SECOND JEUNE HOMME
Vous avez le cœur bon et la voix qui console , Et nous causons long-temps le soir au coin du feu , Sans songer que le temps fuit, que l'heure s'envole ; — Eu partant on se trouve avoir parlé très-peu.
On avait cependant tant de choses à dire ! On n'a rien dit. On sort, songeant au lendemain; On éprouve, en entrant, je ne sais quel délire Oui fait que tout s'oublie en vous serrant la main.
Or, j'ai lu quelque part qu'il eu c-lait de même Lorsqu'en son gai printemps on comiuençait d'aimer; Je ne sais : pGi.r tromper mon mal ou le calmer, Marie , oh ! dites-moi si c'est que je vous aime!
TIIOISIÈME JECNE HOMME.
Si vous aviez aimé , l'on ne vous verrait pas , Thérèse, folle enfant, courir comme vous faites, Le jour dans les plaisirs et la nuit dans les fêles; Respirer en chantant les parfums d'ici-bas; Faire chanter pour vous les harpes des poètes , El traîner la louange allaciiée à vos pas.
n.vi.iv. 40"^
Mom ir, les bras au cou de la iVminc (ju'un aiiuo ! L: isscr aller oa vie en un baiser suprême , Comme le Raphaël chez la Fornarina !
— Maître , lo belle mort fjue le ciel vous donna I Qui de nous ne voudrait, amis, mourir de même? Car la vie, après tout, promet plus qu'elle n'a.
Ils passaient , et l'amour leur versait son ivresse , Et la molle chanson continuait sans cesse :
QUATRIÈME JEUAE HOMME.
Vous avez donc pleuré l'autre soir? — Et pourquoi? Qui vous a fait pleurer ainsi ? — Peut-être moi?
Que vous ai-je donc dit, chère âme?
Il est de ces instants où le cœur est méchant ; Oh! l'homme est ainsi fait, qu'il brise en le touchant
Le bonheur d'une pauvre femme !
Si vous aviez aimé seulement rien qu'un jour. Si vous sa\ioz un peu c^ que c'est que l'auîour.
Qui veut qu'on soit triste et qu'on pleure , Qu'on en vienne à penser que c'est assez souffrir, Kt qu'on soit las des jours , ({u'on désire mourir,
Et que la mort s:mble meilleure;
Oh ! vous verriez alors ce qui se passe en nous, El les rêves détruits , les désespoirs jalou\ ,
Et le doute qui désespère, Et les vagues élans, les çlésirs insensés Dont on est tout honteux après qu'ils sont passés,
Cette joie et cette misère!
^OS KSSMS LU J KP. VIIUÙS.
J'intin vous nous diriez qu'il faut nous pardonner, Que l'exemple mauvais peut souvent entraîner ,
Qu'on a ses accès de folie ; Qu'il est beau, qu'il est bon , et qu'il convient alors De nous tendre la main pour effacer nos torts ,
De dire en souriant : — J'oublie.
Oh ! le boniieur à deux! le bonheur tant rê\é\ Que j'ai cherché souvent, que j'ai parfois Irouvé,
Sur ma voie en un coin bien sombre ; Que pour les soutenir Dieu donne à ses élus. Qui s'en va , puis revient , comme un flux et reflux ,
Ce bonheur fait de calme et d'ombre !
El que j'ai rencontré le mois dernier : — un soir, La lune se voilait d'un gros nuage noir ,
Il avait plu dans la journée ; Aussi, l'air était frais, d'enivrantes odeurs S'exhalaient de la terre et du bois, et des fleurs
Dormant sur leur tige inclinée!
Vous vous en souvenez ; ensemble, pas à pas, Nous allions, votre bras appuyé sur mon bras,
Promeneurs que le hasard pousse; Et moi je soutenais voire corps chancelanl , Et j'écoutais, — craignant de perdre, en vous |>arl;inl,
Le son de voire voix si douce!
C'était un de ces soirs si lents à revenir,
Où le cœur est trop plein , et ne peut que bénir,
Et bat connue en un jour de fièvre ; Ou dans l'àme i! se l'ail un jour mystérieux ,
Où (k'S laiiiiL'S (.liiiiioui \uiis c'iupli.sit'iil h s \(ii\, Où les mois ineuiciil sui' la lèvre !
Knfant, ces lieurcs-là ne peuvent s'oublier; Le souvenir au cœur en reste tout entier ,
Le vent jamais ne les emporte; <)uand on tourne en arrière et la lêle tl les yeux, Les souvenirs en foule accourent tout joyeux ,
Lt se pressent à votre porte.
Quand ce rêveur, Marie, au cœur simple, ingénu. Oui près de vous, un soir, à vingt ans, est venu.
Lui dont le front n'a pas de rides, Aura senti l'orage ébranler sa maison , Et vu se rembrunir son nuigique horizon ,
Et couru les plaines arides ;
Ouand mère, frère ou sœur, parents ou vieux ami> , be seront éloignés ou sous l'herbe endormis ,
Qu'il saura ce que c'est que vivre, Qu'il aura vainement cherché le mot de tout , Et que pour le trouver il aura jusqu'au buul
Secoué les feuillets du livre;
Il s'en reviendra seul s'abrilci' (pulqtie paît , N'importe où, — se disant tout bas (pi'il se fait lard ,
Songeant à ses billes années , \ ce temps bien meilleur que le temps d'aujoiiid'lmi. Où les révcs ardents qui s'éveillaient en lui
Parlaient de hautes destinées ;
410 KSSAIS LITTÉUAIUES.
Puis, tout en rcmonlaiU le courant de ses jours, 11 verra se grouper tous ses jeunes amours,
Humbles fleurs qui s'ouvraient si belles;. Ces songes de bonheur, de sainte liberté , Gais oiseaux qui partaient sous un ciel enchanté,
lit dont l'âge a coupé les ailes !
Alors, il reviendra longuement, à plaisir,
Sur tous ces beaux projets qu'aux heures de loisir
Il faisait avec vous sans cesse ; Parlant de poésie, et de musique, et d'art , De tout ce qu'il aimait, et ne partant que tard,
Le cœur plein de vague tristesse !
Bonheur du souvenir ! alors il oublîra
Les ronces du chemin : — son âme s'ouvrira
Comme un lis penché qu'on arrose ; Reprendre sa jeunesse et son âge fleuri, Primevère des ans, a dit Alighieri ,
C'est une douce et sainte chose!
Oui, ceux-là dont le cœur avant d'être fermé A su ce que c'était qu'aimer el qu'être aimé,
Et compris l'étrange mystère , Et qui firent un jour un de ces songes d'or. Ceux-là, dans leur pensée, ont un pieux trésor ;
Ce sont les riches de la terre !
■ — Un autre s'avança triste et silencieux.
Le désespoir au cœur, des larmes dans les yeux,
Il parlait d'abandon, de trahison infâme.
Et murmurait toujours le même nom de fenm)e.