‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 16 sur 36 · H I P P O L Y TE · texte numérisé non relu

H I P P O L Y TE

Prie les Dieux de t'accorder des fîk tels que moi.

Tkésée.

Ne m'abandonne pas, mou enfant, fais encore quelque effort.

HiPPOLYTE.

- Tous mes efforts sont finis ; je me meurs, mon père* Voile à l'instant mon visage de ton 'manteau. (//iTieurf.)

O Athènes, illasre contrée de Pallas, de quel homme es-tu privée ! Infortuné que je suis ! ô V^nus , je me ressouviendrai éternellement de tes coups !

Telle est cette scène imparfaitement traduite et dépouillée du charme de la diction et de Tharmonie des vers. Je n'en connais point de plus touchante dans aucune ti*agédie ancienne on moderne: tout y parait simple et n,aturcl; cependant Tart des contrastes y est admirablement employé. Nous voyons la majesté immortelle auprès de la

DES DEUX PUEDRES*

jeunesse expirante^ les déchirements du repentir auprès des émotions d'une ame pure. Diane montre pom* les maux des humains toute la pitié qui est compatible avec son essence divine^ mais il y a néanmoins dans ses paroles je ne sais quelle empreinte d'une sérénité céleste. A l'approche de la déesse tutélaireles douleurs d'Hippoly te s'apaisent : il se meurt ^ mais il ne souffre plus. Elle sanctifie par sa présence la dernière heure de son favori^ et son départ annonce solennellement ce moment mystérieux qui nous attend tous, et dont personne ne sait se former une idée. Le jeune héros^ en quittant une si belle vie, n'en regrette pas les jouissances terrestres : c'est le culte de Diane qui était son plus cher partage^ c'est pour son père qu'il s'ajQlige. Quelle douceur, quelle noblesse, quelle piété filiale dans tout ce qu'il dit à Thésée ! II &udra bien convenir ici que les anciens ont quelquefois deviné les sentiments chrétiens^ c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus aimant, de plus pur et de plus sublime dans l'ame. Enfin, et c'est l'essentiel pour l'impression totale que produit cette tragédie, la dure fatalité est adoucie autant qu'il était possible. Hippolyte mourant est entouré dè^ toutes les consolations imaginables: son père, repentant et désespéré, lui montre une tendresse sans bornes ] une déesse le soulage , le plaint et lui promet les honneurs immortels d'un héros ^ image aussi vivante de la félicité éternelle obtenue en échange d'une existence passagère, que la religion des anciens pouvait l'admetti'e.

* ^6 It ViltilG DÎT '"*'

Qu'esl-ce que Racine a mis à la place de de 1icauli:s? Bien, absolument rieD. Dans sa pii;cc,~ Hippolytc raeurt sans savoir si son innocence sera jamais reconnue, sans revoir mi'me Aricie, et plein d'inijuiétude sur le sort de son amante. Phî'd en nioui'ant, lui fait réparation d'honneur; Théi se repent de sou injustice: mais tout cela dîf, et en outre faiblement énoncé. Il c

le poète i

rend

pas

des souffra

ces d'Hippoljto et de sa mort, tjui n'est mise <|u" récit; il nous siTecte donc beaucoup moins fori meut: mais le fond de la chose, c'est-à-dire freux sort de l'innocence, reste le m^me. anciens avaient peut-être des nerfs moins déll que nous, mais certainement une sensibilité vraie et plus naturelle: ils voulaient bien, (

; ouvi-agc

: de l'art.

1 la

lible

patliie pour la douleur pliysîfpie, pourvu qn'it'^ eût une compensatioa morale. Je crains que 1 modernes qui ont traité les sujets U'agîqnes 1 de l'antiquilé, ne les aient rendus souvent ] choquants et plus atioces dans le fond, en méi temps qu'ils eu affaiblissaient l'efTct et polissaïei

Sans doute Racine, par égard pour les cM venances tliéâtiales exigées de son temps, n'a ] osé introduire sur la scène un homme mourant i ses blessures; ce que pourtant, après lui, d'ai poëtes français se sont permis: beaucoup n a-t-il osé faire paraître une déesse, de peur c tel uiiracle visible ne devint ridicule. Cela proal

seulement quel désavantage il y a pour le jtoëte

A tirer sou sujet d'un moude merveilleux, dont

Igs Cotions ont perdu leuv Tie el leur réalité pour

^L les spectatcui's actuels, à moins qu'ils ne veuillent

^■i*'y suivre de bonne volonté et avec un« imagina-

^V*îox3 docile. Dira-t-on, pour justifier Racine, qu'Hip-

B^I>oljte, dans toute la pièce, n'inspire qu'un intér^^t

^"■>^*îcliocre, que tout est absorbé par l'intérêt pour

I*l»-*jdre, et que la mort de celle-ci est la vérita-

i*ï«z; catastiopbe ? Je ne crois pas que le sujet ait

S-»5^iié à être retourne ainsi; mais, en tout cas,

^ **3^anl pris dans ce sens, le pompeux récit de

-T'Vi.éramène n'est plus qu'un hors-d'œuvre : au lieu

**«ï renchérii- sur la mort borrible d'IIippolyte, il

Hait en alTaiblir l'împt'ession : il valait peutr-éti'e

pi'ession; )I valait pei

i«U); laisser son sort dans le vague. C'est ti'Op

ï*^:ii dire, il n'y avait aucune nécessité de le faire

**»t>iirii'. Phèdre pouvait se tuer, persuadée que

■'^- malédiction de Thésée pousserait Hippoljte à

®^ perle: Thésée pouvait être éclairé à temps sur

**^»Jiocence de son fils; il pouvait révoquer ses

^*^^^5tix adressés à INeptune. Hippolyle pouvait rc-

^ ^»ih' sur la scène, s'étant vu sauvé au moment où

** croyait périr; il pouvait se réconcilier avec son

ï'^Te après la mort de la femme coupable. Aricic

Î^Ouvait être unie à son amant, et on aurait vu

^mour vertueux récompensé, tandis que l'amour

*^*'iminel eût clé puni. Si la beauté principale

^e 'la pièce consiste dans le rôle de Phèdre,

Cooime on en convient, cela n'aurait pu lui nuire

^Vcunçment. Après toutes les émotions causées

GOMPARAISOU DES DEUX FHEDRES»

par sa passion^ le dénoàm^nt aurait été plus satisfaisant y les impressions en général plus har* monieuses^ et le but moral de Tauteur mieux rempli. Les anciens se sont permis des déviations de la mythologie établie > tout aussi grandes^ et les droits d'un poëte moderne, à cet égard, sont en« core plus étendus, parce que les traditions de la &ble ne sont plus des articles de foi.

Je termine ici ma comparaison des deux pièces^ et je laisse au lecteur à juger si rassertion de M. de Laharpe est fandée, que Racine a par" tout substitué les plus grandes beautés aux plus grands défauts. Quels que soient les arguments que l'on veuille opposer au résultat de mon examen, je souhaite qu'il puisse mener à des pensées, fécondes pour l'art dramatique, sur le différent esprit de la tragédie grecque et de la tragédie française.

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