‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 18 sur 36 · SUR LÀ LANGUE · texte numérisé non relu

SUR LÀ LANGUE

ET

LA LrrTÊRATURE PROVENÇALES.

Les travaux de M. Raynouard sont destinés à remplir une grande lacune dans l'histoire littéraire du moyen âge. Tout le monde parlait des troubadours, et personne ne les connaissait. Il fallait donc naturellement s'attendre à ce qui est arrivé: c'est qu'on en a parlé à tort et à travers. Mais bientôt les littérateurs qui entreprendront de traiter ce sujet si important pour les origines de la poésie moderne n'auront plus d'excuse, s'ils ne font pas mieux que leurs devanciers.

Dans ces derniers temps, les efforts de plusieurs savants estimables ont contribué à éclaircir les antiquités de la langue et de la littérature françaises. Mais si quelques-uns, comme M, de Sainte- Palaye *), se sont sérieusement occupés de la littérature provençale avant M. Raynouard, personne nu moins n'a communiqué au public les résultats

de ses études. Un si long oubli est d'autant plus surprenant^ que cette littérature doit intéresser non seulement les savants français^ mais aussi ceui^ d'Espagne et d'Italie ?), parce que plusieurs troubadours célèbres sont nés dans leur pays, et que la poésie provençale, s'étant développée U pre-»lïiière et ayant été fort répandue au dehors, n'a pu manquer d'avoir une grandç influence sur la formation de la poésie espagnole. L'idiome provençal paraît avoir été parlé jadis dans quelques! parties de l'Italie supérieure j il existe encore comme langue vivante, sauf les altérations amenées par tant de siècles, en Catalogne, dans le royaume de Valence et dans les îlçs balçares, aussi bien que dans la France méridionale.

M. Raynouai'd a commencé le premier à dé» fricher ce champ inculte. La tache qu'il a entreprise, à lui seul, est si vaste et si difficile, qu'on dirait qu'elle eût suffi pour occuper une réunion de plusieurs savants pendant un nombre considé* 3pable d'années. Mais ce n'est pas d'hier qu'il s'y est préparé: ce qu'il donne au public est mûri par une longue étude; tous ses matériaux sont prcts ; et, avec l'activité qu'il met à son travail, on peut espérer de Iç voir avancer rapidement , et d*étre bientdt en possession de l'ensemble qui ot iVira un cours complet de littérature provençale.

I^es écrits que nous avons sous les yeux ^) servent 4'introduction. Dans le premier, l'auteur remonte à, l'origine de la langue romane, en ras-r ^ep\bU^^ ^QU^es les traces éparses qui nous ex^

restent. Dans le second^ il la saisit^ pour ainsi dire^ au moment mâme d'une formation plus régulière^ et analyse les monuments les plus anciens conservés jusqu'à nos jours. Dans la grammaire enfin il développe les inflexions^ les règles^ les idiotismes de cette langue^ telle qu'elle a été parlée et écrite à son époque la plus florissante, c'està-dire dans les douzième et treizième siècles.

Le second volume de ce recueil, sous le titre de Monuments de la langue romane y contiendra les plus anciens textes originaux, soit en vers, soit en prose, accompagnés d'une traduction et de notes. Dans le troisième, qui s'imprime actuellement, et qui paraîtra en même temps avec le second, seront réunies les poésies amoureuses des troubadours^ dans la première moitié du quatrième, les sincérités et les tensons: en général, les pièces satiriques, politiques, morales et religieuses. La seconde moitié de ce volume renfermera les variantes, les vies des poètes, telles q[a'elles se trouvent dans les manuscrits, et quelques morceaux que l'éditeur n'a pas jugé à propos de placer dans les recueils précédents. Dans le cinquième volume, un tableau comparatif des langues de l*Europe latine, et d'autres recherches philologiques serviront d'introduction à un glossaire de la langue romane, réservé pour les derniers volumes. L'érudition de M. Raynouard est aussi étendue que solide; mais ce qui est bien plus admirable encore, c^est la critique lumineuse, la mé« iliocle vraiment philosophique qu'il apporte dans

toutes ses recherches. Il n'avance rien sans avoir les preuves à la raain; il remonte toujours aux sources, et il les connaît toutes. C'est là le v&< ritable moyen de résoudre les problèmes histori-i ques des temps obscurs, et de couper court à tous ces raisonnements vagues sur ce qui aurait pu être ^ raisonnements fort commodes, sans doute, pour déguiser l'ignorance de Thistorien, mais inutiles et même nuisibles au lecteur pour la connaissance de ce qui a été.

Tous ceux qui ont eu la curiosité de fouiller eux-mêmes dans les manuscrits provençaux, seront d'accord avec moi, j'en suis persuadé, sur les immenses difGcultés que M. Raynouard a eu à vaincrCf On est arrêté à chaque pas dans la lecture de ces manuscrits, par des traits indistincts ou à demi effacés, par les abréviations, par le manque de fixité dans l'orthographe 5 enfin, par l'absence totale de ponctuation, souvent même par l'omission des intervalles entre les mots, ou par la séparation d'un seul mot en deux portions^ Mais je suppose qu'on les ait exactement déchif- . frés: ce n'est rien encore: il s'agit de les comprendre. La poésie, en général, n'est pas ce qu'il y a de plus facile dans une langue ^ les chants des troubadours sont souvent composés avec un artifice très-recherché, dans un style extrêmement concis» énigmatique à dessein et rempli d'allusions à des faits inconnus, à des mœurs qui nous sont étrangères. Le tour de la pensée même, l'expression des sentiments, y portent les couleurs et le coh

stume d'un siècle éloigné où il faut se transporter en- idée. Et, pour faciliter l'intelligence dépareilles poésies, restes peu nombreux d'une langue qu'on a cessé de cultiver depuis tant de siècles, on n'avait jusqu'ici ni grammaire ni dictionnaire de cette langue; on n'avait pour tout secours que l'analogie des autres idiomes dérivés du latin, analogie souvent trompeuse; car, quoique la langue romane soit, pour ainsi dire, la fille ainée de la langue latine, et qu'elle ait de grands traits de ressemblance avec ses sœurs cadettes, les langues française^ italienne, portugaise et espagnole, surtout avec la dernière, elle a aussi beaucoup d'idiotismes, et les mots latins y sont souvent détournés de leur sens primitif 'd'une façon particulière.

Au premier abord, j'en parle d'après ma propre expérience, on désespère de saisir un fil pour se guider dans ce labyrinthe. On est tenté de s'en prendre de l'imperfection de ses propres connaissances à la langue elle-même , et de croire qu'elle est capricieuse, irrégulière, rebelle à toute analogie. C'est cependant une opinion fort erronée: M. Raynouard a clairement démontré le contraire. Il a porté un grand jour dans cette obscurité; il a débrouillé par sa sagacité une confu<« sion apparente; et désormais, lorsqu'on aura suivi attentivement sa marche^ on aura déjà surmonté la plupart des obstacles.

Une certaine sécheresse est inséparable des discussions grammaticales ; cependant M. Raynouard l'a évitée autant qu'il était possible par l'esprit

philosophique qu'il met dans son analyse^ et par l'élévation de son point de vue. A n'en juger que par le volume qu'elle occupe, on pourrait croire sa grammaire diffuse; elle est au contraire rédigée avec une concision parfaite. La plus grande partie de ses pages est remplie de citations de tex-« tes originaux qui servent en même temps d'exem^ pies et de preuves aux règles grammaticales. M. Raynouard fournit ainsi à ses lecteurs le moyen d'examiner eux-mêmes, et de se convaincre de la justesse de ses observations. Ces nombreux frag^ ments de poésie provençale, accompagnés de ti*a-« ductions littérales, familiarisent avec les construc-« tiens de cette langue, et préparent à la lecture des troubadours. Avec le secours de la gram-« maire et du glossaire que M. Raynouard se propose de donner, la plupart de leurs chansons, sur«t tout de leurs chansqns amoureuses, n'auront plus besoin de commentaire. Plusieurs poésies, nom-^ mément celles qui renferment des allusions histo-» riques, ne pourront pas s'en passer; d'autres encore, par exemple quelques morceaux d'Arnaud Daniel et de Marcabrus, resteront peut-être tou^ jours indéchiffrables, même pour des savants aussi versés dans la langue romane et aussi consommés dans l'art de la critique philologique que l'est M« Raynouard.

Mais à quoi bon, dira-t-on peut-éti^, tout cei échafaudage d'une érudition fastidieuse? Ne pour-» i*ait-on pas ti*aduire librement en prose les meiI-« leurç morceaux des troubadours, donner de& ex«

traits de quelques autres, et vouer tout le reste ^ l'oubli, par ménageiuent pour la mémoire de nos honorables aïeux? L'essai en a été fait, et avec un succès déplorable. Il y a sans doute des ou-* vrages poétiques qui, sans éprouver une perte considérable, peuvent être transportés dans d'autres langues, pourvu que la traduction soit au moins élégamment versifiée. Plus un ouvrage est le pro-^ doit d'une imitation ambitieuse, mais stérile, d'un art devenu mécanisme; plus il tourne dans le cer-f cle des magnifiques lieux communs et d'une phra^ séologie savamment factice, moins il risque à être traduit: car les équivalents de ces choses se trou* vent abondamment dans toutes Iqs littératures cuU ^vées. Mais l'empreinte originale, non-seulement des œuvres accomplies du génie, mais encore d'un art naissant, est difficile à conserver dans des traductions. Je pense qu'il serait impossible d'imiter avec unç heureuse fidélité les poésies provençales, même dans les langues de la même famille, peutr être autant ^ cause de leur bizarrerie que de leur grâce native, On ne saurait considérer les chants des troubadours comme les effusions spontanées d'une uature encore toute sauvage. U y a de l'art, souvent même un art fort ingénieux, surtout un système compliqué de versification, une variété et une abondance dans l'emploi des rimes qui n'ont été égalées dans aucune langue moderne. Les troubadours appçlaient eux-mêmes cet ensemble de poésie et de musique auquel ils exerçaient lem's tf^lççits, une science i mais c'était h science gai^

Elle n'était point puisée à la source des livres, ni des modèles réputés classiques; elle leur était inspirée uniquement par leur instinct poétique et par le désir de plaire à leurs contemporains. Le siècle où ils vivaient n'était nullement savant ni philosophique, mais robuste, indiscipliné, guerrier, aventureux même. Il y avait des contrastes frappants : d'un côté , une noble délicatesse dans lés sentiments, un raffinement élégant dans les manieres des classes supérieures; de l'autre, de fortes ombres de licence, de rudesse et d'ignorance dans l'ensemble de l'ordre social. Les poésies d'un tel temps, principalement celles qui tiennent de plus près à l'inspiration du moment et à la vie individuelle, les poésies lyriques, ne ressemblent point aux fleurs usuelles de nos jardins littérah*es, mais bien plutôt à ces plantes alpines qui ne sauraient être transportées hors de leur sol natal et de la température du ciel qui leur est propre. Pour voir fleurir la rose des Alpes, il faut gravir des montagnes. Pour jouir de ces chants qui ont charmé tant d'illustres souverains, tant de preux chevaliers, tant de dames célèbres par leur beauté et leur grâce, qui ont eu tant de vogue, non-seulement dans tout le midi de l'Europe, mais partout où brillait la chevalerie, et jusque dans la terre sainte; pour jouir de ces chants, dis-je, il^ faut écouter les troubadours eux-mêmes, et s'efforcer de comprendre leur langage. Vous ne voulea pas vous donner cette peine? Eh bien, vous êtes condamné à lire les traductions de l'abbé Millot«

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Deux grands poêles du quatorzième siècle, le Dante et Péti'arque , ont parlé des troubadours avec une haute estime. La langue provençale leur était presque aussi familière que leur langue maternelle f surtout à Pétrarque , qui a passé* ime grande partie de sa vie dans la France méridionale* Les chants des troubadours étaient encore animés alors par l'accompagnement de ces mêmes airs de musique pour lesquels ils avaient ét<î composés primitivement, et qui faisaient ressortir Tharmonie de ces strophes si artistement tissu es. Le Dante et Pétrarque n'étaient point, dans leurs poésies amoureuses, imitateurs des troubadours, comme on Ta faussement prétendu à l'égard du dernier ^); ils étaient plutôt les rivaux de leur gloire. On ne saurait attribuer non plus leur goût pour les troubadours à cette prédilection qu'ont souvent les artistes pour leurs prédécesseurs dans le même genre, inférieurs en talent; car la poésie italienne, devenue adulte tout- à-coup par les . créations du Dante et de Pétrarque , différait dès-lors de la poésie provençale autant par ses caractères essentiels que par les formes de la versification.- Leur sofirage doit donc être d'un grand poids sous tous les rapports. Mais ces mêmes littérateurs qui, après avoir lu péniblement et mal compris trois on quatre morceaux des troubadours, ont porté contre eux. des sentences rigoureuses^ ne demanderont pas mieux que de nous défaire aussi l'éclat de ces immortels génies, et de déprécier la valeur de leurs productions sublimes. Il sera temps de

discuter le mérite poétique des troubadours, quand on pourra lire leurs œuvres principales dans une édition correcte et accompagnée de tout ce qui sert à en faciliter l-intelligence, telle enfin que M. Raynouard nous la promet* Mais les hommes instruits dans l'histoire tomiberont d'accord que les poésies provençales contiennent un trésor de son* venirs nationaux. Quelques troubadours sont les ancêtres de familles qui occupent encore aujourd'hui un rang distingué en France ^), d'autres appai^ tiennent à des familles éteintes, mais jadis illustres et puissantes^ plusieurs, comme Bertrand de Bom et Folquet de Marseille, ont joué un rôle impor«» tant dans les - événements politiques de leur temps i plusieurs d^entre eux ont parlé de ces mêmes événements dont ils furent les témoins, soo» vent peut-être avec une partialité passionnée, mais toujours avec une franchise énergique 5 tous fournissent des peintures vivantes des mœurs de leur siècle, soit à dessein dans leurs pièces morales et satiriques, soit à leur insu, par l'expression naïve de leurs sentiments et de leurs pensées. Ce qui décolore l'histoire du moyen âge, c'est <jue les chroniqueurs contemporains ont généralement écrit en latin. Or, il est presque impossible de trans^ porter dans une langue morte et savante les traits individuels les plus caractéristiques. Tout ce qui nous est transmis dans les idiomes populaires de ce temps-là, est donc fort précieux pour nous les faire connaître intimement: c'est comme si l'on entendait les hommes marquants d'alors nous par^

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1er eux-mêmes. Ce qu'on appelle dans l'histoire l'esprit des temps, dit un auteur allemand du premier rang y n'est d'ordinaire que l'esprît de l'écrivain moderne qui réûëchit une image altérée des siècles passés. Il n'a point encore paru en France d'historien qui ait su peindre le moyen âge d'une manière vraiment dramatique^ c'est-à-dire en mettant en scène les hommes tels qu'ils étaient » en«loorés de l'atmosphère des idées alors dominantes^ sans leur suggérer des motifs étrangers à leur nature^ sans analyser leurs caractères par des réfle*xions banales soi-disant philosophiques^ et sans vouloir arriver au secret de l'existence individuelle par le détour du raisonnement. Si cet historien se trouve^ il saura tirer bon parti des matérieaux que lui aura préparés le savant éditeur des trou^ badours. Il y puisera les teintes locales les plus vraies et les plus frappantes de son tableau.

Quand même les poésies provençales ne contiendraient que quelques détails historiques^ inconnus d'ailleurs, encore faudrait -il recourir aux textes originaux; car, dans tout ce qui doit servir de preuves en fait d'histoii*e, l'on ne saurait se contenter de traductions. On s'est bien donné la peine d'imprimer avec une scrupuleuse exactitude, uéme de faire graver des diplômes écrits dans un latin barbare, et de les commenter amplement. Au moyen de ces diplômes, la critique historique a constaté des faits que l'on n'aurait pu découvrir par aucune autre voie. Les poésies provençales exigent une étude infiniment moins pénible^ et

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offrent dans leur ensemble une récolte plui râlante de connaissances diîtaillées du moyen âge.

Ensuite l'étude de la langue provençale est très-curieuse en elle-mâmc, sous le triple rapport de la théorie générale des langues; de l'étymologie de la lauguc française et des autres idiomes dérivtis du latin; enfin, de ses propres beautés et de ses (jualités distincttves.

Le premier point de vue tient à un sujet sî vaste, que je dois me borner ici à l'eUleurer légèrement.

Les langues qui sont parlées encore aujourd'hui *-et qui ont été parlées jadis chez les différents peuples de notre globe, se divisent en trois classes: les langues sans aucune structure grammaticale, les langues qui emploient des atRses, et les langui à inflexions ").

Les langues de la premiù'e classe n'ont qu' seule espèce de .mots, incapables de recevoir aii^ cun développement nî aucune modification. On pourrait dire que tous les mots j sont des raci- ES, mais des racines stériles qui ne produisent i plantes ni arbres. 11 n'y a dans ces langues nî déclinaisons, ni conjugaisons, ni mots dérivés, ni mots composés autrement que par simple juxtaposition, et toute la syntasc consiste à placer les cléments inflexibles du langage les uns à côté des autres. De telles langaes doivent présenter de grands obstacles au développement des facultés intellectuelles; leur donner une culture littéraire ou scientiliqne quelconque, semble être un toar

4e force; et si la langue chinoise présente ce plicnQmèney peut-éti'e n'a-t-il pu être réalisé qu'à r^de d'une écriture syllabique très-artificiellement compliquée^ et qui supplée en quelque façon à la pauvreté primitive du langage. . «

Le caractère distinctif des affiles est, qu'ils serveiït à exprimer les idées accessoires et les rapports, en s'attachant à d'autres mots, mais qiXe, pris isolément, ils renferment encore uu sens complet. Les langues , dont le système grammatical est fondé sur les aifixes, peuvent avoir de certains avantages, malgré leurs imperfections ^}. Je pense, cependant, qu'il faut assigner le premier rang aux langues à inflexions. On pourrait leur attribuer une espèce d'organisme , parce qu'elles renferment ii|i principe vital de développement et d'accroissement, et qu'elles ont seules, si je puis m'exprinier ainsi, une végétation abondante et féconde. Le merveilleux artifice de ces langues consiste à former une immense variété de mots , et à marquer la liaison des idées que ces mots désignent, moyennant un a3sez petit nombre de syllabes qui, considérées séparément, n'ont point de signification, mais qui déterminent avec précision le, sens du mot auquel elles sont jointes. En modifiant les lettres radicales, et en ajoutant aux racines des syllabes dérivatives, on forme des mots dérivés de diverses espèces., et des dérivés des dérivés. On compose des mots de plusieurs racines pour exprimer les idées complexes. . Ensuitç JOn décline les substantifs, les adjectifs et les pro-

Essais litt. et hist. 1 5

noms y par genres, par nombres et par cas; on conjugue les yerbes par voix, par modes, par tempe, par nombres et par personnes, en employant de même des désinences et quelquefois des acigmenis qui, séparément, ne signifient rien. -Cette méthode procure Tayantage d'énoncer en un seul mot Tidéc principale, soirvent déjà très^modifiée et trè9-complexe, ayec tout son cortège d'idées accessoires et de relations variables.

Les langues à inflexions se subdivisent en deuK genres, que j'appellerai les langues synthétiques et les langues analytiques. J'entends par • langues analytiques celles qui sont astreintes à Pemploide l'article devant les substantifs, et des pronoms personnels devant les verbes; qui ont recours aux verbes auxiliaire^ dans la conjugaison'; qud suppléent pàtr des prépositions aux désinences des cas qui leur manquent; qui expriment les degrés de Comparaison des adjectifs par des adverbes, et ainsi du reste. Les langues synthétiques sont celles qtfî se passent de tous ces moyens de circonlocution.

L'origine des langues synthétiques se perd dans la nuit des temps; les langues analytiques , au contraire, sont de création moderne: tbutes celles que nous connaissons, sont nées de la décomposition dés langue^ synthétiques ®).

La ligne de division entre les deux genres n'est pas tranchée. Les langues où prédomine le sysitème synthétique ont cependant adopté, sous quelques rapports particuliers, la méthode des lan^ gués analytiques; et celles-ci, formées des matsé-

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riaux que leur fournissent les langues synthétiques, ont naturellement oonservé quelques U'aits de resi^emblance avec elles.

Les langues grecque et latine scmt des modèles du genre synthétique , dont on a depuis longteipps étudié et s^dmiré les beautés. De nos joosSj l'on a commencé à connattre en Europe une .)l^ngue encore plus strictement synthétique: c'est la langue sacrée des Indiens, le Sanscrit. Le ftystètpe grammatical de cette langue est construit, pour ainsi dire, sur une échelle pluis grande; elle dépasse, particulièreipent dans la faculté de former 4e6 mots composés, tout ce que nous avions 'connu jusqu'ici.

(En Europe, les langues dérivées du latin, et TfiBglais, ont une grammaire toute analytique, et lojS littératures de ces helles langues, cultivées avec tant de soins et de succès, nous montrent à peu pgrès le degré de perfection dont ce genre est susceptible. Les langues germaniques forment une classe intermédiaire : synthétiques dans leur origine et conservant toujours une certaine puissance de synthèse , elles penchent ^fortement vers les formes analytiques.

J'ai ici une observation à faire qpi ne paraîtra pas indifférente à ceux qui savent que l'histoire des. langues est celle de l'esprit humain. Quand les langues synthétiques ont été fixées de bonne heure par des livres qui servaient de modèles, et ,par une instruction régulière, elles sont restées telles; mais quand elles ont été abandonnées à

elles-mêmes et soumises aux fluctuations de toute; les choses humaines^ elles ont montré une tendance naturelle à devenir analytiques, même sans avoir été modifiées par le mélange d'aucune langue étrangère.

On voit, par exemple, en lisant avec attention les deux auteurs grecs les plus anciens, Hoinèrè et Hésiode, que la langue grec'que primitivenûfént n*a point eu d'articles. L'usage s'en est introduit ensuite jusqu'au pléonasme, et ce changement s'est opéré dans l'intervalle entre le siècle d'Homère et d'Hésiode, et celui des premiers écrivains en* prose. Depuis ce temps la langue grecque, ayant eu une littérature qui formait la base de l'éducation, a conservé ses formes sjmthétiques jusqu'à l'époque où elle a subi une espèce de décomposition par le déclin et la cbule de l'empire byzantin, et s'est transformée en grec moderne.

Le plus ancien monument écrit de l'allemand est la version gothique de l'Evangile, attribuée à Ulfîlas. Elle a quatorze siècles de date; et C43pendant nous y reconnaissons les traits de notre langue maternelle. La grammaire y a des formes très-simples, mais toutes synthétiques: des dési — nences marquées pour les déclinaisons et les con — jugaisons ; un véritable passif; un emploi t^ès-li — mité des . articles ^) 5 point de pronoms personnels devant les verbes; à peine quelques légères traces de l'emploi de verbes auxiliaires.

Depuis Ulfilas, la langue allemande n'aé^^Ve entièrement négligée dans aucun temps; mais, pei

dant .tout le moyen âge, elle ne reçut point une culture savante et grammaticale. Le projet conçu par Cliarlemagne de rédiger une grammaire de Talliemand, sa langue maternelle, et de la faire en$eigner régulièrement dans les écoles^ resta sans exécution ^^). Les poésies nationales furent transmise^ de vive voix d'une génération à l'autre. Les livres écrits jusqu'au douzième siècle^ pour la plupart des. ouvrages théologiques^ ensuite des poèmes àe chevalerie^ étaient trop peu nombreux, et surtout trop peu répandus, pour exercer une grande influence. Dans le treizième siècle seulement on a commencé à se servir de l'allemand dans les actes publics et dans la législation. Ainsi donc, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'ère littéraire -de l'Allemagne, c'est-à-dire jusqu'à l'invention de l'imprimerie et à la réformation, notre langue A'étaut fixée par aucun moyen artificiel, a eu pleine liberté de suivre son cours naturel; et les progrès qu'elle a faits dans cet intervalle vers les formes analytiques, en perdant une partie de ses anciens modes de synthèse, sont immenses.

Mais cette transition au système analytique s'opère bien plus rapidement et, pour ainsi dire, par secousses, lorsque, par l'effet de la conquête^ il existe un conflit entre deux langues, celle des conquérants et .celle des anciens habitants du pays. Voilà ce qui a eu lieu dans les provinces de l'empire occidental^ conquises par les peuples germaniques, et en Angleterre lors de l'invasion des fformands. De la lutte prolongée de deux lan-

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gu.es y dont Tiuie était celle de la grande mjasse de la population^ l'autre celle de la natîofi pré-» pondérante^ et de l'amalgama final des langues et des peuples^ sont issus le provençal, Titalienj l'espagnol^ le portugais , lé français et l'anglais/

On pourrait dire que, dans les langoéflf nid:* dernes de l'Europe méridionale^ le fond e^ lâtioi^ et la forme germanique; mais cet énoncé scùMit plus d'apparence que de solidité. Le fond de ces langues est en effet latin , à l'exception des mots allemands qui s'y sont introduits dès l'oriv gine, et dont le nombre motite, sinon à des tùilm liers, au moins à* des centaines. Dans l'espagnol et le portugais l'on doit encore décompter les mottf arabes, Mais, pour soutenir dans toute son éten^ due cette thèse que la forme est germanique , 3 faudrait partir d'une comparaison avec la gram* maire actuelle de l'allemand. Or, pour détermt» ner au Juste l'influence que les dialectes geixnaniques peuvent avoir eue sur la formation deà langues latines mixtes, il faut examiner ces dia^ lectes dans l'état où ils étaient pendant les premiers siècles après la conquête. Les plus anciens monuments écrits de la langue francique datent du huitième et du neuvième siècle. Le dialecte y es^ fort différent de celui d'Ulfilas, mais les fdr* mes grammaticales se rapprochent encore beau-r coup des siennes ^^). L'on ne peut donc considérer la grammaire analytique comme une invention déjà toute faite, qui aurait été simplement adaptée à la langue latine. Au contraire, ce(te

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grammaire s'est développée simultauémeijit^, et peutêtre plutôt dans les pays de langue rooaaoe que dftBS les pays de langue théotisque pure. . Et voici la. plus givaude singuJadté qwe nous présente la foormatioii des langue^ latines, mixtes: du concours dç deux langues qui toutes les deux avaient une gviMmnaire synthétique^ sont nées des langues dan& lesquelles le système analytique a pvis le plus grand, développement. Comment ce changement s'eat-il opéi*é? M. Raynouard, dans ses Heçherches sur f origine et la formation de la langue romancy nous en) donne une explication târès-satis** fittsante^ il a suivi , la marche de l'esprit humain dans cette époque mémorable , en penseur et en historien érudit tout ensemble. J'avais préparé depuis plusieurs années les matériaux d'un J^ssai historique sur la formation de la langue /ran-r Ç€Bise: je suis charmé d'avoir été prévenu. Le.â rieelierches de M. Raynouard m'ont fourni beaucotup de. lumières: elles dtent à. .mes observations uoe parue de leur nouveauté, mai^ elles ne les rendent peut-être pas entièrement inutiles. Car je me propose de traiter le sujet dans une plus grande étendue, et de donner, autant que cela est possible, l'histoire des diverses langues qui ont été parlées -simultanément ou successivement dans les Gaules» dans le pays compris entré les Pyrénées et le Rhin. D'ailleurs je ne suis pas dlaccord avec M. Raynouard sur plusieurs points qui demandent à être discutés plus à fond que je ne Je puis faire en ce moment.

Le laljn avaîL déjà été fort altéré, avant le i-enversement de l'empire occidental, pai- l'introdufîtioa d'un immense nombre d'étrangers , dans l'armée et même dans les premières charges de l'état. Combien de consuls barbares les fastes de la Rome impériale ne comptent-ils pas! Après la chute de l'empire, l'étude littéraire de la langue latine, si soignée autrefois dans toutes les provin- . ees occidentales, fut totalement négligée. M. Ray- I nouard dit: "Le mélange de ces peuples qui rek iHiancaieni à leur idiome grossier, et adoptaienl l:»i'idiome des vaincus, par la nécessité d'entretenir f «lies rapports religieux, civils et domestiques, ne I «pouvait qu'être funeste à la langue lutine. La 1 »décadence fut rapidc.« Je ne saurais me ranger I de l'avis de l'auteur à l'égard du premier point. D'abord cet idiome n'était pas si grossier, comme ' le prouve l'excellente traduction de l'Evangile par ^ Ulfilas '2J. Ensuite ces peuples guerriers et peu I littéraires étaient fort attachés h leur tangue, quelle ^ -qu'elle fût, aux souvenii-s nationaux, aux chants hé- Toïqucs qu'elle \euv transmettait. Théodoric le . Grand envoya à Clovis un chantre goih, qui savait réciter les antiques exploits de sa nation 1^). Les Goths et les Lombards en Italie, les Suèves, ■ les Vandales ^*) et les Goths en Espagne, les Goths «t les Bourguignons dans le midi des Gaules, les Francs dans le nord, n'ont commencé à oublier leur langue maternelle que plusieurs siècles après la conquête. Spécialement les Francs, établis d^ns ]es Gaules, ont conservé la .langue francique on

théotisque sous les deux preiuières dynasties , et n'ont cessé de la parler qu'après }a sépanratioB dé^ finitive des empires de France et d'Allemagne^ c'est-à-dire afi commencement du dixième siècle. Or, à cette époque , la' langue romane était déjà tonte formée^ Je réserve^ pour l'écrit que je yiens â^ànnoncer, les preuves de mon assertion, contraire à ce que presque tous les historiens: français^ ^mt avancé. ■■?:' • ^ ;-

Les conquérants barbares (ils adoptèrent euimèmes ce nom qu'ils croyaient honorable, puisqn'îl signifiait l'opposé de romain) trouvant dans Icfs pays conquis une population toute latine, ou, ^on l'expression du temps, romaine ^ furent en effet forcés d'apprendre aussi le latin pour se fair-e entendre, mais ils le parlaient en général fort incorrectement;' surtout il ne savaient pas manier ces inflexions savantes, sur lesquelles repose toute la* Gonstructian latine. Les Romains, c'est-à-dire les habitants des provinces^ à force d'entendre mal parler leur langue ,^ en oublièrent à leur tour les règles, et imitèrent la jargon de leurs nouveaux maîtres. Les désinences variables, étant employées arbitrairement, ne servaient plus qu'à embrouiller les phrases; on finit donc par les supprimer et par tronquer leà mots. Voilà ce qui distingue les dialectes romans, dès leur origine, de la latinké même la plus hérissée de barbarismes. Mais ces désinences supprimées servaient à marquer d'une manière très-sensible la construction des phrases, et la liaison des idées; il fallait donc y substituer une autre

méthode I et c'est ce qui donna naissance à la gràDEttnaire analytique.

M. Bayno^ard admire avec rai^n cet instinct grammatical qui, du sein de 1» confusion^ même, sut tirer de nouveaux moyens de clarté; cette ingénieuse industrie de Vhomme par laquelle il pa^vint à se forger^ pour, exprimer ses pensées , um nouvel instriunént afviec;. les matériaux de. L'ancien qui s'était, pour ainsi dire, brisé entre ses .inaiiu. Il me semble cependant que M. Raynouard exalte, un peu trop les avantages des langues analytiques- Plusieurs théoriciens ont comparé le mérite relatif de» laides anciennes et modernes, et AdamSmitli donne la préférence aux langues modernes* la 1-avoue, les langues ajaciennes, sous la plupart dea rapports, me paraissent bien supérieurjes. Le meil* leur éloge qu'on puisse faire des langues modernes^ c'est qu'elles sont parfaitement adaptées auK besoins actuels de l'esprit humain dont elles ont, sans aucun doute, modifié la direction.

Un brillant avantage des langues anciennes, c'est la grande liberté dont elles jouissaient dans l'arrangement des mots. La logique était satisfaite, la clarté assurée par des inflexions sonores et accentuées: ainsi, en variant les phrases à l'infini, en entrelaçant les mots avec un goût exquis, le* prosateur éloquent, le poète inspiré, pouvaient s'adresser à l'imagination et ià la sensibilité avec un charme toujours nouveau. Les langues modernes, au contraire, sont sévèrement assujetties â la mstv^ çhe logique, parce qu'ayant perdu une grande

SUR LA LlTTÉItXTURE PROVENÇALE* SSS

partie des inflexions^ elles doivent îndi<|iaer les rapports des idées pai^ là place nréme quie les mots occupent dans la phrase» Ainsi Une iûfinitë d'ii^-^ versions^ familières aux langoes anci^nn^s^ soist devenues abs&Inm:ent im-possibles ; encore faut^il empiloyer le petit nombre d'inversions; qm sont permises y avec une grande sobriété: car les*' in^ versions étant contraires au systèmre g^én^raty àe^ vieiinent facilement prétentieuses et affecté e&' Les langues modernes^ faute de déclinaisonrs, dis^tinguent le sujet du régime par leur place avant et après le verbe. Les anciens mettaient le régime avant le Verbe^ e< le verbe avant le sujets dans les locutions les plud ttstelles comme dans le style le plus âevé; L'O-» djrssée d'Homère et les Annales de Tacite do-m* mencent également par une inversion toute simple^ et cependant inimitable dans les langues analj-» tiques*

MiT l'abbé Sicard^ que ses travaux mémoires odC engagé à méditer beaucoup sur la nature des langues, m'a communiqué à ce sujet une observa-* tibit fort intéressante. Il enseigne à ses élèves 8oiirds*mn*ets l'emploi des ^gnes selon, l'ordre lo« ^que. Mais lorsque, dans les heures de délasse*^ tnént, ils communiquent entre eux par la laètne voie, ils arrangent les mots de leur langage muet d'une tout autre manière: ils se rapprochent de la construction latine sans la connaitre, et ils font les inversions les plus hardies. Ne pourrait^oQ pas en conclure que ces inversions, que nos considérons comme des ornements de rhétorique^ sont

plos naturelles que nous ne pensons, parce que nous avons contracte une liabitiitle opposiie? Dîsous-eu autaut des langues synthétîcpies en général. Elles appartiennent à une auU'c phase de llntelligencc humaine : il s'y manifeste une action plus simultanée, une impulsion plus immédiate de toutes les facultés de l'ame que dans nos langues analytiques. A celles-ci préside le raisonnement, agissant plus à part des autres facultés, et se rendant par conséquent mieux compte de •es propres opérations.- Je pense qu'en eompat le génie de l'antiquité avec l'esprit des temps modernes, on observera une opposition semblable

i ccll

i qm

existe entre les lani

igues

Les 1

mdcs

synlhùses créatrices sont dues à la plus haute an- ^tiquité: l'analyse perfectionnée elaît réservée aux r temps modernes.

Je reviens à mon sujet. Les plus anciens mo- * Bnments des autres langues dérivées du latin re- ^ montent tout au plus au douzième siècle. Il s'est

"'CODsei'vé des écrits i

lanci

: romane d'une date

> de beaucoup antérieure. M. Baynouard a le mérits

w -de les avoir rassemblés et en partie découverts

ou retrouvés. D'après ces restes précieux, il ex—

' 'pt'sc d'une manière fort intéressante la formation

■ graduelle de la langue romime, et fait, pour aînsi-

•dire, assister ses lecteurs à ce curieux spectacle—

■ C'est une invention en quelque façon ocga—

■■itîve, que celle qui a produit les grammaires ana-—

' lytiques, et la méthode uniformément suivie à ccC

u'd peut se réduire à un seul principe. On

dépouille certains mots de leur énergie signiâcâdve, on ne leur laisse qu'une valeur nominale, pouir leur donner un cours plus • général et les fiiire entrer dans la partie élémentaire de la langue. \ Ces mots deviennent une espèce de papier-monnaie destine à fàéîliter la circnUtion. Par es^emple, un prénom démonstratif quelconque se transforme en article. Le pronom démonstratif dk'ige Tattention vers un objet dpnt il annonce la présence réelle; comme article ^ il indique seulement quer le mot qu'il précède est un substantif. ^ Le nombre un^ en perdant son rang numérique, devient l'article indéfini. Un verbe qui {signifie la possession ,. en s'attai^bant à un autre verbe comme auxiliaire, n'cYprinie plus que la possession idéale du temps passé. En espagnol > le verbe latin habëre a  bieli perdu sa signification réelle, que, pour ex*primer l'idée de la possession, il a fallu recourir au verbe tenere, qui en présente une image sensible. En portugais, au contraire, ce dernier exprime le temps passé cotnme verbe auxiliaire. Ce que nous devons ou voulons faire est toujours dans l'avenir; c'est pourquoi, dans plusieurs langues, les verbes de\^oir et \fOuloir ^ con^me auxiliaires, indiquent le futur. Le verbe substantif remplit deux fonctions très-différentes ; il exprime l'existence réelle ou seulement une affirmation logique, l'accord entre le sujet et l'attribut: déjà, dahs les langues synthétiques, il devient quelquefois verbe auxiliaire: l'exemple de ce dernier emploi a été donné par la grammaire latine aux langues mo-

J;€mes« Mais il y a dans oelles-oi une anUne ior yen^ttioiiL» c'est d*«yoir x*écluit ile verbe stme> qui expi^ime un mode particulier d'existence, A àfpàn jSer i$eulem<3nt être d'une manière ftbatraHe* Quelques .portons du verbe substantif •e^a in^Èq^iifi, rOOmiDe leiit i|ali-e«L et ;C^ e^pAguolf sout dérivées de .^$te racine ^^). On a tort de ne p^i^ler que td» ¥crjb€ïS;auxiliaires| il se .trouve., dans J es lunguQs 4iia- Jytiques, dess mots aui»iliftir.es de ^plusieurs qsipèices, INTonopis^ rp'épositions, adverbes. 4 cet égard > la forjoaatiôn d'une nouvelle gi*ammaire peut p^àttre iugénieusie:;. ;mais, d'un autre côté, elle trahit l'ipr^ capacité de rcompr^udi^e tout ce que repfermait un mot latin. On se croyait obligé d'entasser .plusieurs mot^, quand ,un seul suffisait {>our eiçprimer h. ipQ^me idée. Au .lieu d'AL.iQuis, ou disait «AUr QuiSi-UNUs ; au lieu de quisquë, quisque-.ui»us: cç qui s'est :COntract;é ensuite en aucun^, cJiacun^ as^ sez ne dit pas plu^ que satis, cependant il est formé de ad^satis; dedans signifie intus, mais il est formé de de-de-intus. Il y a une foule d'ei^emples de cette espèce, qui ne lais^^ent p^s de ^ontir un peu la ibf^i'bArie,

La langue romane étant le \premier es3.ai en son genre 5 s'est, sous plusieurs rapports, arrêtée à moitié chemin d^ns le passage dq la grammaire synthétique à la grammaire analytique^ On u'^.vjBdt pas encore appris à observer toutes les précautious nécessaires pour obtenir la même clarté que le latin doit aux inflexions, lorsque ces inflexions étaient ou tronquées ou omises. C'est là ce qui

fovtae 4e cardclère distiuctif de la langue romane. 11 en est résulté des avantages et des inconvé- Bftents'; ^eUe langue est d'une brièveté étoiuiante; mais 'Ule pèche quelquefois par rol>scurité.

La confugiaison ne marque plus aussi disdnctement les personnes ^que dan$ le ilatin; cependant les pronoms personnels soni, la plupart du temps , supprîmés dans la langue romane. L'article défini y est employé; mais l'article iftdeiîni n'est encore guère d'usage. Souvent aussi des <H)n)onctions9 indispensable^ à la liaison des pbrafies dans les «langues modernes, sont oïnises. Toutes *^les autres langues de même origine ont entièrement abandonné les déclinaisons latines, -excepte dans quelques pronoms; elleâ n'ont conservé qu'une marque du pluriel pour les substantifs, une marque du genre et du nombre pour les adjectifs. La langue romane a sauvé un. reste, mais un reste tsès-imparfait de déclinaison. Au singulier, les substantifs se terminent en ^ au nominatif; dans les cas obliques, cet ^ est supprimé. Le nominatif du pluriel, au contrairie, n'a point de s, et les ca6 obliques en oi^t un. L'ignorance de cette règle suffit pour engager dans des difficultés îneztricabies le lecteur de poésies provençales. On voit les mêmes mots écrits tantât sans ^,' tantôt avec un ^, aussi bien au singulier qu'ati pluriel-; on ne sait point assigner de cause à «cette Variation, et Ton est constamment sujet à -(Confondre les nombres entre eux et le régime avec le sujet. M. Raynouard a développé ce point de grammaire

.romane avec une grande précision, et en a ezpli*

-qué l'origine d'une manière probable par Tanalo-

:gi«: avec la seconde déclinaison latine. Toutefois

cette règle n'était pas inconnue; Bastero, daan sa

Cruica- Provenzale^\di donne d'après un ancien

grammairien provençal, Ugon Faidit^^). Mailles

:Uttérateurs .qui ont transcrit et imprimé qu^elques

.loorceaux des troubadours, paraissent en efSet |*a-

vdii: ignorée .^^).

On distinguait donc en roman le régime du .sujet par la désinence \ mais , pour distinguer le .régime direct du régime indirect, ou, pour me servir d'une expression plus connue, l'accusatif du génitif, du datif et;. de l'ablatif, on eut recours, comme dans les autres langues dérivées du latin, aux deux prépositions de et ad. Dans la langue .romane cependant on n'a pas toujours senti li nécessité de la préposition de ^ et M» Rajnouar< a rassemblé quelques exemples de phrases où elle &i trouve supprimée. Le texte roman si souvent com^. mente du serment de 842, prononcé par deur^ souverains carolingiens et leurs peuples respectij commence par ces mots : Pro Deo amur, qui, traduits en latin, signiGent pro Dei amore, poicij^rur Tamour de Dieu. Il paraît que très-anciennemei^:' snt on usait aussi en français de cette licence*. J'^^^ien •trouve un exemple dans le nom de la Féte^Die -"^suj FESTA Dei, nom qui est probablement resté su"" m altération, parce qu'il désignait une chose sacr^sEe. Le futur des verbes dans la langue romaKrrse*^ aussi bien que dans les auti*es langues de la méBCxie

SVR Lk LITTÉtATOW PROVENÇALE. à4i

fftmille, n'est, pas dérivé du futur latin)* il n'est, pas fiimple non plus» comme il le parait d'abord; M* Bay* aiouard montre évideqament que dans toutes les eoafugaisons il est régulièrement composé dc: l'infinitif du ¥erbe> et du présent du verbe auxiliaire avoir. Dans les écrits provençaux, le verbe auxiliaire est encore assez fréquemment séparé du verbe principal par d'autres mots intercalés. Cette obseï*- Ta^tion .est originairement due à l'abbé Régnier, d.>pirès lequel- M. de Sainte-Palaye l'a citée ^^). 'VoiJfk une déviation de la langue mère dont l'uniiprmité est surprenante. Mais pourquoi le futur des .langues rçmapes n'est-il pas dérivé du futur latin 9 comme les autres temps simples le .sont de Iflors temps correspondants? Je tâcherai de l'expjiquer. D'abord par l'altération des désinences, le fotur des deux premières conjugaisons , AMABOy nocKBO» aurait été sujet à se confondre avec l'im^ parfait dérivé de amàbam, docebam. Le futur de la troisième et de la quatrième conjugaison, n'étant en latin qu'une nuance difierente du présent du subjonctif était exposé à la même ambiguité« Ensuite je pense que les peuples germaniques ne savaient pas s'approprier le futur simple des latins, parce que, par une bizarrerie extraordinaire, ils n'en avaient point dans leur propre langue. UlSlas, et Notker encore, traduisent constamment les futurs qui se trouvent dans le texte de l'Évangile et des Psaumes, par le temps présent . Mais quelquefois ils ont essayé de former un futur com*. posé avec l'infinitif et plusieurs verbes auxiliaires.

Essais lut. et hist 1 6

242 ' OfiSERTiLTIOKS <

on^rb'. autres celai A-auoir ^^)«' L'alUn^an^, .le^liollandais, Tànglais, iet le reste des langues de* 'cette famille 9 emploient anjourd'hai d'auti'es< tei*I>e6f an^ xiliaires pour former le- futur. Ainsi e-èst- ^véà^ sÀnent le pltis ancien germanisme qui s'est intM)^ duit dia^s tous les dialectes romans. Il y a "plusieurs exemples de cela. T<^utxle système de» vé-^ gâtions eh français est un ancien idiotisme geriïianicfBie. Le pronom persoi^nel indéfini orij formé du" substantif kommey en est un- autre ^^); Je re-' marque cela en passant, pour ^'opposer à la thèse de IVL'ftajnouard que la grammaire théotisqùe -n'ftit exercé' aucune influence sur les dialectes romatis. Gela serait croyable, si, comme il le suppose,' lies peuples conquérants avaient tout de suite, abâiir donné leur langue. Mais puisqu'ils ils ont, peâ-^ dant nombre de siccles, continué de parler les deux langues*, il serait étrange qu'ils n'eussent pas fait passer les locutions de l'une dans l'autre.

: Cette influence des barbares sur la formation des nourelies langues est encore visible d-ai>s l'oubli total où sont tombes plusieurs mots latîns« Les Romains avaient été anciennement un peuple tfèsbelliqueuk ]' c<ef)endant le nom latin de la guerre, BELLUM ,' n'a- pu survivre à la chute de l'empire. Les dérivés," belliqueux ^ belligérant j ont été' introduits dans les temps modernes par imitation d<es auteurs latins. Mais dans les langues populaires le nom barbare guerra'^^)^ guerre, est seul resté, parce qu'alors les conquérants de race germanique faisaient exclusivement le métier des- armes.

SUR LA LITTMATUI^^: PROVENÇALE. i.243

Cet exemple . emte tniUe: anoûtrci combinni , DétymolQgîe est significative -pour l'histoire '4i6^ nations. M. Ba jnoiMij^d «vjppp^ie que <|ij(?lque^ . p^ar- .ties du verbç ^ot^s^a uyer s' savoir ^ XYomm^ment.le singulier du présent, fti^ as^ a, et laipreiiiièrje.pçi^itonne du prfâtàîit:. simple,; aig. on utic,, .u!ontc pas .ili pris du latia, tnais di| vèi?be gothiquîQ^AioAy. jLe: ^yai^t étymologiste $uédois> Ihre, : atvait àéi^fàit .l9..miemQ. coniedturé ,2^). Je ne! saurais. , éitre .de •li'avis. d^.pès «deux, savants.. On :trouyel dansiles i^an^sc;rit$ q^u^lqiu^fois Taspifàtion dln yerbi; iatin, l^, H a. h la place dé Oi^^ j'eus, oxi. a dit aussi i^guij ce qui vieut nianifestenierit de kainii Les le^trtes c^.et.G sont introduites eu rotnah 9ts$GZ arbi^*aireaiei)t . dans des verbes où elles . he sont point radicales; par.exemple: cug^ je pense, de çfiùf^ry ^ugj j'Quis, de auzir^ etc. Agms^ j'eusse, . est: ibrnié de habuissem de .la même manière que ienguè^ de tei^uissém* Ai n'est pas pluâ diHerent dfe «ABEO, que /ai de facio, sai de jsapio, yei de VIDEO, ^et deixEBEô. Les mots qui étaient . d'jUn très-fréquent usage, ont subi les. plus grandes altéi*ations. Par la même raison, !plusieur$ nom^ de saints ont été étrangement ..dé^gurés, pai*ce qu'ils étaient constamment dans la bouche du peuple* , '3eaux;oup de particules et de pronoms, ont aussi été altérés et <K)ntractés d'une manière étonnatite* Qui reconnaîtrait encore. dans le. mot français.. meW le sEMETipsjt: latin, dont M» Baynouard ; Je dérive avec de fort bonnes preuves? Ces mot», qoi.ir^ viennent sans cesse dans le langage populaire, re%-

244 OBSERVATIOlfl» '

semblent à la petite monnaie d'argent: elle perd son empreinte à force de passer : d'une main à Tantre» tandis 4|ue les gros «eus la conservent. Cependant dans les langues primitives et restées putes, lors même qu'elles ne sont par fixées par récriture; ces altérations sont moindres^ parce que les nations qui parlent ces langues en ont un certain tact étymologique, et n'ôtent pas volontiers «ux mots leurs lettres caractéristiques; mais, dans l'origine des langues mixtes, ce tact étymologique Bé perd, et les altérations deviennent fort capricieuses. Ceci nous explique en partie comment des langues si douces ont pu se former du latin dont les désinences en consonnes sont assez dures, et de l'ancien théotisque, qui avait des désinences sonores, mais beaucoup d'âpreté dans le concours des consonnes, et plus encore dans les aspirations. On ne tenait pas à une parfaite ressemblance avec les langues mères, qu'on oubliait graduellement de part et d'autre, et l'on avait d'autant plus de latitude pour éviter tout ce qui était. p4Niiblé à prononcer. Sous un ciel favorable au sentiment musical, tel que celui d'Italie, il en est résulté des soins délicats d'euphonie que peu de langues ont égalés.

En exposant la formation des substantifs et adjectifs romans, M. Raynouard veut les dériver de ' l'accusatif latin. Je n'en vois pas la raison : il me paraît difficile le prouver que caritat vient phitftt de càritatem que de caritate. Les langues dérivées du latin ont suivi différentes analo-

gte$ à cet vë^ard. Toates,/ excepta le franç(iis^,.pi)t conservé le nominatif sing^ier .4e5: féminin^ en,tA,;. titaliep forme le pluriel de ;ces méme^: fénânips et dc8 noms de la .^eOondè .déclitiaison^tid^.noBa;^. natif latin: le roj'e^; de ,ïi0^^; i'%fenti^ Ae vewti, etc»; Tespagnol; au contraire^ a ;conseryé l'accuss^. tif; .h langue romane a fait, de mémç à Tégard dek féminins, rosas, donnas. JMàis jL est incoh^ testable que^ xlans l'italien/ l^.pjiupart des ^motsl de la troisième déclinai30n, au, singulier ^ont^.fq^ ni^s .de l'ablatif latin; verginej par exemple ^nl^C l'ablatif latin virgiite en autant de lettrps^ M.-.B47r nonard le nie en conséquence d'une thèse plqs générale que je vais examiner tout à Tbeure. A l'égard .des substantifs latins dont le nominatif , est irrégulier, et qui s'accroissent d'une syllabe dans les cas obliques, toutes les langues dérivées, du latin ont donné la préférence à un cas oblique quelconque. Et pourquoi ? Parce que tous les ca& obliques, pris ensemble, étant d'un usage plus fréquent que le nominatif, la forme du substantif commune à tous ces cas s'était mieux imprimée dans la mémoire de ceux qui ne savaient pas le latin d'une manière savante. Puisque nous voyons par les diplômes qu'à cette époque, même en s' efforçant d'écrire le latin régulier, on employait les cas à tort et à travers, disons que le peuple, qui parlait la langue vulgaire, ne savait pas trop exactement quel cas latin en particulier il tronquait en rejetant les finales.

M. Raynouard emploie le nom de langue ro*

a4d ' '"' o^isÈnfknoUs

Màhe 'd'une' tham^re gënétèrle et absolue. Il n'eli àdniiél qù'ûtie-setrle; Il sOtrtieUl que, Idi^ dô 'IVité^ètltoû diilàtîtf^ datte Wgai^V ^^lle qu'il' notis la faîtî'contotttire, à été parfëed-âbord flans toute' r©téndne Ae l'fetopîi»e occideUtàl-, et que 'ce ii*è«t que" Jilusîeul'S "^îèdeâ hpii^èë 'éettef ëpoque q^e, dans iéi* éiSéventeA protîncfes, Pîtâlifen, l'espagnol'^ le* pWrtU^aîé iBt le français ont "comineneé à 'prendre Wrir' caractère' i[mrti<iulié4'; Il considère donc la làtt'gué romane comïne 'Un intenâédiftire «ntrê le IsTtin- élt les diverses -langues modernes qui dn dé* ri^étiti^ Je l'airouë^ sur dO' point s^$ arguments ne m'fatit 'pas convaincu. '

Arrétotis-nous d'abord ài ce nom de langue romane. M. 'Raynouard en donne une grammaire; Ml Roquefort a publié un glossaire qui porte égafètheiit pour liîr^* Glossaire dé la langui romane: J'oû'tre les deux livrés, et je vois qu'il s'agît d'iditmie^ essentiellômeni différents: la grammaire se ra'pportéiàla langue des troubadours; le glossaire, ari'tieux frariçais parlé, au nord' de là Loire deu* lemein; pendfeilît les douzième, trcirièlme et quatorzienie siècles. Lequel de ces deu^ savants a donc eu tort ou raison d'employer ïe liOm de langue rohiané? Ils ont eu raison l'un et l'autre 5 ' mais ce nom est générique, él demande des déterminatîoïis ultérieures. Nous avons vu que les conquérants de l'empire occidental appelajent Romains les babîtants de toutes les provinces indistinctement. En conséquence, l'idiome populaire reçut partout le même nom de roman. Ce nom fut transféré

même AUX poésiee et aux litres conrposo^ e» 'langue vulgaire^ et les ; romans -fraudais > de chevalerie ea>^rii*éht ietir dcnbmination , : atrssi bien • q«e les romances, espagnoles ^)é- Lorsque lès aiùîetuhs la* tinfi (du moyen âge partent de uiiaciA romana> ili pctt]V''enL; donc entendre, par laides, dialectes for l dtfféreDts^ selon répoque et la prbvinçe où >il» ^i* iiaîent . '^^). Ensuite , quand ces dialectes j furent cukivés littérairement, ils prii*ent le nom dies jpro* vinceâ' qui/ étaient le sié^ principal de leur coi^ Kèction et de leur élégance: langue provençale, Iringue. toscane, langue castillane. Il y a^ qtielqpie difficulté à bien désigner la langue des troubadours, Le9 noms* de langue provençal\5, limousine , cata-* laoe» iqu'dn lui a donnés, sont trop éti^ôits, parce ^'Us n'embrassent qu'une des provinces où elle éuàt indigène, et qu'elle avait un territoire beau-i- Q0up • plus . vaste. D'un autre câté> le nom de lan*ga^'Ordmane est ti^op indéfini.

M. Raynouard a prouvé jusqu'à Tévidence que TiMPigine' des dialectes romoiLS est. beaucoup plus ancienne qu'on ne l'a supposée communément. U QUI /trouve des traces non équivoques dès le com^ meDcemeut : du septième siècle» 11 me semble MMsi .avoiv établi, avec une grande probabilité, que le dialecte qui s'est conservé jusqu'à nos jours dans le midi de lia France, a été jadis. commbn à la France entière. Il n'y a point de difficulté à admettre cela. Le français , même le plus ancien que Ton connaisse, est à une distance beaucoup plus grande du latin que le provençal. Le

firaiiçw parait donc devoir son origine à une ae^ eonde altération du langage populaire, après la precoière, qui avait été causée par rétablissemeni des Gotlis, des Bom^uignons et des Francs dans les Gaules. Mais à quelles causes faut-^il attnU }mèr cette seconde altération? C'est une que* stîon assez problématique.. Je pense que l'élabli»^ sèment des Normands dans une province du nord de la' France, et l'autorité de leurs princes, étendue successivement sur les provinces voisines y y a puissamment contribué. Quoi qu'il en soit,' la séparation des deux dialectes a dû commencer <de fort bonne heure, probablement dès le di<zîène siècle ; car, bien que le dialecte du nord s'éloigM en général beaucoup plus du latin que le dialecte du midi, il a cependant conservé avec la langue mère quelques traits de ressemblance , qui sont déjà effacés dans les plus anciens écrits provençaux. L'orthographe française, et cette orthographe nous peint l'ancienne prononciation, a conservé, par exemple, dans les verbes, le t final des ti'oisièmes personnes du pluriel. On écrit en français: ils entendent, intendant, et en provençal, entenden. Les plus anciens manuscrits provençaux offrent encore quelquefois cette consonne finale; mais l'usage général la supprime.

Selon M. Raynouard, l'Italie et les Espagiies auraient aussi éprouvé une semblable révolution, en vertu de laquelle la langue romane^ parlée partout dans ces pays telle qu'elle s'était formée en France, se serait transformée en italien, en espa-

gnol et en portugais. Il est difficile . de lui opposer despreuveispositivesy parqe qu'oh ^ coôiaieBcé fort tard« a écrire ces langues^ et.^que leurs plus anciens monuments ne .remontent, . comme )e..rai dil^ qu'au treizième siècle» ou tout au plosi à la diemière moitié du douzième. Or, d'après la s«{>* position de M. 'Raynouard, le second changement dans les idiomes de ces pays aurait eu liéa beait^ ooup plus tôt. Mais. cette hypothèse est contraire aux analogies que nous pouvons observer dans l'histoire des langues. Celles qui jont nées de -la corruption d'une autre, langue s'éloignent touiour^ davantage de leur original par le seul laps :du temps, jusqu'à ce que la culture littéraire les fixe. Cependant l'italien et l'espagnol sont bien visiblement plus près du latin que le provençal. Dans celuici, les mots latins sont d'ordinaire tronqués de la dernière syllabe, tandis que, dans l'italien et l'espagnol, on a seidement retranché les consonnes finales, en conservant les voyelles qui lès.précèdenL Mais M. Raynouard veut que ces voyelles aient été ajoutées plus tard, par voie d'adoucissement. Soit: cela est même incontestable à l'égard dés mots qui ont une syllabe de plus que dans le latin. De intendunt on a d'abord fait inten^ don' et puis intendono. Mais aussi à l'égard des lettres intérieui*es des mots, l'espagnol et l'italien ressemblent beaucoup plus au latin que le provençal. Un seul exemple peut suffire. L'imparfait du verbe tener est en provençal ténia, en toscan teneya^ ce qui, à la dernière lettre près,

250 OBSSRVATfQNSi

es^ le latin 'TBiiBialirr. G(i{)endânt) dap9' Ja.'sujypqr sitioii de M» Rayt^ouard,. on attrait d!r| aneifsiHi^nirat eD 'Toscane 'ipoÊcime eu Prorencé^ tenià^^ et ik fotm^Q tenes^i se -serait introduite postérieuremant lies langues -ne reviennent points sur ieury^ {ttk Ciamiieat'i \^ pen^e , après ' avoir oublié le - Jatm pendant une l 'longue 'suite de géiiéradons^ Vauraîlf tL:dévinéUout Ai coup de nouveau, ^ot s^en sèrait*il rftpproelié sans aVoip âuoiin motif de changer à^hM^ bitude ? ' ' Led seuls hofnmes -qui • susso^it = A%r» latin, lés ' ecclésiastiques > ne- donnaient- alors auciitriibin k lar langue • vulgaire; . Quand même ils l-âuiiaiB&t fait, celi^i iie sauverait pas >rhypotbèse de M.^Rag^ nouardl L'influence des savants et des poètes peut introduire quelques mots dans une langue i^ti^aii ell^ ' ne saurait y opérer des changements qut i^ affectent les éléments , et. ti^a versent, pour^ ainsi dire^ tonte la grammaire et tout le dictionnaire^ i' On m'objectera peut-être que le français d'autjourd'hui est, à quelques égards, plus latin qn& celui du moyen âge: j'en conviens, et oela-s'ex-» plique naturellement. Depuis la renaissance vdê& lettires, au seizième siècle, une foule de savants^ versés dans la littérature classique, ont écrit dés livres français. Ils ont puisé dans les langues an^ cienhes beaucoup d'expressions qui mahquaienil au. •langage usuel, et celui-ci a éprouvé ensuite la réaction du style des livres. Souvent on trouve dans•i(^ français deux mots dérivés de la nçiémc racine, et l'on peut être siir que le mot alténf, soit dans la formé, soit daus le sens, est ancien-

SUR LÀ LlftÉltXil'tltE PROVENi^ÀLE. 951

netnent ft^âçaWy et (}ae le mot resté «idi^ 'latin pur^ dhtt ê^^ tenrps biodtaimes ^^); Les^isavànts tout atiisB^ ' ^ùelqtiefQis réglé rort£ro^]^Iie d'âprèsi i'éty4 mologîie; ' oepetidant' ilà n'ont- pi^i cliaiiger' ni la prononciation > ni le» fdrni«9 graromatiçalps nde Ik langue ipopcilaire. ! Les cUangements ■ dont <ie viens de. parler se* ^ont'répaii«llis= par le s<ec6urs de-riniM primferiev car, dans le loéyènâge^ l'influence dea livres était restreinte à une -splèiie très^ornéè^ ïm

Je passerai en revue quelqucjs-ançs des preuH v^s que M. Rajnouard allègue : en fnvéùr de Pan-rt eieiuieté dé la» langue- romaiie, etid/e son. identité primitive dans touteb les provinces dé Pempire occidental! . ; i i

. ^Notre historien Aimoin rapporte nn'fait bien' )^pltts difficile à expliquer: ; i

»Justinien/ dit-il, devient empereur» Aussitôt >*îl ' rassemble une armée contre les barbares ; il »pait;:'lcur livre bataille, lés met en fuite, el il à »le plaisir de faire leur roi prisonnier; l'ayant fait «asseoir à côté de lui sur un trône, il> lui com- )»m£rnde de restituer: les provinces enlevées àl'en^ »pirei Le roi répond: je né les donnerai point i »NON,iï»QoiT, DABO5 â quoi iJustinien répliquer y^tit les donntsrasj DARAS ^^)iw » i«

' .Si ce fait était bien attesté, il prouverait que la langue romane existait dès le temps de Justî« nîen, avec tous ses idiotismes, et notamment vaveo la formation singulière du futur que nous avons ctplïquéfe plus haut. Mais quelle autorité peut avoir' ce qu'un auteur franc, du. dixième stèclei

rapporte d'an empereur byzantin du sixième? Le ïccit d'Aimoin est apocryphe, cl ne prouve qiie l'ignorance de l'histoiieu, qui se figurait l'empire oriental et l'empereur Justinien, d'après Ticnage dé son pays et de sou temps. La langue de commuai cation genûrale dans l'empii'e byiaoun était le grec; c'ctaît aussi la langue de la cour, quoique dans les actes publics on eût conservé l'emploi du ladn. S'il existait alors une langue romane , ce que je ne crois pas , Justinien n'avait aucun motif pour l'apprendl-e. Ce qu'il y a do plus cOange encore dans le récit d'Aimoîn, c'est que le roi barbare (le grand monarque de Perse Nouchirvan, si l'iiistoirc était vraie) parle en la- •Bn régulier, et que l'empereur lui répond en langue vulgaire. On voit que toute celle anecdote a été inventée en faveur de la puérile élyraologie du nom de Dora, place frontière voisine de Wîsîbis, érigée en forteresse par l'empereur Ânastase, et non pas par Justinien.

"Vers la fin du sixième siècle, Gommentîolus, "général de l'empereui- Maurice, fidsait la guerre «contre Chagan, roi des Huns. L'armée de Com- »mentiolus étant en marche pendant la uuil, tout »à coup un mulet renversa sa charge. Le soldat nà qui appartenait ce bagage étnit déjà très-éloigni'i «ses compagnons le rappelèrent à cris réitérés: "Torna, torna, fratie, retorna.

"Entendant cet avis de jelourner, les troupes ! CoRunenliolus crurent être surprises par l'ennemi, et s'enfuirent en répétant tumultuairei

«les m^mes cri; "deChagan, cl elle

Le Li-i

[laninl jusqua prit une telle i?pouvante, qu'aus- >sitôt elle s'abaudoniia à la fuite la plus precipilijc. »Âinst ces deux armées fuyaient en mfme ipB, sans que l'une ni l'autre fût poui'suivie. Les historiens qui oui transmis le souvenir "de cet cvcnement, et qui ont conserve en lettres

lr°'

"grecques

uoles

prononçaient les

sol-

»dats de Commentiolus, assureilt que ces mots, "tor/ia, tonia, fratre, retorna, étaient de la lan-

P"guc de leur paya.

'■ "Si ces légers vestiges de l'idiome roman, trouvés dans des lieux et dans des temps si éloî- »giics, nous offrent quelque intérêt, combien cet "ïnterfit augmentera-t-il , quand nous pourrons »croire que ces guerriers étaient Francs, ou Gotlis, »liabitant les provinces méridionales de la FrBnce?« Voilà positivement la pins ancienne trace de la langue romane. Elle est bien légcrc: elle consiste uniquement dans la lermînaîsun fratre, au lieu du vocatif latin faater, car torna est l'impératif régulier d'un verbe admis dans la basse latinité. Mais ces soldats étaient certainement des Romains de quelque province occidentale ^^), et non pas des Francs ou des Goths, comme suppose M. Raynouard. S'ils avaient été des Francs, ils auraient dit: "Invenda, hrtiodhe.v'.K Compient admettre que des Francs, dans le sixième siècle.

ngue étrangère,

quand nous voyons que le théotisque était la langue maternelle de Louis le Débonnaire? '^^)

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