CHAPITRE IL Anciennes migrations des peuples
La question de l'origine d'une nation peut être prise dans le sens géographique, ou dans le sens généalogique; et la solution, pour être complète, doit embrasser les deux points de vue.
Sous le premier rapport Ton demande, d'où so^t venus les ancêtres de la nation dont il s'agit?
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quel pays ont- ils habité auparavant? par quel chemin sont-ils arrivés, par terre, ou par mer?' et à quelle époque cette migration a--t-elle eu lieu?
On sera naturellement porté à s'adresser d'abord à là tradition populaire; mais il se pourrait bien que les investigateurs de ce côté n'obtinssent point de réponse du tout, ou des réponses fausses. Un peuple illettré, n'ayant pas l'usage de l'écriture, devenu sédentaire après une longue et pénible migration , peut facilement dans quelques siècles en perdre le souvenir; ou s'il en reste quelques traces, il ne saura pas indiquer avec précision le point de départ, puisqu'il faudrait pour cela posséder une connaissance générale de la forme des continents et des mers. Des peuples encore sauvages ont souvent émigré, poussés par la nécessité, soit pour éviter un voisin plus puissant qu'eux, soit pour trouver un sol moins stérile et une nourriture plus abondante. C'est tout au plus s'ils savaient s'orienter à peu près selon les quatre points cardinaux; ils se sont laissé guider par le hasard, en tournant les difficultés inattendues qu'ils rencontraient dans leur marche, et ils n'ont su mesurer les distances que par leur fatigue et la durée du voyage.
Il se peut donc que les peuples aient été de bonne foi quand ils répondaient aux étrangers qui les questionnaient sur ce point: Nos ancêtres ne sont pas venus d'ailleurs; ils ont de tout temps habité ce pays; ils y sont nés. Mais ils peuvept
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avoir cru aussi qu'une possession imoiémoriale garantissait mieux leur droit à la propriété exclusive du S0I9 que l'aveu cVune conquête. Le$ historiens et les philosophes grecs ne faisaient aucune difficulté d'admettre de pareilles prétentions: ils appelaient de tels peuples des ^utochthones* Il leur paraissait tout simple, que le xnÊmQ développement des forces naturelles eût produit des hommes primitifs dans un gi*and nombre de pays. Nous ne pourrons pas aussi facilement acquiescer à cette hypothèse y ni consentir à multiplier arbitrairement les Âutochthones. Car en laissant de côté le dogme qui ne doit jamais exercer la moindre influence sur une recherche purement historique, il est contraire aux maximes d'une saine logique d'admettre sans nécessité absolue un fait qui sort entièrement de la constitution actuelle de la nature.
D'ailleurs, nous connaissons une foule d'exemples de migrations plus étonnantes que celles qu'on avait réputées fabuleuses, et qui, néanmoins, sont bien constatées. Quoique les navigateurs et les voyageurs de l'ancien monde, aussi bien que les modernes, aient trouvé presque toutes les terres, tant soit peu habitables, déjà occupées par une population plus ou moins clair- semée, nous avons tout lieu de croirç qu'à une époque inconnue les différentes parties du globe ont été successivement peuplées par des colons venus de quelques contrées centrales. Nous avons, enfin, un moyen de retracer l'origine des nations, et
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de les ramener à une souche commune ^ qui manquait totalement aux anciens, et dont je parlerai bientôt plus en détail: c'est l'analyse comparée des langues.
Tacite, ce grand historien et mauvais antiquaire, en appliquant la même méthode que nous suivons, parle assez raisonnablement de la première population de la Grande-Bretagne. Il en dérive lés divers éléments de colons venus des Gaules, de l'Espagne, et de la Germanie ^). Mais il considère, par des raisons bien futiles, les Germains comme des Autochthones '^). Nous ne saurions douter que leurs ancêtres ne soient venus de l'Asie; et nous trouverons de puissants arguments à l'appui de cette supposition, même dans nos recherches sur l'Inde.
De même que le souvenir de migrations réelles a souvent été oblitéré, quelquefois aussi on a rais en avant des migrations imaginaires , et les peuples auxquels on les attribuait y ont ajouté
1) IULII AgRICOLAE YlTA, CAP. XI.
2) De Moribus Germanorum, cap. ii. ^^Ipsos Gcr~ manos indigenas credideriniy mirdmeque aliarum genduni adveiitibus et hospitiis mixtos : quia nec terra olinij sed classihus advehehantiir, qui mutare sedes quœrebant; et immensus idtra^ utque sic dixerim, adversus Oceamis raris ab orbe nostro navibus aditur. Quis porro, prœter periculum horridi et ignoti maris, Asia, aut Africa^ aut llalia relicta , Germaniam peter et — informem terris ^ asperam ccelo , tri stem cul tu adspectuque — nlsi si pd" tria sit?^^
foi; lorsque la fiction flattait leur orgueil national par une parenté illustre. C'est ainsi que les Grecs ont forgé aux Romains leur origine troyenne, laquelle, sous les premiers Césars, devint un article de foi politique. Pour rivaliser avec les Romains, on a fait conduire les Francs sur les rives du Rhin par Franco, fils de Priam, D'autres peuples germaniques furent dérivés de Macédoniens, compagnons d'Alexandre le Grand 5 les Bavarois étaient venus de l'Arménie, etc. etc. Les conquérants de l'empire occidental étaient trop ignorants pour inventer de pareilles absurdités : ce sont les moines, leurs premiers historiens, qui les ont imaginées. Néanmoins, ces origines, prises au hasard dans l'histoire ancienne, ainsi que celles qui se rattachent à la table des descendants de Noé, ont eu cours pendant tout le moyen âge 5 il n'y a pas longtemps que la critique les a bannies pour toujours du domaine de l'histoire.
Quelquefois une migration est incontestable, mais il peut y avoir de l'ambiguité dans la direction qu'elle a prise. Les antiquaires Scandinaves ont généralement fait venir de leur pays tous les Goths qui ont conquis des provinces romaines, en s'appuyant d'une tradition obscure et fabuleuse, rappoi'tée par Jornandès. Aujourd'hui il est à peu près avéré, de l'aveu même de quelques savants suédois ^) , que les ancêtres des Goths con-
3) Voyez la dissertation judicieuse de M. GRâsERG DE Hemso, écrite en italien, et intitulée, Su lajalsità deW
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quérants n'ont jamais habité la Scandinavie^ et qu'au contraire une portion des Goths, vers la même époque où la masse de leur nation se porta vers Toccident et le midi, a passé la mer Baltique, et s'est établie en Suède. Tacite, qui écrivait on siècle après l'ère chrétienne, ne connaît point de Goths en Scandinavie , mais seulement d^ SvionSf dont le nom est identique avec celui que les Suédois se donnent encore aujourd'huL
Puisqu'une migration qui se rapporte à à&i temps comparativement modernes, et qui s'^st faite, pour ainsi dire, dans notre voisinage, est enveloppée de tant d'obscurité, on ne sera pas étonné qu'il faille se contenter de probabilités, quand il s'agit de définir la mère patrie d'une nation située à l'extrémité de l'horizon du monde connu aux anciens^ d'une nation que les premières lueurs historiques, auxquelles nous puissions atteindre, nous présentent déjà comme parvenue à un haut degré de culture intellectuelle et sociale.