OB^E^ViTlQJfS
„M. Rajnouard cite une ordonnazice latine donnée .ep 734 par un roi maure de Goimbr^,. en iaveiùr de SCS sujets chrétiens. Cette pièce^;€St Infiniment rispsarquable sous tqo^ Les^rappwts. AlboàcéiOf fils dis Mahomet-^Âllifia^^, fi|s: de l^VçSy SQ 4ifiant constkué pa|Ç:ÂlIali. dominateur 4^- peaple de Nazftrçth, ijat. pourtant assez libéral, pour pocorder, à; s^s sujets chrétiens des jifges dç, Ifeur propre nation 9 pqur permiçUjre J^. célébration,, de
la messe à huis clos^ et pour prendre ^ousç^vIN^^ tection spéciale les moines de Lorbanp» powvn ,<|u'ils voulussent bien ne pas diref du mal d'Allah 41^ d€( Mahpmet^ Cç dipl^ine prpuve q^ie la lanigue vulgaire en Portugal était déjà fort corro^ipue 4 cette époque^ puisqu' Alboacem, pour ]^*édiger son .ordonnance 9 ne trouva qu'un secréta^r/s, q^^i. . au
lieu dé. latiu^ écrivait u4 éti^ange jargoû. IVJf.B^jliouard extrait de ce texte plusieurs mots qui coïncident'^vcic. le provençal, comme, encore aujourd'hui b^apcoup dje mots espagnols et portugais ressçmbledgit aux mots correspondants de la langue provençal^. Au reiste» le même diplûraet fournit un argument de la plus grande. force, contre l'hypothèse de M. Raynouai^d sur Tidentité primitive des dialectes roD;ians dans tout Tempire occid,entaL Car il. y a plusieurs mots qui sont du portugais tout pur. et n'ont riqn do commun aVec le provençal: ma^arj tuer; juzgo ^^)j jugement, justice, formé de juniciuM. Bispi de christ ianis non maledicant reges Maurorum, ^in , moriantur, ^Les évéques des »chrétiens ne doivent pas maudire les rois , maures ;
«nnony'-ils serant pnnis de mortic Le même mot latih oU plutôt grec^ episcopus^ était donc dès*Ior$ devenuy dans la- bbuche du peuple, bispo, comme oa c^it encore aiijouïd'liaî ten Po9L*tugaly tandis qu'en JRrovèncis -il se tnanfsforma en i^esque. Quel con« tmsJte 'emare les- dialeictes , et de :si bonne heorel ù|Socis>le règne deCharlçmagne^uniËspagnol, ^malade pour s'étré imprudemment baigné dans ^'Ëbre, visitait les églisles: de France , d'Italie et »d*AUemagney implorant sa guérison. Il arriva jus* ih|a'à Fttlde dan^ la Hessé, au tombeau de sainte »Liofbe.
• ••' ! »Le malade obtîht sa guérison ; un prêti*er Kn- •ttrrogea, -et l'Espagnol lui répondit.
*»'«i t iiG0|]^ment purent'^ils s'entendre? li»'t'»(?est, ' dit rhisftorien contemporain , que le '»pr6tre> parce qu'il était Italien, connaissait la lan-^- >»ga^ ''d&' l'Espagnol : Quoniam lingucé ' ejusj eo ^^t^ùd' esset I talus j notitiam hahebat.a
• '■ ■ Gîela prouve-t-il que le dialecte du pèlerin espagnol et celui du prêtre italien fussent absoluniefit les mêm^s? Nullement. Un Espagnol et un Italien parviennent encore aujourd'lioi à s'entendre phssàblement sans intin^prète ^ à plus forte raison, Htl' le 'pouvaient alors, quand les langues vulgaires des deux pays étaient beaucoup plus rapprochées du latin.
■"■ Je \û répète, M. Raynouard a fort bien prouve rancienneté des dialectes romans, mais non pas |€Ur identité dans les diverses provinces. Il faut èbAf ènir cependant que la langue dont il s'occupe
356 OBSERVATIOlffS
et qu'il veut repi'ésenter comme, universelle, a eu jadis un territoire bien plus étendu qu'aujourd'hui', non seulement dans le nord de la Francç, mais aussi dans plusieurs parties de l'Espagne et peutêtre de l'Italie ^^). Le provençal, le limousin* Je catalan, formaient un seul dialecte central dans l'Europe latine. Depuis que ce dialecte a été condamné à n'être plus qu'un patois, les langues dominantes, qui l'environnent, le français, l'italien çt l'espagnol ont dû constamment gagner. du terrain, soit en remplaçant l'ancien langage du pays, soit en l'altérant L'ascendant du castillan est tri^svisible dans les écrivains catalans modernes, par exemple dans les poésies d'Ausias Mardi. M. Favr^, savant Genevois, a communiqué à M. Raynouard les manuscrits théologiques vaudois du Piémont, conservés à la bibliothèque de Genève, et ce$ manuscrits du douzième siècle sont en provençal pur» Mais ces poésies religieus.es ont- elles été compo^ sées dans le Piémont même, comme paraît l'admettra M. Raynouard, ou furent-elles transmises auiL Yau-^ dois, par les Albigeois? C'est une question histori— que à éclaircir.
Dans l'Europe latine, quatre langues sont au^— jourd'hui littérairement cultivées: l'italien, l'espagnol, le portugais et le français ; une cinquième, la provençal, l'a été jadis. Outre ces langues, il existe^ en deçà et au delà des Alpes et des Pyrénées, une variété infinie de dialectes et de patois, dont quelques-uns ont fourni des essais poétiques, mais dont la plupart n'ont jamais été écrits, et nç peuvent
su R LA LITTÉRATURE PROVENÇALE. 257
^tre appris que sur les lieux où ils sont indigènes. Après treize siècles révolus depuis la chute de l'empire occidental, ces idiomes divers ont encore conservé une affinité étonnante , parce qu'ils ont «té formés partout à peu près avec les mêmes matériaux, et en suivant une méthode analogue. Mais la conformité a dû être plus grande dans les premiers temps , puisque les variations ont été pro-* duites par des causes locales , dont l'action s'est accumulée avec les siècles. On ne s'étonne point de voir les dialectes passer par gradations nuancées les uns dans les autres; mais quelquefois la ligne de démarcation est tranchée: en Italie surtout on trouve souvent un jargon informe tout à côté d'un langage élégant. Gela est difficile à expliquer f faute de données historiques suffisantes : nous ignorons avec quel degré de pureté le latin se parlait dans les différentes provinces de l'empire, dans quelle proportion la masse des conquérants barbares s'est distribuée dans le pays, et à quel point ils ont vécu séparés , ou entremêlés avec les anciens habitants ^^). D'ailleurs les conquérants germaniques ne sont pas les seuls étrangers survenus. Pendant le déclin de l'empire romain , beaucoup de colonies de différentes nations y ont été établies, pour repeupler des contrées devenues déseUes par l'effet des invasions ^^). D'autres colonies ont été admises depuis la conquête. Constantin-le-Grand établit dans les provinces de l'empire 300,000 Sarmatcs réfugiés auprès de lui, dont une parlie cultivait du temps
Emus litt. et hisr. ] 7
d'Ansone des champs aux environs de Saveme en Alsace. Un village du Poitou, Tîfauge, conserve le nom des Taifaliens, peuple probablement Urtare, venu du fond de l'Asie. Childebert III a fait une ordonnance relativement aux Saxons qui venaient à la foire de Saint- Denis. Ces Saxons demeuraient aux environs de Bayeux et de Nantes. Un prince langobarde de Benevent a reçu* nne colonie de 60,000 Bulgares dans sa principauté. La population des pays de TEurope latine est infiniment plus mélangée, la généalogie des nations infiniment plus compliquée , qu'on ne Tîmagine d'ordinaire.
Les différences des langues dérivées du latin peuvent se réduire à quelques points principaux: l'altération des sons^ les formes grammaticales; le choix des mots latins, latins-barbares, théotisques et autres qui sont restés en usage; enfin la manière dont les mots tirés du latin classique ont été détournés de leur sens primitif. Rien de tout cela n'est dû au hasard; et si Ton savait assigner à ces variations leurs véritables causes, nous connaitrions l'histoire des peuples, leur vie privée dans les temps passés, bien autrement que les livres d'histoire ne peuvent nous Tapprendre.
L'altération des consonnes et des voyelles dont se composent les mots latins, -tient en graùde partie à la prononciation, et la prononciation est soumise aux influences du climat. Ces influences se conçoivent fort bien en théorie, mais elles nous échappent quand nous essayons de les détailler.
On sait que les montagnards ont, en général, un accent plus rude que les habitants de« plaines el des côtes. Mais comment expliquer, par exemple, les ressemblances que le dialecte de Gènes offre avec le portugais, el qu'on ne saurait attribuer assurément ni à la communication des peuples, ni à l'imitation réciproque?
Ce qui fait contraster davantage entre elles les langues latines mixtes, c'est précisément le matériel des mots: le choix et la combinaison des consonnes et des voyelles qui souvent paraissent être les mêmes dans l'écriture, et diffèrent pour* tant à l'oreille \ la prédilection pour certains sons, la prosodie et l'accent. Les analogies dans tout le reste sont d'autant plus surprenantes que, depuis le renversement de l'empire romain, l'Europe occidentale et méiûdionale n'a jamais formé une seule monarchie ; qu'elle a été, au contraire, morcelée en une quantité de petits états indépendants. Ces analogies s'expliqueraient facilement, si Ton admettait avec M. Raynouard que, pendant les premiers siècles, la langue populaire eût été partout la même. Mais nous avons vu quels faits et quels ai'guments s'opposent à cette hypothèse. Au reste, on n'a pas besoin d'y recourir. Les mêmes facultés, les mêmes besoins, agissant dans des circonstances pareilles, ont produit des grammaires analogues. Dans le choix des mots Utins universellement conservés ou condamnés, dans l'altération de leur sens, on reconnaît souvent l'influence du clergé, d'une classe d'hommes qui, à peu près seuls,
260 OBSERVA'flONS
continuèrent pendant le moyen âge à parler et a écrire le latin régulier, et qui furent chargés de Tadapter au culte et à la législation ^^).
L'utilité du provençal pour Tétymologie du français est évidente. Sî Ton veut découvrir l'origine obscure d'un mot, il faut examiner les diverses formes qu'il a prises dans la suite des siècles. L'on arrive ainsi au plus ancien français. De là l'on doit passer à la langue romane , et souvent par la seule confrontation de la forme du mot dans cette langue^ la question se trouvera résolue, parce que le provençal a beaucoup mieux, conservé les lettres caractéristiques que le français ^). S'il reste encore des doutes , il faut remonter plus haut, au latin barbare et aux idiomes théotisques. Je me borne ici à cette seule observation. Dans mon essai sur la formation de la langue française, je réfuterai les hypothèses exclusives qu'on a mises au jour sur l'étymologie du français, et je tâcherai de poser pour cette «étude des principes qui puissent lui assurer une marche historique, et la tirer des divagations conjecturales, causes du mépris où elle est tombée.
Si, par un autre concours d'événements, par l'établissement du centre de la monarchie dans le midi, le provençal fut resté ou devenu la langue dominante en France, si cette belle langue se (ai maintenue au même degré de faveur dont elle jouissait autrefois, jusqu'à la renaissance des lettres et l'invention de l'imprimerie, et qu'elle eût reçu alors une culture plus savante, la littérature na-
SUR LÀ LITTÉRATURE PROVENÇALE. 26i
lionàle eût pris un tout autre caractère. Le provençal du temps classique réunit ^ jusqu'à un certain point, la rapidité légère du français avec les teintes cbaudes et Tharmonie sonore des langues du midi. Sous le rapport musical, on pourrait ilésirer cependant qu'il y eût moins de monosyllabes et moins de consonnes finales. Si toutes les lettres écrites étaient prononcées, et elles Tétaient indubitablement, le provençal ne devait pas être exempt de rudesse ; mais c'était une langue flexible, et qui prétait beaucoup à l'harmonie ipitatiVe: on aperçoit une douceur insinuante dans les poésies amoureuses, et d'autre part, dans les chants guerriers de Bertrand de Born , on croit entendre le fracas des armes. Arnaud Daniel a souvent fait exprès des vers durs, mais qui étonnent par la brièveté des sentences.
Un défaut du provençal qui lui est commun avec le français, c'est l'abondance des homonjpies. Peutp-étre distinguait-on en pai^tie ces homonymes par des nuances de prononciation: et tout ce qui nous embarrasse dans la langue écrite, ne serait alors qu'un vice de l'orthographe. Mais on ne saurait rejeter sur l'orthographe le manque de fixité et une certaine fluctuation entre plusieurs formes du même mot, que l'on aperçoit dans le provençal ; défaut des langues dont la formation n*est pas encore achevée. C'est un mal , pour une langue, d'être fixée à un point qui mette obstacle à tout développement ultérieur; mais quand elle nest pas suffisamment tîxée dans la partie
élémentaire 9 il en résulte d'autres inconvénients. Ces petits mots de liaison qui remplissent les intervalles entre les mots essentiels, doivent attirer l'attention le moins possible: or, s'ils varient sans cesse, ils vous distraient; il est donc utile qu'ils soient toujoui*s les mêmes. Mais, dans le provençal, il y a trois ou quatre formes différentes, quelquefois davantage, pour les articles, les pronoms plbrsonnels et possessifs, et une foule de pamcules qui reviennent ,à chaque instant. Les anonuilies des verbes aussi sont • très-grandes. On ne saurait blâmer une langue d'avoir un certain noittbre de verbes anomaux : trop de régularité deviendrait monotone. Cependant il suflSt bien d'ane seule anomalie pour chaque inflexion d'un verbe,* en provençal, on trouve assez souvent deux on trois manières différentes, toutes anomales, de former la même personne 'du même temps. Cette multiplicité superflue rend une langue plus diflScîle à apprendre, sans que la peine soit rachetée par une véritable perfection. Le seul avantage qui en résulte, est la facilité de la versification: aussi les troubadours ont-ils exécuté des tours de force en ce genre, qu'on imiterait difficilement dans aucune autre langue.
M. Raynouard, en composant sa grammaire, ne s'est nulle part appuyé de l'autorité des anciens grammairiens provençaux: il prouve -toutes les règles par les textes originaux du temps classique, et elles en ont d'autant plus d'authenticité. H serait cependant curieux de connaître comment
on enyisageaity du temps inéme des troubadours, la théorie de leur langue et la partie grammaticale de. l'art poétique. Les passages que Bastero allègue du Donatus provincialis d'Ugo Faidit, et de VArt de bien trouver de Raimond Vidal, ne m'en donnent pas une trop mauvaise idée. Ces écrits sont assez courts : ils mériteraient peut-être que réditeur des troubadours leur accoi*dât une place parmi les vieux morceaux en prose qu'il va publier.
Par le seul fait de la grammaire de M. Ray- DDuard 9 l'étude de la littéi*ature provençale est déjà plus avancée maintenant que celle de l'ancpenne poésie française^ car il n'existe point de grammaire du français tel <^u'on l'écrivait au treizième siècle: M. Raynouard serait plus en état de la donner que personne.
Je n'ai trouvé d'objections à faire que sur ouelques points de détail ^^). Dans le plan général de la grammaire, il me semble qu'on aurait pu désirer un chapitre sur la prononciation et l'orthographe^ mais M. Raynouard se propose de publier un traité sur la versification, à laquelle ces deux sujets sont liés de près: ainsi, cette omission pourra facilement être réparée.
Bastero a traité de la prononciation , mais d'une manière confuse et diffuse, comme de tout lé reste. Il embrouille une matière simple en s'obstinant à comparer la pi*ononciation provençale avec la prononciation toscane. La méthode la plus facile de définir les sons, soit simples, soit composés, qu'expriment les lettres, c'est d'indiquer leurs
é<juivalents dans plusieurs autres langues dont la prononciation est connue. Les lecteurs de la grammaire romane^ aussi bien les étrangers , que les Français des provinces septentrionales qui n'ont point séjourné dans le midi, pouiTaieut être induits en erreur en jugeant la prononciation du provençal d'après celle du français moderne.
M. Baynouard rapporte en partie les variations de l'orthograplie dans les manuscrits des troubadours, aux diversités de la prononciation, qu'il suppose avoir eu lieu dans les différentes .provia-^ ces. J'objecte à cela que ces manières différente d'écrire le même mot se rencontrent souvent nonseulement dans le même manuscidt, mais aussi dans la même pièce de vers. Je distingue deux espèces de variations dans l'orthographe. Quelques-unes marquent en effet des prononciations différentes ; je crois cependant que ces différences n'étaient pas locales, mais admises partout où l'on parlait la même langue, et je les attribue à cette fluctuation dans les formes du provençal, dont je viens de parler. Ainsi, le même poëte disait tantôt chantar et tantôt cantar j, tantôt douz et taatôt dolz j se rapprochant ainsi à volonté du français ou des langues méridionales; et cette latitude se comprend par la position centrale du provençal et par son manque de fixité.
D'autres irrégularités de l'orthographe ne sont que des essais variés d'exprimer le même son. Dans l'origine des idiomes romans, le mélange des nations avait introduit des consonnes, des
voyelles et des diphthongues, étrangères au latin classique. L'alphabet romain , adapté à ces idior mes, se trouva donc défectueux: il fallut recourir à des combinaisons pour suppléer à sa pauvreté. De là vient que, dans chacune des langues dérivées du latin, depuis que leur orthographe est fixée, le même son est souvent exprimé d'une manière différente: par exemple, le l mouillé, eu français par iUj en italien par gli^ en espagnol simplement par II, en portugais par Ih; le n mocdllé, en français et en italien par gn, en espignol par /î, en portugais par nh. Dans le moyen âge, il n'existait point encore de méthode, et le copiste provençal écrivait à son gré : sal\^€Ùe^ sali^agej sahatie, sahatge; c'était cependant tou- )om*s le même son, c'est-à-dire le ge prononcé à l'italienne, et redoublé entre deux voyelles, comme dans seluaggio.
En conséquence de cette observation, je pense qu'on pourrait se permettre de régler l'orthographe des ti^oubadours, c'est-à-dire de choisir parmi les variations des manuscrits une seule manière d'écrire les mêmes mots et les mêmes sons , en préférant celle qui rappelle le mieux l'étymologie. Je pense aussi qu'on pourrait employer avec avantage les accents, soit pour diriger la prononciation, soit pour distinguer les homonymes. Une seule petite marque orthographique que M. Raynouard admet, l'apostrophe, devient un moyen prodigieux de clarté dans une langue remplie d'élisions. M. Raynouard a trouvé des inconvénients
à s'écarter davantage des maouscrits, et il en est meilleur juge que moi ; mais nous sommes d'accord au moins sur la nécessité d'une grande exactitude dans ces détails en apparence minutieux. Un texte original perd toute s^ valeur avec son authenUoité. Pour faire avancer la philologie du moyen âge, il fimift y appliquer les principes de la philologie dassiqae. Les nombreuses citations de vers provençaux dans la grammaire de M. Raynouard font. voir ce qu'on peut se promettre de son édition des troo— badours sous le rapport de la correction: ju^qia'ids. presque tous ceux qui se sont mêlés d'imprioiei:des morceaux et des fragments de poésie prov^ihcale, Jean de Notre-Dame ^ Tassoni, Crescimbeni, les ont défigui'és en cumulant les fautes des manuscrits et leurs propres erreurs; et les littérateurs modernes 9 au lieu de corriger leurs prédécesseurs, ont renchéri sur eux à cet égard. M. Baynouard a consulté les meilleurs manuscrits existants; il en a comparé plusieurs qui contiennent les mêmes pièces; et, lorsque tous ces manuscrits s'accordent dans une fausse leçon, il est en mesure d'y suppléer par des émendations. Ensuite il accompagne les phrases citées, soit en vers, soit en prose, d'une traduction littérale. Le français ne se prête guère à ce genre de traductions, et je crains bien que les lecteurs ne trouvent quelquefois celles de M. Raynouard obscures à force de fidélité. Toutefois elles sont exactes ^^) , et Fauteur s'y montre aussi bon interprète qu'il est habile restaurateur du texte.
i SUR LA LITTÉRATURE PROVENÇALE. 267
Il faut ajourner les recherches 'générales sur la littérature des troubadours jusqu'au moment où l'édition de M. Raynouard les aura rendus acce^ sibles au public. J'indiquerai seulement quelques points sur lesquels l'attention pourra se diriger alors.
La versiGcadon des poésies provençales mérite d'être examinée à fond. Elle est importante ponr la théorie de cet art, à cause de ses singulanfilës et des raffinements dans l'emploi des rimes, dans leur entrelacement > dans leur continuité ou IMt retour après de longs intervalles. Pai*mi les Uttéi*ateurs modernes, M. Ginguené est le seul qui ae soit donné quelque peine pour en connaître les règles. Mais ce savant estimable n'y a pas trop bien réussi: il paraît avoir mal compté les syllabes des vers. ^ La versification provençale participe au système qui, depuis^ a prévalu en France, mais 60US quelques rapports elle se rapproche de la versification italienne. Les troubadours ont rarement fait usage du vers alexandrin ; ils se sont arrêtés d'ordinaii*e au vers de dix syllabes, ou de obzc» en comptant la rime féminine. Ce \ers est devenu la mesure héroïque des Italiens, à l'exclusion de l'alexandrin. La raison en est évidente. L'italien a la faculté de fondre en une seule syllabe, sans élîsion, la voyelle finale et la voyelle on même la diphthongue initiale du mot suivant. Loin d'éviter cela, on le recherche dans la poésie italienne comme une beauté. Ces syllabes, doublées par le concours des voyelles , rendent les
vers plus serrés et plus sonores , et dontient au rhytfame une vibration vigoureuse. Dans les vers provençaux 9 la fréquence des syllabes accentuées et la gi*ande liberté de contraction produisent un effet semblable. En français , Télision se borné k I'e muet; il est inévitable d'élever souvent cette voyelle, qui à peine en est une, au rang d'une syllabe: ainsi Ton a ti*ouvé que les vers de dix. syllabes n'avaient pas assez de poids ni d'étendue pour les sujets majestueux, et il a fallu recoiuriir au vers alexandrin, mesure défectueuse à cause dc^ la symétrie monotone des hémistiches. En pro» vençal les rimes masculines sont fortement caractérisées par les consonnes finales, toutes prononcées, et les rimes féminines se terminent par des voyelles sonores, quoiqu'elles ne soient pas aussi variées que dans l'italien et Tespagnol.
Comme les chansons, les tensons et les sirventes étaient également destinés à être chantés, il serait intéressant de connaître le rapport entre Tordonnance des strophes et la composition musicale. L'un des manuscrits de la bibliothèque royale (n^ 2701) contient des airs de musique en assez grand nombre. Il est à désirer que M. Raynouard veuille en donner quelques-uns, en les faisant transposer par une main savante dans la notation actuelle.
L'invention d'une variété infinie de strophes; l'observation exacte de la mesure dans des vers souvent très - nombreux de longueur inégale, liw ensemble par le retour régulier de rimes croisées
de mille manières; tous ces soins délicats pour l'harmonie font d'autant plus d'honneur à l'oreille musicale des troubadours que beaucoup d'entre eux ne savaient probablement ni lire ni écrire. Il est vrai que Bernard de Ventadour imagine d*ëcrire à sa dame, puisqu'elle sait lire, mais aussi le remarque- t-il comme une chose qui lui fait grand honneur ^'). Un illusti*e chevalier et l'un des plus aimables poètes allemands du treizième siècle 9 Ulric de Lichtenstein ^ a fait le roman de $e» amours^ en y insérant les chansons qui se rap-^ portent à chaque situation. Il raconte naïvement qn'il fut réduit à garder une letti^e de sa dame pendant six semaines su^ son cœur sans pouvoir la lire, vu que son secrétaire était absent. Nos chaBtres d'amour {Minnesinger) peuvent être mis en parallèle avec les troubadours à beaucoup d'égards. Un manuscrit de la bibliothèque royale de France, contenant un ample recueil de leurs poésies , eist orné de miniatures qui sont curieuses, parce qu'elles* peignent le costume, et représentent une scëne de la vie de chaque poëte. Jamais on n'y voit les poètes écrivant eux-mêmes^ ils dictent toujours. Un secrétaire écrit d'abord la première ébauche avec un poinçon sur des tablettes enduites de cire à la manière romaine; ensuite les vers sont mis au net sur un rouleau de parchemin. Je présume qae les troubadours faisaient de même. Beaucoup de lears poésies n'ont peut-être jamais été écrites, mais sealement confiées à la mémoire; c'est pourquoi les plus anciennes ne nous sont pas parvenues.
MM. Ginguené et Sismondi veulent faire nattre la poésie provençale de l'iraîtation des Arabes d'Espagne. C'est la doctrine du père André» qn'ik ont reproduite. Ce savant Espagnol voulait de cette manière revendiquer pour sa patrie la gloire d'avoir donné la première impulsion aux trouba^ dours. Cette hypothèse pourra paraître facile i soutenir à ceux qui ne connaissent ni la poérie provençale ni la poésie arabe; elle devient plus épineuse quand on connaît l'une ou l'autre, et je pense qu'après les avoir approfondies toatea les deux, on abandonnera volontiers une supposition aussi précaire. Je l'avoué , dans tout ce (lae j'ai lu sur ce sujet, je n'ai pas vu l'ombre d'une ppenvc; et il en faudrait de fort bonnes pour me persuader que l'inspiration d'une poésie toute fondée sur l'adoration des femmes et sur la plus grande liberté dans leur existence sociale, ait été prise chez un peuple où les femmes étaient des esclaves soigneusement enfermées; et que les chevaliers chrétiens aient été chercher des maîtres parmi les iufidèles qu'ils combattaient à outrance. Dans les plus anciens romans de Charlemagne qui étaient en vogue dès le douzième siècle, les rois et les guerriers maures sont peints comme des espèces de monstres, animés contre la foi chrétienne d'une fui'eur diabolique. Il s'est trouvé aussi des savants qui ont dérivé des Arabes la chevalerie, l'archîtectui'e gothique, et que sais-je encore? C*est, ce me semble, mettre la charrue devant les boeufs. Par l'efTet d'un long voisinage avec les chrétiens
dans là péninsule des Pyrénées; ensuite par Pefiet des croisades 9 les Arabes se sont rapprochés des mœnrs européennes à quelques égards , particulièrement dans leur façon de faire la guerre* D'autre part^ ils ont communiqué à l'Europe occi^ dentale quelques connaissances en mathématiques, en médecine^ en chimie, et leur absurde traduction d*Aristote. Mais les sectateurs de Mahomet n^ont jamais eu la moindre influence sur rien de ce qui constitue le génie ' original du moyen âge.
Que peut-on alléguer pour nous faire »re- ^connaître, comme dit M. Ginguené, dans la poésie varabe, la mère et la maîtresse commune de Tespa- *gnole et de la provençale ?<( Les Arabes auraientils par hasard inventé Tamour? Non, mais ils ont inventé la rime, dit- on. Ils l'ont inventée, comme beaucoup d'autres peuples, chacun pour ÊêL Le goût pour la rime est dans la nature, et repose sur un principe musical; les éléments de ces consonnances se trouvent plus ou moins dans tovies les langues; ils ressortent davantage dans celles- où la prosodie ne détermine pas suIFisamment la quantité' des syllabes. Car la poésie exige dans Tordonnance du langage une symétrie sensible à l'oreille, cela est de son essence: si le vers n'est pas assez marqué par le retour des mêmes pieds et des mêmes rhythmes, il le sera par le retour des mêmes sons. Après qu'on eut perdu le sentiment des vers mesurés par les syllabes longues et brèves, on fit des vers nmés en latin. Je n'examine point ici dans quelle langue européenne
la rime a été employée le plus anciennement. La poésie des peuples germaniques a été originairement assujettie à la règle de l'allitération, c'est-idire d'une consonnance des lettres initiales. En Angleterre, la rime ne s'est introduite qu'après la conquête, mais en Allemagne nous la voyons par--faitement établie dans le neuvième siècle. La pa-» raphrase théotisque ou francique de l'Evangile pai^ Otfrid est écrite en vers rimes. Et» afin qu'on n^ dise pas que c'était là l'œuvre d'un moine savant;;, et non pas l'usage populaire, le chant de victoire des Francs, après une défaite des Normands i la même époque, est aussi composé en vers rimes, quoique moins régulièrement ^). Otfrid dit qu'il souhaite substituer sa poésie sacrée aux chants d'amour dont une veuve pieuse avait été scandalisée ^^). Voilà de quoi nous dispenser des Arabes. 11 y a des témoignages infiniment plus anciens sur les poésies héroïques des peuples du Nord, il y a des traces noïnbreuses de ces poésies dont les fictions se sont même souvent introduites dans l'histoire 5 mais ce sont les poésies amoureuses qui nous intéressent ici. Il est tout simple de supposer que les descendants des conquérants de l'empire romain, établis dans les Gaules, continuèreht à chanter l'amour et la guerre dans leur propre langue, aussi longtemps qu'ils en conservèrent l'usage, et qu'ensuite ils essayèrent de faire de même en langue romane. A mesure que les mœurs s'adoucirent par la galanterie chevaleresque, cet art, d'abord grossier, fut cultivé avec plus de
soin. Dans les plus anciens ^ moi*ceaux des troubadours qui nous soient parvenus, la régularité des formes est telle que beaucoup d'essais moins parfaits doivent les avoir précédés.
On cite encore, comme des traits frappants de ressemblance entre la poésie provençale et celle des Arabes, les refrains, les tensons ou disputes poétiques, et Tusage des troubadours de soutenir les mêmes rimes dans toute l'étendue d'une pièce de vers.
La langue provençale invitait les poètes à continuer de. chanter sur les mêmes rinies, puisque les mêmes désinences sont communes à une infinité de mots. Cette conformité de toutes les strophes d'une* chanson, était un grand secours pour la mémoire, et les ménestrels devaient savoir par cœur beaucoup de vers. Cependant il •'■en faut que cette règle soit généralement observée: souvent toutes les strophes contiennent en effet les mêmes rimes, mais elles reviennent à tour de rôle dans un autre ordre; souvent aussi chaque strophe a des rimes différentes.
Les refrains sont dans la nature de la poésie lyrique; on en trouve chez les anciens, principalement dans les idylles où ils ont imité les chants populaires. Lorsque l'ame, surtout dans une disposition mélancolique, est fortement préoccupée d'une seule image, d'une seule pensée, cette image, cette pensée se mêle à toutes les autres et leur communique sa teinte. Pour peindre un semblable état de l'ame, il n'est rien de plus naturel que
EsMis liti. et hist. 18
de faire revenir les mêmes paroi es^ avec la même cadence musicale ^ après des intervalles fixés par la mesure lyrique. Gela peut devenir une manière conventionnelle, et paraît l'éti'e devenu chez les Persans et les Arabes. Mais chez les troubadours les refrains sont assez rares.
Les luttes poétiques entre deux antagODiste& qui se répondent stir la même mesure, ont ed lieoL partout, où les facilités de la versification permet-» taient d'improviser, et où une vivacité mobile d^ l'imagination invitait à exercer cet art. Les idylles de T]iéocrite sont remplies de ces luttes^ dont ridée est prise dans les moeurs des pâtres de la Sicile. Les traditions Scandinaves en offrent une foule d'exemples; et, pour citer un exemple moderne , en Italie les gens du peuple se raillent dans le carnaval par des couplets qu'ils improvisent en s'accompagnanl de la guitare, et celui qu*on attaque répond sur le même air. Je ne sais pas si les tensons des troubadours ont été en effet improvisés tels que nous les avons; mais ils sont au moins l'imitation d'un combat entre deux improvisateurs.
Ne connaissant point la poésie arabe, je me suis borné aux arguments négatifs déduits de l'improbabilité de la chose en elle-même et du manque absolu de preuves. Sans doute, dans l'histoire de la civilisation, il faut suivre avec soin les traces des communications qui ont eu lieu entre différents peuples; mais il faut bien se gai*der de confondre les ahialogies qui ont leur sourc*^
dans la nature humaine ^ avec les ressemblances produites par Timitation. Si vous refusez la puis^ sance créatrice à Thomme presque dans tous les siècles et dans tous les pays; si vous faites, pour ainsi dire, la généalogie de toute activité intellectaelle^ vous rendez la première invention d'autant plus inconcevable ; et vous avez créé une difficulté ma lieu d'en résoudre une. Tous les peuples bien doués ont eu le besoin et le goût de la poésie; elle s'est développée partout où les circonstances ont été propices* Passe encore de recourir aux étrangers pour les arts du dessin; mais la poésie tient de plus près aux impressions intimes que produit la langue maternelle; elle est toujours nulle et factice, quand elle n'est pas nationale.
M. Raynouard a retrouvé un poëme en langue romane, reconnu pour antérieur à l'an 1000, Mlisi bien par le langage que par les caractères du manuscrit. Le sujet de ce poëme sur Boèce est tiré d'un livre latin et traité dans un esprit religieux; il est écrit en vers rimes de dix syllabes: on y trouve donc déjà la même mesure^ qui devint .ensuite dominante dans l'Europe méridionale. Cette découverte donne le coup de grâce à l'hypothèse arabe du père Andrès; car il fixe l'ère de la poésie provençale à la prise de Tolède en 1085, où, selon lui, des chevaliers du midi de France auraient appris à connaître la poésie des Maures*
II. paraît que ce savant n'est pas . aussi fier que l'était Sancho Panza de sa qualité de uieux
chrétien, puisqu'il considère les Maures comme ses compatriotes, et qu'il veut les ériger en maîtres dès Espagnols dans la poésie comme dans tout le reste. Il n'entre pas dans mon sujet de réfuter en détail ce qu'il dit là-dessus ^).' Je remarquerai seulement qu'il n'y a rien d'aussi antiarabe que le plus ancien poème espagnol, celui du Gid: c'est une épopée toute chrétienne et chevaleresque. La romance espagnole est en effet une imitation des chants du peuple maure ; mais elle est comparativement bien moderne: son origine ne remonte peut-être guère au-delà de It conquête du royaume de Grenade.
Voici une autre question, particulièrement intéressante pour mes compatriotes: nos Minnesin^ ger ont-ils imité les troubadours ou non? On pourra en décider quand les œuvres de ceux-ci seront connues; celles de nos poètes du moyen âge sont imprimées depuis longtemps. Les troubadours ont pour eux Tancienneté , puisque ce genre de poésie n'a commencé chez nous que sous Frédéric-Barberousse. Gependant je n'ai presque rien vu dans nos poètes qui annonçât l'iaiitatiop, et je pense que des impulsions pareilles ont produit des phénomènes analogucjS. Les poètes des deux pays s'accordent à mettre un grand artifice dans l'emploi des rimes et l'ordonnance des strophes; néanmoins la versification des nôtres suit d'autres règles que celle des troubadours. L'amour, le culte des .femmes, le printemps, le chant des rossignols, les fleurs, quelquefois la chevalerie et la
guen^e^ sont les sujets communs A tous les deux; mais un autre caractère domine dans Texpression des mêmes sentiments. Le parallèle des troubadours avec les chantres d'amour, leur contemporains en Allemagne, pourrait être fait d'une manière piquante.
• Quand je soutiens l'originalité de notre poésie du moyen âge, je ne veux parler que du genre lyrique. Les romans français de chevalerie ont eu nn grand succès sur la rive droite du Rhin : ils Qpt été imités plus ou moins librement par nos poètes du treizième siècle. Mais , à côlé de ces fictions étrangères, nous avons en abondance des poésies héroïques indigènes, fondées sur* les plus anciennes traditions nationales.
L'on cite parmi les protecteurs des troubadours l'empereur Frédéric -Barbero usse. Jean de Nètre-Dame lui attribue un couplet en langue provençale. M. Ginguené reproche à Voltaire de s'être trompé en donnant Frédéric II pour auteur de ces vers: je crois, au contraire, que Voltaire a rectifié une erreur. Nous n'avons point d'autres garants de ce petit fait que les anciens biographes des troubadours , auteurs du quatorzième siècle, dont les récils ne sont que trop souvent suspects. Si ce couplet, assez insignifiant, est en effet d'un empereur allemand, il ne peut avoir é|té fait que par Frédéric II. Frédéric -Barberousse ne savait qu'imparfaitement la langue romane, et il ne l'aimait pas; d'ailleurs, ces vers ne sont pas dans son caractère. Mais Frédéric II était né en Sicile; il
a passé sa vie clans des pays de langue romane, et il accueillait tous les divertissements favoi*îs de son siècle. Au reste, les princes de la maison de Hohenstaufen, quoiqu'ils régnassent en Italie^ ont toujours conservé de la prédilection pour leur langue maternelle* Nous avons des chansons d'amour composées en allemand par l'empereur Henri VI et par l'infortuné Conradin. Mainfroî, fils naturel de Fi^édéric II, était tellement passionné pour la poésie nationale, qu'au fond de l'Italie et à la veille d'être attaqué par Charles d'Anjou, il avait son camp rempli de ménétriers et de poëtés allemands, dont les chants amoureux contrastaient avet le bruit des armes et la trompette guerrière.
Les recueils publiés par M. Raynouard doft* neront matière à des recherches sur la littérature provençale perdue. Il est certain que ce qui nous en reste n'est que la moindre partie. J<fin de Notre-Dame fait mention de beaucoup d'ouvrages des troubadours, d'après leurs anciens biographes; mais, dans cette énumération, je ne vois point de romans de chevalerie; car il paraît que le récit des amours à' André de France ^ composé par Pons de Brueil, n'en était pas un. L'histoire de cet homme, devenu éperdument amoureux de la reine de France, qu'il n^avait jamais vue, doit avoir été plutôt un roman dans l'acception moderne de ce mot; la peinture d'une passion malheureuse sans mélange d'aventures chevaleresques. Cependant il v a eu des romans de chevalerie en langue provençale. On eh connaît encore trois au-
jourd'hui: le roman de Jaufre et celui de Gérard
de RoussiUon, en vers^ et Philomena, en prose.
D'après un passage du Dante, il paraîtrait qu'Âr*
naud Daniel avait composé des romans:
yersi d'amorej e prose di romanzi SovercIUb tutti.
Toutefois, il se pourrait que le Dante eût compris sous la dénomination de romans, tous les écrits quelconques composés en langue vulgaii^e. Les troubadears font souvent allusion aux filetions chevaleresques: mais il ne s'ensuit pas qu'ils les aient lues ou entendu réciter dans leur langue; ils. pouvaient le$ connaître par les originaux français. Je crois cependant que la plupart des romans de chevalerie, composés d'abord en français, ont été traduits ou imités en langue * provençale. Dans un fameux passage de son poëme, le Dante 6dt dire à Francesca da Rimîni:
Noî leggevamo un giorno per diletto
Di LancilotCo , corne amor lo strinse* etc.
En quelle langue Francesca lisait- elle l'histoire de Lancelot? On n'a aucune connaissance de traductions aussi anciennes des romans de chevalene en italien. Le français était alors peu connu en Italie, le provençal en revanche y était fort répandu. Il est donc probable que le livre dont le charme séducteur devint si funeste aux deux amants, était écrit en cette langue.
On a pu facilement traduire en provençal les romans de chevalerie français ; ce n'est pas là le point essentiel de la question. Mais il serait
intéressant de savoir si le midi de la France a produit des fictions originales en ce genre. La vraie pépinière des romans de chevalerie, c'étaient la Normandie et les provinces voisines. I^es traditions fabuleuses d'Artus et de la Table ronde ont été rapportées d'Angleterre par les Normands établis en ce pays par la conquête. Le grand mérite des romans de chevalerie est dans l'invention: un merveilleux gigantesque, des situations frappantes, des caractères fortement tracés , une grande profondeur, une noble persévérance dam les sentiments passionnés des principaux acteurs, voilà ce qui distingue ces poëmes, remarquables par leur puissante réaction sur l'esprit du mojen âge dont ils étaient le reflet. Ce mérite de la fiction est Aicore peu connu en France , parce que le comte de Tressan et d'autres littérateurs, en donnant des extraits des romans de chevalerie, ne sont presque jamais remontés aux véritables originaux. Les romans versifiés des douzième et treizième siècles sont déjà fort imparfaits daas l'exécution ; ils rebutent par les longueurs dW style lâche et trop peu élevé au-dessus de la prose. Il faut, comme les amateurs de médailles, savoir reconnaître la belle empreinte sous cette rouille. Le défaut général des romans de chevalerie est une narration traînante, défaut qui devient insupportable dans les romans en prose, composés vers le quinzième siècle. II y a dans ces gros in-folio tant de coups d'épée et de lance, que le chevalier le plus insatiable en fait de eom-
bats devait y trouver de quoi se satisfaire pendant toute sa vie. Les fictions originales y sont fort altérées aussi, ou du moins noyées daiis la multiplicité des aventures.
Je crois qu'on ne saurait refuser aux poëtes du midi l'invention de plusieurs fables chevaleresques, quoique le nord de la France ait été plus fécond en ce genre; et je vais faire connaître le nom d'un romancier provençal dont aucun souvenir, que je sache, ne s'est conservé en France. Wolfram d'Eschenbacb, poëte allemand, célèbre au commencement du treizième siècle, a composé deux romans intitulés: Parcival et Titurel, qui font suite l'un à l'autre. Ces romans sont restés fameux en Allemagne jusqu'au seizième siècle ^^). Eschenbach déclare expressément qu'il prend pour guide Kiot le Prox^ençal ; il réprouve la narration de Chrétien de Troyes qui, selon lui, a falsifié l'histoire.
A mesure que la langue française devint prépondérante, on cessa de copier les manuscrits provençaux, on négligea ceux qui existaient, et le reste paraît avoir été consumé dans les troubles religieux du seizième siècle ^'^).
Je termine ici mes observations, qui n'ont d'autre but que d'attirer l'attention du public sur une entreprise littéraire de la plus grande importance, sous le rapport de la philologie et de l'histoire du moyen âge. M. Raynouard, si célèbre comme poète, si honorablement connu comme citoyen, a obtenu dans ses laborieuses recherches
389 OBSERVàTlOMS '
les eacouragementa d'un gouvernement^ protecteur de toutes les études solides ^ il a mérité la reconnaissance^ non seulement de ses compatriotes, mais de l'Europe savante. À une époque où tous les esprits sont tournés vers de nouvelles idées, il est peut-être particulièrement utile de réveiller le souvenir d'un passé déjà éloigné. Tout le monde se croit en état de juger les anciens temps d'après des connaissances superficielles ; les bien connaître, est tout autrement difficile* Le moyen le plus sûx de ne tirer aucun parti dp l'histoire, c'est d'y porter un esprit d'hostilité. Si nous dédaignons nos ancêtres, prenons garde que la postérité ne nous le rende.