‹ Essais littérairesChapitre 8 sur 42 · L HOSPICE DE LA GRIMSEL · texte numérisé non relu

L HOSPICE DE LA GRIMSEL

Berne est une ville heureuse et tranquille. Des ruisseaux d'eau limpide traversent la ville en courant, et vont se jeter dans l'Aar qui baigne les pieds de la terrasse. Des arcades bordent la rue principale. Les boutiques sont remplies de ces objets en bois sculpté, travaillés avec tant de grâce et de délicatesse dans les montagnes. Berne est le marché de l'Oberland. Chaque jour, à chaque heure, de longues diligences, des chars légers, commode moyen de transport qu'on ne trouve qu'en Suisse, partent de l'hôtel du Faucon ou de l'hôtel des Gentilshommes pour ïhun et tout l'Oberland. C'est un panorama perpétuel et très-animé. Les curieux, les voyageurs ennuyés, ceux dont le cœur est blessé et qui vont chercher la distraction et l'oubli dans les montagnes, ont tous passé sous la tour de l'Horloge (Zeitglockenthurm), qui sert de porte. Les maisons sont belles et bien bâties, avec de grands toits qui avancent. Chaque fenèire est munie d'un coussin rouge sur lequel les femmes s'asseoient; et, tout en causant,; out en achevant quelque bro-

(lerie, elles laissent tomber dans la rue des regards curieux. Les fenêtres ornées, et qui servent de fauteuils, donnent un air de fête à cette ville grave et mélancolique. Autour des fontaines qui s'élèvent de dislance en dislance au milieu de la rue, surmontées la plupart de chevaliers armés de toutes pièces, des jeunes Glles, les cheveux relevés, viennent chercher de l'eau, et s'appellent en riant. Les routes du canton de Berne sont tenues avec un soin remarquable: qu'on se figure une promenade sablée et ombragée par de beaux arbres. On arrive ainsi à la petite ville de Thun, regrettant presque les fraîches et longues allées qu'on vient de parcourir. On s'en)barque sur le lac, ce lac si pur, si éclatant, qu'André Chénier aimait, et voilà qu'on est environné de montagnes gigantesques, la Jungfrau, le Faulhorn , l'Eiger, la Blumlisalp. Un air plus frais et plus subtil vousgonlle les poumons; on se sent mieux vivre, on respire à l'aise; on croirait avoir laissé dans la ville, au départ, tous ces soins, tous ces désirs, fardeaux de la vie qui vous meurtrissaient l'épaule, et sous lesquels on marchait péniblement. On est libre et plein de hardiesse ; on se fait montagnard, et on parle de chasser le chamois et d'escalader les glaciers. Les gens de l'endroit rient dans leur barbe de ces belles ardeurs, et aitendent la fatigue du lendemain. H n'y a pas jusqu'aux douleurs de l'àme, ces douleurs qu'on crovait éternelles, qui ne s'apaisent en écoulant l'hymne harmonieux que chante à Dieu , jour et nuit, la création, l/eau est si calme! l'horizon si clair! les montagnes si étincolanies sous leurs manleaux de neiges qui

flamboient au soleil! Plus de gêne! plus d'ennuis ! une blouse sur le dos, un sac sur l'épaule, un aipeîistoclc à la main, et vous voilà parti ! C'est le grand air! c'est le bonheur I c'est la fatigue salutaire! c'est la contemplation !

D'abord jetés brusquement au milieu de ces colosses de granit, de ces arches de glace qui semblent servir au passage de géants invisibles , on n'aperçoit que les grandes masses, on ne s'arrête qu'aux lignes principales; peu à peu, l'œil s'habiiuant à cette nature épique, on distingue mille scènes ravissantes et silencieuses à cause de la distance. De blanches cascades glissent entre les rochers et se plongent dans la sombre forêt ; des brouillards épais , comme d'énormes boules de neige, remontent lentement par les couloirs d'avalanches. Du toit des chalets s'échappe une fumée bleuâtre qui disparait dans l'azur du ciel dont elle ne trouble pas la sérénité. De l'autre côté du lac de Thun c'est Unterseen avec ses maisons de bois noircies par les années comme par le feu. Hommes et femmes commencent leurs travaux de la journée et vont et viennent par les chemins. Les uns gravissent les Alpes inaccessibles aux troupeaux pour couper le foin (wildheu) de l'hiver; les autres conduisent le troupeau au lieu qui lui est assigné ; la maîtresse vache marche fièrement en tête. Un chasseur de chamois, avec sa carabine, est là-h;mt tout près du glacier qu'il va franchir ; un porteur (trœger), appuyé contre un arbre, le regarde s'éloigner avec envie.

Interlaken est le faubourg élégant d'Untersecn ; il

est situé à côté de la vallée qui conduit à Lauterbiunnen el au Staubach, entre les deux lacs de Thun cl de Brienlz, mais plus près du dernier, dont les petites vagues viennent laver en quelque sorte le pied des hôtels à la mode. Pendant la belle saison , l'aflluence des étrangers est grande h Interlaken. Il y a des Anglais qui partent chaque année à heure fixe de Londres, et viennent s'y établir avec leur famille, tout simplement comme ils iraient à \eur cottage du Middlesex ou du "NVestmoreland. De grand matin, aucun village n'est plus animé; des caravanes de touristes, le guide en tête, sortent de toutes les portes ; ceux-ci prennent à droite, et vont faire le tour de trois jours par la "NVengern-Alp el Rosenlauï ; ceux-là se dirigent vers Kandersteg pour traverser la Gemmi et descendre à Loësch dans la vallée du Rhône. Les uns retournent à Berne, les autres gagnent le Giesbach, et continueront leur course dans la vallée de Meyringen.

Nous étions de ceux-là. Conduits par notre guide, qui tout en marchant attachait son sac sur ses épauies, munis chacun d'un sac et d'un solide ((Ipcnstock^ nous partions, aux premières lueurs du malin, de l'hôtel du Belvédère, et nous nous embarquions sur le lac. Des nuages épais roulaient sur nos têtes, baignant tout le paysage et se reposant sur l'eau endormie. Notre guide assurait que la journée serait magnifique. En effet , deux heures après notre départ, nous abordions au Giesbach, et le soleil était dans tout sou éclat. Pas un nuage ne blanchissait l'azur du ciel. L'âme participait à celte sérénité de la natuie.

Le Giesbach, vu d'un certain endroit, offre le spec-

348 ESSAIS LITTÉRAIKLS.

taclc de plusieurs chutes d'eau étagées, et se brisant avec un grand bruit et de grands tlots d'écume blanche entre les rochers. A j3eu près à moitié de la hauteur totale , on a creusé un couloir sous un roc qui surplombe, de sorte que l'énorme nappe d'eau tombe devant vous et vous laisse apercevoir le paysage à travers son voile étincelant et mobile. Il y a un contraste étrange entre cette limpidité du lac, cette tranquiUité du paysage environnant, et ce bruit, cette fougue du torrent qui éclate devant vous comme une formidable artillerie. Le Giesbach , arrangé en plusieurs endroits par la main de l'homme, n'a pas l'aspect sauvage du Staubach descendant en poussière du haut de son rocher taillé à pic , du Reichenbach, surtout, tombant furieux dans un gouffre noir, où il disparaît. Quand on est descendu du Giesbach , un quart d'heure suffit pour toucher la rive et atteindre Kunholz. C'était là que pour la première fois , le sac sur les épaules , nous allions marcher comme des soldats qui font leur étape. Mais , comme il arrive en pareil cas, nous avions rempli notre sac de montagnard outre mesure, si bien que la charge était insupportable. La première heure tout alla pour le mieux , et nous devancions notre guide, dont l'allure était invariable ; dans la seconde moitié de la route il nous précédait , et nous le suivions avec peine. A moitié chemin, on rencontre un pont jeté sur un ruisseau qui traverse comme un sillon brillant la vallée. Ce pont est couvert comme la plupart des ponts de la Suisse. C'est un refuge en cas de pluie; pour le moment c'en était un contre le soleil , qui nous bridait. Au-dessous de

nous, une jeune fille de Meyringcn lavait du linge dans l'eau transparente. Ses tiaiis étaient fins et distingués , ses yeux grands et expressifs se levaient sur nous avec une expression ravissante. Elle était coiffée, comme toutes les femmes de cet endroit , d'un fichu de soie rouge attaché négligemment sur la tête.

— Remarquez , dit l'un de nous , comme ce type de jeune fille est différent de celui des autres parties de la Suisse. Ne croirait-on pas que cette femme est étrangère et que le hasard l'a amenée ici ?

Notre guide, consulté, répondit que la petite Jeanne était née, comme son père et sa mère, à Meyringen, dans une maison voisine de celle où il était né luimême ; qu'ils étaient bien aussi un peu cousins ; que le frère de Jeanne était trœger, et que si demain nos sacs nous semblaient trop lourds à porter, — car la journée devait être bien longue , — il les chargerait sur son dos et nous accompagnerait jusqu'à la Haudeck. Puis il ajouta , avec un air de satisfaction orgueilleuse, que toutes les femmes étaient belles dans la vallée de Meyringen, et qu'il nous serait facile de vérifier l'exactitude de ses renseignements.

— Je me rappelle avoir lu, répondis-je, dans je ne sais plus quel ouvrage sur la Suisse, qu'une petite peuplade de Suédois, assiégés dans leur pays par la famine, prit le parti de l'abandonner, arriva auprès du lac des Quatre-Cantons, traversa le col du Brùnig, et s'élablit dans la vallée de l'Ober-Hasli, où nous voilà. C'est un fait digne de remarque , si cette émigration dont parle la chronique a eu réellement lieu, que cette conservation du type originel depuis une époque

,'to

aussi éloignée, sans altération , et de manière à être remarquée à la première vue.

Notre guide ne répondit pas. Peut-être ne savaitil pas qu'il descendait d'un peuple du nord et se souciait-il fort peu de le savoir. Le corps à demi penché sur la balustrade en bois de sapin du pont couvert, il avait une conversation très-animée avec Jeanne. Puis se tournant de notre côté :

— Il y aura demain, nous dit-il, une zwingftsle au chalet de la Handeck.

— Qu'est-ce qu'une zivinfjfeste, mon brave Michel? deraandàmes-nous en chœur.

— Mais c'est une lutte, répondit-il, étonné de notre ignorance à l'endroit des divertissements suisses. Et il nous expliqua les ruses qu'on employait pour renverser son adversaire.

Nous répondîmes que la chose nous allait à merveille , puisque nous devions précisément le lendemain visiter la cascade de la Handeck , et aller coucher à la Grimsel.

Cela dit, nous prîmes congé de Jeanne, qui continuait sa besogne avec courage , et nous atteignîmes bientôt les chalets qui forment le village de Meyringen, au milieu duquel s'élève l'auberge de ('Homme sauvage (Wildeman), où Michel nous conduisit.

Le village est couronné par une tour bâtie sur une émineuce, et qui date du quatorzième siècle. C'était là qu'habitait le landamman "NVerner Resii, qui a laissé son nom à ces ruines. Avec le secours des Bernois, il délivra les Oberhasliens faits prisonniers par le bailli de l'empire, Jean de AVeissenburg, et alTran-

rhit ses compatriotes de l'impôt accablant qu'ils payaient. Partout, même dans les montagnes les plus âpres, même au bord des torrents qui dévastent, on retrouve les souvenirs de la liberté luttant contre la tyrannie ! On monte au vieux donjon par un sentier plein de pierres. Un grand trou dans le mur sert ,d'entrée , et plusieurs échelles placées à l'intérieur permettent d'arriver jusqu'au sommet. Chemin faisant, on fait envoler des bataillons de chauves-souris, qui en sont aujourd'hui les propriétaires légitimes. Du haut de la tour l'œil embrasse toute la vallée. En face, la chaîne des montagnes, sur lesquelles glissent de distance en distance des cascades minces et effilées comme des écheveaux d'une soie argentée ; derrière, les chutes d'eau de l'Alpbach et du LMiihlibach ; puis l'Aar qui s'en va à travers les fleurs et les cailloux, se détournant à droite et à gauche comme un promeneur fantasque ou un écolier en vacances ; si bien que les gens de la vallée ont été contraints de jeter tous les cinquante pas des troncs d'arbres servant de pont pour abréger leur route ; enfin, dominant toutes les rumeurs du village avec sa voix éclatante, le Reichenbach se précipitant dans l'abîme béant.

Des cris aigres et répétés que nous entendions depuis un moment au-dessous de nous nous arrachèrent à notre muette contemplation. C'était notre guide (jui nous avertissait que notre dîner était prêt, et que le cuisinier s'impatientait de notre retard prolongé. Comme nos estomacs étaient d'accord avec le ciiisinier, nous descendîmes de notre échelle, et rentrâmes à l'Homme sauvage.

Le soir nous vîmes arriver Michel dans notre chambre. Il semblait embarrassé , tournait son chapeau entre ses mains, et ne savait comment commencer. Enfin, après avoir hésité quelques instants, il nous demanda de lui permettre de nous quitter le lendemain pour aller à la lutte à laquelle il était invité , nous promettant de nous laisser un guide à sa place , et de nous reprendre dans la soirée. Michel nous ayant paru un brave et digne homme , et ne voulant pas lui faire manquer cette fête dont il devait être l'un des héros, nous acceptâmes. Alors il nous présenta son remplaçant, qui n'était autre que le frère de Jeanne, le trœcfcr^aegreli. Notre nouveau guide était un homme d'environ une (juarantaine d'années , maigre et petit. Sa tête était ombragée d'une forêt de cheveux roux qui s'échappaient en foule de sa casquette galonnée. Une veste couleur de chamois , un pantalon assez court de môme couleur, de gros souliers à clous, composaient son costume. Ses petits yeux ronds brillaient d'un vif éclat, et leur expression aidait puissamment à faire comprendre son français, qui était détestable. Quoique de taille moyenne, il était d'une force prodigieuse, escaladant les roches sans que son pied hésitât jamais, sans que l'haleine lui manquât. Il portait deux de nos sacs de voyage, et ne semblait pas se ressentir de ce surcroît de charge. Du reste, il avait une vénération profonde pour Michel, qui, tout au contraire de Naegreli, était un beau diseur, avait lu l'histoire de la Suisse dans quelque mauvaise compilation , connaissait la théorie de la formation des glaciers aussi bien que M. Agassiz

lui-même, parlait en véritable savant du phénomène des fleurs de glace et de la neige rouge , et récitait avec une mémoire prodigieuse les noms des innombrables aiguilles qui s'offrent aux regards du voyageur. Quant à Naegreli , il était plus silencieux, mais ses observations étaient toujours originales. J'ai dit qu'il avait un profond respect pour Michel et ne l'appelait jamais que monsieur. La raison de ceci, outre les qualités intellectuelles supérieures du second, c'est que le titre de guide (fiihrer) est incomparablement au-dessus de celui de porteur (traeger). Il y a entre le fiihrer eC le traeger la même différence qu'entre le sous-lieutenant et le caporal , entre l'artiste el l'ouvrier. Le traeger marche d'ordinaire en avant, et ne se permet jamais d'adresser la parole aux voyageurs, dont l'oreille appartient au fiihrer. Celuici , dans son contact journalier pendant la moitié de l'année avec les étrangers de toutes les nations, a pris un certain vernis d'élégance et de bonnes manières. Il a perdu quelque chose de la rudesse native du montagnard; il s'est frotté à nos mœurs, à nos usages , à nos vices ; il en a retenu quelques parcelles, comme il a retenu quelques phrases de tous les dialectes. C/est un honmie à peu près civilisé , railleur et quelquefois sceptique. L'autre a conservé sa nature inculte, il est resté sauvage et croyant. C'est une de ces fleurs vierges des montagnes, qui ne conservent tout lein- éclat qu'au pied des glaciers presque inaccessibles. Naegreli était resté le véritable porteur qu'on vient de dire ; croyant aux sorciers nt aux apparitions

fantastiques , et mangeant du fromage de chèvre (Gaiskœse).

Nous nous mîmes bravement en route avec lui ; et tournant à gauche, ajjrès avoir laissé l'Aar et salué, le bruyant Reicheiibach, nous nous acheminâmes vers la grotte obscure, à travers les ronces et les broussailles qui en obstruent si bien l'entrée que ce lieu est resté inconnu h beaucoup de touristes curieux.

En Suisse , où les points de vue pleins de grandeur, les convulsions de la nature se présentent à chaque pas dans toute leur sombre poésie , on est bientôt blasé en fait de roches et de glaciers, et il faut de sublimes horreurs pour secouer la curiosité engourdie. La gorge obscure est une de celles-là. On descend par un étroit sentier creusé par quelque torrent et à moitié rempli de fragments de granit, et en quelques minutes on se trouve dans une gorge étroite et sombre, semblable à une rue que borderaient des maisons d'une hauteur prodigieuse. L'Aar aux eaux blanchâtres occupe presque toute la largeur de la gorge, et vient se perdre sans bruit et sans échos sous un mur énorme qui descend à fleur d'eau comme une écluse à demi levée. En arrivant là , aux bords de ce torrent solitaire, nous nous sentîmes pris d'une terreur involontaire. Une vive fraîcheur sécha aussitôt la sueur de nos fronts. Nous tremblions presque de froid comme en hiver. A droite , à l'extrémité de la gorge , qui , éclairée par de chauds rayons de soleil, semblait une fournaise allumée , un homme appuyé sur son bâton ferré était debout. Son ombre

gigantesque tremblait sur la surface du fleuve, et s'étendait presque jusqu'à nos pieds.

En sortant de la gorge, on descend dans de charmantes plaines vertes et fraîches, l^es chaînes du Schreckhorn et du "NVelterhorn les séparent les unes des autres. Après la scène sond)re que nous venions d'avoir sous les yeux , cette vallée ouverte et plejnp de doux murmures nous jeta dans un véritable ravissement. Nous marchions au milieu du tintement monotone des cloches des vaches , qui produit je ne sais quelle vague harmonie. Bientôt nous vîmes à quelques pas de nous un petit village avec ses maisons de bois chargées d'inscriptions sur la façade, inscriptions allemandes tirées de la Bible : c'était Guttanen. Une enseigne où un ours était peint assez mal pendait au-dessus de la porte : c'était l'auberge. Naegreli, qui nous avait devancés , nous attendait sur le seuil. Le déjeuner fut bientôt servi, et nous y fîmes honneur avec un appétit qu'avaient aiguisé nos quatre heures de marche.

C'est entre Guttanen et la Grimsel qu'eut lien , il y a aujourd'hui quarante-trois ans, un des plus terribles combats des Français contre les Autrichiens, dans la dernière année du dernier siècle. Le dixhuitième siècle se ferma comme s'ouvrit le dix-neuvième , par des guerres iniplacables. Après ces vingt terribles années, la face de l'Europe se trouva comme renouvelée. Du miliou des ruines amoncelées cl sanglantes sortirent des ulœius différentes et des lois nouvelles. 1799 fut une étrange époque; l'embrasement de l'Europe était général. Chaque contrée était

bouleversée jusque dans ses fondements ; partout les hommes se prenaient corps à corps dans une lutte formidable. La France éprouvait depuis quelque temps des revers en Italie ; en Suisse , au contraire,elle triomphait. Pendant que les places fortes italiennes tombaient au pouvoir de Suwarow, que le jeune et vaillant Joubert succombait le cœur percé à Monte- Rotondo, Masséna restait inébranlable depuis Bâle jusqu'au Saint-Golhard. Immobile comme les masses de granit contre lesquelles il s'appuyait , il défiait les Russes de Korsakoff,

C'est l'esprit occupé par ces souvenirs que nous arrivâmes à la Haudeck. Figurez-vous , mon ami, deux fleuves s'élançant parallèlement dans un abîme sans fond , et jetant à l'entour une écume blanche qui se disperse en brouillard. Il n'y a pas dans toute la Suisse une seule chute d'eau comparable à celle-ci pour son voUmie et son prodigieux élan. Nous ne pouvions nous arracher à ce sublime spectacle. Cependant la nuit s'avançait, et la route était encore bien longue et bien escarpée. Le soleil était couché, et les montagnes s'enveloppaient de mystère. A chaque pas les ombres devenaient plus grandes , — majores umbrae, — comme dit le poète , et le paysage que nous avions sous les yeux prenait des proportions fantastiques. Enfin, en tournant un rocher au milieu de ce cirque de montagnes, autour duquel nous nous traînions péniblement, nous aperçûmes une maison d'assez triste apparence : c'était l'auberge tant désirée, l'hospice de la Grimsel. Des tourbillons de fumée s'élançaient de la cheminée , les vitres flamboyaient,

des rires et des chants joyeux retentissaient à l'intérieur. Accablés de fatigue, et attristés par le morne et froid désert que nous venions de parcourir , nous annonçâmes notre arrivée par un hourra général, auquel on répondit de l'auberge. Nous entrâmes. La salle était remplie de jeunes gens dans le costume de rigueur des touristes. Un homme qui semblait être le chef de la caravane joyeuse , dessinait à la plume sur le registre de l'hôlellerie. Quelles touches spirituelles ! quelle finesse de dessin ! avec quelle verve et quelle correction il retraçait ces divers épisodes de voyages dans les montagnes ! Un dessin était déjà terminé, il achevait rapidement le second. La soirée fut gaie : la fatigue de la journée était oubliée. Nous nous quittâmes après le souper en nous promettant de voyager quelques heures le lendemain ensemble , ne devant nous séparer qu'aux pieds du glacier du Rhône.

Quant à ce spirituel paysagiste dont je viens de vous parer, mon ami , vous l'avez déjà sans doute nommé ; c'était M. Toplïer, de Genève , l'aimable auteur du Presbytère, de {'Héritage, et de tant d'autres pages charmantes, pleines d'Immow, et dont on se souvient.

Page 1