‹ Essais littérairesChapitre 10 sur 23 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Sir Thomas Morus, ou Entretiens sur le progrès et l’avenir de la société, par Robert Southey, esq. LL. D., poète lauréat; 2 vol. in-8.

Londres, 1821».

Il serait à peine possible à un homme du talent et du savoir de M. Southey d'écrire deux volumes, de la taille de ceux que nous avons en ce moment entre les mains, qui fussent absolument dépourvus de renseignements utiles et de passages amusants. Cependant nous ne nous rappelons pas avoir jamais lu avec aussi peu de satisfaction une aussi grande masse de papiers écrite par un homme d’un vrai taleQt. Nous avions remarqué, depuis quelque temps déjà, avec beaucoup de regret, l’étrange infatuation qui porte le poète lauréat à abandonner les branches de la littérature dans lesquelles il pourrait exceller, et à faire la leçon au public sur des sciences dont il ne sait pas seulement l’alphabet. Mais il vient, selon nous, de se surpasser en ce genre. Le sujet qu’il a entrepris de traiter dernièrement est un sujet qui exige toutes les qualités morales et intellectuelles les plus élevées d’un homme d’Élat qui serait en même temps un philosophe; il y faudrait un esprit à la fois vaste et pénétrant, un cœur à la fois droit et charitable;

et M. Southey consacre à celle entreprise deux facultés qui n’avaient jamais été, ce nous semble, dispensées à aucune créature humaine avec autant de libéralité, la faculté de croire sans la moindre raison, et celle de haïr sans la moindre provocation.

Il est vraiment extraordinaire qu’un esprit comme celui de M. Southey, un esprit richement doué par la nature à beaucoup d’égards, et grandement cultivé par l’étude, un esprit qui a exercé une influence considérable sur la génération la plus éclairée du peuple le plus éclairé qui ait jamais existé, soit absolument incapable de distinguer le vrai du faux. C’est cependant un fait. Pour M. Southey, le gouvernement est au nombre des beaux-arts. Il juge une théorie, une mesure d’inlérét public, une religion ou un parti politique, un traité de paix ou une guerre, comme on juge un tableau ou une statue, d'après l’effet produit sur son imagination; une série d’impressions est pour lui ce qu’est pour d'autres hommes une chaîne de raisonnements ; ses opinions, comme il les appelle, ne sont à vrai dire que ses goûts.

Une partie de ce portrait pourrait peut-être s’appliquer à un beaucoup plus grand homme, à M. Durke. Mais M. Burke possédait, à n'en pas douter, un esprit admirablement propre à la recherche de la vérité, un esprit plus puissant que celui d’aucun homme d’État pratique ou théorique du dix-huitième siècle, un esprit plus puissant que tout au monde, à l’exception de sa sensibilité passionnée et ingouvernable. De li» vient qu’il prenait ordinairement son parti en fanatique, et qu’il le défendait en philosophe. Sa conduite dans les occasions les plus importantes de sa vie, au moment du procès deHastings, par exemple, et au moment de la Révolu-

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lion française, semble lui avoir élé inspirée par les sentiments et les motifs que M. Coleridge a si heureusement décrits, a par une pitié orageuse, par l’attrait victorieux de la grandeur, et par la Hère précipitation de son âme. » L’Hindoustan et ses vastes cités, ses pagodes étincelantes, les innombrables essaims de sa population bronzée, ses antiques dynasties, sa pompeuse étiquette, excitaient dans cet esprit si vaste, si poétique, si facile à émouvoir, le plus ardent intérêt. Les particularités du costume, des mœurs et des lois, le mystère même qui enveloppait la langue et l’origine de ces peuples, s’emparèrent de son imagination. Plaider sous les antiques voûtes de Westminster Hall, au nom du peuple anglais, à la barre de la noblesse anglaise, pour de grandes nations et pour des rois séparés de lui par la moitié de l’univers, cela lui parut le comble de la gloire humaine. Il n’est pas difficile non plus d’apercevoir que son hostilité envers la Révolution française provint surtout du mécontentement qu’il éprouva en voyant porter atteinte â tous ses anciens souvenirs politiques, en voyant effacer les frontières bien connues des États, et balayer en un instant les noms et les distinctions dont l’histoire de l’Europe avait élé remplie depuis des siècles. Il éprouvait ce qu’éprouverait un antiquaire dont le bouclier aurait été épousseté, ou un connaisseur qui s’apercevrait qu’on a retouché son Titien. Mais, de quelque façon qu’il eût été amené à adopter une opinion, Durke ne l’avait pas plutôt adoptée qu’il faisait les derniers efforts pour lui trouver un motif légitime. Sa raison, semblable à un démon asservi par un enchanteur, était tenue par un charme, mais elle avait encore sa puissance. Elle s’appliquait à toutes les tâches que lui comman-

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daicnt ses passions et son imagination. Mais quelque pénibles que fussent ces lâches, elle s’en acquittait avec une dextérité et une vigueur merveilleuses. Le raisonnement ne lui dictait pas sa conduite, mais il savait défendre la conduite la plus bizarre par des arguments plus plausibles que ceux au moyen desquels les hommes ordinaires défendent des opinions qu’ils ont adoptées après mûre délibération. La raison a rarement déployé, même dans les esprits bien équilibrés où elle règne en souveraine, autant de pouvoir et d’énergie que dans les moindres emplois de cette servitude impériale- où vivait la raison de Burke.

Mais la raison n’a aucune place dans l’esprit de M. Southey; elle ne s’y trouve ni comme guide, ni comme suivante, ni comme souveraine, ni comme esclave. Il n’a pas l’air de savoir ce que c’est qu’un raisonnement. Il ne fait jamais usage lui-méme d’un argument. Il ne se donne jamais la peine de répondre aux arguments de ses adversaires. L’idée ne lui est jamais venue qu’un homme doive savoir rendre compte de la manière dont il est arrivé à ses opinions, autrement qu’en disant qu’il pense de la sorte parce que c’est sa volonté et son bon plaisir. L’idée ne lui estjamais venuequ’il yait quelque différence entre une assertion et une démonstration, qu’une rumeur ne prouve pas toujours un fait, qu'un fait isolé, même prouvé, ne peut guère servir de base suffisante à une théorie, que deux propositions contradictoires ne peuvent pas être des vérités incontestables, qu’une pétition de principes n’est pas la solution d'un problème, ou que, lorsqu’une objection a été soulevée, il serait bon d’y répondre par quelque chose de plus convainquant que ces deux mots : « scélérat » et « imbécile. »

11 serait absurde de lire les ouvrages d’un pareil écrivain dans l’espoir d’y acquérir la science politique. Tout ce qu’on peut attendre d’un système promulgué par lui, c’est qu’il soit splendide et émouvant, c’est qu’il suggère des images sublimes et agréables. La philosophie qu’il nous expose est un véritable rêve, une création poétique, comme la caverne de Domdaniel, le Swerga, ou le Padalon; et, à vrai dire, elle ressemble en plus d’un point àces éclatantes visions. Comme elles, elle a assez d’invention, de grandeur et de splendeur. Mais, comme elles aussi, elle est grotesque et extravagante, et manque perpétuellement même de celte vraisemblance conventionnelle qui est nécessaire à l’effet des œuvres d’art.

Les plus enthousiastes admirateurs de M. Southey ne contesteront probablement pas que son succès ait toujours été moindre, à mesure que ses entreprises exigeaient plus de force de raisonnement. A tout prendre, ses poèmes ont bien plus de réputation que ses œuvres en prose. Il est vrai que ses odes officielles, parmi lesquelles il faut classer la Piston du Jugement, sont, pour la plupart, plus mauvaises que celles de Pye, et aussi mauvaises que celles de Cibber; nous ne trouvons pas non plus que ses petites pièces de vers soient en général fort heureuses. Mais ses grands poèmes, bien que remplis de défauts, sont cependant des productions très-extraordinaires. Nous doutonsfort qu’on les lise dans cinquante ans d’ici, mais si on les lit, nous ne doutons pas qu'on les admire.

Quoique nous préférions presque toujours la poésie de M. Southey à sa prose, nous devons cependant faire une exception. La Fie de Nelson est, sans aucun doute, le plus parfait et le plus charmant de ses ouvrages. Le fait est, et ses

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poèmes le prouvent surabondamment, qu’il est infiniment moins habile pour concevoir un plan que pourle remplir. Il y avait donc avantage pour lui à trouver des caractères et des événements tout tracés, et à n’avoir d’autre tâche à remplir que celle de mettre la vie dans ce cadre froid. 11 n’y eut peut-être jamais aucun écrivain si parfaitement propre à écrire l’histoire de notre grand guerrier naval. Il n'y avait là ni fines énigmes du cœur humain à deviner, ni théories à exposer, ni causes cachées à mettre en lumière, ni conséquences éloignées à prédire. Le caractère du héros était tout entier à la surface. Les exploits à raconter étaient brillants et pittoresques. La nécessité de suivre la marche véritable des événements a préservé M. Southey de ces fautes qui défigurent le plan primitif de presque tous ses poèmes, et que ne sauraient faire oublier d’innombrables beautés de détail. Le sujet n’exigeait pas cette force de raisonnement dont l’absence est le grand reproche à faire à la prose de M. Southey. Il ne serait pas facile de trouver, dans toute l’histoire littéraire, un exemple d’une plus heureuse harmonie entre le sujet et l’auteur. Les vents et les flots se sont accordés pour les porter au port. John Wesley et la guerre de la Péninsule étaient des sujets d’un genre très-différent, des sujets qui exigeaient toutes les qualités d’un historien philosophe. A tout prendre, M. Southey a échoué dans ses ouvrages sur ces deux sujets. Cependant il y a dans l’un et dans l’autre ouvrage de charmants spécimens de l’art de raconter. La Vie de Wesley restera probablement. Toute défectueuse qu’elle est, elle contient la seule peinture populaire d’une révolution morale très-remarquable et d’un homme qui, par son éloquence et sa puissance de logique, serait devenu

aot

éminent dans la littérature, qui, par son génie pour le gouvernement, n'était pas inférieur à Richelieu, et qui, en dépit de toutes les erreurs qu’il a pu commettre, a l’honneur d’avoir voué toutes ses facultés, malgré le blâme et les moqueries, à ce qu’il regardait sincèrement comme le plus grand bien de l’humanité. L'Histoire de ta gverre de la Péninsule est déjà morte ; à vrai dire, le second volume était mort-né. La gloire de produire un récit impérissable de cette grande lutte semble réservée au colonel Napier.

Le Livre de l’Église contient quelques histoires trèsjoliment dites. Le reste n’est que du pur fatras. C’était évidemment une entreprise qu’un penseur profond pouvait seul mener à bien, et dans laquelle un penseur profond aurait encore pu échouer, à moins qu’il n’eût complètement tenu ses passions en bride. Mais dans tous les ouvrages où M. Southey a complètement abandonné le récit et a tenté de discuter des questions morales et politiques, il a échoué de la façon la plus complète et la plus honteuse. En pareille occasion, scs écrits n’échappent au mépris et à la dérision que grâce à la beauté et à la pureté de la langue. Il y a, nous l’avouons, un si grand charme dans le style de M. Southey, que, lors même qu’il écrit des sottises, nous le lisons en général avec plaisir, excepté quand il veut être drôle. On n’a jamais vu un plaisant plus insupportable. Il s’essaye très-souvent dans le genre comique, et cependant, nous ne nous rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à autre chose qu’à être prétentieusement et ridiculement ennuyeux. Dans l’un de ses ouvrages, il nous dit que l’évêque Sprat! était le bien nommé, attendu qu’il était un fort petit poêle (I). Et dans

(I) Sprat, éperlan.

le livre qui nous occupe aujourd’hui, il ne peut pas citer Francis Bugg, le quaker renégat, sans faire une réflexion sur ce nom mal sonnant (1). Un homme sensé pourrait dire de pareilles sornettes au coin de son feu ; mais quand on voit une créature humaine transcrire une pareille baliverne, la recopier, la remettre à l’imprimeur, en corriger l’épreuve, et la lancer dans le monde, on trouve qu’il y a de quoi avoir houle de l’espèce à laquelle nous appartenons.

L’étrange amertume que M. Southey témoigne envers ses adversaires doit être, sans doute, attribuée, en grande partie, à la manière dont il se forme ses opinions. On a souvent remarqué que les différences de goût produisent des animosités plusviolentesque les différencesd’opinion sur des questions scienlitiques Mais ce n'est pas tout. Presque tous les jugements que porte M. Southey sur les hommes et sur leurs actions sont empreints d’une austérité particulière. Nous sommes loin de lui reprocher de placer très-haut son idéal en fait de moralité et déjuger tout d'après cet idéal. Mais la rigueur devrait être accompagnée de discernement, et M. Southey semble absolument dépourvu de discernement. 11 juge en moine, tout à fait comme pourrait le faire un vieux bénédictin bien sévère, qui aurait été préservé, par le fait même de sa condition, de beaucoup de faiblesses communes au reste des hommes. Jamais homme, en dehors d’un cloître, n’a écrit sur l’amour, par exemple, aussi froidement et en même temps aussi grossièrement que notre auteur. Ses descriptions de l’amour sont exactement telles qu’on pourrait les attendre d’un reclus qui ne connaîtrait la

(li Buyg, punaise.

îû

passion que par les détails du confessionnal. Presque tous ses héros font l’amour ou comme des séraphins ou comme des animaux. Il semble ne rien concevoir entre la passion platonique du Glendoveer qui contemple avec ravissement la lèpre de sa maîtresse, et l'appétit brutal d’Arvalan et de Roderick. Chez Roderick, à la vérité, les deux caractères s’unissent. Il est d’abord tout argile, et puis tout esprit. Il sort de chez lui avec les intentions d'un Tarquin, et rentre trop éthéré pour se marier. La seule scène d’amour qui se trouve dans Madoc, si nous avons bonne mémoire, se compose des hommages délicats que présente à Goervyl un sauvage qui a trop bu de l’excellent hydromel du prince. Il faudrait chercher pendant toute une semaine pour trouver, dans l’immense quantité de vers écrits par M. Southev, un seul passage qui indique quelque sympathie pour les sentiments qui ont consacré les ombrages de Vaucluse et les rochers de Meillerie.

A vrai dire, sauf quelques images très-agréables de tendresse paternelle et d’affection filiale, il n’y a presque rien de doux ou d'humain dans la poésie de M. Southey. La haine, l’orgueil et la soif insatiable de la vengeance, tout ce que les théologiens appellent les péchés spirituels, voilà pour lui les vertus cardinales. H déguise ces passions sous le nom de devoirs; il les purifie de l’alliage des intérêts vulgaires; il les ennoblit en les unissant à l’énergie, à la persévérance et à une grande austérité de mœurs; puis, il les offre à l’admiration de l’humanité. C'est là l’esprit qui anime ses personnages de Thaiaba, de Ladurlad, d'Adosinda, de Roderick après sa conversion. C’est l’esprit que M. Southey semble avoir affecté dans tous ses écrits. Il a toujours l’air de dire : « J’ai raison d’être en colère. » La seule ou presque seule

marque de charité qu'il accorde à ses adversaires, c’est de prier pour leur conversion ; et il le fait dans des termes qui ressemblent fort à ceux que pouvait employer jadis un prêtre portugais, lorsqu’il intercédait auprès de Dieu pour un juif, en le livrant au bras séculier comme relaps.

Nous avons toujours entendu dire et nous croyons fermement que M. Southey est un homme très-aimable et très-humain, et nous ne prétendons pas lui appliquer personnellement aucune des remarques que nousavons faites sur la tendance de ses écrits. Ce sont là les caprices de la nature humaine. L’oncle Toby, lui-même, s’inquiétait fort peu des grenadiers français qui tombaient sur les remparts de Namur. Quand M. Southey prend la plume, il change de nature aussi complètement que le capitaine Shandy quand il ceignait son épée. Les seuls adversaires auxquels le poète lauréat fasse quartier, sont ceux chez qui il retrouve quelques traits de son propre caractère. Il semble avoir une antipathie instinctive pour les hommes calmes et modérés, pour les hommes qui évitent les extrêmes et qui donnent des raisons. Par exemple, il a traité M. Owen de Lanark avec infiniment plus de respect que M. Hallam ou le docteur Lingard, et la seule raison que je puisse découvrir de cette partialité, c’est que M. Owen a des idées plus erronées, plus enracinées et moins raisonnées qu’aucun penseur de notre temps.

Le système politique de M. Southey est exactement tel que nous pouvions l’attendre d’uu homme qui regarde la politique, non comme une affaire de science, mais comme une affaire de goût et de sentiment. Tous ses plans de gouvernement sont parfaitement inconséquents. Dans sa jeunesse, il était républicain, et cependant il nous dit loi-même dans la préface de ses Entrc-

liens, qu’il était dès lors opposé aux prétentions des catholiques. Aujourd’hui, il est violemment ultra-Tory. Et cependant, tandis qu’il soutient, avec une véhémence qui ressemble à de la férocité, toutes les parties les plus sévères et les plus dures de la théorie ultra-Tory de gouvernement, la partie la plus basse et la plus ignoble de cette théorie le dégoûte. Il semble disposé à recommander l’exclusion, la persécution, les plus sévères châtiments, contre les pamphlétaires et les démagogues, les proscriptions, les massacres, la guerre civile, s’il le faut, plutôt que la moindre concession à un peuple mécontent. Une tyrannie sévère et sombre, qui écrase l’opposition, qui impose silence aux remontrances, qui exerce l’esprit du peuple à une obéissance passive, est empreinte d’une certaine grandeur qui charme son imagination. Mais il n’y a rien de beau dans les tours de passepasse et la corruption du pouvoir;, aussi M. Southey n’est-il nullement enclin à les tolérer. Lorsqu'il était Jacobin, il ne voyait pas que son système conduisait logiquement et aurait fini par conduire pratiquement à l'abolition de toute distinction religieuse. II commet aujourd’hui une erreur du même genre. Il répudie ce qu’il y a de méprisable et d'abject dans la confession de foi de son parti, sans s’apercevoir que cela en fait nécessairement partie. Il voudrait avoir, à la fois, la tyrannie et la pureté, tandis que l'observation la plus superficielle l’aurait mis b môme de reconnaître que la tyrannie ne peut jamais exister sans la corruption.

Mais il est bien temps que nous passions à l’examen de l’ouvrage dont nous avons plus spécialement à nous occuper, et qui vient d’ailleurs corroborer, presque à chaque page, nos remarques générales sur les ouvrages de M. Sou-

ENTRETIENS DE SOlfTlIEY. 30#

lhey. Dans sa préface, l’auteur nous apprend qu'eu dépit de ce qu’on a parfois soutenu, il a toujours été opposé aux prétentions des catholiques. Nous le croyons parfaitement ; d’abord parce que M. Southey est assurément incapable d’imprimer un mensonge de gaîté de cœur, et ensuite parce que son assertion est en elle-même probable. Nous nous serions attendu à voir M, Southey, même dans ses plus violents paroxysmes d’enthousiasme démocratique, étranger à tout désir de voir appliquer un remède fort simple à un grand mal pratique. Nous aurions prédit que la seule mesure qui ait mis d’accord tous les grands hommes d'Élat de deux générations et qu’ils aient travaillé en commun à faire passer, serait la seule mesure qui ne mit pas M. Southey en désaccord avec lui-même, et qu'il travaillerait toujours à la combattre. 11 a passé en politique d'un extrême à l’autre, comme le Satan de Milton parcourait le globe, en réussissant toujours à « chevaucher avec les ténèbres. » Là où règne la plus profonde obscurité, c’est là qu’on est sûr de trouver M. Southey n’importe à quel moment. Tout le monde n’aurait pas ce talent d’éviter constamment la clarté du jour dans le cours d’un voyage aux antipodes.

M. Southey n’a jamais été heureux dans le plan de ses Actions. Mais il n'a jamais échoué aussi complètement que dans l’ouvrage qui nous occupe, si ce n’est dans sa déplorable Fision du jugement. Au mois de novembre 1817, notre poète lauréat était, à ce qu’il parait, occupé à lire son journal et à méditer sur la mort de la princesse Charlotte. Un homme d’un âge mur, et de l’aspect le plus digne, se présenta à lui comme un étranger venu d’un lointain pays, et lui demanda très-poliment pardon de

ne pas avoir eu soin de se munir de lettres d’introduction. M. Southey suppose que son visiteur est un Américain venu pour voir les lacs anglais et les poêles des lacs, et il se met aussitôt, avec toute la grâce qu’une longue habitude peut seule donner, à lui faire toutes les politesses que les auteurs doivent à leurs admirateurs. Il assure son hôte que quelques-unes des visites les plusagréables qu'il ait jamais reçues lui ont été faites par des Américains, et qu’il connaît parmi eux des hommes dont le mérite et les Vertus feraient honneur à tous les pays. Nous pouvons remarquer en passant, à la gloire de M. Southey, que, bien qu’il n’ait évidemment aucun goût pour les institutions américaines, il ne parle jamais du peuple des États- Unis avec cette pitoyable affectation de mépris par laquelle quelques hommes de son parti ont plus fait que ne peuvent faire les guerres ou les tarifs pour exciter une haine mutuelle entre deux nations faites pour vivre dans une mutuelle amitié. Si grands que soient les défauts de' son esprit, une aussi méprisable envie n’y trouve point de place. A vrai dire, on saurait difficilement concevoir qu’un homme doué d’autant de sensibilité et d’imagination pût contempler sans plaisir et sans orgueil national la jeunesse splendide et vigoureuse d’un grand peuple, dont les veines sont remplies de notre sang, dont les esprits sont nourris de notre littérature, et à qui est substitué le riche héritage de notre civilisation, de notre gloire et de notr? liberté.

Mais revenons au cabinet de M. Southey, à Keswick. Le visiteur déclare au poète hospitalier qu’il n’est pas un Américain, mais un esprit. M. Southey lui répond, avec plus de franchise que de politesse, qu’il est un esprit très-bizarre. L’étranger lui tend la main. Elle n’a ni poids,

ni substance. Là-dessus, M. Southey devient plus sérieux; ses cheveux se dressent sur sa tête, et il conjure le spectre de lui dire qui il est, et pourquoi il vient. Le fantôme se trouve être Sir Thomas Morus. On porte, à ce qu’il parait, dans l’autre monde, les traces du martyre, comme on porte, dans celui-ci, des plaques et des cordons en signe de décorations. Sir Thomas montre au poète une raie rouge plus brillante que le rubis, tout autour de son cou, et il lui apprend que Cranmer porte dans le paradis un vêtement de flammes, sur lequel se détache sans doute le gant de sa main droite avec un éclat tout particulier.

Sir Thomas ne prolonge pas beaucoup sa visite, pour cette fois, mais il promet de cultiver la nouvelle connais; sance qu’il vient de faire, et il s’évanouit dans les airs, après avoir prié de ne pas parler de sa visite à M"* Southey. Le reste du livre consiste en conversations entre M. Southey et ledit esprit, sur le commerce, la circulation de l’argent, l’émancipation des catholiques, la littérature périodique, les couvents de femmes, les bouchers, le tabac à priser, les étalages de libraires, et cent autres sujets. M. Southey saisit très-poliment une occasion pour escorter le spectre au bord des lacs, et il lui indique les plus beaux points de vue. Quelle était la nécessité d'évoquer un esprit, pour parler de pareils sujets et pour voir de pareilles choses, pourquoi le vicaire de la paroisse, un bas-bleu de Londres, ou un Américain, puisque M. Southey avait d’abord pris son visiteur aérien pour un Américain, n’auraient pas suffi à ce rôle, c’est ce que nous ne pouvons comprendre. Sir Thomas n’apprend rien à M. Southey sur les événements futurs, et il déclare positivement qu’il n’a pas le don de la prescience, lia appris à parler l’anglais moderne. Il a lu toutes les

nouvelles publications. Il aime autant à plaisanter que lorsqu’il plaisantait avec le bourreau, quoiqu’on ne puisse pas dire que son esprit ait beaucoup gagné en qualité depuis qu’il est en Paradis. Il n’a pas non plus, tant s’en faut, une aussi grande puissance de raisonnement que lorsqu’il siégeait sur le sac de laine, et quoiqu’il se vante «d’avoir dépouillé toutes les passions qui obscurcissent l’intelligence des hommes et qui pervertissent leurs consciences », nous sommes forcé d’avouer que nous le trouvons bien moins stoïque que par le passé. Quant aux révélations, il avertit dès le début M. Southey qu’il ne faut point en attendre de lui. Le poète lauréat exprime, quant à la divine autorité de l’Apocalypse, quelques doutes qui ne le feront certainement pas grandir dans l’opinion de nos millénaires modernes. Mais l'esprit garde un silence impénétrable. Autant qu’il nous en souvient, il ne laisse échapperqu’une seuleallusionaux occupations que poursuivent les esprits séparés de leurs corps. Il encourage M. Southey & espérer qu’il y a une presse du paradis qui réimprime toutes les publications importantes faites chez M. Murray et chez M. Colburn, aussi régulièrement qu’on les réimprime à Philadelphie ; et il insinue délicatement que Thalaba cl La malédiction de Kehama sont de ce nombre. Quel contraste présente cette absurde Qction avec les charmants récits que Platon et Cicéron plaçaient au commencement de leurs dialogues 1 Que de frais et d’efforts pour monter le mécanisme de celte histoire, et quel pitoyable résultat I Faire intervenir un fantôme pour dire ce que le premier venu aurait pu dire! L’esprit glorifié d’un grand homme d’Élatet d’un grand philosophe, redescend ici-bas, pour y flâner comme pourrait le faire un vieux nabab bilieux dans une ville d’eaux ; il parcourt

les revues el les romans, il fait de longues visites, il se promène à la recherche du pittoresque ! La scène de saint Georges et de saint Denis, dans la Pucelle, esté peine plus ridicule. Nous savons quelle était l’intention de Voltaire. Mais personne ne peut supposer que M. Southey ait voulu se faire un jeu des mystères d’une autre vie. Le fait est que, dans l’ouvrage en question, dans la Vision du Jugement et dans quelques-unes de ses autres pièces, sa manière de traiter les sujets les plus solennels ressemble à celle des incrédules déclarés, tout comme les extravagantes représentations de personnes et de choses saintes qu’on voit dans quelques grotesques tableaux italiens ressemblent aux caricatures que Carlile expose sur le devant de sa boutique. Mais nous jugeons l’acte particulier d’après le caractère général de celui qui le commet. Nous qualifions d’absurde et de maladroit, dans un tableau d’église, ce que nous qualifierions de blasphématoire dans la boutique d’un blasphémateur reconnu.

Nous en venons maintenant aux conversations qui ont lieu entre M. Southey et sir Thomas Morus, ou plutôt entre deux Southeys, également éioqueuts, également colères, également déraisonnables, également adonnés à parler de ce qu’ils ne comprennent pas. On ne pourrait peut-être pas choisir un meilleur exemple de l’esprit qui anime tout l’ouvrage, que les passages où M. Southey exprime son opinion sur le système manufacturier. Il n’y a rien qu’il déteste aussi amèrement. C’est, à son avis, un système plus tyrannique que celui des temps féodaux, un système qui détruit le corps et dégrade l’esprit de ceux qui y sont engagés. 11 exprime l’espoir que la rivalité des autres nations nous chassera du champ de bataille, que nous verrons décliner notre commerce exté-

rieur, et que nous pourrons de la sorte retrouver un peu de santé et de force nationales. Mais il a l’air de croire que l'extermination de toute la population manufacturière serait un grand bienfait, si c’était le seul moyen de détruire un si grand mal.

M. Southey ne met pas en avant un seul fait à l’appui de ses vues, et il nous semble qu’il y a des faits qui conduisent à une conclusion toute différente. En premier lieu, la taxe des pauvres est positivement moins élevée dans les districts manufacluriersque dans lesdistricts agricoles. Si M. Southey veut bien jeter les yeux sur les rapports du Parlement à ce sujet, il verra que le cbifTre des secours paroissiaux dont les classes ouvrières ont eu besoin dans les différents comtés d’Angleterre est presque exactement en proportion inverse de l’extension du système manufacturier dans ces comtés. Nous avons sous les yeux les rapports concernant les années qui finissent en mars 1825 et en mars 1828. En 1825, c’est en Sussex que la taxe des pauvres est le plus élevée, vingt schellings à peu près par habitant. Puis viennent les comtés de Buckingham, Essex, Suffolk, Bedford, Hunlingdon, Kent et Norfolk. Dans tous ces comtés, la moyenne est au-dessus de quinze schellings par tête. Nous ne parcourons pas tout le pays. Même dans le Westmoreland et dans le canton nord du comté d’York, la moyenne est au-dessus de huit schellings. Dans le Cumberland et le comté de Monmoulh, les plus riches de tous les districts agricoles, elle est de six schellings. Mais dans le cêté occidental du comté d’York, elle n’est que de cinq schellings, et quand on arrive au comté de Lancaster, elle n’est plus que de quatre schellings, un cinquième de ce qu’elle est dans le Sussex. Les rapports concernant l’année qui finit en mars

1828 sont un peu plus défavorables aux districts manufacturiers. Mais le comté de Lancaster a eu, même dans ces temps de misère publique, une taxe des pauvres inférieure à celle de tous les autres districts, et à peine supérieure à un quart de la taxe des pauvres prélevée en Sussex. Parmi les districts agricoles, le Cumberland est le seul qui ait été aussi heureux que la partie occidentale du comté d'York. Ces faits semblent indiquer que les ouvriers des manufactures sont à la fois dans une situation plus aisée et moins dépendante que les ouvriers des champs.

Quant à l’effet du système manufacturier sur la santé physique, demandons la permission de l'apprécier au moyen d’un procédé trop bas et trop vulgaire, sans doute, pour une imagination aussi élevée que celle de M. Southey, c’est-à-dire d’après la proportion des naissances et des morts. Nous savons que, tandis que se développait ce système atroce, cette nouvelle misère, pour employer les expressions de M. Southey, cette nouvelle énormité, cet enfant d’un siècle monstrueux, ce fléau que ne saurait approuver aucun homme dont le cœur n’est pas gangrené ou l’esprit obscurci, il y a eu une grande diminution de la mortalité, et que cette diminution a été plus grande dans les villes manufacturières que partout ailleurs. La mortalité est encore plus grande aujourd’hui dans les villes que dans les campagnes, comme elle l’a toujours été. Mais la différence a extraordinairement diminué. II y a tout lieu de croire qu’au milieu du siècle dernier la mortalité annuelle était, à Manchester, d’un sur vingt-huit. Elle est aujourd’hui d’un sur quarantecinq. A Glasgow et à Leeds, un semblable progrès s’est accompli. Bien plus, la moyenne de la mortalité dans

ces trois grandes capitales des districts manufacturiers est de beaucoup inférieure à ce qu’elle était, il y a cinquante ans, dans l’Angleterre et le pays de Galles pris ensemble, villes et rase campagne. On pourrait soutenir avec quelque apparence de raison que les hommes vivent plus longtemps, parce qu’ils sont mieux nourris, mieux logés, mieux vêtus et mieux soignés quand ils sont malades, et que ces progrès sont dus à cet accroissement de richesse nationale qu’a produit le système manufacturier.

On pourrait en dire beaucoup plus à ce sujet. Mais à quoi bon? Ce n'est pas dans des tableaux de mortalité et dans des statisliquesque M. Southey a appris sa foi politique. Il ne peut pas s’abaisser à étudier l'histoire du système qu'il attaque, à établir la balance entre le bien elle mal quece système a produits, à comparer un district avec un autre district ou une génération avec une autre génération. Nous allons transcrire la raison, la seule raison qu’il donne à l’appui de son opinion. Voici ses propres paroles :

« Nous contemplâmes quelque temps en silence les habitations qui se trouvaient à nos pieds. Ici et dans le hameau voisin de Millbeck, on peut voir et comparer les résultats des manufactures et de l’agriculture. Les anciennes chaumières sont faites pour charmer un peintre et un poêle. Elles sont solidement bâties de la pierre du pays, sans mortier ni chaux blanchâtre qui viennent les salir; leurs longs toits qui s’abaissent sont couverts d'ardoises; si quelque Amphion indigène les avait créées par le pouvoir magique de sa lyre, les matériaux n’auraient pu s’adapter avec plus d’harmonie au paysage qui les entoure ; le temps les a encore embellies, en les revê-

tant de la livrée de toiles les saisons, de mille plantes grimpantes, de mousses touffues et courtes, de petites fougères, de mille plantes grasses. Les cheminées sont rondes ou carrées, ornées, sans l’étre autant, que celles qui couronnent, comme de petites tourelles, les maisons des paysans portugais ; et cependant elles sont tout aussi appropriées à la situation qu’elles occupent; la haie de buis taillé sons les fenêtres, les buissons de roses à côté de la porte, la petite plate-bande de fleurs, dominée par les grandes roses trémières; puis, tout près de là, le jardin, les ruches, et le verger avec ses talus couverts de narcisses et de perce-neige, si précoces et si abondants en cette contrée, tout cela indique chez les propriétaires une certaine aisance et un certain loisir, un certain goût de propreté et de bien-ôtre, un certain instinct des plaisirs naturels, sains et innocents. Les nouvelles chaumières, nu contraire, où habitent les ouvriers des manufactures, sont bâties sur le plan des manufactures elles-mêmes : parfaitement nues et en ligne droite. Comment se fait-il que tout ce qui tient aux manufactures soit toujours indiciblement laid ? Depuis le plus grand des temples où ce Mammon est adoré jusqu’à la plus misérable hutte où sont entassés ses esclaves, tous les édiflces qui sont à lui ont le même caractère. Le temps ne les embellira pas ; la nature ne pourra ni les vêtir ni les cacher, et ils choqueront éternellement les regards aussi bien quel 'esprit, *

Voilà de la sagesse ! Voilà les principes d’après lesquels il faut gouverner les nations I Des buissons de roses et la taxe des pauvres, plutôt que des machines à vapeurel l’indépendance 1 La mortalité dans des chaumières embellies par les fougères et les mousses, plutôt que la santé et la

longue vie dans des édifices que le temps ne peut pas rendre harmonieux! On nous dit que notre siècle a inventé des atrocités au delà de tout ce qu’auraient pu imaginer nos ancêtres, que la société est tombée dans un tel état que l'extermination serait pour elle un bienfait, et tout cela, parce que les maisons des filateurs de coton sont unies et rectangulaires. M. Southey a trouvé, nous dit-il, un moyen de comparer les effets de l’industrie et ceux de l’agriculture. Et quel est ce moyen? On n’a qu'à monter sur une colline, à regarder une chaumière et une manufacture, et à voir laquelle des deux est la plus jolie. M. Southey croit-il que la masse des paysans anglais vive ou ait jamais vécu dans des chaumières solides ou ornées, avec des haies de buis, des plates-bandes de fleurs, des ruches et des vergers? Si non, que vaut son parallèle? Nous méprisons ces prétendus philosophes, qui croient servir la cause de la science en dépréciant la littérature et les beaux-arts. Mais si quelque chose pouvait excuser la petitesse de leur esprit, ce serait un livre comme celui-ci. Il n’est pas surprenant que, lorsqu'un enthousiaste prend le pittoresque pour pierre de touche de la vérité politique, un autre enthousiaste soit disposé à proscrire absolument les plaisirs du goût et de l’imagination.

C’est ainsi que M. Southey raisonne sur des questions qu’il croit connaître à fond. Nous ne sommes donc nullement surpris de le voir commettre des erreurs extraordinaires quand il écrit sur des questions qu'il avoue ne pas savoir. II confesse qu’il n’est pas versé dans l’économie politique, et qu’il n’a pour cette science ni goût, ni aptitude ; après quoi il fait un cours d'économie politique qui justifie pleinement sa confession.

ENTRETIENS DE SODTHEY. 319

a Jadis, » dit sir Thomas Morus, <; [a richesse était tangible. Elle consistait en terre, en argent ou en objets divers, qui avaient une valeur réelle ou une valeur de convention, b

Montesinos, c’est le nom légèrement affecté que se donne M . Southey, répond comme suit :

«Des bijoux, par exemple, et des tableaux, comme en Hollande, où les oignons de tulipes ont aussi joué le même rôle pendant quelque temps. »

« Cette manie, b dit sir Thomas, a a été une de ces folies contagieuses auxquelles les nations sont sujettes.

Toute richesse fut réelle jusqu’au jour où les progrès du commerce rendirent nécessaire la création d’un papiermonnaie, lequel différait des pierres précieuses et des tableaux en ce point important, qu’il n’y avait pas de limite à sa production. »

o Nous le regardons, b dit Montesinos, a comme représentant une richesse réelle, et, par conséquent, comme limité à la valeur totale de ce qu’il représente, b

« Suivez plus loin cette idée, » répond l’esprit, « et vous serez bientôt dans les ténèbres. Vos billets de --

banque de province, qui sont presque exclusivement l’agent monétaire de certains districts, ont cours aujourd’hui . Demain, vous apprendrez peut-être que la maison qui les produisait a suspendu ses paiements ; que représenteront-ils alors? Vous n’aurez plus entre les mains que l’ombre d’-une ombre, b Nous savons à peine par quel bout prendre ce faisceau d’absurdités pour le dénouer. Nous pourrions demander si c'est une plus grande preuve de folie de donner une grande valeur à des tulipes qu’à des pierres rares, qui ne sont ni plus utiles ni plus belles. Nous pourrions de-

mander comment on peut dire qu’il n’y a pas de limite à la production du papier-monnaie, quand un homme est pendu pour en avoir émis au nom d’un autre, et quand il est forcé de convertir en espèces le papier-monnaie qu'il émet en son propre nom? Mais l’erreur de M. Soulhey vient de plus loin. « Toute richesse, » dit-il, a a été tangible et réelle jusqu’au jour de l’introduction du papier-monnaie. » Or, y a-t-il jamais eu, depuis que les hommes sont sortis de leur état primitif de complète barbarie, un siècle où il n’y eût pas de dettes ? Tant que la solvabilité du débiteur n’est pas mise en doute, ne regarde-l-on pas une dette comme faisant partie de la richesse du créancier? Et cependant, est-ce de la richesse tangible et réelle? Ou bien une créance cesse-t-elle d’étre de la richesse, parce qu’elle a la garantie d’une reconnaissance écrite ? Mais qu’est-ce donc que le papier-monnaie? M. Southey n’a-t-il jamais lu un billet de banque ? S’il en lisait un, il verrait que c’est une reconnaissance écrite d’une dette, et une promesse de payer cette dette. La promesse peut être violée; la dette peut n’êlre pas payée ; ceux à qui elle était due peuveul souffrir; mais ce n’est pas un " risque réservé au détenteur de papier-monnaie, c’est un risque inséparable de la relation de débiteur et de créancier. Tout homme qui vend un objet qui est en sa possession pour autre chose que de l’argent comptant, court le risque de s’apercevoir que ce qu’il regardait la veille comme une partie de sa fortune n’a plus aucune valeur le lendemain. M. Soulhey fait allusion aux galeries de tableaux en Hollande. Les tableaux étaient indubitablement des propriétés réelles et tangibles. Mais assurément, il pouvait arriver qu’un bourg-

ENTRETIENS DE SOÜTHEY. 321

mcstre dût à un marchand de tableaux mille guilders pour un Ténicrs. Ce qui correspond dans cette circonstance h notre papier-monnaie, ce n’cst pas le tableau, qui est tangible, mais le droit qu’a le marchand de tableaux au prix du tableau, et ce droit n'est pas tangible. Or, le marchand de tableaux ne regarderait-il pas ce droit comme une partie de sa fortune? Un négociant qui connaîtrait l’existence de ce droit ne serait-il pas plus disposé à faire crédit au marchand de tableaux, à cause de ce droit ? Le bourgmestre pourrait être ruiné. S’il l’était, sa ruine n'aurait-elle pas ces mêmes conséquences dont on n’avait jamais entendu parler, h ce que nous assure M. Southey, avant l'introduction 3u papier-monnaie? Hier, ce droit valait mille guilders. Que vaut-il aujourd’hui ? L’ombre d'une ombre.

Il est vrai que, lorsque des droits de cette nature passent très-facilement de main en main, une seule banqueroute cause des maux bien plus considérables. Les lois de tous les pays sanctionnent, en certains cas, le transfert des droits que l’on a sur un objet, quand on n’est pas encore en possession de l’objet même. Sans doute, M. Soutbey ne demanderait pas qu’on déclarât sans nulle valeur toutes les lettres de change et tous les billets qui ont été endossés. D’ailleurs, lors même qu’on le ferait, le transfert des droits aurait lieu d’une façon imperceptible, mais sur une très-grande échelle. Par exemple, quand le boulanger se fie au boucher, il se fie en réalité, sinon en apparence, aux pratiques du boucher. Un homme qui doit des sommes considérables h des commerçants et qui ne les paie pas, cause presque toujours de grandes souffrances à une quantité de gens auxquels il n’a jamais eu b faire. En un I. 2 1

mol, ce que M. Southey prend pour une différence fondamentale n’est qu’une différence de forme et de degré. Dans toutes les sociétés, les hommes ont des droits sur la propriété des autres. Dans toutes les sociétés, il est possible que certains débiteurs ne puissent pas remplir leurs obligations. Dans toutes les sociétés, par conséquent, il y a une richesse qui n’est pas tangible et qui peut devenir l’ombre d’une ombre.

M. Southey passe ensuite à une dissertation sur la dette nationale, qu'il considère, à un point de vue nouveau et très-consolant, comme une addition évidente au revenu du pays.

« Vous comprenez,* dit sir Thomas, a qu’elle constitue une grande partie de la richesse nationale, a

a Une si grande partie, » répond Montesinos, a que, lorsque l’agriculture était prospère, l’intérét de la dette nationale égalait le revenu de tout le sol de la Grande- Bretagne, et qu’il égale aujourd'hui le revenu total de toutes les terres, de toutes les maisons et de toutes les autres propriétés fixes réunies. »

Le spectre et le poêle lauréat tombent d’accord qu'il est très-désirable qu’il y ait un réservoir de la richesse publique aussi sûr et aussi avantageux que celui que fournissent, les rentes sur l’État. Sir Thomas reprend :

« II ne faut pas omettre non plus un autre bienfait encore beaucoup plus important ; c’est l'emploi des intérêts annuels qui égalent, comme vous venez de le dire, le revenu actuel de toutes les propriétés fixes. »

« L’emploi de cette somme,» dit Montesinos, « donne du travail à la moitié de l’industrie de ce royaume, et nourrit la moitié des habitants. Otez donc le poids de la dette nationale de celte machine sociale si grande et si

compliquée, et les rouages s’arrêteront nécessairement.»

Si M. Southey n’avait pas daigné donner un peu plus loin au public quelques renseignements qui nous semblent, d’ailleurs, fort inutiles au public, nous aurions incliné à penser que M. Southey se flgure que les dividendes sont un don gratuit envoyé du ciel à époque fixe aux détenteurs de fonds publics, de même que les cailles et la manne étaient jadis envoyées aux Israélites.

« D'où vient l’intérêt ? » dit sir Thomas.

« On se le procure au moyen de taxes,» dit Monlesinos.

Mais voyons : M. Southey a-t-il jamais recherché ce

qu’on ferait de cette somme, si elle n’était pas payée à

titre d’intérêt au créancier national ? S’il voulait bien ré-

fléchir un instant à cette question, nous soupçonnons que a le bienfait si important » dont il parle lui paraîtrait singulièrement diminué. Un détenteur de fonds, par exemple, dépense annuellement des dividendes qui s'élèvent à cinq cents livres, et ses dix plus proches voisins payent chacun cinquante livres au collecteur des taxes, afin de payer l’intérêt de la dette nationale. Si la dette était abolie, mesure que nous ne recommandons nullement, le détenteur de fonds cesserait de dépenser chaque année ses cinq cents livres. Il ne ferait plus travailler, et il ne fournirait plus à ses ouvriers des moyens de subsistance. M. Southey regarde cela comme un mal effroyable. Mais n’y a-t-il pas quelque circonstance atténuante? Chacun des dix voisins de notre détenteur de fonds a cinquante livres par an de plus qu’autrefois. Si nous en croyons notre faible intelligence, chacun d’eux donnera plus de travail et nourrira plus de bouches qu’autrefois. La somme est exactement la même. Elle se trouve dans des mains différentes. Mais quel motif

M. Southey a-t-il de croire qu’elle soit dans des mains qui l’emploieront moins libéralement et moins judicieusement? Il a l'air de s’imaginer qu’un détenteur de fonds peut seul employer les pauvres; que, lorsqu'une taxe est supprimée, ceux qui la payaient auparavant s’empressent immédiatement de creuser des trous dans la terre et d’y enfouir la somme que le gouvernement avait coutume de prendre; enfin, que l’argent ne saurait mettre l’industrie en mouvement s’il n’a été préalablement tiré de la poche d’un individu par le collecteur de taxes et remis dans la poche d’un autre individu. Nous voudrions bien que M. Southey essayât de mettre à l’épreuve ce principe, qui est, à vrai dire, la base de toute sa théorie financière; car nous croyons de notre devoir de lui insinuer que notre génération a le cœur assez dur et l’imagination assez rebelle pour n'étre point satisfaite par l'unique raison qu’il lui a jusqu’ici donnée, c’est-à-dire une comparaison de la taxe et de la rente avec l’évaporation et la rosée.

La théorie et le commentaire sont, il est vrai, au nombre de nos vieilles connaissances. Dans tous les moments de détresse publique dont nous avons gardé le souvenir, M. Southey a répété que ce n’est pas par l’économie, mais par un accroissement d’impôts, que le pays peut recevoir quelque soulagement; et il s’en tient encore, nous le voyons, avec la foi inébranlable d’un Diafoirus politique, à son « Jiesaignare, repurgare, et reclysterizare . » a Un peuple peut être trop riche, » nous dit-il, b mais non pas un gouvernement. «

« Un État, » ajoute-t-il, « ne peut avoir à sa disposition plus de richesses qu’il n'en peut consacrer au bien public ; un des plus sûrs moyens de contribuer à la prospé-

rilé nationale, c'est d’employer des sommes considérables à des travaux d’utilité nationale, et l’on y contribue encore plus puissamment en dépensant beaucoup pour l’amélioration du peuple. Mais un peuple peut être trop riche. »

Nous reconnaissons parfaitement qu’un État ne peut pas avoir à sa disposition plus de richesse qu’il n’en peut consacrerait bien public. Mais les individus et les associations d’individus ne peuvent pas non plus avoir à leur disposition plus de richesses qu’ils n’en peuvent consacrer au bien général. S’il n’y a pas de limite à la somme qu’on peut utilement employer à des travaux publics et àl’amélioration du peuple, alors il est toujours possible à ceux qui possèdent de grandes richesses de les dépenser utilement s’ils en ont le désir, soit que ces richesses se trouvent entre les mains des particuliers, soit qu’elles appartiennent à un gouvernement. Parconséquent, le seul motif que puisse alléguer M. Soulhey à l’appui de sa thèse des gouvernements qui ne peuvent pas être trop riches et des peuples qui peuvent l’être trop, c’est qu’il est probable que les gouvernements consacreraient leur argent à des objets plus utiles que ne le feront les particuliers.

Mais qu’cst-ce qu’une dépense utile? «Un des plus sûrs moyens de contribuer à la prospérité nationale,» dit M. Soulhey, «c’est d’employer des sommes considérables it des travaux d’utilité nationale. » Qu’entend-il par la prospérité nationale? Entend-il la richesse de l’Étal? Si c'est là ce qu’il veut dire, voici quel est son raisonnement : plus un État est riche, et mieux cela vaut ; car plus un Étal est riche, et plus il sera riche. Ceci ressemble certainement beaucoup à ce genre de trompe-l'œil, qu’on appelle peu galamment un raisonnement de femme. Mais

si par prospérité nationale M. Soulhey entend la richesse du peuple, il se rend coupable d’une contradiction évidente. Il nous dit qu’un peuple peut être trop riche, mais non pas un gouvernement : car un gouvernement peut eriîployer sa richesse h enrichir le peuple. Il faut enleverau peuple sa richesse, parce qu’il en a trop, et la consacrer à des travaux qui auront pour effet d’enrichir le peuple.

Nous sommes vraiment hors d’état de découvrir si M. Soulhey recommande l’établissement d’impôts considérables afin d’enrichir le peuple, ou afin de l'appauvrir; mais nous sommes assurés que, si son but est de l’enrichir, il prend un mauvais moyen. Il y a, en fait de travaux publics, deux ou trois principes auxquels une expérience qui date de loin prouve qu’on peut presque toujours se fier.

11 n’arrive presque jamais qu’un particulier ou une association mettent de l'argent dans une affaire de canal, de tunnel ou de pont, s’ils n'ont pas l’espoir que leurs déboursés leur profiteront. Un travail de cette nature ne saurait profiter à des spéculateurs privés, à moins que le public ne consente à payer quelque chose pour en faire usage. Le public ne paye pas de son libre mouvement ce qui n’a pour lui ni profit ni avantage. 11 y a donc un rapport direct et évident entre le motif qui engage les individus à entreprendre un pareil travail, et l’utilité du travail.

Peut-on établir que le môme rapport existe lorsqu’il s'agit d’un travail d’intérél public exécuté par le gouvernement? S’il est utile, les individus qui gouvernent le pays en sont-ils plus riches ? S’il est inutile,- en sont-ils plus pauvres ? Un homme public peut être soucieux de son

crédit; mais n’est-il pas vraisemblable qu’il se grandira davantage aux yeux du public s’il déploie inutilement dans une grande ville toutes les magnificences de l’architeclure, que s’il fait construire dans quelque province éloignée une route parfaite ou un excellent canal ? La renommée des travaux publics est une preuve beaucoup moins certaine de leur utilité que le chiffre du péage qu’ils rapportent. Dans un siècle de corruption, les abus de confiance surabondent; mais même dans le siècle le plus pur, les tripotages ne manqueront pas. Il n'y a jamais eu, dans aucun pays, d’hommes d’Élat plus sensibles à l’opinion publique et plus intègres dans les transactions pécuniaires que ceux qui ont dernièrement gouverné l’Angleterre. Et cependant nous n’avons qu’à regarder les bâtiments récemment construits dans Londres pour y trouver une preuve de la vérité que nous avançons. Dans un siècle pervers, le sort du public, c’est d’étre purement et simplement volé. Dans un siècle moral, sa destinée est de payer très-cher de très-mauvais travaux.

L’État est obligé de construire des bâtiments pour le service de l’État. Nous croyons que, en général, il devrait s’en tenir là. Nous croyons fermement que cinq cent mille livres sterling de souscriptions individuelles pour des chemins de fer ou des canaux, proGlcraicnt plus au public que cinq millions de livres votés par le parlement dans le même but. Il y a, sur l’œil du maître, et sur les affaires de tout le monde, certains vieux dictons, qui sont, à notre avis, d’une grande vérité.

Nous avons dit que le système politique de M. Southey était rempli d’inconséquences. Mais s’il y a dans son système un principe dominant, une erreur qui s’étende

plus loin que les autres, c’est celle dont sa théorie sur les travaux publics est une ramification. 11 croit que le magistrat est non-seulement chargé de veiller à ce que la personne et la propriété des citoyens soient en parfaite sûreté, mais doit être aussi une sorte de maître Jacques, architecte, ingénieur, maître d’école, commerçant, théologien, une dame de charité dans toutes les paroisses, un intendant dans toutes les maisons, espionnant, écoutant aux portes, soulageant, réprimandant, dépensant pour nous notre argent, et choisissant pour nous nos opinions. Si nous l’avons compris, il a pour principe que nul homme ne peut faire aussi bien ses propres affaires que peuvent les faire pour lui ceux qui le gouvernent, quels qu’ils soient, et que plus un gouvernement se môle des habitudes et des opinions des individus, plus il approche de la perfection. Il semble pleinement convaincu qu’il est au pouvoir du gouvernement de soulager toutes les misères qui pèsent sur les classes inférieures. Bien plus, tout doute h ce sujet lui paraît impie. Nous ne pouvons nous empêcher de citer ce qu’ii dit sur celte question. C’est un vrai bijou en fait de logique.

« Il y a dans votre métropole, » dit sir Thomas Merus, « bien des milliers d’individus qui se lèvent le matin sans savoir comment ils subsisteront pendant la journée, ni oû ils reposeront leur tête le soir. Tous les hommes, même les hommes vicieux, savent que la dépravation conduit à la misère; mais il y a beaucoup de gens, même parmi ceux qui sont bons et sages, qui ont encore à apprendre que, presque aussi souvent, la misère produit la dépravation. »

« Il y a bien des gens qui le savent, » dit Montesinos; a mais ils croient que les institutions humaines ne sau-

ENTRETIENS DE SOETIIEY. a2»

raient empêcher cette misère. Ils voient l’effet, mais ils regardent les causes comme inséparables de la condition de la nature humaine. »

« Aussi certainement que Dieu est bon, » réplique sir Thomas, « aussi certainement une telle chose qu’un n’existe pas mal nécessaire ; car pour une Ame religieuse, la maladie, la souffrante et la mort ne sont pas des maux, »

Si la maladie, la souffrance et la mort ne sont pas des maux, nous ne pouvons pas comprendre pourquoi c’est un mal que des milliers d'individus se lèvent sans savoir comment ils pourront subsister. Le seul mal de la faim, c’est qu’il produit d’abord la souffrance, puis la maladie, et enfin la mort. Si elle ne produisait pas tous ces résultats, elle ne serait pas une calamité. Si tous ces résultats ne sont pas des maux, elle n’est pas une calamité. Nous proposons à M. Southey un dilemme bien simple : ou la douleur physique est un mal, ou elle n’est pas un mal. Si elle est un mal, il y a donc dans le monde un mal nécessaire; si elle n’est pas un mal, à quoi bon en délivrer les pauvres ?

M. Southey a, sur la sagesse des gouvernements, des notions tout aussi exagérées que sur leur pouvoir. Il parle avec le plus grand dégoût du respect qu’on témoigne aujourd’hui à l’opinion publique. C’est, selon lui, une opinion qu’il faut craindre et dont il faut se méfier ; on doit résister vigoureusement à ses usurpations, car, en lui cédant, on s’expose à ruiner le pays. Maintenir l’ordre n’est, selon lui, que l’un des buts du gouvernement. Les devoirs d'un chef de gouvernement sont ceux d'un père et d’un patriarche. Il doit regarder la discipline morale du peuple comme son principal objet, établir une reli-

gion, la faire adopter par toute la nation, et regarder tous les dissidents comme ses ennemis personnels.

« C’est un fait des plus certains, » ditsirThomas, a que la religion est la base sur laquelle le gouvernement civil repose ; de la religion le pouvoir dérive son autorité et les lois leur efficacité; c’est ii elle que le pouvoir et les lois doivent à la fois l’esprit qui les anime et la sanction qui les garantit, et il est nécessaire pour la sécurité de l’État comme pour le bien-être du peuple, que celte religion soit une institution publique ; car, sans elle, le peuple serait agité en tous sens par mille doctrines diverses. Plus le peuple est attaché aux institutions de l’État, et plus l'Étal est paisible; c'est donc la première règle et ia notion la plus simple d’une bonne politique, que de diriger le peuple dans le sentier où il doit marcher. L’État qui néglige ce devoir prépare sa propre destruction, et ceux qui dirigent le peuple dans une autre voie minent la sécurité de l’État. Rien, dans les sciences abstraites, ne saurait être plus certain que ces axiomes, d

« Ce qui n'empêche pas, » répond Montesinos, « que ces axiomes ne soient niés par nos maîtres babillards et écrivassiers : les uns dans l’audace de leurs mauvais desseins, et les autres dans la glorieuse assurance d'une ignorance impénétrable. »

La plus grande partie des deux volumes qui nous occupent n’est qu’une amplification de ces paragraphes. Que veut dire M. Southey lorsqu’il déclare que la religion est évidemment la base du gouvernement civil ? 11 ne peut certainement pas vouloir dire que les hommes n’ont pas, pour établir et pour soutenir le gouvernement civil, d’autres motifs que ceux qu’inspire la religion, que le gouvernement civil ne procure aucun avantage temporel, et

ENTRETIENS DE SOETIIEY. 331

que les hommes ne souffriraient pas dans leurs intérêts temporels, s’ils vivaient dans un état d’anarchie. S’il reconnaît, comme il le fait, sans doute, qu’il est utile pour l’humanité en ce monde d’avoir un gouvernement civil, et que la grande majorité de l'humanité a toujours cru qu'il lui était utile en ce monde d’avoir un gouvernement civil, nous avons pour le gouvernement une base tout à fait distincte de la religion. Il est vrai que la religion chrétienne sanctionne le gouvernement, comme elle sanctionne tout ce qui contribue au bonheur et à la vertu de notre race. Mais nous ne saurions comprendre comment on soutient que la religion est la base du gouvernement, à moins que l’on ne dise aussi que la religion est la base de l’habitude de manger, de boire, et d’allumer du feu quand il fait froid. L’histoire prouve de la façon la plus péremptoire que les gouvernements ont existé, qu’ils ont su se faire plus ou moins obéir, et qu’ils ont plus ou moins protégé les peuples, dans des temps où la religion ne leur prêtait pas son appui, dans des temps où nulle religion n’agissait sur le cœur et sur la vie des hommes. Ce n’était ni la crainte du Tartare, ni la foi aux Champs-Élysées qui inspirait à un Athénien le désir d’avoir quelques institutions qui pussentempêcherOresle de lui voler son manteau ou Midias de lui casser la tête. « C’est la religion, « dit M. Southey, « qui donne au pouvoir son autorité et aux lois leur efficacité. » Quelle est donc la religion qui donne de l’autorité à notre pouvoir sur les Hindous, ou de l’efficacité à la loi en vertu de laquelle nous pendons les Brahmines? Pendant des milliers d’années, le gouvernement civil a existé dans presque tous les coins du monde, pendant des siècles de fanatisme, pendant des siècles d’indifférence épicu-

Tienne, pendant des siècles de piété éclairée. Quelque pure ou impure que pût être la foi des peuples, qu’ils adorassent une puissance bienfaisante ou une puissance cruelle, qu’ils crussent l’âme mortelle ou immortelle, ils ont senti le besoin d'un gouvernementcivil,el ils l’onl établi aussitôt qu’ils ont cessé d’être absolument des sauvages. C'est un fait aussi universel que l’habitude de faire la cuisine. Cependant M. Southey affirme que le gouvernement est fondé sur la religion et qu’il n’y a pas dans toutes les sciences abstraites un axiome plus évident que celui-là. Nous aimerions de savoir quelle notion a M. Southey des démonstrations de la science abstraite. Nous avons peur que ses idées à ce sujet ne soient très-vagues.

Mais suivons le raisonnement de M. Southey. Comme la religion est la base du gouvernement, et comme l’État est d’autant plus paisible que le peuple est plus attaché aux institutions de l’Étal, c’est la première règle d’un gouvernement de diriger le peuple dans le chemin où il doit marcher, et il est évident que ceux qui le dirigent dans une autre voie travaillent à miner la sécurité de l’Étal.

Mais il ne nous parait pas indispensable, à nous, que le peuple ail toujours foi à la religion établie et soit toujours attaché au gouvernement établi. Une religion peut être fausse. Un gouvernement peut être oppresseur. Et nous regardons comme un mal évident tout secours qu’un gouvernement peut donner à des religions fausses ou que la religion peut donner à des gouvernements oppresseurs.

Cette maxime : « Les gouvernements doivent diriger les peuples dans la voie oü ils doivent marcher, a résonne

bien. Mais y a-l-il une raison quelconque de croire qu’un gouvernement dirigera le peuple dans le bon chemin plutôt que le peuple ne saura trouver à lui seul le bon chemin? N’a-l-on pas vu des gouvernements qui n’étaient que des aveugles conducteurs d’aveugles? N'existe-t-il pas encore de semblables gouvernements? Peut-on établir comme règle générale que l'impulsion du progrès dans la vérité politique et religieuse va de haut en bas, du gouvernement au peuple, plutôt que de bas en haut et du peuple au gouvernement? Ce sont des questions qu’il importe de résoudre avec clarté. M. Soulhey déclame contre l’opinion publique qui, maintenant, usurpe, selon lui, le pouvoir suprême. Il soutient qu’aulrefois les lois gouvernaient, et que maintenant c'est l’opinion publique qui gouverne. Mais que sont les lois, sinon l’expression de l’opinion d’une classe quelconque d’individus qui ont autorité sur le reste de la communauté? Quand le monde a-l-il été gouverné autrement que par l’opinion d’une personne ou de quelques personnes? Et comment pourrait-il être gouverné autrement? Que sont tous les systèmes, religieux, politiques ou scientifiques, sinon des opinions qui reposent sur des preuves plus ou moins satisfaisantes? La question n’est pas posée entre une opinion humaine et une autre méthode plus élevée et plus certaine d’arriver à la vérité, mais entre une opinion et une autre opinion, entre l’opinion d’un homme et celle d’un autre homme, entre l’opinion d’une classe et celle d’une autre classe, entre l’opinion d'une génération et celle d'une autre génération. L’opinion publique n’est pas infaillible; maisM. Soulhey peut-il ériger une institution quelconque qui nous assure la garantie d’une opinion infaillible? M. Southev peut-il choisir une famille,

une profession, une classe, en un mot, séparée du reste de la communauté par quelque distinction évidente, dont l’opinion ait plus de chances d’être juste que celte opinion publique tant attaquée? Choisirait-il les pairs, par exemple? ou les deux cents hommes les plus hauts de taille qui se trouveraient dans le pays? ou les pauvres chevaliers de VYindsor? ou les enfants qui naissent avec des cheveux? ou une caste composée de tout septième fils d’un septième fils? Nous ne supposons pas qu’il recommandât l’élection populaire; car ce n’est qu’un appel à l’opinion publique. Et il est inutile de dire que la société doit être gouvernée par l’opinion des hommes les plus sages et les meilleurs. Car qui décidera où se trouvent les hommes les meilleurs et les plus sages?

M. Southey et beaucoup d'autres personnes fort respectables ont l’air de croire que, lorsqu’ils ont prouvé que l'éducation morale et religieuse du peuple est d’une grande importance, il s'ensuit nécessairement que c’est là un des objets que le gouvernement doit se proposer. Ils oublient que nous avons à examiner, non-seulement la bonté du but, mais aussi la convenance des moyens. Dans le corps politique, pas plus que dans notre corps matériel, tous les membres n’ont pas les mêmes fonctions. Il n’y a certainement aucune contradiction à dire qu’une certaine section de la communauté peut être parfaitement capable de protéger les personnes et les propriétés du reste de la communauté, et parfaitement incapable de diriger nos opinions ou de régler nos habitudes dans la vie privée.

Un chef de gouvernement est si puissamment intéressé à protéger ses sujets contre toute déprédation et tout outrage venant de tout autre que lui, et les moyens par

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lesquels il peut y parvenir sonl si simples et si clairs, que les hommes sont probablement plus heureux sous le plus mauvais gouvernement qu’ils ne le seraient dans un état d’anarchie. Même lorsque la nomination des magistrats a été laissée au hasard, comme dans les Républiques italiennes, les choses se sont beaucoup mieux passées que s’il n’y avait pas eu de magistrats du tout, et si chacun avait fait ce qu’il jugeait bon. Mais nous ne voyons aucune raison de croire que les opinions d’un magistrat sur les questions spéculatives aient plus de chances d’être justes que celles d'aucun autre homme. Autant que nous pouvons en juger, aucune des diverses manières connues de choisir un magistrat, ni l’élection populaire, ni l’accident du sort, ni l’accident de la naissance ne peuvent garantir qu’il sera plus sage qu’aucun de ses voisins. Il y a encore moins de chances pour qu’il soit plus sage que tous ses voisins réunis. Or nous ne pouvons pas comprendre comment on soutient que c’est le devoir et le droit d’une certaine classe d’hommes de diriger les opinions d’une autre classe, à moins qu’on puisse prouver que la première classe a chance d’avoir des opinions plus justes que la dernière.

Les devoirs du gouvernement seraient paternels, comme M. Southey affirme qu’ils le sont, si un gouvernement était nécessairement aussi supérieur en sagesse à un peuple que le père le plus inepte est pendant quelque temps supérieur à l’enfant le plus intelligent, et si un gouvernement aimait un peuple comme les pères aiment généralement leurs enfants. Mais il n’y a aucune raison de croire qu’un gouvernement ait ni la tendresse d'un père, ni sa supériorité d’intelligence. M. Southey pourrait tout aussi bien dire que les devoirs d'un cordonnier sont

paternels, et qu’un homme qui n’est pas du métier commet une usurpation quand il dit que ses souliers sont mauvais et qu’il veut en avoir de meilleurs. La division du travail ne serait pas un bienfait, si ceux qui font une chose ne devaient nullement se préoccuper de l’opinion de ceux pour qui ils la font. Dans La Rechute , le cordonnier dit h lord Foppington que sa seigneurie a tort de croire que son soulier la blesse. « Il ne vous blesse pas; il ne peut pas vous blesser; je sais mon affaire, et je n'ai jamais livré un soulier mieux fait. » Voilà comment M. Southey voudrait qu’un gouvernement traitât un peuple qui usurpe le privilège de penser. Et môme le cordonnier de Vanbrugh a l’avantage dans notre comparaison. Il se contentait de réglementer les souliers de sa pratique, et sur ce point il avait des moyens particuliers d’information, mais il ne prétendait pas lui faire la loi en matière d’habits et de chapeaux. Mais M. Southey voudrait que ceux qui gouvernent un pays imposassent au peuple des opinious, non-seulement sur la politique, mais aussi sur des questions sur lesquelles un gouvernement n’a point de sources particulières d’information et que le premier passant peut aussi bien connaître et résoudre aussi justement que peut le faire le roi lui-méme, c’est-à-dire la religion et la morale.

Les hommes n’ont jamais autant de chances de décider équitablement une question que lorsqu’ils la discutent librement. Un gouvernement ne peut intervenir dans la discussion qu’en la rendant moins libre qu’elle ne le serait autrement. Il est très-probable que les hommes se formeront des opinions justes, toutes les fois qu’ils n’auront point d’autre désir que de connaître la vérité, et qu’ils ne seront soumis ni à l’influence de l’espérance,

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ni îi celle de In crainle. Le gouvernement, en qualité de gouvernement, ne peut appuyer ses doctrines que par des espérances ou par des craintes. Il soutient une controverse, non à force de raisonnements, mais à force de menaces et de promesses. S’il emploie le raisonnement, il ne le fait pas en vertu des pouvoirs qui lui appartiennent comme gouvernement. Ainsi, au lieu d’une lutte entre des arguments divers, nous avons une lutte entre des arguments et la force. Au lieu d’une lutte dans laquelle la vérité a, grâce à la constitution naturelle de l’esprit humain, un avantage décidé sur le mensonge, nous avons une lutte dans laquelle la vérité ne peut être victorieuse que par accident.

Mais quelle est-elle, après tout, cette sécurité que donne aux gouvernements un tel système d’éducation? M. Southey ne pourrait guère demander que la discussion fût plus efllcacement entravée, ni que l’opinion publique fût maintenue dans une plus stricte conformité avec les institutions établies, qu’en Espagne et en Italie. Et cependant, nous savons que les entraves qui existent en Espagne et en Italie n’ont pas empêché l’athéisme de se répandre au sein des classes instruites, et surtout parmi ceux qui servent les autels de Dieu. Tous nos lecteurs savent comment, à l’époque de la Révolution française, un grand nombre de prêtres vinrent déclarer les uns après les autres que leur doctrine, leur ministère, leur vie tout entière n’avait été qu’un mensonge, une mémerie quils pouvaient h peine soutenir d’un visage assez habilement composé pour faire durer l’illusion. Mais il s’agissait là d’une religion fausse ou du moins étrangement pervertie. Prenons donc maintenant les circonstances les plus favorables à la thèse de M. Sou-

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