‹ Essais littérairesChapitre 11 sur 23 · I. SJ · texte numérisé non relu

I. SJ

they. Prenons la forme de religion qu’il croit la plus pure, le système de la portion arminienne de l’Église d’Angleterre. Prenons la forme de gouvernement qu’il admire et qu’il regrette le plus, le gouvernement de l’Angleterre sous le règne de Charles I er , Souhaiterait-il de voir exister entre l’Église et l'État une union plus étroite que celle qui existait alors? Pourrait-il désirer des tribunaux ecclésiastiques plus puissants? un roi plus zélé? un primat plus actif? Voudrait-il que l’on donnât à l’Église établie un monopole d'instruction publique plus complet? Un gouvernement pourrait-il faire davantage pour diriger le peuple dans la voie où il voudrait le voir marcher? El à quoi tout cela a-t-il abouti? Le rapport sur l’état de la province de Cautcrbury, remis par Laud, à son maître, à la fin de 1639, représente l’Église d’Angleterre comme élevée au comble de la puissance et de la prospérité. Le Gouvernement avait si efficacement pratiqué la politique que M. Soulhey voudrait toir revivre, qu’on ne voyait presque nulle part aucune trace de dissidence. La plupart des évêques écrivaient que leurs troupeaux étaient en bon état. Sept ou huit personnes, du diocèse de Pelerborougb, avaient semblé s'écarter de l’Église, mais elles avaient fait leur humble soumission. Dans le Norfolk et le Suffolk, tous ceux sur lesquels on avait pu concevoir quelques soupçons avaient fait profession de se rattacher â l’Église et semblaient se conformer strictement à ses pratiques. On avouait bien qu’on rencontrait quelque difliculté dans le Suffolk à persuader au bas peuple de venir prendre le sacrement devant la balustrade du sanctuaire. Mais c’était le seul cas de non conformisme que l'œil vigilant de Laud pût découvrir dans tous les diocèses de ses vingt

ENTRETIENS DE SOETIIEY.

et un suflïagants, à la veille d’une révolution où le primat et l’Église, et le monarque, et la monarchie, devaient périr 11 la fois.

Eh bien ! que M. Southey se prononce : quand la constitution a-t-elle été le plus en sûreté ? Était-ce en 1639, lorsque Laud présentait ce rapport à Charles I" ? Ou bien, est-ce aujourd’hui, tandis que des milliers de réunions rassemblent ouvertement des millions de dissidents, tandis qu’on avoue hautement des projets contre les dîmes, landis qu’on vend publiquement dans les rues des livres qui attaquent non-seulement l’Église établie, mais les premiers principes du Christianisme? M. Southey nous dit que les signes du mécontentement sont plus graves aujourd’hui en Angleterre qu’ils ne l’étaient en France au moment de la réunion des Étals-généraux; et il voudrait nous amener à conclure de là qu’une révolution comme la révolution française est peut-être à la veille de s’accomplir. Ne sait-il donc pas qu’il faut juger du danger des États, non parce que l’esprit public laisse échapper, mais par ce qu’il tient renfermé ? Peut-il concevoir quelque chose de plus terrible que la situation d'un gouvernement qui gouverne sans appréhension tout un peuple d’hypocrites, qui est flatté par la presse et maudit au fond des cœurs, qui se félicite de l’attachement et de l'obéissance de ses sujets, et qui ne sait pas que ses sujets sont ligués contre lui dans une francmaçonnerie de haines dont les signaux mystérieux se répandent par les regards de dix mille yeux, par les étreintes de dix mille mains, par les intonations de dix mille voix? O politique profonde et ingénieuse ! Au lieu de guérir le mal, supprimer les symptômes qui seuls peuvent révéler sa nature ! Laisser au serpent son venin

liSSAIS LITTÉR A IH ES.

mortel, et lui enlever seulement la sonnette qui peut avertir de son approche !

Quand le peuple que Charles avait si assidûment guidé dans la bonne voie eut récompensé ses soins paternels en lui coupant la tôle, un nouveau genre d’éducation devint à la mode. On vit s’élever un autre gouvernement qui, comme le premier, regardait la religion comme sa base la plus solide et la discipline religieuse du peuple comme son premier devoir. Le libertinage fut poursuivi par des lois sanguinaires ; les tableaux profanes furent brûlés, les statues indécentes couvertes de draperies ; on ferma les théâtres, on établit de nombreux jours de jeûne, et le parlement décida que les fonctions publiques ne seraient confiées qu’aux hommes jugés véritablement saints par le parlement. On sait à quoi ce système a abouti et comment il fut suivi d’une impiété, d’une sensualité sale et sèche, qui curent bientôt dénoué tous les liens de moralité et d’honneur. On sait qu’aujourd’hui encore il y a des citations de l’Écriture, des noms bibliques, et peut-être même quelques doctrines de la Bible, qui excitent le dégoût et le ridicule, uniquement parce qu'elles sont associées au souvenir de l’austérité de cette époque.

On a donc tenté deux fois en Angleterre, et sur une grande échelle, l’entreprise d’inculquer au peuple une religion d'une certaine forme établie ; Charles I" et Land en ont fait la première expérience; les Puritains sont venus ensuite. Les tories fanatiques de notre temps conservent encore beaucoup des sentiments et des opinions de Charles 1" et de Laud, quoique avec plus de modération, et il est aisé de voir que nous avons encore parmi nous les héritiers des Puritains. 11 serait à désirer que

ces deux partis se rappelassent que leur étroite alliance avec le pouvoir ne leur a valu jadis ni grand honneur, ni grand profit, qu’ils sont tombés lorsqu'ils étaient soutenus par les chefs du gouvernement et qu’ils ont grandi lorsque le pouvoir les a combattus; que le système qu’on voulait imposer au peuple, à n’importe quel moment, a toujours été, pendant qu’on cherchait à le faire prévaloir, le système impopulaire; que l’éducation par la liante Église a abouti au règne des Puritains, et que le règne des Puritains a abouti au règne des courtisanes.

C’était un résultat parfaitement naturel. Ricnn’estaussi insupportable à un peuple qui n’y a pas été dressé depuis sa naissance, qu’un gouvernement paternel, ou, en d’autres termes, un gouvernement qui se môle de tout, un gouvernement qui dit à ses sujets ce qu’ils doivent dire, lire, manger, boire, et choisir pour leurs vêtements. Nos pères n’ont pas pu le supporter il y a deux cents ans, et nous ne sommes pas plus patients qu’eux. M. Southey croit que le joug de l’Église s'affaiblit parce qu'il est trop relâché. Nous sommes convaincus, au contraire, qu’il n’est supporté que parce qu’il est aisé, et que le jour où on essaiera de le resserrer, il sera jeté au loin. Ce ne sera ni le premier, ni le plus puissant joug qui ait été brisé et foulé aux pieds par l’Angleterre en ses jours de vengeances.

Nous ne sommes pas parvenus à découvrir jusqu’où M. Southey voudrait que le gouvernement intervint pour inculquer au peuple les doctrines de l’Église. Il y a un passage où sir Thomas Morus dit avec véhémence :

« Est-il possible que vos lois tolèrent que les incrédules existent à l’état de parti? Vetitum est adeo sceleris nihil ? n

3t2 ESSAIS LITTÉRAIRES.

Monlesinos répond: « Us déclarent leur incrédulité en dépit des lois. Selon la doctrine & la mode que la presse soutient en ce moment, c'est une question dans laquelle les lois ne doivent pas intervenir, tout homme ayant le double droit d'adopter les opinions religieuses qui lui plaisent, et de promulguer ses opinions. »

Il est évident que M. Southey n'accorderait pas à l'incrédulité une tolérance pleine et entière. Toutefois, dans un autre passage, il remarque avec quelque vérité, quoique en passant trop vile, que a toute mesure d’intolérance qui n'atteint pas le plein développement de la tyrannie que l’Église papale exerce lorsqu’elle en a le pouvoir, agit sur les opinions qu'on veut supprimer comme l’élagage agit sur les plantes vigoureuses ; elles n’en deviennent que plus fortes. » Ces deux passages réunis nous amèneraient à conclure que, dans l’opinion de M. Southey, il faudrait employer, contre les incrédules en Angleterre, la plus excessive sévérité qu’ait jamais employée aux jours de sa grandeur l'Église catholique romaine, ou, pour parler nettement, qu’il faudrait brûler à Smilhfield Carlile et ses commis, et qu’on devrait infliger le môme sort à toute personne qui refuserait de faire solennellement profession de sa foi chrétienne. Nous ne croyons pas cependant que M. Southey conseillât une pareille conduite, quoique, d’après toutes les règles de la logique, son langage put nous autoriser à lui attribuer celte conclusion. Ses opinions ne forment jamais un système. 11 ne voit jamais, d’un seul coup d’œil, qu’un coin d’une question, juste ce qu’il en faut pourconslruire une phrase facile et bien tournée; si bien qu’il y aurait excès d’injustice à l’accuser de professer une doctrine, uniquement parce que celle doctrine pour-

rail être déduite, par une logiquescrupuleusemenl exacte, des bases qu’il a lui-même posées. Nous ignorons donc absolument l’avis de M. Soutbey sur la tolérance. Immédiatement après avoir reproché au gouvernement de ne punir pas les infidèles, il entreprend la question des incapacités politiques des catholiques, question vidée, à l’heure qu’il esl, grâce à Dieu, et il soîtienl celte cause perdue sous prétexte que les doctrines catholiques tendent à la persécution, et que les catholiques ont persécuté quand ils en ont eu le pouvoir.

c Ils doivent persécuter, » dit-il, « s’ils ont foi à leur propre doctrine ; leur conscience leur en fait un devoir; et s’ils n'y croient pas, ils doivent persécuter par politique ; car ce n’est qu'au moyen de l’intolérance qu’un système si nuisible et si pervers peut être maintenu. »

Les âmes gloriGées qui peuplent le ciel s’épouvantent de voir la dépravation d’un pays où l’on ne persécute pas les incrédules. Et cependant il faut exclure du pouvoir une secte de chrétiens, parce que ceux qui professaient jadis les opinions de cette secte se sont rendus coupables de persécution ! Nous avons dit que nous ne savions pas très-bién quel était l’avis de M. Soutbey sur la tolérance. Mais, à tout prendre, nous croyons que le voici: tout le monde doit tolérer M. Southey, et M. Southey ne doit tolérer personne.

Quant à nous, il ne faut pas que la crainte d’être mal compris nous empêche d’approuver hautement la conduite modérée, sage et éminemment chrétienne que l’Église et le gouvernement ont tenue dernièrement envers des publications impies. Nous les félicitons de n’avoir pas jugé nécessaire d’établir, autourd’une religion pure, miséricordieuse et philosophique, d’une religion

à l’évidence de laquelle les plus grands esprits se sonl rendus, les remparts dont s'entourent de fausses et sanguinaires superstitions. L’arche de Dieu ne fut prise que le jour où elle fut environnée d’une armée de défenseurs terrestres. Dans la captivité, sa sainteté sufGsait pour la protéger contre les outrages et pour jeter à terre sur le seuil de son propre temple le démon ennemi. C’est dans sa morale pleine de bonté, dans sa parfaite harmonie avec le cœur humain, dans la facilité avec laquelle son système s’accommode à la capacité de toute intelligence humaine, dans les consolations qu’il apporte aux cœurs brisés, dans la lumière dont il éclaire le grand mystère du tombeau, que le Christianisme puise sa véritable sécurité. Un pareil système ne trouve pas un accroissement de dignité ou de force à devenir une partie et une parcelle de la constitution politique. Ce n’est pas aujourd'hui la première fois qu’il est appeléà ne compter que sur la force de scs propres témoignages et sur les attraits de sa propre beauté. Sa sublime théologie a confondu les écoles de la Grèce dans une lutte où la raison venait loyalement combattre la raison. Les plus braves et les meilleurs des Césars furent contraints de reconnaître l’inutilité de leurs légions et de leur politique, lorsqu'ils voulurent les opposer à des armes qui n’étaient pas charnelles et au royaume qui n’est pas de ce monde. La victoire que ne purent remporter ni Porphyre ni Dioclétien, n’est point réservée, selon toute apparence, à aucun de ceux qui ont dirigé, de notre temps, leurs attaques contre la dernière barrière qui résiste aux puissants et le dernier espoir qui soutienne les malheureux. Toute l’histoire du Christianisme montre qu'il court bien plutôt le danger d’ôtre corrompu par l’alliance du pouvoir, que

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d’être ruiné par son opposition. Ceux qui lui imposent une souveraineté temporelle, le traitent comme leurs prédécesseurs traitèrent jadis son fondateur. Ils s’agenouillent devant lui, et ils lui crachent au visage ; ils crient a salut ! » et ils le soufflettent ; ils lui mettent un sceptre dans la main, mais c’est un roseau fragile; ils le couronnent, mais avec unecouronue d’épines ; ils couvrent de pourpre les blessures que lui ont faites leurs propres mains, et ils inscrivent des titres magnifiques sur la croix où ils l’ont cloué pour périr dans la souffrance et le déshonneur.

Les vues générales de M. Southey sur l’avenir de la société sont fort sombres ; mais nous nous consolons en pensant que M. Southey n’est pas un prophète. Nous nous souvenons qu'à la veille de l’abolition des Actes du Test et des Corporations, il prédisait que ces lois odieuses étaient immortelles, et que les âmes pieuses auraient longtemps la joie de voir l'Église profaner le plus solennel de ses rites religieux, afin de maintenir sa suprématie politique. Dans ses Entretiens sur la société, il dit qu’on ne pourra admettre les catholiques dans le parlement que le jour où le pouvoir appartiendra à ces Whigs que Johnson appelait des êtres insondables et dont nul ne peut trouver le fond. Tandis que le livre s’imprimait, la prophétie se trouva fausse, et un des plus tories d’entre les tories, le héros de prédilection de M. Southey, remporta la plus noble des couronnes, celle où l’on lit cette inscription : « Ob cives servatos. »

Les signes des temps sont très-menaçants, à ce que nous ditM. Southey. Ses craintes pour notre pays l'emporteraient décidément sur ses espérances, s’il ne comptait fermement sur la miséricorde de Dieu. Or, comme

nous savons que Dieu a permis autrefois que le inonde civilisé fût envahi par des sauvages, et que la religion chrétienne fût corrompue par des doctrines qui l’ont rendue, pendant quelques siècles, presque aussi mauvaise que le paganisme, nous ne pouvons croire que les attributs de Dieu s’opposent à ce que de semblables calamités viennent de nouveau affliger l'humanité.

Mais nous envisageons l’état de l’univers, et en particulier l’étal de ce royaume, avec beaucoup plus de satisfaction et de bien meilleures espérances que n’en a M. Soulhey. Il parle avec mépris de ceux qui croient l’étal sauvage plus heureux que l’état des hommes en société. Il dit que Rousseau ne lui en a jamais imposé sur cette question, môme dans sa jeunesse. Mais il croit qu'une nation qui a fuit quelques pas dans la voie de la civilisation est plus heureuse qu’une nation qui y a fait des progrès plus considérables. Il suppose que les Bretons du temps de César étaient plus heureux que les Anglais du dix-neuvième siècle; et en somme, il choisit la génération qui a précédé la réformation, comme celle où le peuple de notre pays était plus heureux qu'il ne l’avait jamais été auparavant ou qu’il ne l’a jamais été depuis.

Cette opinion ne repose, autant que nous pouvons en juger, que sur les goûts personnels de M. Southey. Il est homme de lettres, et une vie dépourvue de plaisirs littéraires lui semble insipide. Il déteste l’esprit de la génération actuelle, la sévérité de ses études, la hardiesse de ses recherches, et le dédain avec lequel elle envisage certains vieux préjugés qui tiennent encore l’esprit de notre auteur dans la servitude. Il n'aime ni un siècle entièrement plongé dans l’ignorance, ni un siècle animé

d’un esprit d'investigation et de réforme. Les vingt premières années du seizième siècle lui auraient parfaitement convenu. Il y régnait précisément le degré de vie intellectuelle dont il a besoin. Les hommes instruits, qui étaient en petit nombre, lisaient et écrivaient beaucoup. Un lettré était en grand honneur. Mais la populace n’avait pas l’impudence de rélléchir, et, même au sein des classes cultivées, les esprits les plus curieux elles plus indépendants étaient plus respectueux envers l’autorité et moins respectueux envers la raison, que ne le veut la coutume de nos jours. C'est un état de choses où M. Southey se serait trouvé paifaitement à son aise s’il avait pu vivre à cette époque ; aussi déclare-t-il que jamais le monde n’a connu un temps plus heureux.

Les sauvages étaient misérables, dit M. Southey; mais les gens qui vivaient du temps de sir Thomas Morus étaient plus heureux, selon lui, que ne l'étaient les sauvages, ou que nous ne le sommes. Or, nous sommes parfaitement certains que nous avons l’avantage sur les contemporains de sir Thomas Morus, sur tous les points où ils avaient l’avantage sur les sauvages.

M. Southey lui même ne prétend pas qu'au seizième siècle le peuple fût mieux logé ou mieux vêtu qu’aujourd’hui. Il a l'air d’admettre qu’à ce double point de vue, il y a eu quelque petite amélioration. Le fait est que c’est une question sur laquelle l’esprit le plus faux peut à peine conserverie moindre doute; car il est évident que le perfectionnement des arts mécaniques a diminué le prix des articles fabriqués, et a mis à la portée des classes les plus pauvres mille objets que sir Thomas Morus ou son maître n’auraient pu se procurer à aucun prix.

M. Southey soutient, toutefois, que les classes ou-

vrières étaient mieux nourries il y a trois cents ans qu’aujourd’hui. Nous croyons que c’est une erreur radicale. La condition des domestiques dans les familles nobles et riches, et celle des étudiants dans les universilés, était assurément meilleure à cette époque que celle des ouvriers à la journée, et nous savons qu'elle ne valait pas mieux que celle des pauvres aujourd’hui réunis dans nos maisons de travail. Nous voyons dans le livre «le comptes de la maison des Northumberland, que, dans une des familles les plus considérables du royaume, les domestiques vivaient à peu près comme vivent aujourd’hui les simples matelots. Des témoignages irrécusables établissent que, sous le règne d'Édouard VI, la vie des étudiants à Cambridge était tout ce qu’il y a de plus misérable. Peaucoup d'entre eux dînaient d’un potage fait avec un liard de boeuf, un peu de sel et un peu de farine d’avoine, et rien de plus, à la lettre. C’est un maître de Saint-Johri’s College, vivant à celle époque, qui nous donne ce renseignement. Aujourd’hui les pauvres que soutient la paroisse mangent du pain de froment. Au seizième siècle, les paysans étaient enchantés d’avoir de l’orge et en étaient souvent réduits à un plus pauvre régal. Dans l’introduction faite par Harrison à Holinshed, nous voyons comment vivait la population ouvrière, dans le « siècle d’or de la bonne reine Élisabeth, o comme dit M. Southey. a Les gentilshommes s’arrangent habituellement,» dit-il, a pour avoir une quantité suffisante de froment pour leur propre table, tandis que leurs domestiques et leurs pauvres voisins sont forcés, dans quelques comtés, de se contenter de seigle et d’orge; et môme, dans les temps de famine, on en voit bien qui ne mangent que du pain de haricots, de pois ou d’avoine,

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et quelquefois mélangé de glands. Je ne dis pas que celle extrémité se voie aussi bien dans les temps d'abondance que dans les temps de famine ; et cependant je pourrais aisément le soutenir; car quoiqu’il y ait aujourd’hui un bien plus grand espace ensemencé que par le passé, cependant le prix du blé reste si élevé dans les villes et sur les marchés, et cela sans aucun motif légitime, que lesartisans et les pauvres paysans ne peuvent y atteindre, et sont forcés de se contenter de blé de cheval. » Nous voudrions bien savoir ce qu’on dirait aujourd'hui si l’on condamnait une paroisse quelconque en Angleterre à se contenter de blédecheval. Les ilotes de Mammon, comme M. Southey appelle les ouvriers des manufactures, ne se résignent pas si facilement de nos jours aux privations de tout genre que le faisaient les paysans de celle époque, si privilégiée au dire de notre auteur, qui s’écoula entre la chute de la tyrannie féodale et la naissance de la tyrannie commerciale.

a Les gens du peuple sont plus mal Dourris maintenant que lorsqu’ils étaient pêcheurs, » dit M. Southey. Cependant il se plaint, dans un autre endroit, qu'ils ne veuillent pas manger du poisson. «Ils ont contracté, je ne sais comment, » dit-il, « un préjugé obstiné contre une nourriture à la fois saine et délicate, et qu’il serait toujours facile d’obtenir à bon marché et en grande abondance, lors même que la consommation en deviendrait aussi générale qu’elle devrait l’être. > Il est vrai que les classes inférieures ont, contre le poisson, un préjugé obstiné; mais la faim ne connaît pas de semblables préjugés. Si l’on ne mange de nos jours que dans les moments de grande disette ce qui faisait autrefois le fond de la nourriture ordinaire, la conclusion en

est toute simple. C’est que le peuple a ordinairement une nourriture meilleure, à son avis, du moins, que celle de ses ancêtres.

Les conseils elles médicaments que peut se procurer le plus pauvre ouvrier, en cas de maladie ou d'accident, sont de beaucoup supérieurs à ceux que pouvait avoir le roi Henri VIII. Il n’y a peut-être pas un seul coin de notre pays, qui soit hors de la portée de plusieurs médecins, que sir Henry Halford ne dépasse probablement pas autant par sa science qu’ils ont dépassé par la leur le docteur Butts. M. Soutbey avoue qu’il y a eu de grands progrès sur ce point. Il aurait eu quelque peine k le nier. « Mais les maux auxquels ces sciences apportent des palliatifs se sont, » dit-il, « accrus depuis le temps des Druides, dans une proportion qui l’emporte de beaucoup sur les progrès de la thérapeutique, b Nous ne savons rien ni des maladies, ni des remèdes des Druides. Mais nous sommes parfaitement sûrs que le progrès de la médecine a été infiniment plus rapide que l’accroissement des maladies pendant les trois derniers siècles. C’est un fait prouvé par les témoignages les plus positifs. Le terme de la vie humaine est décidément plus long en Angleterre que dans aucun des siècles précédents sur lesquels nous puissions invoquer des renseignements dignes de foi. Toutes les déclamations du monde sur les chaumières pittoresques et les temples de Mammon ne changeront rien à cet argument. Il n'y a pas de témoignage aussi décisif sur le bien-être physique de la société que celui que fournissent les étals mortuaires. La vie des habitants de ce pays va se prolongeant graduellement depuis plusieurs générations; c'est un fait aussi certain qu’aucun autre fait fourni parla statistique,

el il est parfaitement impossible de croire que la vie humaine devienne de plus en plus longue, si la condition matérielle des hommes pendant leur vie devenait chaque jour plus mauvaise.

Que nos lecteurs y réfléchissent bien. Il faut qu’ils fassent entrer eu ligne de compte la suette et la peste, et ce mal redoutable qui fit sa première apparition au sein de la génération à laquelle M. Southey donne la palme de la félicité, ce fléau qui ravagea l’Europe avec une telle furie que les médecins en furent épouvantés, et qui enleva tant de milliers de victimes. Il faut qu’ils étudient l’état des pays septentrionaux, de ces pays qui étaient constamment le théâtre de vols, d'enlèvements, de massacres el d’incendies sans nombre. Il faut qu’ils ajoutent à tout cela l’exécution de soixante-douze mille personnes, mises à mort par la main du bourreau sous lerègne de Henri VIII; et cela fait, qu’ils décident entre le dix-neuvième siècle el le seizième.

Nous ne disons pas que les classes inférieures n'aient pas beaucoup à souffrir en Angleterre. Mais en dépit des assertions de M. Southey, et en dépit de toute une classe d’hommes politiques, qui, tout en différant d’opinion avec M. Southey scus tous les autres points, sont d’accord avec lui sur celui-ci, nous ne sommes pas disposés à croire que les classes ouvrières de notre pays souffrent physiquement plus que les classes ouvrières des pays les plus prospères du continent.

Il est “presque impossible de soutenir que les lazzaroni qui dorment sous les portiques de Naples, ou les mendiants qui assiègent les couvents espagnols, soient dans une plus heureuse condition que le peuple anglais. La détresse dernièrement signalée dans la partie septentrionale

de l’Allemagne, qui est une des régions les mieux gouvernées et les plus prospères de l’Europe, surpasse, si nous sommes bien renseignés, tout ce qu’on a vu chez nous depuis quelques années. En Norwége et en Suède, les paysans sont constamment forcés de mêler de la sciure de bois à leur pain, et cet expédient n’a même pas toujours suffi pour empêcher des familles entières et même des villages entiers de mourir de faim. On a tenté dernièrement, dans le royaume des Pays-Bas, une expérience qu’on a citée pour prouver la possibilité d’établir des colonies agricoles dans les landes de notre pays, mais qui ne prouve, selon nous, qu’une seule chose, c’est que la nourriture à laquelle sont généralement réduites les classes ouvrières dans les Pays-Bas est extrêmement mauvaise, et de beaucoup inférieure & celle des indigents en Angleterre. Depuis des siècles, notre population n’a pas eu à endurer une misère comparable à celle qu’a endurée de nos jours le peuple français. Le commencement de l’année 1817 a été un moment de grande détresse dans notre Ile. Mais la situation des classes les plus pauvres en Angleterre était de l’opulence lorsqu’on la comparait à celle du peuple en France. Nous trouvons dans le ajournai de physiologie expérimentale,» de Magendie, un travail qui traite une question de physiologie relative à la disette de cette époque. Il paraît que les habitants de six départements, ceux de l’Ain, du Jura, du Doubs, de la Haute-Saône, des Vosges et de Saône-et- Loire, furent réduits d’abord à vivre de farine d'avoine et de pommes de terre, puis enfin à se contenter d’orties, de tiges de haricots, et de diverses herbes bonnes uniquement pour les animaux ; puis, lorsque la récolte suivante leur permit de manger du pain de farine d’orge,

ENTRETIENS DE SOliTHEY.

une grande quantité de ces malheureux mourut pour avoir mangé trop avidement ce qu’ils regardaient comme un repas délicieux, et la nourriture détestable qu’ils avaient consommée pendant l’hiver produisit chez eux une bydropisie d’une espèce«particulière. On trouvait des cadavres sur les chemins et dans les champs. Un seul chirurgien disséqua six de ces infortunés et trouva leur estomac tout resserré et rempli des aliments malsains que les hommes contraints par la faim avaient disputés aux bétes. On n’a jamais entendu parler en Angleterre, ni même en Irlande, d’une pareille détresse. A tout prendre, nous sommes disposés à croire, quoique nous ne voulions rien affirmer sur une question qu'il serait imprudent de trancher par un jugement positif, sans un examen beaucoup plus long et plus attentif que celui que nous avons pu faire, nous sommes, disons-nous, disposés à croire que les classes ouvrières de cette Ile, bien qu'elles aient à supporter bien des maux et bien des misères, causées en partie par leur propre imprévoyance et en partie par les erreurs de ceux qui les gouvernent, sont, à tout prendre, plus heureuses, matériellement parlant, que les habitants d’aucune contrée d’une égale étendue dans l’ancien monde. Par cette même raison, le peuple sent plus vivement la souffrance, et se plaint davantage ici que partout ailleurs. Il faut tenir compte aussi de la liberté de discussion et du puissant intérêt qu’ont toujours les adversaires d’un ministère à exagérer l’étendue des désastres publics. Il y a des pays où le peuple endure en silence un degré de misère qui ébranlerait chez nous les fondements de l’État; il y a des pays où les habitants de toute une province se résignent à manger de l'herbe, sans faire autant de bruit qu’en ferait ici un saul I. 23

tisserand de Spitalüelds, si les régisseurs le mettaient au pain d'orge. Dans ces sociétés nouvelles où une population civilisée dispose d’une immense étendue de sol admirablement riche, la condition du laboureur est probablement plus heureuse que dans aucune des sociétés qui ont duré déjà pendant des siècles. Mais nous déclaronsque nous n’avons pu trouver, dans les annales de l’ancien monde, aucun document concluant où l’on voie une seule grande nation, passée ou présente, au sein de laquelle les classes ouvrières aient été dans un état de bien-être supérieur à celui des clauses ouvrières en Angleterre depuis les trente dernières années. Quand notre lie était peu peuplée, elle était dans l'état barbare; il y avait peu de capital, et le peu qui existait courait de grands dangers. C’est maintenant le pays le plus riche et le plus civilisé du monde, mais la population y est très-nombreuse. Nous n'avons donc jamais connu cet âge d'or dont jouissent aujourd’hui aux États-Unis les classes inférieures. Nous n'avons jamais connu un âge de liberté, d’ordre et d’éducation, un âge où les sciences mécaniques fussent portées à un grand développement, et où la population ne fût cependant pas assez nombreuse pour cultiver même les vallées les plus fertiles. Mais quand nous comparons notre condition à celle de nos ancêtres, il nous paraît évident que les avantages causés parles progrès de la civilisation ont fait bien plus que conlre-balancer les désavantages causés par le progrès de la population. Si notre nombre a décuplé, notre richesse a centuplé. Il y a de nos jours un bien plus grand nombre de personnes, pour se partager la richesse répandue dans le pays, qu’il n’y en avait au seizième siècle; mais il paraît évident que chaque individu pos-

' Digltt zcatiÿ G oogl

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sèdc une plus grande part de cette richesse que n’en possédait, au seizième siècle, aucun individu tenant un rang analogue dans la société. Le roi a une cour plus splendide. Les établissements des grands seigneurs sont plus magnifiques. Les propriétaires sont plus riches; les négociants sont plus riches; les boutiquiers sont plus riches. Le serviteur à gages, l'artisan et le journalier ont une nourriture plus abondante et plus savoureuse, de meilleurs vêtements, et un meilleur mobilier. Ce n’est pas une raison pour tolérer les abus, ou pour négliger aucun des moyens dont nous pouvons disposer pour améliorer la situation de nos concitoyens moins heureux que nous. Mais c’est une raison pour ne pas leur dire, connue leur disent constamment quelques-uns de nos philosophes, qu’ils sont le peuple le plus misérable qui ait jamais existé sur la surface de la terre.

Nousavonsdéjà parlé de l'amusante doctrine de M. Southey sur la richesse nationale. Selon lui, un État ne peut pas être trop riche, mais un peuple peut être trop riche. Les motifs qu’il allègue pour penser de la sorte sont extrêmement curieux ;

«Un peuple peut être trop riche,» dit-il, «parce que c’est la tendance du système commercial, et plus spécialement du système manufacturier, d’amasser des richesses plutôt que de les répandre. Là où la richesse est nécessairement employée dans quelqu’une des spéculations du commerce, elle s’accroît en proportion delà somme engagée. Les grands capitalistes deviennent comme des brochets dans un étang, qui absorbent tout le menu fretin ; et il n'est que trop certain que la pauvreté d’une partie de la nation semble s’accroître dans la même proportion que les richesses de l'autre partie. L’histoire nous en

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