‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 35 sur 252 · SCÈNE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIÈME

Un endroit plus écarté «I0 la plate-forme.

HAHLSTé

a (6) Ou veux-tu me condtdte? parle \ je n'irai pas plus loin.

LE FAHTÔME.

Ecoute-moi.

H\MLET.

(6) Wither wilt thon lead me? speak; 1*11 go no further.

GIOfT.

Mark me.

HAHLET.

récouterai.

LE FANTÔME

L'heure est presque arrivée , où il faut que je me replonge dans les flammes sulfureuses etdéyorantes*

HAMLET

Hélas ! ame malheureuse !

LE FANTÔME

Ne me plains pas. Mais, prête une sérieuse attention à ce que je vais te révéler.

^ÀMLET.

I will. S

GHOST

My hour is almost corne,

When I to sulphurous and tormenting flanies

Must render up myself.

HAMLET

Alas! poor ghostl

GHOST

Pity me not , but lend thy serious hearing To what I sh^ll unfold.

HAIILBT.

Speak, I am bound to bear.

GHOST

So art tbou to revenge , wben thou shalt bear.

HAMLET

Wbat?

GHOST

I am tby fatbers spirit;

Doom*d for a certain term to walk tbe nîgbt ;

And , for tbe day , confined to fast ii^ Eres ,

SUR SHAKSPEARE. Il

HAMLET

Parle. Je me fais une loi de f entendre.

LE FANTÔME

Tu f en feras une aussi de punir , €[uand tu auras entendu.

HAMLET

Quoi?

LE FANTÔME

Je suis Fesprit de ton père, condamne pour un certain temps à errer pendant la nuit , et livré y durant le jour , à une expiation dans les flammes ^ jus(ju^à ce que la souillure des crimes commis pendaiit ma vie soit consumée , et s'efface entièrement. Ah ! S'il ne m'était pas défendu de dire les secrets de ma prison ^ je pourrais faire un récit

Till the fou) crimes done in my days of nature »

Are burnl and purg'd away. But that I am forbid

To tell the secrets of my prison-house,

I could a taie unfold» whose lightest word

Would harrow up thy soûl; freeze thy goung blood ;

Make thy two eyes, like stars , start from their sphères ;

Thy knotted and combined locks to part ,

Like quills upon the fretful porcupine :

But ihis eternal blazon must not be

To ears of flesh and blôod: — List, list, o list! —

If thou didst ever thy dear father love.

BAMLET.

o heaven!

GHOST

Revenge his foui and most unnatured murder.

N HlMbBT.

Murder ?

dont la moindre parole déchirerait ton jenne cœur, gk* cerait ton sang, déplacerait tes yeux de leur orbite , comme deux astres violemment ébranlés , et disperserait les boucles et les nœuds de ta cbeyelure, conuneles épines d'un hérisson effrayé. Mais ces révélations de Fétemit^ ne sont pas faites pour les oreiUes de la chair et du sang. — Ecoute, écoute.... oh! écoute-moi, si tu as jamais aimé ton tendre père

HAMLET

O cieux !

LE FANTÔME

Yenge-le d'ua meurtre infaniie et dénaturé.

HAMLET

lytin meurtre?

LE FAKT&niE.

Plus la victime dut être respectée , plus le meurtre est affreux. Mais celuirci est le plus infâme , le plus inouï, le plus dénaturé de tous.

HAKLET^

Hâte-toi de m'instruire *, et, avec des ailes aussi rapides que celles de la pensée ou des désirs de Famour , je m'élancerai à la vengeance. »

GHOST

Murder most foui, oÈ in the best it is ; But this most foui, strange and unnatura].

HAMLET

Haste me io know it ; ibat I , with wings as swift As méditation, or the thoughts of love, May sweep to my revenge.

SUR SIIÂKSPEARE. l5

Le spectre raconte alors coinment son frère Pa ^empoisonné y pendant son sommeil ; mais il éteint une portion de Tintérêt^ en interdisant au jeane prince Iq meurtre de sa mère.

« (jj) De <juelqae manière ^ue tu. poursuives cet attentat ; ne souille point ton ame \ q[ue ton esprit ae projette rien contre ta mère ^ abandonne4a au ciel., et laisse les aiguillons qii^enferme soûl sein, enfoncer leurs pointes dans son cceur ^ et le déchirer. Adiefu , une fois ^our toutes \ le ver luiàalit annonce qfi9 le matin approche , «t son éclat sans chaleur commence à pâlir. Adieu , adieu , adieu i^ aouyiens-toi de mdi.

(llsort.) HAMLET.

a O VOUS y habitants du ciel ! ô terre ! et quoi encore? dois-je vous associer aussi Fenfer? Arrête, arriéte , mon cœur; et vous, mes membres, ne vieillissez pas tout à coup, mais prétez-moi un ferme appui. Mie souvenir

(7) But, howsoever thou pursu*st this act, Taint not thy mînd, nOr let thy souI contrive Âgainst thy mother aught ; leave her to heaven, Ând to those.thorns that in lier bosom lodge, To prick and sting her. Fare thee well at once ! The glow-worm shows the matih to be néar , And 'gins to pale hîs uneiSectual fir'e :

Adieu. Adieu , adieu ! remember me.

(Exit.)

HÂMLET.

O ail you host 6f heaven ! o earth l what else ?

And shall I couple hell ? — o fie! — hold, hold , my heart ;

And you , my sinews» grow not-iostaiit old »

l4 ESSAIS LITTÉRAIRES

de toi? oui, ame malheureuse , tant que la mémoire subsistera dans cette tête troublée. Me souvenir de toi ? oui 9 j'effacerai du tableau de ma mémoire tous les vulgaires et frivoles souvenirs , toutes les sentences des livres , toutes les formes , toutes les impressions du passé que la jeunesse et l'observation y ont inscrites*, ton commandement seul vivra dans la substance et dans le livre de mon cerveau , sans mélangé d^aucune pensée indigne de toi .... Oui .... j^en atteste le ciel. O la plus fatale des femmes ! et toi , infâme > infâme assassin , monstre infernal , au sourire perfide ! •••• 0& sont mes tablettes ? Ty veux noter qu'un homme peut, sourire , et être un infâme. »

Pendant toute cette scène ^ le génie de Shakspeare a pris un essor d'aigle ; et , à travers quelques traits de mauvais goût y rien au fond de plus tragique y de plus attachant que l'entrevue d'Hamlet avec Tombre de son père.

But bear me sliffly up ! — Remember thee ?

Ay, thou poor ghost, while memory holds a seat

In this distract ed globe. Remember thee ?

Yea, from the table of my memory

m wipe away ail trivial fond records ,

Àll saws of books , ail forms , ail pressm'es past ,

That youth and observation copied there;

And thy commandment ail alone shall live

Within the book and volume of my brain ,

Unmix*d with baser matter : y es, by heaven.

O most pemicious woman !

O villain» villain, smiling, damned villain!

My tables , — mect it is, I set ît down,

That one may smile» and be a villain.

SUR SHAKSPE^RE. l5

C'^st après une conception si forte et si belle , que Shakspeare se roule à plaisir dans la fange des trivialités les plus inattendues.

Horatio rentre avec tyi autre soldat , et Hamlet ne répoad à leurs questions que par des traits de folie y dont on ne voit pas la cause , puisqu'il-n'a aucun intérêt à se montrer en démence à leurs yeux, d'autant qu'il exige d'eux le serment de ne jamais révéler ce qu'ils ont vu cette nuit. Le fantôme, qui est sous terre, s'écrie : Jurez. Et Hamlet interpelle Tombre de son père avec le langage le plus grotesque et le plus irrévérencieux qui ait jamais été hasardé sur les tréteaux de la farce.

Lui-même , il a si peu l'intentiAfi de les prendre pour dupes d'une bouffonnerie a£fectée, qu'il leur confie le secret de sa conduite à venir.

«(8) Promettez y quelle que soit la façon étrange et bizarre dont je me comporte , car il pourra me paraître à propos, par la suite, de me donner Tappareuce de la folie-, promettez qu en me voyant dans de tels instants, jamais vous ne croiserez les bras de la sorte , jamais vous ne secouerez ainsi la tétc , jamais vous ne prononcerez de ces phrases équivoques , comme : bien , bien ^ nous sa^

(S) How strange or odd soe'er I bear myself , As I , perchancCy hereafter shall think meet To put an antic disposition on , — That y ou, at such times seeing me , never shall, With arms encumber d thus , or thïs head-shake , Or by pronouncing of so'me doubtful phrase , As , wellwe/l, we know ; — or, we could, an ifwe vpouid;

l6 ESSAIS LITTERAIRES

çùns ; >ioa y « nouif pourrwns j si nous valions ; » bu, « si nous a\HOHS enpie déparier^ » oa^ « si l'un pomHÙij il y aurait^ » ou telle autre parole ambigiie , doniiaiità entendre que vons savez quelque chose de moi. Jurez cela'i et que U, grâce et lamisériçorde vpu^^spieiit en aide au besoin.

LE FANTÔME ( 80U8 la terre ).

Jurez.

HAMLET

Calme-toi \ calme-toi , ame en peine. »

Tout en reconnaissant combien un tel passage est déplacé en ce moment , il faut remarquer quelle finesse d'observation Shakspeare y a répandue.

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