‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 19 sur 252 · XXVJ DU THEATRE ANGLAIS · texte numérisé non relu

XXVJ DU THEATRE ANGLAIS

lant tout, armes, vers , et amour, il composa, sur le modèle de Pëtrarque , une suite de sonnets où il chante sa belle Géraldine j et la fidélité de sa passion pour elle.Heureux ,5i cette fidélité fût restée inaltérable, ou, du moins, n'eût jamais été suspecte ! Accusé , auprès de Henri viii, d'avoir ambitionné la main de la princesse Marie , il fut livré par le roi à un jury servile-, et, déclaré coupable de haute trahison , il eut la tête tranchée, en 1 547 '* ^^^ jours .avant la mort de ce roi qui Pavait envoyé à Féchafaud.

Sa gloire , en poésie , est d'hêtre l'inventeur du vers blanc , et d^avoîr su prêter à un idiome encore grossier un peu de la mélodie italienne.

Un autre iiûitateur de Pétrarque, Wyat, écrivait aussi alors des sonnets , qui n'ont pas fait fortune comme ceux du malheureux Surrey. En revanche, il créait, ou , si nous tenons compte des essais macaroniquesde Skelton , il perfectionnait le genre de la satire , qui tient de si près à celui de la comédie. Voici, entr'autrespeintures, comme il décrit la vie des courtisans :

« Servir dans une cour, avec un costume bien frais, respirer la douce odeur des mets sucrés , dissiper sa vie dans les banquets, et à tous les différents jeux de la scène, en quêtant. les regards louangeurs du beau monde; tout cela renferme quelquefois un tel mélange de saveur amère, que celui qui y met la joie de son ame jouit, dans une prison , enchaîné par des liens dorés. »

Dans ce tableau, qui paraît aujourd'hui commun, qui était neuf alors , un trait nous indique combien les représentations théâtrales étaient suivies par les élégants de la cour , et à quel point les genres y étaient déjà

AVANT SHAKSPEARE. XXVlj

varies (*). C'est vers la même époque , en effet; que Fart de la scène cherchait à se dëbarrasser des langes de la mysticité, où on l'avait emmaillatté d'abord. Une étrange passion du monarque vint sans doute aider à ce soudain développement, la théologie ombrageuse et jalouse de Henri viii. Ce capricieux despote s'était exclusivement réservé la suprématie ecclésiastique. Gonune on n'osait discuter contre un argumentateur , qui concluait en faisant trancher des têtes, quelques prêtres dissidents voulurent , à la faveur du genre des mystères et des mo~ ralités , porter au théâtre la controverse interdite à la chaire. Aussitôt Henri viii défendit , sous des peines sévères, la représentation des pièces religieuses. La censure dramatique avait trouvé un fondateur digne d'elle.

Dès ce moment , les auteurs se virent contraints de tenter de nouvelles voies. Aussi n'est-ce que quatre ans après la mort de ce terrible théologien, que nous voyons commencer à poindre la comédie anglaise. La première pièce qui annonce une intention comique, une sorte d'imitation de la vie commune, parut en i55i', elle a pour titre : V Aiguille de Gananer Gurton. Le lecteur serait peut-être curieux d'en connaître le sujet, et il nous semble plaisant de le satisfaire , autant que la décence nous le permettra.

Gammer Gurton était assise sur le pa& de sa porte , occupée à raccommoder le {bêtement nécessaire de son valet Hodge , lorsque , par hasard ou par malheur j dit le poëte ingénu, en secouant l'étoffe (**), elle laisse tomber son aiguille. Où? Dans l'intérieur même du vêtement

(*) The life in bankets , and iundry kindes ofplay. (**) LV'tofFe est de cuir : lether briches.

XXVllj DU THEATRE: ANGLAIS

qu elle tient entre ses mains. La mal-adroite ouvrière cherche par-tout , excepte dans le lieu profond où est cach^ ce qu'elle cherche. Elle finit par croire qu'on lui a vole son aiguille » et ses soupçons , diriges paor une espèce de fou malicieux , nommé Diccon , vont tomber sur dame Chat, sa chère coinmère. Là-dessus, grands débats, querelle violente j tout le village est en feu ^ comme jadis ritalie ,

Pour la perte d'un seau (*).

Le docteur Mas est envoyé pour calmer les deux ennemies -, car c^était un prêtre estimé , plein de sagesse. Son intervention reste néanmoins impuissante, et c'est le fou qui amène le dénouement. Mais de quelle manière? Soit par un jeu du sortj soit par l'effet de quelque constel' lotion j il donne un coup de pied à Hodge, à Tendroît où se donnent les coups de pied classiques. Hodge , qui avait remis le vêtement raccommodé par sa maîtresse , se sent fortement piqué : c'est pour tout le monde un coup du ciel*, il retire son {bêtement j et trouve (je supprime les détails de localité) Taiguille fatale, dont Tap-' parition rétablit la paix et la bonne intelligence.

La pièce est en vers , divisée par actes et par scènes , et elle n'a pas moins de cinq actes. Je me rappelle l'étonnement d'un plaisant à qui j'en disais le titre, et qui admirait qu'on eût pu bâtir cinq actes sur la pointe d'une aiguille. Un motif plus sérieux de surprise, c'est qu'une telle composition, loin d'être le jet de quelque esprit ignare et grossier , nous est transmise comme ToBuvre froidement élaborée d'un savant, d'un maîtreès-arts , et qu'elle fut représentée , non dans une grange et devant des rouliers stupides, mais au collège du

(.*) Boileau y Lutrin , ch. 4*

AVANT SHAKSPEARS. XXIX

Christ , en présence des écoliers de l'université de Cambridge.

Un autre professeur du même collège , Thomas Preston 9 donna, dix ans plus tard, et déjà sous le règne d^Élisaheth , une tragédie de CambysCj qui est digne de remarque , en ce qu^elle tient le milieu entre la novice et gauche imitation des chefs-d'œuvre antiques , et la repro duction perfectionnée du genre des moralités. Rien n'est piquant, en toute matière, comme une époque de*transition. N^est-il pas curieux , par exemple , de voir le personnage allégorique du f^ice , ce moteur obligé de Faction , dans les pieuses ébauches de la scène , maintenir encore ici son nom et sa place, mais pour ne jouer que le rôle d'un bouffon de cour , d'un de ces fous qu^entretenaient auprès d'eux les rois du moyen âge ? Jadis objet de terreur , il n'est plus que ridicule. Quel costume pour le tentateur du genre humain , qu'un sac sur la tête en guise de casque j et une écumoire au lieu d'épée !

Du reste , on nage dans le sang *, tout se passe en horreurs et en bouffonneries -, et, entre deux crimes de Cam** byse , l'assassinat de son fils et celui de sa femme , le Vice apporte un plat de noix qu'il renverse sur la scène. On sourit , en voyant figurer, dans la liste des personnages, d'anciens noms persans, avec des divinités païennes, et les allégories d'un christianisme puéril, lord SmirdiSj Praxaspes j Vénus , Cupidon , la Cruautés la Préparation^ la Preu\^e ^ la petite Habilité. Les moyens de représentation répondaient à la conception de l'ouvrage. Un acteur était chargé de plusieurs rôles à la fois -, et , dans toute la tragédie , ne se trouve peut-être pas un trait plus réjouissant que celui ci-après , copié sur la même liste :

Page 1