‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 37 sur 252 · SCÈNE SECONDE · texte numérisé non relu

SCÈNE SECONDE

Un appartement , dans le château.

Le roi charge deux seigneurs de sa cour de chercher à sonder la cause de la mélancolie et de l'aliénation d'esprit où est tombé Hamlet.

Les ambassadeurs envoyés au roi de Norwège reviennent annoncer que ce prince a mis obstacle aux projets de son neveu, et lui a donné commission d'aller faire la guerre contre la Pologne. Il demande le pacage à travers le Danemarck , pour les troupes chargées de cette expédition. Le roi y consent.

Polonius expose ensuite et motive ses conjectures sur la tristesse d'Hamlet , qu'il attribue à l'amour du prince pour Ophélia. Afin d'en convaincre le roi , il lui propose d'observer Hamlet, dans une entrevue avec son amante.

Le roi et la reine adoptent ce projet. Hamlet s'a-vance; ils sortent.

]8 ESSAIS I.1TTÉRATRES

Polonius a un iong entretien fort insignifiant avec le prince , qui ne cesse de battre la campagne.

tl est remplacé par les deux seigneurs émissaires du roi , (£ue le prince s*amuse d'abord à dérouter par ses extravagances., Ensuite y il leur demande sérieusement le motif c£ui les amène , et s'ils ne sont pas envoyés par le roi. Sur l'aveu cju'ils lui en font ^ il leur montre qu'il n^ignore pas le but de leur mission.

(( (9) J'ai perdu depuis quelque temps, mais je ne sais pas pourquoi , toute ma gaietë. JTai laissé là toos mes exercices accoutumés *, et, en vérité y je me sens dans un tel état d'accablement que la terre, cette belle création , me semble un promontoire stérile \ que l'espace des airs y qw cette superbe voûte du firmament^ ce comble majestueux parsemé de clartés dorées, ce magnifique pavillon 5 eh bien ! vo jez-vous , cela ne me parait autre chose qu'un amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d'œuvre que l'homme ! Combien noble dans son intelligence ! Combien infini dans ses facultés ! Combien

(9) I hâve of late (but, wherefore, I know not") , lost aH my mirth, forgone all-custom of exercises : and, iadeed, it goes so heavily with my disposition , that this goodly frame , die eardi , seems to me a steril promontory ; this most excellent canopy> the air , look you, this brave o'erhanging firmament, this majestical roof fretted with golden fire, why, ît appears no other thing to me, thana foui and pestilent congrégation of yi^nrs. What a pièce of work is man î How nohle in jpeaaen:! how infinité in faculties ! in form , and moving , how express and admirable! in action, how like an angel! in apjNrehension , how like a God! the beauty of the world! the paragon of animais! And yet , to me , what is this quintessence of dust?

SUR SHAIUPSARE* JQ

admirable et expressif dans sa forme et dans ses mouve-* inent3 ! Combien pareil aux anges dans son action ! Combien semblable à un Dieu dans ses conceptions , Tornement du monde • le modèle de la nature animée ! Eh bien ! à mes yeux , qu est-ce que cette quintessence de la poussière ?»

Cette sombi^ confession du prince n'empêche pas un des seigneurs de mettre l'entretien sûr une troupç de comédiens qu'il a rencontrés en route. Hamlet témoigne le désir de les voir. Ils ne tardent pas à paraître j la réception que leur fait le prince est un amas de biz^ar^erles sans ai^cun rappprt avec le caractère et la situjition. Enfin , Hamlet Xjeste seul.

« (lo) Oh ! quel être misérable et grossier suis-je donc ? N'est-il pas monstrueux que ce comédien , par une pure fîctiou i par le rêvé d'une passion , puisse contraindre son ame à se conformer à ses calculs j que tout son visage pâlisse par sa propre volonté -, que ses yeux soient en lar^e;s , s^ physionomie troublée , sa voix

( I o) O > what a rogue and peasant slaye am I ! Is it not monstrous» that this player ber^»

But in a fiction , in a dream of passion , Could force his souI so to his oyra ^ionceit, That , frpm her working , ail his visage wann d ; Tears in his eyes» distraction in's aspect > A broken voïce, and his whole fonction suiting With forms to bis Gonccdt ?.and aU for no.thing>l

For Hecuha!

What'sHeciiba.to him, or he.to Hecuba,

That he should weep for her ? what .would he do , Had he the motive and the eue for passion , '"

brisëe , et toute sa contenance en harmonie avec son imagination ? Et tout cela pour rien ! pour Hécube ! Et qiie lui est Hëcube ? qu^ est-il à Hëcube, pour s'attendrir sur elle ? Que pourrait-il donc faire, s'il avait un motif et un sujet d'ëmotion tel que je Tai ? Il inonderaitdonele théâtre de SCS larmes ! Ses terribles discours déchireraient donc les oreilles de l'auditoire tout entier ! 1! Tiendrait insensé l'homme coupable, et ferait pâlir l'innocent ! Il troublerait le'plus inepte , et glacerait d'épouvante toutes les facultés delà vue et de Touïe! Moi , cependant , stupide et ignoble misérable j je m'amuse à de vains discours , comme un insensé; stérile sur mes propres intérêts-, et je ne puis rien dire y rien pour un roi , dont le- domaine , dont la précieuse vie , furent ravis par un damnable forfait. Suisjc donc un lâche insensible ?

O honte l 6 honte ! Allons *, que mon imagination s*a-

That I hâve? he would drown the stage with tears ,

And cleave ihe gênerai ear with horrid speech;

Make mad the guilty , and appal the free ,

Gonfound the ignorant; and amaze, indeed,

The very faeulties of eyes and ears.

Yet I ,

A duU, and muddy-mettled rascal, peak»

Like John a-dreams , unpregnant of my cause.

And can say nothing; no, not for a king ,

Upon whose property, and most dear Hfe,

A damn d defeat was made. Am I a coward ?

Fie upon t! foh \ About my brains ? fiuinph ! I hâve heard, That guilty créatures , sitting at a play ,

&Ulf SKAKSPEARE» 1)1

nime ! Eh ! quoi ! ne Fai-je pas ouï dire ? Des coupables , assistant à une pièce (b) de théâtre , ont été atteints au cœur par Thabiletë des scènes *, et , sur Fheure même , ils ont proclame leurs forfaits. Le meurtre , bien qu'il soit sans Yoix , se dénoncera par quelque révélation merveilleuse. Je ferai jouer, devant mon oncle , par ces comédiens , quelque pièce semblable au meurtre de monpère , et j'observerai son visage. Je le pénétrerai jusqu^au vif v s'il se trouble , ^e sais ce que j'ai à faire. L'esprit que j'ai vu peut être un démon ^ car le démon aie pouvoir de prendre une forme qui plaise. Peut-être abuse-t-it, pour me conduire à la damnation , de ma faiblesse et de ma mélancolie *, car il a grand pouvoir sur de tels caractères. Je veux avoir des preuves plus convaincantes qu'une apparition. Cette pièce Se théâtre est le moyen par où je surprendrai la. conscience du roi. »

Hâve by the very cunning of the scène

Been struck so to^the soûl, that presently

They bavé proclaim'd their malefactions • ;

For murder, though it hâve no tongue-, vrill speak

With most miraculous organ. 1*11 hâve thèse players

Play something like the murder of my father ,

Before mine uncle : l'U observe his looks ;

m tent hîm to the quîck; if he do blench,

I know my course. The spirit , that I bave seen ,

May be a devil : and the devil hath power

To assume a pleasing shape; yea, and, perhaps ,

Out of my weakness , and my melancholy ,

( As he is very potent with such spiriis) ,

Abuses me to damn me : l'II bave grounds

More relative than this : the play*s the thing.,

Wherein 1*11 catch the conscience of the king.

Page 1