OFFICIER DE SPAHIS EN AFRIQUE
Certes, qui te verrait ainsi , tète baissée,
Jeune liomme au front rêveur, à l'ardente pensée
Fatigué du soleil et las , Sommeiller chaque jour à midi sous ta tente, — Ou le soir, quand la lune amoureuse et constante
Vient baiser le front de l'Atlas,
Courir sur ton cheval à la blanche crinière , Dont le galop bruyant fait voler la poussière
Du désert vaste à l'horizon , Ou bien interroger les chameliers arabes. Ne répondant jamais que par nionosyllabi's ,
Assis à terre en oraison ;
Ou dans Moslaganem , la vieille ville maure , Fumer insoucieux sous un frais sycomore,
Les yeux fermés et souriant ; Ou suivre du regard quelque juive voilée , Ou contempler le ciel et la nuit éloilée
De ces belles nuits d'Orient!
394 ESSAIS littÉkaires.
Puis , le jour du combat , pousser dans la mêlée
De tes ardents spaliis la troupe échevelée ,
Fauves lions llairanl le sang, Cœurs de fer que ne peut émouvoir la prière, Tous rej tant du bras leur burnous en arrière,
Et loi toujours les devançant!
Et quand à chaque selle , au retour, suspendue , Une tète bondit, dont la joue est fendue
Par deux brins tordus d'osier vert , Toi marcliei' à l'écart, l'œil fixé sur !a route , Sen'.ant se rallumer à cette heure, sans doute,
Quelque jeune amour mal couvert... —
Il ne comprendrait pas que tu gardes dans l'âme La sainte poésie aux jeis de vive flamme,
Qui parfois rayonne à ton front ; Que ton sang, par monjents, bouillonne dans tes veines, Que tu ne mettes pas ta vie aux choses vaines ,
Ami , comme tant d'autres font !
Et que , lorsque tu vas interrogeant les fables Du vieux peuple d'Afrique , égaré dans les sables.
Pieux et hardi pèlerin , Tu recueilles des fleurs d'une grande richesse. Pour l'art , ce bel enfant venu chez nous de Grèce,
Qu'a tué notre âge d'airain.
Et qu'enfin, désireux de faire ici sa tache, Ton esprit qui grandit travaille sans relâche,
ITVLIA. 395
Creusant à l'ombre son sillon, Et ne demandant rien à notre monde avare , Ni menteuse promesse, ou bruyante fanfare,
Pour saluer ton pavillon.
Mai 183*.
J'avais déjà vu Pise et le Campo-Santo, Les fresques d'Orgag.ia , les rêves du Giotto , Puis la reine des fleurs , rlorence, où rien ue change, Les dieux de marbre blanc tailles par Michel- Ange , La place où le vieux Dante, à nul autre pareil, S'arrêtant , réchauffait ses membres au soleil. J'avais courbé le front au seuil du baptistère. Et dans l'église immense, et sombre, et solitaire, Dont l'écho , sous mes pas, lugubre, avait frémi, J'avais vu , plein d'effroi, Machiavel endormi! Je m'en allais vers Rome , en songeant dans mon rêve, A ces noms d'autrefois que tout penseur soulève , A ces grands Médicis , fiers amanis du pouvoir, Qui pour le trône avaient délaissé le comptoir. Et passent devant vous, magnifiques et tristes. Suivis d'un peuple entier de chanteurs et d'artistes Dont les noms glorieux ont partout retenti ; Si bien qu'on ne voit pas que l'histoire a menti ,
396 ESSAIS LiriLUAiniis.
El quenfin tout esprit s'étonne, admire, oublie
Devant tant de beautés, de luxe et de folie ,
Et les vives splendeurs de ce siècle enchanté,
Qu'à Florence un d'entre eux tua la liberté! —
Ainsi , je traversai , courbé sous mes pensées,
Et plein du souvenir des gloires effacées,
Sienne aux sombres palais ; quand la route tourna.
J'aperçus un matin le lac de Bolsena ,
Flots tièdes , rafraîchis par l'ombre des vieux chênes
Que versent à midi les collines prochaines;
Puis Viterbe , endormie aux pieds du Cimino ,
Ses remparts, dont le temps a bruni le créneau.
Ses buffles noirs , errant sans pâtre qui les mène;
La Slorta , dominant la campagne romaine ;
Enfin à l'horizon, prestige souverain!
Colosse aux pieds de marbre, aux épaules d'airain,
Harmonieux, superbe, inondé de lumière.
Apparut à mes yeux le dôme de Saint-Pierre!
Mai 1840.