LES GOXDOLES DE VC^VISE
Padoue est sœur de Venise , mais une sœur cadette et mal partagée. La reine des mers avait gardé le marbre et le porphyre , et les magnificences de l'art grec que ses marins allaient chercher en Orient; elle n'avait laissé tomber sur sa très-humble vassale , sur la Padoue des Carrare , que l'or dont elle ne savait que faire et qui encombrait inutilement ses palais du Grand-Canal ; avec cet or qui avait traversé les lagunes et la Brenta , Padoue a construit son Palazzo dei capitanio , les églises de Sainte-Justine et de Saint- Antoine. Ce n'est plus la rude et sévère architecture du moyen âge , comme la faisaient Arnolfo et Taddeo Gaddi; c'est l'architecture orientale avec ses coupoles brillantes comme en ont les mosquées, avec ses trèfles et ses galeries délicatement découpés ; c'est le luxe du Levant, qui suspend aux voûtes du temple catholique ses lampes d'or, qui colle aux murs noircis ses éblouissantes mosaïques , qui promène sur les lourds piliers son habile ciseau et les couvre de dentelles. L'église de Saint-Antoine, commencée en 1238, fut
achevée en 1307 par Nicolas Pisan. Les grands seigneurs vénitiens , les intrépides condottieri que la république payait largement, pour faire le guet autour des lagunes , et qu'elle ensevelissait pompeusement dans son église de Santa-Maria (Ici Frari ou de Saints-Jean-et-Paul, côte à côte avec ses doges, la place venant à manquer, firent élever leur tombeau dans l'église de Saint- Antoine de Padoue, Ces tombes magnifiques sont un témoignage de l'importance des services rendus, et du luxe de l'époque. Et ce n'était pas assez de prodiguer le marbre et le bronze, le lapis-lazuli , le jaspe , le vert antique , les pierres serpentines et l'or de sequin , on allait encore chercher à Florence Donatello , à Gênes Parrodio , ou Cattaneo dans quelque autre coin de l'Italie , pour tailler ce marbre et couler ce bronze sur la dépouille mortelle d'Erasme Narni , du cardinal Bembo et de Cornaro Piscopia. Maintenant que les familles de doges et de podestats sont éteintes , que le niveau de l'Autriche a passé sur les Vénitiens et les Padouans, il n'y a plus de ville suzeraine ni de ville vassale, il n'y a plus à Padoue de haine contre Venise. Le temps , qui est un grand pacificateur, a fait taire tous les orgueils outragés, toutes les colères menaçantes; et par un retour ordinaire, Padoue a dérobé à Venise le reste de vie qui l'animait encore. Son université célèbre depuis le treizième siècle attire un grand nombre d'étudiants , tandis que Venise voit tomber ses palais pierre à pierre , et le linceul des morts s'étendre chaque jour sur elle. Le canal de laBreula, bordé de riches édifices, réunit les deux villes , et de légères
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barques sillonnent cette route facile aux rives tapissées de (leurs et de gazons verts. Arrivé à F usina , on aperçoit Venise devant soi, Venise sortant toute biillante aux rayons du soleil du sein de l'Adriatique, et que dominent les coupoles de Saint- Marc et l'ange doré du campanile.
La journée était belle ; de fraîches brises agitaient les vagues qui venaient rompre leurs franges d'argent contre les poteaux rouges plantés dans les lagunes pour indiquer la route. J'avais pris une gondole à Fusina, et mollement bercé par le mouvement uniforme qu'imprimaient à la barque les longues rames des barcaroli , je regardais , à demi couché sur les coussins de maroquin noir, les palais de Venise grandir à mesure que nous approchions, et baigner leurs escaliers blancs dans la mer.
Une gondole est bien la plus douce voiture qu'on connaisse ! Sans secousse , sans bruit, on peut mener en toute liberté son rêve , éveiller les souvenirs qui dorment dans le cœur et dans la tète, et, les regards aux étoiles ou l'œil attaché sur les flots transparents , s'étendre avec paresse comme un Turc de Constantinople qui s'est enivré d'opium sur les divans de quelque café. Puis, si vous avez fait glisser l'étroite jalousie dorée et la glace ornée d'armoiries , vous verrez passer discrètement auprès de vous d'autres gondoles dont la jalousie sera à demi baif^sée , et vous recueillerez de charmants regards et de doux sourires. Cependant la barque menée par deux bras vigoureux fuira légèrement en rasant le flot comme un alcyon des mers; et alors, pour que l'illusion soit corn-
plète , pour vous faire oublier les réalités de cette vie , pour que la rêverie s'empare de votre âme et l'emporte dans les espaces du ciel , la poésie descendra sur vous , et vos deux barcaroli , ralentissant le mouvement, se renverront les strophes harmonieuses du Tasse.
J'allais ainsi , enivré par les vers du Tasse que mes deux rameurs chantaient dans leur patois vénitien , et déjà la ville se dessinait avec toutes ses maisons. Tout à coup les barcaroli interrompirent leurs chants, et la gondole s'élança avec une effrayante rapidité : le bec de fer dentelé cessa de se balancer nonchalamment à droite et à gauche , mais se dirigea en droite ligne comme une flèche vers le but. En me penchant à la fenêtre , j'aperçus une gondole qui partait avec la même vitesse à quelques pas derrière. C'était une course d'un nouveau genre dont j'allais être le spectateur et le juge. Les barcaroli se courbaient sur ia rame qui fendait l'eau sans l'agiter ; ils déployaient toute leur adresse et toute la force de leurs bras; nous semblions marcher sur la surface de la mer, laissant h peine après nous un léger sillon. Mais la barque rivale , poussée sans doute avec plus de vigueur, nous gagnait de vitesse, et, glissant contre nous avec une surprenante agilité, s'apprêtait à nous dépasser. Jusque-là les barcaroli s'étaient bornés à se jeter au nez des défis accompagnés d'épithèles injurieuses de rigueur eji pareil cas. L'un des miens, soulevant alors sa rame, la lança vivement dans les jambes de son adversaire , qui perdit aussitôt l'équilibre et tomba dans l'eau. La lutte allait se terminer par un
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combat singulier ; je jugeai qu'il était prudent d'intervenir, et , faisant signe d'arrêter, je nie levai , ni'apprêtant à offrir aux voyageurs mystérieux que nous venions d'accoster ainsi mes excuses pour cette malencontreuse attaque. La gondole était fermée , et personne ne se montrait ni à la porte, ni à la fenêtre. Le rameur vaincu , avec l'aide de son compagnon , élait sorti de l'eau et tordait les manches de sa veste de toile à fleurs. Tout entier à mes rêveries à peine interrompues , crédule à ce nom de Venise qui renferme pour nous — comme l'ont décidé les romanciers et les dramaturges — un interminable imbroglio d'aventureuses amours et de folles rencontres, j'avais construit en un moment dans ma tête un roman chargé d'incidents inaltendus. La gondole lenfermait certainement quelque jeune beauté vénitienne, quelque ravissante fille du Véronèse , aux yeux bleus et aux cheveux blonds , accompagnée d'une rusée servante ou d'un petit page noir, comme dans toutes les comédies italiennes. L'intrigue se déroulait déjà et promettait d'être piquante. Hélas! un seul instant suffit pour jeter bas ce frêle échafaudage. La porte s'ouvrit, et il sortit de la gondole un prêtre arménien porteur d'une épaisse barbe noire, tombant carrément sur sa robe aux largos manches. Son compagnon, qui était aussi un moine arménien, mit la tête à la fenêtre et demanda ce qui était arrivé. Je le lui expliquai en quelques mots , et tous deux se prirent à rire de l'ardeur belliqueuse de nos barcaroli.
L'un des moines était le père Raphaël, supérieur des arméniens méchitarislcs, qui s'en venait du cou-
vent de Tîle Saint-Lazare au palais Pesaro. J'avais justement dans mon portefeuille une lettre pour lui, qui m'avait été donnée à mon départ de Rome par le père Edouard, supérieur du couvent des Arméniens dans cette dernière ville ; je pris la lettre et la lui remis , me promettant d'aller faire une visite le lendemain à l'île Saint-Lazare. Nous entrions à peine dans le Grand-Canal, que nos gondoliers avaient oublié leur querelle , et chantaient tous les quatre ensemble les couplets d'une chanson bouffonne , dont le principal mérite est d'être fort connue à Venise , et de courir les rues au temps du carnaval :
— « Dona Lucia , dona Lucia , montre-toi à ton balcon ; si tu ne crains pas que le vent emporte ta coiffe , dona Lucia.
— » J'ai perdu ma bourse ; il y avait dans cette bourse six ta tari d'argent ; à qui me la rapportera je donnerai un beau sequin d'or.
— » Dona Lucia , je toucherai ta main plus blanche que la neige à l'aurore; ta blonde tête passe dans mes rêves du matin et du îoir, dona Lucia ! »
En ce moment la gondole des moines arméniens atteignait l'escalier du palais Pesalo ; et peu après j'abordais h un casin d'assez bonne apparence , proche le pont de IMoïse.
On a beaucoup parlé de Venise et de ses palais à demi écroulés, et on a oublié que dans l'un de ces palais se cachaient des hommes qui en savaient plus que les savants réunis autour de Léon X et des Médicis. Le pont des Soupirs et les Plombs, dont le nom seul éveille de profondes terreurs , ont attiré à eu
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toute la curiosité des voyageurs , au détriment des moines arméniens de l'île Saint-Lazare. C'est une grande injustice qu'il convient de réparer. L'île Saint- Lazare est une vaste imprimerie où se publient ces précieux volumes de littérature orientale qui enrichissent les bibliothèques de l'Europe. Les moines arméniens sont de ces laborieux et intrépides savants dont le nombre diminue chaque jour dans notre siècle de travaux faciles et accomplis à la hâte ; de ces hommes qui consacrent leur vie entière à répandre la science, unis entre eux par une sainte pensée de civilisation. Comme tous les vrais savants qui se sont éloignés des vains bruits du monde , leur accueil est cordial , leur main est tendue aux étrangers qui se présentent, ils sont toujours prêts à partager leur savoir. Eux seuls semblent ignorer les trésors scieritifiques que leurs longues études leur ont amassés , tant il y a de candeur dans leurs paroles, d'humilité dans leurs actions , de sérénité dans leur âme. Moïse de Chorène, Elisée, Tchamtchéam , toutes les gloires littéraires de l'Orient, prennent place tour à tour dans le catalogue de leur bibliothèque , et nous font connaître des richesses que nous ne soupçonnions même pas.
Ce n'est que dans le courant du dix-huitième siècle que les moines arméniens s'élablircnt à Venise. Il y avait alors un pauvre prêtre nonmié Méchitar, qui gémissait de l'oppression des Turcs, et qui après avoir étudié long-tem|)s les langues d'Europe, appor ^ tées par les missionnaires.qiii parcouraient l'Arménie et l'Asie- .Mineure, résolut de faire revivre en Orient,
au moyen des lettres et du christianisme, la civilisation qui s'éteignait. Il s'en allait donc cherchant de tous côtés des frères pour l'aider de leur intelligence dans cette noble mission ; déjà quelques-uns s'étaient joints à lui, et, redoublant d'efforts, ils avaient construit un couvent en Morée. La maison n'était pas encore achevée , quand la Morée tomba au pouvoir des Turcs. Les pauvres moines plièrent bagage, et se réfugièrent dans l'île Saint-Lazare que la république leur accorda généreusement. La petite colonie prospéra; et vingt ans tout au plus après la mort de Méchitar, les pères Babik et Minas Gasparenz sortaient de leur île , et s'en allaient fonder un autre couvent à Trieste, au fond du golfe. En 1807, Babik, qui avait été sacré évêque d'Ecmiazin, élevait un troisième couvent à Vienne, dans Joseph-Stadt , qui rivalise aujourd'hui avec la maison de l'île Saint-Lazare.
Le père Raphaël m'avait fait rapidement le récit des souffrances des fondateurs ; il m'avait dit le but élevé vers lequel tendaient tous ses travaux ; il m'avait parlé de la vie studieuse des moines arméniens comme un homme qui ne voit là que l'accomplissement d'un devoir, et qui n'a jamais songé qu'il y eût pour tant d'efforts quelque gloire à prétendre. J'étais sorti pénétré de respect pour ces vertus qui s'enfermaient dans l'ombre, qui se souciaient si peu d'applaudissements, qui n'ambitionnaient aucune récompense, et qui , d'abord, avant tout , voulaient être utiles à l'humanité. J'avais retrouvé aussi au palais Pesaro la trace du passage d'un de ces rois de génie qui em-
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plissent un siècle du bruit de leur nom. Le palais Pesaro était peut-être le seul à Venise dont lord Byron, le fier exile, consentît à franchir les degrés. Quand il s'en revenait du Lido, après avoir lance pendant une heure son cheval anglais entre les tombes juives, il se faisait descendre à Saint Lazare, et tout en achevant quelque belle strophe de Childe-Harotd, il épelait un vieux livre arménien. — Il lisait déjà couramment notre Moïse de Chorène , lorsqu'il s'en est allé mourir en Grèce pour la liberté de nos frères I me disait un jour le père Raphaël.
Mais ce n'est pas seulement à l'île Saint-Lazare que Byron a laissé des souvenirs ; le premier pêcheur que vous rencontrerez accoudé sur le parapet du Rialto, vous dira qu'il a connu l'Anglais boiteux, et vous montrera de la main les balcons de ce palais Moccnigo où il habitait; la première portât Hce d'acqaa frcsca que vous verrez souriant sous son petit chapeau de feutre noir aux bords retroussés , placé coquettement sur l'oreille , avec une belle rose dans les cheveux, et que vous interrogerez auprès des citernes de bronze du palais ducal , vous répondra qu'elle se souvient l'avoir vu un soir regarder, au sommet de l'escalier des Géants, si la tète de Marino Faliero, en roulant, n'a\ait pas laissé sur la pierre quelque trace sanglante. Deman lez enfin au gondolier que vous avez pris à la p'iazzelta de Saint-Marc, s'il a connu lord Byron ; il vous afiirmera qu'il a été son gondolier pendant le long séjour qu'il fit à Venise. Et si vous doutez de la véracité de ses paroles, ce qui arrivera infailliblement quand vous aurez entendu
tous les barcaroli qui amarrent leur barque au pont de la Paille, se vanter d'avoir rempli les mêmes fonctions auprès de l'historien moqueur de Don Juan , il vous racontera , heure par heure , les journées du poète, ses courses au Lido di Patestrina et au quartier des Juifs, sans oublier le vigoureux souiflet qui lui fut donné par la jeune ftJargarita.
Byron aimait Venise; son imagination s'allumait au souvenir de cette vie de luxe, de grandeur et de mystère dont lui parlaient les chroniques vénitiennes. Les vers ardents se pressaient sous sa plume en lisant ces batailles de géants livrées aux Turcs ou aux Génois, ces grandes luttes de Chioggia, où chacun frappait de son mieux , et mourait le nom de la patrie sur les lèvres. Fatigué de la monotonie des cités de l'Europe, ennuyé des journaux de Londres et de ses vastes hippodromes , il s'était pris d'amour pour cette ville si originale. C'est qu'en effet, Venise ne ressemble à aucune autre ville. Ici, nul bruit ne se fait entendre, si ce n'est le cri aigre et répété des rameurs qui s'avertissent au détour des canaux, si ce n'tst le jaillissement de l'eau sous la rame. Il y a quelque chose d'étrange à voir glisser en silence le long des murs , entre les poteaux bariolés , sous les balcons de marbre en saillie , couverts de lentes rayées , ces noires gondoles qui laissent échapper par moments des éclats de rire étouffés et des refrains de chansons. Les canaux sont les véritables rues de Venise; c'est sur le canal, qui baigne les murs du casin , que s'ouvre la grande porte toujours ouverte à deux ballants pour les visiteurs. La seconde porte de la maison (chaque
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maison a deux portes , comme dans la pièce de Caldéron ) s'ouvre sur une ruelle, au bout de laciuclle, d'ordinaire, se trouve un pont ou une petite place avec une citerne; ces rues étroites aux mille détours forment un impénétrable labyrinthe qu'on ne parvient à connaître un peu qu'après un assez long séjour. Quelques minutes de marche suffisent pour égarer le promeneur. On coupe court à des recherches infructueuses , à des indications mal données , en appelant un gondolier et en se faisant reconduire à son logis.
Au temps de la république, la politique des Dix consistait à maintenir une certaine égalité entre les citoyens. Le pouvoir soupçonneux du sénat s'eiïrayait des grandes fortunes et de l'influence qu'elles donnaient; la liberté avait fini par se changer en une affreuse tyrannie. Le sang versé sur les galères eu combattant n'était pas une sauvegarde contre les dénonciations anonymes, et les Plombs souvent, ces horribles instruments de vengeance, payaient la dette de la patrie. Depuis la chute de la république, cette égalité qu'elle imposait, sans trop y réussir quelquefois, existe bien plus réellement. A Venise, jamais la misère nue ne vient heurter le luxe effronté; c'est que le luxe et les grandes richesses n'existent pas à Venise; c'est que les derniers descendants des anciennes familles laisiiCnt s'écrouler leurs palais faute de quelques sequins pour les réparer; c'est qu'au-dessus des portes moresques ils ont effacé leurs armoiries pour suspendre l'écriteau : Qui aï afJiUa caincre ed apparlamcnli ammoùlliati lit pouiquoi , je vous prie, le pécheur qui passe la nuit enveloppé
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dans un manteau brun , sur le quai des Esclavons , porierait-il envie aux propriélaires de ces casins ruinés, lorsqu'il les voit chaque jour vendre les habits de leurs pères aux juifs du Ghetto ? Misère pour misère , la sienne est encore moins Irisle , et mieux vaut s'endormir en chantant, sous le ciel parsemé d'étoiles, au pied de la colonne du lion ailé de Saint-Marc, qu'entre les quatre murailles humides d'une maison délabrée. Le peuple de Venise est un peuple ruiné. Le commerce en avait fait une des nations les plus riches du monde; aujourd'hui on lui a pris son commerce , et ses richesses se sont écoulées. Il y a ainsi un flux et un reflux providentiel, des alternatives de lumière et d'ombre dans l'histoire des peuples; mais le flot ne s'en va jamais si loin qu'il ne puisse revenir au jour marqué mouiller la plage abandonnée; le» ténèbres ne sont jamais si profondes qu'un éclair ne puisse les dissiper un matin.
Quand le jour tombe, quand les réverbères se montrent au Rialto, quand les lanternes s'allument aux gondoles , c'est alors surtout qu'il faut voir Venise. Les palais retrouvent leur beauté première, les lézardes et les grossiers volets de bois disparaissent, les sillons de lumière tremblent sur la surface de l'eau. Alors toutes les façades étincellent et les rayons rougeâtres des fanaux se brisent aux crêtes des sculptures. Voyez comme Prioli semble lier de ses marbres précieux, comme Pcsaro et Correr sont imposants avec leur double étage de colonnes et leur architecture massive , comme Foscari qui termine le canal Panlateone attire les regards par le travail délicat
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de ses balcons, comme enfin Cornaro, la demeure d'une reine de Chypre, Moceni(/o, Balbi, Jxisliniani rappellent les tons harmonieux des toiles de Canaletti.
Par une de ces belles soirées , descendez les marches de l'escalier de votre casin, et, faisant un portevoix de vos deux mains, appelez Spagnoletlo. Ce nom sera répété aussitôt par tous les facchini sans emploi du Grand-Canal, et au bout de quelques minutes vous verrez une gondole s'agiter entre les poteaux d'un palais voisin ; un homme qui dormait étendu sur le dos dans le fond de sa barque , en sortira, montera lestement sur le pont étroit qui eu recouvre l'extrémité , saisira sa rame et viendra se ranger devant vous. Vous aurez déjà remarqué l'adresse avec laquelle il conduit sa gondole , la finesse de son sourire et la légèreté de ses mouvements. Ce gondolier, c'est Spagnoletto; Spagnoletlo est à la fois un rameur infatigable et un savant conteur ; il connaît aussi bien les traguets de Venise que l'antiquaire Cicogna ou l'historien Sansovino, qui en savaient tous les recoins.
— Ecceltenza, me dit un soir Spagnoletto, en passant près Saint-Apollinaire, voici le palais Cappello , et si cela vous plaît, je vous conterai les amours de Bianca et de Piero di Zenobio. Je me levai pour voir le palais Cappello ; on y arrive par un double pont qu'on a nommé il ponlc Storto ; au premier étage, quatre fenêtres, séparées par do gracieuses colonnes, s'ouvrent sur un balcon ; au second éiage , le balcon est sé|)aré en deux pailles; devant la porto sont plantés quelques pieux à demi rongés par l'eau.
En face s'élève la casa Salviati , avec les treilles, ses ceps de vigne serpentant le long des murs et gagnant le toit , sa citerne au milieu de la cour.
— Spagnolello , lui dis-je en me rasseyant, contezmoi , je vous prie , l'histoire de votre belle compatriote Bianca Cappello. La gondole continua lentement sa route en se balançant , et Spagnoletto reprit :
— Bartolomeo Cappello était un patricien qui avait eu de Pellegrina Morosini une fille qu'il avait nommée Bianca. Bianca , à quinze ans , était plus jolie cent fois que la Marietta qu'on applaudissait si fort hier dans le ballet à la Fenice. Son front pur , ses deux beaux yeux , ses petites lèvres qui s'ouvraient pour un charmant sourire, {due }.iiccole labra apcrte a iusinf/hievo sorriso) faisaient qu'on s'attroupait le dimanche sur la place de Saint-Warc pour la voir sortir de l'église et reprendre avec son père la rue detla Merccria , afin de retourner à son palais. Bartolomeo, qui était veuf depuis quelques années , épousa alors en secondes noces la sœur du patriarche d'Aquilée , Lucrczia Grimani. Lucrezia, qui était jalouse de l'affection que Bartolomeo témoignait à Bianca , tint celle-ci enfermée dans le palais avec plus de rigueur encore que les habitudes sévères d'alors ne l'exigeaient. Et remarquez en passant, Eccellenza , que cette solitude dans laquelle vivaient alors les dames vénitiennes était une coutume fort malhonnête et qui faisait ressembler leurs palais aux sérails de l'Orient où pâlissent et perdent leurs parfums ces roses que la nature destinait à être vermeilles et embaumées.
— Vous Otis poète, Spagnoletto.
— Lord Byron me l'a déjà dit, répondit gravomeiU le gondolier.
— Et vous lui avez raconté l'iiistoire de Bianca?
— Non , parce ciu'il m'avait déclaré qu'il ne croyait pas à l'amour.
— A l'amour et h bien d'autres choses ; continuez, Spagnoletto.
— Bianca, renfermée ainsi dans sa petite chambre du palais Cappello, aperçut un soir, en ouvrant sa fenêtre , un jeune homme de belle tournure et de mise élégante. Or comme la maison située en face et où habitait ce jeune homme appartenait aux Salviati de Florence, elle ne douta pas qu'il ne fût un des membres de la famille. Il n'en était rien cependant ; il tenait les comptes des Salviati et se nommait Pier di Zenobio Bonaventuri. Le soir , Pier di Zenobio se mettait à sa fenêtre pour regarder Bianca , et Bianca de son côlé s'accoudait à la sienne pour regarder le ciel bleu et les yeux noirs du jeune Florentin ; langage mystérieux et plein de secrètes voluptés à l'usage de ceux qui aiment pour la première fois. Pier di Zenobio , qui n'aimait peut-être pas pour la première fois, pensa qu'il valait mieux employer un langage plus expressif, et se décida à envoyer une lettre. Le lendemain une seconde lettre traversa le ponte Storlo; la troisième fois, ce fut Pier di Zenobio luimême qui entra dans la chambre de Bianca. Heure sainte des premières amours ! où deux lèvres ardentes qui se cherchent et se rencontrent balbutient jusqu'à ce que la force leur manque : — Je t'aime! mot puissant, dont le vrai sens se trouve dans l'ivresse du
regard , dans l'étreinte de la passion , dans le complet oubli des choses du dehors! Le Florentin , qui savait bien que la différence des conditions posait une barrière insurmontable entre lui et Bianca, proposa à celle-ci de le suivre hors de l'état de Venise et de l'épouser. La jeune fille céda aux instances de son amant, et dans la nuit du 28 au 29 novembre de l'année 1563 , elle abandonna , pour n'y plus rentrer, le palais Cappello et Venise.
Le lendemain , en apprenant cette fuite inattendue , toute la famille , qui était nombreuse , riche et puissante , s'émut et se déclara grandement offensée. Le patriarche Grimani s'écria qu'il tirerait vengeance de cette souillure; il en appela à la justice du conseil, fit prononcer la peine de mort contre Pier Bonaventuri , et promit une forte somme à celui qui le saisirait mort ou vivant. Mais Pier di Zenobio et Bianca avaient déjà franchi les frontières de la république , traversé Ferrare et Bologne , puis passant les Apennins , ils arrivèrent à Florence , oti un prêtre les maria. Les Dix , impuissants à frapper le jeune Florentin, se vengèrent de lui en faisant arrêter, dans la maison des Salviali , son oncle Giovanni-Battista Bonaventuri , deux de ses amis , Pietro et Donaio di Longhi, et Giovanna, femme du gondolier Girolaino, qu'on accusait d'être ses complices. On leur appliqua la torture, puis on les laissa mourir en prison.
Plusieurs années s'étaient écoulées, et personne ne pensait plus à Bianca, quand un marchand, qui arrivait de Florence , apprit à Bartolomco Cappello que sa fille avait fait assassiner Pier Bonaventuri, pour
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devenir la maîtresse de François de Médicis , grandduc de Toscane , et que , comme la femme de ce dernier, Jeanne d'Autriche, était morte, Bianca venait d'èlre couronnée duchesse de Toscane. Quelques jours après débarqua sur le quai des Esclavons , le comte Mario Sforza di Santa-Fiora , envoyé par François pour apprendre à la République le mariage qu'il venait de contracter; le patriarche Grimani alla le recevoir à la porte de son palais en habits ponlilicaux , et le sénat assemblé nomma Bianca la fille aînée de la république de Venise.
— C'est une triste histoire que celle-là , Spagnoletto; l'amour pur et qui ne calcule pas qu'on chasse avec mépris , le vice effronté qu'on récompense et qu'on honore.
La gondole rasait alors les murs noircis du palais Foscari, et entrait dans le Grand-Canal. Une barque chargée de musiciens le traversait.
— Ne se croirait-on pas aux plus brillantes années de la république, Spagnolelto , quand se pressaient sur les canaux, après une victoire, les barques ornées de fleurs, comme Palma et Tinioretles représentaient dans la grande salle du palais du Doge?
— Ou encore, reprit Spagnoletto , quand votre roi Henri III de France, descendait au palais Foscari , ce qui vous sera ccililié par l'inscription qu'on lit au-dessus de la porte de la chapelle.
En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage ([ui l'enfermait, versa sa lumière argentée sur la farade sculptée du vieux palais.
— Jamais si belles fêtes n'avaient eu lieu , conii-
nua le gondolier. La tour de la basilique de Saint- Marc était illuminée, et des cordons de feu entouraient le dôme des autres églises. 11 y eut des courses de gondoles ; une grotte avait été élevée au milieu du canal , et le vainqueur venait y recevoir le prix. Les CasteUani et les Niccototti , les deux factions rivales, se disputèrent le pont de Rialto, dont les dalles avaient été arrosées d'huile , et les CasteUani eurent les honneurs de la journée. Le soir on représenta devant le roi le premier drame en musique , composé en Italie ; c'était l'œuvre du célèbre Giuseppe Zarlino. Le jour du départ , Veronica Franco , que le roi aimait beaucoup, lui apporta deux charmants sonnets* , et le roi, que cet envoi poétique avait mis de bonne humeur , fit de grands présents à tous ceux qui l'enlouraient. Là-dessus , Spagnoletto tira de sa poche un vieux parchemin qu'il ouvrit respectueusement et lut à haute voix. C'était la liste des dons faits par Henri III à ses hôtes de Venise et à leurs serviteurs; curieux document pour servir à l'histoire des libéralités royales ^.
— A Luigi Foscari , propriétaire du palais , un collier de trois cents écus.
— A Scipion Costanzo, capitaine des gardes, un vase et un flacon d'argent de trois cents écus , avec la promesse de racheter de l'esclavage des Turcs son fils unique , Giovan Tomaso.
* Lettere di (loiiiie italiane del secolo decimosesto, raccolte e piibblicate da Bantolomtneo Gamba. Venezia, 1832.
'^ iVIarsilio délia Cioce. Itistoria dclla pubblica e famosa entrata , etc.
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— Aux hallebardiers de la garde , trois cents écus.
— Aux trompettes, quatre-vingt-dix écus.
— Aux tambours , soixante.
— A l'arsenal , mille écus.
— Aux trois gondoliers royaux, soixante écus.
— Voilà d'heureux gondoliers! fit Spagnoletto en laissant échapper un profond soupir ; puis il reprit :
— Aux musiciens, trois cents écus.
— A la paroisse , cent écus.
— Aux monastères de Venise et aux pauvres, cinquante.
La hste élait longue ; après les pauvres venaient les poètes qui avaient présenté à sa majesté des vers latins à sa louange, les danseurs qui avaient exécuté des sarabandes en sa présence , les comédiens qui l'avaient fait sourire. Spagnoletto ne me faisait pas grâce du moindre sequin tombé des mains royales ; heureusement nous abordâmes à la piazzetta deSaint-Warc.
La place de Saint-Marc est la seule grande et beile place de Venise. Des arcades l'entourent ; sous ces arcades, les riches magasins d'orfèvreries , de verroteries et de soieries étalent leurs précieuses marchandises; des Grecs, sur les divans des cafés, fument leur narguilé en réglant leurs comptes de commerce. Le café Florian est le café à la mode; il est à Venise ce que ïorloni est à Paris. La basilique de Saint- Marc occupe le fond de la place. Il n'y a pas, je crois, d'église qui, à la première vue, frappe davantage l'imagination ; ses portes ont été prises h la mosquée de Constantinople; au-dessus de la principale entrée sont placés les quatre chevaux en bronze doré de
Lysippe, que la conquête nous donna et que l'xVutriche rendit à Venise ; l'or de sequin , les colonnes gothiques en marbre oriental et en vert antique , les mosaïques aux tons éclatants , éblouissent les yeux. L'intérieur de l'église est digne de l'extérieur : des balustrades brodées par les sculpteurs grecs , des pavés de jaspe , des tabernacles garnis de lames d'or. Il faudrait une année pour connaître les beautés qui sont renfermées là. On sort en se promettant de revenir le lendemain ; on regarde en passant le monument funèbre de Dandolo, et traversant la porte dclla Carta sculptée par \x\^\{veBartolomeo, on se trouve dans la cour du palais ducal. Philippe Calendario et Vittoria en furent les architectes ; trente-sept arcades soutiennent les deux étages. Par la Scala d'oro, dont le plafond est de Jean d'Udine , dont les sculptures sont de Sansovino, on arrive à la chambre du grand conseil , à la chambre des Dix , au cabinet du doge. Ces différentes salles sont tapissées de tableaux dont la plupart sont de la plus grande beauté. Paul Véronèse , Tintoret, Titien, Paolelto Gagliari, Palma , Andréa Vicentini , Antonio Alliense , ont tracé sur ces toiles la poétique et glorieuse histoire de Venise. Les doges figurent autour de la salle, deux à deux en regard , coiffés du bonnet ducal , immobiles et fiers sous leur manteau d'hermine. Tous sont là , depuis Lucio-Paolo Auafesto qui fut le premier doge, jusqu'à Luigi ^lanini qui fut le dernier; tous, excepté Marino Faliero dont l'austère visage est recouvert d'un voile noir. Treize places sont encore vides et ne seront jamais remplies. La république de
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Venise est morte avant que la collection des portraits de ses doges fût complète ! Croyez donc à l'éternité des puissances humaines ! croyez aux paroles des faiseurs d'empires qui promettent tout bonnement l'immortalité à leur œuvre ! I/immortalité, rien que cela ; quelle modestie !
Le pont des Soupirs faitcommuniquer le palais ducal avec les prisons. Sous le pont s'ouvre la porte par laquelle sortaient de nuit les condamnés qu'on allait noyer dans les lagunes. Les plombs et les puits formaient ces redoutables prisons dont le souvenir nous fait frissonner. Le conseil des Dix et l'inquisition d'état se les partageaient. Il y a un concierge au palais ducal qui , dès qu'il vous aperçoit , vient à vous, allume une lanterne et vous conduit dans les prisons. Cet homme passe sa vie à raconter avec la plus complète indifférence une hiiitoire de larmes et de sang , et vous fait surprendre l'inquisition d'état en flagrant délit de cruauté. Il vous promène dans les longs corridors , où je ne sais quelle odeur de sang extravasé vous prend à la gorge en entrant; il \ous fait pénétrer dans les petites chambres voûtées , vous montre le prisonnier torturé par les angoisses de toutes sortes , étendu sur son lit de bois; il vous pousse dans l'étroit cabinet où le prêtre attendait le patient ; il vous fait toucher la place où ce dernier s'agenouillait, le creux dans le mur où le bourreau posait sa lampe, la place où la tête tombait, le trou pratiqué dans l'une des dalles pour laisser couler le sang. Par son impassible narration , plus horrible encore à cause du flegme de celui qui la débite, vous assistez à cette
tragédie muette qui se jouait entre quatre murs noirs, el dont le bourreau ( carneflce) dénouait brusquement l'intrigue. Cet homme si impitoyable, il poursuit son froid récit , sans se douter le moins du monde qu'il puisse y avoir pour vous une douleur au fond de ses paroles.
Les prisons se composaient de vingt-quatre chambres [secjrcic] formant trois étages. Les murs de ces chambres sont épais et construits en marbre, de manière îi rendre toute évasion impossible. Dans les cellules inférieures les ténèbres sont plus épaisses, l'air plus lourd , le silence plus eifrayant; une fois entré , le prisonnier ne sortait plus. Un malin , le valet du bourreau retirait un cadavre. Épouvantable mort, au milieu des magnificences d'un palais ducal ! Dans ces puits profonds il n'arrivait à l'oreille des malheureux condamnés que le bruit des rames des harcaroti qui côtoyaient les murs de leur cachot , que le frémissement des vagues que le vent de la mer gonflait. Quant aux prisonniers enfermés dans le corridor supérieur, leur sentence rendue , le bourreau entrait, leur attachait une chaîne au cou , les traînait vers la fenêtre qui s'ouvrait sur le corridor, et les étranglait en tordant la chaîne ; la tête restait là pendante , et il passait outre. Parmi toutes les cellules, une seule est bien conservée , c'est celle qui dans le premier corridor est désignée par le chiffre 3. Cette chambre peut servir à indiquer exactement les dimensions des autres. Dans le fond , est dressée sur deux pieds de maibre , en guise de lit , une table de bois longue et étroite.
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Il paraît que l'usage d'une lampe était accordé aux prisonniers, puisque diverses inscriptions ont été gravées sur les murailles. Ces inscriptions sont au nombre de douze. Ici des noms et des dates, là une pensée politi(iuc, quelquefois un conseil pour les prisonniers qui viendront, le plus souvent un vague espoir de délivrance. Quand l'armée française arriva à Venise, on permit au peuple de se ruer sur ces prisons redoutées, et d'en briser les portes. Les corridors furent envahis, on découvrit des couloirs secrets, et le peuple emmena enfin en triomphe au pied de la colonne de Saint-Théodore , un vieillard à barbe blanche qui était enfermé depuis quinze ans. Ou se pressa autour de lui, on lui fit contempler le beau soleil qui se levait sur le Lido , les vagues qui se brisaient sur le quai , on lui fit respirer l'air pur de l'Adriatique. Le vieillard était heureux , il riait et pleurait en même temps ; il s'agenouilla , joignit les mains et leva les yeux vers le ciel. 31ais lorsqu'il se releva , en étendant les bras vers ses libérateurs, il se heurta contre la colonne de Saint-Théodore , et , ne voyant plus Saint-Marc et le Campanile , il poussa un cri déchirant... il était aveugle. Quand les prisons d'état s'écroulent, il y a toujours ainsi dans quelque cachot écarté un vieillard que l'on entraîne sur une place et qui vient prier Dieu pour la liberté naissante. Après une heure passée dans les j)risonsdu palais ducal, on a besoin de respirer au grand air, on étouffe , il faut sortir. Au bas de la Scaia d'Oro, je trouvai Spagnoletto qui m'attendait.
— Vous et vos amis les barcaroli, lui dis-je, vous
avez détruit les segrete du palais ducal , c'est bien ; mais qui décidera entre les plombs de Venise et les cachots du Spielberg?
Le gondolier ne répondit pas ; il me toucha légèrement le bras , en me montrant un soldat allemand qui suivait à quelques pas derrière. Nous étions arrivés au canal; il repoussa le bec de la gondole, saisit sa rame et me mena h l'église de Saints-Jean-et-Paul. ». Plusieurs doges de Venise sont enterrés à Saints-Jeanet-Paul : c'est Michel Sténo , c'est Andréa Vendrameno, c'est aussi Leonardo Loredano ou Berlucino Valerio ; à côté d'eux des condottieri , Pompeio Justiaiano et Nicolao TJrsino , assis fièrement sur leur lourd cheval doré. Il ne faut pas Cjuitler Saints-Jean el-Paul sans visiter la chapelle du Rosaire, où Bonanza et ses deux fils ont raconté , dans une suite de bas-reliefs, l'histoire du Christ enfant. La plupart des églises de Venise ont été élevées par Palladio. Ainsi l'église de Saint-Georges dans l'île de ce nom , les églises du Sauveur et de Saint- François de la Vigne. Celle de Sainte-Marie-des-Frères est encore un Panthéon où reposent des doges et des hommes illustres : les Pesaro dont le tombeau est soutenu par de colossales statues, les doges Tron et Foscari, Antonio Savello, général au service de la république. En se retournant on est face à face avec le monument de (Janova ; c'est un soubassement de quarante pieds de longueur que surmonte un tombeau en bronze. La porte du monument est entr'ouverte, et la Mort voilée s'avance pour entrer; la Peinture et la Sculpture la suivent en pleurant. Le buste de l'auteur de la Wa-
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deleiiie est au-dessus. Ce lombeau avait été dessiné par Canova pour honorer les restes du Tilien, mais la mort le surprit avant d'avoir mis la main 'i l'œuvre , et ses élèves donnèrent au sculpteur le tombeau du peintre. Si maintenant vous cherchez dans l'église la tombe du chef de l'école vénitienne , on vous dira de regarder à vos pieds , et quand vous aurez balayé la poussière c|ui recouvre le pavé, vous lirez ceci : Qui giace il yran Tiziano de Vecelti., emutator de Zeuzi e degli Jpelli.
Grâce à la solidité des constructions, à la difficulté qu'on éprouve à bâtir , Venise n'a pas changé d'aspect; c'est toujours cette ville du seizième siècle, moitié européenne, moitié orientale. Dans nos cités, on les moellons sont à bon compte , où il n'est pas nécessaire de planter d'abord dans l'eau une forêt de pilotis, où chaque jour on fait tomber les vastes el belles maisons pour élever ces frêles échafaudages qu'une génération voit se renouveler deux fois, les demeures des hommes illustres disparaissent sans laisser de traces. Il n'en est pas ainsi à Venise; à Venise, on vous montrera dans la rue dilla Pietà la maison d'Alessandro Vittoria le sculpteur ; à Santa-Maria delV Orto, la maison du Tintoret , avec ses cinq fenêtres gothiques , et la statue mutilée d'un saint à deux pas de la porte ; enfin , à San-Canciaiio , la maison du Titien , où dort chaque nuit , d'un profond sommeil , sans jamais songer à l'iuimortalité et à la gloire, un honnête Vénitien qu'on appelle iisignor Antonio Busetlo.
En passant un jour sur le canal voisin , je descen-
dis à la maison de l'illustre peintre. Une porte surmontée d'iin toit peu élevé, d'où descendent presque jusqu'au sol d'épaisses touffes de lierre, donne entrée dans une petite cour. Un vieillard s'y chauffait tranquillement au soleil ; ce n'était rien moins que le seigneur Busetto lui-même , propriétaire du casin. Un escalier d'une vingtaine de marches , adossé au mur de la maison et muni d'une mauvaise rampe de bois, conduit au premier étage. Le palier de cet escalier est recouvert d'un petit toit en pente que soutient une colonne de marbre dégradée. Il slgnor x\ntonio,en nous voyant, continua de s'étendre comme un lézard au soleil , et ne se dérangea nullement ; il échangea seulement un sourire de pitié avec une jeune tille qui arrosait un beau rosier dans un coin de la cour. Il était évident que le respectable Vénitien ne pouvait comprendre qu'on s'en vînt de Paris pour voir sa pauvre maison de San-Canciano , sous le frivole prétexte qu'elle avait appartenu à un broyeur de couleurs qu'on nommait Tiziano Vecelli. Cela lui paraissait souverainement ridicule. Au moment de sortir du casin , au grand contentement du vieillard , qui commençait à trouver notre visite un peu longue, la jeune fille vint à nous et nous offrit des roses qu'elle venait de cueillir. Il y avait sur le visage de cette en* fant une charmante mélancolie ; son regard était plein de douceur.
— Yiola est une belle fille , dit Spagnoletto en mettant à sa boutonnière la rose qu'il venait de recevoir ; elle a posé pour un tableau qu'un peintre français achevait il y a bientôt six ans à Venise; un pau-
vre jeune Iionime qui , sou tableau terminé , a pris son rasoir et s'est tué.
— Vous avez connu Léopokl Robert, Spagnoletto?...
— Sans doute, et un autre encore de vos compatriotes, C(iro signore. (A'iui-là n'était pas peintre, il faisait, m'a-t-on dit, des livres. C'était un beau jeune homme , au regard d'aigle et au sourire gracieux comme le sourire d'une femme. Je l'ai conduit bien des fois au quai des tsclavons ; il s'en allait regarder, à Saint-iMarc, l'arbre généalogique delà Vierge et les mosaïques des Zuccati. Il traversait ensuite les Procuralies, et se faisait conter par quelque marchand grec les aventures des Uscoques d'autrefois. J'étais son gondoHer, ecccUenza; un bon et honnête jeune homme, sur mon honneur!
— Aidez donc ce pauvre Spagnoleito , me dit un voyageur que j'avais rencontré la veille au Lido, et qui m'avait accompagné à la maison du Titien ; ne voyez-vous pas qu'il ne parviendra jamais à se rappeler le nom de George Sand?