‹ Essais littérairesChapitre 3 sur 42 · LA MADONE DE L ARC · texte numérisé non relu

LA MADONE DE L ARC

Arrivé à Naples, mon ami, le jour même de la fête de la Madone de V Arc , mon premier soin fut de courir au village où elle avait lieu ; le village est silué derrière le Vésuve. La ville de Naples s'y rendait tout entière. Les Lazzaroni s'étaient levés des dalles où ils dorment tout le jour, avaient rajusté leurs guenilles, et, grimpés derrière les cabriolets aux grandes roues dorées , s'en allaient au galop manger du macaroni en l'honneur de la madone de l'Arc. C'était un bruit , une frénésie , une cohue furibonde et hurlante dont il serait difficile d'esquisser même le tableau. Léopold Robert , le grand historien du peuple d'Italie , — pauvre historien qui s'est coupé un matin la gorge , en laissant son beau livie à moitié écrit ! — Léopold Robert a reculé lui-même devant une si grande tâche ; il a peint le retour de la fête et non le départ. Il a peint le retour poétique et calme, les groupes fatigués qui s'en reviennent couverts de poussière, en regardant danser celte danse folle, mélancolique et rêveuse tout à la fois, qu'on appelle la tarenteUa. Comm^nX. rendre ces éclats

LETTRES ECRITES d'iTALIL. 161

de rire , ces imprécations , ces cris de joie sauvage, ce bruit des voitures perçant la foule agitée, le retentissement aigu des sonnettes des chevaux, les claquements répétés du fouet ! Le pinceau et la plume, la couleur et les mots n'ont rien à faire ici. La foule encombrait les quais de Chiaja et de Santa-Lucia, on avait hâte de partir, il fallait, à tout prix, sortir de Naples ; le Vésuve aurait fait rouler sa lave enflammée sur la ville, qu'on n'aurait pas été plus empressé de s'enfuir, qu'on n'aurait pas crié plus fort, que la confusion n'aurait pas été plus grande. L'aspect de nos boulevards et de nos (.hainps-Élysées, les jours de fêtes publiques, semble bien pâle à côté de cette furie napolitaine. On reconnais>-ait là les fils des Romains de l'empire, qui , faisant bon marché de leur vieille gloire , ne demandaient à leur maître d'un jour, demi-dieu le lendemain, que du pain et les jeux du cirque. Je parvins assez difficilement à me procurer, même à un prix très-élevé , une des voitures légères qui sillonnaient les rues de toute la vitesse de leurs chevaux. J'en arrêtai cependant une, et j'y montai ; mais je n'étais pas encore assis que la voiture était déjà envahie. Le cocher avait essayé pendant quelque temps de lutter contre les efforts des assiégeants; puis, voyant ses coups de poing inutiles, il avait battu en retraite , et j'avais été pris d'assauf. Je fis alors l'inspection de ces terribles ennemis qui m'avaient si impétueusement attaqué. A ma droite était assis un moine, jeune encore , enveloppé dans une robe de laine brune, les pieds nus dans des sandales, le menton fourni d'une épaisse barbe noire

qui descendait sur sa poitrine. J'avais à ma gauche une ravissante jeune fille, une de ces brunes italiennes à l'œil étincelant, folles de plaisirs , la tête nue et des fleurs dans les cheveux. Sur le brancard étaient assis, les jambes pendantes, deux ou trois enfants deuii-uus; l'un d'eux était dans un état complet de nudité. Par derrière, trois iazzavoni en caleçon de loile finissant au genou , se tenant roides et immobiles comme des laquais de grande maison. Le cocher, les rênes dans une main, le fouel dans l'autre, formait la dernière assise de notre pyramide vivante. L'un des lazzaroni se penchait sans cesse à l'oreille de la jeune fille ; je l'entendis l'appeler Rinalda, et lui donner mille détails sur la fête, dans ce patois napolitain qui ressemble à toutes les langues du monde, ou plutôt ne ressemble à aucune, et qui, à coup sûr, n'a pas une parenté bien directe avec la langue italienne, la langue qu'on écrit h Florence, qu'on parle à Rome. Les petits chevaux empanachés et enrubannés s'élançaient sur le pavé, au risque de se rompre le cou ; et , en vérité, j'étais convaincu que, d'une minute à l'autre, toute notre colonie voyageuse, étagée sur ce frêle échafaudage , allait être précipitée sur les dalles, il n'en fut rien , et bientôt nous étions arrivés sur le heu de la fêle. De tous côtés, des danses, des cris, le son métallique des guitares que l'on raclait sans relâche ; partout des boutiques de colliers, dont chacun se garnissait le cou et le chapeau , de petits seaux de bois blanc qu'on emportait suspendus à des branches d'arbre, en souvenir de la fêle ; sous chaque arbre, une fratloria, à chaque pas, une sor-

LETTRES ÉCRITES D'iTAMC. 1 63

ôtttena en plein venl. Des cercles se fonnaienl à droite et à gauche, et au milieu du cercle deux femmes dansaient la tarentelle; l'une d'elles seulement chantait cet air au mouvement pressé, cet air mineur, monotone, qui n'a qu'une reprise, en s'accompagnant de l'inévilable tambour de basque. Tous ces geiis-là buvaient, mangeaient, dansaient, chantaient, hurlaient, comme pris du vertige, dans des flots de poussière et sous un soleil ardent qui tombait d'aplomb sur leurs têtes nues. Le sol semblait enflammé, la poussière même bridait le visage; je repris bientôt la route de Naples.

La rue de Tolède était déserte ; dans ce pays où l'on est assailli par des nuées de mendiants, il n'y avait pas, ce jour-là, un .»>eul mendiant. Les mendiants étaient en voiture, vous saluaient au passage de grands éclats de rire, ne songeaient pas le moins du monde à vous tendre la main , et mangeaient publiquement du macaroni ; les étrangers, ce jour-là, contentaient leur curiosité sans bourse délier. Vous avez peut-être cru, mon ami , sur la foi de je ne sais quels touristes menteurs , qu'on pouvait à toute heure , le long des rues, voir manger les lazzaroni; vous avez cru, en voyant certaines gravures de nos quais , que , tenant le macaroni dans une main, et l'élevant au-dessus de leur tète, ils le faisaient ainsi glisser dans leur bouche, pour la plus grande salislaction de leur estomac d'abord , des curieux ensuite, l'as un mot de vrai dans tout cela, touristes et gras ures ont grossièrement menti. Les lazznroni , il est vrai, font leurs re|)as dans les rues de iNaples , — à Naples, on ne lait guère

autre chose que manger et dormir, — mais ils ne mangent pas de macaroni , et voici pourquoi : ils se sont aperçus que les étrangers s'attroupaient pour leur voir accomplir cette dernière opération ; et ces excellents Napolitains , qui sont bien les plus habiles gens du monde quand il s'agit de se procurer quelques grani, ont voulu prélever un impôt sur la curiosité. Ils se sont tout bonnement enfermés; ils ont mangea huis-clos , en ayant la précaution toutefois de mettre un des leurs à la porte. Alors les curieux qui voulaient voir le spectacle qu'on leur avait promis, ont tiré leur bourse d'assez bonne grâce, et ont payé pour descendre dans le bouge enfumé, comme ils payaient pour entrer à San-Carto.

C'est un étrange peuple que ce peuple de Naples; c'est la plus complète misère et à la fois la plus parfaite insouciance. Quand il a un carlin dans sa poche , le lazzarone est roi de la ville ; il passe fièrement en vous toisant, court aussitôt devant le comptoir d'une pasiicceria, dépense son carlin, puis se couche à terre et se rendort. La digestion faite , il vous poursuivra de ses gémissements et de ses cris plaintifs; vous lui donnerez et il se plaindra de la modicité de l'aumône. Un Anglais, m'a-t-on dit, paria un jour de donner une assez forte somme à un mendiant de Naples et de l'entendre se plaindre de n'en pas obtenir davantage. Un mendiant se présente, l'Anglais lui met un louis dans la main ; le mendiant , sans donner le moindre signe d'élonnement , le poursuit jusqu'au détour de la rue en se lamentant et implorant de nouveau la pitié de Veccettenza.

LETTRES ÉCRITES DITALIE. l65

Le lendemain je traversai Portici, et, m'arrêtant à Résina, je visitai Herculannm (Ercolano). Il reste peu de chose de cette ville surprise par la lave ; d'ailleurs , il s'en faut qu'elle soit entièrement déterrée, tn théâtre assez grand , que l'on parcourt avec des torches , de petits temples , d'étroites chambres ornées de mauvaises fresques , — les plus précieuses ont été transportées au musée des Studj nuovi, — deux rangées de colonnes, quelques pieds de remparts du côté de la mer, voilà tout. J'oubliais une prison où l'on trouva en fouillant un cadavre enchaîné ; les murs de cette prison ont encore la couleur verte que donne l'humidité; le soleil ardent de l'Italie qui les brûle n'a pu encore les réchauffer et leur enlever la froide teinte dont ils s'étaient imprégnés. Vous figurez-vous bien la mort horrible de cet homme dont le squelette se trouva là? Le voyez-vous s'agiter dans sa cage comme une bêle fauve dans une ménagerie qui prend feu ? L'entendez-vous implorer les fuyards avec des sanglots et des cris de rage? mais pas un qui s'arrête, pas un qui se retourne. Cependant le fleuve ardent est au pied de la montagne , il a gagné la ville , les flots s'accumulent : tout est enseveli. Quelle terrible scène que cette lutte inégale entre l'homme et le feu ! Le volcan intervient ici comme le dieu dans la tragédie grecque pour dénouer le drame. La ville d'Herculanum parcourue, je cherchai un guide pour monter au Vésuve. Il est bon de vous dire qu'il y a à Résina un guide dont le nom est presque célèbre ; il s'appelle Pasquale Cordua ; de sorte qu'aujourd'hui, dans ce village , tout If* monde s'appelle ainsi. On

m'avait indiqué sa demeure , je ne pouvais donc pas me tromper. Un homme vint au-devant de moi et s'offrit pour me conduire. Je lui demandai s'il était Pasquale Cordua ; il me répondit qu'il n'y avait que lui de Cordua au monde , et qu'il était bien véritablement l'unique Cordua, Je m'attendais à la réponse ; aussi , avant qu'il eût fini de parler, avais-je repris ma route et frappé à la porte du vrai Pasquale Cordua. Il vint m'ouvrir, et nous voilà gravissant tous les deux à l'Ermitage du Vésuve , situé au pied du cône. Mon guide me racontait chemin faisant les diverses éruptions qui eurent lieu depuis celle qui ensevelit Herculanum etPompéi : — «Voici, monsieur, la lave de 1810. » Et comme nous avancions : « Nous sommes sur la lave de 1832 ; dans quelques minutes nous toucherons à la lave de 1839 ; voyez, monsieur, sa couleur d'un beau noir se détache sur la lave ancienne presque grise aujourd'hui. » On eût dit un naturaliste montrant ses échantillons. Cet homme connaissait l'histoire de son Vésuve par cœur; pas un coin de la montagne qu'il n'eût parcouru ; il savait combien il y avait de plants de vignes , combien il en restait après chaque éruption , dans quelles parties le vin de Lacryma-Christi qu'on y récolle était préférable ; il semblait avoir vécu avec la famille de Diomède dont les cadavres furent découverts dans une cave à Pompéi. Arrivé à l'Ermitage, où l'on voit des pâtissiers, des rôtisseurs, des marchands de vins, tout, excepté un ermite, je retrouvai mes iazzaroni, ràcleurs de guitare , danseurs et chanteurs de la veille ; ils s'étaient transportés au Vésuve , et la fête conti-

nuait. A quelques pas de là , sur un cap de verdure, s'élevant au milieu de celle ruer noire el immobile, s'avançait à pas lenls une procession , le prêtre en avant. Les bannières pailletées flotiaient sur les lêtes, les habits sacerdotaux reluisaient au soleil, des jeunes filles couvertes de longs voiles blancs étaient agenouillées sur la lave; le prêtre , debout , bénissait à haute voix le Vésuve. II y avait quelque chose de solennel dans cette bénédiction donnée au volcan qui laissait échapper une fumée blanche en ce moment ; je ne l)ouvais détacher mes yeux de ce petit groupe, pressé sur l'étroit rocher et suspendu sur le noir abîme. Le cratère était rempli d'une épaisse fumée exhalant une forte odeur de soufre, on eût dit une immense chaudière en ébullition. Il me fut impossible d'y descendre et de voir les deux petits cratères qui existent aujourd'hui; les semelles de mes souliers étaient déjà brûlées, et la canne sur la(iuelle je m'appuyais commençait à s'enflammer. J'appris bientôt de plusieurs bouches une scène tragique qui venait d'avoir lieu. Une certaine confusion régnait encore parmi la foule, mais clic ne larda pas à cesser , et chacun reprit sa place à table comme avant. Voici pourtant ce qui s'était passé, fait bien simple, bien trivial, bien ordinaire en Italie, et qui se représente plusieurs fois dans chaque fête. Un homme du peuple avait jeté son bras autour de la taille d'une jeune fille, que l'on me montra et que je reconnus aussitôt pour Rinaùla , la brune et vive ItaUennc qui s'en allait gaiement la veille à la fête. Il l'entraînait au milieu d'Un groupe pour danser avec elle la tarentelle, quand un iaizarone, lui saisissant

168 KSSVIS LITTÉK AIRES.

le bras, lui avjiii oiclomié de laisser cette fille. Le premier avait répondu par un éclat de rire. — Bir~ hante! tu ne veux pas laisser cette fille? avait repris le mendiant , les dents serrées et pâle de colère. — Elle dansera avec moi ; Domenico, tu es ivre. — Per Cristo ! s'était écrié celui qu'on appelait Domenico Belfiore ; puis il avait fait deux pas en arrière , avait tiré son couteau, et, prompt coinme l'éclair, en avait enfoncé la lame dans la gorge de son ennemi. Le joyeux danseur, étendu par terre , baigné dans son sang, ne donnait plus que de faibles signes de vie. Un enfant de huit ans environ, penché sur lui , s'enfonçait les ongles dans la chair et se frappait la tête du poing ; il était muet et désespéré : c'était son fils. Le meurtrier avait disparu. Quand la victime eut rendu le dernier soupir, l'enfant se leva sans proférer une parole et disparut à son tour. Les carabiniers royaux ( carabiniet'i reatl ) arrivèrent alors et firent emporter le cadavre. Tout fut dit , on n'y songea plus. Avant de redescendre à Porlici, je me retournai pour jeter un dernier regard sur la fête, j'aperçus la petite Rinalda qui dansait.

Au portrait qu'on me fit de Domenico , je ne doutai pas que ce ne fût celui qui la veille , dans la voiture, parlait à Rinalda.

Si vous voulez , mon ami , nous allons maintenant rentrer dans Naples , et nous irons saluer Virgile qui dort sur le sommet du Fausitippe. Pétrarque et M. Casimir Delavigne ont planté deux lauriers sur la tombe du poète; aujourd'hui les deux lauriers sont morts , mais en revanche il y croît beaucoup de

LETTRES Écrites ditalie. 169

ronces et d'orties. Ce tombeau de Virgile, qui n'a pas gardé fidèlement le précieux dépôt qui lui avait été confié, est une masse presque informe de maçonnerie , une petite chambre voûtée dans laquelle le jour pénètre par l'étroite porte. Il est situé au beau milieu d'un jardin potager et environné des tombes de plusieurs voyageurs anglais, jaloux de dormir côte à côte avec l'ami d'Horace et d'Octave. Si vous allez jamais à Ferrare , vous verrez aussi sur la façade de la prison du Tasse , autour du nom de Byron , gravé en grosses lettres, une muliiiude de noms inconims. Ces gens-là ne savent donc pas qu'il y a certains lieux vénérés, certaines murailles consacrées , où les grands poètes ont seuls le droit de dormir ou de tracer leur nom ? Il y a peu d'endroits au monde d'où l'on jouisse d'une plus belle vue : à droite , le golfe de Baies éiiucelant au soleil , étalant ses ruines romaines, son temple rose de Vénus qui s'avance dans la mer ; à gauche , jSaples qui s'étend eu demi-cercle ; Portici, le faubourg de la cité amoureuse et folle; le Vésuve au-dessus, élevant dans le ciel son cône tronqué; plus loin Castellamare et Sorrentc, — >1. de Lamartine a écrit une divine élégie à propos d'une pierre sans nom sous une haie de Sorrtnte: — en face, Ca/)iin\ec sa grotte d'azur, Tune des plus singulières merveilles de ce pays rempli de merveilles. On a appelé ce lieu « (a belle vue de Virpilen. On y a construit un banc de pierre sur lequel on a gravé quatre mauvais vers que je ne vous écrirai certainement pas.

Passons sous la voûte du Pausilippe, chef-d'œuvre

anonyme qu'envieraient les ingénieurs du tunnel sous la Tamise; traversons Pouzzoie, qui renferme le beau temple ruiné de Sérapis et les restes de l'immense pont de Catiguta , et parcourons le golfe de Baies jusqu'au cap Misène. Pour faire cette promenade, il faut tenir à la main le poème de Virgile; comme pour aller à Tivoli , il faut se faire accompagner par Horace ; par Cicéron , pour monter à Frascati ; par Catulle, pour parcourir le lac de Garda. Voici d'abord le vieux palais de César, puis le lac Àverne, terminé d'un côté par un temple d'Apollon, de l'autre par l'antre profond et noir de la Sibylle; enfin le lac Fusaro , c'est-à-dire l'Achéron ; plus loin , les temples de Diane , de iMercure et de Vénus; ruines croulantes , mais ornées çà et là de magnifiques bas-reliefs , de morceaux de marbre précieux dont le nombre diminue chaque jour. Entre le lac Fusaro et le lac de Marc Morto s'étendent les Champs-Elysées. Il n'y a que quelques pas de là jusqu'à Bauti, ou Néron fit périr sa mère, oti l'on aperçoit encore dans les flots les ruines d'un vaste bassin destiné à garder des murènes , où l'on descend dans une piscine merveilleusement construite, réservoir pour l'eau de la flotte romaine. Le cap Misène ferme le golfe; le cap Misène, rocher escarpé sur lequel Joackim Murai a construit une citadelle et dont la rêveuse Corinne s'est fait un piédestal qui gardera éternellement son nom. Avant une heure nous aborderons à Ischia et à Procida, deux îles de fleurs et de verdure s'élevanl sur l'azur de la mer. Prorida., la plus petite des deux, est une colonie grecque, où les

LETTRES ECRITES d'iTALIE. 171

femmes portent encorde costume de la contrée quittée par leurs ancêtres : leur robe de soie brune est bordée en bas d'un large ruban de velours cramoisi ; une seconde robe de dessus , le plus ordinairement verte , est brodée d'or sur les revers des manches el sur Ls épaules; le gilet, brodé d'or aussi, laisse apercevoir un fichu de soie. Les femmes portent les coins de leur tablier retournés en dessous, les jeunes filles les laissent tomber. Rien de plus gracieux que la chaussure ; figurez-vous des pantoufles dont la semelle serait en bois ciselé et peint de diverses couleurs , qui seraient recouvertes d'une étoffe parsemée de paillettes d'argent et garnies de franges d'or. Quant à la coiffure , elle est assurément venue d'Espagne ; c'est un fichu de soie noué négligemment sur le devant de la tête, et tombant par derrière en manière de résille. Cette petite île de Procida semble un véritable paradis , elle est calme , heureuse ; la misère n'y est pas nue et effrontée comme dans le pays qui l'entoure; elle a un port bien fermé, envoie chaque matin ses bricks porter des marchandises au loin , et je ne sais plus quel roi de tapies , l'apercevant un matin de son balcon royal de Port ici , n'eut rien de plus pressé que de s'y faire construire un château.

Ainsi de Naples à Procida et le long du golfe de Baies, toute l'antiquité grecque et romaine respire et semble se mouvoir encore. On marche en plein paganisme. Césars et Dieux de marbre, temples et palais de porphyre et d'albâtre oriental encombrent la route de leurs débris. Sous ce ciel ardent qui donne le vertige, au milieu de cette nature accablante, on

comprend les molles croyances, les mœurs faciles; on se trouve tout à coup initié à l'histoire de ces étranges voluptés, qui, racontéesdans les livres, nous semblent monstrueuses à nous autres hommes du Nord. On comprend qu'une fois la république roujaine tuée par Octave , comme plus tard la république de Florence devait être tuée par les ÎMédicis, les patriciens, les heureux , les riches de Rome , aient quitté leur campagne envahie déjà par la mai' aria, et soient arrivés en foule h Baies. Brutus s'était ouvert le sein en jetant à la face du ciel un horrible blasphème : il n'y avait plus un citoyen , mais mille courtisans empressés de jouir. On avait nié la vertu , on nia aussi la liberté. Alors commença une longue époque de crimes, de débauches effrénées, de turpitudes presque fabuleuses, de cruautés raffinées, se passant en plein jour, au milieu de tous, des enfants mômes, le plus souvent malheureuses victimes, sur les places , devant tous les yeux. Néron , qui est la personnification de la décadence romaine , Néron dont le nom est populaire par toute l'Italie, avait son palais à Bauli ; Tibère rêvait des débauches impossibles dans son île de Capri. On se fait un jeu de la vie de l'homme, on contemple l'agonie , appuyé sur le coude, en s'enivrant de vin de (Chypre; on construit des cirques partout, on accomplit de honteux mystères sur l'autel du temple des dieux; enfin, quand toutes ces merveilles de l'art, ces maisons, ces édifices sacrés, se sont bien abreuvés de larmes et de sang , se sont bien imprégnés de vices, des barbares, perdus à l'une des extrémités du monde connu , comme une nuée ven-

LETTRES ECHITES DITALIL. l73

geresse dans un coin de l'horizon, accourent et purifient en détruisant. f;e n'ciail pas trop du fer et du feu pour enlever tant d'impuretés ! C'est au milieu de ces ruines splcndides en quelques endroits, qui expliquent un éblouissant passé , que le peuple de Naples s'est installé avec ses haillons; il a construit des barricades autour de ces pierms, et il les montre en tendant la main , et il n'a pas d'autre industrie , pas d'autre moyen d'existence. A entendre ces malheureux demi-nus, custodes aiïamés, vous racontant tant bien que mal toutes ces choses, on dirait des valets sans place qui vivent en montrant la défroque usée de leur maître. On rencontre de temps à autre, au bord du golfe, des laboureurs qui ensemencent leur champ et le creusent, mais c'est rare. Et, en effet , à quoi bon tant de peines, puisque demain Yaria caltiva s'étendra sur ce champ et empêchera la récolte. Varia cattivaesl la divinité malfaisante qui habile les plaines incultes de l'Italie ; elle sort à jour fixe des marais Ponlins. traîne son linceul sur les caiTipagnes, ferme les portes à son passage et tue les imprudents qui s'attardent en chemin. Vous vous couchez fatigué sur ce gazon pour dormir une heure : c'est fini , vous ne vous réveillerez pas : vous êtes mort. Le sol a été trop long-temps abandonné aux esclaves, il n'y a que la sueur de deu\ bras libres t|ui le féconde.

On parle beaucoup de colonisation ; chaque jour on s'en va au hasard chercher des rivages incoimus, on repousse avec danger les sauvages dans leurs forêts, on vent des leripsà nililvcr: pourquoi If^allpr

chercher si loin quand elles sont tout près ? La moitié de l'Italie se meurt faute de bras , la moitié de l'Italie est un désert. Le roi de Naples actuel, c'est une justice à lui rendre, s'est bien occupé de repeupler une partie de son royaume , il a tenié le dessèchement de plusieurs marais; mais il y a encore loin de ces généreux essais, souvent interrompus , à l'énergie des remèdes qu'il faudrait employer. Et ne croyez pas qu'il faille chercher dans le caractère du peuple napolitain l'explication de cet étal de choses; il est engourdi aujourd'hui et dévoré par la fièvre, cela est vrai; mais n'en doutons pas, un jour il se réveillera, et sa vigueur lui reviendra une fois la fièvre coupée.

Pour connaître l'antiquité , ses mœurs et sa vie intérieure, il suffit d'entrer à Pompéï et de parcourir la ville muette. Ce livre de pierre en dit plus que tous les savants ensemble. Pompéï ne fut pas aussi profondément enfouie sous la lave qu'Herculanum , aussi présente-t-elle un ensemble bien plus complet. Tout est là , rien n'y manque : les rues , les fontaines, les petites boutiques des marchands, les dalles que les roues des chars sillonnaient de profondes ornières, les temples des dieux , le forum, les maisons des particuliers , entières encore comme au Jour où elles furent ensevelies , les fresques de la salle à manger, les fresques au fond de l'alcôve , le Salut bienveillant sur le seuil de la porte, le théâtre, l'école où les pédagogues instruisaient les enfants , et , à deux pas de là , car celle société corrompue avait oublié rhonnètelé et la pudeur, la maison de prosti-

LETTRES ÉCRITES D ITAME. 175

tutioii avec son enseigne honteuse ciselée eu marbre et sa grossière devise. Le Musée de Napies est enrichi d'un grand nombre de statues , de fresques , de mosaïques trouvées à Herculanum et à Pompéï; la plupart sont parfaites d'exécution ; je veux en citer quelques-unes : — mosaïques représentant des vendeurs de masques et des musiciens. — Un Combat de coqs , le perdant pleure. Beaucoup de finesse dans les contours , de la grâce dans les draperies. — La statue de Manda Scantitla , la robe est en albâtre oriental. — La statue équestre de Baibus; les jambes du cheval sont admirablement étudiées. — Bas-reliefs représentant plusieurs attelages de bœufs; le joug est attaché comme il l'est encore aujourd'hui dans toute rilalie. — Autre bas-relief représentant un intérieur de cuisine : on dirait un tableau de l'École flamande, de Teniers par exemple , taillé dans le marbre. Rien de plus curieux que le musée secret pour l'histoire de l'art et surtout des mœurs. Les sculptures qui le composent sont admirables; mais notre langue, Dieu merci , se refuse à raconter les sujets qu'elles représentent.

J'allais quitter Pompéi quand je fus attiré vers le théâtre par le son lointain d'une guitare. Dans l'une des galeries voûtées et circulaires , un pauvre diable déguenillé dansait l'éternelle tarentelle devant cinq ou six Anglais, immobiles et les mains dans les poches. Le danseur était un petit honmie maigre, à l'œil vif; il tournait, agitait ses jambes avec frénésie , se courbait, cherchait des poses extravagantes, frappait .sur sa mauvaise guitare et semblait dans le délire. Les

mouvements saccadés du danseur contrastaient singulièrement avec la froide impassibilité des spectateurs. Quel fut mon étonnement en reconnaissant Domenico Belfiorel Tout à coup, trois soldats s'avancèrent vers lui et l'arrêtèrent. Il ne fit aucune résistance et nous tendit sa main décharnée, où chacun de nous laissa tomber son aumône. Eu sortant du théâtre , j'aperçus derrière un tronçon de colonne brisée l'enfant dont Domenico , la veille, avait tué le père. Domenico l'aperçut conmie moi et laissa retomber sa tête sur sa poitrine, san^ qu'une seule parole de colère s'échappât de sa boukhe. On l'emmena.

Le soir, les lazzaroni avaient repris possession de la strada di Toiedo, et avaient envahi le petit théàlre de San-C a rUno, le théâtre national de Naples, dont le parterre ressemble prodigieusement à une cave où on aurait aligné des bancs. Le théâtre de San-Carlino avait placardé sur sa porte , ce jourlà, une affiche ainsi conçue : « Jllcfjrissim.a rap- » 'présent atÀone, scritta net vago dialetto napo- » titano ; destinata a dîverttre it publico; ha » per titoio : lo Rltuorno da ia Scafata, con » Puicinetta.» Les applaudissements frénétiques des assistants couvraient la voix des acteurs.

Et puisque me voilà à la porte du théâtre San- Cartino et que la foule des lazzaroni m'empêche d'entrer, je veux vous dire quelque chose des théâtres en Italie. Au temps de Louis XIIF, la littérature italienne, traversant les monts, avait fait invasion dans notre langue. Avec ses métaphores de mauvais goùi,

LETTRES Écrites d'italik. 177

son verbiage sentimental , elle avait presfiuc fait oublier le style si franc de Montaigne; aujourd'lini le contraire a lieu , l'influence fiançaise se fait sentir puissamment en Italie. Il y a bientôt un demi-siècle, nos pères lui imposaient avec le sabre nos coutumes et nos lois, nous lui imposons maintenant nos livres. A l'exception de trois ou quatre poètes ou penseurs qui s'efforcent d'attirer encore l'attention publique , on ne crée plus en Italie, on traduit ; les librairies de la rue de Tolède sont encombrées de romans français expédiés par la Belgique, ce grand atelier de contrefaçon ; nos goûts, nos usages, nos manières de dire sont devenus de mode , il est de bon ton de les suivre et de faire plier sous ce joug, volontairement accepté, les vieilles habitudes du pays. De là un mélange de façons françaises et italiennes qui ne laisse pas que d'avoir son originalité et son côté plaisant, (.^est surfout dans la littérature dramatique que nous avons exercé notre empire ; il suffirait pour le prouver de citer les titres des pièces représentées dernièrement sur les principaux théâtres. A Gènes, il y a deux mois, on jouait te Démon de In Nuit, de iM. .Scribe; à Rome, sons le titre de Rotla e Michel- Angelo, le Cliefd' œuvre inconnu, de M. Lafont ; et à Naples, l'autre jour, au théâtre Florentini , ta Scuola de Vecchi, del sig. Casimiro Defavigne. Point d'essais sérieux , d'œuvre originale fortement travaillée ; les mélodrames du théâtre Malibran, à Venisp, ou Alibertl à Rome; au théâtre de la place Santa-Maria Novelta à Florence, les lay.zis di Stenlaveilo qui échange sa veste ornée d'un

soleil en papier doré contre un costume d'avocat , d'apothicaire ou de fashionable; les joyeuses improvisations de San-Cariino, étincelantes de verve et de lines railleries quelquefois, et dans lesquelles Pulcineila et Paiigrazio se disputent la faveur populaire, voilà tout. Il y a une troupe cependant qui joue les tragédies d'Alfieri. Elle arrive de Florence, où elle a représenté VOreste; entre à Rome, où elle représente YOreste à peu près pendant toute la saison , et, vers la fin du printemps, plie bagage et s'en va représenter Oreste dans toute la Romagne, à Pesaro, à Rimini, à Forli et à Faënza. Quels acteurs ! et quelle étrange façon de réciter les vers du grand poète ! Goldoni n'est guère plus heureux qu'Alfieri, et le spirituel auteur de i'^jo nef imbavazzo a dû maudire plus d'une fois les interprèles que le sort lui donnait auprès du public. La tragédie est donc à peu près morte en Italie ; il ne faut y chercher que le mélodrame emprunté aux annales du pays concernant les brigands des Abruzzes ou de la Dalmatie, selon que la représentation a lieu à iSaplesou à Venise; il ne faut y chercher que des farces populaires, divertissement chéri des Italiens (ce sont les atellancs d'autrefois), et au milieu desquelles se glissent quelquefois, à la dérobée, les jolies comédies de Nota. Je n'ai voulu citer ici ([ue des théâtres populaires et non des théâtres lyriques comme Argtntina, Sun-Carlo, iaFenice, ia Pergola, visités seuls par les classes plus élevées de la société. Gomme théâtre populaire , je ne veux pas oublier de vous parler d'une salle très-noire et très-étroite où l'on donne deux représentations par

LETTRES KtUITLS DITALli;. 170

soirée, dont le répertoire est fort amnsaiii dinis .sa naïveté el dont les acteurs sont bien les nicillcur.s(|iii soient dans toute l'Italie; ces acteurs sont tout bonnement en bois. C'est à Rome, sur les planches du petit théâtre Fiano ai Corso , qu'ils gesticulent et bondissent, à la grande joie des désœuvrés du Caf}h Nuovo. Une de ces petites pièces, surtout, attire la foule; elle est intitulée : U n F iglio in dote, ovvero ie tre spose ; cou Cassandro , amante appassionato. Trastévérins au chapeau pointu , bourgeois du Corso, brunes Krascatanes, venues dans la matinée à Rome pour gagner quelque indulgence en baisant le pied du prince des apôtres à Saint-Pierre, tout cela se presse sur les banquettes usées, derrière les quatre musiciens de l'orchestre , et tout cela rit aux fougueuses déclarations du bonhomme Cassandre, amante appassionato.

Comme je vous l'ai dit, les brigands ont envahi les théâtres de Naples, mais cela n'empêche pas qu'en sortant de la ville on ne les rencontre sur la route. En dépit des gendarmes que le gouvernement entretient jusqu'à Terracine, les brigands exercent leur état sans courir trop de chances fâcheuses. Il y a même un moyen à peu près infaillible pour être arrêté par eux. Il suffit de faire asseoir un carabinier bien armé sur le siège de la voiture. A la vue des brigands, le carabinier s'enfuit à toutes jambes et va se cacher à cent cinquante pas derrière un buisson. Cela fait, les brigands ouvrent les malles, étalent sur la route les objets qu'elles renferment , s'emparent de l'argent et vous souhaitent un bon voyage, vous laissant

180 ESSAIS LITTERAIKES.

le soin de refaire vos paquets. Ces messieurs, du reste, ne sont pas très-exigeants, et des personnes dignes de foi, tombées entre leurs mains, m'ont assuré que, sauf la contribution un peu forte qu'ils lèvent, il n'y a pas entre eux et les douaniers une différence assez tranchée pour qu'on puisse savoir si c'est décidément avec les premiers ou avec les seconds que la lutte s'engage.

Quittons, s'il vous plaît, lastrada di Toledo qui exhale un honnête parfum de cuisine; quittons la rue bruyante où tout le peuple de Naples passe et repasse vingt fois le jour, laissons les boutiques tapissées de casseroles qui font reluire au soleil leur ventre de cuivre, pendant que les ta zzaro7ii dorment h lète appuyée contre le bureau roulant des changeurs de monnaies. Jetons un dernier regard sur ces nombreuses et terribles fresques, où le pinceau de quelque peintre écolier a multiplié les damnés se tordant dans les flammes du purgatoire, et continuons notre voyage sur la voie romaine qui traverse les marais Ponlins. Nous voici arrivés à Capoue , ce soir nous serons au môle de Gaëte ; demain, nous entrerons dans les Etals de l'Église. Quel magnifique paysage! quelle sauvage grandeur ! Tout à l'heure, c'était la nier bleue, infinie, sillonnée de blanches voiles, la mer qui paraissait par moments en feu et dont les vagues venaient mourir sur le rivage bordé d'orangrrs ; maintenant ce sont des montagnes hautes , escarpées, se prolongea.it jusqu'à l'horizon. Des troupes de chevaux sauvages errent en liberté dans l'étroite vallée. Là-bas , auprès de ce pont ruiné, c'est une femme de Carigliano qui relève son jupon rouge pour traverser le

LETiUES ÉCIUTES d'iTALIE. 181

ruisseau ; plus loin, sur les pentes des montagnes, ce sont des bœufs blancs qui reviennent du travail. Voici des moissonneurs , courbés sous les gerbes , le char vide encore avec son image de la madone ; voici un paysan qui pèse sur la corne de son buffle rétif pour l'arrêter. Ce paysan, aux jambes nues, représente assez bien le peuple de la campagne romaine, aimant à montrer sa force , fier , sous ses haillons , de la vigueur de son bras , de ses reins fermes et cambrés , et conservant dans ses moindres actes une attitude théâtrale. Il est bien le fils de ce terrain volcanique, de cette Sabine ardente, dont les lignes sont sévères, où la végétation est prodigieuse. Et par delà les montagnes, derrière les groupes de pins en parasol, plus loin que les marais où passe un Romain à cheval , rassemblant et poussant devant lui un troupeau de moutons, la lance en arrêt comme un chevalier d'autrefois , on croirait entendre monter dans l'air la rumeur presque éteinte aujourd'hui de la ville éternelle ! Ensemble harmonieux, nature ardente, misérable et superbe, qu'il faut laisser peindre à iialvator Rosa!

En jetant les yeux sur une carte, on se demande avec étonnement d'où vient la solitude qui environne la capitale religieuse du monde , ce centre tout puissant au moyen âge? Pourquoi ce rude anathème a-l-il été prononcé? Ce sol est-il donc envahi pour toujours par la fièvre? Et le mal est-il sans remède? Le dôme de Saint-Pierre se voit de loin, dominant comme un vaisseau gigantesque la mer houleuse des collines cl des vallées, ces terrains superposés , remués depuis

des siècles par des feux secrets. Le dôme de Michel- Ange est un mont superbe dont la tête étincelle. Autour de lui, la ville enfermée dans ses remparts troués en plusieurs endroits ; après , le désert ! Jusqu'au mont Cimiuo , qui ferme d'un côté la campagne , il n'y a rien, rien que l'étang pestilentiel de Macarèse, le lac de Bracciano et le mont dépouillé du Soracte. Les bords de la mer sont désolés ; il n'y a guère que Nettuno qui ait conservé un peu de vie. Viennent ensuite les Marais- Pontins, royaumes de la mai' aria et de la mort. Si l'on remonte, en retournant le Gacume et traversant la double chaîne des monts Lepini, on arrive aux montagnes de la Sabine, rencontrant seulement de distance en distance quelques villages où toutes les civilisations victorieuses ont marqué leur passage. Il y avait là des peuples courageux et fiers qui luttèrent contre Rome naissante; aujourd'hui vous n'y trouverez que des malades ou les débris des bandes des Barbone , des Corambono et des Dieci-Nove.

Cependant, au milieu du désert, à peu près au centre , à quelques lieues de Rome , s'élève un mont éclatant , couvert de petiies villes aux noms harmonieux , de lacs limpides oij les ruisseaux des collines versent leurs eaux et les bois leur ombre, où le chevreuil craintif descend à midi : c'est le mont Albane. Le voiturier dételle ses chevaux et les fait boire dans un cercueil romain , dont l'inscription n'est pas encore entièrement effacée , et qui sert de réservoir. La petite ville de l'Arricia est au-dessus de votre tête ; Une croix est tracée en rouge sur les portes de toutes

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 183

les maisons, avec celte inscription autour : VI va il sanguc di Gesà Cristo. Albano traversé, le désert recommence , désert peuplé d'aqueducs qui le parcourent à pas de géants , de tombeaux dégradés , de pyramides tronquées et dont les pierres tombent dans le silence. La grande voie romaine se déroule brûlante sous vos pieds. Rome est là-bas, vous l'apercevez déjà.

IL MOSAICISTA.

Siqnori, una piceota etemosina, per famor di Dio! per ta Maria santissima ! signorei?enedetto,povcro cieco! telles étaient, mon ami, les phrases entrecoupées de gestes expressifs que deux ou trois groupes de mendiants nous adressaient d'un ton nasillard , en montrant les haillons qui les couvraient. Nous venions de Naples, et suivions l'ancienne voie Appienne ; quelques minutes après la voiture s'arrêtait à la porte , nous étions dans Rome, La misère, hôtesse déguenillée, nous accueillait à l'entrée. Ce nom de Rome , ce nom qui a été la terreur et le symbole! de l'affranchissement du monde, qui, porté jusqu'aux extrémités du monde connu, voulait dire gloire, force, vertu, éveille dans l'âme tant de souvenirs impérissables, que l'on pose le pied pour la première fois avec émotion sur le pavé de la ville éternelle. Après un temps d'arrêt assez prolongé , pendant lequel nos passe-ports furent tournés et retournés en tous sens, et qui permit aux promeneurs oisifs du quartier de nous examiner de la tête aux pieds , un soldat chargea son fusil sur son épaule, et nous conduisit à

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 185

la douane située au milieu de la ville. La douane a construit ses magasins et dressé ses comptoirs dans le temple de l'empereur Antonin , dont le large portique, d'une puissante architecture, est orné de colonnes cannelées. Voilà une humiliation gratuite qu'on aurait bien pu épargner à ce pauvre empereur, en mémoire de cette épithèle de -pieux que la postérité accola à son nom. Je vous demande un peu , à quoi sert la vertu ? Les Romains de nos jours se sont rendus coupables de plusieurs profanations de la sorte envers les Romains d'autrefois: on a changé le mausolée d'Auguste en un théâtre où, de temps à autre, on donne des combats d'animaux ; les cendres du premier chef de l'empire sont là, il faut en convenir, en assez mauvaise compagnie. Quant au palais des Césars, ce palais qui était une merveille et une cité dans la cité , on en a fait un grenier à fourrages. Un jour que j'avais visité les thermes de Titus, j'y entrai par hasard; un cheval efflanqué, qui venait de traîner une charrette pesamment chargée de foin , succombait en ce moment à la fatigue et à l'ardeur du soleil ; quatre robustes Trastévérins , à la figure sérieuse et au chapeau pointu surmonté d'une plume de coq , traînaient le cadavre dehors par les pieds, (l'était peut-être la place où les prétoriens avaient massacré un empereur. — Les deux formalités de l'enregistrement du passe-port et de la visite des malles terminées, et la bonne-main donnée au soldat ((ui vous a fait traverser la ville comme un prisonnier de guerre, vous êtes libre de courir les rues de Rome et d'aller vous loger où bon vous semble.

La fête du Corpus Domini et celle de saint Pierre, qui devaient avoir bientôt lieu , avaient attiré un grand concours d'étrangers; les hôtels de la place d'Espagne regorgeaient de monde. J'avais encore quelques jours à attendre ; je les employai à visiter les curiosités et les monuments les plus vantés, dont vous trouverez la description savante et détaillée dans le premier guide du voyageur qui vous tombera sous la main. Je ne vous dirai donc rien du Colosseo et des trois colonnes branlantes du temple de Jupiter-Stator; non plus que de l'arc de Constantin; tant de gens vous en ont parlé ! vous connaissez sans doute tout cela, et vous iriez, sans vous tromper, d'une ruine à l'autre ruine, comme pourrait le faire un vénérable orfèvre de la rue du Corso. Je veux seulement vous dire l'aspect général de cette ville, dont la vie semble s'être retirée ; ville aux coutumes vieillies, qui déploie aux jours de fêle un luxe étrange et suranné , qui , au milieu de son désert envahi par la peste, avec ses aqueducs, ses tombeaux gigantesques, ses colonnes aux glorieuses spirales, ses temples, dont on a chassé les dieux pour y mettre d'autres dieux, tout ce cortège funéraire est encore la capitale du monde chrétien. Il y a à Rome une hauteur qui a été formée, s'il faut en croire les chroniqueurs, avec les débris des vases de terre qui se cassaient dans la cité : ce monticule pourrait, au besoin , servir à représenter symboliquement la cité enlière. Remuez le sol, interrogez les mœurs, fouillez les lois , vous ne trouvez partout que des débris; débris de croyances et de civilisations successives, superposées les unes aux au-

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 187

très, comme ces couches d'argile qu'un déchirement du sol met à nu , un Monte Tcslaccio enfin.

Quand on jette les yeux sur la France et sur l'Italie , sur ces deux royaumes unis plusieurs fois par la conquête et mieux encore par le cœur, on s'étonne des différences qui existent entre eux. Chez nous, la discussion Hbre et journalière des affaires politiques; là-bas , un silence absolu sur les hommes qui gouvernent et sur leurs actions; d'un côté des montagnes, une effrayante activité; de l'autre, une éternelle rêverie ; ici , l'élan impétueux , les tentatives hardies des arts , de la littérature et de l'industrie , cherchant de nouvelles voies, sondant les anciens mystères ; là , une confiance aveugle dans le passé , la contemplation enthousiaste , mais bien souvent stérile , des œuvres des maîtres. C'est surtout à Rome que le caractère de l'Italie moderne se montre à découvert; Rome , c'est l'immobilité personnifiée; les habitudes ont peu changé; les siècles, qui d'ordinaire effacent si bien à leur passage les traces de leurs devanciers , n'ont, à bien considérer, opéré aucune transformation réelle dans le peuple, et les Trastévérins, qui habitent autour del'église de Sainte- Marie aux naïves mosaïques, ont gardé, sur leur front et dans leur cœur, la beauté mâle cl les passions de leurs pères.

Sur le mont Pincio s'élève la villa Médicis, la villa française , qui a Rome entière sous ses pieds ; la Rome du pape d'un côté du fleuve , la Rome des Césars de l'autre : le Tibre, un ruisseau d'eau sale de quelques pieds de profondeur, les sépare. Aujour-

d'hui César a traversé le ruisseau et s'appelle Grégoire XVI , les pères du sénat sont les porporati. De la place du Peuple , et mieux du Peuplier, comme le prétend Ch. de Brosses , ce touriste rieur, savant comme un bénédictin et spirituel comme Voltaire , partent les trois grandes rues di Ripctta, del Bai)uino ei del Corso. Ne vous étonnez pas du silence profond qui règne dans cette dernière rue , la plus agitée de la ville ; comme il n'est encore que dix-huit heures (deux heures après midi), tout le monde dort, à l'exception de ces trois ou quatre Français que vous voyez là-bas et qui s'en reviennent de visiter le Forum. Dans une heure on s'éveillera pour dîner; puis deux cents voitures , parmi lesquelles vous reconnaîtrez facilement celles des cardinaux , sortiront de toutes les portes, prendront la fde dans le Corso, s'arrêtant çà et là devant quelque Bottega , tourneront autour de l'obélisque de Sixte-Quint et rentreront dans le palais d'où elles sont sorties , pour conduire bientôt après leurs maîtres aux théâtres d'Apollon ou d'Argentina. A l'extrémité du Corso, sur la place de Venise , habitent les deux véritables rois de Rome, les deux rois de fait : l'ambassadeur d'Autriche et le banquier Torlonia. Les deux palais sont face à face, et l'aspect de chacun suflirait pour faire connaître le personnage qui l'habite. Le palais de Venise est une forteresse sombre et crénelée , assez vaste pour loger une armée, et qui enferme entre ses quatre murs un petit jardin et une église. Los salles désertes et froides sont tapissées de fresques représentant les principales villes tributaires jadis de la se-

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 189

rénissime république ; anachronisme d'orgueil ! araèrc Ironie du destin ! Le palais de ïorlonia sourit , au contraire, comme une jeune fille d'Albano un jour de fête ; ses pierres de taille sont blanches et ciselées, les fresques brillantes de fraîcheur s'épanouissent dans les cours , les portes de bois précieux sont chargées d'armoiries de bronze , les plafonds sont dorés , et sur l'un d'eux , M. Camuccini , le dernier représentant de la peinture italienne , a peint le Banquet (les Dieux. A l'extérieur comme à l'intérieur, c'est un luxe à éclipser les somptuosités sur le retour du palais Doria, qui ne peut lui opposer que ses grandes glaces vénitiennes et sa façade du Barromini. Il n'y a pas loin du palais ïorlonia au Campo Vaccino , le vieux Forum romain , encombré de charrettes et de bœufs sous le joug. Nous allons suivre, mon ami , sur le pavé triomphal en pente , ce capucin qui s'en va à deux pas de là embrasser la croix de bois rouge plantée au milieu du Colisée, et gagner ainsi cent cinquante-cinq jours d'indulgence. Cette croix de bois est sainte, c'est la croix du sang et de la liberté : il n'était pas besoin ([u'on y attachât un écriteau et la promesse d'une indulgence pour qu'on vînt la baiser à genoux. Un peuple de sublimes entêtés est mort là pour la régénération du monde ; ils plaidèrent éloquemment sous le fer des bourreaux ; quand ils furent morts , on s'aperçut qu'ils avaient gagné leur cause. En face de nous , le soleil fait élinceler le dôme de Saint-Pierre et les longues arcades du Vatican , vaste palais qui s'étend comme un colosse au milieu des masures qui l'en-

tourent; Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran font admirer leur majestueuse architecture ; des obélisques nombreux dressent dans les airs leur granit rose chargé de signes mystérieux ; des murailles fortifiées de tous côtés , des villas superbes sur les hauteurs; les deux chevaux de la place àe Monte Cavalfo, qu'une inscription menteuse attribue à Phidias, et auxquels l'artiste grec n'a pas donné le moindre coup de ciseau ; des aqueducs comme de longs serpents déroulent leurs anneaux de pierre à travers la campagne en friche ; de sévères églises touchent les fontaines somptueuses San-Pietro-in- Montorio et VAcqua Paota ; des couvents s'élèvent à côté des temples païens , et se logent souvent dans les flancs de ces temples eux-mêmes , sans en déranger en rien la symétrie. Michel-Ange , le magnifique maçon , a fait plusieurs prodiges de ce genre. Ainsi, d'un seul regard, on embrasse le présent et le passé ; les changements des lieux et les édifices expliquent le travail des siècles et la marche de l'humanité.

Rome est la ville des grandes tristesses et des sérieuses méditations ; je ne sais quelle fatigue de mouvement s'empare de vous, quel besoin de repos se fait sentir ; c'est l'ombre fatale de cet arbre du nouveau monde qui engourdit. On éprouve un mélancolique plaisir à se promener dans ces solitudes peujilées de souvenirs ; mais il ne faut pas y rêver trop long-temps , car on irait frapper à la fin de la journée à la porte d'un couvent et on n'en sortirait plus. 11 faut se lever et s'enfuir du côté de la place d'Es-

pagne ; la vie et le mouvement se sont réfugiés autour delà fontaine de la Darcaccia. Après le Corso , la via CondoUi est la plus bruyante. C'est là que se sont donné rendez-vous tous les marchands de mosaïques et de chapelets. A Rome , outre les grands travaux des mosaïstes du Vatican, qui copient avec une habileté prodigieuse les œuvres des maîtres , pour en orner les chapelles de Saint-Pierre , il se fabrique une grande quantité de petites mosaïques , comme objets de curiosité ou comme bijoux de femmes ; aussi les ouvriers sont-ils en nombre. La plupart de ces mosaïques représentent des fleurs ou des monuments célèbres de l'ancienne Rome. Il s'en fait chaque année un débit considérable ; les chapelets seuls font concurrence aux mosaïques.

Dans l'une des boutiques de la via CondoUi entrait chaque malin , il y a deux mois environ , un jeune homme dont je vous demande , mon ami , la permission de vous faire l'histoire en quelques lignes. C'est une de ces histoires bien simples , sans le moindre incident romanesque , presque triviales à force d'être vraies, qui s'entendent mais ne s'écrivent pas ; le pastiche en est impossible. Un soir j'avais traversé le Forum ; puis, passant sous l'une des voûtes du temple delta Pace 3 je m'étais acheminé vers le sanctuaire détruit de Vénus ; je voulais voir la lune se lever surle Colysée. Ce spectacle, en elîet, est merveilleux; et , pour tout voyageur qui se respecte , passer une partie de la nuit au Colysée est de rigueur. Assis sur l'un des gradins les plus élevés de l'amphithéâtre , je m'étais livré sans contrainte aux émotions que faisait

192 ESSAIS LITTÉUAIRES.

naître en moi celte scène pleine de grandeur. J'avais évoqué par la pensée les ombres des derniers Romains et des premiers martyrs , les fantômes de ces tribus sauvages qui , passant ensuite et séparant bourreaux et victimes, avaient arraché, pour s'en faire des armes, les attaches de bronze qui retenaient les blocs de granit liés l'un à l'autre. Toute cette foule me semblait remplir la vaste ellipse et bourdonner autour de moi. Cependant l'heure avancée de la nuit me fit sortir ; mais , par je ne sais quelle distraction , au lieu de reprendre le chemin du Campa Vaccina , je tournai à gauche et passai sous l'arc de Constantin , au pied de ce couvent des Camaldules , d'où est sorti le vieillard à cheveux blancs qui est pape aujourd'hui. Depuis un moment, un homme, à demi caché par les broussailles du chemin , me suivait à quelque distance ; son ombre , qui aux clartés de la lune se projetait sur la route , me l'avait fait apercevoir. Tout à coup un jeune homme que je venais de rencontrer en contemplation devant les bas-reliefs de l'Arc-de- Triomphe , s'avança vers moi , me prit brusquement le bras en me montrant l'inconnu et m'engagea à ne pas avancer plus loin.

— Vous êtes seul , me dit-il, la route à cette heure de nuit n'est pas sûre ; rentrez , monsieur. Si vous voulez bien , ajouta-t-il, nous cheminerons ensemble.

J'acceptai son offre, et nous reprîmes la route du (^apitoie en parlant de l'art antique , dont mon compagnon semblait fort amoureux. Chemin faisant, j'appris de lui qu'il se nommait Vincenzo.

Le hasard avait fait tous les frais de notre lenconlre:

LETTUliS ÉCKITES DITALIE. 193

mais « le hasard est donné par la Providence , » c'est un rêveur allemand qui dit cela. Le lendemain , voulant faire emplette d'une mosaïque, j'entrai dans une boutique de la Via Condotti , j'y vis Vincenzo, courbé sur son travail ; mon promeneur de la veille était un pauvre mosaïste. Les jours suivants je le rencontrai encore dans les quartiers de la vieille Rome , qui étaient sa promenade favorite. Vincenzo avait un beau profil romain , un sourire triste , une de ces ligures rêveuses et d'une douceur infinie; il était âgé de dix-huit ans , mais de précoces chagrins avaient pâli ses joues et tracé quelques rides sur son front. J'étais seul alors, je ne connaissais personne à Rome, la conversation de Vincenzo m'était donc d'un grand prix. Je le trouvai un soir plus causeur qu'à l'ordinaire ; il y a des moments dans la vie où on sent le besoin de dire à un autre ce qu'on a épt ouvé , de s'entretenir avec lui longuement, au hasard, sans suite , des choses passées , tristes et heureuses à la fois, sur lesquelles la pensée revient sans cesse. Il s'exprima avec cette abondance de l'âme qui jaillit à flots ; langue merveilleuse , mais qu'on ne saurait traduire, et qui se parle avec le cœur et non pas avec les lèvres.

Vincenzo était né à Subiaco, dans les montagnes ; il avait passé quatre ans dans un couvent, oii on lui avait donné une sorte d'éducation. Il en était sorti et s'était livré au travail : il fallait vivre , il faisait donc des mosaïques. Il avait perdu sa mère de bonne heure; son père était paralytique. Vincenzo lui envoyait cha- ([uc mois une partie de l'argcntciu'ilietirait de son tra-

vail. Il était donc seul à Rome , et cet isolement forcé avait miné sa vive intelligence ; l'enfant de dix-huit ans était presque un vieillard par la pensée. Un seul être l'aimait , c'était une jeune fdle qui habitait les ruines du théâtre de Marcellus, au-dessus d'une petite osteria di cucina, du côté opposé à celui où le prince Orsini , l'hôte du vieux théâtre romain, a construit son palais. Un soir que nous passions devant sa porte, elle nous jeta un sourire gracieux et un refrain de chanson ; cette tête brune avec ses rubans de couleur tombant le long des joues, et sa longue aiguille d'argent dans les cheveux, s'encadrant ainsi , jeune et rieuse, dans ces ruines noircies , formait un charmant sujet de tableau : Vincenzo lui avait rendu son sourire, et j'avais appris ainsi l'amour pur et ignoré du pauvre mosaïste.

Cependant le jour de la fête du Corpus Domini était arrivé ; les boutiques étaient closes ; mais , par compensation, l'enseigne Spaccio di vino, acquavita ed orvieto semblait avoir une vertu magnétique qui attirait les buveurs des différents rioni de la ville. Les rues dtW Orso et di Borgo nuovo se remplissaient de monde; de tous les côtés on se dirigeait vers la place de Saint-Pierre, le pont Saint-Ange était encombré. Les riches carrosses cardinalesques, chargés de dorures et de médaillons peints par les anciens maîtres roulaient à grand bruit, et la foule s'écartait à la voix de l'énorme cocher rayoïmant sous sa perruque à l'oiseau royal. Les grands chevaux noirs secouaient leurs panaches violets et traînaient au pied de 'escalier de la chapelle Sixtine les somptueux

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 195

successeurs des apôtres. Derrière chaque carrosse s'épanouissaient trois valets dans leur livrée isabelle ou orange avec d'incroyables galons courant sur les coulures. Les valets romains sont les débris de cette vieille race tuée en France par la révolution de 1789. Ce sont de ces physionomies originales à faire la fortune d'un album, ce type perdu des serviteurs d'autrefois, parlant doucement et avec une recherche d'expressions vraiment comique , portant la culotte courte et les souliers à boucles d'argent , endossant avec l'habit de livrée déjà un peu fripé du maître le nom de celui qu'ils remplaçaient ; ajoutez à cela une respectable dose d'impudence, et vous aurez l'esquisse assez exacte du personnage. Vincenzo s'était assis près de moi sous les galeries et me nommait au passage les cardinaux ; en vrai Romain , il s'enivrait silencieusement de tout ce luxe, il jouissait pleinement de la fête. La place de Saint- Pierre présentait un aspect original : des colonnes de bois plantées en terre et soutenant des tentes formaient de nouvelles galeries qui prolongeaient les galeries de pierre et enfermaient la place dont le pape et son cortège devaient faire le tour. Des femmes d'Albano, de Tivoli , de Frascali , en corset de velours , portant le collier de corail et la croix d'or au cou , se pressaient les unes contre les autres, exprimant leur joie naïve par des battements de mains; des bergers des Maremmes , couverts de larges peaux de chèvre , se tenaient silencieusement (levant les colonnes , et enfonçaient sur leurs yeux leur chapeau conique d'où s'échappait une épaisse forêt de cheveux noirs. Neuf heures sonnèrent au

Vatican, et le défilé de la procession commença. Les confréries ouvraient la marche ; puis venaient les capucins, ces hommes robustes aux longues barbes blanches et pieds nus; les franciscains, les dominicains, les camaldules, ces moines qu'a peints Lesueur si jeunes, si pâles, si craintifs qu'on les prendrait pour des femmes; toute cette population religieuse avec ses costumes variés , sombres ou gais , splendides ou sévères, qui remplit presque à elle seule la vieille capitale de l'Europe. De moment en moment passaient les dais en parasols des sept basihques de Rome. Le canon commença à gronder, le pape sortait du Vatican ; l'attention redoubla; le défilé continuait : les membres du collège romain , les moines arméniens vinrent à leur tour; puis les tiares étincelantes de pierreries qu'on avait tirées ce jour-là du trésor de Saint-Pierre et qu'on portait sur des coussins de pourpre ; les cardinaux suivaient, la mitre en tête; le canon continuait à gronder. Enfin tout le peuple se prosterna, et, au milieu des gardes suisses aux costumes bariolés du seizième siècle, le pape se montra porté sur les épaules et abrité par un grand éventail de plumes de paon qui s'agitait doucement. A le voir ainsi , le regard levé vers le ciel et comme perdu loin de la terre dans un rêve d'éternité, on l'eût pris pour un de ces marbres antiques vénérés qu'on portait autrefois dans les fêtes. Cette scène avait quelque chose d'imposant et réveillait dans les âmes la croyance religieuse représentée par ce vieillard immobile dans sa majesté souveraine. Un profond silence régnait : point de ces acclamations qui accueillent les conquérants éperonnés sur le seuil

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 197

de leur ville, mais une sorte de crainte respectueuse ; sur toute celle place des tètes courbées devant le Dieu. Car dans ce pays d'imaginations ardentes, ce n'est pas assez d'imprimer sur le front d'un homme un signe sacré , il faut encore transformer l'homme en Dieu. Et pourtant, pendant que le pape s'avançait, parmi les moines au front pâli , parmi les jeunes Trastévérins éblouis par les pierreries des tiares , plus d'un œil avait rayonné , plus d'un cœur avait battu d'ambition et d'orgueil en se rappelant le pâtre Sixte-Quint. Le gouverneur militaire de Rome, quelques généraux et les gardes du pape montés sur de magnifiques chevaux défilèrent ensuite , mais on ne les regardait pas. A Rome, ce ne sont pas les soldats, si richement équipés qu'ils soient , mais les moines, qui sont les rois de la fête. Sur les marches de Saint- Pierre, vaincu par la fatigue et la chaleur, le pape s'était évanoui, on l'avait emporté en toute hâte au Vatican. Ce vieillard évanoui, pensais-je avec tristesse, n'est-ce pas un peu l'image de la papauté telle que l'ont faite le dix-huitième siècle et les encyclopédistes? Des cérémonies renouvelées à jour fixe entre deux haies de curieux, serait-ce donc là ce qui reste de la terrible puissance du moyen âge? Aujourd'hui, cette voix qui parlait si haut en Europe se fait rarement entendre ; le siècle a ses affaires. Les inlérots matériels, seule religion qui convienne à une société corrompue et sans pudeur, l'absorbent entièrement ; signe certain de décadence ! La rude main qui courbait un empereur d'Allemagne devant le irône de saint Pierre est glacée. Si la papauté a perdu du pr&s-

lige dont elle s'environnait , il ne faut pas en conclure que le catholicisme s'éteigne de l'autre côté des monts. En dépit des vers irrévérencieux de Pulci , le catholicisme est et sera toujours la religion de l'Italie. Je n'en voudrais pas d'autre preuve que la réédification des deux basiliques de Saint-Paul , à Rome , et de NoIre-Dame-des-Anges , près la petite ville d'Assise. Ces deux églises détruites , la première par le feu, en 1823, la seconde par un tremblement de terre, ont déjà coûté des sommes énormes, et sont loin d'être terminées. Cette double et magnifique reconstruction est ici le vœu le plus ardent du peuple. Chaque jour, une partie de la population de Rome, au moyen de voitures qu'on a établies tout exprès, s'en va visiter les travailleurs qui lui bâtissent sa basilique ; c'est la promenade à la mode.

Si le nombre des basiliques est considérable à Rome , celui des palais ne l'est pas moins. La renommée de chacun d'eux est faite depuis long-temps et attire les visiteurs : celui-ci a une belle galerie, celui-là une superbe colonnade; Braschi est célèbre par son escalier, Rospigliosi a des fresques du Guide, Colonna de magnifiques jardins, Albani des marbres antiques , Barberini a été construit par le Rerniu. La plupart appartiennent à des cardinaux dont ils portent les armoiries peintes sur un vaste écusson de bois; ceux qui n'ont pas l'honneur de loger une éminence sont démeublés en partie , on n'y a laissé que les tableaux accrochés aux murailles, et qu'on dirait oubliés là. Et encore s'en vont-ils chaque jour et se répandent-ils en Europe. Ces riches musées d'Italie,

LETTRES ECRITES D'iTALIE. 199

qu'on savait où retrouver, s'éparpillent dans les salons obscurs d'une douzaine de marchands enrichis de West-End. 11 y a quelques mois , le duc de Lucques, qui n'avait pas été heureux au jeu l'an dernier, emballait ses tableaux et les envoyait en Angleterre ; à Bologne on vend publiquement , et au rabais , une précieuse galerie ; à Rome , le palais Farnèse est abandonné; dans quelques années l'Italie aura perdu une bonne partie des tableaux qu'elle possédait.

Le lendemain de la fête les cardinaux s'en allaient an Vatican apprendre des nouvelles de la maladie du pape ; je traversai comme eux le pont Saint-Ange, et gagnai le Vatican. Le Vatican est un vaste musée : il renferme, dit-on, 6,^22 salles et 22 cours. C'est un lait qu'il serait assez long de vérifier , et dont je ne veux pas certifier l'exactitude. Le catalogue des richesses qu'il renferme formerait à lui seul un volume; les marbres rares, les vases précieux, tous les dieux de l'antiquité, majestés déchues, tous les puissants d'alors, tous ces hommes vertueux ou criminels tombés entre les mains de la postérité, sont rassemblés là. On arrive à eux par une longue galerie tapissée de pierres tumulaires , garnie de tombeaux sur lesquels le paganisme avait tracé des scènes folles et voluptueuses ; étrange contraste ! Les jouissances de la vie sur cette pierre, un cadavre dessous. Le silence qui règne dans la salle n'est troublé que par le bruit d'un mince hlet d'eau qui tombe dans un bassin placé audessous. L'eau s'échappe par un trou pratiqué au milieu d'une petite planche de marbre sur laquelle ceci est écrit : Cincia Ptlagia , ait tibi terra ievù.

OÙ se sont envolées les cendres que recouvrait ce marbre ? Peut-être était-ce quelque belle jeune fille morte à seize ans dans toute sa beauté, un soir, après une fêle au cirque de Caracalla ; et ce bruit léger de l'eau qui tombe n'est peut-être autre chose qu'une triste et harmonieuse chanson qu'elle laisse échapper de ses lèvres eu errant au milieu des tombes. Quand on a parcouru le musée étrusque, traversé l'immense bibliothèque, jeté un rapide coup d'œil sur quelques manuscrits précieux qu'elle renferme, touché les instruments de torture encore tachés du sang des premiers chrétiens, les crucifix usés sous des lèvres ardentes , les grossiers calices élevés vers le ciel avec transport , quand on a tout passé en revue dans les musées Pio-Clementini et Chiaramonti, on arrive aux galeries de Raphaël et à la chapelle Sixtine de Michel- Ange. Le Vatican n'est pas au pape , le Vatican est ù ces deux hommes : ils y ont répandu leurs chefsd'œuvre immortels ; ils y ont peint , l'un , le Jugement demie)' , traduction sublime de la terrible épopée du Dante; l'autre, la Création cki Monde, longue histoire où la femme, sortie des mains de Dieu , reparaît sans cesse rayonnante de pureté et d'innocence, et couronnée de cette mystique auréole que l'amoureux jeune homme avait rêvée sur le front de la Fornaritia. On dit que lorsque ces deux laborieux travailleurs, le vieillard et le jeune homme, descendaient l'un après l'autre du Vatican, leur journée finie, les petits enfants qui jouaient dans la place de Saint-Pierre s'arrêtaient pour les regarder ; les rudes Trastévérins se découvraient en silence ; car c'est là

LETTRES ECRITES d'ITM.IE. 201

un des privilèges du génie , les indiiït'rents se lèvent devant lui , comme les vieux Troyens d'Homère, et le saluent au passage.

L'art avait été tué en Europe par les invasions des Barbares ; il ressuscita sous la main de Cimabué. Il fut d'abord, et pendant long-temps, l'expression visible pour tous du dogme religieux. Le peintre aurait cru profaner son pinceau en traduisant sur lo bois d'autres sujets que des sujets bibliques. Dieu , la Vierge et les Anges , tels sont les personnages représentés par les artistes du moyen âge. Ces tableaux rares encore , et que possédaient seulement quelques riches églises, comme S anta-Mav la-Novell a de Florence , la S posa de Michel-Ange , attestent chez le peintre une profonde piété , une foi inébranlable dans les mystères du catliolicisme. Tout cela rend mal la nature sans doute ; ces lignes sont roides , ces vêtements sont de bois , ces figures sont inanimées ; mais on y retrouve toutes les croyances de l'époque. L'artiste est fervent catholique ; il se signe avant de loucher à son pinceau, et même quelquefois, dans ses heures d'exlase, un ange descend du ciel, comme dit la chronique florentine à propos de Bartolommco, et achève la fresque. Peu à peu la peinture se répand , les écoles se fondent. Giotio décore le sombre cloître d'Assise , Spinello-Spinelli le Cariipo-Santo pisan ; Giovanni da Fiesole , Masaccio , Gentile da Fabriano et Benozzo Gozzoli, viennent après eux. Au milieu des grandes guerres italiennes, l'art poursuit ses belles conquêtes , et jette sur les murs des cathédrales ses pâles , mais rêveuses et profondes images. La

Flandre aussi a , comme l'Italie , des peintres naïfs qui peignent lentement de mystiques tableaux : Van Eyck, Quintiii Messis, Octavio van Veen, et d'autres encore. Puis, avec le temps, les contours perdent de leur dureté ; les tons de leur sécheresse. On trouve de nouveaux procédés , on apprend à mélanger plus habilement ses couleurs ; c'est l'époque du Pérugin et d'André del Sarte. A ces deux hommes succèdent Michel-Ange et Raphaël. Alors, au milieu de l'Adriatique , dans une ville à l'architecture orientale, se fonde l'école vénitienne. Après le triomphe du dessin c'est le triomphe de la couleur. Giorgione, Tinioret et Véronèse attachent leurs pages ('datâmes aux murs du palais ducal. La peinture historique prend place à côté de la peinture religieuse. Les palais s'emplissent de chefs-d'œuvre comme les églises. L'histoire de l'homme , sublime orgueil ! est racontée comme celle de Dieu ! C'est en ce temps-là que Carrache sort de Venise et s'en va faire la gloire de Bologne , empruntant au Gorrège sa douceur, sa couleur rayonnante au Titien, la pureté irréprochable de ses lignes à l'élève du Pérugin. Un Flamand à la tète pleine de génie, et qui se meurt sous les brumes de son ciel du Nord, traverse peu après l'Italie : c'est Rubens. Anvers va presque faire oublier Venise. Nous sommes à l'une des plus glorieuses époques de l'histoire des peintres. Le Poussin est au Louvre, Antoine van Dyck est roi à Londres comme s'il se nommait Gharles Stuart ; l'Espagne a Velasquez. Voilà le dernier jet de lumière et le plus éclatant. A partir de ce moment, la grande peinture décline chaque jour. Le maléi ialisme de

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 203

l'art , commencé avec tant de splendeur par la Flandre, se continue dans celte contrée, et envahit loutc la Hollande. Le doute est venu , le dogme est oublié I De celte disposition des esprits naît un nouveau genre de peinture , populaire à son tour comme l'avait été la peinture mystique , et répondant aux besoins de l'époque. David Teniers , Rembrandt , Paul Potter , Jean Steen , en sont les plus habiles interprètes. Il faut s'arrêter là ; non pas qu'il convienne de nier le travail accompli depuis et les grands noms qui ont retenti , mais parce que dès cette époque tous les sentiers ont été frayés , et que , de quelque côté qu'on avance , on trouve les marques du passage des devanciers. La pensée et l'exécution ont été déjà, cellelà dramatique , pleine de poésie , féconde ; celle-ci , habile, savante, minutieuse, inépuisable en ressources. Le front de l'artiste s'est ouvert, et nous a montré tout ce qu'il enfermait de désirs , d'espérances et de vagues rêveries; le pinceau ensuite a fait des tours de force.

Mais voilà , mon ami , que je cours le monde à la suite des maîtres , et j'oublie que je vous ai laissé au Vatican.

A quoi bon parler des fresques célèbres de V Ecole d'Athènes et de h Prison de saint Pierre, chefsd'œuvre délaissés dans de véritables greniers , et visités cependant par tout le monde ? des copies en ont été répandues par l'Europe, et vous les connaissez. Il serait fort inutile aussi , je pense , de faire l'éloge de VIncoronazione di Maria Ver()inc, de la Madonna diFotigno, et de la Trasfiguraziove, ia

204 ESSAIS littÉraiues.

'piii ecccilente pitiuva a olio dci divino Raffaeito, comme dit la notice. jNous allons, si vous voulez bien, passer devant le corps -de -garde des Suisses , ces valets de carreau , la hallebarde à la main , la fraise au cou , quitter le Vatican et nous acheminer vers le Capitole. Nous trouverons bien ensuite un moment pour parcourir la galerie du palais Doria.

Le Capitole renferme une belle collection de statues antiques; dans le nombre, on remarque la statue de Marforio , que les conservateurs , officiers municipaux de Rome, qui ont remplacé les consuls dans leur ancienne demeure, mais non pas dans leurs fonctions, ont fait transporter là. Ce ^Marforio avait la mauvaise habitude de tenir avec Pasquin de satiriques dialogues , au grand déplaisir des autorités dont il censurait vertement la conduite. Pour le faire taire, ou'i'a enfermé. Quelle perfection dans cette Bacchante ivre qui se soutient à peine, et sourit couronnée de lierre à l'amphore qu'elle tient dans ses bras ! quelle grâce dans le corps de cet enfant qui caresse une colombe ! Trajan , debout , un livre à la main , semble rêver au bonheur de l'empire ; Agrippine , renversée dans son fauteuil , pense aux menaces de Néron. Le buste de Néron est à côté ; le sculpteur a rendu à merveille la force de cet homme , qui ne put parvenir à se tuer de voluptés; le royal parricide au cou de taureau , à la barbe épaisse , fit ce qu'il put sans y réussir. Il était plein de vie quand il fallut s'enfoncer un couteau dans le sein ; la main lui trembla, ses désirs n'étaient pas assouvis. En face est ViteUius ,

LtTTRES ÉCUITES D'iTALIt. 205

boufïi par la bonne chère ; il passa sa vie à chercher les moyens de faire durer son dîner le plus long-temps possible. En arrivant à l'empire, il entra dans son palais et s'assit à table ; on ne put le décider à se lever, et, comme son successeur s'impatientait à la porte, on le tua. Il y a encore une délicieuse statue d'un chasseur montrant d'un air de triomphe un lièvre qu'il vient de tuer ( cacciatore facendo pompa detia sua caccia). Ce sont là de beaux échantillons de la statuaire antique qu'il faudrait sans cesse proposer pour modèles, si Michel- Ange n'avait pas fait son Moïse , merveilleuse création d'un grand génie , que renferme l'église San-Pieiro in Vincoli.

Quelques bons tableaux enrichissent la galerie du palais Doria. Un tableau de Salvator Rosa est à remarquer : il représente Gain et Abel. Je ne sais si l'illustre brigand des Abruzzes avait lu la Bible quand il peignit ceci ; je serais fort tenté de croire qu'il n'avait jamais ouvert le livre sacré. Au lieu de cet Abel timide et faible comme une jeune fille que Caïn renverse d'un seul bras , ainsi que le veut la tradition , il nous a donné deux hardis lutteurs dont les muscles se tendent , dont les yeux étincellcnt de colère. Quelle énergie de pinceau ! comme les chairs sont largement modelées ! comme la lumière y jette de brillants reflots ! Salvator a peint encore pour les Doria quatre chevaux de grandeur naturelle de la race Pamphili. Ces quatre toiles sont à la villa i'amphili, la plus riante villa qu'il y ait aux portes de Rome. « C'est de la famille, » vous dit le valet en livrée sale qui vous les montre; réponse qu'il vous faisait tout à l'heure

devant un tableau où le vieux André Doria est représenté debout sur sa galère génoise. Heureux hommes, qui faisaient peindre leurs chevaux par Salvator !

Moïse Vatcntin a jeté sur la toile l'histoire de cette Romaine qui nourrit de son lait son père emprisonné. Ne cherchez sur la figure de la jeune Romaine ni la trace des larmes, ni l'amour tendre de la femme, ni la haine des bourreaux; c'est tout simplement une hardie bohémienne aux reins cambrés, toute fièrede la blancheur de son sein , et que le peintre rencontra sans doute la veille dans un cabaret près la porte du Peuple. L'exécution est parfaite. Annihal Carrachc a peint un satyre qui apprend à un enfant à jouer de la flûte ; Luca Giordano a fait le Massacre des Innocents ; te Guerchin , ïancrède et Herminie ; et Claude Lorrain, plusieurs beaux paysages. Quant aux autres toiles signées par de grands maîtres, que promet le programme, il faut en oublier la plus grande partie. Les programmes sont d'ordinaire menteurs, et le catalogue du palais Doria me semble d'une incroyable fatuité.

Les fctes étaient terminées X le mauvais air envahissait digà Rome , je me décidai à partir pour visiter les environs. Comme je prenais congé de mon hôte , Vincenzo entra :

— Vous partez , me dit-il ; moi aussi , je quitte mon sombre atelier , je sors de Rome.

— Et où allez-vous? lui dis-je.

— Oh ! moins loin que vous ; on vient de m'accorder une place que je sollicitais depuis quelque temps : on m'a nommé custode du temple de Bacchus.

LETTRES ÉCRITES d'iTALIE. 207

Le temple dont parlait Vincenzo est situé hors des murs , assez près cependant de la porte Saint-Sébastien. A quelques pas plus loin est la fontaine Égérie, en face le bois sacré de Bacchus, au feuillage noir, et que la hache a respecté. De quelque côté qu'on se tourne, le regard ne se pose que sur des ruines; partout la désolation et le silence de la mort.

— Le gardien du temple , craignant le mauvais air, avait abandonné son poste, ajouia Vincenzo; des étrangers étaient venus sans pouvoir se faire ouvrir la porte. J'ai promis d'être plus brave et plus exact. Vous me viendrez voir à votre retour, n'est-ce pas ?

— Y pensez-vous, Vincenzo? m'écriai-je, mais le mauvais air vous tuera comme il en a tué tant d'autres. C'est la mort que vous allez chercher.

— Je ne crains pas la mort, dit-il avec un triste sourire qui me fit tressaillir involontairement. Et puis, reprit-il d'un ton léger, on a fait beaucoup de contes sur ta mai' aria, auxquels je ne crois guère. Le travail des mosaïques m'épuisait , je n'aurais pu continuer plus long-temps; un invincible découragement s'emparait de moi. Je vivrai libre au milieu des champs , seul , sans soucis , avec les siècles écoulés. Cela vaudra mieux. J'ai déjà appris par cœur l'histoire de ce bon petit temple de Bacchus et de la fontaine Égérie. Je la réciterai demain à quelque Anglais , qui s'empressera de la transcrire sur son cahier de notes, et la fera imprimer dans la relation obligée de son voyage en Italie. Je deviendrai un rêveur, un philosophe peut-être ; je méditerai ; je penserai à ceux qui auront été bons pour moi , h vous qui m'avez accueilli

on ami. El il me serrait la main brusquement en so détournant pour cacher une larme.

— Et Fauslina, lui dis -je, vous la laisserez ù Rome ?

— Oh ! repril-il , le théâtre de Marcellus n'est pas bien loin, je suis bon marcheur, le chemin qui nous sépare sera bien vite parcouru.

Nous nous quittâmes , lui pour se rendre au temple de Bacchus, moi pour aller à ïivoH.

Tivoli est à six lieues de Rome , au sommet d'une montagne qui domine la plaine. Quand on a traversé le petit ruisseau de la Sotfatara, dont l'odeur fétide vous suit pendant un quart de lieue , ce qui n'empêchait pas Zénobie , la reine de Palmyre , d'avoir son palais sur ses bords; quand on a salué en passant le tombeau de Plautia , et un peu plus loin la villa Àdriana, la plus vaste des ruines romaines, on gravit une colline et on entre à Tivoli , autrefois Tibur. Tibur était la ville des heureux du jour, la ville de Mécène et de ses poètes , chantée par Horace , le poète du plaisir.

Me nec tam patiens Lacaedeinon ]N'ec tam Laryss<T percussit campus opima;, Qiiam domus Albuna^ resonantis.

Aujourd'hui Tivoli se compose d'une dizaine do rues fort étroites et fort sales, serpentant sur l'un des côtés du gouffre où se précipitent les eaux blanches du Teveroiw. Le temple de la sibylle tiburtine domine la hauteur. Au-dessus, la grotte de Neptune s'emplit des vapeurs que jettent dans leur chute les

LETTRES ÉCRITES o'iTAUE. 209

cascades de l'Anio. Le pape , effrayé des dégâts produits par les eaux, et craignant pour le temple de la Sibylle, a fait construire la double voûte qui conduit le fleuve , et forme ce qu'on nomme la grande cascade. Escorté d'un cicérone, je traversai la profonde vallée et j'arrivai à une petite église bâtie sur la hauteur opposée. Un capucin venait de descendre de son âne, et, endossant un ornement d'église, s'apprêtait à dire la messe. Quatre à cinq femmes étaient agenouillées sur le seuil de l'humble chapelle. L'àne broutait l'herbe en liberté, sous les vieux oliviers, a quelques pas de là.

— C'était ici , me dit mon guide en arrachant une pierre d'un débris de muraille romaine et me la présentant. Je pris la pierre et la mis gravement dans ma poche , quitte à la jeter au premier détour du chemin.

— C'était ici , coniinua-t-il , que le poète Horace avait sa demeure. La maison de Varus est dans ces arbres; nous y serons bientôt.

— Un moment , repris-je en l'arrêtant. Et je m'assis sur un petit mur délabré de la maison d'Horace.

Étrange bizarrerie du sort ! Le catholicisme célébrait ses mystères sur l'emplacement de la chambre de ce voluptueux! Comme le lieu avait été bien choisi par l'heureux poète ! Fraicheur, largos horizons, murmures harmonieux des torrents, doux entretiens sous les ombrages , merveilles de la nature , merveilles de l'art, rien ne devait lui manquer! De sa fenêtre, il voyait les grandes cascatelles bondissant dans le creux de la vallée; il s'avançait le lonp; du soutier rpii rouis.

(luisait à la maison de Varus , et devant lui les petites cascatelles s'échappant de la maison de Mécène formaient comme un réseau d'argent. Au-dessous, le vallim plein d'arbres touffus, s'ouvrant, lui faisait embrasser la plaine immense de Rome aux teintes violacées, où l'Anio se perd en serpentant. Demeure enchantée ! où la lyre résonnait sans cesse , où la table du festin était toujours dressée , tandis qu'autour se pressait cet essaim de beautés faciles dont les noms étaient si harmonieux , et que le poète s'écriait : (< C'est l'heure de s'enivrer couronné de lierre et de fi apper la terre du pied ! »

Plus haut que le palais de Mécène, sur les ruines duquel on a construit une petite chapelle dédiée à iSanta Barbara , s'é\è\e h Filla Esîense, bâtie par le cardinal d'Est en 15i2. On y songe à l'Arioste en y admirant de belles fresques de Zuccheri. De la terrasse , la vue est magnifique ; les charmants villages de la Comarquc de Home apparaissent de tous côtés : Grotta-Scrrata , Castel-Gandolfo , tout au fond Albano et son lac tranquille , le mont Sorractè, les collines de Civita-V ecchia et la mer s'allongeant comme une barre d'or et fermant l'horizon. Les ruines de Tusculum sont en face, dominant la superbe villa des Jiorghèse. A côté du théâtre, on montre les débris de la maison de Cicéron. Quand cet éloquent parleur vit briller la lame des poignards et comprit qu'il fallait mourir, il se rappela Jusculum , où il avait travaillé et arrondi de si belles périodes , et fmit en lâche.

J'avais employé un mois à parcourir les alentours

je retournai à Rome. En entrant dans la ville , je ni'arrèiai à l'église de Saint-Sébastien pour voir les (Catacombes où les premiers chrétiens se réfugièrent. Un moine vint à ma rencontre, alluma une torche, et nous descendîmes dans le vaste souterrain. C'était un robuste vieillard dont le capuchon de drap brun recouvrait la tête blanchie. Revenus à l'entrée des Catacombes , il me serra affectueusement les mains. Pendant une heure, assis sur la pierre renversée d'une tombe , nous avions parlé , sans nous apercevoir de la fuite du temps , non pas des martyrs , nous les avions oubliés , — et j'en demande pardon à leurs cendres bienheureuses , — mais du chantre d'Eudore et de Cymodocée , du poète Chateaubriand.

Au moment où nous quittions ces tombes refermées , une autre tombe s'ouvrait. Les confrères de la Mort, habillés de noir, venaient d'apporter au milieu de l'église un cercueil et s'étaient agenouillés autour. Le service funèbre coinmençait. Dans un coin de l'église, une jeune Romaine sanglottait, la tète sur sa poitrine ; un pressentiment me traversa l'esprit , j'avais reconnu Faustina !

Je courus à elle.

— Il est mort, me dit-elle , le mauvais air l'a tué.

Et elle cacha son visage dans ses mains.

Cependant les membres de la pieuse confrérie s'étaient levés et emportaient le cercueil. Faustina ei moi nous suivions ; nous traversâmes ainsi plusieurs rues de Rome en silence. Je me souviens que , pendant le trajet de l'église au cimetière , un homme debout sur le seuil d'mW osleria cucinanle , et qui'

je reconnus à son accent pour un Vénitien , interrompit le chant grave des morts par ce refrain populaire :

La polenta col formaggio, Me mantien el viso rosso , E una pinta de vin grosso, Me dà gran lena e coraggio, La polenta col formaggio.

Voilà la vie ! mon ami ; un cadavre qu'on ensevelit , un homme qui passe en chantant et va s'enivrer. La triste cérémonie terminée , Faustina me montra quatre piastres que Vincenzo avait recommandé , en mourant , qu'on envoyât à son père. Ces quatre piastres lui coûtaient la vie. Pauvre Italie ! me disais-je en regagnant tristement la place d'Espagne , si tu laisses mourir tes enfants, si tu étouffes, sans y prendre garde, les natures généreuses, que te restera-t-il pour te défendre quand le jour d'agir sera venu? Par bonheur pour toi. Dieu compte pour quelque chose dans ce monde les larmes et la douleur.

Quelques jours après, je quittais Rome en suivant la roule de Pérugia ; je voulais traverser les Apennins et gagner Ancône. Cette route, qui est l'ancienne voie flaminienne , est peut-être la plus belle de l'Italie: c'est d'abord Civita-Castellana, puisNarni, avec ses aqueducs , ses tours et sa fertile vallée que la Nera traverse; Terni est tout près, et le Velino y forme, en se précipitant des rochers, une des plus belles cascades du monde. — Cosa da faro spintare oifni i 11001116111/161(6 cervctfo per la svn

LETTRES iXRiTES n'iT\r,rr. 213

or rida hcUczza , — (.Vrii Salvalor Rosa dans ses lettres. Viennent ensuite Spolette, avec son palais de Théodoric , et la petite ville commerçante de Foligno, dont un tremblement de terre a renversé un grand nombre de maisons. Avant d'arriver à Foligno, on trouve sur la route le temple de Clitumne. Le dieu Clitumne a été célébré par tous les poètes romains depuis Virgile jusqu'à Properce, sans parler de Machiavel , qui avait fait de ce lieu un rendez-vous de chasse. Ils se sont extasiés sur les prairies qu'il fécondait, sur la beauté des troupeaux qui erraient le long de ses bords, et qui, fortifiés et purifiés par ses eaux, étaient destinés aux sacrifices. Ils ont fait à ce pauvre dieu Clitumne la réputation d'un éleveur de bestiaux de la Normandie , en possession de fournir le bœuf gras au dernier jour du carnaval. Je descendis pour admirer le temple : quatre colonnes, deux cannelées et deux figurant des écailles , sont élevées devant la porte : l'entablement est délicatement travaillé. Un temple plus grand était situé à côté , mais un éboulement considérable de la montagne l'engloutit sans en laisser de traces. Je ne sais si le dieu CUtumne voulut se venger des railleries que je venais de me permettre sur son compte ; toujours estil qu'une partie de la corniche supérieure se détacha tout à coup , et , sans la présence d'esprit de mon guide qui me poussa violemment de côté , j'eusse été tué sur la place, .l'en fus quitte pour la peur. En me rai)prochant pour examiner le bloc de pierre, je découvris sur la partie intérieure qu'une espèce de cimont desséché ot durci recouvrait encore, iiiie in-

scription parfaitement visible. Le lendemain on devait replacer la pierre, et l'inscription, offerte aux regards pour un moment , allait disparaître de nouveau pour plusieurs siècles peut-être. Je la transcrivis, elle était ainsi conçue : — « Jttia puùiica iiberta , My rince uxot\ » —

Voilà ma découverte : les antiquaires en feront ce qu'ils voudront.

Arrivé de bonne heure à Foligno, je me hâtai d'aller visiter, à quelques lieues de là, la petite ville d'Assise, comprise dans la délégation de Pérouse, et dont le couvent est, ajuste titre, un des plus célèbres de toute l'Italie. J'y fus témoin d'une scène gracieuse qui révèle assezbien, à mon sens, les habitudes de la vie italienne; je veux essayer de vous la retracer, mon ami. — J'achevais de transcrire quelques notes sur les peintures du cloître ; et comme la chaleur était excessive, j'avais fermé les persiennes. J'entendis tout à coup du bruit dans la rue et les accords pressés d'une joyeuse musique. J'ouvris la fenêtre, et j'aperçus une foule d'hommes et de femmes de la ville qui descendaient la rue en bon ordre , portant sur la tête de grands paniers ou des vases de métal. Les femmes étaient revêtues du costume romain, i^rave et brillant ; les jeunes gens avaient la veste sur l'épaule , la culotte de velours et la boucle d'acier au genou. En avant marchaient deux forts garçons de ((uinze ans qui jouaient delà guitare, et, entre eux, une ravissante fille du même âge frappait sur un tambour de basque. A chaque instant des voix fraîches répondaient aux trois uuisiciens. I-a rue était on

LKTTRES ÉCUITES DITAMi;. 215

penle.etle cortège s'avançait raiiidciiiciii ; hifiiiôi je l'aperçus au-dessous de moi dans la vallée. C'était un charmant spectacle , et je ne pouvais en distraire mes regards. A droite, on remarquait la route de Rome passant par Spolette ; à gauche, les montagnes bleues de Pérugia et les premières terres de la Toscane; sur le premier plan , les arcades du couvent de Saint- François et les maisons d'Assise qui couvraient les flancs de la montagne; en face , cette foule aux vêtements éclatants , qui faisait monter jusqu'à moi des fragments d'harmonie. Quand je demandai ce que signifiait ce cortège, on me répondit que c'était une troupe de pauvres gens du bourg qui allaient travailler à la reconstruction de Sainte-.Marie-des-Anges, dont je distinguais les blanches murailles : cela avait lieu ainsi chaque jour ; on se rendait à la même heure, en chantant , au travail : c'était la fête de toute la semaine , une fête habituelle qui n'en était pas une , et n'avait que moi pour spectateur étonné ! Deux jours plus tard , un dimanche , j'étais de retour à Foligno. A cause de la solennité du jour, les marches de l'église , les dalles des rues et de la Piazza Grande avaient disparu sous une épaisse couche de branches d'arbres et de fleurs ; les portes de l'hôpital étaient ouvertes , et tout passant en faisait le tour en silence ; la salle sombre , asile des souffrances humaines , était garnie de rameaux comme les rues , ce qui lui donnait un air de bonheur; des enfants, les cheveux tombant sur les épaules, entraient à tout instant, portant dans leurs petits bras des fleurs qu'ils répan-

216 ESSAIS LlTTEnAIRIîS.

daienl sur les lits des malades, au grand contentement de ceux-ci.

Les peintres qui traversent continuellement l'Italie se bornent presque tous à en rapporter des souvenirs vagues et sans caractère. D'où vient donc cette uniformité ? et pourquoi se contenter de nous représenter deux ou trois femmes causant sous les treilles ou auprès d'une fontaine, au lieu de chercher à écrire sur la toile quelque chapitre, comme celui que je viens de vous citer, de l'histoire des mœurs populaires? Que de scènes calmes et originales on a chaque jour sous les yeux ! Comment donc se fait-il que Léopold Robert soit une exception? —

Page 1