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AD ISTANZA DELLA CITTA DI BERGAMO

NEL GIORNO 6 LUGLIO

MDLXXXYI.

Comme je m'éloignais, un des employés de l'hôpital arrivait, poussant devant lui une brouette chargée de décombres qu'il alla verser dans le fond de la prison , au lieu même où dormait le poète. Je demandai quel usage on voulait faire de ces matériaux, et l'employé que j'interrogeais me répondit avec un grand sang -froid qu'on avait coutume d'en agir de la sorte chaque mois, et que ces pierres brisées étaient destinées à l'approvisionnement des touristes, dont la principale occupation était .d'emplir leurs poches de souvenirs.

C'était retomber de la tragédie dans la farce.

Le lendemain, traversant le Pô, je suivais la route de Venise.

AVANT P.VDOUE. — LES LETTRES I) ORTLS.

Avant de quitter Ferrare, j'avais acheté deux livres, moii arui; un ouvrage de M. Rosniiui, le philosophe tyrolien, et les Lc^^/ya- ^"Oy//^ d'Ugo Foscolo. Le premier de ces livres contenait la condamnation du second. Le juge est sévère, inexorable, et l'anaihème qu'il laisse tomber de sa bouche de bronze est juste, je le reconnais. Mais, tout en m'inclinant devant la terrible sentence, je me suis senti profondément ému h la lecture du roman de Foscolo. J'ai voulu voir les lieux qu'il décrit , et je me suis dirigé vers Arqua. Tout est bien comme il le dit; j'ai reconnu le paysage, et mon émotion a redoublé.

Chemin faisant, mon ami, nous allons, si vous voulez bien, causer d'Ortis et de Foscolo.

Pendant tout le dix-huitième siècle , l'action de la France sur l'Europe fut immense. Nos publicistes et nos poètes, avec leurs théories et leurs vers, se faisaient entendre partout, remuaient partout les idées, encourageaient les désirs d'indépendance et semaient dans le monde, derrière eux, les germes de cette ré-

volution dont , à leur insu peut-être , ils étaient devenus les apôtres. On applaudissait le poète, on écoutait le publicisle et on tentait les hautes réformes qu'il proposait. Toutes les intelligences fermentaient, toutes les poitrines haletaient sous cet air lourd qui f nnonce la tempête. L'Italie surtout, unie à la France par une sorte de conformiié de mœurs, l'Italie, ce pays d'esprits ardents, la tête tournée du côté des monts, recueillait avec avidité les bruits sourds qui lui arrivaient. Les rois eux-mêmes s'abandonnaient sans crainte à ce torrent audacieux , venu de France , et qui , en peu d'années , roulant sans digues et sans limites , devait secouer leurs trônes et les emporter dans ses flots.

Un gentilhomme de Naples, Filangieri, le marquis Beccaria, le jésuite Bettinelli, d'autres avec eux, à Milan, à Naples, en Toscane, traduisaient, commentaient, continuaient avec éloquence les écrits de Voltaire et de Montesquieu. Campanella seul résistait à l'entraînement général. Il en était de même en Espagne : d'Aranda , Florida-Blanca et Campomanès suivaient. Mais arrêtons-nous à l'Italie. Au théâtre, on n'écoutait plus les drames vertueux de Métastase , le courtisan de Marie-Tliérèse ; dans les assemblées, on mettait en question si on n'abandonneiait pas la langue italienne pour adopter la langue française, et c'était le grave Denina qui en faisait la proposition. Il fallait une poésie rude; et éclatante, avec de brusques allures plébéiennes, et qui sût flatter toutes les passions du moment. L'enthousiasme était an comble. La littérature brisait les mille liens timides dans les-

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quels elle avait été enchnînée jusqu'alors, elle secouait le joug suranné de la vieille académie de la Cnisca.

Soudain un poète sortit de la foule, c'était Alfieri. 11 y avait dans le cœur de cet homme toute la vigueur et toute la verve nécessaires pour bien jouer le rôle qu'il s'imposait. Dans ce réveil éclatant de la littérature et des sciences , dans cet examen en plein soleil de toutes les questions sociales les plus dangereuses à soulever , le vertige gagnait tous les esprits. On allait sans bien voir le but vers lequel on tendait. Ou marchait cependant. Le dix-huitième siècle était devenu tout à coup gros de tempêtes. De longs et livides éclairs s'échappaient des quatre coins du ciel. On pouvait facilement prévoir qu'avant que le siècle fût clos, un orage terrible éclaterait. L'heure fut devancée ; l'orage éclata onze ans avant la fin.

La terreur alors fut générale : on voulut s'opposer à ce débordement qui menaçait de tout confondre ; mais ce fut en vain. Les obstacles amoncelés à la hâte croulèrent bientôt, et les armées françaises sillonnèrent l'Europe. Ainsi commença cette éternelle série de batailles et de victoires qui , apiès avoir été celles d'un peuple , furent pendant quinze ans ajoutées et comme soudées les unes aux autres, pour élever une colonne de gloire à un homme. Cet homme, jeune, maigre et pâle, venait d'entrer avec ses soldais en Italie. Il gagna successivement les victoires de Montenotte, de Millesimo, de iMondovi et de Lodi ; il conquit la Lombardie et toute la ligne de l'Adige; il soumit Gènes, Modène, Naples et Rome; triompha encore à Casliglione , à Roveredo et à Bassano ; fit capi-

tuler Mautoue, traversa le pont d'Arcole, et, partout vainqueur, fonda la république cisalpine. L'Italie s'émut et entoura d'acclamations le jeune capitaine, à l'œil d'aigle , qui tenait ses destinées. Elle se prit à applaudir de toutes ses forces, enivrée de cette liberté qu'on venait de lui apporter. Elle s'enorgueillissait d'être liée par une communauté nouvelle d'intérêts à sa redoutable voisine. La France en effet était dans toute sa puissance; depuis Gênes jusqu'à la mer du Nord , elle avait crée des états semblables à elle et gouvernés comme elle. Cependant, au traité de Campo- Formio, l'Italie s'alarma en voyant Venise livrée h l'Autriche. Le traité à peine conclu , le vainqueur était parti; il s'en allait en Egypte jusqu'à ce qu'on le rappelât; sublime patience de l'homme de génie qui sait son heure , et qui attend ! Une réaction commençait déjà à s'opérer en Italie. Les esprits les plus entreprenants doutaient de l'avenir et de la sincérité de ces formes républicaines imposées, manteau éclatant qui cachait un cadavre ; leurs illusions s'en allaient une à une. Alfieri, échappé des tribunaux de Paris, était aussi fervent dans sa haine qu'il l'avait été dans son amour. 11 niait son enthousiasme passé, et renfermé, mélancolique et sombre, avec la femme du dernier des Stuarls, il avait senti s'éteindre peu à peu l'ardeur indomptabledeses jeunes désirs. Monti, le poète passionné , caressait tous les partis avec sa verve facile et entraînante. La poésie se perdait au milieu du tumulte du forum. Manzoni et Pellico, enfants encore , écoutaient et remplissaient leur âme d'images éblouissantes : voix mystérieuse qui chantait

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déjà dans leur cœur et qui, vingt- cinq ans plus tard, éclatait chez le premier par l'ode du Cinq inai.

Mais dani5 cette foule émerveillée, craintive et désillusionnée en partie , se cachait un poète qui venait d'avoir vingt-trois ans au commencement du siècle; un poète aussi impétueux que le vieux Alfieri , aussi cloquent que Monii , rêveur comme Goethe le conseiller allemand ; cœur tendre et facilement ému , où toutes les passions luttaient comme dans un champclos, et qui, après s'clre laissé prendre à toutes les croyances, devait finir par le scepticisme. C'était Foscolo.

Esquissons rapidement l'histoire de cette vie agitée, romanesque, pleine de péripéties inattendues, commencée dans la misère, passant par tout l'éclat du luxe et finissant dans l'exil. Vie singulière et bouleversée , couronnée par le malheur et par la gloire.

Ugo Foscolo , à dix-neuf ans, habitait à Venise une maison ruinée, donnant sur un canal obscur, dans un coin retiré de la ville. C'était un pauvre jeune homme , h l'imagination toute méridionale , qui était né à l'île de Zante. Son front avait bruni sous le soleil de l'Oi'ient , sur cette terre grecque dont les parfums et les chants avaient excité de bonne heure sa vive intelligence. Son père était chirurgien et attaché à la marine de la république de Venise; il était mort jeune , et Foscolo était resté avec sa mère , une Grecque, comme la mère d'André Chcnier. Cette femme, qui sentait que la poésie débordait de l'âme de son fils , l'envoya étudier à Padoue , sous le cé-

lèbre Cesarolti, et reçut, quelque temps après, un recueil de vers signes du nom de son fils.

Foscolo revint à Venise. On voyait souvent alors , le long des canaux de la ville , deux jeunes gens si semblables de visage, qu'on les eût pris pour deux frères. Tous deux étaient pauvres. Le soir, ils montaient sur une gondole , allant en silence du Lido à la place Saint-Marc ou au Grand-Canal , et abordaient d'ordinaire à l'un des théâtres de Venise. L'un d'eux s'affublait d'un mauvais costume , montait sur les planches, et récitait les vers de Pepoli ou de Giovanni Pindemonte. L'autre , caché dans un coin du parterre, s'enivrait de cette suave harmonie de la poésie italienne. L'un était l'acteur Blanes , l'autre , on l'a nommé déjà , était Ugo Foscolo. Un soir, le poète , en rentrant dans sa chambre , se mit à écrire la tragédie de Thycstc, dans ce style rude et sévère qui a valu tant d'applaudissements à Alfieri; peu de jours après , son ami la portait aux acteurs, et le rideau du théâtre de Sanl'Angelo se levait sur la première œuvre de l'auteur de Jacopo Ortis. Au milieu des battements de mains qui accueillirent sa pièce , Foscolo comprit qu'il n'était pas destine à obtenir de grands succès au théâtre. Bien qu'il ait écrit plus tard Ajax et Ricciarda, il ne se dissimula pas cependant que l'art difficile des combinaisons dramatiques , que cette science lente à approfcmdir qui consiste à construire solidement une intrigue , que ce don d'émouvoir la foule lentement ot avec mesure, ne pourrait jamais appartenir à sa nature impétueuse et pleine de hardiesses imprévues. D'ailleurs , pour

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Ugo Foscolo , le théâtre n'était pas une tribune convenable; pour user de ce moyen , si puissant quelquefois, il fallait faire suivre à sa pensée trop de détours. Il dut en chercher un autre.

A celte époque de bouleversements, où chaque famille était frappée dans ses espérances ou dans sa vie, où chaque honuiie avait sa blessure secrète , ce n'était pas un esprit prompt comme celui- là qui pouvait se taire long-temps sur les systèmes de réorganisalion politique et sociale qu'on essayait à sa patrie. Lui aussi, il se sentait le droit d'élever la voix, de se plaindre , de demander, d'accuser même s'il le fallait. L'inquisition vénitienne, cette ombre d'un pouvoir qui avait eu tant de force , s'effraya des paroles du jeune homme , et voulut le faire conduire dans ses prisons. C'était le jour où on représentait T ht/este pour la première fois ; la mère était assise auprès du fils, lorsqu'elle s'évanouit au bruit des applaudissements qui accueillaient l'œuvre du jeune poète; on s'empressait déjà autour d'elle, on allait l'emporter hors du théâtre. Un ami inconnu, se penchant à son oreille , l'avertit que son fils devait être arrêté , que l'ordre en était déjà donné. On vil alors celte femme, à demi évanouie, se redresser à l'annonce du danger avec tout le courage d'une femme de Sparte des anciens jours, et, jetant sur son fils un regard où brillait toute l'ardeur de son sang de grecque , elle prit ses deux mains dans les siennes , et lui fil jurer tout haut de mourir ferme si le sort le voulait ainsi , mais de ne pas trahir ses complices. Le drame, on le voit , était descendu du théâtre dans la

salle. En temps de révolution , le courage est chose commune ; les femmes elles-mêmes sont de la taille des héros. La menace resta sans effets : Venise, quelques jours après, tombait au pouvoir du fondateur de la république Cisalpine, et le traité de Campo- Formio la donnait à ses voisins du nord. Foscolo s'enfuit la haine dans le cœur, rêvant douloureusement aux destinées de sa patrie , que dans les luttes des royaumes on se partageait comme une proie. Il était parti d'abord pour la Toscane ; il revint ensuite à Milan , tout entier à ses projets , à son ambition politique qui, en même temps que la gloire militaire, le tourmentait et le poussait vers l'avenir.

A Milan, Foscolo était sauvage et triste. Quand on soutenait devant lui une opinion contraire à celle qu'il croyait seule vraie, ou il gardait un obstiné silence , ou il éclatait en cris et entrait dans de véritables accès de colère. Cette nature fière et indomptable ne pouvait supporter la contradiction. Après ces sorties fougueuses, il se taisait, souriait timidement, s'excusait et reprenait son visage mélancolique et chagrin. Le volcan était fermé. La rêverie s'emparait de nouveau de son cœur. Il ain)ait peu la société des hommes ; on ne lui connaissait guère qu'un ami. Il passait de longues heures à voir jouer des enfants, et se plaisait à causer avec eux ; si un vieillard survenait , il se sauvait aussitôt. Il semblait que, sentant sa foi aux choses de ce monde l'abandonner peu à peu , il cherchât à la raffermir auprès des jeunes cœurs pleins d'illusions, et évitât le contact de ceux qui ont laissé déjà aux broussailles de la vie, comme une laine

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éblouissante, leurs plus belles espérances. On racontait sur lui mille extravagances , des colères sans sujet, des mélancolies profondes, des accès de gaieté inouïs. Il y avait de l'éloquence dans son regard , de la franchise sur son visage. Il semblait craindre autant de tromper quelqu'un que d'être dupe. Il était d'une complexion faible ; ses cheveux étaient blonds et presque roux ; ses yeux creux et petits , mais vifs et pleins de feu. Son front était haut. Il était agile de corps et infatigable à la marche; la plus légère souffrance l'irritait K Dans cette âme si impressionnable, les passions de l'époque produisirent d'immenses ravages , et l'on ne s'étonnera pas que , dans un moment de douleur, il en soit arrivé à proclamer le néant et à chanter le désespoir. La misère et la proscription se disputent sa jeunesse , sa patrie est écrasée, son frère se tue. Celle image sanglante fut toujours présente à son esprit ; il tenta de la chasser sans y réussir, et il la reproduisit malgré lui dans son roman d'Ortis.

Donc , dans ses premières années , dans ces années qui décident le plus souvent de toute la vie, point de bonheur pour lui , point d'enfance insoucieuse , mais des images funèbres et des souffrances réelles. Aussi, ne le verrez-vous pas rechercher les vertus douces. Pou.vsé par l'ambition et le besoin de la renommée, il se jette, au risque de la vie, au péril de sa propre réputation , dans la terrible révolution qui fume sous ses pieds. Ugo Foscolo , c'est l'enfant du siècle, scep-

' Ragguafili iiitoino Ugo Foscolo. r.iisaïut, iHV.K

tique , le cœur plein de désirs dont la réalisation recule à mesure qu'il avance , que toutes les gloires tentent et qui s'y précipite en insensé. A quoi s'attacherait-il de préférence , lorsque tout croule autour de lui? Que croire encore? Croire à Dieu? — Mais les philosophes , auteurs aveugles de cette révolution qui a retenti si fort dans son âme , les philosophes l'ont nié elTrontément. Croire aux grands hommes? Mais presque tous ces grands hommes, qu'il voyait hier encore portés par le flot et qu'il saluait de la main , il n'a trouvé en eux aujourd'hui que de pauvres matelots bien ignorants , bien faibles : il s'est aperçu que la marée montante faisait seule toute leur force, qu'elle seule les grandissait. Ses œuvres aussi, soyez-en sûr, se ressentiront de ce spectacle agité qu'il a sous les yeux. Elles porteront toujours deux sombres effigies, celles du doute et du malheur. Poêle comme Dante , persécuté comme lui , ce n'est pas à la religion qu'il demandera son poème ; venu au monde quand la société a atteint son âge de virilité, il ne lui est pas permis de recourir aux naïves et consolantes croyances de ses pères. Il ûe doutera même plus , comme les satiriques agifatturs du seizième siècle; il ne doutera plus, il niera. (Chacune des contrariétés qu'il rencontrera sur sa roule sera pour lui une cuisante douleur, cai'' il est un de ces grands maladroits qui se heurtent les coudes à tous les angles de la société.

Cependant le siècle se terminait ; ce siècle qui s'était majestueusement ouvert en France par les fêtes de Versailles , présidées par le grand roi. Foscolo qui

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avait besoin d'agir, et que la solitude aurait peut-être poussé au suicide , comme son frère , Foscolo se jeta dans tous les hasards de la guerre. L'uniforme en ce temps-là avait de magnifiques séductions. La guene était une belle courtisane qui vous tuait si elle vous trouvait trop faible pour résister à la fatigue , mais qui récompensait avec largesse ceux qu'elle acceptait. D'un sous-lieutenant d'artillerie elle avait fait en quelques années, et après trente victoires, le général de l'armée d'Egypte ; elle s'apprêtait à en faire un consul, et, un peu plus tard, un empereur. Foscolo, moins favorisé , fut seulement nommé officier. Il s'enferma avec Masséna dans Gênes, et subit avec gaieté et courage la détresse du siège et les horreurs de la famine. Le siège fut long , et pendant tout ce temps la fermeté du nouvel officier ne se démentit pas. 11 avait même retrouvé, au milieu des distractions guerrières, son amour pour la poésie, que la politique avait fait taire pendant quelques mois. C'est à Gênes, c'est en se promenant le long des gigantesques palais des Baibi et des Pallavicini , sur cette place délie Fontanc amorose que de riantes fresques décorent, qu'il écrivit un jour son ode charmante à Luir/ia Pallavicini. Mais Gênes avait capitulé ; Foscolo était libre. L'oisiveté si dangereuse pour un esprit comme le sien , l'oisiveté le reprit. Plus d'odes gracieuses et de liaisons spirituelles. De retour à Milan , au milieu de l'enivrement que répandait dans la ville la nouvelle de la défaite de Mêlas à Marengo, il ressentit un de ces amours violents et désespérés qui brisent l'avenir d'un homme. Ce fut comme un de

ces incendies des Alpes qui s'allument tout à coup et dévorent en une nuit plusieurs lieues de forêts , ne laissant le lendemain à la place des frais ombrages que des monceaux de cendres. Mais secouez la cendre du pied , et pendant bien long-temps vous verrez le feu se ranimer et jeter vers le ciel de vives étincelles. Ainsi, lorsque cet amour malheureux , partagé peutêtre , mais non assouvi , s'il faut en croire ses biographes , eut été enfermé dans un repli de son cœur, Ugo Foscolo, après plusieurs années, n'eut qu'à souffler comme un magicien puissant sur ces souvenirs pour les retrouver tout entiers. Les souvenirs se ranimèrent, les personnages qui avaient joué un rôle dans le drame se levèrent à sa voix. Lorsqu'il les eut ainsi évoqués les uns et les autres eu son cœur, le poète écrivit les Dernières Lettres de Jacopo Ortis. Les lettres d'Orlis éclatèrent comme un long cri de douleur. Ce Hvre était la poétique expression de bien des souffrances inconnues. On était au plus fort des réjouissances qui célébraient l'avènement au consulat d'un Italien, du vainqueur d'Arcole , du pâle jeune homme du Caire.

C'est à cette même époque , pendant son séjour à iMiJan, qu'il faut placer quelques autres liaisons éphémères , passions d'un instant que l'instant d'après chasse pour toujours. L'une de ces passions fragiles du jeune poète eut pour objet la fille de cette marquise, dont Sterne, le spirituel railleur, a parlé dans son Voijacje sentimental. Est-ce en souvenir de cet amour passager que , plus tard, Foscolo traduisit une partie du livre original de Sterne? Étrange caprice I

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jamais jusqu'ici on n'a trouvé, j'imagine, un aussi doux moiif à une traduclion, c'est-à-dire au plus maussade des travaux littéraires. Plusieurs duels vinrent assombrir ces heureux loisirs: Foscolo se battit d'abord avec un ancien ami qui avait ri de sa laideur, et il le blessa mortellement; une autre fois, ce fut avec un général français qui s'était déclaré son rival. Jusqu'en 1808, époque à laquelle il fut nommé, pour un temps bien court , professeur à l'Université de Pavie, sa vie fut traversée par bien des douleurs de toute sorte. Il cherchait h s'étourdir et à oublier le passé. Des duels et des festins, des nuits d'amour et des journées d'angoisses se succèdent sans relâche. Et cependant, livré à une activité fébrile et dévorante qui eût épuisé le corps et l'âme de tant d'autres, Foscolo, comme poète, n'était pas oisif, car c'est alors qu'il écrivit à Bonaparte un long et éloquent discours à l'occasion du congrès de Lyon.

A Milan, on l'avait chargé de remercier le nouveau président de la république italienne. Ceux qui commandaient avaient jeté les yeux sur lui , parce qu'ils savaient, comme toute l'Italie, remuée par les lettres d'Ortis, ce qu'il y avait dans sa tète et dans son cœur de verve et d'éloquence. Ils s'étaient trompés pourtant en un point. Ils avaient cru que le poète-orateur se bornerait à encenser Napoléon et qu'il se garderait bien de lui rappeler son devoir; mais le langage de Foscolo fut plus digne qu'ils ne le voulaient. Monii , le poète harmonieux, l'auteur applaudi , ajuste litre d'ailleurs, de Galeotto Manfi'edo , se serait mieux acquillé de celle triste" tâche. Le discours fut écrit ;

mais les chefs de la république eurent peur, et le rendirent à Foscolo, qui ne le prononça pas. On n'ignoraitpas que lefutur empereursupporlait avec peine qu'on voulût lui marquer sa route. On s'habituait déjà à plier le genou devant lui. Foscolo resta debout.

Le discours à Bonaparte est écrit dans un style mâle et nerveux qu'on n'est pas habitué à rencontrer dans la littérature italienne. « Pour te louer, je ne te dirai que la vérité, » c'est ainsi qu'il commence, puis il continue , en rappelant le courage des Italiens dans les dernières guerres. « Que personne n'insulte aux malheurs de l'Italie depuis plusieurs siècles , et ne se croie le droit de nous dire dégénérés de nos aïeux, incapables de redevenir un peuple libre et guerrier. Oh! levez-vous, Italiens tombés dans les batailles, etc.» Et plus loin , en parlant de la corruption et de l'achat honteux des emplois publics, cette plaie des nouveaux gouvernements : « la multitude affamée vend sa liberté pour sa vie , et quelques hommes riches achètent la patrie lorsque tout peut être acheté par l'or. »

Tout en écrivant les quelques œuvres que nous venons de citer, Foscolo continuait à mener cette vie bruyante, éclatante et misérable qu'il ne devait plus quitter. Cet autre Orlis , pour ne pas en finir avec l'existence , avait besoin d'éprouver toutes les douleurs et toutes les jouissances, d'abuser des émotions que donnent l'or, la gloire, le jeu et l'amour, de se plonger dans le luxe effréné et de retomber dans une pauvreté studieuse. Cet homme que vous avez rencontré hier dans un palais splendide , présidant une table couverte de mets recherchés et entouré de joyeujf

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convives , c'est le poète Foscolo ; cet houimc que vous venez de rencontrer ce malin dans un faubourg de la ville, triste, honteux, montant silencieusement au dernier étage d'une froide maison , c'est encore le poète Foscolo. Ce riche de la veille , ce pauvre du lendemain portent le même nom. Demain , le pauvre d'aujourd'hui redeviendra le riche des jours précédents.

Allernalives effrayantes par lesquelles il passa sans s'étonner, sans regarder jamais vers l'avenir I

Plusieurs années s'étaient écoulées ; les événements avaient marché; l'ébranlement causé par la révolution et la conquête avait cessé peu à peu. Les peuples s'étaient soumis à la puissance française; un seul lui tenait tête : l'Angleterre. Entre ces deux rivales de plusieurs siècles, rivales implacables que rien ne pouvait apaiser, il s'agissait de décider du sort de l'Europe. Napoléon, qui avait toujours trouvé l'Angleterre opposée à ses desseins, qui prévoyait peut-être, au milieu de tout l'éclat de ses victoires, le sort qu'elle lui réservait dans ses revers , qui distinguait enfin Hudson-Lovve caché derrière .M. Pitt, Napoléon avait résolu d'en agir avec elle comme avec l'Autriche. Il voulait — ou n'était-ce qu'une ruse pour tromper le monde attentif à chacun de ses pas? — mettre le pied sur cette île et l'abîmer dans la mer. Dieu en décida autrement. Le génie patient de l'Angleterre devait briser l'impatiente ardeur de Napoléon. Celuici avait déjà établi son camp h Boulogne et appeJé son armée près de lui , lorsque Foscolo arriva avec la division d'Italie. Le voilà encore une fois qui oublie

dans le tumulte des armes sou inquiète mélancolie. Il écrivit , au bruit des camps , sa traduction de Sterne, et commença ses éludes sur la littérature anglaise; se livrant à ce nouveau travail avec l'acharnement qu'Alfieri , déjà vieux, avait montré pour apprendre la langue grecque.

L'expédition avait manqué; les éléments s'étaient mis de la partie. Il fallut y renoncer. L'Angleterre devait l'emporter. La souveraine de la mer avait été défendue par les flots. Foscolo revint en Italie et se fixa pour quelque temps à Brescia. Il y publia, encore sous l'impression du grand spectacle auquel il venait d'assister, une édition complète des œuvres de Montecuculli, précédée d'un fort judicieux travail sur les livres de guerre. Il composa encore le fameux poème des Tombeaux [i Scpolcri) , œuvre pleine de hardiesse, qui aujourd'hui même fait tressaillir bien des cœurs en Italie. Ce poème fut écrit à propos d'une loi qui éloignait les cimetières des villes et chassait l'éloquent Parini de sa tombe. Foscolo regardait Parini comme son père, et aimait à parler avec lui de l'avenir. Le poème des Tombeaux à peine achevé, Foscolo se mit à traduire ï Iliade. C'était une tâche dont il pouvait s'acquitter avec bonheur: le grec était, on le sait, sa langue maternelle; puis les souvenirs de l'île de Zante et de la brune Grecque, sa mère, étaient toujours fortement gravés dans son esprit. La chaire occupée par Mon ti , à l'Université de Pavie, devint vacante; Foscolo, nous l'avons déjà dit plus haut, fut nommé pour l'occuper. Ce fut {/resque un événement. Chacun voulait entendre la parole de cet homme

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qu'un si profond mystère enveloppait , qui, avec quelques lettres rassemblées sans beaucoup d'ordre , avait fait verser tant de larmes, de cet homme qu'on identifiait à son poétique héros et dont on avait si souvent prononcé le nom. On accourut, on l'entoura. La jeunesse enthousiaste s'empressa pour l'écouter; elle avait presque oublié la douce voix de Monti. Un excellent travail sur la littérature {DclV origine c dcW ufjizio délia letlcratuva) ouvrit le cours *.

Ce devait être le sort d'Ugo Foscolo de ne jamais savoir où reposer sa tête , et de sortir d'une position calme et heureuse pour se jeter de nouveau dans les luttes publiques. Le gouvernement s'était effrayé do quelques paroles hardies, de l'empressement surtout que les jeunes gens montraient h l'écouter, en un mot de la popularité du professeur. La chaire de l'Liniversité de Pavie lui fut enlevée. Foscolo, presque joyeux d'être déchargé de cette lourde tache, alla s'enfermer aux bords du lac de Cônic, dans la villa Pliniana, l'ancienne demeure du comte Anguissola , l'un do ceux qui assassinèrent, à Plaisance, le duc Farnèse. Là, dans le silence, et goûtant ce bonheur que la solitude fait éprouver, même aux hommes d'action, le poète oublia ses fatigues et put se reposer dans l'assurance que son nom lui survivrait. Quelles bonnes journées! Comme J.-J. Rousseau, cet autre rêveur toujours inquiet, se serait senti à l'aise dans une

' On a n'uni, en 1829, à Lngano, sous ce titre : Mcunï scritti e dettati incditi, les cours de l'oscolo à l'Université de Pavie, ([ui eurent tant de retentissement.

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aussi calme retraite ! Cette petite maison sur une pente douce ; ce grand lac aux belles eaux que le brouillard enveloppe le matin d'une gaze transiiarcnte, et qui la nuit est couvert de sillons d'argent; ces montagnes bleuâtres où se jouent de molles vapeurs, et qui descendent dans le lac; ces petites villes échelonnées sur le bord , Torno et Moltrasio , en face le mont Bisbino et le riche palais Passalaqua , puis la villa Muggiasca, bâtie sur une pointe de terre; enfin Belloggio, dont les maisons sont dorées par le soleil; comme tout cela semble bien fait pour apaiser l'àme et enchanter l'esprit ! paysages charmants, climat heureux où il est si facde de vivre !

Foscolo fut bientôt las de cette existence paisible et sans émotions : bientôt il retourna à Milan. Il avait besoin , après un silence de plusieurs mois , de ressentir encore quelques accès de cette fièvre qu'éprouvent les capitaines la veille d'une bataille et les poètes dramatiques le soir d'une première représentation.

Ce n'était plus ce jeune homme inconnu et qui , sans autre appui que sa vive poésie, écrivait une tragédie dans un pauvre casin de Venise. Foscolo était connu de toute l'Italie. Ses bizarreries , son caractère morose, ses violentes colères, sa misanthropie et ses succès auprès de la jeunesse lui avaient fait beaucoup d'ennemis. Ses amis , il est vrai , étaient en nombre aussi ; mais l'amitié est faible et timide, la haine a la Voix plus forte : la haine triompha. Le parterre de ta Senta n'était pas non plus le parterre de Sanr,'j4iigclOf Jjax ne pouvait avoir le sort de Tliyestc.

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Et puis , con)me cela a toujours lieu en pareil cas , car toutes les armes sont bonnes à la haine pour arriver l\ son but, on voulut trouver dans le drame des allusions politiques : on chercha à éveiller les soupçons du gouvernement , on demanda presque l'exil de Foscolo. L'exil ! c'était payer bien cher son droit de faire représenter une pièce. Hélas ! un peu plus tôt, un peu plus tard , l'exil ne devait pas lui manquer ! Agameninon , disait-on , c'est Bonaparte ; Âjax , c'est Moroau ; et Calchas, la chose est claire, Calclias, c'est Pie VII. Foscolo, qui n'y avait pas songé, se trouva atteint et convaincu d'avoir écrit une mordante salire. Quels regards clairvoyants , quels esprits pénétrants que ceux de l'envie et delà haine!

Persécuté pour la satire d'Ajax, Foscolo se vit contraint de sortir de Milan , cl se réfugia en Toscane.

Dans son exil il eut, pour lui rendre quelque courage , l'amitié de Niccolini , comme il avait eu celle de Fariiii quelques années auparavant. A Florence , au milieu des trésors des arts , Foscolo écrivit sou hymne aux Grâces (Inni aile Gratie) , poésie facile , remplie de délicates images , et qui rappelait par sa forme et ses comparaisons antiques que l'auteur avait vécu long- temps avec le chef-d'œuvre d'Homère. Il dédia l'hymne aux Grâces à Canova. Deux mots seulement de sa traduction de la Chcvtiure de Bcrénice : c'est un travail aride ; les pages sont hérissées de notes. On pouirait répéter, h propos de ces noies de Foscolo, le mol spirituel de l'Américain ^Washington Irving , qui compare les écrits des commentateurs « à un brouillard qui monte du

bas (le chaque page et obscurcit souvent le texte » {M ilsof obscur t ty from t/uùr notes at the ifotloin oj' cach paf/e).

Mais rentrons encore une fois clans l'histoire politique du siècle , haletons avec le poète à la poursuite des événements, contemplons comme lui cet incendie qui s'éteint et se rallume sans cesse à la voix 4'un seul homme. Depuis 1812 Foscolo était rentré à 31ilan. Cependant un grand événement se préparait et s'annonçait déjà. L'empire touchait à son déclin , il jetait cette vive et dernière lueur d'une torche qui va s'éteindre. Sous cette immense ruine de l'empire, que deviendrait le royaume d'Italie ? comment se le partagerait-on ? quel roi nouveau lui donnerait-on pour maître ? à quelles lois nouvelles faudrait-il obéir? Malheureuse, mais ordinaire destinée de ces états fondés par la conquête , et qu'une autre conquête abat sans laisser d'eux aucune trace. Des députés du royaume d'Italie furent nommés pour se rendre auprès des puissances alliées, et ce fut Foscolo qu'on chargea de rédiger la protestation. Elle demeura sans réponse. Aux demandes formulées par le poète au nom du pays on répondit avec sévérité , mais, disons-le, avec raison : « Pour fonder et défendre un état libre, il faut du fer, et non des paroles. » Cruel et cependant juste anathème prononcé sur les vaincus ! C'était une variante du Fœ victis ! de Brennus. L'héritage italien de Napoléon appartenait désormais à l'empereur d'Autriche.

Foscolo quitta l'Italie. Il partit de Milan , traversa les frontières et gagna la Suisse. Arrivé à Zurich , il

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fît imprimer un écrit satirique portant ce titre : Dl~ dymi clerici Jlypercalypseos. Bientôt , comme tout espoir de rentrer en Italie lui manquait, comme il ne pouvait espérer d'y rentrer jamais libre de toute entrave au droit qu'il croyait avoir de dire tout haut sa pensée , il abandonna la Suisse pour l'Angleterre. L'exil de quelques jours se changeait en un exil éternel. C'était la fin nécessaire, logique et presque prévue d'une vie moins aventureuse peut-être , mais plus remplie d'immenses désirs , de succès et de chutes que celles de Jordano Bruno et de Campanella.

Mais , avant de toucher aux douleurs du proscrit , maintenant que nous avons traversé la première partie de sa vie , parcourons rapidement ses œuvres. Nous y retrouverons toutes ses passions et toutes ses souffrances. L'homme est tout entier dans le livre. Nous le suivrons après en son exil. Dans ses dernières années cet homme infatigable ne demandait plus qu'un peu de gloire et surtout le repos de la tombe. Il mourut avec ce triste vers sur les lèvres :

Morte , tu mi darai faraa e riposo.

Au commencement de notre siècle trois poètes représentèrent merveilleusement leur époque : Chateaubriand en France, Goethe en Allemagne, Byron en Angleterre. Ilené , Werther et Manfred furent les trois tableaux dans lesquels ces illustres peintres retracèrent les souffrances de la génération malade et rêveuse sortie comme eux de la révolution. Un sombre abattement , de vagues tristesses commençaient

à envahir les âmes. On s'avouait vaincu avant le combat , on reculait devant l'ennemi , on appelait la mort. Cet étal de la société d'alors se retrouve dans les trois œuvres qu'on vient de citer. — Permettezmoi, mon ami, de placer à côté le livre de Foscolo.

Les lettres d'Orlis , je vous l'ai déjà dit , eureiit iih prodigieux succès. Les journaux , les critiques célèbres en parlèrent ; chacun voulut dire son mot. Le Giornalc di Padova en 1803 , le Giomale italico di Londra , Edinburgh Revieiv , tdilâ les recueils littéraires s'en occupèreht. C'est qu'eii effet , dans le livre de Foscolo , chaque page frappe violemment l'imagination et laisse dans l'âme des iilipressions ineffaçables. Cette histoire dôuloureiise ^ qui commence au 11 octobre 1797 ei fnlitau 23 mars, un an et demi après , cette histoire est écrite avec une inconcevable énergie. Il y a là ensuite de ces trésors qui enrichissent une langue.

«Je crois devoir louer le style , l'habile invention des tableaux , l'inimitable accent de vérité qu'on y trouve , » disait l'abbé Bettinelli dans une lettre adressée à Camille Ugoni , le biographe d'un autre proscrit, de Giuseppe Pecchio. En 1802 Cesarotti écrivait : — « Je lis sans interruption les lettres d'Ortis. J'ai besoin de respirer souvent pour ne pas demeurer accablé par la masse d'idées et de fanlOnies qui assiègent continuellement mon cœur et moil esprit. Je ne dirai que deux mois de ce livre. C'est un livre écrit par un homme de génie dans un moment de fièvre , d'une sublimité homicide et d'une beauté malsaine. Cette œuvre , je le vois bien , est

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sortie du cœur de celui qui l'a composée ; et cela m'attriste , car je crains bien qu'il n'y ait en lui un cancer incurable '. »

La critique , comme on le voit , n'avait que des éloges pour l'auteur. Le poète, en effet, prend toiis les tons. Il a des ailes , il s'élance dans le ciel et y poursuit ses mélancoliques rêveries ; puis , avec un sarcasme et une imprécation contre la société , il redescend sur la terre et nous conduit au penchant des collines. Sa pensée indignée retentit quelquefois comine un bronze frappé du marteau , puis, l'instant d'après ; se Hiet h chanter avec une douceur infinie. Tous les faits de cette histoire sont vrais, on le sent. Ces conversations avec Parini ont dû avoir lieu; cette séduisante femme de Padoue a existé , cela est de la dernière évidence ; et cette femme encore , nouvellement mariée , qui apprend avec tant d'indifférence la mort de son premier et plus cher amant , qui de nous ne l'a rencontrée ? Concluons donc que le livre de Foscolo est , comme Werther et René , « un de ces romans que tout le monde a faits et qu'un homme de génie a écrits , » pour nous servir de la spirituelle et très-juste expression d'un habile critique.

Il y a plus : non-seulement tous ces types existent et se rencontrent chaque jour , mais encore en Italie, quand pnvul Ortis , on en avait la clef, on savait les noms des personnages ; il n'y avait pas à s'y tromper: Ortis, c'était Foscolo; son ami Lorenzo,

* Lettres «le CesaiDtti, datées de l'adoue, l'une du 11 déociiibrc 180'^, l'autre du 7 mai 1803.

c'était le poète draQiatique Niccoliiii , dont la vieille mère était morte de joie au théâtre à la première représentation de l'une des tragédies de son fils.

Ouvrons donc le livre, ce livre dangereux dont le héros , le cœur rongé par la passion , descend pas à pas dans le gouffre horrible du suicide ; ouvrons ce recueil de lettres adressées à un ami , et qui , réunies , forment un si sombre poème. Quels simples épisodes et quel intérêt pourtant ! La première lettre est du 11 octobre , elle est adressée à Lorenzo. Ortis a quitté Venise ; les persécutions d'un pouvoir ombrageux l'ont contraint à s'éloigner pour un temps. Il a traversé Padoue , et il est venu s'abriter dans une humble maison au pied des collines Euganéennes, tout près d'Arqua , qui enferme la tombe de Pétrarque. Seul dans son exil , il pense à Venise , à l'Italie désolée et trop faible pour se créer une puissante nationalité. — « Sais-tu , cher Lorenzo , dit-il déjà , sais-tu qu'en t'écrivant je pleure comme un enfant ! »

Ainsi, ce n'est pas l'amour pour une femme qui a fait la première blessure au cœur d'Ortis , c'est l'amour malheureux et impuissant qu'il porte à sa patrie. Un peu plus tard l'autre amour viendra , envenimera la plaie , et ces deux maux, s'excitant mutuellement , finiront par le dévorer. Ortis souffre ; tout l'irrite et le pousse au mépris et à la haine de ce monde où il vit. Si quelquefois les charmes d'un gracieux paysage, la beauté des lieux parcourus, la fraîcheur de l'air, attendrissent son âme, bientôt le plus simple incident le rejette dans sa sombre misanthropie. Ainsi, le 24 octobre, une quinzaine de jours en-

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viron après son arrivée , il s'en va au hasard par la campagne. H se sent presque heureux et consolé ; celte vie des champs, moins agitée, moins absorbante que celle des villes , lui a donné de nouvelles forces. Au détour d'une haie il rencontre un enfant qui casse les branches vertes d'un pêcher.

— Ton père t'enseigne donc à voler? lui dit Ortis en l'arrêtant.

— Ma foi ! monsii ur , répond l'enfant , tous les hommes font de même.

— C'est vrai, dit Ortis, en laissant échapper le petit garçon. Voilà la société en miniature; ils sont tous ainsi I Tutti cosî.

Les bonnes pensées des jours précédents n'ont produit aucun fruit. Tous les hommes se détestent , tous les hommes volent : affreuse vérité ! Et l'entendre de la bouche d'un enfant !

Le 1" novembre il fait connaissance avec Thérèse, la divina fanchdla, qui habite aux environs avec son père , M. T. , et sa sœur la petite Isabelle. Thérèse doit épouser un homme qu'Ortis a connu , nommé Odoard. Ils vont ensemble à la tombe de Pétrarque , ils visitent ensemble tous ces endroits qu'Ortis a parcourus seul si souvent, et qu'il visitera seul une dernière fois le désespoir dans l'âme , tous ces gracieux environs , la montagne des pins , le lac des cinq fontaines.

Déjà son amour commence à naître , mais encore vague et indéterminé. C'est une source bienfaisante qui relève ses pensées abattues par la tristesse , mais qui bientôt, grossie pat l'ouragan, les emportera avec

elle et les anéantira. Dans le courant du même mois, le 22 , il écrit à Lorenzo : « Ceux qui appellent faibles les hommes en proie à une grande passion, ressemblent à ce médecin qui traitait de fou un malade vaincu par un accès de fièvre. » Dès ce moment , et après cette déclaration, on peut prévoir quel sera le sort d'Oilis; puisque les passions , selon lui , ne sont pas une faiblesse qu'il faut combattre , puisque nul ne peut rien contre ce délire qui s'empare tout à coup de l'ànie , il s'y abandonnera tranquillement. Il ne tentera pas même de s'accrocher aux bords du précipice pour ne pas tomber, il s'y précipitera sans peur et sans remords. Quelle logique désespérée! Quelques jours s'écoulent : Odoard et M. T. partent pour la ville , laissant Ortis auprès des deux jeunes filles. Alors il commence à aimer réellement Thérèse.

Peut-être y aurait-il une guérison possible à cet amour insensé qui ne peut jamais être récompensé, puisque Thérèse est destinée h un autre. Il faudrait pour le guérir , il le sait et le dit, qu'une femme jeune et belle lui fît oublier Thérèse. Ce remède, le hasard le lui adresse. C'est ici que se place cette scène de boudoir racontée avec tant de bonheur. Mais l'image de Thérèse est toujours présente, et les aimables provocations de la jeune femme de Padouc no peuvent rien sur Ortis. — Au fait , se dit-il , j'aurais peut-être été guéri ; mais il ne se repenl pas un seul moment de n'avoir pas profité de l'occasion ofîerte. Il a raison, après tout; il faut à ce c(cur malade une passion profonde et malheureuse ; une affection pas-

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sjigcrc ne saurait eu remplir le vide. Ortis se coniiaîl ; c'est une dos âmes malades de ce monde qui savent leur mal et repoussent toute guérison.

Un court voyage à Padouc , à quelques lieues de celle qu'il aime, voilà la faible et seule barrière qu'il oppose à sa passion. Plus tard, lorsqu'il quittera brusquement Arqua et s'enfuira jusqu'à Gènes, lorsqu'il traversera en courant l'Italie , la maladie sera désespérée, il faudra mourir. De Padoue il revient aux collines Euganéenues. Les malheurs de son pays, qu'il a vus de plus près pendant son séjour à Padoue, le tourmentent dans sa solitude d'Arqua. Le tableau qu'il fait de l'Italie à Lorenzo est plein de vigueur. C'est au milieu de ces tristes pensées que s'écoule l'hiver. Le printemps revient , et le cœur d'Ortis flotte sans cesse de l'espérance à l'abattement , du calme que lui apporte le spectacle de réternelle nature au mépris qu'il ressent pour les froids calculs de la plupart des hommes. Tantôt c'est une ravissante description d'un paysage au coucher du soleil, dont les derniers rayons emplissent la fertile vallée; tantôt c'est le souvenir d'une promfnade faite avec Thérèse et sa sœur, un soir de mai, en causant de Pétrarque. — « La petite nous avait quittés, courant à droite et à gauche , cueillant de j)etites (leurs et les jetant aux lucioles qui volaient autour d'elle. » Cette lettre , la précédente, et les deux qui suivent, sont des modèles de style. Tantôt, enfin, c'est une jeune personne, mariée depuis peu , qui vient à la villa, et qui, lorsqu'on lui demande des nouvelles d'un pauvre jeune homme , nommé Olivier , dont elle fut aimée, inter-

rompt à peine la descriplion de sa toilette de la veille pour répondre qu'il est mort. — Une autre fois c'est un homme qu'il rencontre, et qui , le voyant étendu sur un champ à lui , l'interroge brusquement. — Je me repose, dit Ortis. — Avez-vous des propriétés? reprend l'homme , en frappant la terre avec la crosse de son fusil. — Pourquoi ? — Pourquoi ! Couchezvous sur vos prés , si vous en avez , et ne venez pas fouler l'herbe des autres. Le soir, il rencontre le même homme qui , sachant à qui il a parlé dans la journée , s'excuse de son mieux : « — Je vous ai injurié. — Peu importe ! brave homme , dit Ortis; la récolte sera-t-elle bonne cette année? — Je vous prie , monsieur, de me pardonner. »

Ainsi, de l'éguïsme et de l'insensibilité partout! Le cœur d'Ortis est ulcéré ; misérable nature humaine ! Soudain , au milieu de ses souffrances et de ses désirs contrariés, il éprouve le plus grand bonheur qu'il ait jamais espéré. Un jour, en traversant le bois des pins pour revenir à la villa, — et c'était ce soir d'été où Isabelle jetait des fleurs aux mouches luisantes , — Thérèse , appuyée à son bras , lui a dit qu'elle l'aimait , et lui a rendu son baiser. Thérèse est fière d'être aimée de lui — d'csser baciata da cotanto amante , — comme dit Dante. — « Thérèse , écrit le jour même Orlis , m'embrassait toute tremblante , son cœur palpitait sur ma poitrine. » Et plus loin : — « Ce baiser m'a changé, Lorenzo, je suis Dieu ! — Dopo quel bacio io son fatfo divino. — 0 transports du premier aveu ! ô plénitude de cœur ! 0 conversation éloquente dans le silence de

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la nuit ! ô flamme qui court dans les veines ! Ortis est heureux , Thérèse l'aime.

Cependant , quelques jours après ce fol enivrement , il se souvient des obstacles insurmontables qui s'élèvent entre elle et lui ; il veut essayer de la fuir. Il vient moins souvent à la villa, et quand il y vient, c'est pour s'irriter au moindre mot, c'est pour s'emporter contre Odoard , par exemple , qui justifie devant lui le traité de Campo-Formio ; mais tout cela est vain. La passion a jeté des racines indestruclibles, elle triomphe. A quoi bon tenter une guérisou , à cette heure impossible? Dans un moment de courage, il s'arrache aux collines Euganéennes, et part.

Le voilà d'abord à Florence , devant la tombe de Michel-Ange : « Oh ! combien de proscrits de ce siècle, se dit-il, que la postérité entourera d'honneurs! Les persécutions pour les vivants, les honneurs pour les morts , sont des preuves de la cruelle ambition qui ronge l'espèce humaine. » De Florence il vient à Milan ; des poètes morts il passe aux poètes vivants ; de Dante qui repose à Parini qui lutte encore. — t( Mon fils, s'écrie un jour ce dernier, un bras appuyé sur l'épaule d'Ortis , l'autre sur son bâton, se tenant debout avec peine à cause de ses pieds torlus , -— lu viens revoir ce courageux cheval qui sent dans le cœur l'orgueil de sa belle jeunesse , mais qui tombe de lassitude sur la route , et ne peut plus se relever que sous les coups de la fortune. » Sévère dialogue ! Le vieillard n'est pas celui que l'âge accable , mais bien le jeune homme désespéré et blessé à mort. Parini , attristé par ces intrigues (jul enveloppent sa

malheureuse patrie comme d'un réseau inflexible, espère pour elle en l'avenir, espère pour lui au delà de ce monde; il croit enfin. Ortis a cesse de croire; il voit de tous côtés le mal, et nulle part une espérance. Il quille Parini et va à Gènes dans l'intention de passer en France. Mais arrivé au petit village de la Pietra, près Albenga, il s'y arrête. Ses forces sont épuisées, il ne fuira plus le danger. Il a compris qu'enfin celle fuite était devenue inutile. Son arrêt va être prononcé.

Les lettres datées d' Albenga sont peut-êlre les plus louchantes du livre. Il rencontre un pauvre exilé qui a erré de tous côtés , le plus souvent sans abri , ave^ sa femme malade et une petite fille au berceau. Le proscrit a reconnu Orlis pour l'avoir vu avec Lorenzo lorsqu'il étudiait à Padoue. Il a sollicité des secours sur sa route , on les lui a refusés. Le pauvre honmie à demi nu tremble de froid : on est au plus fort de l'hiver. Michel, le domestique d'Orlis, prend le manteau de son maître , et s'en vient l'attacher avec respect sur les épaules du proscrit. « Ah ! si mon père, s'écrie le mendiant, entendait sous la terre où il dort, avec quels gémissements je l'accuse de ne pas avoir fait de ses cinq fils des menuisiers et des tailleurs! » Voyez-vous en présence ces deux hommes , l'un brisé par la douleur physique , l'autre qu'une torture morale poursuit sans relâche? Le premier vous semble-l-il donc plus à plaindre? Orlis, en parlant, laisse tout son aigcnt aux mains du pauvre proscrit ; voilà sa misère soulagée pour un temps. Mais la misère de l'autre est plus profonde. Où est le remède

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inconnu qu'un étranger en passant pourra appliquer sur ses plaies?

La douce joie que d'ordinaire l'âme éprouve à faire le bien, Ortis ne la ressent plus. Il en arrive à douter môme de la sincérité des larmes qu'il voit répandre. — « Cet homme m'a peut être trompé, se dit-il ; qui sait? ce récit qu'il m'a fait était , je pense , inventé à plaisir. » Puis il ajoute, avec un sourire triste, et le cœur plein d'une douce compassion : « IS'allons pas, bon Lorenzo , chercher avec une lanterne des arguments contre le pauvre. »

Orlis a décidé qu'il reviendrait sur ses pas : il reprend la roule de Padoue. A Rimini on lui annonce le mariage de Thérèse, C'est le dernier coup et le plus cruel qui puisse lui être porté. Le 13 mars il revient aux collines Eiiganéennes ; et , en se promenant dans celte campagne où il a surpris un doux aveu sur des lèvres aimées , il se trouve en présence de Thérèse et de son mari. Le reste de sa vie n'est plus qu'une longue agonie. Une nuit qu'il est sorti à cheval , un orage survient. Le cheval s'emporte et écrase dans un chemin creux un malheureux père do famille qui revenait à sa demeure. Le lendemain on découvre le cadavre. Encore un nouveau chagrin; il se regarde comme un meurtrier. Il fait une pension à la famille de sa victime , et les bénédictions qu'on répand sur lui ne servent qu'à aiguiser ses remords : il a résolu de se frapper. Il court embrasser sa mère à Venise, visite seul et en silence les lieux où il laisse une si grande part de son cœur, et s'enfonce un stylet sous la mamelle gauche. Quand le jour paraît

on entre dans sa chambre , et on trouve entre ses mains , déjà froides , le portrait de Thérèse tout sanglant , qu'il a pressé jusqu'au dernier moment sur ses lèvres. On l'enlerre sur la montagne des Pins.

Tel est ce livre, où les plus nobles sentiments éclatent pêle-mêle avec la plus désolante incrédulité. Ortis est un homme qui souffre , mais qui est trop faible pour résister. Des deux amours qu'il enferme dans son cœur, l'un ne l'emporte pas sur l'autre ; ils ne font , en s'unissant tous les deux , que prêter des armes plus cruelles h son désespoir. Ortis doit arriver inévitablement à s'arracher la vie ; le suicide est le but fatal vers lequel il marche , c'est le poteau qui se dresse, terrible et funèbre, à l'angle du chemin qu'il parcourt. Remarquez qu'il ne lui vient pas seulement h l'idée de séduire Thérèse ; non : celle qu'il aime ne peut lui appartenir, et il mourra; sa patrie a été trahie et livrée aux plus forts , il ne peut rien pour la sauver , il mourra. Non posso essere vostra mai l lui a dit un soir Thérèse; et , cela dit , chrétienne résignée , elle s'est enfermée, en priant Dieu , dans sa douleur. Ortis , à qui ce courage manque , regarde dans la tombe et s'y plonge !

Un des principaux mérites du livre de Foscolo , c'est la simplicité de l'action , c'est le petit nombre de personnages, qui tous, on le répèle , existent bien réellement. Quelques lignes ont suffi pour nous les faire connaître : ce sont des portraits achevés. Combien de romans, et j'entends parler ici des meilleurs, dont les héros , après de minutieuses descriptions , seront toujours mal compris par l'esprit du critique !

Voyez la mère d'Ortis , qui occupe si peu de place dans les lettres ; eh bien ! cette tète de Vénitienne se détache sur le fond du tableau avec autant de bonheur que les énergiques études du vieux Palma ou du Tintoret. Qu'un peintre tente de rendre les différents personnages des Lettres d'Ortis , on sent qn'o.i pourra dire au peintre s'il a eu raison ou s'il s'est trompé en leur donnant tel ou tel visage. Ne connaissons-nous pas René comme si tous ses traits avaient été analysés avec la plus scrupuleuse exactitude? Pourquoi le connaissons-nous si bien? Pourquoi? parce que le poète nous a fait loucher toutes les secrètes blessures de son âme. Et voilà justement aussi ce qui empêchera quelques créations modernes, recommandables à plus d'un titre, d'être des œuvres d'un ordre très-élevé : c'est qu'on a agi en sens inverse, sans se douter peut-être que c'était se charger inutilement de la tâche matérielle du peintre. On n'a pas songé à soulever les merveilleuses draperies dont on enveloppait le modèle.

D'ailleurs , quand il le veut , Foscolo peint aussi avec une admirable exactitude. Foscolo est un paysagiste consommé , dont la palette est riche , dont le pinceau est habile , qui suit éviter la vulgarité en combinant dans une juste mesure le vrai avec l'idéal , et qui ressemble plutôt , avec son brillant coloris, au Napolitain îjalvator llosa qu'à l'Allemand Adam Pynaker. On pourrait citer plusieurs lettres vraiment remarquables sous ce rapport. Qu'on lise celles où il décrit les en\irons d'Arqua (13, 14 et 15 mai). Les divers plans, les groupes d'arbres, la disposition dos

montagnes, l'aspect général, tout est reproduit comme pourrait le faire l'artiste le plus scrupuleux.

On a comparé souvent Ortis à JFerther. Il y a entre les detix romans , il est vrai , après la première lecture surtout, de grandes analogies, mais aussi des différences radicales. Quand on étudie attentivement l'un et l'autre, on s'aperçoit qu'ils ne se ressemblent pas. Le Jdurnal de Padoue se trompait lorsqu'il appelait Ortis une assez heureuse version de JFerther. Nbri , tout est différent dans les deux ouvrages. L'un est un récit brûlant , l'autre une savante analyse. Et je serais de l'avis du professeur Heinrich Luden, qui affirmait qu'on pouvait écrire Ortis sans avoir lu JVeriher. Le mal de Werther est incurable , c'est une mystérieuse mélancolie ; celui d'Oriis vient du dehors; il a dû son développement rapide aux circonstances dans lesquelles Ortis s'est trouvé. Un écrivain moderne a dit qu'avec la première partie de IVerther et la seconde HCOrlis on ferait un livré sublime. Je ne le pense pas. On ne réussirait qu'à créer un monstre. Il fallait un peu moins de génie peut-être pour écrire Ortis ; mais, selon moi , ce dernier livre n'est pas Inférieur au premier. En sonmie , VOrtis de Foscolo est une de ces œuvres qu'il faut placer au premier rang dans une littérature; et il est de toute justice de mettre enfin l'auteur h côté de Goethe pour ce roman, et à côté de iManzoui pour tes Tombeaux.

Je ne soulèverai pas la grave question de l'effet moral du livre. La faiblesse d'Ortis doit être contagieuse. Là, sans aucun doute, est le mal. Aviez-vous

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donc le droit, peut-on dire à Foscolo, de nous faire aimer cet Ortis qui courbe le front lâchement devant la douleur , vous , poète , qui avez été plus fort que lui , qui , en traversant une époque sanglante , avez résisté à toutes les passions , à toutes les colères du sort? Cesarotti avait raison: vos pages sont belles, mais empoisonnées! — Aussi , toutes les fois qu'on imprimera ce livre , il faudra placer à la première page la vie du poète. Ce sera le véritable contrepoison.

Je n'ai pas encoie mentionné la tragédie de Ricciarda. C'est une de ces pièces composées sans beaucoup d'art , ainsi que la plupart des tragédies d'Alfieri, mais dont les vers, comme ceux du grand tragique italien , sont nerveux et remplis de mâles pensées. Voici toute l'intrigue en quelques lignes : Guelfe, prince de Salerne, et Éverard, son frère naturel , ont l'un pour l'autre une haine profonde. Guolfe est père de Ricciarda; Éverard est père de Guido , qui aime Ricciarda d'un amour insensé. La scène se passe dans les caveaux du château de Guelfe. Ricciarda y vient avec Guido, et celui-ci lui remet un poignard pour se tuer lorsque tout espoir d'être jamais réunis sera éteint pour eux. On entend du bruit en dehors, Guido se perd dan? l'ombre du souterrain. Guelfe entre, surprend sa fdle le poignard à la main, reconnaît l'arme pour apparlenir à Guido , et devine ainsi la présence du fils de son ennemi. Il menace Ricciarda de la mort si elle ne lui indique pas sa retraite. Guido , entendant ces menaces, se découvre. Éverard arrive. La ville vient d'être prise

d'assaul. Guelfe, furieux, tue sa fille et meurt. Ajoutons aux diverses œuvres de Foscolo un fragment portant ce lilre : Ragguaglio d'un' adunanza delV accademîa de' Pitagorici et plusieurs sonnets remplis de mélancolie et de douceur, dont quelques-uns rappellent les petits chefs-d'œuvre de Pétrarque ou de cet autre habile historien du cœur qu'on nomme Shakspeare. On distinguera le sonnet qui commence ainsi :

— Un di, s'io non andro sempre fuggendo Di gente in gente.

et celui où il raconte à une femme aimée ses promenades du soir , ses courses au hasard dans la campagne silencieuse , tout en comptant les blessures que son cœur reçoit du monde et de l'amour et en s'en- Iretenant avec ses douces espérances : Con ie speranze mie parla e dciiro.

Arrêtons-nous. Nous en avons fini avec le poète , revenons au proscrit.

Un grand silence avait succédé en Europe au tumulte des années précédentes. Le parlement anglais, qui avait jeté de son côté une vive lumière pendant que de prodigieuses fortunes militaires s'élevaient sur le continent , le parlement anglais avait été décimé, il avait perdu ses plus illustres membres. Burke était mort, emporté par le chagrin que lui avait causé la perte de son fils ; Fox l'avait suivi de près ; Pitt avait succombé à quarante-sept ans , après la signature de la paix de Presbourg ; des créanciers inté-

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ressés disputaient à l'éloquent et ironique Shéridan le misérable lit sur lequel il allait rendre le dernier soupir. De cette époque si brillante il ne restait rien, rien qu'un souvenir de grandeur et de liberté calme tenant tête hardiment à l'orage.

D'autres poètes, de plus jeunes orateurs, de nouveaux hommes d'état commençaient à se montrer et à occuper la scène, Foscolo fut bien reçu d'eux et se lia avec plusieurs. Au nombre de ceux-là il comptait Moore, Rogers et Campbell, Stevvart Rose et John Russe!. Pendant les premiers jours de son exil, il avait songé à sa première patrie , la Grèce. Il avait eu la pensée de retourner dans les îles ioniennes , son berceau. Il écrivit une lettre à quelques amis de Zanle, manifestant son désir de transplanter sous le ciel oriental une littérature nouvelle et plus riche. Soit découragement , soit que la proposition n'ait pas été accueillie avec autant d'empressement qu'il s'y attendait peut-être , il abandonna son projet et demeura en Angleterre. Et puis en ce moment il était en proie à de vives émotions. Autrefois , dans des jours plus heureux , une Anglaise l'avait rendu père d'une fille; cette jeune fille, qui avait été éloignée do lui pendant plusieurs années , il la retrouva à Londres. Pour l'enfant qui venait adoucir ainsi les heures sombres de la solitude, il voulut tenter encore la vie de luxe et d'éclat dont il avait joui par intervalles. Il perdit tout à coup sa tristesse et redevint plein de courage. Hélas! cette crise heureuse ne fut pas assez forte. Le cœur semble parfois reprendre une nouvelle jeunesse; mais cette verdeur n'est qu'apparente ,

et les rides qu'un jour de bonheur avait fait disparaître se montrent de nouveau plus profondes et plus inelfaçablcs. Foscolo vécut d'abord de son travail, et publia une édition de Dante et de Boccace enrichie d'excellents commentaires. Ayant ensuite ouvert un cours de littérature italienne, il se vit maître en peu de temps d'une fortune assez considérable , que des spéculations heureuses augmentèrent. .Mais Foscolo aimait le luxe , il cherchait avec ardeur toutes les jouissances de la vie : cet or, amassé avec peine , s'écoula bientôt. Les mêmes créanciers qui avaient dépouillé de leurs mains avides le cadavre glacé de Shéridan le poursuivirent aussi. Comme à Milan , il se cachait tout le jour, et courait la nuit les quartiers déserts de Londres. Une maladie lente s'empara de lui : il alla habiter à quelques lieues de la ville , à Ïurnham-Green. Quand on le sut mortellement frappé , on s'empressa de lui faire parvenir des secours. Il n'était plus temps. La pitié du monde est tardive. Foscolo , blessé dans son orgueil , se releva pour écrire ces quelques lignes : « Qu'on n'ait recours à personne pour l'informer de ma misère. » Il mourut le 10 octobre 18'27. Depuis deux ans Santa- Rosa avait succombé en Grèce , les ar;nes à la main. Depuis un mois seulement Georges Canning, héritier de l'ambition et de l'orgueil de Pitt , dormait dans le cercueil , écrasé par cette lourde machine constitutionnelle qu'il s'était chargé de faire mouvoir. AVilberforce , cet homme d'état si pieux et si compatissant , allait traîner une vie misérable , après avoir dépensé sa fortune et ses jeunes années dans une

cause juste et désiiiléressée. Ainsi l'Angleterre perdait à la fois SOS têtes ks plus hautes, ses enfants légitimes et ses fils adoptifs. En France , dans ce pays dont Foïcolo avait été pendant quelques jours le soldat et le citoyen , on touchait à l'une de ces époques paliiigénésiques où les nations changent de mœurs et d'institutions , abandonnant au vent les idées sur lesquelles elles se reposaient la veille. Le poète ressentit avant de mourir les premières secousses de la révolution qui , sortie de France, allait, pour un temps encore, ébranler l'Europe. Autour du lit funèbre se tenaient Giuseppe Pecchio, le frère de Ricgo, et enfui cet homme singulier qui devait mourir peu après assassiné dans l'église de Saint-Spiridion , à Nauplie, le comte Capo-d'Istria.

On l'enterra dans le cimetière de Chiswick. Un banquier de Liverpool fit apporter à ses frais une pierre sur laquelle on grava le nom du poète , son âge et la date de sa mort. Foscolo avait vécu cinquante-deux ans. Il avait traversé une révolution gigantesque. Il avait eu sa part des maux qu'elle avait faits, de l'éclat qu'elle avait jeté. Il avait joué son rôle dans ce poème héroïque qui embrasse trente années. Poète , il avait tour h tour demandé ses inspirations à la solitude, à l'amour, à la société pleine de vices et de misères. Il s'était fait le dramatique hisiorien des tortures qui brisaient l'àme des pauvres rêveurs comme lui. Repoussé violemment par le froid despotisme qui vient toujours clore les révolutions, il avait fait entendre sa plainte , et cette plainte avait été sublime. Soldat, il avait souffert au siège de Gê-

lies , il s'était battu à Genlo et à Novi. Foscolo était un Iiomme de pensée et en même temps un homme d'action. Nous l'avons comparé plus haut , pour la hardiesse de son style et la vigueur de son esprit , à Vittorio Alfieri , mais il différait beaucoup d'Alfieri. L'auteur à.'0rest6 pouvait bien jeter, sans le finir, un volume du célèbre roman de Jean- Jacques Rousseau; mais Foscolo, non. C'est que son âme avait été plus remuée, et que la souffrance avait ouvert eu elle des sources de larmes et de douce compassion. C'était une de ces natures avides d'émotions , prodigues et imprudentes , que les plus généreux dons du ciel ne peuvent arracher aux serres aiguës de la douleur.

Foscolo avait eu la gloire , il trouvait enfin le repos : fama e nposo.

Jean-Paul dit quelque part qu'il n'y a rien de grand ni de beau dans ce monde. Le philosophe allemand se trompe ; il y a , au contraire , un spectacle sublime à contempler, c'est celui que présente le courage aux prises pendant toute une vie avec le malheur.

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