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CHAPITRE m

Examen de la tradition nationale des Hindous.

Si nous consultons maintenant la tradition des Hindous, consignée dans les anciens livres sanscrits^ nous voyons qu'elle désigne la contrée située sur

origine Scandinava data ai popoli detti barbari chi dislrussero Vlmptro di Rama. Pisa, 1815.

les deux rives du Gange comme le berceau de leur nation. C'est là la terre sainte que le Dieu créateur, selon eux, assigna au peuple élu, aux patriarches duquel il révéla le vrai culte. Si nous voulions donc nous exprimer à la. manière des anciens, il faudi*ait dire que les Indiens prétendent être des Autochthones. Nous verrons bientôt des raisons décisives pour ne pas ajouter foi à cette assertion. Toutefois, il pourrait y avoir cela de vrai, que les Hindous n'ont pris ce caractère particulier qui les distingue de toutes les auti*es nations, qu'après s'être établis dans le pays indiqué^ que c'est là que se sont développées les idées religieuses qui ont déterminé leurs mœurs, leur ordre social, et toute leur culture intellectuelle. Si nous demandons ensuite, de quel côté sont venus les colons de race hindoue qui ont graduellement peuplé cette vaste contrée, les mêmes traditions, d'accord sur un point important, nous foui*nissent quelques lumières. Le nord ,de l'Inde est constamment désigné comme le siège primitif du culte brahmanique. >>Le pays situé entre les chaînes des montagnes Himalaya et Vindhya,(( dit la loi de Manou, »depuis l'océan oriental jusqu'à l'océan occidental, est appelé par les sages Jjiya'd\^arta;(i c'est à dire, la demeure des hommes respectables. Ârya, honestus^ est le nom propre des Hindous, ou, si l'on veut, un titre d'honneur qu'ils se sont donné en opposition avec les Mlêchhasy c'est à dire les barbares. Sous cette dernière dénomination sont compris tous les peu-

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pies qui n'observent pas la loi brahmanique. L'orgueil national inspira aux anciens Grecs la même division inégale du genre humain en Hellènes et en barbares. Les Egyptiens de leur côte déclaraient que les Grecs étaient impurs, parce qu'ils n'observaient pas les mêmes règles qu'eux en fait de nourriture ; et la façon de penser des Hindous est fondée sur le même principe.

La déBnition que je viens de citer , exclut positivement le Décan et la Péninsule; assez exacte dans le reste, elle laisse quelque vague du côté de l'occident, puisque les monts Himalaya, -en se terminant au nord de Cashmir , sont séparés de la côte de l'océan occidental par le coui's de l'Indus, dans toute sa Jongueur. Mais d'autres données nous font voir assez clairement, qu'il faut étendre Arya-âvarta jusqu'à la rive gauche de ce fleuve.

Le même texte donne les subdivisions suivantes. Le pays situé à l'orient de la perte du fleuve Sarasvatî, et à l'occident du confluent du Gange et du Yamouna (par corruption Jumud), est la contrée du milieu. L'espace compris entre le Sarasvatî et le Drishadvatî est le siège de Bralima, ou, ce qui revient au même, de la révélation. Je n'ai pas pu découvrir quel est ce dernier fleuve. Le pays limitrophe de celui-ci au nord est le séjour des sages qui . ont cultivé la théologie; il comprend plusieurs états, entre autres la terre des Gourous , la scène principale du Mahâ-Bhârata, aux environs de Delhi. Toute autorité en matière de religion et de culte dérive de ces deux

pays-là. Le législateur semble accorder plus de latlludc à la contrée adaptée aux sacrifices : elle s'étend aussi loin que Tantilope noire erre librement dans les forêts. Il appartient aux naturalistes de définir les limites entre lesquelles se trouve cette espèce sauvage.

Manou, cet antique législateur, est considéré en même temps comme le père du genre humain, dont plusieurs noms {manujaj mdnay^aj manushjd) sont des patronymiques, dérivés du sien. D*après la tradition, il doit avoir vécu au centre du pays défini dans le code qui porte son nom. Le Ràmâyana lui attribue expressément la fondation de la ville d'xVyodIiya , aujourdliui par corruption Oude, située au nord du Gange, sur les rives du Sarayou, vulgairement appelé Goggrah. Le même poëme donne une généalogie des anciens rois de ce pays 5 il place Icslivâcou, fils de Manou, à la tête de la dynastie dont était issu le héros Rama. De Manou la généalogie remonte par Tintermédiaire de trois patiûarches, êtres allégoriques, au dieu créateur Brahmâ, qui lui même est la première manifestation de Têti'c invisible et infini.

Ainsi la tradition nie bien décidément toute migration antérieure: elle déclai*c la possession du pays depuis le commencement du genre humain.

Pour développer avec quelque probabilité notre supposition contraire , il faut jeter un coup d'œil sur la position géographique de Tlnde. Cette vaste et belle contrée présente la forme d'un rhomboïde, ou d*un« losange irrégulière. Aux

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deux extrémités du long diamètre sont, au nord le Gashmir^ au raidi le cap Gomorin. L'embouchure de rindus, et le delta du Gange, confondu avec celui du Megna, ou plutôt le fond du golfe de Bengale, forment les deux angles latéraux. Les faces tournées vers le sud-est et le sud-ouest sont entourées de l'océan méridional. Au nord-est ce sont les monts Himalaya qui marquent la limite; au nord-ouest c'est Tlndus.

De notre temps oii s'est beaucoup appuyé en politique sur la théorie des frontières naturelles: on a été jusqu'à faire valoir comme un motif juste et raisonnable de faire la guerre, le besoin qu'un état éprouverait de se compléter, d'arriver à une démarcation prétendue immuable, et à je ne sais quelle intégrité idéale. La vraie circonscription naturelle, c'est l'homogénéité nationale qui se manifeste par la langue, les mœurs, et le caractère. Gette conformité se maintient malgré la division d'une même nation entre plusieurs états. Là où elle n'existe pas, elle n'est pas facilement produite par la conquête et l'action d'un pouvoir central, à moins que d'autres causes morales et inlectuelles, telles que la religion et la littérature, n'y joignent leur influence. Des mers d'une grande étendue , des chaînes de hautes montagnes séparent en effet les nations ; les grands fleuves peuvent servir de barrière militaire, surtout dans un état encore imparfait de l'art de la guerre. Mais, en général, les fleuves sont un moyen de communication entre les peuples riverains à droite et à

gauche ; et il faut de la violence de la part du gouvei'nement, il faut des douanes^ des prohibitions, pour mettre obstacle à ces relations habituelles.

En accordant, toutefois, une certaine réalité à ridée des frontières naturelles, l'on ne saurait disconvenir que les limites de Tlnde ne soient fortement tracées par la main de la nature, de manière à la séparer entièrement du grand continent de l'Asie. C'est un pays à part, prédestiné au développement original d'une nationalité individuelle qui, eu effet, distingue les Hindous de tous les auti'es peuples du globe, toto dWisos orbe. En même temps la vaste étendue de ce pays, et ses subdivisions naturelles, contrariaient la formalion d'un seul grand empire, et favorisaient la division d'un même peuple en plusieurs états, et un •système de politique intérieure.

La mer qui baigne les deux côtes méridionales, n'est point parsemée d'îles propres à faciliter le passage à un autre continent, comme la mer Egée entre l'Asie Mineure et la Grèce. L'île de Ceylan n'y fait pas exception: elle n'est séparée de la pointe de la péninsule que par un détroit dont un récif d'écueils à fleur d'eau occupe presque toute la largeur, et semble prouver son ancienne cohésion avec le continent. Au nord les Himalaya, les plus hautes montagnes jusqu'ici connues de la terre, opposent une barrière insurmontable à la marche d'une armée, et à plus forte raison a la migration de colons pacifiques, qui doivent emmener avec eux leurs femmes et leurs

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enfants^ leurs troupeaux et bétes de somme. Les Alpes ont été rendues praticables! c'est un triomphe de Tart européen, qui n'a été complètement remporté que dans notre siècle; et cependant les Alpes ne sont qu'une bagatelle en comparaison des Himalaya. L'escarpement des rochers, la profondeur des précipices/ l'impétuosité des torrents, ensuite les neiges et les glaces éternelles, le froid excessif, l'air raréfié qui gêne la respiration à ces immenses hauteurs, devaient décourager les mortels les plus hardis: quand même ils auraient pu deviner que ces roches stériles et inabordables, ces murailles colossales, dentelées ^ de créneaux d'une blancheur éblouissante, qui bordaient leur horizon au midi, cacliaient derrière elles un ciel délicieux et une terre toujours Verdoyanter

On n'a qu'à lire la description du passage de M. Moorcroft au lac Manascciovara ^), et celle

4) C'est ainsi que ce nom s'écrit communément; mais en Sanscrit correct c'est Wlanasa^Sarovara. Sor» roy^arUy îac principal, n'est qu'un titre ajouté au nom propre Mânasa , spirituel , dérivé de nianas , fiévoÇj mens'^ parce que Brahmâ doit avoir créé ce lac par la seule pensée. Voyez mon édition du Râmayana^ lib. I. cap. XXVI. 8,' 9. Dans ce même passage le poëte dit que le fleuve Sarayou (Goggraîi) en découle. M. Moorcroft n'a pu découvrir aucune issue de ce lac: mais ses recherches étaient incomplètes: et il n'est pas encore bien constaté, que je sache, si cette tradition sur la source du Sarayou est vraie, ou si c'est une erreur de la mythologie géographique*

des voyages entrepris par des ingénieurs anglais, pour pénétrer jusqu'aux sources du Gange et du Yamouna, lesquelles sont cependant situées sur le revers méridional des Himalaya, pour se faire une idée des difficultés. Dans une partie moins élevée de la chaîne, l'industrie commerciale a pratiqué quelques défilés entre le pays de Népal et le Tir bel. Le jak, ou bœuf grognant, garanti du froid par son épaisse fourrure, et habitué à marcher sur des ^entiers rocailleux, est la seule béte de somme qu'on y puisse employer 5 néanmoins il fait souvent des chutes, et se perd dans les ravins. Vers l'orient les Himalaya s'abaissent graduellement et se terminent, on ne sait pas au juste où, à une distance considérable du golfe de Bengale; mais les montagnes sont remplacées par des forêts impénétrables, par d'autres rangées de collines, et par les marais à l'embouchure du Gange et du Megna.

Le coté occidental de l'Inde semble être plus ouvert, puisque dans cette énorme distance du Cashmir au delta de Tlndus, les limifes ne « sont marquées que par ce fleuve. Mais Tlndus, dans la partie supérieure de son cours, n'est pas navigable, à cause de sa rapidité, et des cataractes qu'il franchît; d'ailleurs sa rive droite est flanquée de montagnes qui sont un cnibrauchcnient du Paropamisus des anciens. Vers la mer il forme des marais, ou il en est entouré; plus dans l'intérieur, et bien au delà du confluent des cinq fleuves réunis, il est bordé de déserts sablonneux.

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Jusque là^ depuis Tendroit où. il Gommence à traverser la plaine y près d'Attock, il reste un intervalle où le passage offre plus de facilité. Aussi c'est de ce côté que l'Inde de tout temps a été entamée par les conquérants étrangers: par Sémiramis , . si son expédition Indienne , rapportée par Gtésias, et jusqu'ici suspecte comme fabuleuse^ est authentique^ ainsi que je penche à la croire après la découverte des monuments de la ville qui porte le nom de cette reine conquérante dans la Haute Arménie; par Alexandre le Grand, Seleucus> et les rois grecs de la Bactriane; par les Indo-Scythes, ou peuples nomades qui un siècle avant notre ère cnvaliirent quelques provinces; par Mahmoud le Gaznevide; par les Afghanes, les Mongoles, et les Persans sous Nadir Shah.

Toutes les probabilités se réunissent donc en faveur de la présomption que les ancêtres des Hindous seraient venus du même côté; présomption que nous verrons fortifiée d'arguments d'un autre genre. Le Panjab aurait, par conséquent, été le premier pays occupé par les colons. Toutefois, la tradition ne le célèbre point comme une terre classique. Au contraire, dans un passage du Mahâ-Bhârata que M. Lassen a publié et commenté, ^) ses habitants sont peints comme moins purs et moins corrects dans leurs usages que les vrais Aryas, étant peut-être corrompus par le voisinage

5) Lassen de Fcntapolamia hidica, Bonnao, 1827

des barbares. Cela porte à croîre que , seulement après que les colons se furent répandus dans les plaines du Gange, leur culte, et Tordre social qui en dépend, aura pris une forme permanente. C'est là que la plus ancienne tradition s'arrête et se fixe, comme on a pu le voir par les sentences de Manou citées plus haut. J'y ajouterai un autre trait puisé dans la mythologie. Les Hindous sont reconnaissants envers la nature, et très-sensibles à la beauté de ses phénomènes même sauvages, tels que les cataractes, les glaciers, les volcans. Ils ont donc voué avec raison une grande vénération à ce fleuve majestueux, qui baigne les murs de leurs villes, porte leurs vaisseaux, et fertilise leurs campagnes par ses inondations régulières. Mais la superstition attribue à ses eaux de^ vertus plus mystérieuses: on l'emploie de préférence dans toutes les cérémonies. De pieux pèlerins vont visiter sa source à Gangôtri, ou, s'ils ne peuvent achever ce voyage aventureux, ses débouchés inférieurs de la région montueuse, son confluent avec le Yamouna et autres fleuves: ils en rapportent une cruche remplie d'eau, comme un trésor précieux. Une libation de ses ondes sacrées rejouit les Mânes; une ablution puriGe les vivants de toute souillure; même ceux que ses tourbillons engloutissent, sont estimés heureux, parce que leur ame sanctifléc monte tout droit au ciel. La nymphe du Gange, la déesse Ganga, est la fille ainée du roi des montagnes, c'est à dire du Ilimavat ou Himalaya; l'épouse de Siva,

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l'héroïque Dourga^ est sa sœur. ^) C'est un fleuve céleste 9 qui n'est descendu sur la terre et même jusqu'aux enfers, que par une suite de miracles, dont Vâlmîki a fait un récit ravissant. Le Sindhus, au contraire, le plus grand fleuve de l'Inde après le Gange, roule des flots obscurs à travers des contrées barbares. Il n'a point de parenté dans le ciel d'Indra; aucun pèlerin ne le visite; aucun poëte ne l'a chanté.

Nous avons examiné jusqu'ici l'origine des Hindous sous le rapport géographique. Sans nous hasarder à déterminer le pays dont leurs ancêtres sont partis, nous avons taché de faire admettre comme probable, qu'ils sont entrés par le Panjab; que de là ils ont continué leur migration vers le sud-est, et qu'ils ont occupé le plus anciennement le bassin du Gange et de ses fleuves tributaires entre les monts Himalaya et Vindhya, avant de se répandi'e vers le midi.

6) Si l'on avait eu plutôt connaissance de cette généalogie qui, au fond, n*est que Ténonce poétique d'un fait naturel, on aurait pu s'épargner cette erreur géographique, qui s'est si longtemps maintenue sur toutes nos caries, où l'on voit le Gange venir du fond du Tibet, et après un long circuit se frayer le chemin a travers une gorge imaginaire du Himalaya.

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