CHAPITRE VI
Sauvages indigènes de l'Inde.
Quoique, par les raisons que je viens de développer, nous ne saurions admettre que la na-» tion des Hindous se soit formée par la fusion de
deux peuples, appartenant à des familles et peutêtre à des races différentes , d'un peuple conquérant et d'un peuple subjugué; il paraît que leurs ancêtres n'ont point été les premiers occupants du pays; qu'ils y ont déjà trouvé des habitants plus anciennement indigènes. Il existe encore aujourd'hui, dans l'Inde septentrionale, dans quelques districts moùtueux où la nature oppose de gr'ands obstacles au défrichement et à la culture des terres, des tribus de chasseurs sauvages. Sans culte régulier, n'ayant pour toute religion que quelques superstitions confuses, ne reconnaissant nullement la loi brahmanique, ils vivent du produit de la chasse, ou de racines et de fruits sauvages; ils mangent même les viandes les plus impures. Presque nus, mais armés de floches, de lances et de massues, ils sortent de temps en temps de leurs repaires inaccessibles , et commettent des déprédations chez leurs voisins dans la plaine. Pour acheter la sécurité, les Anglais, tout puissants qu'ils sont, ont quelquefois consenti à payer de petites pensions à leurs chefs, ce qui cependant est un tribut déguisé sous un autre nom. Le besoin de se procurer certaines denrées qui leur manquent, par exemple du sel, a pu seul engager ces sauvages à faire un petit trafic d'échange. Ces premiers rudiments de la civilisation leur auront été communiqués par des aventuturiers hindous, expulsés de leur caste. Tels sont les Bliils dans les provinces de Malva et de Candeish, les Goulies dans le Guzerate, les Gondes
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en Gundvâna^ et les Goukies, au de-là du Gange, dans la chaîne de montagnes qui borde le district de Ghittagong. ^) On trouve des détails sur leurs mœurs et sur leur manière de vivre dans les Recherclies Asiatiques, et tant d'autres descriptions de l'Inde dont nous sommes redevables aux observateurs anglais. Sir John Malcolm a tracé on tableau fort intéressant des Bhils (Bhèels). Ces peuplades appartiennent à une race totalement différente de celle des Hindous. Ils sont noirs en effet) et leur front applati/leur cheveliu'e laineuse, leur nez écrasé, leur figure et leur taille, les caractérisent comme des nègres asiatiques.
Il n'est aucunement probable que des sauvages mal armés, et comparativement peu nombreux, aient pu pénétrer jusqu'au centre du pays, après qu'il eut été cultivé, peuplé, et défendu par une nation exercée aux arts de la paix et de . la guerre. Il faut donc admettre que les Hindous, en arrivant à une époque inconnue, auront déjà trouvé une population d'indigènes, population faible, sans doute, comme l'est toujours celle des
7) Plusieurs de ces tribus semblent avoir porté le même nom depuis nombre de siècles. Hémachandra, auteur du 12^ siècle, nomme les Bhils {Bhilla) dans son dictionnaire. Amara-Sînha, lexicographe bien plus ancien, nomme une espèce de sauvages Poulindas. Ptolemée les connaît, et leur donne l'épithète dyçioqxiyou Je ne retrouve les Poulindas dans aucune description moderne de l'Inde«
peuples chasseurs 9 disséminée dans les vastes forêts primitives; qu'ils l'auront repoussée dans les montagnes, ou refoulée vers le midi. Il résulte également de leur existence actuelle, que les colons de race hindoue n'ont pas fait une guerre d'extermination à des voisins aussi incommodes; qu'ils ne les ont pas non plus convertis par la force, ni réduits en esclavage: deux choses qui, d'ordinaire, se suivent de près. Les tribus restées dans le nord ont fini par être complètement isolées et enclavées dans les états policés. Je ne m'étonne pas que les broussailles stériles et les forêts de Gundvâna leur aient offert un refuge; mais il s'en trouve une peuplade qui ne porte pas de nom particulier, sur les montagnes de Bajamahal, dans le district de Boglipore. Des sauvages près des rives du Gange , au centre d'un des pays les plus fertiles, les plus peuplés, et les mieux cultivés de la terre! Voilà un fait bien remarquable.
Beaucoup de faits de l'histoire ancienne et moderne semblent prouver qu'il existe des différences indestructibles dans les dispositions naturelles des races humaines: qu'il y a eu des peuples sages et inventifs, qui se sont humanisés spontanément, ou n'ont jamais été sauvages; d'autres peuples dociles , et capables de se former par l'instruction législative et industrielle que les premiers leur apportaient; et enfin, des peuples qui repoussent tout ordre social mieux réglé comme une gêne insupportable. Le contact de la civili-
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sation semblé même leur devenir pernicieux^ parce qu'ils n'en saisissent que le mauvais côté. C'est ainsi que les indigènes de l'Amérique septentrionale n'ont rien appris des Européens que l'usage des armes à feu et de l'eau de vie. Constamment refoulés dans l'intérieur, à mesure que les colons défriclient le pays, ils ont déjà fort diminué, et il est à prévoir qu'ils s'éteindront entièrement.
Un témoignage qu'on doit regarder comme historique, quoiqu'il se trouve dans un poëme merveilleux, vient à l'appui de ce que j'ai dit sur l'ancien établissement de ces tribus de chasseurs dans l'Inde. Le Râmâyana pla^^e au midi du royaume d'Ayodhya, sur le Gange au-dessus de son confluent avec le Yamouna, un roi des chasseurs, des NishâdcLs, Il est le vassal du roi d'Ayodhya, le gardien de sa frontière, et l'ami du héros Rama. Il reçoit hospitalièrement celui-ci et son frère cadet: mais il ne peut leur offrir que des viandes fraîches et séchées, des fruits et des racines sauvages, »parce que,« dit-il expressément, »il n'y a pas d'agriculture dans mon domaine. « Ce chef des chasseurs leur sert ensuite de guide à travers les vastes forets situées vers le midi.
Il est à remarquer que ce terme de JYishâ' duj chasseur, étant injurieux chez les Hindous, est appliqué aussi aux individus réprouvés et expulsés de toutes les castes, et à leurs descendants, dont le nom propre est Chandâla; En Europe oïL les appelle Parias; c'est un nom moderne,
usité seulement sur la côte du Malabar. Us ont cela de commun avec les tribus sauvages, qu'ils se nourissent en partie de la chasse , et mangent des viandes impures. Mais le mot Ghandâla n'est jamais appliqué aux Nishâdas : il est clair que ceux-ci sont des peuples originairement chasseurs.
Ce même Râmâyana, le plus ancien poëme épique en langue sanscrite^ nous fait connaître dans le nord un nombre de royaumes florissants, trèspopuleux, et parfaitement policés. Au contraire, vers le midi que Rama parcourt dans son exil jusqu'à l'extrémité de la péninsule, tout est encore inculte. Les forêts impénétrables ne sont peuplées que de tigres, d'ours, d'éléphants, de buffles, de sangliers, d'antilopes, et d'innombrables troupeaux de singes. Par -ci pav-là seulement le héros rencontre les hermitages de quelques pieux anachorètes. Voilà encore des traits historiques. Ces hermites, entourés de leurs disciples, sont des missionnaires; la tradition nomme Agastya^ qui joue personnellement un rôle dans le Râmâayna, comme celui qui le premier aurait propagé dans le midi la foi et la loi brahmaniques.
J'ai soutenu que la race hindoue dans le nord était anciennement restée pure; depuis huit siècles les invasions ont pu amener quelque mélange de sang parmi ceux qui sont devenus Mahométans, car les autres se marient toujours enti*e eux; mais cela est peu considérable. J'ai avancé la conjectui*e, qu'uijie partie des habitants primitifs aurait été refoulée vers le midi par les colons de race
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hindoue. Dans la péninsule on ne trouve point de ces peuplades enclavées^ restées indépendantes et sauvages. Mais, en revanche, une fusion de deux peuples de race différente pourrait bien y avoir eu lieu, à la suite de la conversion et de colonies arrivées du nord* Tout cela se rapporte à des temps fort anciens et antérieurs à Thistoire, puisque les géographes grecs indiquent déjà des noms sanscrits sur ces côtes, et même dans Tile de Ceylon.
Je pense que l'examen approfondi des langues modernes, qui se parlent aujourd'hui dans les diverses parties de l'Inde, changera cette hypothèse en certitude. Dans les dialectes populaires du nord, tels que le Bengali et le Hindoustanique, la langue classique forme la base. Ce sont des mots sanscrits, peu ou point altérés, qui ont seulement perdu leurs inflexions; les mots étrangers, persans, arabes, ou autres, sont proportionnellement en petit nombre. Dans les idiomes da midi c'est le contraire: le fond est essentiellement différent; le mélange de mots sanscrits s'y est introduit par l'influence du culte et de la littérature. Des travaux de grammaire et de lexicographie ont déjà été faits , principalement par les missionnaires chrétiens, sur la langue du Cai*natic, sur le Telinga, et le Tamoul. Mais les langues des tribus sauvages du nord restent à examiner. Il serait curieux de constater, si elles sont identiques ou non, pour le fond et la forme, avec les idiomes que je viens de nommer; eu si, dans le
premier cas, la langue mère commune est répandue au de -là de l'Inde 9 par exemple, dans le grand Archipel. Ce n'est pas chose facile d'acquérir une connaissance exacte de langues qui n'ont jamais été écrites. On pourra se procurer des vocabulaires; mais la construction est l'essentiel; et pour l'apprendre il fiiudrait^âe résoudre à habiter longtemps chez ces barbares.