‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 20 sur 252 · XXX DU THEATRE ANGLAIS · texte numérisé non relu

XXX DU THEATRE ANGLAIS

Une courtisane , La Honte,

\ \ Pour un homme.

La mère ,

Une dame,

La reine,

Si Tauteur eût eu affaire à un auditoire moins grossier , il

n eût pas eu tort de lui demanderindulgence et conseils,

comme il le fait dans Tëpilogue , où il prie qu^on tolère

la simple action de sa pièce > en attendant , dit-il , (fiit

le -temps amène un meilleur écriçain pour façonner

d* autres ouvrages.

Son vœu , sincère ou non , allait être exauce au moment où il le formait. La tragëdie prend tout à coup un plus noble essor , et devance la domëdie par Tapparition de Gorboduc, la première pièce originale de TA^ngle* terre qui soit suivie et raisonnable. Il faut peu s^eu étonner*) le drame tragique est par- tout le premier fruit de la jeunesse des sociétés, comme souvent de celle des écrivains.

Thomas Sackville, '^auteur de Gorboduc^ joua un aiscj^ grand rôle dans les affaires de son pays ^ et mena de front les succès de la diplpmatie et ceux de la littérature* Sorti d'une famille opulente , lui aussi il âvâj.t , da^s 3a jeunesse , étudié les lois à laner-Temple , non moins fertile pépinière de poètes que de jurisconsultes. U associa de bonne heure la culture de la poésie à Faride appi^tis^ ^age de la législation , se préparant ainsi k écrire en veis son Miroir des Magistrats ^ composition originale , où U donna auxi Anglais Texemple d'appliquer l'art du rythme et de T^élégance aux événements sérieux de rhistoîre de leur patrie. Nous verrons plus tard que ce

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grand exemple ne fut pas perdu. C'est par là sur-tout que Sackyille a fondé sa renommëe, et de son temps elle fut immense ', son double talent d'homme d'état et d'écrivain le porta aux plus hautes dignités de l'Angleterre. On regrette dé trouver une tache dans cette vie si glorieuse. Sackvillevota, dans les conseils d'Elisabeth, pour la mort de Marie Stuart. Tel était cependant l'éclat (juî l'environnait , que le fils de Marie , Jacques i , parvenu au trône , ne voiilut pas se souvenir de cette circonstance , et créa comte de Dorset l'assassin juridique de sa mère. Mais l'oubli des offenses , qui sied si bien aux rois , n'a rien de commun avec la justice de l'histoire.

Il est évident que Sackville, en écrivant Gor&oJac, ne conçut pas une pensée plus haute que celle de jeter un sujet à peu près national dans le moule consacré du drame grec. Quoiqu'il n'observe pas la rigoureuse unité de temps , que nous avons prété^e aux anciens en croyant la leur emprunter , l'action de sa tragédie est d'une grande simplicité j et presque tout entière en récits.

Gorboduc,roi fabuleux de la Bretagne (son règne remonte à six cents ans avant Jésus-Christ ), partage ses états entre ses deux fils Ferrex et Porrex. La discorde se met bientôt entre les deux princes *, et le plus jeune , Porrex, tue son frère. La reine , qui aimait tendrement son fils aîné j venge sa mort en . assassinant le meurtrier. Emu par tant d'horreurs , le peuple se soulève ^ Gorboduc meurt de chagrin , et la reine est tuée par les rebelles.

Cette pièce est entremêlée de chœurs,- et elle offre sur - tout une particularité singulière. D'un acte à l'autre , sont indiqués des intermèdes « espèce de panto«

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mimes (*) qui , par des emblèmes et des allusions , prë« parent les ëvénements , en expliquent les causes , les ré-* sultats. C'est ainsi ^ par exemple, qu^en avant du premier acte est jetée , en guise de prologue , la fameuse allégorie du faisceau qu'on ne peut briser qu'^après la séparation des dards j ingénieux moyen de faire prévoir les conséquences du partage médité par Gorboduc.

Ne taisons pas qu on distingue , dans ce premier essai d'un drame régulier , quelques traits d'éloqi^ence , des sentiments nobles, et sur-tout des maximes politiques qui sentent l'homme d'état, quelquefois aussi , par malheur, le ministre d'une reine absolue. La doctrine de robéîssance passive y est traitée ex professa dans des vers fanatiques , que l'auteur aurait pu inscrire au bas de sa signature sur la sentence de Marie Stuart.

Tandis que importation des formes de la tragédie grecque semblait dévoir assujettir long -temps le théâtre anglais à un goût servile peut-être^ mais pur et simple, une lutte en sens contraire était engagée par un auteur bizarre, nommé Lillie, qui, entr'autres pièces, en composa une , intitulée Campaspe , mais dont la célébrité repose principalement sur un ouvrage qui exerça en Angleterre la même influence, et plus grande encore , que chez nous les romans de mademoiselle Scudéry. Le titre de cet ouvrage en désigne le but : Euphuès (**) et son jingleterre. Le cadre adopté par l'auteur est celui d'un roman \ son

style, une prose systématiquement boursoufllée , quant à

(*) Dumb Show.

(**) C'est un mot grec qui signifie : dpué d'utie heureuse nature j de facultés supérieures.

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son dessein , Une s'agissait de rien moins que de crëer un langage à part pour les personnes du bon ton , une sorte de franc-maçonnerie de belles pensées et de bien- dire. L'abus de la métapbore et de la comparaison , Thypefbole 9 les plus ëtrapges alliances de mots , et un débordement d'ëpîthètes -, voilà ce qu il donnait et ce qu on prit sur sa parole pour la véritable élégance. Walter Scott , dans le roman du Monastère ^ introduit ^ danis la personne de sir Shafton , un apôtre et comme un représentant de XEuphuisme ^ et nous montre quelle vogue obtint d'abord cette mode folle et nouvelle. L'Euphuïsme 5e parla long-temps à la cour d'Elisabetb , et de là , s'attaquant à la franchise d'esprit d'une nation maritime et commerçante , il pénétra peu à peu sur le théâtre ^ pour y corrompre de sa contagion l'expression des sentiments les plus naturels.

C'est à cette invasion d'une fausse poésie dans le langage usuel et courant , qu'on doit demander compte des subtilités et de Paffectation qui nous froissent si souvent dans Shakspeare* Sans doute , son heureux génie lui faisait sentir la niaiserie de ces bulles de savon vides et gonflées 9 et il semble même avoir eu en vue de ridiculiser ce genre , dans une de ses comédies (*). Mais il n'est pas le seul réformateur qui ait commencé par subir l'in-^ fluence de ce qu'il devait combattre plus tard. Quand le mauvais goût est universel , il est plus facile d'en rire que de s'en préserver. Il s'imprègne dans l'esprit insensiblement, comme les odeurs dans une étoffe. Notre Molière lui-même , qui bafoua \qs précieuses ridicules^ n'a-t-il pas été taxé par Labruyère d'obscurcir quelque-

(*") Voir les Peines d'amour perdues,

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