DE SHAKSPEARE. XJ
une sorte d^ëtablissement régulier pour ce service , en y employant plusieurs mercenaires, ^^j à liai sortie du pubUc, répondaient aux divers appels, par ces mots: F^alet de Shakspeare (*)? Dëbuta-t-il dans les coulisses , suivant une tradition dont parle Malone , par remplir les fonctions de souffleur en second, par être ce (ju'on appelle chez nous un avertisseur (**) ?
Quoi qu'il en soit de ses obscurs commencements , il ne tarda pas à être reçu comédien \ mais il resta confiné dans les emplois subalternes. On peut supposer (juc le contact des auteurs d^alors fit jaillir les premières étincelles de sa verve. Il prit d'abord , pour s'essayer , d'anciens canevas de pièces , dont il renouvelait la forme , en y jetant quelques traits de son éloquence naturelle (***). Pendant ce temps , il est probable (ju'il nourrissait son esprit de lectures nombreuses et variées, dévorant toutes les traductions des écrits de l'antiquité et de l'Italie moderne , et entassant péle-méle les idées qu'il y puisait , avec les souvenirs de la vieille littérature anglaise. Ainsi se composa son ignorante érudition , dont les teintes cotïfuses viennent trop souvent bigarrer un style si pur et si poétique , quand il ne le doit qu'aux éipotions de son ame.
{*) Shakspeare's Boy. On ajoute que tout le temps que dura l'usage de monter à cheval pouc se rendre au théâtre , ceux qui gardaient les chevaux , pendant le spectacle , conservèrent cette désignation.
(**) Call-Boy.
(^***) Dans un pamphlet, publié en iSg^ sous ce titre bizarre : Pour un groai ( 4 sous ) d'esprit , on le représente comme un corbeau paré d'un plumage étranger, et, avec une allusion puérile à Son nom , on lui reproche de se croire seul en état de donner le branle à la scène anglaise ; shake^scene.
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De cette fermentation d'^tude^ si diverses , sortit d^abord un poëme de Vénus et Adonis , qu'il appelle luimême le premier-në de son imagination. Par un ëtrange renversement des données mythologicjues , il y peint la mère d'Amour, qui aime sans être aimée ^ s'occupant à gourmander l'indifférence du jeune chasseur.
Trois ans après ce poëme , publié en i SgS 9 il en fit par£utre un second dont Faustère sujet est la mort de Lucrèce , mais où Temphase et la subtilité étouffent entièrement quelques germes de naturel.
Ces deux ouvrages furent dédiés au comte de Southampton. Ajouterons-nous, sur la parole du poëte Davenant^ que le comte gratifia Shakspeare d'une somme de mille livres stetlings? Nous ne saurions voir du moins dans ce présent une récompense immédiate de la double dédicace. La, somme serait forte pour des productions si faibles. C'est à plus bas prix que les grands du monde encouragent un mérite naissant ; et , après la merveille d'une telle prodigalité , il resterait à expliquer comment ce généreux métromane aurait pu juger si mal et deviner si bien?
En adoptant l'anecdote de Davenant, il faudrait la reporter à Tépoque des nombreux succès de Shakspeare y alors qu'un noble lord pouvait se faire honneur de ranger par SQS bienfaits un tel homme dans sa clientèle « Si l'on protégea le poëte, ce ne fut sans. doute que bien tard, quand on le vit tiré de peine , comme on protège.
Quoi qu'il en soit , sa vocation dramatique l'envahit bientôt tout entier , et dès-lors aucune pièce ne s'échappa de SQs mains, qui ne fût ou composition originale, ou emprunt assez fortement marqué de son génie , pour en devenir la propriété.
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A en croire les acteurs du temps , il avait le travail facile , et la rapidité de son esprit suivait celle de sa plume. Oui , pour lé style peut-être. Mais le dessin de tant de caractères ! L'invention de tant de fortes scènes ! Qui avait pu assister aux méditations du poè'te ?
Placerons-nous parmi ses premières tentatives une suite de sonnets , intitulée le Pèlerin passionné ^ où sont exprimés tour à tour Temportement et le remords d'un amour illégitime ? L'auteur était-il lui-même le héros de ses vers? Cette supposition paraît assez probable. Dans un des sonnets , le prétendu pèlerin se plaint de la fortune qui lui impose des mœurs publiques ; dans un autre 9 c'est avec le ton de Tapologie qu'il rappelle les fragilités de sa folâtre jeunesse. Ces sortes de confessions poétiques ne sont pas d^ailleurs sans exemple. Il est si doux de pouvoir se faire de ses erreurs mêmes un titre de gloire ! C'est ainsi que le Shakspeare de TAIIemagne nous retrace , dans' ses pièces fugitives , les instants de bonheur passés auprès de sa Laure , qui était à meilleur droit la Laure d'un autre , et nous apprend comment , dans un pieux scruj^ule , luî-mêmç plus tard, un peu tard j il l'arracha de son ccpur tout sanglant (*).
Shakspeare a de commun avec Molière d'être resté acteur , quoique acteur médiocre. Le seul souvenir favorable qu'on ait gardé de. son jeu , c'est celui de la terreur inspirée par sa pantomime y dans le spectre du père d'Hamlet.
II passe pour avoir été d'un commerce agréable et facile. Ben- Johnson l'appelle un véritable honnête homme,
(*") Lauraam Clai^icr^ Der Kam^f } Résignation^ etc. Gedichte y on Schiller.