‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 29 sur 36 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Vanalyse comparée des langues appliquée à

thistoire.

Nous avons défini la race des Hindous: nous avons vu que, quoique placés à l'extrémité de la ligne, ils appartiennent à Celle qu'on est en droit d'appeler la plus noble, puisqu'elle s'est illustrée dans l'histoire plus que toutes les autres prises ensemble, par les perfectionnements de l'ordre social ; par les inventions utiles et les découvertes scientifiques ; enfin, par des productions intellectuelles qui portent le sceau du génie, dans la philosophie, la poésie, l'éloquence et les beauxarts. Nous déterminerons maintenant la famille de peuples dont ils sont une partie intégrante, en nous laissant guider dans cette recherche par l'étude comparée des langues.

On peut dire que cette étude, traitée méthodiquement, est une science toute de nouvelle création; et il est à présumer, qu'à cause de cela

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même, elle n'est pas encore appréciée par tont le monde à sa juste valeui'.

L'étymologie . est mal famée y comme une science futile^ arbitraire dans ses procédés, équivoque.^ incertaine ou manifestement erronée dans sçs résultats qni, lors même qu'ils seraient certains ^ ne paraîtraient que des minuties oiseuses.

Je ne disconviens point que l'analyse comparée des langues ne soit une espèce d'étymologie : néanmoins, j'espère la délivrer de cet opprobre, et lui revendiquer sa dignité.

Il faut que le danger de faire fausse route dans ce labyrinthe soit bien grande et l'attrait de s'y engager, bien puissant; puisque nous voyons que des liommes savants, et d'un esprit distingué, ont été fort malheureux en fait d'étymologie, et ont mis en avant des hypothèses chimériques et même ridicules. C'est qu'ils n'avaient point le fil d'Ariane, qu'ils manquaient; de principes qui les dirigeassent dans leur marche ; et qu'ils ne s'étaient pas -rendu compte assez clairement de la natui*e de leur enti*eprise.

Il y a trois genres d'étymologie bien distincts, quoiqu'ils aient été souvent confondus mal à propos: .l'étymologie grammaticale, historique, et philosophique.

L'étymologie grammaticale explique la dérivation des mots dans le sein de la langue même; l'étymologie historique dérive une langue moderne d'une ou de plusieurs langues plus anciennes 5 l'étymologie philosophique enfin prétend remonter

à rorigine absolue des langues, en expliquant leur formation par les lois, d'après lesquelles doit avoir agi la faculté générale du langage, inhérente a la nature humaine.

Je ne m'arrête point à cette dernière, parce qu'elle n'a rien tle commun avec nos recherches actuelles^ et je puis me dispenser de motiver mon scepticisme à l'égard de la possibilité d'une pareille science.

L'étymologie grammaticale- est facile et parfaitement démontrable dans la sphère des analogies ; c'est à dire , lorsqu'il existe des séries de mots, ou du moins quelques-uns, dérivés d'autres QdOts de la même langue, d'après la même méthode, et avec la même modification du sens. Elles devient hypothétique lorsque ces analogies disparais*sent. Les étymologistes de cette classe souvent n'ont pas fait cette distinction; en général, ils ont manqué de méthode. Ils devaient d'abord fixer le système dérivatif de la langue qu'ils analysaient: c'st à dire, déterminer les changements qui s'opèrent dans les éléments d'un mot, afin de le faire passer à une autre catégorie grammaticale ; les lettres ou syllabes qui y sont jointes , et la manière dont elles sont agencées. Or les grammairiens grecs et latins n'ont jamais tenté cette entreprise; ils ne se sont pas même doutés qu'elle fût possible. Mais le défaut principal des étymologistes anciens et modernes, c'est de n'avoir pas su s'arrêter à temps. Il existe des mots qui se refusent à toute analyse ultérieure^ et auxquels il

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ne faut pas faire violence. On a voulu tout dériver: et de quoi? De rien. Il suffit de parcourir l'ouvrage de Varron sur la langue latine pour se faire une idée de la confusion qui en résuite. Ce sont les atomes d'Epicure qui se meuvent au hasard. Des dérivations sans terme finissent inévitablement par tourner en cercle , et tel mot poun*a devenir le père de son trisaïeul.

Ces étymologistes infatigables ont oublié dans l'objet de leur recherche deux gi*andes catégories, la forme et la matière. La forme des langues qui en ont une (car il y a des langues presque informes) consiste dans les inflexions des noms et des verbes 9 les affixes et préfixes, les modes' de la dérivation et de la composition, enfin, Tarrangement des mots pour les combiner en phrases. La matière, ce sont les racines. La notion des racines, méconnue par les grammairiens de l'occident, a été cultivée de préférence par ceux de l'Asie. Dans l'hébreu, l'arabe et le sanscrit, les verbes simples et primitifs sont également considérés comme les seules racines. Le caractère constitutif est donc le même, quoique le nombre et la qualité des éléments qui peuvent ou doivent entrer dans une racine, soient difieremment déterminés dans chacune de ces langues. Le principe que tout doit être dérivé des racines, a été suivi peut-être trop rigoureusement; car il se pourrait qu'il existât des dérivés de racines perdues, et que des mots, appartenant à quelque langue

étrangère 9 eussent été introduits^ ce qui est arrivé même aux langues les plus pures«

Je passe à l'étymologie historique. Elle est en général facile, et marclie d.*un pas assuré, lors* que la formation récente de la langue dont il s^agit est constatée, qu'on peut en fixer l'époque, et que les langues dont la fusion y a concouru, sont également connues. Tels sont les principaux idiomes répandus dans l'occident de l'Europe, les langues romanes et l'anglais» Néanmoins les etymologistes y ont souvent échoué, p^rce qu'ils ont mieux aimé se livrer à des conjectures que de consulter les finciens documents écrits; et qu'ils ont pris les mots isolément, au lieu d^embrasser la totalité, et de commencer par l'investigation des lois générales qui ont présidé à la nouvelle formation.

Mais l'étymologie historique a été appliquée aussi à des langues dont l'origine se perd dans la nuit des temps. C'est ainsi qu'on a voulu dériver le latin du grec. Voyez l'ouvrage d'un grand philologue, le dictionnaire latin de Gerhard Yossius: vous y trouverez en foule des exemples de toutes les erreurs où l'on peut tomber en ce genre. De quel droit prétendait-il dériver le latin du grec? L'histoire et la tradition attestent, aurait répondu Vossius , que les grecs ont fondé beaucoup de colonies en Italie. Oui : mais les colonies qui remontent aux temps mythologiques, sont manifestement fausses, et n'ont été imaginées que fort tard. Les colonies vraiment historiques

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en Sîcîle et sur les côtgs de l'Italie inférieure, n'ont pu produire un changement universel et fondamental dans les idiomes du pays. On parlait grec et osque , l'un à côté de l'autre , et l'influence mutuelle s'est- bornée à quelques communications de détail. Nous possédons des écrits en langue grecque d'une date bien plus ancienne qu'en langue latine. Gela est vrai encore: mais c'est le hasard qui nous a conservé le texte d'Homère, sauf les altérations qu'il a subies^ et un hasard contraire a fait périr les lois de Numa. Les conformités du latin avec le grec ressortent d'e la manière la plus frappante, lorsque on le confronte avec le dialecte éolien : c'est Quintilien qui le premier a fait cette remarque judicieuse. Or le dialecte éolien est celui où les formes primitives se sont le mieux conservées. Ce dialecte nous retrace dans la prononciation, dans les inflexions, et souvent dans les mots , ce qui était sui*anné et tombé en désuétude, dans le style classique qui s'est fixé d'après les modèles athéniens.

On aurait donc, avec un droit égal au moins, pu entreprendre de dériver le grec du latin. Mais la véritable relation entre ces deux langues n'est pas celle de mère et de fille ; ce sont des langues sœurs.

Les mêmes observations s'appliquent aux tentatives faites par plusieurs savants de dériver les langues germaniques du latin et du grec. Les Germains n'ont jamais été subjugués par les Romains 5 ils n'ont été mis en contact que fort tard

avec les provinces occidentales de Tempire; plus tard encore avec les provinces orientales , où la langue grecque était devenue dominante. Le voisinage^ le commerce, le service militaire dans les légions ; enfin et surtout, la conversion à la religion chrétienne, ont introduit un certain nombre de mots grecs et latins dans les langues germaniques; mais ces mots n'en affectent nullement le fond, et sont faciles à reconnaître. Le vin et la rose portent un nom latin d'un bout de l'Europe à l'autre j c'est que le mot est venu avec la chose. Mais, certes, les Germains n'ont pas consulté les Romains pour savoir comment il fallait appeler père et mère, frère et sœur; ni comment il fallait compter un, deux, trois, et ainsi du reste.

L'origine de toutes ces langues est inconnue; elles ont des racines profondes dans une antiquité antérieure à l'histoire. C'est donc un préjugé, un point de vue individuel , qui a engagé les savants à donner la préférence à l'une sur l'autre comme source étymologique. Cela me rappelle un enfant qui, ayant appris le français avant le latin, chaque fois qu'il rencontrait dans cette dernièi'e langue un mot dont la ressemblance le frappait, s'écria: Ah, cela vient sûrement du français 1

Il y avait donc au fond de ces essais étymologiques un aperçu vrai; mais la route qu'on suivait, et les conséquences qu'on tirait des conformités remarquées, étaient ikusses. C'étaient des lueurs éparses, que Ton ne savait pas réunir en un seul faisceau de lumière, parce que des nuages

ni: l'ohigine

(•pais interceptaient encore à notre vue le pol central, d'où tous ces rayons partent dans directions divergentes. La connaissance du sani crit, acquise depuis moins d'un demi- siècle, a dis sipé ces ténèbres. S'il est vrai ce que disait i grand philosophe, qui en m<!me temjis «tait érudit d'un vaste savoir, Lcihnitz, "que liea jette un plus grand jour sur l'origine cachée dai peuples que la comparaison des langues;»! (et cd est d'une vérité évidente,) j'ose affirmer que i découverte, réservée à nos jours, laït époque dsM ' les recherches sur l'antiquité, et m^^mc sur l'histoire primitive du genre humain. Qui aurait pu imaginer d'avance qu'on trouverait sur les rives du Gange une langue ancienne, décelant encore, par des traits caractéristiques , une communauté d'o gine avec des idiomes qui se parlent sur les cOi 6ns de la mer glaciale , en Scandinavie et Islande?

Cette découverte peut se comparer à autre de la même importance, faite demièren dans l'histoire naturelle: je veux parler de l'ao) tomie des espèces animales, qui n'existent pitM qui a|ipàrtieneent à une antre époque de la crt tiou terrestre, et qu'on a nommées antédiluvieniH dans la supposition qu'elles auraient péri dat une catastrophe violente de notre globe. De tout temps on a trouvé des ossements fossiles, mais sans y faire attention; quelquefois l'on y a rattaché des contes puérils ; quand ils frappaient leurs diuieusions colossales , ils passaient du

ropinion populaire pour des squelettes de géants. Mais aussitôt que Toeil observateur du génie scien^ tifique se fut dirigé de ce côté^ les découvertes se multiplièrent; et devinrent suffisantes pour déterminer les caractères anatomiques^ par lesquels les espèces perdues se rapprochent en même temps et se distinguent des espèces les plus analogues parmi celles qui existent encore. L'art fut enseigné de refaire le corps entier, moyennant quelques mem* bres épars; de dessiner même sur le squelette le contour extérieur de Tanimal; de faire ainsi des portraits d'originaux qui avaient appartenu à un autre âge du monde, et de ressusciter, nonseulement pour la science, mais pour Timagination , une création anéantie.

De même, on avait remarqué depuis longtemps quelques ressemblances isolées et superficielles entr^ des langues auxquelles on ne connaissait aucun lien historique. Mais on se bornait à un élonnement stérile, ou, si Ton essayait d'expliquer ce phénomène, ou mettait en avant de fausses hypothèses. La connaissance du sanscrit mit un terme à ce tâtonnement. Cette langue , cultivée au plus haut point, et fixée dans une antiquité éloignée, appartenant à une nation de l'Asie méridionale, placée hors de la sphère de notre histoire ancienne: cette langue, dis- je, offrit au premier abord tant de coïncidences avec toutes les autres langues déjà connues de la même famille, que cela provoqua un examen plus appro* fondi. On apprit à discerner les analogies dé-

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guisees par des dissemblances à la surface^ à les découvrir surtout dans ces portions déliées de la sti*uctui*e des langues qui ressemblent à la ramiiicatiou des veines et des nerfs dans le corps animal.. Sans doute, la grammaire usuelle est chargée d'expliquer le mécanisme de chaque lan* gue dont elle s'occupe spécialement^ mais elle le fait uniquement dans un but d'utilité pratique; elle ne considère les formes existantes et légitî*» mées par l'usage, que comme un moyen d'expri* mer correctement et intelligiblement sa pensée. L'analyse comparée des langues doit aussi commencer par la grammaire, et non pas par des vocabulaires. Mais c'est une gi*ammaire d'un ordre supérieur; elle doit devenir histoiîque, autant que cela est possible, eu suivant l'ordre inverse des temps; elle doit distinguer dans les changements qui se sont opérés au sein d'une même langue a diverses époques, les perturbations accidentelles, des lois d'un développement organique. La connaissance de ces lois, et l'analogie des langues, lui fournissent les moyens de remonter à une époque antérieure aux documents écrits, de deviner un type ancien plus original, et de s'approcher ainsi de l'identité primitive des langues issues d'une mcrae souche.

Los travaux que je viens de décrire, jusqu'ici n'ont été qu'ébauchés ; les exagérations et les théories arbitraires ne nous manquent pas non plus^ mais en général on est dans la bonne vole.

Les langues dont le droit d'élre rangées dans

la même famille est déjà suffisamment constaté, sont: le sansci^it, le persan, le grec, et le latin, les langues germaniques, lettiques, et esclavonnes. Cette grande affiliation sex*ait moins surprenante, elle cesserait même entièrement de Tétine, si l'on pouvait se flatter de ramener à une langue mère, commune au genre humain, toutes celles qui se parlent encore aujourd'hui dans les diffi^* rentes parties du globe, et les langues éteintes dont il nous reste quelques vestiges. Mais cela e$t impossible^ impossible, dis-je, par des mo^rens raisonnables, que puisse avouer une saine critique. Non-seulement les langues des races différentes sont entièrement hétérogènes , et n'ont rien de commun entre elles, soit pour la matière, soit pour la forme, que ce qu'exige le besoin de se faire comprendi*e par ses semblables; mais dans la même race on distingue plusieurs familles de langues, aussi éti*angères l'une à l'autre par leur système grammatical et la masse des mots, que les mem-" bres d'une même famille sont éti^oitement liés entre eux. Depuis longtemps les orientalistes ont reconnu l'affinité mutuelle de l'hébreu, du chaidéen, du syriaque et de l'arabe, et les ont compi*is sous le nom général de langues sémitiques on aramécnnes. Elles sont à part de la famille in^ du-germanique. Aucun tour de force étymologique ne peut les ramener à une origine commune; les vains efforts des hellénistes hébraïsants sont .condamnés pour toujours. Les langues sémitiques, moins parfaites d'ailleurs, ont été moins insti^iicti-

ves poui' l'étude compart^e des langues, que cêIÏS qui nous occupent, parce qu'elles étaient circonscrites duns un cercle beaucoup plus étroit, avant que la langue arabe eût fait fortune par la propagation de l'Islamisme.

La comparaison entre les langues d'une mûme famille , pour être mctliodique , doit commencer par ce qu'il y de plus subtil, et néancnoins de plus essentiel: par les formes grammaticales qui se retrouvent partout, sans avoir nulle part um existence indépendante ; la déclinaison des noi substantifs et adjectifs ; la conjugaison des verl certains mots élémentaires, d'une sïgniRcatïon gue et peu spécifiée, mais d'un emploi continuel^ ; les pronoms, les prépositions, et autres et le verbe substantif: enfin, les noois

tels que

nclques idées pour lesquelles la société mi'me la plus inculte ne saurait se passer d'expressions. que les nombres primaires et les plus proches dégrés de parenté. On passera ensuite buï racines, et on resei-vera les mots dérivés pour la Comme la doctrine des racines n'a point été . appliquée à toutes ces langues, il faudra ïmitci' la métliodc des grammairiens indiens , et dépouiller les verbes primitifs de leurs accessoires, et des modifications qu'ils reçoivent par la conjugaison, pour en rcti-ouvcr le véritable thème qui sert de ^J}asc à toutes les înHexiuns et formations dérivées. Les conformités sont étonnantes; elles le sont surtout, parce qu'elles entrent dans les moindres détails, et jusque dans les anomalies. C'est un

phénomène curieux de voit* cette inconcevable ténacité dans des idiotismes qui sembleraient ne de*' voir être que des caprices passagers. La partie la plus volatile des langues, la prononciation aussi, a fait preuve de constance: au milieu des mutations de lettres, qui cependant sont soumises à certaines lois, les voyelles, longues ou brèves, ont souvent conservé leur quantité.

D'autre part, la disparité est grande; les di-« stances que les langues ont parcourues dans leur développement individuel, sont immenses. Après avoir épuisé toutes les analogies, même les plus cachées, il reste encore dans chacune de ces langues une portion qui n'est plus susceptible d'être comparée avec aucune des autres langues de la m&me famille. Il faat donc admettre comme causes de cette incommensurabilité partielle deux principes opposés: l'oubli et l'invention. L'oubli de formes et de mots jadis usités, n'est que trop manifeste dans les langues dont nous connaissons de près l'histoire^ souvent il< a beaucoup nui à leur richesse et à leur beauté. L'oubli doit sur-^ venir toujours à la suite d'un mouvement rétrograde dans la civilisation; à mesure que la sphère intellectuelle se rétrécit, une génération, redeve* nue ignorante et barbare, répudie des expressions désormais superflues. Quant à l'invention je n'y vois pas de difficulté non plus, puisque, pour comprendre l'origine absolue des langues, nous n'avons d'autre choix que de recourir à un miracle, ou d'aocorder ,à l'homme un instinct inventeur du langage.

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Parmi les causes de la <livei*sîté Ton peut admettre aussi l'alliage y occasionné par le contact avec des peuples étrangers. Mais cet alliage doit avoir été graduel et insensible; car des faits nombreux prouvent que, lowqu'une fusion de deux langues s'opère par un conflit subit et violent à la suite d'une conquête, elles se désorganisent mutuellement; que la langue nouvelle, sortie de cet amalgame, perd toujours une partie des formes et des inflexions que possédaient les deux langues mères, et qu'elle doit y suppléer par des circonlocutions, c'est à dire, par deis mots auxiliaires de toute espèce. Une sti*ucture gi*ammaticale, savante et compacte, est, par conséquent, une preuve infaillible de la pureté d'une langue.

Je me suis efforcé de traiter cette matière abstruse avec autant de clarté qu'il est possible de le faire, sans citer des exemples. Or les exemples seraient ici un vain étalage d'érudition, puisque leur authenticité ne saurait être véri6ée que par la connaissance des langues; et que la plupart de celles dent il s'agit, placées hors du cercle d'une éducation classique, ne deviennent un objet d'étude que pour un petit nombre de savants.

Les découvei^tes inattendues et, pour ainsi dire, paradoxales, provoquent le scepticisme ; c'esl même un surveillant utile, afin que l'examen se fasse en conscience. Je ne m'étonnerais donc pas, que mon exposé reveillât dans l'esprit de quelques-uns de mes lecteurs le souvenir d'une hypo-

thèse qui a eu de la vogue dans le siècle passé, et qui, quoiqu'elle ait été très-solidement réfutée, ne laisse pas d'être reproduite de temps en* temps, et de trouver encore des amateurs. Je veux parler de l'hypothèse celtique. Les Celtomanes soutenaient en effet, comme nous, une grande affiliation de langues et de peuples; mais comment? D'abord ils peuplaient toute l'Europe ancienne de Celtes, en dépit des témoignageis exprès de tous les historiens classiques. Us crurent avoir retrouvé dans le jargon cox*rompu d'une petite peuplade bretonne, dans un coin de la France, la vérita^ ble langue des anciens Celtes, qui s'est éteinte très-rapidement après la conquête de Jules César 9 ils prétendirent dériver de ce jargon les langues latine et grecque, aussi bien que l'allemande, et beaucoup d'autres encore. C'étaient des tours de force étymologiques de toute espèce, des rapprochements bizarres et ai^bitraires ; mais l'édifice, érigé avec ces matériaux, dut nécessairement s'écrouler, parce que la clé de la voûte y manquait. Il faut avoii* parcouini les écrits des Pezron, des Pelloutier, des Court de Gebelin, des Lebrigant, et de tant d'autres Celtomanes, qui ont enfanté ces chimères, pour se figurer au juste leur manque de méthode, de critique historique, et de tact philologique. Notre marche étant en tout point opposée à la leur, nous protestons de plein droit contre un parallèle injurieux.

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