imaginé L'autorité de la mythologie n'excuse rien 5 il faut que le pocte fasse jm choix judicieux entre les
COJII PARAIS ON
U'adîtions fabuleuses; car souvent même .elle» se contredisent. La croyance des Athéniens, qui rendaient des honneurs divins à Thésée comme à leur héros tutélaire, était sans doute très-différente de celle que rapporte Virgile dans sa description de» tourments de Teufer:
— — Sedet aeternumque sedebit
Infehx Theseus.
J'ai déjà observé rinconvéuieiit qu'entraîne' le bruit de la mort de Thésée. Tout le monde était fort aise de cette nouvelle , tout le monde est constferno^ par son retour : il est le troublè-féie universel. Pour tout accueil Phèdre le quitte froidement après quelques phrases obscures; Hippolyte, au moment de l'arrivée de son père, lui de^ mande la permission de partir de Trézène; OEnDtké s'expliqne enfin plus clairement par une dénonciftption mensongère. Mais qui peut compatir à la confusion de Thésée? Il n'est que juste que ce* lui qui a quitté sa famille pour mettre le désordre dans celle d'autrui, à son retour trouve (^hez lui Ip même désordre.
Combien l'arrivée du roi dans Euripide est plus digne ! Il vient la tête couronnée de feuilles, costume dé ceux qui faisaient un voyage sainL Ce signe de fête qu'il ^ette loin de lui quand il apprend la funeste nouvelle, forme un beau con^ traste avec la consternation qu'il trouve répandue dans son palais. Son inquiétude avant de savoir ce qui est arrivé, sa désolation en apprenant la mort de Phèdre, et à l'aspect douloureux de son
DES ÙZVIC PUEfiRËS. 137
coi*ps inanimé, le font connaître coitinle iei ;pki3
teimdre des pères et ;dcs' époux./ 'Ses lamentations
socftX. les simples accents (ie la nature , sans- élo*
qu^ lice recherchée, et d'autant plus td u chanta. >>kGç
'sont les ténèbres, dit-il, les ténèbres souterraines
»qx3.c je veux habiter désormais. Je veux me ploQ-
sg^x* dans Tombre de laî . mort, malheureux que jd
»s*xîs, privé, de ta douce intimité.» Et ensuite:
»Ma maison est déserte, mes enfants sont orphelins.
*X^vi m'as quitté, tu m^as quitté, ô la. plus chérie
^A.es femmes, et la meilleure qu-aient vue le soleil
*fet. l'astre qui éclaire la nuitlcc II iipenjoit ^nfin
W lettre attachée à la main dePhèdre/il supposé
«{u'elle contient la* prièi^eJde rester veuf en faveuif
de ses enfants. >>Sois tranquille, inifoitunéclii'é*-
^Crie-^t-il : jamais aucune femme n'entrera^ dans la
'maison «t le lit nuptial de -Thésée.» Y: a-t-il rieii
de plus touchant que cette tendre sollfcitude qaii
salictionne d'avance les dernièires - Volontés. ' d'une
épouse, à l'instant même où «elle-fci Ta trompé
par une horrible calomnie contre son beau-fils?
Comparons la conduite des d^ux Thésées 'à l'égard de la condamnation d'Hippblyte. La pr&soxDption contre celui-ci est en effet extrêmement forte dans Euripide. Phèdre s'est tuée de' désespoir, iin« lettre de sa main accuse son bèau-fils ^ ^tre la cause de son suicidé. Thésée <ne saliirait '''Paginer quel motif elle pouvait avoir pour' inven- ^^^ en mourant un affreux mensonge, puisque sa **^*^t*t même parait attester la pureté de ses senti- ^^nts. Cependant il est coupable de précipitation
COMPARAISON
en refusant d'attendre les éclftircissements du temps. Maïs le Thésée de Racine agit absolument comme un insensé. Phèdre est en yie; elle emploie une personne subalterne -pour . accuser Hippolyte^ et Thésée ne l'oblige pas à s'expliquer elle-même. Quand son fils, connu autrefois pour vertueux, pro^ teste de son innocence, il ne confronte pas raccu* satrice avec Taccusé, ce qui aurait infailliblement iH^vélé la vérité par le trouble de la femme coupable. Hippolyte assure qu'il aime Aricie, et Thésée n'examine point si cet aveu est sincère. Phèdre vient deman;der la grâce de sou beau-fils^ et» au lieu de l'écouter, il court au templie de Neptune, presser raâoomplissement de sa malédiction. L'épée d'Hippoljte laissée entre les mains . de Phèdre, invention que Racine a empruntée de Sénèqne, ne fournit qu'une faible excuse d'un aveuglement aussi inconcevable»
Le Thésée d'Euripide, puisqu'il revoit son fils mourant, a quelques moyens de réparation, en lui montrant son profond repentir et toute l'étendue de son désespoir. Le Thésée de Racine n'a que des paroles infructueuses qui, d'ailleurs, sont trop fî'oides pour réconcilier le moins du monde • les spectateurs avec lui.
Nous avons vu par l'examen précédent que le poëte moderne a altéré les caractères principaux; qu'il les a dégradés^ non-seulement dans leur valeur morale, mais qu'il a même affaibli l'énergie et la grandeur qui est compatible avec le crime, et surtout, qu'il les a dépouillés de cette beauté idéale
DES DEUX PHEDRES.
qui fait le charme des chefs-d'œuvre amibes , et semble nous introduire au milieu d'une race de mortels plus noble et presque divine. Voyons maintenant quel rapport existe entre les deux piè^ ces pour le but et l'impression générale.
Rttcine est extrêmement satisfait de la mora^ lité de cette tragédie. »Ce que je puis assurer »dît-il, c'est que je n'en ai point faite où la vertu »soit plus 'mise en jour que dans celle-ci. Les )^moindres fautes y sont sévèrement punies; la seule ^pensée du crime y est regardée avec autant d'hof- >^reur que le crime même; les faiblesses de t'amoui^ *y passent pour de vraies faiblesses; les passions »n'y sont présentées aux yeux que pour naontrer •tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice >>y eftt pisint partout avec des couleurs qui en font "ooiltilttmr et haïr la diiFormité.<i Cette dernière aséei^tioii n'est aucunement fondée , au contraire Raeine à rendu sa Phèdre aussi séduisante qu'il a pFU. Dans la déclaration de son amour, il a voilé plur la délicate^sa des formés ce que cette démarche a de contraire à la pudeur; il a éntoussé le reproche d'une atroce calomnie en le partageant mtificieasement entre la confidente qui ne s'en charge que pai^ dévouement, et la maîtresse qui ne fait que consentir Sans agir elle-tafiéme.: -^Dttns Euripide le crime est beaucoup plus franô dans ses démarchés, aussi bien dans la médiiaition dé là nourrice auprès d'Hippolyte, que dans l'accusation de Phèdre. Ce que Racine vante en premier lieu, c'est ce qu'on appelle communément la justice
COMPARAISON
poétique, çliose triviale et très-facile à établir dâtis une tragédie où tou( se passe au gré du poêle* Cette doc tri aie que toujours les méchaiits saut puni^i et tes bons récompensés dans cette vie , . est absolument erronée; mais fûtril possible de la p.ersu^der aux hommes par des fictions dramatiques^ elle serait plutôt nuisible qu'utile à la vraie. moi 4*file. Car la morale douce de Tamour^ c'est-à-dire d^; la bienveillance universelle, aussi bien que la itiprale austère du devoir, reprouve tous les motifs intéressés. LUxoinme vertueux, ce n'est pas i^elui qui fait le bien parce qu'il espère en recueillie* des avantages pour lui, mais qui le fait, quoique i^enacé de la souffrance, de la persécution, et peutètxç d'une mort cruelle. Les punitions et les ré» compenses terrestixs ne servent qu'à dominer, des êtres dont le sens moral est encore engourdi^ oa en d'auti*es mots, chez qui la voix de la cqnscieace ne se fait pas entendre; elles peuvent fonder des habitude^ qui ressemblent extérieurement à la vertu^ mais qui n'ont rien de commun avec son essence. Nous voyons souvent le méchant prospérer pendant une longue carrière : inaccessible aux remords indifTérerit à l'estime des hommes, ne sentant aucun besoin des jouissances que les sentiments nobles peuvent seuls donner, il arrive au terme sans avoir éprouvé le moindre revers. Si, toutefois, l'on voulait soutenir que l'ordre des choses amène des punitions et des récompenses dans cette vie, il faudrait bien se contenter d'une réactioù tardive du soi% de cette peine au pied boiteux, qui quitte rare^
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ment le scélérat qu'elle poursuit. Si roniaitcHte concession, le principe de la justice poétique ti'tn sera pas plus admissible dans le système dramatique français, dont les règles exigcEt une stricte obseryation des vraisemblances, et restreignent en même temps l'action d'une tragédie à la durée d^un seul jour. Je demande donc, si ce n'est pas choquer toutes les yraisemblancés , quc de nous représenter les actions humaines les plus impoi"^ tantes, punies et récompensées dans un si court espace de temps?
Mais admettons pour un moment le principe, ï*éduisons la poésie à jouer le rôle de la justice criminelle. Pour qu'elle le joue bien, il faut du moins que les peines soient proportionnées aux délits-^ et que les bons ne soient pas enveloppés dans- la| même catastrophe avec les méchants. Examinons à cet égard la pièce de Racine. Phèdre, par son indulgence pour sa passion criminelle et par son consentement à une calomnie atroce, a sans doute njérité sa mort violente et désespéï'ée; OEnone de même. Thésée a mérité la perte d'un fils vertueux, par la précipitation qui lui fait oublier tous les devoirs, d'un juge équitable. Mais Hippûïyte, l'innocent, le vertueux Hippolyte, qu'a-t-il commis de si grave qui doive lui attirer une mort préùifitnree dans lés tourments lès plus aflteiix? *J'ai cru, dit Racine, lui devoir donner quelque ,»faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers *son père, sans pourtant lui rien Ater de cette ^grandeur d'ame avec laquelle il épargne l'honneur
COMPARAISON
>^de Phèdre et se laisse opprimer sans l^ccuser* ^J'appelle faiblesse la passion qu'il ressent malgré »li|i pour Aricie, qui est la fille et )a scppr 4^8 >>ennemis mortels de son père.» Mais le sentiment est involonUiii*e ; Hippolyte ne cède, au sien que lorsqu'il croit son père mort { et quand il propose à Aricie de fuir avec li:|i et de l'épouser, Thésée a en eiffet renoncé^ par le bannissement perpétii^I de son fils, à l'autorité paternelle qu'il pouvait »voir sm* son mariage. Et Âiûciey parce qu'elle répond à un sentiment honorable et se soustrait à llopr pression injuste de Thésée, a-t^elle mérité d'être punie par la pei*te de ce qu'elle a de plus cher sur Ja terre?
Les innocents sont donc punis aussi sévère-r ment que les coupables. Ce n'est pas tout* jQes derniers sont enti^aînés dans l'abîme, 90A p^'fMtr leurs mauvaises actions, mais par leurs :I>i9naipM^ yements. OEnone se tue pénétrée de repentir d'à* voir contribué à perdi*e sa maîtresse, et de douleur de s'éti*e attii*é son exécration: moins dévouée, elle pouvait ti*ès-probablement se sauver. Phèdre, avec une conscience plus enduixie et des senti* ments plus haineux conU*e celui qui l'avait dédfii-gnée, pouvait survivre à Hippolyte, dopt la xpiort écarite tout danger que la vérité ne soit révélée, et paraît sanctionner la sentence de Thésée pior la vengeance céleste: elle pouvait continuer de jouir de l'afFection de son époux et d'une réputation intactç. Hippolyte même, si dans sa défense il ne s'était pas abstenu, par délicatesse, d'accuser dirfic-
DES DEUX pnEHRES.
fement sa belle-mère, pouvait peut-èli'e ébranler son père, et lui donner le teiiipi; «le s'éclaircir. Que (lis je! s'il setait laisse séduire par Phèdre, une tlaison si contraire A la nature pouvait vraïsetublablcment rester cacbéc à tous les ^eux, et l'on en aperçoit la puniliou an plus dans un lointain trt;s-vague. En général, pour éviter les «lal-
udeiice
licurs de ce monde, le Iroid calcul et la mènent beaucoup plus loin que la stricte vertu.
Convenons que la murale de la pièce que Racine croit si rigoureuse, examinée selon le principe qu'il pose lui-même, est au moins fort équivoque. Je le répète, la soi-disant justice poétique
point du tout essentielle à une bonne
rag.--
(lie, quoiqu'elle puisse y être observée aceidenlel- I la poésie ne doive agir morale, mais c'est un 1 l'unit à celle-ci, c'est ;Hbliine qu'elle doit épn-
lement. Ce n'est p:
toujours (le concert lien bieo moins gros d'une manière bien pli
rer les sentiments des liomuies. Je ne blâmerai pas la pièce de Phèdvc parce 'que le vertueui y périt avec le criminel ; mais comme cela est un spectacle tiès-douloureux , je m'attends à des dédommagements qui rétablissent l'équilibre dans l'ame. Voyons si ces dédommagements s'y ti'ouvenl en effet, et si l'on peut quitter cette ti-agédie avec la satisfaction (juc doit produire l'impression générale d'un ouvrage de l'art quelconque, même du genre le plus sérieux et le plus austère.
Ceci me conduit à des léOexions générales
ir le but et la nature de la
;die;
question
liOMPARAiSON
souT^nt traitée, le plus souvent, m^l résolue > et qui !à!là' vérité n'est pas si facile, à ct^oudre. IJ y à àe quoi s'étonner que nous^ étre§ > natui'ellement compatissants 9. enU>urés> .des malheurs réels de 1» vie^qui uqus taudbent^ et auxquels nous ne pouvons pas remédier, . iuaus voulions encore nous cpnti'istêr par la i^epriiiséntation de maux imagi^ naîres. Répondra-t-îOh' que, nous y trouvons plaî* sir par la ; comparaison, de notre état ti-anquillQ avec lesi boujeversementa causés par les passions, comme: on regarde du rivage une tempête sur mer avec le sentiment de la sécurité? Cette comparaison si connue de Lucrèce:
Suave, mari magno tuirbantibus aeqnora vcntis, elc\
s applique fort bien, comme Lucrèce Ta voulu, à un philosophe qui, croyant être parvenu à oette conviction stable qui accompagne Tévidencs&y contemple avec tranquillité les agitations dv^doute €t de Terreur; mais elle ne convient nullement au spectateur sensible d'une tragédie. Celui-ci, s'il s'intéresse fortement aux personnages ti^agiques, ne fera point de retour sur lui-même, ou s'il ne s'oublie pas, c'est un signe qu'il s'y intéresse peu, et que la tragédie manque son effet. Dira-t^-pn que .c'est le besoin de nous tirer de l'engourdissement de la vie habituelle par: des émotions vives, quelles qu'elles soient, qui a produit l'art ti*agique? Je conviens que ce besoin existe; il a donné naissance, aux combats d'auimaux, spectacle favori chez plusieurs nations: les Romains ont même poussé ce goût jusqu'à voir, avec plaisir des hommes se
DES BEtX PHEHRES.
battre à outrance entre eux ou avec des bétesf féroces; mais ces hommes, c'étaient des criminels on des esclaves auxquels on n'accordait pas les droits de l'humanité. Et nons qui sommes moins endurcis qu'eux , nous, portés à des plaisirs plus délicats, tout en n'admettant sur la scène tragique que des caractères exaltés, voudrions-nous que ces demi -dieux y ces héros descendissent dans l'arène sanglante de la tragédie, comme de vils gladiateurs, uniquement pour ébranler nos nerfs par leurs souffrances? Non, ce n'est pas le spectacle de la souffrance qui fait l'attrait d'une tragédie, ni des jeux du cirque, ni même des combats d'animaux; <»r dans ces derniers on voit se déployer l'agilité, la force et le courage, enfin des qualités qui ont déjà de l'analogie avec les facultés intellectuelles et morales de l'homme. Je crois que ce qui, dans wie beUr tragédie, fait ressortir une certaine satis&ction du fond de notre sympathie avec les situations violentes et les peines représentées, c'est, ou le sentiment de la dignité de la nature humaine, éveillé dans nous par de grands modèles, ou la trace d'un ordre de choses surnaturel, imprimée et comme mystérieusement révélée dans la ^ïiarche en apparence irrégulière des événements,* Oii la réunion de ces deux causes.
La force et la résistance donnent l'une la me-
*^^re de l'autre. C'est le besoin qui fait déployer utes les ressources. Dans les grands malheurs ic ame noble et énergique découvre au fond
'^^ elle-même et met en œuvre ce dépôt de sentiessais litt. et hist. 1 0
COMPARAISON
ments invincibles que le ciel parait y avoir placés pour CCS occasions là; elle découvre alors quen dépit des boi*ncs d'une existence passagère* elle touche à Tinfini» Les coups de la douleur , en frappant cette aune courageusement concentrée dans elle-même, en font jaillir Tétincelle divine. C'est pourquoi la tragédie^ celui de tous les genres qui aspire le plus à Tidéal dans les caractères, est et doit éti*e remplie de situations difficiles, de colli»' sions compliquées entre le devoir et la passicin, ou entre différentes passions, . ou entre différents devoirs; de revers imprévus, de terribles catastrophes. Sénèque dit qu'un grand homme luttant conti*e l'adversité est un spectacle digne des dieas, et si cette sentence paraît dure au premier abord, plusieurs tragédies autiques peuvent nous en faire saisir le véritable sens. La poésie tragique peut s'écarter de ces sublimes mo&èles de deux manières: tantôt, en peignant superficiellement la douleur par une froide déclamation et non pas par ses accents naturels, en ne lui laissant porter que des atteintes légères et qui ne pénètrent pas jusqu'au centre de l'existence, en étouffant sa première expression par un héroïsme pro- «digué, qui dès-lors ne terrasse plus qu'un ennemi chimérique; tantôt, en tâchant de produire un attendrissement efféminé, qui amollit l'ame au lieu de lui donner une ti'erape plus forte. Le premier défaut est souvent celui de Corneille, presque toujours celui d'Alfieri: les plus anciens exemples du second se trouvent dans Euripide; Meta-
DES DEUX PHÉDRES. 147
Stase en est rempli^ en général^ les poètes modernes y* sont fort siijeU par la pente universelle de leur, sèele.
Mais la partie de Tart tragique dans laquelle les modernes ont le plus péchë, parce qu'ils n'»vaient point d'idées claires et fixes sur la nature et le but de la tragédie^ c'est la tendance générale qui doit se manifester ^ans l'ensembleb On a cherché les marques distinctives de ce genre dans des circonstances absolument accidentelles , comme le dàioûmeut malheureux ou la dignité royale des personnages. La définition la plus re> fpe est qu'une tragédie est la représentation sé-^ rieuse^ et dialoguée dans un style élevée d'une action une, complète et capable d'inspirer la terreur et la pitié. On croit l'action complète quand on troB^re à la fin de la pièce un point de repos souvent 'assez précaire pour l'imagination ou le sentiment. Quant à l'unité d'action , ce terme est très-vague. L'action tragique se compose nécessairement d'une multitude d'actions partielles^ on peut donc la resserrer ou l'életidre à volonté: car une série d'actions occasionnées les unes par les antres, quelque prolongée qu'elle soit, pourra toujours être rassemblée sous uii seul point de vue; et désignée par un seul nom. Mais sans insister da-^ vtntage là-dessus, je ferai observer qu'un personnage dramatique n'agit pas seulement, mais qu'il éprouve i son tour l'influence dés actions d'autrui, lesquelles ne dépendent pas de lui; sous ce point de vue, on peut considérer ce qui se passe dans une
COMPARAISON
ti*agédie comme une suite d'événements^ tout aussi bien que comme une suite d'actions. En un mol, la scène tragique nous présente, non-setilement les caractères humains^ mais encore les destinées knmaines. Et qu'est-ce qui réglera ces destinées dans la fiction du poëte tragique? Veutp-on que ce soit le hasard^ c'est-à-dire qu'il n'y ait aucune règle quelconque? Je vois bien qu'une quantité de tragédies sont faites ainsi: on serait fort embarrassé d'y découvrir une tendance inhérente à la nature de la chose même» et un autre but que celui de produire à l'aventure des émotions souvent discordantes entre elles. Mais je crois que la marcbe des événements doit se lier à une pensée; que c'est là ce qui constitue la véritable unité d'une ti*agédie« Ce n'est point une théorie faite en l'air; je me fonde sur l'exemple des Grecs, dont les tragédies représentent généralement une pensée unique bien clairement énoncée, et tellement dominante qu'elle est, pour ainsi dire, l'ame et le génie de tout le genre.
Ce principe invisible, cette pensée fondamentale et motrice dans la ti*agédie grecque, c'est la fatalité. Elle était comprise dans la croyance religieuse des anciens 5 on pouvait s'attendre à des faveurs ou à des hostilités de la part des dieux, suivant qu'on se les était rendus propices ou contraires: mais ces êti'es finis, quoique puissants, n'étaient pas les souverains arbitres du sort des humains; ils obéissaient eux-mêmes à une destinée aussi inévitable qu'inconcevable, et n'étaient sou-
DES DEUX PHEDRES.
veut que les aveugles ministres de ses décrets. Cette doctrine peu consolante^ puisqu'elle ne fournit à rhomme vertueux aucune assurance qu'il soit placé sous la protection spéciale de la divinité^ peut jeter dans un abattement total les caractères pusillanimes: mais elle donne un nouveau ressort aux âmes fortes, en les obligeant à se replier sur elles-mêmes, et à ne plus compter que sur leurs propres moyens; elle leur inspire la ferme résolution de supporter le mieux qu'il sera possible ce qui est sans remède, et d'opposer au coup fatal une conscience pure et un courage inflexible. C'est à l'influence de cette doctrine qu'il faut attribuer le génie éminemment tragique des poètes grecs à l'époque où la raison sociale étant parvenue à sa maturité, les opinions religieuses étaient encore en pleine vigueur.
Les Romains, avec des institutions plus sévères et une morale plus stoïque, n'ont cependant jamais montré un génie original dans la tragédie. L'on pourrait croire que cela vient uniquement de ce que le développement de leur littérature ne coïncide pas avec l'intégrité des mœurs républicaines. Cependant leurs plus anciens poètes, qui ne faisaient que traduire des piè.ces grecques, vivaient du temps des guerres puniques. Il y a Une raison plus profonde à donner de ce manque d'une, tragédie vraiment nationale chez les Romains: c'est qu'ils avaient transporté le tragique dans l'histoire du monde. Arbitres du sort des peuples, ils V louaient le rôle de cette fatalité destructive
COMPARAISON
qui préside aux U*agé<]ies grecques; ils avaient tq crouler tous les empires^ et enfin leur propre li* bertc, par la même pente fatale. Les rois enchaînés et menés en triomphe; les frappaient bien plus immédiatement par le spectacle des terribles yicissitudes humaines, que ne pouvait faire la catastrophe d'une tragédie. Blasés sur les merveilles de la fable tragique des Grecs, ils voulurent ren^chérir sur leurs modèles, et tombèrent dans des déclamations ampoulées.
La fatalité est directement opposée à notre croyance religieuse; le christianisme lui a snbsti» tué ridée de la providence. Il pourrait donc être mis en doule si un poëte chrétien, en voulant faire passer dans ses ouvrages la manière de voir qui est en rapport avec sa religion, ne se trou* verait pas dans l'impossibilité de composer une véinlable ti^agédie, et si la poésie tragique, création de Thomme abandonné à ses pi*opres forces, ne disparait pas, comme les autres fantômes nocturnes d'une imagination superstitieuse , devant Taurore de la révélation. 11 faudrait répondre par Taflirmative, si la religion nous enseignait que la providence fait constamment prospérer les bons et punit toujours les méchants dans cette vie. Mais les voies de la providence sont impénétrables , il n'y a qu'une piété inspirée qui puisse en saisir les traces: tout ce que nous savons, c'est qu'une félicité éternelle dédommagera rhomme religieux de ses souffrances terrestres; que, dans le grand combat entre le bien et le mal qui se renouvelle sans
DES DEUX PHEDRES.
cesse dans ce monde, le bien doit U'iompher flna^ letnent^ et que tout doit aboutir à la gloire de Dieu. Un tel ordre de choses admet donc une infinité de situations où Théroïsme religieux, quoique modifié autrement que celui de la simple vertu naturelle, peut se déployer dans toute sa force; il admet les événements les plus pathéti^ qnes^ bien que leur ensemble fasse entrevoir, comme dans une sphère plus élevée ^ une pensée consolante.
Le système tragique des Grecs est fondé sur un développement de la morale, presque entièrement indépendant de la religion. La dignité de l'homme y est maintenue comme en dépit de Tordre surnaturel des choses: la liberté morale dispute à la fatale nécessité , qui est supposée gouverner le monde, un sanctuaire intime dans Famé; et quand la nature humaine est trop faible pour remporter dans ce combat une complète victoire, on lui ménage du moins une honorable retraite. I^'idée de la providence n'est devenue une opinion l^opulaire que depuis l'introduction du christianisi:xie; mais les anciens les plus éclairés en ont eu cies lueurs, comme de plusieurs autres vérités révélées. La terreur domine dans les a*agédies d'Eschyle, et la fatalité y plane au-dessus des ^lortels dans tout son sinistre éclat. Cependant Agamemnon, les Ghoëphores et les Euménides^ CCS trois pièces d'Eschyle qui composent une trilogie (c'est-à-dire une suite de tragédies destinées à être réunies dans la reprt'scntation), quoique,
COMPARAISON
considérées isolément, elles soient tout à ùiii ceti<formes au système de la fatalité, prises ensemble, laissent apercevoir quelque chose qui ressemble à la providence. Dans la première pièce, Agamem^ non est immolé par Clytemnesti*e : c'est une vengeance du sacrifice d'Ipliigénie, lequel, à son tour, lui avait été imposé parce qu'il avait involontairement offensé Diane. Dans la seconde, Oreste venge son père en assassinant sa mère. Cette suite de vengeances, en même temps justes et criminelles, pourrait se prolonger à l'infini, si, dans la troisième pièce, la sagesse divine, sous la forme de Minerve, n'y mettait pas un terme et ne rétablissait l'équilibre moral, en faisant absoudre, par un tribunal, Oreste, après qu'il eut expié sa révolte contre la nature par la longue persécution des Furies. Dans Prométhée enchaîné, nous voyons un être divin, le bienfaiteur du genre bumain, opprimé par la tyrannie du sort: mais il est probable que la seconde ti'agédie d'Eschyle sur ce sujet, Prométhée délivré, servait à adoucir un peu l'impression terrible que laisse la première.
Dans les différentes pièces de Sophocle, il se trouve des gradations encore plus remarquables à l'égard de la rigueur avec laquelle la fatalité y règne. Sa tragédie d'OEdîpe Roi semble écrite exprès pour inculquer ce dogme, pour faire connatti^e la nature de la fatalité par l'exemple le plus complet et le plus frappant. Un homme est destiné à commettre les crimes les plus atroces:
DES D£UX PHEDRES.
toutes les précautions que prenoeni ses parents dès sa naissance, celles qu'il prend ensuite luimême , ne servent qu'à amener raccomplissement des oracles. La même fatalité l'entraîne enfin à la découverte de ces crimes longtemps ignorés: du liant d'une vie glorieuse et pure en apparence, il est plongé sans ressource dans l'opprobre et dans un affreux désespoir. Mais dans OEdipe à Golone, nous voyons ce même homme, un vieillard aveugle, pauvre, banni, errant sur la terre, trouver enfin un lieu de repos , où il est délivré de cette malédiction céleste qui a si longtemps pesé sur sa tête: nous le voyons dans ses derniers moments exerçant l'autorité paternelle contre un fils dénaturé, entouré de la tendresse de ses filles» protégé et honoré par un illustre héros, enfin sanctifié par une mort miraculeuse et solennelle ; et la tombe de celui dont on détournait avec horreur le regard pendant sa vie, devient une bénédiction poui' le pays qui la conserve. Les dieux qui ont choisi cet innocent pour offrir un exemple de l'a- Vcuglement des mortels, lui doivent et lui accordent cette réparation d'honneur à la face du monde, d'est encore la fatalité: mais elle a déposé son aspect terrible pour se montrer douce et équital>le; c'est la fatalité déguisée en providence. En général, Sophocle, quoique î>^s ouvrages respirent la grandeur, la grâce et la simplicité antiques, est peut-être de tous les poètes grecs celui dont les sentiments ont le plus d'analogie avec l'esprit de noti'C religion.
COMPARAISON
Dans Euripide, on peut distinctement apeiv GeYoir un double personnage: le poëte, dont les productions* étaient consacrées à une solennité re-* ligieuse et qui, étant sous la protection de la re<ligion, devait la respecter à son tour; d'autre part le sophiste à prétentions philosophiques, qui, an milieu des merreilles fabuleuses, liées à la reli*** gion, dans lesquelles il devait puiser les sujets de ses pièces, tâchait de glisser ses doutes et ses opinions d'esprit fort. Dans ce temps, la poésie ti-agique, soit par le relâchement des mœui-s, soit par Tinfluence des doctrines philosophiques, commen* çait à s'altérer. Ëui-ipide a souvent des scènes qui s'approchent beaucoup du drame bourgeois ^ oo même de la haute comédie: il fait entrer dans son tableau de la vie héroïque la morale de la vie sociale de ses contemporains; il préfère assez souvent rattendrisscmcnt eiféminé au pathétique mâle; il court après les effets brillants et sacrifie le tout à la partie. Avec tous ces défauts, c'est un poëte d'une admirable facilité et d'un génie éminemment aimable et séduisant.
Comme les modernes, en vertu de leur religion, ont une manière de voir les rapports moraux et la destinée de Tbommc, très-opposée à celle des anciens, il n'est pas étonnant qu'en voulapt imiter la tragédie antique ils se soient plus attachés aux formes qu'à la base sur laquelle repose tout ce superbe édiiicc. Nous ne remarquons dans Euripide que de la vacillation: mais les modernes souvent manquent décidément de tendance générale;
DBS DEVX PISDRES.
ils naviguent san3 boussole sur la vaste mer des combinaisons tragiques possibles. Quanâ ils ont traité des sujets mythologiques, ces fictions nous ayant été transmises^ modifiées par les poètes anciens dans le sens de la fatalité ^ celle-ci s'est introduite quelquefois dans leurs compositions. Sans qu41s en aient eu Tintention» peut-être même à leur insu. D'auti*e$ fois, quelque idée de compen-^ satioUv ou même de providence, parait dans leurs ouvrages^ mais isolément, à la surface , et sans qu'elle soit identifiée avec le tout. Mais le plus souvent, lorsqu'ils ont rencontré une fiction ou no lait historique quelconque qui parait leur ofli4r des situations pathétiques et une catastrophe frap^ pante, et qu'ils sont parvenus à l'arranger dans le cadre usité des cinq actes, en observant l'unité de temps, de lieu, et les autres convenances théâtrales, ils croient avoir rempli leur tâche, sans se Soucier d'un but ultérieur.
Les idées chrétiennes peuvent cependant fournir à la tragédie une base aussi sublime et bien J>lus consolante que celle que les anciens tiraient de leur religion. L'essai en a été failr les poètes «espagnols ont composé beaucoup de pièces chrétiennes^ Calderon surtout, dont l'inspiration était toute religieuse, a donné dés chefs-d'œuvre dans ce genre, pour l'appréciation desquels, à la vérité, il faut entrer dans le système dramatique admis au théâtre espagnol. La tragédie chrétienne n'est pas étrangère non plus à la scène française. Sans parler de Polyeucte, d'Eslher et d'Athalic, qu'e leur
COMPARAISON
sujet range dans cette classe, je crois qu'Alzire peat mériter le titi*e d'une tragédie chrétienne. L*opgueil oppressif et la dureté de Gusman paraissent devoir aliéner du christianisme les esprits des Péruviens ^ et produisent cet effet sur Zamore; les malheurs que ces mêmes défauts attirent à Gusman, et qu'il considère comme un châtiment du ciel, lui font manifester dans ses derniers moments des sentiments généreux et charitables: ce miracle opéré par la religion convertit Zamore, et par son moyen sans doute tous ses adhérents. Voilà donc un enchaînement de causes et d'effets où même les imperfections humaines tournent finalement au service de la religion.
Je conçois un troisième système ti'agique, dont l'exemple a été donné par le seul Shakespeare; ce poète à intentions profondes, qu'on a singulièrement méconnu en le prenant pour un génie sauvage, produisant aveuglément des ouvrages incohérents. J'appellerai Haralet une tragédie philosophique ou, pour mieux dire , sceptique. Elle a été inspirée par une méditation profonde sur les destinées humaines, et elle l'inspire à son tour. L'ame ne pouvant acquiescer à aucune conviction, cherche vainement à sortir du labyrinthe par une autre issue que par l'idée du néant universel. La marche à dessein lente, embarrassée et quelquefois rétrogarde de l'action, est l'emblème de l'hésitation intellectuelle qui est Tessence du poème: c'est une réflexion non terminée et interminable sur le but de l'existence, une réflexion dout la mort
DES DEUX BHEDRES.
U*aDche enfin le nœud gordien. Ce genre de tragique est peut-être le plus sombre de tous: car la nature humaine demande à s'appuyer fermement sur une persuasion quelconque; Tirrésolution de la raison lui répugne^ et il faut que leS' ressorts moraux soient extrêmement relâchés, pour que Thomme puisse se complaire dans un Scepticisme apathique sur les vérités qui devraient Tintéres^er le plus. La tragédie de Lear a beaucoup d'analogie avec celle de Hamlet : elle est même plus forte dans le même genre. Ce qui est exprimé par toute cette composition n'est plus le doute, c'est le désespoir de pouvoir découvrir dans les voies de ce monde ténébreux le moindre vestige d'une idée consolante. Ce tableau gigantesque nous présente un bouleversement du monde moral, tel qu'il paraît menacer du retour du chaos 5 . ce n'est pas une tragédie individuelle; elle embrasse le genre humain. Macbeth, au contraire, est^écrit dans le système de la tragédie ancienne, malgré l'extrême disparité des formes. La fatalité y règne; nous y retrouvons même ces prédictions !|ui deviennent la cause de l'événement qu'elles annoncent, ces oracles perfides qui, tout en s'accomplissant à la lettre, trompent l'espérance de celai qui s'y est fié.
Après cette discussion épisodique, mais qui contribuera, j'espère, à rendre plus claires les observations que je vais faire, je rentre dans mon sujet. Dans la pièce d'Euripide que nous avons analysée , la partie de la fatalité est ti'ès-bien ordonnée. D'abox*d il assigne à des événements aussi
COMPARAISON
extraordinaires une cause surnaturelle ; la colère de Vénus en est le mobile^ et pour preuve qu'au* Gune prévoyance huoialn^. n'aiu'ait pu les prévenir, h déesse les a^nooce danil le. prologue. Ges prologuesy qui insïruiiicnt le specjtaieur d'avance de ce qui va se. passer sOus. ses jeux,> et dont Euripide seul, parmi les tragiques grecs, a fait naagc^ sont fort contraires à notre goût: sans vouloir -les justifiei*, je remarquerai seulement que la tragédie grecque ne connaissait guère Tintrigue., et qu'un poète dramatique aurait tort de compter beaucoup sur Tattrait de la curiosité, puisque cet attrait est usé dès la première représentation. Du reste Eu* ripide pouvait avoir besoin de ces prologues pour familiariser les spectateurs avec ses fictions, parce qu'il se permettait d'altérer ]a mythologie dans des points fort essentiels. Quoi qu'il en soit, Phè* dre est reconnue pour être une victime de la haine fatale de Vénus, puisque cette déesse déclare elle-même qu'elle l'enflamme d'une passion criminelle, uniquement pour se venger d'Hippoljte. Phèdre ainsi devient plutôt l'objet de la pitié que de l'indignation des spectateurs. Racine l'a bien senti: il fait parler sa Phèdre plusieurs fois de la colère de Vénus contre elle et toute sa famille; mais comme cette colère n'est point expliquée, çC que Phèdre pouvait bien la supposer dirigée centre elle, seulement pour son excuse, cela ne fait qu'une faible impression.
Quoique l'Hippolyie d'Euiûpide s'attii^e le courroux de Vénus jusqu'à un certain point par sa
DES HEVX PHEORES.
propre faute , c'est-à-dii^c parce qu!il néglige le calte extérieur de cette déesse » il y a itéaiimoins de la fatalité dans son malheur. Vénus est bles^ sée anssi de son indifférence pour les plaisirs de Vamour, qui provient de ce qu'il y a de plus'ori'* gilial et de plus intime dans le caractère d-Hip-polyte: cette chaste pm*eté de Tame qui le rend l'adorateur enthousiaste et le favori de Diane* Gé-pendant la protection spéciale de celte dernière ne peut le sauver de sa perte ^ car, comme Diane le dil exprès, aucune divinité n'osait contrarier les vues d'jane . autre . à l'égard d'un mortel. C'est donc par la rivalité nécessaii'e et étemelle entité ces deux déesses opposées ^ qu'Hippolyte périt» Il y a encore de la fatalité dans ces trois demandes accordées d'avance par Neptune à Thésée , sans doute avec l'intention de l'exaucer miraculeusement pour son propre bonheur. Voilà la seule influence 8ui*naturelle que Racine ait conservée. Il pensait apparemment que la mythologie ancienne n'étant pas un objet de notice croyance, il fallait ), en la traitant, mettre de l'économie dans l'usage du mer* veilleux. Mais un miracle isolé se concilie plus difficilement l'imagination, que tout un ordre de choses où les miracles sont habituels. Du reste le malheur d'Hippolyte dans la pièce française n'arrive assurément pas par la colère de Vénus, puisqu'il lui rend hommage par son amour pour Aricie. Aussi Racine a-t-il cru devoir le rendre un peu coupable envers son père par cette faiblesse, afin de ne pas choquer le sentiment par l'infortune d'un
COMPARAISON
jeune héros parfaitement vertueux; intention manqoée, comme je l'ai montré p)us haut. U dit: »Pour ce qui est du pei*sonnage d'Hippoljte, j'a- »vai8 remarqué dans les anciens qu'on reprochait )>à Euripide de l'avoir représenté comme on phi- ^losophe exempt de toute imperfection; ce qui »fai8ait que la mort de ce jeune prince causait ^beaucoup plus d'indignation que de pitié.« Cette cridque contre Euripide est tout à fait injuste. Il est vrai qu'il a doué Hippolyte de toutes 1«8 vertus morales; mais enfin il lui fait traiter Vénus avicc dédain., et cela seul doit le perdre. Cîar, selon les anciens, il ne suffisait pas d'être vertueux pour plaire aux dieux: on leur supposait des passions humaines; il fallait donc mettre du soin à les flatter personnellement. C'est à cette doctrine religieuse que les censeurs devaient s'en prendre, ^
et non pas au poëte.
Cependant dans les deux tragédies l'innocence ^
périt également par un supplice affreux , comme s
foudroyée par la vengeance divine: chez Euripide, ^î
sous la domination de la fatalité ; chez Racine, dans ^ j
un ordre de choses où semblerait plutôt régner la .gs J providence, puisqu'il prétend y. avoir établi de ju- — jo stes dispensations. Voyons quels adoucissements /les deux poètes ont mis à cette terrible catastrophe, ^ pour apaiser la sensibilité révoltée du spectateur, ^^tm: r, et lui laisser, au lieu d'une impression pénible, un .étw ^mn souvenir cher et attendrissant.
Voici la marche d'Euripide. Thésée croyant^'-amt encore son fils coupable, rafiermi même dans saa^ ^a
i>ES DEUX PRÈDRES. 161
persuasion par la rapidité avec laquelle Neptune l'a exaucé, écoute le récit de son désastre avec une attitude ferme, quoique les entrailles d'un père commencent à s'émouvoîr en lui. Il ordonne qu'on appoi*te devant ses yeux Hîppolyte blessé à mort. .Alors Diane paraît f elle appelle Thésée, elle lui jrévèle Tinnocence, la piété de son fils et la trame a laquelle il a succombé 5 elle lui reproche, sans ménagement quelconque, le sort funeste et irréparable d'Hippolyte. Ses paroles, empreintes d'une majesté sévère, et qui, avec une brièveté admira- I>le, rapprochent de notre imagination le tableaA des événements passés, sont autant de coups de poignard pour Thésée: il est anéanti, il n'a que des exclamations de désespoir pour toute réponse. Xa déesse ajoute à la fin, comme excuse et consolation, que Vénus courroucée a voulu ce malheur, et a plongé Thésée dans un aveuglement involontaire. Sur ces entrefaites, Hîppolyte est apporté par ses compagnons. Il faut se rappeler ici la construction des théâtres ariciens, où le prosce» nium était fort large, de sorte que des actem*s, qui ne venaient pas du fond, mais d'un des côtés, étaient vus de loin, et avaient besoin de quelque temps pour arriver au milieu de la scène. Ce temps se passe en gémissements et en plaintes déchirantes, que l'excès de la douleur arrache à l'intrépide Hîppolyte. Il supplie ses compagnons de le porter doucement, parce que chaque secousse renouvelle ses tourments: il demande une épée pour les finir; il invoque la mort. Lorsque
Eflsals im. et hist. 1 1
COMPARAISON
le triste cortège est arrivé devant le palais, et cpa le brancard, sur lequel on apporte Hippolyte est posé à terre y Diane s'approche de lui , et il se passe entre eux et Thésée une scène que je .vais traduire en entier.
Diane*
O malheureux ! dans quelle calamité as-tu été enveloppé ! La noblesse de ton ame t'a perdu.
HiPPOLYTB.
O souffle divin! quoique dans les douleurs, je t'ai senti et je suis soulagé. — Sachez que la déesse Diane est dans cette enceinte.
Diane.
Oui, malheureux, la divinité la plus amie est près de toi.
Hippolyte.
Vois-tu, ma souveraine, Tétat déplorable où je suis?
Diane.
Je le vois; mais les larmes sont interdites à mes yeux,
Hippolyte.
Tu n'as plus ton chasseur, ton fidèle serviteur. •••
Diane.
Hélas, non! tu péris bien cruellement.
DES DEtlX^^PHiflRES. 16S
HiPPOLYTE.
Ni le conductear de tes coursiers, ni le gardien e tes images*
Diane.
La perfide Vénus a ourdi cette trame,
HiPPOLYTE.
Âh! Je reconnais enfin la déesse qui m'anéantit.
Diane.
Elle était blessée de tes dédains^ et haïssait ta saesse.
HiPPOLYTE.
Je le comprends ; Vénus nous a perdu tous les trois.
Diane.
Vous tous: toi, ton père et son épouse.
HiPPOLYTE.
Je gémis aussi sur l'infortune de mon père.
Diane.
Il fut trompé par les desseins d'une divinité.
HiPPOLYTE.
O mon père, que tu es malheureux de cet événement !
Thésée.
Cen est fait de Hioi, mon enfant, toute la joie de 'ma vie est détruite.
HiPPOLYTE.
Je pleure bien plus ton erreur que mon sort.
i64 COMPARAISON
Que ne puis-je mourir à tn place , mon enfant!
HiPPOLYTE.
O dons amers de ton përe Neptune!
Thésée.
Plût au ciel que je n'eusse jamais prononcé de tels vœux !
Il I p p o L Y T £•
£h quoi? tu m'aurais peut-être tué toi-même dans ton courroux.
Thésée.
Oui, les Dieux avaient égaré ma raison.
HiPPOLYTE.
Hélas ! la race humaine est donc sous la malédiotion des Dieux.
Diane.
Galme-toi , car la colère de Vénus offensée , qaol qu'elle fasse, ne peut plus t'alteindre au sein des ténèbres souterraines ; ta piété et tes sentiments vertueux te protègent. Je te vengerai sur elle de ma propre main, en frappant de cet arc infaillible le mortel qu'elle chérira le plus. Mais toi, infortuné, pour les peines que tu souffres, je t'accorderai les plus grands honneurs dans la ville de Trézène* Dans les siècles à venir, les jeunes filles avant leurs noces couperont leur chevelure an ton honneur, te vouant leur deuil profond et leurs larmes. L'accord mélodieux de voix virginales te célébrera toujours, et Tàmour mémorable de Phèdre pour toi ne tombera jamais dans l'oubli. Mais toi, fils du
DES DEUX PHËDRES.
vieillard Égëe, prends ton fils dans tes bras, et serre le
contre ton cœur: car tu Tas- perdu involontairement;
Î.1 est naturel que les hommes pèchent quand les Dieux
tes induisent en erreur. Et toi^ Hippolyte^ je t'exhorte
^ ne point détester ton père ; car c'est ta destinée qui
'a fait périr. Reçois mon dernier salut. Il ne m'est
as permis de voir les morts, ni de souiller mon re*
ard par des exhalaisons mortelles; et déjà je te vois
ipprocher du moment fatal.
Salut à toi aussi, vierge bienheureuse, et puisses, u quitter sans peine notre longue intimité ! Je fais paix avec mon père, puisque tu le veux; car de eut temps j'ai obéi à tes paroles. (Diane s'éloigne*^ h ! ah ! déjà les ténèbres se répandent sur mes yeux, rends-moi dans tes bras, mon père, et soutiens mçs ^toiembres brisés.
Thé SE E.
Hélas, mon enfant ! quelle douleur tu me prépares!
HiPPOLYTE,
C'en est fait de moi ; je vois les portes de l'enfer.
Thésée.
£t tu laisses mon ame chargée d'un crime?
H I p PO L y T E.
Non assurément, puisque je t'acquitte de ce meurtre.
Thésée.
Que dis-tu? tu me décharges du sang Vetsé?
HiPPOLTTE.
J'en atteste Diane et son arc invincible.
COMPARA.ISON
Thésée.
Enfant chéri, que tu te montres généreux envers ton père!
HiPPOLYTE,
Adieu donc, àion père! mille fois adieu!
Ah, que ton ame est bonne et pieuse!