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LETTRES

GENEVE. — UN PAMPHLETAIRE.

Lorsqu'on approche de Genève , sur le lac chanté par Byron , au retour d'une promenade à Vevay ou d'un pèlerinage à Coppet , on aperçoit de loin les tours de l'église de Saint-Pierre qui dominent la ville, et qui font resplendir aux rayons dorés du soleil couchant la ferblanterie de leur toit. L'antique cathédrale de Saint-Pierre est aujourd'hui un temple protestant. Comme dans tous les temples protestants, vous ne trouverez là ni ornements, ni tableaux précieux, ni riches tentures, ni autels de marbre sculptés par les habiles ouvriers du seizième siècle , mais des murailles nues , des bancs alignés. C'est une salle de conseil où l'on traite les affaires du Ciel, connue à la maison de ville on traite des choses de la terre. Dans le mur, à droite en entrant , est scellé un morceau de marbre noir, dont l'inscription est usée et illisible. Celle inscription avait été composée par Théodore- Agrippa d'Aubigné, fds de Jean d'Aubigné, seigneur de Brie en Sainionge, et de Catherine de Lestang, né

à Sainl-Maury \o 8 février ir)50. Sa dépouille mortelle est sous ce marbre.

Le nom d'Agrippa d'Aubigné est un de ces noms à demi effacés dans la mémoire des hommes; on sait le nom , mais on ne connaît que vaguement , par des lectures faites au hasard, par ouï-dire, en quelque sorte, les souvenirs qui s'y rattachent. Il en est du nom comme de l'inscripiion du tombeau de l'église Saint-Pierre, tout cela est confus, presque indéchiffrable, on ne s'y arrête pas. — Cependant d'Aubigné a été mêlé aux tumultueux événements d'un siècle où toutes les passions religieuses , toutes les colères politiques étaient déchaînées. Sa vie a été plus agitée, peut-être, que l'époque où il a vécu. Pour toute discussion théologique , on se tirait des coups d'arquebuse ; on cherchait à atteindre à travers le corps de son ennemi l'idée qui le faisait agir ; mais les hommes seuls restaient sur le champ de bataille , car les idées ne meurent pas. D'Aubigné n'est encore qu'un enfant, cependant on est sans pi lié, on veut le tuer; alors il prend un mousquet , et il tue. Fervent réformé , dans im temps où ce titre seul est un crime puni de mort, où une heure passée au prêche coule la lête, d'Aubigné se fait soldat. Or, comme on lui a enseigné le grec et le latin , comme il lit déjà Plalon , bien qu'il n'ait que treize ans, ce sera un soldai érudit qui en saura tout autant que les savants et les faiseurs de livres d'alors ; ceux de sa religion le prendront bientôt pour un de leurs chefs, il rédigera des mémoires en faveur des églises réformées du royaume , il se fera l'avocat du protestantisme. Pour arrivera son but.

ii usera de tous les moyens : il prendra aujourd'hui l'épée, demain la plume ; lantôi il sera en faveur auprès du roi , qui s'amuse de sa bouffonnerie et de la rudesse de ses paroles, tantôt on le chassera du l.ouvre et le bourreau le poursuivra. Donnez-lui quelques moments de répit , il écrira une déteslable tragédie de Circé, qu'on représentera aux fêtes du mariage du duc de Joyeuse; laissez-le se reposer un peu dans son gouvernement de Maillezais, qu'il a obtenu du roi Henri IV, et au lieu d'un capitaine querelleur, vous aurez un historien. Puis, tout à coup, au milieu des flots de sang qui inondent la France , il deviendra un poète plein d'énergie , après avoir été un impitoyable pamphlétaire. Toutes les haines des partis ont traversé son âme et l'ont remuée jusqu'au fond. Enfin, il termine une longue vie où les audacieuses entreprises, les duels, les amours, les sauvages représailles, les actions généreuses , les sérieuses méditations , les l)érils sans cesse renaissants se pressent en foule , il meurt à quatre-vingts ans dans son lit. Genève l'enterre avec pompe , Genève dont il a rebâti les murs au prix de sa tète, Genève dont il est presque le roi.

Outre l'enseigneiuent qu'on peut retirer de l'histoire de cette existence si bien remplie, si active, qui n'est jamais sortie de son chemin pour se perdre dans les sentiers détournés ; outre cette leçon utile dans des jours connue les nôtres, où les convictions politiques se taisent honteusement devant l'intérêt, où la conscience de bien des hommes de parti se met aux ordres de qui veut la payer, il y a dans la biographie

(lo d'Aiibigné loiilo l'Iiisloire de l'époque où il a vécu. D'Aiibigné est l'Iiislorienle plus complet de la seconde partie du seizième siècle el du commencement du dix-septième. — C'est le chroniqueur des règnes de François II, (îharles IX, Henri III, Henri IV surtout, et des premières années de Louis XIII. Il tient son rang parmi ces peintres satiriques et profonds qui se succèdent sans interruption en P'rance. Brantôme, le courtisan aux mœurs faciles, le capitaine des guerres d'Italie, l'homme du parti qui triomphe, le conteur charmant, succède à lia bêlais. D'Aubigné vous prend au sortir de Brantôme , et vous mène jusqu'à Richelieu , ou peu s'en faut. Dans son Histoire iiniversette, il raconte les évéïiemenis politiques; dans ies Aventures du baron de Fœneste et ta Confession deSanci, il fait l'ardente satire des mœurs du temps. Le Baron de Ffeneste est un pamphlet hardi qui s'attaque à tout , aux vices comme aux superstitieuses croyances, coaime aux extravagances des courtisans, comme aux façons de dire, comme à tout ce qu'il y a de mauvais dans l'ordre social. Ce n'est plus Brantôme écrivant pour son plaisir, et tirant de sa prodigieuse mémoire ka récïls des Daines galantes, c'est Rabelais recommençant ses infatigables railleries. Après d'Aubigné, arrivera Bussy-Rabutin; mais celui-là ressemblera plus à Brantôme, dont il gardera tout le cynisme moins la franchise. L'auteur de Fœneste est entre eux deux.

Lufm, quand le silence se sera fait autour du trône de Louis XIV, quand par toute la France on se sera prosterné devant celte despotique volonté qui nivelle

tout dans l'état , les gazetiers de Hollande continueront seuls la lutte, à l'abri derrière les polders. Alors, par un étrange hasard , par un de ces bizarres caprices du destin qui étonnent nos sagesses humaines, Louis XIV, le demi-dieu , encensé par les poètes et les historiens, le grand Jtcandre, comme disent les vieux frondeurs dans les ruelles , le Tyran des Dragonades, comme disent de leur côté les pamphlets de Genève et de La Haye, épouse un matin la petitefille de ce hardi et incorruptible réformé , Agrippa d'Aubigné. D'Aubigné était le grand-père de madame de Maintenon.

Mais tout cela ne nous regarde pas : nous allons retourner au seizième siècle.

Sous François F', la hache est déjà dans le grand chêne de la féodalité ; une guerre sourde et active se déclare contre elle. Les seigneurs ont été ruinés par les magnifiques prodigalités du camp du Drap d'Or, le canon les a décimés, on leur retirera peu à peu leurs privilèges. On proclamera que « si un roi ne peut endurer de compagnon , il endure (ïncore moins de supérieur; » on dira bien haut que « les justices des seigneurs émanent du souverain, qui leur en fait la concession , ou à qui ils les ont usurpées, » on ressaisira sur eux la juridiction des eaux et forêts, on établira des notaires royaux , on défendra aux seigneurs de s'attribuer les terrains vagues; puis ils viendront s'affiiiblir dans les guerres religieuses , dont les fureurs n'auront point de bornes. L'arbre féodal, fortement ébranlé , dépérira de jour en jour, jusqu'à ce qu'il tombe épuisé le ^i août 1789.

Quand Henri II mourut dans un tournoi , les genlilshommcs qui avaient continué à guerroyer à l'étranger, comme du vivant de son père , apprirent soudain qu'on se battait en France; ils revinrent alors en grande hâte , et virent qu'on leur avait dit vrai. Les guerres civiles commençaient. Les Guise , — nom terrible qui remplit toute cette époque sanglante, — traînaient avec eux un enfant chélif et malade, François II , le petit-fils de celui qu'on avait vu trois jours l'épée au poin^ h Marignan , et en son nom ils font pendre les mécontents sous prétexte de trahison. Le feu est aux quatre coins du royaume. On se bat dans le Languedoc, on se bat dans !e Lyonnais, on se bat dans le Dauphiné, on fait le siège de La Rochelle ; des lansquenets pillent la Saiutonge , des bandes dereîlres brûlent les \illages dans le Poitou; ici on allume des bûchers , là on dresse des potences. La conjuration de La Renaudie est démasquée, et les vaincus sont pendus en grand nombre dans la place du marché. Quelques jours après, une petite troupe composée de vingt cavaliers environ , se rendant à Paris, passe par Amboise; parmi ces vingt cavaliers, tous de la religion réformée, il y a un enfant de huit ans. La petite troupe se promène quelque temps silencieusement autour des gibets, et contemple avec rage ce grand étal de boucherie humaine. L'enfant qui a louché les cadavres des amis de son père s'écrie : « Ils ont décapité la France ! >; Kt alors le père saisit brusquement la bride do son cheval, étend la main sur la tête du fils, et lui dit à haute voix, et de manière à être entendu de tous, ses compagnons, au milieu do

cette place où se presse déjà le peuple en rumeur : « 11 ne faut point épargner ta tête après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur ; si tu t'y épargnes, je te maudis. » Cet enfant , qui était Agrippa d'Aubigné , ne s'y épargna pas , il fui condamné quatre fois à mort.

Ainsi le voilà jeté solennellement parmi les périls; il y entre d'une façon toute dramatique , et comme un vengeur du sang versé. Cependant il est encore bien jeune pour soutenir tant de fatigues; il faut que les années enduicissent ses membres et mûrissent son intelligence. Son père , qui craint pour lui les débauches des camps, qui se souvient qu'à la mort de M. de Duras il fut obligé de l'envoyer chercher, je n'ose dire où , le conduit chez M. de Bèze , à Genève, pour apprendre les mathématiques et les Dialectes de Pindare. D'Aubigné , qui a déjà goûté de cette vie d'aventures , si pleine d'émotions de toutes sortes, qui a devisé plusieurs heures avec la duchesse de Ferrare *, qui s'est battu au siège d'Orléans, qui a failli être pendu à Milly, envoie les pédants au diable et se sauve à Lyon. De retour en Saintonge , le sieur Audubeville , son curateur, pour l'empêcher de courir le monde avec son arquebuse à mèche sur l'épaule, le met en prison et le retient jusqu'à la reprise des troisièmes guerres. Un soir, le prisonnier entend passer des lansquenets sur la route ; il fait signe au capitaine, attache ses draps de lit à un barreau de for, et des-

' Renée de Ferrare, fille de Louis XII et veuve <le Hercule d'Est. Brantôme a écrit son éloge.

cend par la ftnètre. On lui jctle un manteau sur les épaules, on le fait monter en croupe derrière l'un des soldats, et le voilà parti. — « Je ne reprocherai point à la guerre qu'elle m'a dépouillé , s'écrie-i il gaiement en jetant un regard sur ses vêtements en lambeaux, n'en pouvant sortir en plus piteux état que j'y entre. » Cette fois, il s'est rais hors de pages, il ne reviendra plus au logis paternel. Au détour du chemin , on rencontre un gros de catholiques : les deux troupes s'attaquent ; d'Aubigné casse la tête au premier venu d'entre les ennemis d'un coup de mousquet, prend le cheval, les armes et le pourpoint du mort, et rejoint la troupe. Ainsi, hardiesse dans le danger, insouciance du lendemain , impatience de toute contrainte, voilà le caractère particulier du siècle. Tous ces capitaines de fortune , tous ces chefs de bandes sont doués d'une étonnante activité de corps et d'esprit; ils ont tous été trempés en naissant dans le plus complet mépris de la vie. Leur quartier-général n'est ni auprès des Guise ni chez le roi de Navarre; ils vont devant eux , cherchant la richesse et la gloire; quelquefois ils trouvent l'une et l'autre, le plus ordinairement ils meurent dans le sac de quelque bourg où ils se sont retranchés, ou sous les coups d'un reître qui les tue pour prendre leur bourse et jette leur corps dans un fossé. Scènes effroyables de désordre, de pillage , de meurtres, de cruautés sans excuse, de k vengeances sans cesse répétées, dont l'histoire est ^assombrie, et qu'on se figurerait à peine si, à deux pas de nous, de l'autre côte des monts, dans l'Espagne épu'sée par l'anarchie , il ne nous était donne de

.'il 2 ESSAIS LlirÉUAiUES.

les voir se renouveler chaque jour. Quel amour de l'indépendance dans le cœur de tous ces gens-Ih ! Quelles franches et libres allures ! et comme il leur serait impossible de se façonner au joug d'une vie militaire plus régulière! Voyez d'Aubigné : le prince de Condé, qui mène avec lui cinq cenls arquebusiers, le rencontre à la tête de sa troupe, qu'il passe en revue; le lieutenant du prince s'en vient lui offrir une place dans la maison de son maître , et l'engage à se donner à lui. — « Meslez-vous de donner vos chiens et vos chevaux , et non de mes pareils , » répond le jeune homme en tordant sa moustache. Là-dessus il pique des deux , et laisse le prince de Condé continuer sa route avec ses arquebusiers.

Cependant les guerres civiles prennent un caractère de férocité qu'elles n'avaient pas d'abord. Les forces sont égales des deux côtés. Le parti des réformés s'est accru de tous les mécontents et de tous les chercheurs d'aventures; aux attaques des uns succèdent les représailles des autres; pour la plupart, la religion est le prétexte, le pillage est le but. D'Aubigné raconte qu'attaqué par la lièvre et contraint de garder le lit , il fit dresser les cheveux sur la tète à d'honnêtes bourgeois de Royan en leur confessant « les excès et pilleries qu'il avait commis avec ses » soldats. » Mais c'est surtout en lisant les exploits du baron des Adrets, de ce terrible Gascon pillard et sans pitié , capilaine excellent , qui cogne les fjarnisons et leur fait prendre ie couvert des muraUies , qu'on comprendra le malheureux état de la France à cette époque. D'Aubigné rapporte dans

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son Histoire universelle une conversation qu'il eut avec lui à Lyon , au retour du roi de Pologne. Il y a dans ces quelques lignes le tableau animé et complet des désordres sans remède qui accablaient le royaume. D'Aubigné était alors fort bien vu à la cour : ses bons mots, ses mordantes railleries, sa réputation de bravoure, le faisaient entrer, comme il (lit, « sans barbe, où les vieillards étaient refusés. » Fn jour donc, comme l'huissier allait lui ouvrir la porte, il aperçut dans l'antichambre, assis sans rien dire, et ?ttendant que le roi passât, le vieux baron des Adrets qui avait à se plaindre ou à demander (juelque compagnie. Le jeune homme , honteux d'avoir le pas sur le hardi partisan tout couvert de blessures, sans plus songer à son audience et à l'huissier qui tient la porte entr'ouverte, s'en vient droit à lui, « l'accoste avec beaucoup de révérence , » et, saisissant celte belle occasion de s'enquérir des devoirs d'un bon chef de bande , lui demande trois choses : « Pourquoi il a usé de cruautés mal convenables à sa grande valeur? Pourquoi il a quitté un parti auquel il estoit tant créance ? Pourquoi enfin , rien ne lui a succédé depuis le parti quitté, quoiqu'il se soyt employé contre ? » Le baron des Adrets fait asseoir le soldat courtisan à ses côtés , et lui développe ses théories guerrières à l'usage des capitaines de fortune passés, présents et futurs. Quant h la première question, il lui répond que, rendre le mal pour le mal, cela s'appelle non pas cruauté , mais bien justice ; et après lui avoir fait le récit de plus de quatre mille meurtres et supplices inouïs accomplis de sang-froid

contre les huguenots , il ajoute (jue le seul moyeu d'arrêter les barbaries des ennemis « est de leur rendre les revanches. » Et, à ce propos, le baron lui raconte d'un ton indifférent, et comme un fait à l'appui de son opinion, qu'il y a quelques semaines à peine il a renvoyé en l'armée des ennemis , sur des chariots, trois cents cavaliers ayant chacun un poing et un pied coupés, « pour faire, comme cela lit, changer une guerre sans merci en courtoisie. » — C'est un plagiat; j'ai lu chose pareille dans l'histoire romaine, se dit en lui-même d'Aubigné, que le récit n'émeut pas autrement. Quel atroce plagiaire que le baron des Adrets ! Puis le capitaine continue : « Il n'y a rien, dit- il, si dangereux de monstrer à ses partisans imparité de droict et de personnes ; pource que , quand ils font la guerre avec respect , ils portent le front haut et le cœur bas , surtout quand les ennemis se vantent du nom du roy : en un mot, on ne peut apprendre au soldat à mettre ensemble la main à l'espée et au chapeau. » Arrivant enfin aux deux autres questions qui lui ont été adressées, il ajoute: « Que monsieur l'admirai avoit disposé de la guerre par maximes ministrales, et vouloit donner les diseurs pour juges aux faiseurs; qu'il avoit envoyé un censeur où il falloit un diclateur, et un Fabius au lieu d'un Marcelle. Voyant son sang et ses peines subjec tes à tels supplautements, il n'avoit peu despouiller euvers son supérieur le courage qu'il avoit vestu contre ses ennemis; qu'à la vérité, il avoit traité avec le duc de Nemours, non jiar avarice ou crainte, mais par vengeance, et après l'ingratitude redoublée. »

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Pressé sur la troisième question , le capitaine jette un regard autour de lui , soupire profondément comme un soldat qui se rappelle le passé avec bonheur, qui se souvient de ses prises, et se penchant à l'oreille du jeune homme : « Avec les huguenots, ditil, j'avois des soldats; depuis, je n'ai eu que des marchands qui pensent à l'argent : les autres étoient soudoyés de vengeance, de passion et d'honneur. Je ne pouvois fournir de rennes pour les premiers, ces derniers ont usé mes espérons. » Quelle rudesse dans ces courtes paroles ! On s'imagine aisément qu'avec de tels hommes, poussés par les plus impérieuses passions , la lutte dut être longue et sanglante. Le moyen, je vous prie, de rétablir l'ordre dans l'état avec des gens qui vous parlent, les larmes aux yeux, de la grande confusion qui régnait et qu'ils cherchaient à augmenter par tous les moyens imaginables; qui, chargés de courir sus aux pillards, aux incendiaires, à toutes ces bandes qui tiennent le pays , regrettent au fond de l'âme le bon temps où l'on pillait, où l'on brûlait, où l'on emportait d'assaut les châteaux et les villages !

Au milieu de mœurs si rudes et si peu chevaleresques, qu'est devenue la galanterie des gentilshommes de François I*"" ? La galanterie a subsisté sans éprouver de trop grandes altérations. Sans doute tous ces soldats si épris du brigandage se laissent attendrir difïicilement par les larmes et la prière ; sans doute, pour la plupart, ils versent le sang avec une imperturbable indilîérence ; sans doute leur coeur est endurci en plus d'un endroit, mais cherchez bien, et vous

trouverez chez eux une place secrète qui est encore vulnérable. Envisagés de ce côté-là , ils ont un certain air de parenté avec les héros de VJstrée , qui , soit dit en passant , n'est pas un roman aussi invraisemblable qu'on veut bien le croire ; comme le monde amoureux et brave d'Honoré d'Urfé, ils font les plus grandes extravagances qui se puissent concevoir. Si quelqu'un , cependant , a dû être exempt par sa nature de toutes les folies que fait faire l'amour, c'est à coup sûr d'Aubigné : eh bien! d'Aubigné, qui ne croit guère à la royauté , qui ne croit pas au pape, qui se bat pour la liberté religieuse , qui flagelle impitoyablement tous les vices , tous les ridicules de son temps, d'Aubigné croit très-fort à l'amour, il s'y abandonne facilement. Il laisse prendre racine dans son âme, non pas à l'amour des sens, qui, une fois assouvi, est oublieux et froidement égoïste; mais îi cet amour chevaleresque qui fait qu'on hasarde sa vie pour un mot, pour un regard, pour un ruban jeté. Dansje ne sais plus quel combat à outrance, où il tient tête avec sa grande épée à bon nombre d'assaillants , l'auteur de Fœnosie s'aperçoit que son mausquet a mis le feu à un bracelet des cheveux de sa maîtresse (ju'il porte au bras. Le combat est terrible , les poignards se croisent sur sa poitrine , la lutte est plus périlleuse que jamais : que fait-il alors? Pendant que les ennemis le serrent de près , il prend son épée de la main gauche, et de la droite éteint la flamme qui commence à gagner le gage précieux. Dans un autre combat, près d'un village de la Beauce, je crois, car la guerre civile a envahi toutes les provinces, et

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parloïK. il y a des coups à recevoir el des coups à donner , il est poursuivi par un cavalier qui lui allonge une estocade ; l'épée entre d'un demi-pied dans le corps. On le transporte à l'hôtellerie voisine, et le médecin , appelé aussitôt , déclare , en posant l'appareil , qu'il croit la blessure mortelle. Le médecin parti , le blessé s'écrie qu'il veut mourir dans les bras de sa maîtresse Diane Salviati ; il se lève , fait vingtdeux lieues à cheval , et arrive presque mort. Le roman de VJstréc est plein de traiis pareils.

Ainsi, la galanterie, ce caractère particulier du seizième siècle , a traversé assez bien la longue période des guerres civiles ; il en est de même de la religion de l'honneur. Une fois la parole doiînée, on la tiendra sévèrement, et celui qui l'a reçue peut être tranquille; on fera plutôt un assassinat qu'une lâcheté. On a découvert d(>puis qu'il pouvait y avoir autre chose que de la honte à se jouer de sa parole , et que le mérite des gens était en raison directe du nombre des serments fiiussés. On rencontre dans la vie de d'Aubigné deux exemples de cette confiance sans bornes qu'on avait dans le serment d'un homme. Un jour , on lui donna à garder le cardinal de Bourbon , reconnu roi par la ligue sous le nom de Charles X; Dnplessis-Mornay fit remarquer les sujets de plaintes qu'avait ce nouveau gardien ; mais Henri IV, qui le connaissait bien , répondit : « Que sa parole étoit un remède suffisant à l'encontre. » C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de d'Aubigné. Le cœur desgenlilshommes de sa trempe était encore sain, et n'avait pas éié attaqué par les cniitagieuses maximes

des Médicis et de ces Ilaliens aventureux qu'ils traînnient à leur suite. I.a rude besogue des guerres civiles, eu les teuaut pres([ue tous éloignés de la cour, les avait préservés de la contagion. Voici maintenant le second exemple : D'Aubigné, (jnelque lemps après la Saint- Barihéleniy , se tenait caché , à Talcy , chez le père de Diane Sahiati. Le front appuyé contre la cheminée , ennuyé de l'inaction dans laquelle il vivaii, il regardait tristement son arquebuse suspendue au mur ; il s'écria tout à coup qu'il était bien malheureux de ne plus avoir un écu dans sa poche , et que cette détresse l'empêchait d'aller se battre à La Rochelle , comme il convenait à un bon réformé. — « Ne m'avez- vous pas dit, répondit le sieur de Talcy, que vous aviez entre vos mains des pièces relatives à la conspiration d'Amboise, et que l'une de ces pièces portait le seing du chancelier de l'Hospital? Le chancelier de l'Hospital est un homme qui a abandonné votre parti : dites bien haut que vous avez cette pièce, et vous tirerez au moins dix bonnes mille livres , ou de lui> ou de ceux qui veulent sa perte. Le conseil était bon , et les dix mille livres n'étaient pas à dédaigner. D'Aubigné , qui avait écouté sans rien dire, se leva brusquement de sa chaise, alla décrocher un sac de velours qui contenait les papiers , les montra à Talcy, puis les jeta dans le feu. Et, coumie le vieillard, impatienté de voir perdre une si belle occasion de s'enrichir , reprochait au jeune homme sa folie , d'Aubigné répondit froidement : « Je les ai brûlés de peur qu'ils ne me i)rùiassent, car j'aurais pu succomber à la tentation. » Le lendemain Talcy , admirant

la généreuse action du capitaine réformé, lui oiïre la main de sa fille ; par malheur , le chevalier Sal- ^iati', qui se trouve là, empêche le mariage, à cause de la dillérencc de religion. D'Aubigné, qui était tiès-épris, pensa en mourir, ou , tout au moins, en perdre la raison.

Charles IX venait de succomber. Le roi de Navarre était au Louvre : d'Aubigné alla le trouver et partit avec lui.

Encore un règne de guerres civiles, encore la ligue, puis tout s'apaisera, le sang cessera de couler, les grandes querelles religieuses seront terminées. Henri IV va donner l'édit de Nantes et devenir roi de France. A la place des mignons de Henri III , nous allons avoir les soldats du roi de Navarre. J>es aventuriers du Languedoc et du Béarn , grossiers et pau\res courtisans, avec leurs pourpoints percés et leurs grandes bottes venant au-dessus du genou, vont se répandre dans les cours du Louvre. M. de Rosny est à l'Arsenal ; le satin et le velours sont passés de mode.

Voici d'Aubigné qui arrive. Entrons avec lui.

On n'avait jamais vu une cour si pauvre que cellelà : chacun avait été ruiné par les dernières guerres , chacun montrait ses cicatrices de la veille et voulait un gouvernement ou une pension ; mais le trésor était épuisé et les demandes restaient sans réponse. Alors , les mécontents de crier contre l'ingratitude du

' Pr. Salviati, i^iaiul-niaitit' «lo l'ordre de Saint-Lazare en France.

maître, de s'indigner de son avarice qui lui faisait abandonner ses compagnons d'armes , de se répandre en injures contre une telle insensibilité , un si complet oubli des promesses faites avant le succès. Henri ÏV laissa crier et ne donna rien. Les pamphlets du temps se firent les échos de toutes les plaintes. Il faut entendre d'Aubigné , qui avait compté sur quelque bonne récompense, accuser hautement Henri IV dans son Histoire secrète et dans quelques pages de son Histoire universelle; le courtisan a gardé la franchise du soldat , il dit tout haut ce qu'il pense et n'épargne guère les oreilles royales. Aussi, ses momenis de faveur ne sont-ils jamais de bien longue durée. Actif, entreprenant et audacieux, d'Aubigné est de toutes les intrigues qui se nouent, de tous les complots qui s'élaborent dans l'ombre. Il porte la parole dans les assemblées où se règlent les affaires de la religion ; il est, comme il dit lui-même, le bouc du désert, qui porte les iniquités du parti. Pendant tout le règne de Henri IV, malgré ses vers satiriques, en dépit de ses reparties sanglantes, à part quelques disgrâces méritées, d'Aubigné tient l'un des premiers rangs h la cour ; son rôle a pris de l'importance , il donne des conseils et on les écoute. C'est presque un homuïe d'état. Il discute le malin sur le dogme avec l'évêque d'Évreux, et s'entend le soir avec le président .leannin sur les réformes à introduire dans le royaume. Toujours la même horreur de l'ombre et du repos , toujours le même besoin d'agir et de se faire remarquer parmi les chefs les plus avancés. La mort subite de Henri IV l'arrête tout à coup dans ses

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projets, el le fait choir de celle haute position qu'il espère pcut-èlre atteindre dans un avenir peu éloigné. Les haines qu'il a suscitées se tournent contre lui ; de toutes parts on l'accuse , on le menace ; le duc d'Épernon , devenu tout-puissant, est depuis long-temps son ennemi mortel. On lui relire sa pension , on le force de vendre son gouvernement. A partir de ce moment, la vie de d'Aubigné, comme homme politique, est terminée. Une nouvelle cour se forme, les mœurs ont déjà perdu de leur rudesse, le luxe revient peu à peu , les courtisans qui entourent le nouveau roi ont appris à flatter et à mentir. Les soldats du roi de Navarre paraissent bien gauches et bien ennuyeux ; ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est de s'en aller, pour s'épargner des humiliations et des disgrâces inévitables. D'Aubigné se retire. D'ailleurs, les catholiques ont repris presque tous leurs avantages; la balance, tenue également entre les deux partis , va pencher désormais de leur côté. Les lois qui protègent les réformés existent bien encore, il est vrai ; mais comme on a chargé les passions de les expliquer , il arrive que ces lois produisent une intolérable lyramiie. La cause de la réforme est perdue. Retiré à Saint-Jean-d'Angely , et plus lard à Genève , d'Aubigné nous apparaît sous un nouveau jour ; le soldat et le courtisan font place à l'historien et au pamphlétaire.

D'Aubigné était vieux , il avait connu presque tous les hommes qui s'étaient distingués pendant les quatre derniers règnes ; il avait surpris les causes secrètes de bien des événements. Personne mieux que lui ne savait l'histoire de sou temps; il entreprit de l'écrire.

Son Histoire universeUc , si curieuse à consulter pour tout ce qui regarde les guerres religieuses en France, se compose de trois énormes volumes divisés chacun en cinq livres, et commence à la naissance de Henri IV (1553). Quand le troisième volume fut imprimé , le bourreau le prit et le brûla en place de Grève. L'historien avait loule la hardiesse du courtisan et du soldat.

Ce qu'il est bon de remarquer dans les écrivains comme d'Aubigné, c'est le cachet de vérité qu'ils savent imprimer à leurs recils; ils se perdent quelquefois en d'interminables digressions , mais ils savent loucher, mais ils intéressent, mais ils atteignent par moments jusqu'à l'éloquence, émus qu'ils sont par le souvenir de ce qu'ils racontent. Leurs phrases sont moins correctes, leur plan est moins régulier que chez les auteurs de profession ; mais leur style est bien autrement coloré, bien plus simple malgré son audace , bien mieux rempli de tours heureux et de pensées justes clairement exprimées. Comment ils diront , cela leur importe peu , pourvu qu'ils traduisent (idèlement l'impression qu'ils ont reçue. Il y a dans leurs livres mille petits détails qu'ils ont recueillis de la bouche des uns et des autres , et qui , jetés à propos , expliquent les hommes et leurs actions , et servent à animer le récit tout en éclairant quelque côté resté dans l'ombre. Ils sont à la fois historiens et peintres de mœurs. Ne leur demandons pas , comme à Voltaire, comme à Hume et Robertson , le sévère et froid tableau d'une époque ; c'est là un travail qu'ils ne savent pas faire et auquel ils n'ont jamais pensé.

Laissons-les raconter longuement, avec complaisance, ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont appris; laissons les s'animer avec leurs pt-rsonnages , permettons-leur d'être tout à la fois dramatiques et burlesques : à cette condition , ils effaceront les phrases surchargées d'images ridicules qui se pressent trop souvent sous leur plume ; ils seront naturels et vrais.

Il y a de bonnes pages dans l'Histoire de d'Aubigné.

La scène du meurtre de Coligny, par exemple , est naïvement racontée ; le groupe des divers personnages est bien ordonné, il vit et remue devant nos yeux. Cependant d'Aubigné n'assistait pas à la Saint-Barihélemy : on lui a raconté la mort de l'amiral , et ce n'est que d'après le bruit public qu'il le transcrit dans son livre , tout comme l'aurait pu faire un savant historien qui a vieilli dans son cabinet, loin des agitations de la politique et des bruits de la guerre. Mais d'Aubigné , qui a vécu au milieu de la tom-mente religieuse , n'a pas eu besoin , pour peindre ce meurtre, d'avoir recours à son imagination. lia assisté à tant de massacres et de combats en sa vie I Il s'est souvenu , sans doute , en parlant de l'amiral, de quelque pauvre homme qu'il avait vu jeter par les fenêtres et qui s'était accroché aux murailles en tombant. Un juste reproche qu'il faut adresser à VHistoirc unicùi'svlte, c'est d'être confuse par moments , et de présenter un amas de faits jetés pêlemêle. On pourrait comparer, avec assez de raison, le livre à un sentier mal tracé au milieu desnionlagnes: le voyageur passe difficilement, il est forcé défaire

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de longs délours pour éviter les rochers qui barrent l'étroite route et roncombreiu ; enfin, au bout de quelques heures , il ne se souvient plus du point de départ ; il s'oriente mal , il s'est égaré en marchant. C'est là , d'ailleurs , un des vices inhérents aux histoires contemporaines , si pleines toujours de mouvement et de vie , que ce manque d'ensemble , que cette irrégularité. L'écrivain est mal placé pour prendre la grande vue de l'époque , son regard n'en peut embrasser que certaines parties : l'ensemble lui échappe. De précieux détails rachètent cette absence de grandes lignes , ces violations répétées de la perspective. Dans l'histoire de d'Aubigné , les anecdotes se glissent parmi les ennuyeuses dissertations; çà et là, l'ironie , habilement aiguisée , vous rappelle que ce grave historien est l'auteur de la Confession de Sanci.

Après avoir achevé les trois volumes de son histoire , avoir raconté sans rien omettre les lamentables choses de son temps, après avoir dit toutes les bassesses, tous les crimes, toutes les félonies des uns, tous les beaux faits d'armes, toutes les grandes actions des autres, après avoir distribué le blâme à ceux-ci, l'éloge à ceux-là, d'Aubigné prend en pitié ces grands hommes qui du fond de son e\il lui apparaissent si petits; il jette un regard de dédain sur les événements dont il s'est fait gravement le sévère historien. îl se dit que la véritable sagesse en ce monde consiste à rire de la prétendue sagesse des fous qui l'habitent, et qui se croient des intelligences supérieures paice qu'ils ont leurs moments lucides

Cela dit, il prend la pinme et se met à enregistrer les extravagances de son siècle ; il écrit les Aventures du haron de Fœnesle.

Le livre de Fœneste est à la fois un pamphlet contre les courtisans du nouveau roi Louis XIII et un ouvrage philosophique. C'est un dialogue entre un Gascon et un vieux gentilhomme nommé Enay. Faaneste est un courtisan dont le seul but est de paraître (phaïneslai) tour à tour lâche, inconstant, fanfaron surtout, discutant sur la religion et la coupe d'un pourpoint , parlant de la guerre où il n'était pas , grand querelleur dans les salles du Louvre et poltron lieffé au Pré-aux-Clercs. Enay, au contraire , est un bon campagnard que l'apparence ne séduit pas et qui s'attache à la réalité (einaï) ; homme expérimenté, grave dans ses discours, grave dans ses mœurs , Enay est justement l'opposé de Faeneste. On a prétendu que sous ce nom du baron de ('Apparence , d'Aubigné avait voulu représenter le duc d'Épernon. Bayle, qui en sa qualité de railleur avait lu les Aventures de Fœneste, ne pense pas ainsi. Bayle a raison , il ne faut pas réduire à de si minces proportions la satire de d'Aubigné. On a prétendu aussi que le sage Enay n'était autre que Duplessis-JMornay ; nous croirions plus volontiers que le huguenot Enay est tout simplement Agrippa d'Aubigné.

Dans une suite de conversations avec Enay, F;pncste, qui revient de la guerre d'Aunix, lui donne les dernières nouvelles de la cour et de l'armée , et lui raconte les moyens qu'on emploie pour hausser son

crédit ou remplir sa bourse. Le chapitre des duels et des raffinés n'est pas oublié : « Les raffinés , dit Faeneste, sont gens qui se battent pour un clin d'oeil, si on ne les salue que par acquit, si un manteau d'un autre louche le leur, si on crache à quatre pieds d'eux; et notez que sur un rapport , bien qu'il se trouve faux, ou si vous prenez un homme pour l'autre, il en faut user comme firent deux gentilshommes, dont l'un était au cardinal de Joyeuse. En allant dessus le pré , l'un demanda à l'autre : « N'êtes-vous pas un tel d'Auvergne?— Non , dit l'autre, je suis un tel de Dauphiné. » Pourtant ils avisèrent que puisqu'il y avait appel , il fallait se tuer, comme ils firent , et cela s'appelle raffiné d'honneur !» Après les rafiinés viennent les amours des dames , puis les fanfarons , enfin les gens d'église, qui ne sont pas plus épargnés ici que dans Pantagruel. Personne n'a mieux raconté que d'Aubigné dans Fœneste , personne n'a été plus mordant , plus fin ; il faut remonter jusqu'à Rabelais pour retrouver les mêmes éclats de rire, la même gaieté franche et irrésistible , la même dextérité à manier l'arme du sarcasme. Les chapitres sur les gloires sont écrits avec, une verve railleuse qui ne laisse rien à désirer ; on n'en finirait pas , si l'on voulait citer toutes les pages où se montre l'incontestable supériorité, le talent réel du pamphlétaire. 1\J. Mérimée, dans sa Chronique de Charles IX , s'est spirituellement souvenu du sermon du père Ange et de quelques autres passages encore.

Les ennemis que d'Aubigné avait laissés à la cour

(le France le poursuivirent dans son exil. Ils avaient déjà empêché que la seigneurie de Venise ne le prît pour général do ses troupes. Furieux du pouvoir et de la considération qu'il avait obtenus à Berne, à Genève et dans presque toute la Suisse, ils le firent condamner à mort , sous prétexte qu'il avait rebâti les murs de Genève avec des matériaux provenant d'une vieille église démolie. La nouvelle de cette dernière condamnation arriva au moment où d'Aubigné allait épouser une veuve de la famille des Burlamachi , de Lacques; il répondit par quatre vers fiers et hardis.

Vieux et exilé , on le craignait encore ; on savait tout ce que recelait de hardiesse, d'audace, de projets téméraires, de plans hasardeux et d'ambition l'âme de cet homme que la prospérité n'était par parvenue à corrompre , que le malheur n'avait pu abattre. On essaya de le faire assassiner, mais ces criminelles tentatives échouèrent ; il niourut à Genève, au milieu de sa famille qui se pressait autour de son lit, le 29 avril 1630.

Théodore- Agrippa d'Aubigné a vécu dans un temps où le travail intellectuel était grand; homme d'action et de pensée tour à tour, il a pris une forte part aux événements qui ont agité alors la société. Mous aussi Jious sommes d'un siècle où les institutions tremblent sur leur base , où les plus hautes intelligences cherchent la solution du problème social. Que sont, je vous le demande, les témérités du seizième siècle à côté (le l'exaltation et de l'énergique folie du nôtre ! Heu-

reiix les hommes qui , traversant les époques de révolution au plus fort de la mêlée politique, n'en sortent pas l'âme remplie de dégoût, affaiblis , sans courage , y laissant leurs généreuses croyances et quelquefois leur honneur !

t\ FERME DE L ILE SAINT-PIERRE.

La nuit était déjà venue quand nous partîmes. Nous nous trouvions, mon ami, dans l'un des pays les plus pitoresques et les plus richement accidentés du monde. Nous traversions la vallée de la Cluse. . . Le fort de Joux, dans le fond, se dressait sur son rocher, sombre et mélancolique gardien. C'était déjà la Suisse avec ses montages gigantesques , ses défilés impraticables , ses routes qui montent et descendent toiijours , ses cascades ruisselant de toutes parts, voix plaintives qui se répondent dans le silence et animent le paysage. Les grands bois sombres couvraient déjà toutes les pentes. La lune qui venait de se lever prêtait aux sapins des formes fantastiques ; on eût dit des promeneurs solitaires gravissant péniblement la montagne , les uns , louchant presque au sommet ; les autres, au-dessous; d'autres enfin, tout en bas, arrêtés par quelque bloc de rocher c(ui avait roulé sur eux et les avait empochés d'aller plus loin.

Nous voyagions lentement, profitant do la phis faible côte pour descendre de notre char étroit , et

laissant le cheval marcher à sa fantaisie. La pauvre bête , qui avait la grave allure d'un cheval allemand , et qui ne comprenait pas bien cette façon toute nouvelle de parcourir le pays , n'ayant peut-être jamais encore trouvé de maîtres aussi accommodants, en prenait très-gaiement son parti , et s'arrêtait tous les dix pas pour manger à quelque tas de foin nouvellement coupé. Pour nous , les mains confortablement enfoncées dans nos poches , précaution utile contre le froid vif qui commençait à se faire sentir , nous ne pouvions nous lasser de cette scène muette qui se jouait autour de nous. Nous regardions les montagnes , nous écoutions les vagues et savantes harmonies de la nature; nous allions comme on va dans un songe , en laissant llotter les pensées dans notre esprit. Mon Dieu ! mon ami , qu'une nuit étoilée est belle ! une nuit sur la montagne , au milieu des sapins dont les grandes ombres s'allongent autour de vous sur le sol, au milieu des torrents invisibles qui se brisent entre les roches !

Au sortir du défilé où la route que nous suivions s'était engagée, nous arrivâmes au pied du vieux château de Joux. Il nous semblait par moments , aux sifflements du vent à travers les arbres, entendre la voix de ce formidable tribun Mirabeau, qui fut longtemps renfermé là. On avait mis dans cette cage de pierre , loin des inquiètes ardeurs du siècle , à l'abri de la nuée orageuse qui passait sur l'Europe, cet homme à l'imagination éclatante , qui se serait usé dans les passions étroites de la société. Il en sortît plein de force et d'audace , et prêt à tout oser. Lais-

sons les lions en liberté ; derrière les barreaux ils sont ipille fois plus dangereux ; la haine leur enflamme le sang, la colère gonfle leurs veines ; leurs griffes poussent terribles et menaçantes. Abaisser devant eux une grille de fer, puérile précaution ! mauvais remède ! car un jour vient où les murs s'ébranlent, où les barreaux de fer sont tordus par l'ouragan , et alors le lion s'élance, la crinjère hérissée, et renverse tout sur son passage.

Le Doubs, que nous remontions depuis plusieurs heures , traversait lentement la vallée , comme un génie bienfaisant à la baguette argentée, donnant la vie à ces beaux et larges tapis de gazon vert. Grâce à notre manière de voyager, le jour se levait quand nous passâmes à Orbe. Orbe est une ville fondée , assure-ton , par Anlonin , et renversée par les Barbares; plus tard, elle devint la capitale de la Petite- Bourgogne , et Clotaire y fit attacher Brunehaut à la queue d'un cheval ; crime atroce , implacable vengeance, que ne sauraient faire excuser les mœurs féroces du septième siècle ! Il y a à Orbe un beau pont d'une seule arche, et une vieille tour bâtie sur une petite promenade , dans la partie la plus élevée de la ville. On y arrive en gravissant deux ou trois rues très-roides, dont les cailloux pointus qui les pavent vous déchirent les pieds. Nous étions allés voir le pont et la tour, il ne nous restait plus qu'à remonter dans notre charrette et à continuer notre route. Ayant laissé, avant d'entrer à Orbo, le chemin qui se dirige vers l'est et conduit au Val-Travers, nous descendions à Yvcrdun. Depuis une heure environ ,

le spectacle était bien différent ; au lieu de ces montagnes boisées jusqu'au sommet qui bordaient notre route auparavant , nous n'apercevions plus , à notre droite , qu'une immense plaine remplie de vapeurs flottantes s'élevant comme d'une chaudière en ébullition. La plaine était devenue un immense lac au milieu duquel se balançaient , ainsi que des îles verdoyantes , les têtes des collines. Puis , à mesure que nous avancions , cette mer fantastique , ces îles imaginaires disparaissaient tour à tour. Après un temps' assez court , les vapeurs bleuâtres montèrent lentement, se traînant à travers les arbres, laissant à découvert, tantôt un château aux quatre tours pointues, tantôt une petite église blanche, tantôt un village adossé à une forêt de sapins, ruche d'abeilles qui s'éveillait et se mettait au travail. Enfin , les molles vapeurs , après s'être balancées gracieusement sur le front des montagnes, s'élancèrent comme une troupe de cygnes aux ailes gigantesques qui prennent leur vol , et s'évanouirent dans le ciel. Un soleil éclatant ruisselait sur l'immense vallée. Nous avions, d'un côté , le Jura ; de l'autre , la Savoie et la chaîne des Alpes, double chaîne de colosses aux têtes blanches, qui se donnaient la main et formaient une barrière infranchissable. Devant nous, à l'extrémité de la vallée , un lac s'étendait , serpent de neuf lieues de long , aux anneaux d'or et d'azur , mais un véritable lac cette fois, le lac de Neuchâtel.

Depuis Orbe jusqu'à Yverdun, la route descend toujours. Nous traversâmes plusieurs villages propres et calmes comme tous les villages de la Suisse. Des

fontaines d'une eau limpide coulaient devant toutes les maisons, et des troupeaux de belles vaches, au poil luisant, se pressaient autour de l'abreuvoir formé par un énorme sapin creusé à la hache. D'autres partaient déjà pour les pâturages, agitant leurs sonnettes de cuivre , et conduites par un enfant qui , chemin faisant , soufflait de toutes ses forces dans une cornemuse.

A Yverdun nous congédiâmes notre cocher. La cheminée du bateau à vapeur lançait, en nous attendant , des torrents d'une fumée noire et épaisse ; nous nous embarquâmes pour gagner Neuchâtel. C'était une de ces matinées d'automne sereines et silencieuses; la nature, attentive et comme amoureuse d'elle-même, semblait se contempler à son réveil. L'eau , d'un vert très-clair, était immobile. Les maisons bâties le long du lac s'y réfléchissaient dans tout leur éclat. De temps en temps, une barque passait conduite par deux femmes qui se cambraient en rejetant la rame , et montraient , jusqu'au-dessus du coude , leurs bras ronds et nerveux. Des manches , d'un blanc de neige, enfermaient leurs épaules. La barque glissait sur l'eau en silence, car le bruit des rames se perdait dans le murmure confus des belles matinées ; elle glissait en laissant derrière elle un léger sillon qui , parti du frêle bâtiment , ne s'arrêtait qu'à quelque petit port caché derrière un massif de noyers. Passagers et rameurs se reflétaient dans l'eau ; c'était comme une autre barque qui , à trois pieds au-dessous, suivait la première. Quand nos regards se reportaient du lac \em le bord, nous distinguions.

de distance en dislance, des villages, ou blottis dans une gorge resserrée , ou couchés sur la rive et s'avançant même dans le lac. Ici , une tour carrée couverture en briques ; là , un groupe de maisons blanches et peu élevées, d'où s'élançait un clocher octogone, couvert en ardoises; plus loin , des peupliers ; un peu plus loin encore , des bateaux vides , amarrés à quelque pieu , qui dansaient , soulevés par de petites vagues.

C'est autour du lac de Neuchâtel que se brisa la puissance du duc de Bourgogne. Grandson et .Morat furent les deux tombeaux où trébucha et s'ensevelit l'ambition effrénée de cet homme à la tête folle et au bras puissant. Nous songions encore à cette lutle inouïe , à cet ardent amour pour la liberté , qui avait transformé des paysans eu héros , lorsque nous abordâmes à Neuchâtel. Un char était attelé sur le bord, prêt h recevoir les voyageurs enipressés d'aller plus loin. Le marché fut bientôt conclu, et le cheval , dont la large croupe s'arrondissait sous un harnais tout neuf, orné de grandes plaques de cuivre, partit au galop et souleva autour de nous un nuage de poussière qui nous cacha bientôt la ville et ses maisons en amphithéâtre. Un nouveau lac, le lac de Bienne, ne tarda pas à s'offrir h nous. L'île Saint-Pierre, avec ses grands bois de chênes, s'élève dans la partie méridionale du lac. Arrivés à Gleresse , nous sautâmes dans une barque ; deux bateliers se saisirent des rames et mirent le cap sur l'île, où nous touchâines bieutôt. Nous avions fait prix avec eux pour nous conduire, le soir même à Bienne, malgré les efforis

prodigieux du propriétaire de l'auberge de Glercsse. 11 nous avait suivis jusqu'à notre barque, nous détaillant les avantages immenses de son hôtel ; il continua jusqu'à ce que nous fussions hors de la portée de sa voix; alors, jugeant sans doute son éloquence parfailement inutile, et désespéiant de vaincre notre obstination, nous le vîmes qui pirouettait sur ses talons et battait en retraite. Quand nous eûmes posé le pied sur l'île, nos rameurs se couchèrent dans le fond de leur barque , et attendirent patiemment notre retour en continuant leur somme interrompu. L'île Saint- Pierre est une colline couverte d'arbres et de vignes ; on y arrive par un escalier en granit. Elle est défendue contre les vagues quelquefois fortement agitées du lac , par un solide rempart de blocs de pierres , qui empêche les terres d'être emportées comme l'ont été, en plusieurs occasions, celles de l'île aux Lapins. Cette dernière , réduite aujourd'hui de plus de moitié, s'élève à peine au-dessus de l'eau. A la voir derrière sa voisine , toute nue et dépouillée , on dirait une chaloupe démâtée qu'un beau vaisseau de guerre traîne à la remorque. L'île Saint-Pierre n'a guère que deux mille pas de long sur huit cents de large. C'était plus qu'il n'en fallait à ce rêveur solitaire dont nous allions voir l'humble maison , et qui ne demandait, disait-il, qu'un rayon de soleil, et quelques pentes de gazon vert !

Quand nous eûmes gravi l'allée couverte qui conduit aux cimes de l'île, nous nous étendîmes à l'ombre d'un vieux sapin, où il s'était peut-être reposé; cl tout eu jetant les ycu\ çà cl là , nous nous prime»

à songer à cet éloquent et cynique récit qu'il a laissé de sa vie; nous allions dans notre pensée d'une page à l'autre , de l'enfance à la jeunesse, de la jeunesse à l'âge mûr ; c'est-à-dire, du rire joyeux et sonore aux premières larmes , et des premières larmes mal essuyées aux douleurs sans fin , à la misanthropie farouche , au désespoir. Livre étrange , tout ruisselant, de larmes amères , tout souillé du sang de ce cœur déchiré lentement ! de ce cœur pénitent et coupable, et qui après l'aveu de ses torts se relève menaçant , demandant vengeance d'une voix émue et terrible ! Quelle histoire que celle-là ! et comme le vertige vous gagne en courant à travers cette vie bouleversée ! — Voyez-vous un enfant plein d'insouciance et de gaieté, qui part un matin avec un petit paquet sur l'épaule? Cet enfant, c'est lui : en s'en allant, il a rencontré madame de Warens ; jeune homme , il la retrouvera un jour aux Channettes et il l'aimera de toute son âme ; il s'enfermera avec elle, pour ne songer qu'à l'heure présente, dans cet étroit cabinet où pendent (le tous côtés de vertes branches de houblon. iMais le jour de l'aimer de la sorte n'est pas encore venu ; il n'est encore qu'un enfant; il faut qu'il quitte son toit pauvre, mais hospitalier, et qu'il s'en aille d'Annecy à Turin. Il a dans sa poche quelques pièces d'argent et un ruban glacé que madame de "NVarens lui a donné. Il dépense, sans y songer, son pauvre argent , et baise dix fois par jour le beau ruban qu'il a reçu. Aux portes de Turin il se trouve qu'on lui a pris son cher ruban, et que l'argent s'en est allé il ne sait où ni comment. Qu'importe ! tout cela l'inquiète

peu. N'a-t-il pas deux bras vigoureux pour gagner sa vie ! Quand il a bien couru jiar les rues de la ville italienne, regardant tout avec de grands yeux étonnés, vivant assez misérablement, mais gaiement, un peu de la charité des passanis, un peu aussi de son travail , l'ennui le prend , et il se remet en route à pied, sans argent, comme il est venu. Il dort à midi derrière un buisson et couche sur la paille, dans une grange, au bord du chemin. Pour payer son gîte, il amuse le fermier par un franc et naïf récit de ses aventures. Le voilà de retour dans la ville grave et triste ; le voilà chez madame de Vercellis , privé de grand air et de liberté. iMais son esclavage dure peu ; il quitte la maison , et son ancienne vie recommence ; il ne rêve plus que musique et que promenades vagabondes. C'est ici peut-être son plus heureux moment ; des journées riantes, des fleurs qui s'épanouissent sous ses pas et dont il respire le frais parfum sans les arracher de terre et les briser. Son cœur bat pour toutes les belles jeunes fdles qu'il rencontre ; il entre avec joie dans l'eau jusqu'au genou , tirant par la bride le cheval de mademoiselle Galley, ou bien il monte en croupe derrière mademoiselle de Graffenried , tremblant de bonheur et rougissant à l'idée qu'il a jeté les bras autour de la taille de la ravissante Bernoise !

Traversons quelques années , laissons la brise du lac tourner quelques pages du livre , et nous entrons aux Charmettes. 0 calme des champs ! ô murmures harmonieux des ruisseaux courant sous les herbes , qui jamais vous comprit mieux que lui ! Ces tran-

quilles journées des Chai-mcttes, ces promenades silencieuses dans le chemin creux, le long des vignes; ces douces heures de la matinée passées à remuer le sol du jardin , ces causeries du dîner long-temps attendu et que la faim assaisonne, ces lectures faites en commun dans l'après-midi, toutes ces jouissance? faciles , tous ces loisirs délicieux , tous ces travaux pleins de charme, comme plus tard il se les rappellerai avec quel ravissement, quelle émotion, il écrira sa vie des Charmettcs ! Comme il songera aux moindres choses, à ses visites au colombier, aux coups de pioche donnés autour des arbres de l'enclos, aux arrosoirs vidés sur les jeunes fleurs !

Mais voyez ,'les Charmettcs sont désertes; il est parti , il est loin déjà sur la route , il entre à Paris. Que va-t-il y faire et comment s'y comportera-t-il , lui , le sauvage brusque et défiant , dans cette ville de railleurs implacables, d'hypocrites habiles, d'intrigants sans pudeur? Le malheur, c'est qu'il y soit allé , c'est que le hasard , souverain maître de sou existence, l'ait poussé de ce côté plutôt qu'ailleurs. Il est bien vrai que M. le maréchal de Luxembourg le serrera dans ses bras; que M. de Jonville, l'ambassadeur de Gênes, le fera asseoir à sa table; que madame d'Épinay le logera à Montmorency, que Diderot viendra lui lire ses œuvres, que M. de Ma^ lesherbes, qui' tant la robe du magistrat et se dévouant pour lui, corrigera, comme un secrétaire à gages, les épreuves de son livre ; il esi bien vrai qu'à Eaubonne et à la Chevrette, madame d'Houdetol lui permettra de l'aimer. Mais en revanche , que de con-

trariétés, que d'aiguillons enfoncés dans son cœur souiïraut, que de larmes à dévorer, que d'affronts à subir chaque jour , que de mouvements de fierté à refouler, que de paroles d'amour à taire à cette femme qu'il aime comme un insensé et qui se rit de Jui ! Il y a bien loin de ce bruit, de ces vaines conversations de salon, à la tranquillité des Cliarmettes; de cette misère dorée du philosophe enrôlé, bon gré, malgré, dans le bataillon encyclopédique , à la misère du maître de chant de Lausanne.

Nous touchons aux dernières feuilles du livre : en 1765, il vient aborder à l'île Saint-Pierre. Qui reconnaîtrait dans le vieillard malade, déguisé en moine arménien, chassé de ftJotiers-Travers à coups de pierre, l'enfant naïf qui, trente-cinq ans auparavant, partait d'Annecy pour Turin ! — Mon Dieu ! les années seules ont-elles donc amené ce changemenl? Non , les années n'ont pas ce pouvoir; non , Dieu n'a pas permis au temps de courber notre corps , de creuser nos joues, de flétrir notre visage avant l'heure. Les persécutions des hommes sont plus puissantes que le temps. Ne nous étonnons pas de ce changement, mon ami , nous qui venons de parcourir l'histoire de ces trente-cinq années , qui avons compté les battements de son cœur troublé par les passions et les remords.

Et cependant, bien que déchiré par les ronces de la société et so'.iillé par toutes les faii;,'es de la ville, il semble renaître en songeant à la vie solitaire et calme qu'il va mener. L'île du lac de Rienne ne sera pas un exil pour lui, mais un véritable paradis. \e

voilà-t-il pas en effet tout ce dont il avait si grand besoin , de l'ombre, de beaux arbres et d'épais gazons ? Seulement, au lieu d'avoir des pigeons comme aux Charmeltcsy il aura ici des lapins, et il passera de longues heures h les voir jouer dans l'herbe à ses pieds. Il a tout oublié désormais, il n'a plus que des paroles de reconnaissance sur les lèvres. Le matin, avant d'écrire à Paoli ou d'ajouter une phrase à quelque chapitre du Contrat social , il se promène le long de la rive du lac , et il prie : — « C'est surtout à mon lever, affaissé par mes insomnies, qu'une longue habitude me porte à ces élévations de cœur qui n'imposent point la fatigue de penser ; mais il faut pour cela que mes yeux soient frappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre je prie plus rarement et plus sèchement ; mais à l'aspect d'un beau paysage, je me sens ému sans pouvoir dire de quoi. »

O homme ! prodigieux assemblage d'orgueil et de misère ! machine aux rouages d'or et de fer ! un roi au dehors, un laquais au dedans. Homiiic nihU iniserius aut superùius, a dit le moraliste latin.

Nous nous étions levés, et nous marchions en silence dans l'allée. Nous passâmes d'abord devant un petit pavillon, de forme élégante, et construit au milieu de la pelouse ; on y danse tous les dimanches. Nous continuâmes de suivre l'allée el nous atteignîmes en peu d'instants l'extrémité de l'île qui regarde Neuchâtel. De là, un escalier, assez mal taillé à coups de pioche dans la terre, nous conduisit, en côtoyant une pente couverte de vignes, vers l'endroit où est

bâtie la ferme. Elle est située au midi, abritée par les chênes qui garnissent le coteau.

La maison est vaste, et sa distribution intérieure la fait ressembler à un couvent. Autrefois, en effet, à la fin du quinzième siècle , des religieux y étaient établis. La communauté supprimée, je ne sais pourquoi, les biens furent donnés par le pape aux chanoines de Berne; ceux-ci les perdirent à l'époque de la réforme. Les hôpitaux de Berne possédèrent alors l'île et la ferme, et y établirent un receveur. Aujourd'hui, la maison de ce receveur, qui fut aussi celle de J.-J. Rousseau, est tout simplement une assez mauvaise auberge. On entre d'abord dans un corridor qui s'ouvre sur une petite cour dont les côtés sont couverts. Un garçon d'auberge, la serviette sur le bras, et qui semblait fort occupé à déboucher des bouteilles qu'on lui demandait à grands cris à droite et à gauche, nous montra un escalier dans le fond et nous dit de monter. Une jeune fille fraîche et ronde, et qui portait le sévère costume du canton de Berne, parut sur l'escalier et nous appela. Après avoir fait quelques pas dans un corridor, elle s'arrêta devant une porte sur laquelle on a placardé un mauvais portrait de Rousseau, coiffé grotesquement d'un bonnet arménien; elle poussa la porte; nous entrâmes. On traverse une première chambre dont un poêle énorme occupe la moitié, et on arrive enfin dans celle de Rousseau. Elle est carrée, fort petite et complètement dégradée. Trois chaises de paille boiteuses sont rangées le long des nmi's. Dans un coin s'ouvre une trappe, et au moyen d'une échelle on descend dans

une chambre au-dessous. A côté, un petit secrétaire en bois peint; en face, un bureau sur lequel sont rangées les œuvres du philosophe; contre la fenêtre, une table. Lorsque nous eûmes achevé l'inventaire de cette pauvre chambre, ce qui fut bientôt fait, la jeune fille qui nous conduisait nous offrit à acheter une mauvaise vue liihographiée de la ferme, nous assurant que c'était l'habitude de tous les voyageurs d'en agir ainsi , et qu'on ne pouvait guère s'en dispenser. Comme il n'y avait aucune objection raisonnable à faire à cela, nous acceptâmes. Elle nous demanda cinq batzcn; nous lui en donnâmes dix. Nous redescendîmes. En sortant de la fernie, on prend à droite le sentier rapide qui s'enfonce dans le bois, et on se trouve en quelques minutes devant le petit pavillon qu'on a vu en arrivait. On a fait ainsi le tour de l'île. Le pavillon que nous avions laissé désert, nous le retrouvâmes entouré par une foule bruyante; on dansait à l'intérieur et à l'extérieur; c'était un spectacle animé et charmant : nous nous arrêtâmes pour le contempler.

— Rousseau , dit l'un de nous, a dû souvent, j'imagine, se placer ici et se réjouir de ces danses du dimanche.

— Oh ! sans doute , reprit la jeune fille qui nous suivait par derrière; c'était là, assurait-il, ce qu'il regrettait surtout de notre île , lorsque mon grandpère l'emmena.

— Votre grand-père était alors à l'île Saint-Pierre?

— Il était batelier ; le lendemain du jour où on reçut la lettre àe l^lessieurs de Berne , il conduisit

M. Rousseau à Gleresse, que vous voyez devanl vous sur ia rive du lac. Ma graiurmère était bien petite, et elle s'était blottie dans un coin de la barque. M. Rousseau la prit doucement dans ses bras et l'assit sur ses genoux; quand on aborda à Gleresse, il la déposa h terre en lui disant que Dieu écoutait les prières des enfants, et qu'il lui demandait de prier pour lui. Ma grand'mère croit qu'il pleurait.

— Bonjour, Jeanne, nous t'attendions , dit un beau garçon en prenant la jeune fille par la main.

— Et votre grand-père, Jeanne, vit-il encore ? demanda i-je.

— Mon grand-père est mort l'automne dernier, répondit-elle.

Le jeune homme l'emmena, et ils disparurent dans la foule des danseurs.

Nos bateliers dormaient, nous les réveillâmes. Bienne était encore assez loin ; il nous fallait compter deux bonnes heures avant de pouvoir y débarquer. Des nuages roses couraient sur le ciel, de folles brises agitaient le lac, et l'ombre descendait des montagnes du Jura.

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