A TRAVERS LA ROMAGNE
Un léger brouillard enveloppait encore la cime des montagnes, les oliviers agités par une fraîche brise secouaient leurs feuilles chargées de rosée; c'était une de ces belles matinées d'Italie, où tout rayonne, où l'air est saturé de parfums ; la dernière étoile des nuits pâlissait déjà, on distinguait vaguement dans le lointain les vieilles murailles de Trevi. iNous quittions Foligno. Notre berline roulait sur les dalles de la strada Fiera avec un épouvantable bruit de ferrailles, qui réveillait impitoyablement dans leur bon sommeil les habitants de la petite ville. Traînés par de maigres chevaux, aidés fort à propos par deux paires de bœufs, nous nous avancions majestueusement sur la route d'Ancône, à travers les Apennins. Le paysage est d'abord âpre et sévère, des vallées profondes, des villages ruinés au milieu de roches nues, des champs arides, de vastes marais, partout le silence du désen. Comme sur la route de Florence à Rome par Sienne, l'image de la stérilité et de l'abandon se présente sans cesse à vos yeux ; point de rencontre sur la route , point de saints joyeux au
passage; les cris aigres de quelques enfaiils à demi enveloppés dans un morceau de drap rouge , et qui se blottissent derrière une haie pour vous regarder avec une curiosité naïve et sans être vus. Pauvres enfants, mon ami, dont la vie se passera sur ce sol maudit , usant de leur pied nii le seuil misérable et dégradé qu'ont usé leurs pères, et qui mourront quelque soir d'hiver, de faim peut-être, sans avoir rien su de notre bien-être et des jouissances de nos villes! sans que le hasard soit venu réveiller l'inlelligence qui reposait dans leur jeune tête ! — Le premier village que l'on rencontre est Serravatle; c'est là que finissait le royaume d'Italie; ainsi l'avait voulu l'Empereur qui , de sa main puissante, en avait tracé les limites, jetant bas en même temps la muraille qui séparait l'Ombrie de la marche d'Ancône. De Ponte délia Trave à Varano, le site change : la Chienta serpente au pied des coteaux boisés, en faisant entendre un clapotement sourd et continu contre les rochers à fleur d'eau dont son lit est hérissé. Le paysage, resserré tout à l'heure entre deux montagnes escarpées, s'étend tout à coup; le désert devient fertile , les groupes bruyants se montrent sous les arbres, les chèvres de Théocrite mordent les cytises du sentier. Valcimara , où l'on arrive bientôt, est, comme Varano, un pauvre village, composé d'un nombre assez restreint de maisons. Je liens riiôie de la misérable auberge de Valcimara pour l'un des plus déterminés brigands {ladri) qui aient jamais battu les buissons des Apennins, et je le soupçonne fort de n'exercer l'état de cuisinier qu'à ses
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heures de loisir. Rien n'égale son indifférence à l'égard des voyageurs {foreslierî) que le sort a jetés pour un jour sous son loit inhospitalier, si ce n'est son complet mépris pour tout ce qui touche à l'art culinaire. Devant une pareille ignorance, M. Brillât- Savarin, l'iilustre gourmand, passant par là, se fût voilé la face d'un pan de sa serviette ; mais il n'y a pas de servielle à Valcimara; c'est un luxe inutile, une coûteuse superflaité, dont il n'est pas plus question que dans les festins d'Homère. On en est encore à Valcimara à l'an 1270 avant J.-C. Le matériel de l'auberge se compose de quelques assiettes cassées et de deux ou trois lits en assez mauvais état; quant à la carte , hiver comme été, elle est toujours la même et vous offre invariablement un quartier de chevreau arrosé d'huile, des fèves et du fromage. Au-dessus de la porte d'entrée, le curé de l'endroit a écrit la devise que voici : Fino pellile cuvas. J'affirme , après un mûr examen, que cette devise est une horrible plaisanterie, et que le vin des caves de Valcimara est bien plus propre à faire naître les soucis qu'à les chai;ser.
Quelques heures après avoir quitté Valcimara, on aperçoit Tolenlino, qui eut l'honneur de donner, en 1797, son nom au traité de paix conclu entre Pie VI et le Uiiectoire. A Tolenlino, la cathédrale avec ses richesses gothiques et ses sculptures naïves a été élevée en l'honneur de saint Nicolas, chanoine d'abord, ensuite moine de l'ordre des Augustins. Maceraia est à deux pas , on y jouit d'un magnifique coup d'œil : d'un côté la chaîne immense des Apcn-
nins, qni joint les Alpes à l'extrémité du royaume napolitain ; de l'autre la mer Adriatique , large chemin d'azur qui sépare l'Orient de l'Occident, vaste champ de bataille que sillonnaient les flottes de Venise , et que traverse aujourd'hui trois fois par mois le bateau à vapeur qui va d'Ancône à Triesle. Quand on entre dans la cathédrale de Macerata, on y voit d'ordinaire de nombreux croyants , agenouillés pieusement devant deux tableaux de Vanvitelh. Ces deux tableaux sont de la part du peuple l'objet d'un culte tout particulier. Or, voici ce qu'ils représentent : V Arrivée de Trajan à Jncone et la Continence de Scipion. On ne s'attendrait guère à voir Scipion et ïrajan Ogurer dans l'église de Saint-Julien. Le paganisme a jeté de profondes racines en Italie, on l'y rencontre à chaque pas. Avant d'arriver à Loretle on passe par Recanati, de l'autre côté de la Potenza. Recanati est une rue qui a une demi-lieue de long. C'est le type de ces petites républiques du moyen âge, qui, comme les grandes villes, comme Florence et Pise , avaient leurs factions rivales , jouant à petit bruit la parodie des grandes querelles guelfes et gibelines; révolutions perdues à présent dans l'oubli , et célébrées peut-être en ce temps-là par quelque Dante ignoré. Il y a une toile du Titien qui représente un poète la palme h la main; le vieux Titien, en peignant ce tableau sans nom, a fait, sans y songer, l'histoire de tous ces athlètes ardents et dévoués, de tous les ouvriers de l'intelligence s'agitant dans une rue étroite de quelque Recanati, et emportés par les siècles avec leur œuvre. Ici les ira-
ces du moyen âge subsistent de tous côtés ; les armoiries de la ville sont gravées sur la tour carrée en briques qui contient le beffroi; les vieux palais à porte basse, avec de lourds balcons sculptés, sont encore debout , et de grosses chaînes de fer sont encore suspendues le long des murs en cas d'attaque. Les habitants de Recanati sont les ennemis déclarés de leurs voisins de Lorelte ; ils ne sauraient pardonner à ces derniers d'avoir été choisis de préférence à eux, par les anges, comme dépositaires de la Santa- Casa. Ils ont bien tenté d'attirer les aumônes des pèlerins en placardant sur la façade de leur hôtelde-ville un bas-relief en bronze représentant la maison de la Vierge voyageant par les airs et s'arrêtant à Recanati, mais les pèlerins incrédules passent outre, et s'en vont porter leur offrande et leurs prières à la somptueuse église voisine. On vend chaque année à Loretie pour cent vingt mille francs de chapelets; chaque année le trésor épiscopal s'enrichit de trentesix mille francs d'aumônes. On se fait difficilement une idée des richesses que renferme la Santa-Casa; il y a des millions entassés dans cette petite maison de treize pieds de haut. Le Bramante l'a revêtue de marbre, Raphaël et Annibal Carrache ont suspendu à l'intérieur deux célèbres tableaux. Lorette a un aspect heureux; les champs qui l'entourent sont mieux cultivés , les familles moins pauvres. Une protection invisible semble planer sur les humbles toits de la ville et la garder de la pauvreté romaine , lèpre terrible qui ronge jusqu'au cœur le plus beau pays du monde. Les plaisirs y sont plus calmes : Lorelte
ne connaît pas, comme le brillant faubourg de Portici , les joies frénéiiques et l'emportement dans les fêtes; les brises de l'Adriatique y tempèrent l'ardent soleil de l'Italie.
En sortant de Lorette nous côtoyâmes la mer , dont les vagues bleues venaient doucement se briser sur la côte , et peu de temps après nous vîmes se dresser devant nous les remparts et le fort d'Ancône. Ancône est une ville de guerre assez peuplée , mais triste, et qu'il serait fort inutile de parcourir si l'arc-de-triomphe de Trajan, en marbre de Carrare, n'élevait orgueilleusement sur la mer sa courbe victorieuse. La route de Bologne, passant par Sinigaglia et Fano, suit le rivage jusqu'à Rimini. C'était l'heure de raidi , et un beau soleil faisait rayonner la place du marché, quand nous entrâmes dans cette dernière ville. Je fis arrêter notre honnête voiturin le long des arcades, et je m'avançai vers le milieu de la place. Il s'agissait de découvrir la tribune de pierre du haut de laquelle Jules César harangua ses troupes avant de passer le Rubicon. La tribune était assiégée en ce moment : une trentaine d'affamés citoyens, drapés majestueusement dans leurs manteaux percés, et le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux , se pressaient autour d'un marchand qui avait établi son comptoir sur le piédestal romain, et leur vendait du ftnocchlo au taux de deux baïoqucs la livre. J'allais renoncer à lire l'inscription du grand vainqueur, et je me repliais déjà tristement vers la voilure , lorsqu'un incident inattendu vint opérer une heureuse diversion en ma faveur. Le marchand, qui ne pouvait suffire
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aux demandes réilérées des consommateurs , avait jugé à propos de vendre à faux poids ; un hourra général avait aussitôt été prononcé contre lui , puis aux épithètes de ùirùante et de tadro avaient succédé les coups de poing, et enfin aux coups de poing un pillage général. Le marchand prit la fuite et les assaillants se dispersèrent.
Rimini appartenait autrefois aux Malateste : c'était une de ces familles de hardis soldats qui, comme lesi Sforce de Milan, soutenaient leurs droits avec leur épée, et tenaient bravement tète à leurs voisins. Dans l'histoire des républiques italiennes, leur nom revient à chaque page ; leur vie est une suite de combats acharnés, un éternel récit d'armures faussées et de duels corps à corps. La rudesse et l'emploi guerrier de leur vie expliquent la sévérité de l'architecture de leur ville. Leurs églises sont bâties en briques posées de telle sorte l'une sur l'autre, que les murs sont hérissés de pointes et présentent un aspect bizarre. Point de vains ornements, point de sculptures délicates. Les Malateste cependant, quoique peu sou cieux de luxe, voulurent laisser un jour un souvenir plus durable de leur puissance; ils allèrent chercher l'architecte Alberii de Florence, ce pays des grands sculpteurs, et celui-ci leur bâtit l'église de Saint- François. Aujourd'hui, le portrait du dernier des Malateste, Baitolommco Mntatcsta, couvert desoa armure de bataille, avec son nom et ses armoiries, figure dans l'échoppe d'un barbier de Ilimioi.
Dans toutes les petites villes que l'on rencontre jusqu'à Bologne, l'architecture est la même; des ar-
cades bordent la plupart des rues , et devant ces arcades sont suspendus de grands rideaux à bandes jaunes et vertes pour garantir les boutiques du soleil. Au premier abord, on croirait, comme dans les contes des fées , que la ville est inhabitée. Toutes proportions gardées , Cesena ressemble à Forli , Forli à Faenza , Faenza à Imola. En sortant de Castel-San- Pietro , on voit bientôt se dessiner la gigantesque tour des Asinelli de Bologne, dont le sommet semble de loin se perdre dans les nuages. Il y a trois choses à voir à Bologne : les fresques des Carraches, le Campo-Santo et le Musée, l'un des plus renommés de l'Italie.
Ce n'est pas la moindre gloire de Bologne d'avoir donné naissance aux Carraches. Parmi cette foule de peintres illustres qu'a produits l'Italie , les trois Carraches sont les plus laborieux et les plus patients; ils travaillent consciencieusement et sans hâte; chaque jour amène un progrès dans leur manière. Aujourd'hui ils étudient Tintoret et Fontana , demain Bagnacavallo et Pelegrino Tibaldi. Partout où il y a quelque chose de bon à prendre, ils le prennent; en vingt ans ils produisent des chefs-d'œuvre. Augustin peint les plafonds du palais Zarapieri ; Louis couvre de fresques aujourd'hui effacées les murs de Saint- IMichel in Bosco à Bologne; Annibal h Rome attire, avec son hardi pinceau, la foule au palais Farnèse. A soixante-quatre ans, Louis Carrache fait dresser des échafaudages dans la cathédrale de Bologne et y termine h fresque une Annonciation. On raconte ainsi , mon]ami , l'histoire de cette fresque.
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On était en 1619. Il y avait alors à Bologne une jeune fille nommée Angela Serena , qui habitait avec son père dans une petite maison devant le palais de la seigneurie , et tout près de la fontaine de Neptune de Jean de Bologne, lequel Neptune est une merveilleuse statue. Angela avait seize ans, une ravissante figure d'un ovale parfait, de beaux cheveux blonds, une taille souple et les deux plus jolis petits pieds du inonde. Les sonnets pleuvaient de tous les coins de la ville sur sa table; car, au dix-septième siècle comme aujourd'hui , les faiseurs de sonnets fourmillaient en Italie. Un grand seigneur vénitien qui passait un jour par Bologne lui adressa une épître dans laquelle il l'appelait tortovela zcntil, cotombina sempiice, la priant de lui accorder un onzade restovo ; mais il n'en put rien obtenir. Angela aimait Flaminio Massari, qui était élève de Louis Carrache.
Par une belle journée du printemps, Louis Carrache et son élève étaient appuyés contre la muraille du patazzo putdico et regardaient de temps à autre la maison du père d'Angela. La chaleur était grande, la place était à peu près vide , quelques ouvriers qui travaillaient à réparer le palais dormaient à l'ombre dans un coin. On n'entendait aucun bruit au dehors, et le plus profond silence régnait à l'intérieur des maisons. Flaminio avait tiré une orange de la poche de son haut-de-chausses , et l'offrant à Louis Carrache :
— Savez-vous , maître, lui dit-il , que j'ai trouvé le modèle qu'il vous faut pour votre tête de Vierge dans votre fresque de l'Annonciation ?
— Sans doute quelque bohémienne damnée! Vous n'ignorez pas, Flaminio, que j'ai résolu de ne pas laisser entrer ces sortes de femmes dans mon atelier !
— Vous vous trompez , messer, reprit le jeune homme ; le modèle dont je vous parle habite dans celle maison qui est là en face. La fenêtre de sa chambre est celle où vous voyez ce rideau bleu. Je vous jure que si elle consentait à monter sur votre échafaud de la cathédrale , votre tête de Vierge ferait mourir d'envie Alessandro Tiarini et tous les élèves du Passignani.
En ce moment , Flaminio. sembla pris d'une violente quinte de toux, et le rideau de la pelile fenêtre se souleva. Angela se montra, et Louis Carrache fut émerveillé de la beauté de la jeune fille. Il entra donc dans la maison , et fit tant auprès du père d' Angela , qu'il obtint que celle-ci viendrait poser en secret pour sa fresque de l'Annonciation.
Flaminio devait représenter l'archange Gabriel. Carrache se mit donc à l'œuvre ; on eût dit , à le voir, que les forces de sa jeunesse lui étaient revenues, il s'en allait disant par la ville qu'il voulait que son Annonciation surpassât tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour. Sa main tremblante était redevenue sûre d'elle-même ; point de touches fausses à effacer, point de trait mauvais à faire disparaître. Il semblait avoir, comme disait le Corrège, ses pensées dans le bout de ses pinceaux. {Haveva i suoipensieri netlastrc' mita clci penctli.) La fresque était déjà largement ébauchée et promettait un chef-d'œuvre, lorsqu'un jour, au milieu de son travail, le vieux peintre seatit
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une langueur soudaine s'emparer de tous ses membres et le sang cesser de circuler dans ses veines; la palette s'échappa de ses mains et il s'endormit. Quand il se réveilla plusieurs heures après, Flaminio et Angela avaient disparu. On les chercha, mais en vain, dans Bologne ; on apprit bientôt qu'ils étaient partis pour Venise. Un narcotique versé par les mains d'Angela l'avait soustraite à la surveillance de Louis Carrache. Quant à la fresque du maître bolonais, elle fut terminée tristement et avec dégoût ; la pâleur de cette peinture et le peu de hardiesse qu'on y remarque , quand on la compare aux autres toiles du Carrache, lui attirèrent des critiques amères et passionnées qui hâtèrent sa mort.
Mon cicérone m'avait raconté cette histoire en traversant la ville ; il m'avait montré en passant la maison de Rossini , que le grand musicien vient de vendre pour aller vivre assez misérablement dans un grenier. Comme il finissait son récit, nous arrivions à la porte du musée.
Le musée de Bologne renferme un bon nombre de tableaux gothiques ; les diverses écoles de cette époque de foi y sont représentées ; Louis et Annibal Carrache y ont leurs plus beaux ouvrages, la Conversion de saint Paul et V Adoration du Christ-Enfant. La sévérité du dessin s'unit ici à la beauté du coloris ; cette femme qui tient l'Enfant- Dieu sur ses genoux , c'est l'Europe du Vénitien Pau! Véronèse ; son regard est plein d'amour sous ses longs cils baissés , le sang échauffe ses veines bleuâtres , la vie anime son beau corps de vierge; la lumière court
sur les draperies sombres de ces hommes en adoration , sur les robes flottantes des saintes pieusement agenouillées. Voici la Communion de saint Jérôme d'Augustin Carrache ; le Martyre de saint Pierre, le Martyre de sainte Agnès du Dominiquin , sont à côté ; en face , voilà le Crucifiement du Guide , ce drame à quatre personnages, traduction magnifique , dans sa noble simplicité , de la douleur humaine , comme le groupe antique de Niobé.
On a dit bien des fois que l'art se mourait en Italie. Cela est triste à répéter , mais cela est vrai , et par conséquent , il faut le dire encore , car ce n'est pas en voilant le mal qu'on peut arriver à le guérir , si toutefois une guérison est possible. Le Campo-Santo de Bologne est une des preuves les plus évidentes de cette décadence, de cette mort de chaque jour. Il suffit de comparer ce cimetière moderne au Campo- Santo de Pise pour être frappé de la distance immense qui, au point de vue de l'art , sépare les deux édifices. Ce n'est plus , comme à Pise , une suite de sévères arcades aux trèfles moresques, un cloître sombre où l'art catholique respire dans toute sa pureté ; c'est un vaste champ entouré de galeries où les morts sont parqués comme des troupeaux, les hommes par ici , les femmes d'un côté , les enfants de l'autre. Au lieu des délicates ogives de l'édifice pisan, une enfilade de voûtes et de chambres sans grâce, où tons les styles sont mêlés; point d'unité, point d'ensemble dans toutes ces constructions ; les moellons ont remplacé le marbre : à la place des fres(|ues d'Orgagna et du Giotto, vous avez les bas-reliefs ridicules de je ne
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sais quel mauvais sculpteur bolonais où rincorreclion rivalise avec l'affectation des poses. Imaginez les mélancoliques iaclies des livres de gravures anglaises qu'on aurait copiées en marbre, tant bien que mal, et en assez grand nombre pour avoir une collection à peu près complète. L'art chrétien, l'art du Dante et de Cimabué , a replié ses ailes aussi bien en Italie que chez nous ; il s'est envolé tristement vers le ciel parce que la foi l'y avait déjà précédé. C'est une cendre éteinte sous laquelle aucun souffle ne saurait trouver de vive étincelle. Dieu veuille que l'avenir nous garde un démenti ! Aussi le cloître de Pise est-il un lieu de terreur profonde qui, avec ses dalles funéraires, son champ aux longues herbes mal fauchées , en dit plus sur le néant de l'homme que les plus terribles pages de Bossuet, tandis que le cimetière de Bologne est un lieu de rendez-vous pour les promeneurs ; c'est la rue de Rivoli sans les boutiques. Quoi! les hommes qui ont bâti ceci avaient sous les yeux l'architecture romaine avec sa divine simplicité ; l'architecture du moyen âge avait dressé pour eux, en chaque coin de l'Italie, des modèles sans nombre ; IWichel-Angc avait couru toute la Toscane en semant les monuments sur ses pas ; il n'y avait pas jusqu'à ce pauvre cavalier Bernin, avec son grandiose de mauvais goût, qui ne leur eût laissé çà et là quelques exemples bons à suivre ; et ils ont passé devant tout cela sans rien voir ! Un colossal bazar élevé à grands frais, où les cadavres sont étiquetes et rangés le long des murs , sous une planche de marbre dont l'épaisseur varie suivant un tarif réglé d'avance ; un énorme caravansérail de la
uîort : voilà le dernier mot de l'art chrétien en Italie, au dix-neuvième siècle.
Bologne est peut-être la ville où l'on s'occupe le plus de musique, ce qui ne veut pas dire que les acteurs du théâtre y soient fort bons. La salle d'ailleurs est loin de pouvoir rivaliser avec ia Scalaàe Milan, Saii-Carlo de Naples et la Pergola de Florence ; mais comme à Florence , comme h Naples, comme à Milan, on y rit, on y parle tout haut, sans se soucier de ces quatre ou cinq acteurs qui s'agitent sur la scène, au milieu du bruit de tous les spectateurs. L'aspect des salles de théâtre en Italie est fort triste, grâce à l'uniformité des loges ; on dirait un grand mur circulaire, percé de cinq ou six rangées de fenêtres pressées les unes contre les autres. San-Carlo est un vaste columbarium des anciens Romains. Il y a sur ce chapitre de charmantes pages de !M. de Stendhal, qu'il est bon de relire. Quel agréable conteur, mon ami , que ce IM. de Stendhal ! Gomme il nous laisse tous bien loin derrière lui avec sa verve ironique et implacable! Et sous ce rire éternel, ce rire cruel, qui a quelque chose de celui de Rabelais, quelle logique glacée, quel profond mépris pour la race humaine ! Il est évident que pour lui l'homme est un méchant enfant qui s'amuse à souffler dans l'air d'éclatantes bulles de savon gonflées de paroles de dévouement et d'honneur, et qui , avant que la bulle ne retombe, a déjà commis trois ou quatre lâchetés. Il y a certaines pages de ses romans efl'rayantes de vérité. La Rochefoucauld romancier n'aurait pas dit autrement. Mais je retourne à Bologne.
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Les Italiens ont peu de science en musique ; c'est le plus souvent à leur climat qu'ils doivent la fraîcheur de leur voix. Mozart , Beeihoven , Gluck , Bach et Haendel, ces grands compositeurs leur sont inconnus; l'harmonie savante n'est pas ordinairement comprise par eux. Il faut demander aux voix italiennes les chants de la place publique , ou aux bords du golfe, ou sous les treilles du Pausilippe, et non les savantes mélodies du théâtre. Les phrases auxquelles ils s'arrêtent sont prévues d'avance et de mauvais goût ; ils ont tous la même manière de chanter, mais point de méthode. Les exécutants ne savent pas mettre dans chaque phrase une pensée; voulant être chaleureux, ils son! bruyants. Là où nos grands artistes emploient ces notes ralenties et pressées qui donnent tant de force à la musique , les Italiens se conlenlent du piano et du ci'cscendo ; les nuances intermédiaires leur échappent. Ces transitions ainsi brusquées forment des oppositions choquantes pour les oreilles musicales, habituées aux sons gradués et aux finesses de l'école française et de l'école allemande. L'Italie a produit beaucoup de belles voix , fort peu de vrais talents. La plupart des célèbres cantatrices de ce pays ont dû voyager pour acquérir ce qui leur manquait. Ce fut en France que madame Malibran acquit sa gloire depuis universelle. Aussi les théâtres italiens ne sont-ils vantés que par ceux qui ne sont jamais sortis d'Italie, que par les Français qui n'ont jamais traversé les Alpes.
Voilà ce que je me disais eu lisant l'alTiche du théâtre de Bologne. La façon déplorable dont j'avais
VU représenter, deux jours avant, Anna Bolena, ne m'engageait guère à tenter une nouvelle épreuve. Au lieu d'entrer, je me dirigeai vers Saint-Michel in Bosco. Cette église dont, pendant notre séjour en Italie, nous avions fait un hôpital pour les troupes, ce qui hâta la destruction des précieuses fresques de l'école lombarde, est bâtie sur une éminence qui domine toute la ville. De là , l'œil embrasse ce long che/nin couvert, composé de six cent soixante-quatorze arcades, qui mène de la porte de Saragosse au sommet de la montagne delta Guardîa. Les vieux palais de Bologne, aux teintes sombres, aux fenêtres en ogives, aux balcons délicatement brodés, apparaissent de tous côtés. Les deux tours Garisenda et des Asinelli s'élèvent au milieu de cet amas d'églises , de palais et de statues , comme les obélisques égyptiens dans le désert du Nil. La soirée était magnifique ; la rumeur de la ville ne nous arrivait que comme une douce harmonie ; des essaims de mouches luisantes voltigeaient autour de nos têtes; les eaux du Reno, claires et peu bruyantes , s'argentaient aux rayons de la lune, qui se levait dans le ciel; quelques promeneurs attardés regagnaient à pas lents la ville. Deux hommes marchaient en silence devant moi : le plus âgé d'entre eux s'en allait tête baissée, et comme sous le poids d'une invincible tristesse; il y avait sur son front, sur ses traits, tous les symptômes d'une grande fatigue morale; son œil vif et plein de feu trahissait un lent épuisement. Un ouvrier qui descendait la montagne entonna en ce moment un air de Guiitaamc TcU, cet opéra dont
on a changé le tilre et les paroles , tant on a peur en Romagne du seul mot de liberté ; mot terrible et profond qui a remué si souvent la fourmilière humaine I Soudain , en entendant les premières mesures de l'air, l'inconnu s'arrêta et releva la tète; puis un sourire amer contracta ses lèvres, et il reprit silencieusement sa route. Cet homme, c'était Rossini.
A Fcrrare, qui est à huit lieues environ de Bologne , les rues sont désertes , les palais inhabités et tombant en ruines. La Cil ta beiw avventurosa de l'Arioste a perdu ses richesses , sa gloire et jusqu'à ses habitants. Ferrare ressemble assez bien au lit d'une rivière que la main de Ihomme ou quelques secrets courants ont poussée d'un autre côté ; la rivière était large , des barques pavoisées s'y pressaient en foule; il reste un champ pierreux et inculte. Il n'y a pas de spectacle plus triste que celui-là. Les malédictions du Tasse dans son cachot ont porté malheur à Ferrare.
Et pourtant cette grande ville de Ferrare , au milieu de sa solitude, avec ses rues de mille toises , a conservé , comme Venise , je ne sais quelle splendeur qui charme et qui attire. Sa cathédrale, dédiée à saint Georges, étale à l'extérieur ses mille colonnettes de marbre, et allume chaque nuit sur sa façade deux lampes aux pieds de sa Vierge de pierre. A deux pas de la cathédrale, on entre dans le quartier des Juifs, fermé encore, aux deux extrémités, par d'épaisses grilles de fer, comme au moyen âge. Plus loin s'élève , au. milieu de fossés remplis d'une
eau verdâtre , le massif château ducal , où réside maintenant un cardinal envoyé par la cour de Rome. Au seizième siècle , la cour des ducs de Ferrare rivalisait avec les plus somptueuses de l'Italie. Des musiciens , des peintres , et parmi ces derniers Benedetto di Garofano, ont traversé le pont-levis, et obtenu les faveurs de cette cour brillante, qui avait pour poètes le Tasse et l'Arioste, l'Arioste surtout, le poète rieur, qui parlait d'amour sans aimer.
Mais il y avait alors dans la même ville un homme qui faisait oublier l'Arioste; qui pendant long-temps devait remplir l'Italie de son nom ; qui , après avoir remué la littérature italienne , allait faire voyager en conquérant sa poésie aux quatre coins de l'Europe; un homme qu'on imitait en Angleterre, en France, en Espagne, et dont les œuvres, traduites dans toutes les langues, devaient avoir quarante éditions successives. Il était né le 10 décembre 1537 à Ferrare, et s'appelail Giovanni-Baltista Guarini. La maison du cavalier Guarini n'a rien gardé de son aspect d'autrefois ; c'est une petite maison assez triste qui ne rappelle aujourd'hui aucun souvenir. Va certain jour de l'année 1575, une foule immense se pressait autour; la cour du duc encombrait la porte; les litières, les chevaux empanachés, les pages revêtus de riches costumes se heurtaient sous les fenêtres; le tumulte était au comble, les suions étaient remplis, et l'on arrivait toujours. Ce n'esl pas une date indifférente dans l'histoire littéraire de l'Europe , que celle de la première représentation du Pastor fldo. Le Guarini, de retour depuis quelques années de sa der-
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nière ambassade , venait enfin de quitter sa terre de Cuarina, annonçant la représentation de sa fameuse comédie, et de tous les côtés on s'était donné rendez-vous à la fête. Le succès fut complet. C'est que le poète avait bien compris la société pervertie h laquelle il s'adressait; c'est qu'il entretenait de l'amour des sens tous ces seigneurs débauchés , toutes ces femmes voluptueuses dont le plaisir était la vie ; c'est qu'il leur disait, dans cette langue italienne si pleine d'entraînement, et qui semblait plus séduisante encore dans sa bouche, — il peccar è si dolccl — Et la foule applaudissait et portait le Guarini en triomphe. Pendant que la poésie donnait de tds enseignements, le Tasse se mourait dans la prison de l'hôpital Sainte-Anne.
On m'avait montré dans l'une des salles de la bibliothèque le magnifique tombeau de l'Arioste; on m'avait fait lire le manuscrit raturé de ia Jérusalem délivrée; je courus voir le lieu où le poème avait été écrit , où le poète , prenant sa tète dans ses mains, avait douté de son génie. On me fit pénétrer dans un cachot voûté , une porte basse donnait entrée au subliuïe prisonnier , une étroite fenêtre laissait arriver jusqu'à lui ia lumière du jour. Le lit était placé dans le fond, contre le mur que les mains dos curieux ont démoli en partie, pour en emporter quelques fragments. Au-dessus de la porte, on a gravé sur le marbre l'inscription suivante :