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On ne sait presque rien sur Sbakspeare , et c'est un aveu que nous ne faisons pas sans regret : ses ouvrages inspirent tant de sympathie pour leur auteur ! Tous les caractères ëclos de son imagination sont devenus conune des êtres vivants pour la nôtre •, faut-il que son propre caractère nous soit inconnu ? Lui , qui a peint notre nature jusque dans ses plus secrets dëtails , et nous a , pour ainsi dire , révélé la partie anecdotique de l'histoire du cœur humain , avec (juel plaisir n'îrions-nous pas y à l'aide d'une anecdote familière , le surprendre dans son intérieur j dans ses habitudes , dans ses petites faiblesses ? Et quelle étude d'ailleurs nous y perdons ! Puisque les passions et les sentiments ne sont pas choses qui se devinent , pour en produire au dehors de telles images songeons à ce qu une ame si ardente a dû elle-même éprouver et souffrir.
On s'étonne , après tant de siècles, d'ignorer la destinée d'Homère ; mais Shakspeare nous touche *, il appartient au dernier renouvellement de la civilisation : il est des nôtres. Gomment expliquer une telle pauvreté de souvenirs à un si court intervalle î Peut-être par une méprise des contemporains. Quelques-uns d'entr'eux avaient beau devancer pour lui le jugement de la postérité -, la plupart y voyant un chétif comédien accumuler nouveautés sur nouveautés pour soutenir son théâtre , n'avaient garde de reconnaître en lui le plus grand poëte dont l'Angleterre dût jamais avoir à s'honorer. Ainsi, par une fatalité dont les exemples ne sont pas rares , on ne
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s^aviâ^ guère de la supériorité de Fauteur, que q[uand rhomme n'exista plus.
William Shakspeare naquit dans un jour de printemps, le a3 avril 1 564) à Stratford-sur-rAvon, dans le comté de Warwîck. Son père^, John ShaLspeare, y faisait un commerce considérable de laines -, il avait été revêtu des fonctions d'alderman et de grand-bailli *, il tenait même d'un de ses aïeux, attaché au roi Henri vu , quelques fiefs et les titres d^une noblesse dont , plus tard , stimulé sans doute par les succès de William , il se fit accorder les armoiries (*). L'enfance du poëte fut donc élevée au milieu des dignités provinciales de son père , et il n'avait que douze ans lorsque furent célébrées dans le voisinage les fêtes splendides du château de Kenilivorth. Ces impression3 premières, déposées de si bonne heure dans son esprit, s'y retrouvèrent sans doute plus tard, comme une inspiration native de force et de magnificence.
On l'envoya quelque temps étudier dans une école publique , où il apprit le peu de latin qu'il sut jamais *, mais, comme il était plus âgé que ses autres frères, et que son père avait essuyé quelques revers de fortune , il fut rappelé vers l'âge de quinze ans dans une fannlle malaisée , qu'il dut aider de son travail. On a dit que John exerçait alors l'état de boucher , et que son fils , qui lui servait de second , chaque fois qu'il avait à tuer un veau , assemblait les voisins , et prononçait avec pompe une ha-
(*) Parmi les diverses pièces de ces armoiries , une lance se trouve •ndiquée. Shakspeare signifie, en anglais , secouer Une lance. Faut-il voir dans ce nom adopté par la famille une allusion à quelques faits d'armes du serviteur de Henri vu j ou la lance n'a-t-elle pris place dans les armoiries que par allusion au nom de la famille qu'on anoblissait ?
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rangue , comme pour un sacrifice d'une solennité grecque ou romaine.
Malone rapporte qu il obtint ensuite un emploi d'intendant de campagne , ou de sënëchal.de quelque terre seigneuriale des environs.
Nous ne sommes guides que par quelques traditions incertaines et obscures.
Shakspeare ëtait-il boiteux? Homère ëtaît-il aveugle? Circonstance bien affirmée , bien incertaine , et assez indifférente pour nous.
On serait plus curieux de savoir à quelle religion il appartenait , à cette époque où y malgré le triomphe du protestantisme , Tancien culte ralliait encore de nombreux partisans. On est presque tenté de le croire catholique (*), quand on se rappelle qu'il s'est complu à représenter sous les traits les plus vénérables plusieurs prêtres de cette croyance ; et qae ^ sans une défense expresse de la reine Elisabeth , il eût immolé au ridicule le nom d'un des anciens martyrs de la réforme naissante (**).
Livré à des occupatums rustiques, il courait à des plaisirs plus groa^çrs encore. D'un village voisin était venu à Stratford un défi bien anglais *, il s'agissait de décider si les Stratfordiens boiraient plus de bière que les champions qui les provoquaient. Shakspeare descendit avec ses camarades dans l'arène de cette lutte joyeuse. La victoire resta au parti ennemi , et les vaincus firent
(**) Comme son père y dont un hasard singulier a révélé les croyances religieuses. En 1770, un couvreur trouva, sous les tuiles de la maison on étai^ né William , le manuscrit d'une profession de foi catholique, en quatorze articles , commençant tous par ces mots : Moi John ShaJcs^ peare»
(**) Le nom d'Oldcastle , remplacé depuis par celui de FalstafF. Voir la second'? partie dit roi Henri ir.
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retraite , en laissant leur raison sur le champ de bataille. A un mille de là , ne se soutenant presque plus , ils s^ëtendirent sous un pommier sauvage , que les voyageurs • actuels ne manquent pas de visiter. Le lendemain , au rëveil , la troupe , honteuse de son affront , songeait à rebrousser chemin pour tenter les chances d^un second combat. Shakspeare s^ opposa seul à cet ëlan de courage , en improvisant (juelques vers , où il lançait , contre les villages voisins, des ëpigrammes dont on prétend encore aujourd'hui reconnaître la justesse.
N'ayant pas encore atteint sa dix-neuvième année , il épousa la fille d'un riche cultivateur du voisinage , Anne Hathaway , de huit ans plus âgée que lui. Il ne tarda pas à être père de trois enfants , et une étroite et obscure vie de famille allait probablement ensevelir pour jamais son génie , sans une extravagance , ou, pour mieu:ip dire , un vrai délit, qui, en le forçant d'aller chercher un asile à Londres , le précipita , faute d'autres ressources , dans la carrière du théâtre. A quoi tient donc la gloire? Et, suivant la mélancolique réflexion de Gray, que de grands hommes ignorés dorment peut-être dans le cimetière d'un village !
Fallait-il que Shakspeare commençât par être voleur pour devenir poè'te? Entraîné dans les désordres de quelques mauvais sujets de son âge , il s'était associé à eux pour dérober Içs daims de sir Thomas Lucy , vieux seigneur, propriétaire d'un parc voisin de Stratford. Ce gentilhomme campagnard, qui ne pouvait voir dans cette aventure qu'un attentat aux droits de la propriété, et non l'immortalité gagnée , fit entamer une procédure dont Shakspeare se vengea en poète par une ballade. De ce singulier début de l'auteur d'Hamlet , on n'a con-