‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 235 sur 252 · SCÈNE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE QUATRIÈME

Marguerite est prête à repasser en France; elle voit venir la duchesse d'York, et la veuve d'Edouard iv, pleurant le meurtre des deux jeunes princes. Marguerite insulte a leurs douleurs , en leur' rappelant les siennes , dont on n'a pas eu pitié. Rien n'est plus éloquent que son discours à Elisabeth :

« (16) Où est ton mari maintenant? Où sont tes frères? Où sont tes deux fils? Quelles jouissances te reste-t-ilî Qui vient te prier à genous , et dire : Dieu conserve la reine ? Où sont ces pairs qui venaient te flatter , et se

(i6) Wherc is ihy husband now ? wliere be thy brothers? Where be tby iwo sons? wbcreiu dost thou joy ? Who sues, and kneels , and says — God save ihe queen ?

^j courbaient devant toi ? Où est ce peuple qui suivait en foule tes pas î Renonce à tout cela , et vois ce (jue tu es

I aujourd'hui ^ non pluis une heureuse épouse , mais une veuve dans la détresse ; non plus une mère joyeuse , maïs une mère qui se désole d'avoir porté ce nom ; non plus celle qu'on supplie , mais une humble suppliante ; non plus une reine , mais une misérable , qui nV sur les autres hommes d^autre avantage que d'être plus accablée de maux •, non plus celle qui me méprisait , mais celle qui endure mes mépris •, non plus celle que[tous redoutaient, mais celle qui a quelqu'un à redouter ; non plus celle qui' commandait à tous , mais celle à qui personne n'obéit. C'est ainsi que la justice étemelle a fait tourner la roue de la fortune , et t'a laissée la proie des vicissitudes que le temps amène , sans autre bien que le souvenir de ce que tu fus, pour te faire un plus grand tourment de ce que tu es. Tu usurpas ma place , et tu ne prendrais pas

Where be the bendiug peers that flatter d tbee ? Where be tbe tbronging Iroops thaï follow'd thee ? Décline ail tbis, and see wbat now tbou art.

Fdr bappy wife, a mosl distressed widow ; For joyful motber , oue tbat wails tbe namc ; For one beîng sued to, one thaï humbly sucs; For qiieen , a very caitifFjcrown d wilb carc ; For one tbat scorn d at me, now scorn'd of me ; For one being fear*d of ali, now fearing one; For one commanding ail , obey*d of none.

Thushath the course of justice wbcel'd about. And left thee but a very prey to timej Having no more but thougbt of wbat tbou wcrt, To torture thee tbe more , being wbat tbou art. Tbou didslusui^ my place, and dost thounol Usurp the just proportion of my sorrow ?

]a part qui te revient de mes maux! Maintenant ton COD superbe porte la moitië du joug appesanti sur mû; et» le laissant glisser de dessus ma tête fatiguée, j'en rejette sur toi le fardeau tout entier. Adieu, femme

d^York ; adieu aussi , toi , reine au lugubre destin Ces

maux de l'Angleterre me feront sourire en France. » |

A peine Marguerite a quitté ses deux ennemies^ rivales de son infortune, comme elles l'avaient été de sa prospérité, que Richard vient à passer à la tête de ses troupes , qu'il conduit contre ses ennemis. La ducbesse d'York arrête son. fils pour le maudire, et cette malédiction n'est pas d'un effet moins tragique et moins sinistre que celle de ce tribun qui, dans rbistoire romaine, dévoue les légions de Crassns aux dieux infernaux.

Elisabeth , après s'être jointe aux imprécations de la duchesse, veut s'éloigner avec elle; Richard la retient ; et, dans une longue scène, mieux filée encore, quoiqu'elle ne soit guère plus vraisemblable que celle où Richard s'est fait aimer de lady Anne , il parvient à déterminer la veuve de son frère à lui donner sa fille en mariage. Il lui présente l'intérêt de TAngleterre, qui a besoin de paix et d'union; il lui montre que, ne pouvant changer le passé , il répare du moins ,

Now ihy proud neck bears half my burden'd yoke ; From which even hère I slip my wearied head , And leave ihe burden of it ail on thee.

Farewell, York's wife, — and queen of sad mîschance, — Thèse English woes shall make me smile in France.

autant qu'il est en lui /son usurpation, en partageant la couronne avec celle qui a droit à en être Théritière. U flatte Elisabeth par la perspective de la puissance et du crédit dont elle peut jouir encore. Elisabeth, dont cette demande avait d'abord soulevé toute l'indignation , se laisse calmer, persuader, et sort pour aller disposer sa fille à ce mariage. Bichard l'embrasse ; et , dès qu*elle est partie, il s'écrie:

« (17) O femme imbécille , légère , changeante, et prompte à pardonner ! »

Cependant il reçoit la nouvelle du débarquement de Richement, dont les troupes se grossissent d'un nombre immense de transfuges. Le trouble et l'agitation de Richard, sa fureur quand on lui annonce un revers , sa joie sans mesure quand il apprend un heureux succès , la méfiance qu'il montre à tous ceux qui l'assurent de leur foi , offrent un tableau dramatique et une leçon imposante. Un grand mé^ rite de Shakspeare , c'est de n'avoir pas fait débiter à son héros ces maximes de tyrannie , ce code du criipe, cette doctrine de l'atrocité, qui refroidissent quelquefois les plus fortes situations de Corneille.

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