DIU’DEN
petite contribution île chacun d’eux fait pour l'auteur une récompense splendide. Lorsque la littérature n’est qu'un luxe permis à quelques personnes seulement, chapune d’elles est obligée de le payer cher. Si l’impératrice Catherine, par exemple, voulait un poème épique, elle était obligée de soutenircomplétement le poète, comme, dans un petit village isolé, celui qui veut une côtelette de mouton est quelquefois obligé de prendre le mouton tout entier; ce qui n’arrive jamais quand les consommateurs sont nombreux. Mais les gens qui payent cher la satisfaction de leur goût s’attendent à y trouver en même temps quelque satisfaction de leur vanité. La flatterie est alors poussée à un degré honteux, et les habitudes de flatterie amènent presque inévitablement le mauvais goût. Son langage se compose de lieux communs hyperboliques , désagréables par leur vulgarité, plus désagréables encore par leur extravagance. Il n’est point d'école où l’on n’apprenne aussi aisément à dépasser la modération de la nature. L’écrivain, habitué à trouver l’exagération nécessaire et agréable sur un point, y a recours pour tous les sujets. Il n’est donc pas étonnant que les premiers panégyriques de Dryden soient un mélange de bassesse et d’emphase. Ils sont remplis des phrases affectées que ses prédécesseurs avaient mises à la mode. Mais son langage et sa versification sont déjà fort supérieurs à tout ce qui l’avait devancé.
L’j4nnus mirabilis témoigne d’une grande richesse de langage et d'un sentiment juste du rhythme propre au vers héroïque. Son mérite, ne va pas plus loin. Nonseulement cet écrit de Dryden n’a aucun droit à prétendre au nom de poésie, mais il semble même être l’œuvre d’un homme qui ne pourra jamais faire de la poésie.
Les comparaisons affectées qui y abondent sont encore ce qu’il y a de mieux. Une féconde moisson de mauvaises herbes est un spectacle moins décourageant qu’une stérilité absolue. Il n’y a peut-être pas dans ce long ouvrage une seule stance où l’imagination ait joué le moindre rôle. Cen’estpas une création, c’estune construction. L’œuvre est composée, non de peintures, mais de déductions. Nous n’en donnerons qu'un seul exemple, et un exemple favorable, puisque Johnson a fait l’éloge de ces quatre vers. Dryden décrit le combat naval avec les Hollandais : « Au milieu d’un amas d’épices, arrive un boulet, et les parfums dont s’enrichissaient nos ennemis volent çà et là, changés en armes contre eux : les uns tombent frappés par des fragments de porcelaines précieuses; d’autres succombent à des éclats aromatiques. » Le devoir du poète est de placer ses lecteurs, autant que possible, dans la situation des victimes ou des spectateurs. Son récit devrait produire des sentiments semblables à ceux qu’exciterait l’événement lui-même. En est-il ainsi, dans l’exemple que voilà? Dans un combat naval, qui a jamais pensé au prix de la porcelaine qui vient casser la tête à un matelot, ou à l’odeur d’un éclat de bois qui lui laboure la jambe? Ce n’est pas par un acte de l’imagination, réussissant à évoquer tout d'un coup un spectacle frappant devant les yeux de l’esprit, c'est au contraire par une méditation pénible, en retournant le sujet dans tous les sens, en suivant les faits jusqu’à leurs conséquences les plus reculées, qu'on introduit dans une description des sujets qui y sont aussi étrangers. Homère, il est vrai, emploie sans cesse des épithètes qui ne sont pas remarquablement appropriées au moment où il parle. Achille a toujours le pied léger,
DRYDEN
quand môme il reste assis. Ulysse est plein de support, quand môme il n’a rien à supporter. Toutes les lances projettent de longues ombres, tous les bœufs ont les cornes recourbées, toutes les femmes ont le sein arrondi, bien que ces particularités n’aient aucun rapport avec le sujet. Uans nos vieilles ballades, l'habitude est la même. L’or est toujours jaune, et les dames toujours gaies, bien que la couleur de l’or ou le caractère des dames n’ait rien à voir à l'affaire. Mais ces adjectifs sont des additions d’habitude. Ils disparaissent dans les substantifs auxquels ils appartiennent. La couleur qu’ils ajoutent à l’idée est si faible qu’elle n’altère pas l’effet général. Dans le passage de Dryden, que nous avons cité, le cas est fort différent. Précieuses et aromatiques attirent toute notre attention et effacent en un instant l’image de la bataille. Le poème tout entier nous rappelle Lucain, je dis : les plus mauvais passages de Lucain, le combat naval dans le golfe de Marseille, par exemple. La description des deux flottes pendant la nuit est peut-être le seul passage qu’on puisse excepter de cette censure. Si c’était d’après VAnnus mirabilis que Milton avait formé son opinion, il avait raison de dire que Dryden était un bon versificateur, mais non un poêle. Mais Dryden, comme nous l’avons déjà dit, était un de ces écrivains chez qui l’âge de l’imagination suit l’âge de l’observation et de la réflexion, au lieu de le précéder.
Ses pièces de théâtre, ses pièces rimées en particulier, sont d'excellents sujets d’études pour ceux qui désirent connaître l’anatomie maladive du drame. Dryden était parfaitement incapable de représenter au vrai des êtres humains. Il manquait même de ce talent, fort inférieur
ïi!
au génie créateur, et qui consiste à composer des caractères, en combinant les éléments auxquels les procédés imparfaits de notre raison peuvent réduire la nature humaine. Ses hommes ne sont pas môme de bonnes personnifications; ils ne montrent pas un assemblage de qualités bien assorties. Parfois, à la vérité, il lui arrive de saisir un trait de caractère bien gros et bien prononcé, et il nous présente non la ressemblance, mais la caricature d'un personnage en qui une seule particularité fait saillie tandis que tout le reste est négligé, comme le marquis de Granby campé à,une porte d’auberge et reconnaissable seulement à sa calvitie, ou comme un Wilkes qui n’est Wilkes que parce qu’il louche. Ce sont les meilleurs échantillons de son art. La plupart de ses tableaux semblent composés comme les lapis de Turquie, dans le but exprès de ne ressembler à rien qui soit dans les cieux, ni sur la terre, ni dans les eaux plus basses que ht terre.
Dryden pralique'surtout cette dernière manière dans ses tragédies, et conserve la première pour ses comédies. Ses caractères comiques sont sans mélange, parfaitement odieux et méprisables. Les hommes d’Elherege et de Vanbrugh sont bien mauvais. Ceux de Smollet sont peut-être pires. Mais rien n’approche des Céladons, des Wildbloods, des Woodalls et des Rhodophils de Dryden. Les vices de ces derniers sont relevés par une certaine impudence orgueilleuse et dure, à laquelle nous ne connaissons rien de comparable. Leur amour ressemble aux appétits des animaux, leur amitié à une complicité de coquins. Les dames semblent avoir été créées tout exprès pour être les compagnes de ces messieurs. Pour ce qui est de tromper et d’insulter leurs vieux pères, elles
DRYDEN
2ii3
ne dépassent peut-être pas la licence accordée de temps immémorial aux héroïnes. Mais par-dessus le marché elles trichent aux cartes, elles forcent des cofTres-forls, elles niellent leurs faveurs aux enchères, elles trahissent leurs amis, elles injurient leurs rivales en langage des balles et attirent leurs amants par des propos de trottoirs. Il faut se rappeler que ce ne sont pas là des valets et des suivantes, des Mascarilles et des Nérines, mais les héros et les héroïnes en titre, qui apparaissent comme les représentants de la bonne compagnie, qui se marient à la fin du cinquième acte, et vivent trèsheureusement dans la suite. La sensualité, la bassesse et la méchanceté de leur nature ne sont pas rachetées par une seule qualité d’une autre espèce, ni par une apparence de bonté, ni même par un honnête élan de haine sincère et de désir de vengeance. Nous sommes là dans un monde où il n’y a ni véracité, ni humanité, ni sentiment de pudeur, un monde que tout homme bien né quitterait volontiers pour aller vivre dans la société des démons de Millon. Mais dès que nous entrons dans la région de la tragédie, nous trouvons chez Dryden un grand changement. Là, les beaux sentiments abondent. Métastase est surpassé dans son propre domaine, Scudéri lui-même est battu. Nous faisons connaissance avec des êtres inouïs dont nous ne pouvons attribuer la conduite à aucun motif, dont nous ne pouvons pas plus comprendre les sentiments que s’il s'agissait d’un sixième sens. Nous venons de quitter une race de créatures dont l’amour est aussi délicat et aussi tendre que la passion d’un alderman pour une soupe à la tortue; et maintenant nous nous trouvons parmi des êtres dont l’amour consiste en une émotion purement désintéressée, en une fidélité qui
va jusqu’à l’obéissance passive, en une sorte de religion qui ressemble à celle des quiélistes, et qui se soutient en l’air sans l’appui d’aucun espoir ni d’aucune crainte. Nous n’y voyons que du despotisme sans force, et des sacrifices sans compensations.
Donnons-en quelques exemples. Dans la tragédie d’Aurengzeb, Arimant, gouverneur d’Agra, devient amoureux de sa prisonnière, Indamora. Elle rejetle ses avances avec mépris, mais elle lui annonce qu’elle fera grand usage de son pouvoir sur lui. 11 la menace de se fâcher. Elle lui répond très -tranquillement : a Non, votre colère comme votre amour sont inutiles ; ce qui me plaît doit vous plaire. Je sais quelle puissance j’ai pour plier votre volonté; j’en userai; car j’avais justement besoin d’un tel ami. » Ceci n’est point une vaine menace. Elle lui apporte bientôt une lettre adressée à son rival, elle lui ordonne de la lire, lui demande s'il la trouve assez tendre, et finit par lui enjoindre de la porter lui-méme. Une pereille tyrannie pourrait, à ce qu’il semble, justifier la résistance. Arimant s’aventure à faire quelques remontrances : a Laissez-moi déchirer ce fatal papier, plutôt que d’étre obligé, comme Bellérophon, de porter ma propre sentence. » La réponse de la dame est incomparable : « Vous le pouvez; mais ce n’est pas ce que vous pouvez faire de mieux; ce sera seulement me donner la peine d’écrire deux fois. Vous savez bien que tôt ou tard vous finirez par m’obéir ; pourquoi donc lutter vainement contre votre sort?» Le pauvre Arimant parait être du môme avis. Il marmotte quelque chose sur la fatalité et le libre arbitre, et sort portant le billet doux.
Dans YL'mpereur des Indes, Monlézutna offre une guir-
DRYDEN
lande à Alméria, comme gage de son amour, el lui propose de la prendre pour compagne de son trône. Elle répond : « Je prends cette guirlande, non comme un présent de votre main, mais comme due à mon mérite et à ma beauté. Quant à la couronne que vous possédez, vous, mon esclave, ce serait m’abaisser que de la partager avec vous. » En retour de ces preuves de tendresse, son admirateur consent à assassiner ses deux fils et un bienfaiteur pour lequel il éprouve la plus vive reconnaissance. Lyndaraxa, dans la Conquête de Grenade, adopte le môme ton hautain à l'égard d’Abdelmelech. Il se plaint des sourires qu’elle accorde à son rival. « Et depuis quand, » dit-elle, a ai-je assez complètement renoncé h ma puissance pour que vous prétendiez à régler tous mes regards?» — « Quand vous m’avez donné votre amour, » répond-il, « vous m’avez donné ce droit. » — « Peut-être, mais seulement pour durer autant que mon bon plaisir. Je le révoque aujourd’hui. » — « Je vous haïrai, et cette visite sera la dernière. » — « Faites-le si vous pouvez ; vous savez que je vous tiens ferme. »
C’est peu de chose que d’accuser ces passages de violer toute convenance historique, et de transporter à Mexico et à Agra des sentiments qui n’ont jamais existé, môme feints, excepté chez les chevaliers d’Europe. Nous n’avons aucune objection à un monde de convention, où l’on verrait un puritain en lllyrie et un port de mer en Bohême. Pourvu que les personnages soient bons, nous nous soucions peu du fond du tableau. Sir Joshua Reynolds dit que, dans un tableau d’histoire, les rideaux et les tentures ne doivent pas être du velours ou du coton, mais seulement des draperies. On devrait appliquer le môme principe à la poésie et nu roman. La vérité des
caractères est le premier objet, la vérité des temps et des lieux ne doit venir qu’en seconde ligne. Nous voudrions bien qu’il n'arrivât pas de notre temps à un grand écrivain d'oublier souvent la nature humaine dans les minuties de l’ameublement, de la toilette ou de la cuisine.
Nous reprochons à Dryden, non de n’avoir pas su faire vivre ses personnages comme des Maures ou des Américains, mais de n’avoir pas su les faire vivre comme des hommes et des femmes; non d’avoir représenté l’amour tel qu’il ne saurait exister dans un harem ou dans un wigwam, mais de l’avoir représenté tel qu’il n’existe nulle part. Toutes les autres émotions de ses héros ressemblent à leur amour. Toutes leurs qualités, leur courage, leur générosité, leur orgueil, sont dans les mêmes proportions gigantesques. La justice et la prudence sont des vertus qui ne peuvent exister qu’avec modération, et qui changent de nature et de nom dès qu’on les pousse à l’excès. Aussi, Dryden n’accorde â ses favoris ni justice ni prudence. 11 ne se soucie pas de leur donner ce qu’il ne peut pas leur donner outre mesure. Ses tyrans et ses scélérats sont purement et simplement ses héros transformés par quelques coups de pinceau semblables à ceux qui avaient changé l'honnéte figure de sir Roger de Coverley en une tête de Sarrasin. En dépit de leur grimace et de leurs sourcils froncés, leurs traits primitifs sont encore reconnaissables.
C'est dans les tragi-comédies de Dryden que ces absurdités nous frappent surtout. 11 nous y présente pêle-mêle les deux espèces d'hommes, les bons et les méchants, ou plutôt les anges et les babouins. Nous ne rencontrons dans une scène que des hommes et des femmes licen-
DRYDEN
cieux, grossiers, égoïstes, menteurs, sans pudeur aucune, qui sont condamnés, sans doute en châtiment de leur dépravation, à parler en prose. Mais dès que nous nous trouvons en compagnie des gens qui parlent en vers, nous nous apercevons que nous sommes dans une société qui eût enchanté les Cathos et les Madelons de Molière, dans une société pour laquelle Oroondale eut été un amant trop froid et Clélie une trop grande coquette.
Comme Dryden ne savait pas donner de l'inlérét à ses pièces par les moyens qui constituent le mérite propre et spécial du drame, il lui fallait bien trouver quelque autre ressource. Dans ses comédies, il y suppléait quelquefois par de l’esprit, mais plus fréquemment par des intrigues, des déguisements, des méprises sur les personnes, des dialogues à propos interrompus, des délivrances inespérées, des mystères inquiétants et des révélations étonnantes. Par là il réussit du moins à rendre ses pièces fort amusantes.
Dans ses tragédies, il se conQa, et non sans quelque raison, aux mérites de diction et de versification qui lui étaient propres. Voilà très-probablement la cause qui lui fil adopter avec tant d’empressement et abandonner plus tard avec tant de regret l'habitude d’écrire ses pièces en vers rimés. Ce qui est forcé parait moins forcé, sous ce rhythme, que lorsqu’onse sert de vers plus voisins de la conversation usuelle, et Dryden n'a jamais eu de rival dans le maniement du distique héroïque. 11 est inutile d’insister sur les inconvénients d'une mode si universellement condamnée aujourd'hui. Mais il est bon d’observer que, bien que Dryden manquât de ce genre de talent que les vers blancs font paraître à son plus I. 17
LSSA1S LITTÉRAIRES.
grand avantage, et bien qu'il fût assurément le meilleur écrivain en vers rimés qu’ait possédé nuire langue, cependant celles de ses pièces qui ont été regardées comme ses chefs-d’œuvre, dès le moment de leur apparition, sont écrites en vers blancs. Aucune expérience ne saurait être plus décisive.
il faut convenir que les plus mauvaises de ses tragédies en vers rimés contiennent de belles descriptions et de magnifiques morceaux de rhétorique. Mais, même en oubliant que ce sont des pièces de théâtre, en passant par-dessus les invraisemblances dramatiques, en considérant uniquement le langage, nous rencontrons à chaque instant des passages qui révoltent notre goût. A peine peut-on comprendre qu’un auteur ait pu les écrire et qu’un auditoire ait pu les supporter, tant la violence insensée de la forme contraste étrangement avec la vulgarité froide de la pensée. L’auteur en attribuait toute la faule à son auditoire, et déclarait que, lorsqu’il les avait écrits, il les avait trouvés assez mauvais pour plaire au public. Celle défense est indigne d’un homme de talent; et, après tout, ce n’est pas une défense. Olway plaisait au public sans déclamations outrées, et Dryden eût pu en faire autant, s’il eût possédé les facultés d’Olway..Le fait est qu’il avait une tendance à l’exagération, qui céda par la suite â la réflexion et au temps, mais qui ne disparut jamais entièrement, et qui perçait dans ceux-là mêmes de ses écrits qui n’étaient pas destinés à plaire à la foule grossière d’un théâtre.
Quelques critiques indulgents ont donné ce défaut pour une preuve de talent, pour la profusion d'une richesse illimitée et le désordre d’une vigueur exubérante. Nous croyons, au contraire, que ce défaut ressemble da-
DRYDEN
vantage aux oripeaux de la pauvreté, aux spasmes et aux convulsions de la faiblesse. Dryden 1» coup sûr n’avait pas plus d’imagination qu’Homère, Dante ou Milton, qui ne sont jamais tombés dans ce défaut. La diction ample et opulente d’Êsaïe ou d’Escbyle ne ressemble pas plus à celle d'Almanzor ou de Maximin, que le renflement d’un muscle ne ressemble à l’enllure d’une tumeur. L’un indique la vigueur et la santé, l’autre l’affaiblissement et la maladie. Si jamais Shakspeare déclame, ce n’est pas lorsque son imagination l’entraîne, c’est lorsqu’il travaille à entraîner son imagination, lorsque son esprit est un moment fatigué, lorsqu’il lui arrive, comme autrefois, dit-on, à Euripide, de ressembler à un lion qui excite sa propre fureur en se ballant les flancs avec sa queue. Ce qui arrivait quelquefois à Shakspeare, lorsque ses facultés étaient lasses, arrivait sans cesse à Dryden, pour cause d’impuissance habituelle. Comme son confrère Lee, il avait assez de jugement pour apprécier les grands poètes de l'époque pr écédente, sans en avoir assez pour éviter de lutter avec eux. 11 sentait et il admirait l’audace sublime de leur vol. Il apprit trop tard qu’elle appartenait à un autre temps que celui où il vivait, qu’elle exigeait d'autres facultés que celles qu’il possédait, et qu’en prétendant à les imiter, il consumait dans une tentative désespérée un talent qui aurait pu le rendre éminent dans une autre voie. De même qu’on a vu en France certains prophètes fourbes chercher l’inspiration en imitant les pâmoisons, les étouffements et les convulsions qui leur semblaient en être les symptômes, de même Dryden essayait de se donner un véritable accès de fureur poétique en se livrant à un enthousiasme factice, et, comme les prophètes dont je parle,
il ne réussit par tous ses efforts qu'à se contourner.
Horace compare très-heureusement ceux qui, de son temps, imitaient Pindare, au jeune homme qui avait essayé de voler dans les airs sur des ailes de cire, et qui subit une chute si fatale et si honteuse. Son admirable bon sens le préservait pour sa part de celte erreur, et lui apprenait à cultiver un style dont la perfection était à sa portée. Dryden ne se connaissait pas aussi bien. Il voyait que les plus grands poètes n’avaient jamais eu plus de succès qu’en s’élançant au delà des bornes ordinaires, et qu'une bonne fortune inexplicable les empêchait de tomber, môme lorsqu’ils semblaient chanceler sur les limites de l’absurde. Dryden ne s’apercevait pas que ces grands poètes étaient guidés et soutenus par une puissance qui lui manquait. Ils écrivaient sous la dictée de leur imagination, et ils trouvaient un écho dans l’imagination des autres. Dryden, au contraire, s’asseyait à son bureau pour chercher, à force de réflexions et d’arguments, à se donner une frénésie raisonnée, un emportement de propos délibéré.
En regardant les magnifiques dessins qui accompagnent le Faust, nous avons toujours été frappés d’une gravure qui représente le magicien et le tentateur, à cheval et au grand galop. Le diable monte son coursier furieux aussi négligemment que s’il se reposait dans un fauteuil. Il semblerait impossible qu’il pût rester en selle dans une pareille posture, si l’on ne savait pas qu’il est garanti contre tout danger par les privilèges d’une nature surhumaine. L'attitude de Faust, au contraire, est celle d’un écuyer parfait. Les poètes du premier ordre peuvent impunément écrire comme Méphislophélès galopait, avec une fougue éperdue; mais Dryden,
tized bv Go ogle
DRYDEN'
quoique admis à communiquer avec les esprits supérieurs, quoique armé d'une part de leur puissance, quoique dépositaire de quelques-uns de leurs secrets, appartenait à une autre race. C’était une folie de sa part d'entreprendre ce qu’ils peuvent seuls risquer sans danger. Il avait besoin du goût et de la science critique pour suppléer à ce qui lui manquait.
Nous en donnerons quelques exemples. Rien ne peut être plus beau que la description d'Hector devant le rempart des Grecs, à la fin du douzième livre de l ’ Iliade : « Alors bondit en avant l’illustre Hector; on eût dit qu’il portait sur son visage la nuit soudaine; l'airain terrible étincelait sur son corps; il tenait dans ses mains deux javelots. Nul, à moins d'étre un Dieu, n’aurait pu lui faire face et l’arrêter, quand il s’élança aux portes; et ses yeux étaient d’un feu brûlant... Aussitôt, les uns franchissent les murs, les autres se ruent à grands flots par les portes mêmes, si habilement construites! Et les Grecs effrayés s’enfuirent vers les navires creux; et le tumulte était sans trêve et sans fin. » Quelles expressions hardies! et pourtant comme elles sont significatives! comme elles sont pittoresques! On croit voir Hector se dresser dans sa vigueur et dans sa furie : les ténèbres de la nuit sur son front, l’éclair dans ses yeux, les javelots et l’armure éclatante, l’irruption puissante & travers les portes et par-dessus les remparts, le bruit continu et le piétinement de la multitude, nous voyons tout cela; tout cela est pour nous une réalité. Eli bien ! Dryden a décrit dans Maximin un événement à peu près semblable, et a fait de son mieux pour être sublime; voici le passage :
« Là, il lutte contre une forêt de lances, et se dresse, comme Capanée, défiant Jupiter; il abat de sa large
épée les plus hardis; enfin, à sa vue, le Destin pftlit, et, tremblant qu’il ne prenne la ville, tourne les pages d’airain de son volume sombre, pour y graver île nouveaux arrêts ou pour corriger ceux qui sont convaincus d’erreurs. »
llappelez-vous encore quelles charmantes images remplissent les chansons des fées dans la Tempête et le Songe d'une nuit d’été : Ariel chevauchant sur la chauvesouris à travers le crépuscule, ou suçant le miel des fleurs avec l’abeille, et les petites suivantes de Titania, éloignant les araignées de la couche de la Reine! Dryden avait raison de dire : « Nul ne peut imiter la magie de Shakspcare; Shakspeare seul ose entrer dans le cercle enchanté. » Dryden, qui parle ainsi, efit bien fait luimême de ne mettre pas le pied dans ce royaume magique de Shakspeare et de craindre le châtiment qui, d’après les vieilles légendes, fut toujours réservé it une si téméraire présomption. Les vers suivants font partie du chant de ses fées : « Gai! gai! gai! nous partons de l’Orient, à moitié enivrées au festin de l’arc-en-ciel; parmi les rayons delà lune, pendant que les vents sifflant bien fort, vite! vite! vite! nous montons et nous nous envolons; nous nous évaporons dans le duvet d’un blanc nuage, et de peur que, du haut du ciel, le saut ne soit trop grand, nous glissons sur le dos d’une étoile filante et nous tombons sur la terre dans une gelée d'amour. » Voilà des échantillons du style de Dryden où ses défauts paraissent encore à leur avantage; ceux qui voudraient juger de son plus mauvais style peuvent lire les discours de Maximin mourant, et les comparer aux dernières scènes d’Olhello et du roi Lear.
Si Dryden était mort avant la fin de la première des
DRYDEN
deux périodes qui composent, à notre avis, son existence littéraire, la réputation qu’il aurait laissée ne serait guère au-dessus de celle de Lee ou de Davcnant. Les gens de lettres seuls l’auraient connu, et ils auraient parlé de lui connue d’un auteur qui avait inutilement usé, dans des sujets qu’il n’était pas en état de traiter, des facultés qui, judicieusement employées, auraient pu l’élever à un rang éminent; ils auraient parlé de lui comme d’un écrivain dont la diction elles rhylhmes avaient quelquefois un mérite supérieur, mais qui avait gâté tous scs ouvrages par son faux goût et par certaines erreurs d’une négligence grossière. On aurait peut-être pu se rappeler et citer quelques-uns de ses prologues et de ses épilogues. Il montra de bonne heure dans ces petites pièces le talent qui fit plus tard de lui le premier des poètes satiriques modernes. Mais pendant la seconde partie de sa vie il abandonna peu à peu le théâtre. Ses drames parurent à de plus longs intervalles. 11 renonça à rimer ses tragédies. Son langage devint moins ampoulé, ses caractères moins exagérés. Il n’arriva pas à produire des représentations exactes de la nature humaine, mais il cessa de colorier des chimères monstrueuses comme celles qui abondent dans ses premières pièces. Çà et là on rencontre des passages dignes des meilleurs temps du théâtre anglais. Le style que le drame exige change avec tous les changements de personne et de situation. Le véritable auteur dramatique sait varier sa manière d’écrire, de façon à suivre toutes ces variations; mais celui qui excelle dans un seul style aura l’air d’ôtre un grand auteur dramatique, lorsque ce style se trouvera approprié à la situation, de même que les aiguilles d’une montre qui ne marche pas indiquent exactement l'heure deux fois
par jour. Parfois il se rencontre une scène de solennelle discussion. Un pur rhétoricien peut la rendre aussi bien que le plus grand poète tragique qui ait jamais existé. Nous avouons que le discours de Sempronius dans Caton nous parait presque égaler ce que Shakspeare aurait pu faire. Mais lorsque la séance est levée, et quand nous nous apercevons que les amants et leurs maîtresses, le héros et le scélérat font tous des harangues dans le même style, nous reconnaissons la différence qui existe entre un homme capable d’écrire un drame, et un homme capable d’écrire un discours. De même, l’esprit, le talent descriptif, le talent narratif, peuvent passer un moment pour du génie dramatique. Dryden était un admirable raisonneur en vers. Il connaissait son talent, il en était fier, et les auteurs de la liépétition l’ont justement accusé d’en avoir abusé. Ses guerriers et ses princesses ont la passion de discuter des points de casuistique sentimentale qui eussent enchanté une cour d’amour. Souvent môme, ils vont plus loin, et ils entament des spéculations sur l’idée philosophique de la nécessité et sur l'origine du mal.
Il se rencontrait pourtant quelquefois certaines occasions qui réclamaient impérieusement ce genre de talent. Alors Dryden se trouvait parfaitement h son aise. Toutes ses meilleures scènes sont de celte espèce. Elles se passent toutes entre hommes; car les héros de Dryden, comme beaucoup d’autres messieurs, ne peuvent jamais causer sérieusement quand les femmes sont de la partie. Toutes ces scènes tendent à monlrer l’empire de la raison sur la violence des passions. Nous avons deux interlocuteurs, l’un partial et passionné, l’autre noble, calme et judicieux. Le personnage posé et sensé prend peu à peu
DRYDEN
l’ascendant sur son compagnon furieux. Il l’excite d’abord par ses reproches, puis lui impose par son égalité d’humeur, puis le convainc par ses arguments, et le calme enfin par ses persuasions. Telle est la scène entre Hector etTroïlus, celle entre Antoine et Ventidius, et celle entre Sébastien et Dorax. Il n’y a dans Shakspeare rien du même genre qui vaille ces dialogues, si ce n’est la querelle entre Brulus et Cassius, qui vaut mieux que les trois scènes de Dryden ensemble.
Quelques années avant sa mort, Dryden renonça complètement à écrire pour le théâtre. Il avait tourné ses facultés dans une autre direction, et cela avec un succès éclatant et décisif. Le goût avait peu â peu éveillé chez lui la faculté créatrice : il ne pouvait atteindre au premier rang dans la poésie, mais il aspira à la place la plus honorable au second rang, et il l’obtint. Son imagination ressemblait aux ailes de l’autruche, qui l’aident à courir, quoiqu’elles ne lui permettent pas de planer. Lorsqu’il prétendait aux sublimes essors, il devenait ridicule; mais lorsqu'il se maintenait dans une région plus modeste, il dépassait tous ses rivaux.
Ses facultés naturelles et acquises le destinaient toutes à fonder une bonne école de poésie critique. Il poussa même ses réformes trop loin pour son temps. Après sa mort, notre littérature rétrograda, et il fallut près d’un siècle pour la ramener au point où il l’avait laissée. Sa constitution intellectuelle, solide et saine, son instruction étendue plutôt que profonde, son esprit qui n’était guère inférieur â celui des disciples les plus distingués de Donne, son éloquence grave, sérieuse et pleine d’autorité, ne pouvaient pas lui éviter un échec honteux lorsqu’il prétendait à égaler Shakspeare, mais l’ont élevé fort au-
ÎC« ESSAIS LITTÊItAinES.
dessus du niveau de Boileau. Il savait admirablement manier la langue. C’est avec lui que s’est éteint le secret de la vieille diction poétique anglaise, l’art de produire de grands effets avec des expressions familières. Dans le siècle suivant, cet art-là fut aussi absolument ignoré que relui de peindre les vitraux gothiques, et les mosaïques laborieuses des imitateurs comme Mason et comme Gray y suppléèrent pauvrement. D’autre part, Dryden fut le premier écrivain qui eut l’habileté de faire entrer le vocabulaire scientifique dans des vers naturels et agréables. Il y réussit aussi complètement que son contemporain Gibbons réussissait à l’entreprise également difficile de sculpter les fleurs les plus délicates dans un morceau de cœur de chêne. Les parties du langage les plus rudes et les plus noueuses s’assouplirent entre ses mains. De môme sa versification, où l’on voit le premier modèle de cette régularité et de cette précision auxquelles la génération suivante attacha tant de prix, offrait en même temps fes derniers exemples de noblesse, de liberlé, de variété dans les pauses et dans la cadence du vers. Ses tragédies rimées, si dépourvues de mérite qu’elles fussent en elles-mêmes, lui avaient du moins servi comme servent au musicien ces paroles qui n’ont que le rhythme sans avoir aucun sens et qu’on appelle des monstres en argot de théâtre ; elles lui avaient servi h apprendre quelles ressources d’harmonie le vers alexandrin peut comporter. Les sujets nouveaux qu’il traitait ne laissaient pas beaucoup de place à l’emphase qui était son principal défaut, et son goût, devenu plus pur, l’y fit renoncer.
Nous avons déjà dit qu’il possédait à un degré rare le talent de raisonner en vers, et ce talent lui devint particulièrement utile. Sa logique n’est pas toujours également
DI! Y DK N.
saine. Sur les points de critique, il raisonne toujours ingénieusement, correctement lorsqu’il esten veine d'honnêteté. Mais il n’entendait pas grand’chose aux questions Ihéologiques et politiques qu’il entreprenait de traiter en vers. Aussi ses arguments sont souvent dépourvus de valeur. Mais la manière dont il les développe est au-dessus de tous les éloges. Le style est transparent. Les questions s’enchaînent dans l’ordre le plus heureux. Les objections sont présentées de manière à recevoir tout le feu de la réplique. Les périphrases qui remplacent les expressions techniques sont claires, nettes et exactes. Les exemples sont Lien choisis pour orner et expliquer en même temps le raisonnement. Tour à tour les vives épigrammes de Coxvley et le babil naturel des poètes comiques de l'Italie sont mis en jeu avec le plus grand succès pour donner du piquant à ce qui est simple et de la clarté à ce qui est obscur.
Si foi littéraire était large et même latétudi naire, non par défaut de sagacité, mais grâce à une disposition naturelle h se satisfaire aisément. Il avait l’esprit prompt à discerner le moindre éclair de mérite; il était indulgent môme pour les irrégularités grossières, lorsqu’elles étaient accompagnées de talent. Lorsqu’il disait quelque chose de sévère, c’était pour servir un but du moment, pour soutenir son avis, ou pour faire enrager un rival. Jamais critique aussi habile ne fut aussi exempt de dédain. Il aimait les vieux poètes, surtout Shakspeare. Il admirait l’esprit ingénieux dont Donne etCowIey avaient si étrangement abusé. Il rendit justice à la mémoire de Milton, an milieu du silence général. Il porta aux nues les premiers vers de jeunesse d’Addison. Voyant toujours le beau côté des choses, il admirait l’extravagance en faveur
ESSAIS LITTÉn AIRES.
de la somme d’invention qu’elle supposait, il excusait l'affectation par amour pour l’esprit ; il tolérait même l’insignifiance à cause de la correction qui l'accompagnait.
C’est probablement à ce tour d’esprit, plutôt qu'aux raisons moins honorables dont a parlé Johnson, qu’il faut attribuer l’exagération qui défigure les panégyriques de Dryden. Il faut avouer que jamais aucun écrivain n’a poussé plus loin la flatterie des dédicaces. Mais ce n'était pas, à ce que nous supposons, le simple fait d’une servilité intéressée, c’était l’épanchement d’un esprit singulièrement disposé à l'admiration, d’un esprit qui atténuait le vice et magnifiait les vertus et les services rendus. La plus adulatrice de toutes ses préfaces est celle par laquelle il dédie l 'État dïnnocence à Marie deModène. Johnson trouve étrange qu’un homme puisse employer un pareil langage sans se prendre lui-même en horreur. Mais il n’a pas remarqué que ce même ouvrage contient un éloge de Millon, qui ne pouvait assurément pas être agréable à la cour de Charles II. Bien des années après, lorsque les principes whigs commencèrent à triompher, Sprat refusa d'admettre dans l’abbaye de Westminster un monument de John Philips, parce que le nom de Milton se trouvait par hasard cité dans l’épitaphe. Il déclara qu'il ne pouvait laisser souiller les murs de son église par lenom d’un républicain. Dryden était attaché à la cour par intérêt et par principe. Mais rien ne pouvait réduire au silence son admiration pour le génie. Nous ne sommes pas disposés à le juger sévèrement lorsque la même disposition qui le portait à rendre un si généreux hommage à la mémoire d’un poêle que ses patrons délestaient, lui inspira des extravagances dans le portrait d’une
DRYDEX.
princesse célèbre par l’éclat de sa beauté et la bonne grâce de ses manières.
C’était là un aimable naturel, mais cc n’est pas le naturel des grands hommes. Partout où se trouve l’élévation du caractère, se trouve aussi une certaine puissance de dédain. Ce n’est que dans les romans et sur les tombeaux qu'on entend parler de gens indulgents pour les défauts d’autrui et impitoyables pour leurs faiblesses propres; Dryden, en tous cas, n’était pas l’un de ces héros. Sa charité s'étendait libéralement sur les autres, mais elle commençait certainement par s’appliquer à luimême. Il ne manquait pas de goût, tant s’en faut, et ses ouvrages de critique sont sans aucune comparaison supérieurs à tout ce qui avait paru jusque-là en Angleterre. Il les destinait généralement à servir d’apologie à ses poésies, plutôt qu’à exposer des principes généraux, il lui arrive donc de chercher à séduire le lecteur par des sophismes qui ne pouvaient guère le tromper luimême. Ses discours sont ceux d’un avocat et non d’un juge; et parfois c’est un avocat plaidant une mauvaise cause. Cependant, au moment même où il établit les lois de l’art d’une manière erronée, il montre comme il les comprend bien. Mais il agissait constamment en dépit de ses lumières. Il péchait contre sa conviction. 11 espérait qu’on lui pardonnerait ce qu’il faisait de mauvais, en l’honneur de ce qu’il faisait de bon. Il ne prenait point de peines pour améliorer ce qu’il avait fait de bon. 11 n’était pas comme la plupart des hommes supérieurs, mécontents même de leurs meilleures productions. Il ne s’était pas proposé un idéal de perfection impossible à atteindre, dont la contemplation assidue l'aurait tour à tour humilié et relevé. Il ne rencontrait nulle part sur
son chemin ces mirages d’inaccessible beauté qui tiennent l’artiste en haleine, s’éloignant toujours, et toujours poursuivis. Il n’était pas choqué des négligences d’autrui, et il étendait sa tolérance jusqu’à ses propres négligences. Il n’avait pas l’esprit difficile; il aimait l’éclat, mais le soin lui importait peu. De là vient que la plupart de ses écrits ont une sorte de magnificence mal tenue, comme ces boyards russes sur qui l’on voit tout à la fois de la vermine et des diamants, du linge sale et des fourrures sans prix. Le temps et la réflexion avaient, en grande partie, fait disparaître de ses poèmes les défauts qui lui venaient de l’affeclation; 'mais il persista dans sa négligence jusqu’à la fin. S’il lui arrivait moins souvent vers la fin de sa vie de pécher par défaut de soin, cela venait seulement de ce qu’une longue habitude de la composition l’avait conduit à bien faire plus facilement. Dans ses plus beaux morceaux, nous trouvons des rimes irrégulières, des distiques allongés d’un troisième vers qui n’est qu’un intrus et qui détruit l’harmonie sans rien ajou. ter au sens, des alexandrins gigantesques de quatorze, et de seize syllabes, et des hémistiches qu’il ne s’est jamais inquiété de terminer.
Telles sont les beautés et les fautes qu’on trouve en profusion dans les derniers ouvrages de Dryden. On peut se faire, de ses facultés naturelles et acquises, des mérites et des défauts de son style, une idée plus complète et plus juste en lisant le Paysan et la Panthère qu’en étudiant aucun autre de ses écrits. Comme poéine didactique, c’est un ouvrage fort supérieur à la fleligio Laici. Les parties satiriques, et surtout le porlrait de Burncl, ne sont peut-être pas inférieures aux meilleurs passages A’Absalom et Achitophel. Il y a là, d’ailleurs, cer-
DRYDEN
tains mouvements de tendresse qui nous touchent d'autant plus qu’elle est simple, sensée et ferme, et nous rappelle les meilleures scènes de ses tragédies. Le ton des vers s’élève et s’abaisse heureusement & l’unisson du sujet, et la richesse du langage semble illimitée. Cependant, le défaut de soin dans la construction de l’intrigue et lé^ innombrables inconséquences que Dryden laisse sans cesse échappergâtent souventle plaisir qu’on éprouve ù rencontrer des perfections si variées.
En composant Absalom et Achitophel , il était tombé sur un filon riche et tout nouveau qu’il exploita avec un succès signalé. Les anciens écrivains satiriques avaient été sujets d’un gouvernement despotique. Ils étaient contraints de laisser de côté les questions politiques et de borner leur attention aux faiblesses de la vie privée. Il pouvait bien leur arriver parfois de prendre quelques libertés avec des hommes publics, mais de ceux-là seulement qui étaient déjà enterrés,
Quorum Flaminia tegitur cinis alque Latina.
C’est ainsi que Juvénal a immortalisé les sénateurs obséquieux qui se réunirent pour décider le sort du fameux turbot. Sa quatrième satire nous rappelle souvent le grand poème politique de Dryden; mais elle ne fut écrite qu’après la chute de Domitien, et il y manque quelque chose de cette saveur particulière qui n’appartient qu’à l’invective contemporaine. La colère de Juvénal avait attendu silongtemps qu’elle était comme un vin trop dépouillé, dont le corps seul demeure, ayant perdu sa chaleur et son bouquet. Boileau portait des entraves du même genre, et, eût-il été libre de toutes contraintes, il n’était pas en état de lutter contre notre compatriote.
Dryden profita complètement de tous les avantages que lui donnait la nature de son sujet. L’exéculiou est presque parfaite. Le style d’Horace et de Hoileau ne convient qu’à des sujets légers. L’écrivain français a bien cherché à rendre en vers les raisonnements théologiques des Lettres provinciales; mais le succès n’a pas été brillant. L’éclat de Pope est froid. L’ardeur de Perse est sans brillant. Il est rare qu’une versification opulente et des combinaisons ingénieuses s’allient avec l’expression d’un sentiment profond. Dryden et Juvénal seuls ont à la fois l’éclat et la chaleur. Ces deux grands auteurs satiriques ont réussi à communiquer l’ardeur de leurs émotions aux matières les plus rebelles elles plus froides, et ils ont échauffé la masse tout entière de leurs œuvres d’une flamme qui dévore et qui éblouit. Nous ne pouvons, à la vérité, penser sans regret au parti que Dryden prit comme écrivain dans les discussions de son temps. Sans doute, on trouvait dans les deux camps de la corruption et de la folie. Mais la liberté était d’un côté, et le despotisme de l'autre. Nous n’insisterons cependant pas sur cela. A Talavéra, les troupes anglaises et françaises suspendirent un moment le combat pour boire au ruisseau qui coulait entre elles. Les timbales circulaient de main en main, et les ennemis buvaient ensemble sans se craindre et sans s’attaquer. Nous aimons mieux, de môme, inviter nos adversaires politiques à boire avec nous à cette fontaine déplaisirs intellectuels, qui doit servir à rafraîchir les deux partis, au lieu de la souiller et de la troubler par d'inopportunes hostilités.
Macflecnoe n’est inférieur à Absalom et Achitophel que par le choix du sujet. L'exécution en est peut-être supérieure. Mais le plus bel ouvrage de Dryden est le dernier,
DRYDEN
son Ode pour le jour de sainte Cécile. C’est le chef-d’œuvre de la poésie du second ordre, et elle mérite d’étre placée immédiatement après les grands modèles du premier. Elle nous rappelle le troisième cheval d’Achille, Pédasus, qui était de race mortelle, mais qui suivait pourtant les chevaux divins. ( Iliade , xvx, J54.) En comparant cette ode aux déclamations impuissantes des tragédies héroïques, on peut mesurer les progrès qu’avait faits l’esprit de Dryden. Il avait appris à éviter une lutte trop audacieuse avec des génies d'un rang plus élevé, à se tenir éloigné de la pente qui mène à l’emphase ou au vide, à ne jamais risquer une expression qui ne présentât pas à son propre esprit une idée bien nette. On n’y retrouve point ces ténèbres visibles qu'il affectait naguère dans sonstyle.et que les poètes du premierordre peuvent seuls employeravec succès. Tout est clair, significatif et pittoresque. Ses premiers écrits ressemblaient aux travaux gigantesques de ces jardiniers chinois qui cherchent à rivaliser avec la nature elle-même, il faire des cataractes dont la hauteur et le bruit soient terribles, il élever des montagnes escarpées, et à communiquer à des plantations artificielles la grandeur et les ombres d’une forêt vierge. Mais Dryden abandonna cette manière de faire, sans jamais adopter le goût hollandais que Pope avait introduit chez nous, le goût des parterres réguliers et des allées coupées à angle droit. Il ressemblait plutôt à nos kents et à nos Droivns qui, s’inspirant des grands paysages sans prétendre à les égaler, consultant la physionomie du lieu, aidant la nature et déguisant leur art, sont arrivés à créer, non un Chamouni ou un Niagara, mais un parc de Stowe et un parc de Hagley.
Nous sommes, à tout prendre, disposés à regretter que I. 18
KSSAJS LITTfiR AinfcS
Dryden n’ait pas exécuté son projet d’écrire un poème épique. L'œuvre n’eût certainement pas été de l’ordre le plus élevé. Elle n’eût pas rivalisé avec l’ Iliade, {'Odyssée ou le Paradis perdu; mais elle aurait été très-probablement supérieure aux productions d'Apollonius de Rhodes, de Lucain et de Stace, et elle aurait pu égaler la Jérusalem délivrée. Le récit eût probablement été ferme et vigoureux, animé d’un souffle semblable h celui des anciens romans, enrichi de descriptions éclatantes, et parsemé de beaux discours et de belles digressions. Dryden aurait bien couru quelque danger de viser trop haut, de céder trop souvent, par exemple, à sa manie de faire apparaître et parler lesanges desdivers royaumes, et d’entreprendre une lutte avec ce grand écrivain qui avait si incomparablement réussi dans son temps à nous représenter les spectacles et les bruits d'un autre monde. C’est à Milton, et à Milton seul, qu'appartenaient les secrets du grand abtme, la rive de soufre, l’océan de feu, les palais des Dominations déchues, étincelants à travers les ombres éternelles, le silencieux désert de verdure et de parfums où des anges armés veillent sur le sommeil des deux premiers amants, le portique de diamants, la mer de jaspe, le pavé de saphir empourpré de roses célestes, et les cohortes infinies des chérubins, éblouissantes d’or et d’acier. Quant à Dryden, les scènes qui convenaient à son talent et qui lui restaient à prendre, après Millon, c’étaient les conciles, les tournois, les processions, les cathédrales remplies de monde, les camps, les chasses et les salles d’armes.
Mais nous n’avons pas la place de passer en revue tous les ouvrages que Dryden a écrits; nous n’insisterons donc pas pluslongtempssurceuxqu’ilauraitpu écrire. On peut
DRYDE.N.
dire, en somme, qu’il possédait un admirable talent, dont il a souvent abusé, et un bon jugement , dont il a souvent négligé les avertissements; on peut dire qu’il a réussi seulement dans une province secondaire de l’art, mais que, là, il a supérieurement réussi, et qu’avec un esprit plus indépendant, un désir plus ardent du mieux et du très-bien, et un plus profond respect de lui-môrae, il aurait pu arriver, dans la voie qui lui était ouverte, à l’absolue perfection.
(Encyclopédie lirilannlque. — Février 18 SC.)
Olivier Goldsmilh, l’un des plus charmants écrivains anglais du dix-huitième siècle, appartenait à une famille protestante et saxonne qui était depuis longtemps établie en Irlande, et qui avait été, comme la plupart des autres familles protestantes cl saxonnes, inquiétée et persécutée par la population indigène, dans les temps de troubles. Son père, Charles Goldsmith, avait fait ses éludes, sous le règne de la reine Anne, à l'école diocésaine d'Elphin ; il était devenu amoureux de la fille du maître, et l’avait épousée; puis il avait pris les ordres, s’était fixé dans un endroit nommé Pallas, dans le comté de Longford, et là il soutenait avec peine sa femme et ses enfants sur ce qu’il pouvait gagner comme pasteur et en même temps comme fermier.
Olivier Goldsmilh naquit à Pallas, en novembre 1728. Ce village était alors, en tout ce qui concernait la vie pratique, presque aussi éloigné de la capitale populeuse et splendide où Goldsmith passa la fin de sa vie, que peut l’étre aujourd’hui la clairière la plus lointaine du haut Canada ou le pâturage le plus sauvage de l’Australie. Aujourd’hui encore, les enthousiastes qui se hasardent à
OLIVIER GOLDSMITII. 217
faire un pèlerinage au village natal du poète, sont forcés de faire à pied la dernière partie de leur voyage. Le hameau est situé loin de to.ute grande route, dans une plaine de l’aspect le plus triste, et qui se transforme souvent en lac, quand la saison est humide. Les chemins mettraient en pièces toutes les carrioles du monde, et il y a des ornières et des fondrières à travers lesquelles on ne ferait pas passer les roues les plus solidement construites.
Quand Olivier n'était encore qu’un enfant, son père obtint une cure valant environ 200 livres sterlingpar an, dans le comté de Westmeath. La famille quitta sa chaumière et sa solitude pour venir occuper une maison spacieuse, sur une route fréquentée, près du village de Lissoy. Là, l’enfant apprit ses lettres par les soins de sa bonne, et quand il eut sept ans, son père l’envoya à une école de village, tenue par un vieux quartier-malire en demi-solde, qui faisait profession de n’enseigner que la lecture, l'écriture et l'arithmétique; mais qui possédait un trésor inépuisable d’histoires sur les revenants , les banshee s et les fées, sur les grands chefs Rapparee, Baldearg O’Donnell et Hogan le Galopeur, sur les exploits de Peterborough et île Slanhope, sur la surprise de Monjuich et le glorieux désastre de Rrihuega. Cet homme était vraisemblablement protestant, mais il appartenait à la race aborigène; non-seulement il parlait irlandais, mais il pouvait improviser en vers irlandais. Olivier devint bientôt et resta toute sa vie un admirateur passionné de la musique irlandaise, et surtout des compositions de Carolan , qu’il entendit encore exécuter sur sa harpe quelques-uns de ses derniers accords. 11 faut ajouter qu’Olivier, bien qu’Anglais par sa nais-
sauce et bien que rattaché par de nombreux liens à l’Église établie, ne donna jamais la moindre marque de cette antipathie méprisante avec laquelle la minorité dominatrice traitait trop généralement alors en Irlande la majorité vaincue. 11 était tellement loin de partager les opinions et les sentiments de la caste à laquelle il appartenait, qu’il prit en aversion ce que ses pareils appelaient les Glorieux et Immortels Souvenirs, et qu’il soutint toujours, même lorsque George III fut sur le trône, que le rétablissement de la djnastie exilée pouvaitseul sauver le pays.
Goldsmilh n’avait pas encore neuf ans lorsqu’il quitta l’humble école tenue par le vieux soldat. II passa un certain temps dans plusieurs écoles secondaires et commença l’étude des langues anciennes. Il était loin d'être heureux à celte époque, à ce qu’il parait. A en juger d’aprèsl’admirableportrait de lui qui est à Knowle, sestrails étaient durs et laids. La petite vérole avait laissé sur son visage des traces peu ordinaires de son passage. Il était petit et mal bâti. Les jeunes garçons sont habituellement fort peu indulgents pour les défauts corporels, et la personne du pauvre Olivier excitait d’autant plus la risée de ses camarades qu’il était d’une naïveté rare et porté à commettre mille bévues, disposition qu’il conserva toujours. Il devint le plastron des enfants et des maUres ; pendant les récréations il était montré au doigt, comme un grotesque, et, pendant la classe, fouetté comme un âne. Quand il fut devenu célèbre, ceux qui s’étaient jadis tant moqués de lui cherchèrent dans leur mémoire tous les souvenirs de son enfance et citèrent des couplets et des reparties qui lui étaient échappées, et qui, peu remarquées au moment même, furent données,
OLIVIER GOLDSM1TH.
vingl-cinq ans plus lard, comme des signes avantcoureurs du talent qui produisit le Vicaire de Wakefield et le Village abandonne.
Dans sa dix-septième année Olivier entra au collège de la Trinité, à Dublin, en qualité d’étudiant servant ( sizar ). Les étudiants servants ne payaient rien pour la nourriture ni pour les cours, et très-peu de chose pour le logement; mais ils avaient à s’acquitter de divers services domestiques dont ils sont exemptés depuis longtemps. Ils balayaient la cour, ils portaient le diner à la table des felloivs; ils changeaient les assiettes des nobles dominateurs de la société et leur versaient à boire. Goldsmith fut logé dans une mansarde où il n’était pas seul, et où l’on voit encore avec quelque intérêt sur la fenêtre son nom qu’il y avait lui-même gravé. Des hommes moins distingués que lui sont partis de mansardes semblables pour arriver un jour à être chanceliers ou évêques ; mais Goldsmith ne sut pas profiter des avantages d'une situation dont il souffrit toutes les humiliations. Il négligea ses études, fut mal placé dans les examens, fut mis au dernier rang de la classe pour avoir fait le bouffon dans la salle des leçons, fut sévèrement réprimandé pour avoir fait jouer une pompe à incendie sur un constable, et finit par recevoir des coups de canne d’un mailre brutal pour avoir donné un bal dans les mansardes du collège à quelques joyeux compagnons et à quelques jeunes personnes de Dublin.
Tandis qu’Olivier menait ainsi une vie qui se partageait entre une sordide détresse et une dissipation aussi peu relevée, son père mourut, Délaissant à peu près rien. Le jeune homme obtint son diplôme de bachelier, et quitta l’Université. Pendant quelque temps l’humble demeure
ESSAIS LITTÉB AIRES.
où sa mère s’était retirée depuis son veuvage lui servit d’asile. Il avait alors vingt-un ans : il fallait absolument qu’il fît quelque chose, et son éducation semblait ne l’avoir rendu propre qu’à se vêtir de couleurs voyantes, qui lui plaisaient autant qu’à une pie, à faire sa partie de cartes, à chanter des airs irlandais, à jouer de la flûte, à pêcher à la ligne en été, et à raconter des histoires de revenants, au coin du feu, pendant l’hiver. Il essaya successivement, mais en vain, de cinq ou six professions. Il demanda à l’évêque de l’ordonner prêtre ; mais comme il se présenta au palais épiscopal en habit écarlate, il en fut aussitôt chassé. Puis il devint précepteur dans une famille riche, mais il quitta bientôt sa place à la sufte d’une dispute de jeu. Alors il résolut d’émigrer et d’aller en Amérique. Sa famille le vit avec une grande satisfaction se mettre en route pour Cork, monté sur un bon cheval, avec trente livres dans sa poche. Mais au bout de six semaines il revint sans un sou, chevauchant sur une misérable haridelle, et il apprit à sa mère que le vaisseau sur lequel il avait arrêté son passage avait mis à la voile sans lui pendant qu’il était à une pprtic de plaisir. Il prit le parti d’étudier le droit. Un généreux parent lui avança cinquante livres sterling. Muni de cette somme, Goldsmith se rendit à Dublin, se laissa entralnerdans une maison de jeu, et perdit jusqu'à son dernier sou. Alors il songea à la médecine. On lui garnit une petite bourse, et il partit pour Édimbourg à l'âge de vingt-quatre ans. Il passa dix-huit mois dans cette ville, prétendant suivre les cours, et ramassant çà et là quelques notions superficielles sur la chimie et sur l'histoire naturelle. Ensuite il alla à Leyde, toujours sous prétexte d'étudier la médecine. Il quitta à vingt-sept ans celle célèbre Université, la
troisième où il eût résidé, sans avoir pris un seul grade, n’ayant acquis que quelques bribes de connaissances médicales, et ne possédant au monde que ses vêtements et sa flûte. Mais sa flüle lui rendit de grands services. Il parcourut à pied la Flandre, la France et la Suisse, jouant partout des airs pour faire danser les paysans, et gagnant souvent ainsi un souper et un lit. Il alla jusqu’en Italie. Son talent musical n’eut pas grand succès auprès des Italiens; mais il vécut grâce aux aumônes qu'il reçut à la porte des couvents. 11 est bon toutefois de remarquer qu’il ne faut accepter que sous toutes réserves les histoires qu’il a racontées sur cette portion de sa vie ; car la stricte véracité ne fut jamais au nombre de ses vertus, et un bomme qui est habituellement inexact dans ses récits est en général plus qu’inexact quand il parle de ses voyages. Goldsmilh faisait même si peu de cas de la vérité, qu’il a imprimé qu’il avait assisté à une conversation très-intéressante entre Voltaire et Fontenelle, et que cette conversation avait eu lieu à Paris. Or, il est parfaitement certain que Voltaire fut toujours à plus de cent lieues de Paris pendant tout le séjour que (U Goldsmilh sur le continent.
En 1756, notre vagabond débarqua à Douvres, sans un schelling, sans un ami et sans profession. 11 avait, il est vrai (si l'on peut se fier à son propre témoignage, sans aucune preuve à l’appui), obtenu de l’Université de Padoue un diplôme de docteur; mais cette dignité lui fut absolument inutile. En Angleterre, sa flûte ne pouvait lui être bonne à rien, il n’y avait pas de couvents, et il fut contraint d’avoir recours à une foule d’expédients désespérés. Il se fit comédien ambulant ; mais son visage et sa tournure ne le faisaient pas bien venir, môme
sur le plus humble théâtre. 11 pila des drogues cl porta dans Londres des fioles pour des pharmaciens charitables. Il s'associa à une bande de mendiants qui nichaient dans Axe Yard. Ii fut pendant quelque temps maître d’études dans une pension; mais les misères et les humiliations de cette condition lui parurent si pénibles, qu’il crut avoir fait un progrès en obtenant la permission de gagner son pain comme porte-faix d’un libraire; bientôt, cependant, il trouva son nouvel état encore plus intolérable que le premier et s’estima trop heureux de redevenir maitre d’études. Il obtint un emploi médical au service de la Compagnie des Indes; mais sa nomination fut bientôt révoquée. On ignore pourquoi. C’était un sujet sur lequel il n’aima jamais à entrer en conversation. Il est probable qu’il n’était pas en état de remplir les devoirs de sa charge. Puis il se présenta à un examen au collège des Chirurgiens, afin de devenir aide dans un hôpital de marine. On ne le trouva pas assez instruit pour remplir ce poste, quoique si humble. Le mattre de pension qu’il avait servi en n’ayant pour tout salaire qu'un peu de nourriture et le tiers d'un lit, venait de mourir. Goldsmith n’avait plus d’autre ressource que d’en revenir aux plus vils labeurs de la littérature. Il loua, dans une misérable cour, une mansarde où il ne pouvait arriver qu’en grimpant du bord de Fleet Ditch. au moyen d’une interminable échelle de pierres, appelée le cassecou. La cour et l’échelle ont disparu depuis longtemps, mais les vieux habitants de Londres se les rappellent encore. Ce fut là qu’à l’âge de trente ans le malheureux aventurier se vit forcé de travailler comme un galérien.
Pendant les six années qui suivirent, il fit imprimer quelques écrits qui ont survécu, et un grand nombre
d'autres qui soûl oubliés. Il fit des articles pour des revues, des magasins et des journaux; il fil des livres d’enfanls, qui, reliés en papier doré et ornés de hideuses gravures sur bois, faisaient leur apparition à la fenêtre d’une boutique jadis célèbre, située au coin du cimetière de Saint-Paul ; il écrivit une Enquête sur l’état de la culture littéraire en Europe , qu’on réimprime toujours dans ses ouvrages, bien qu’elle n’ait que peu ou même point de valeur; il écrivit une Vie du Beau Nash, qu’on ne réimprime pas, bien qu’elle mérite tout à fait cel honneur; il écrivit une Histoire d'Angleterre , superficielle et incorrecte, mais très-lisible, qu’il publia en une série de lettres soi-disant adressées par un grand seigneur à son fils; il écrivit quelques Esquisses de la Société de Londres, très-animées et très-amusantes, en une série de lettres soi-disant adressées par un voyageur chinois à ses amis. Tous ces écrits étaient anonymes; mais on savait que quelques-uns d’entre eux étaient de Guldsmith, et il grandit peu à peu dans l’estime des libraires qui l’employaient. Il fut un écrivain populaire, dans le vrai sens du mot. Ni la nature ni l’éducation n’avaient préparé son esprit à des recherches exactes ou à de sérieuses dissertations. Il ne savait rien exactement, ses lectures avaient été décousues, et il n’avait pas médité profondément sur ce qu’il avait lu. Il avait beaucoup vu le monde ; mais il n'avait guère remarqué et retenu, de ce spectacle, que quelques personnages et quelques incidents grotesques qui avaient frappé son imagination. Mais bien que son esprit ne fût que très-imparfaitement pourvu de matériaux, il savait admirablement tirer parti des matériaux qu’il avait. Il y a eu beaucoup de plus grands écrivains, mais il n’y a peut-être jamais eu un écrivain plus unifor-
mément agréable. Son style était toujours pur et facile, et quand l’occasion le demandait, vif et énergique. Ses récits étaient toujours amusants, ses descriptions toujours pittoresques, sa fantaisie abondante et joyeuse, parfois avec un léger mélange de douce tristesse. Il y avait, dans tout écrit de lui, sérieux ou plaisant, une certaine giàce et un décorum naturel, bien fait pour surprendre chez un homme qui avait passé la plus grande partie de sa vie parmi des voleurs et des mendiants, des filles publiques et des paillasses, dans ces sales repaires qui sont la honte des grandes capitales.
A mesure que son nom devint plus connu, le cercle de ses connaissances s’agrandit. 11 fut présenté à Johnson, qu’on regardait alors comme le premier des écrivains anglais contemporains, à Reynolds, le premier des peintres anglais, et à Durke, qui n’était pas encore entré au parlement, mais qui s’était déjà beaucoup fait remarquer par ses écrits et par l’éloquence de sa conversation. Goldsmith se lia bientôt intimement avec ces hommes éminenls. En 1703, il fut l’un des neuf premiers membres de celte célèbre association qu’on a parfois appelée te club littéraire, mais qui a toujours protesté contre cette épithète, et qui se fait gloire, encore aujourd’hui, de s’appeler tout simplement : le Club.
A cette époque, Goldsmith avait quitté sa misérable chambre et avait pris un appartement dans la région plus civilisée des Inns nf Court. Mais il avait encore de mauvais momentsà passer. Vers la fin de 1 764, il était si fort en retard pour son loyer, qu’un matin sa propriétaire appela à son aide l’officier du sheriff. Le débiteur, fort embarrassé, envoya à Johnson un messager, et Johnson, toujours serviable, quoique souvent bourru, remit au messager
une guinée, en promettant d’arriver au plus vile. Il vint, en effet, et trouva Goldsmith attablé devant une bouteille de Madère et disant mille injures à son hôtesse; c’était à cette acquisition qu'il avait consacré une partie de la guinée. Johnson reboucha la bouteille et pria son ami de réfléchir avec calme sur la façon dont il pourrait se procurer de l'argent. Goldsmith dit qu’il avait un roman tout prêt pour l'impression. Johnson jeta un coup d’œil sur le manuscrit, vit qu'il y avait de bonnes choses, le porta chez un libraire, le vendit pour CO livres sterling (1,500 fr,), et revint bientôt avec l’argent. 11 paya le loyer, cl l’officier du sheriff se retira. D’après une version, Goldsmith réprimanda sévèrement son hôtesse des procédés qu’elle employait à son égard; d’après l’autre version, il insista pour qu’elle bât avec lui un bol de punch. Les deux histoires sont probablement vraies. Le roman qui fit ainsi son entrée dans le monde était le Ficaire de Wakefield.
Mais avant que le Vicaire de Wakefield fût imprimé, le grand événement de la vie littéraire de Goldsmith s'accomplit. En 1704, quelques jours avant Noël, il publia un poème, intitulé le Voyageur. C’était le premier ouvrage auquel il eât mis son nom, et il s’éleva aussitôt au rang d’un véritable classique anglais. Les critiques les plus habiles déclaraient qu’on n’avait rien vu de plus beau en poésie depuis le quatrième livre de la Dunciade. Le Voyageur diffère, en un point, de tous les autres écrits de Goldsmith. En général, ses cadres étaient mauvais, et son exécution bonne. Dans le Voyageur, l’exécution mérite de grands éloges, mais elle est cependant de beaucoup inférieure au cadre. Jamais poème philosophique, ancien ou moderne, n’eut un plan aussi noble, et en môme
i: SS A IS LlTTfi U AIRES.
temps aussi simple. Uu voyageur anglais, assis sur un rocher au milieu des Alpes, près du point de rencontre de trois grands pays, contemple celte perspective immense; il repasse dans son esprit son long pèlerinage ; il cherche à se rappeler la diversité des aspects, des climats, des gouvernements, des religions, des caraclères nationaux qu’il a observés, et il en vient à cette conclusion, vraie ou fausse, que noire bonheur ne dépend guère des institutions politiques, mais surtout de notre âme, de son tempérament et de son gouvernement personnels.
Tandis que la quatrième édition du Voyageur était sur le comptoir des libraires, le Vicaire de Wakefield parut et obtint rapidement une popularité qui a duré jusqu’à nos jours, et qui durera probablement autant que notre langue. L’intrigue en est détestable; elle manque, nonseulement de cette probabilité qu'on doit demander à un récit de la vie commune en Angleterre, mais encore de celte suite qu'on doit trouver même dans les fictions les plus bizarres où l’on voit des sorcières, des géants et des fées. Mais les premiers chapitres ont tonte la douceur de la poésie pastorale, jointe à toute la vivacité de la comédie. Moïse et ses lunettes, le vicaire et sa monogamie, l’escroc et sa cosmogonie, le propriétaire campagnard qui prouve, d’après Aristote, que les parents sont parents, Olivia se préparant à la difficile tâche de convertir un amoureux qui n’est pas bon sujet, en étudiant la controverse entre Robinson Crusoô et Vendredi, les grandes dames et leur commérage sur les amours de sir Tomkyn et les vers du docteur Burdock, M. Burchell et ses « blagues, » ont causé autant d’innocente gaieté qu’ait jamais pu en causer un récit contenu dans un aussi petit nombre de pages. La dernière partie de l’histoire est indigne du
OLIVIER GOLDSMITII.
commencement. A mesure qu’on approche de la catastrophe, les absurdités abondent de plus en plus, et les éclairs de plaisanterie deviennent de plus en plus rares.
Le succès qu’avait obtenu Goldsmith, comme romancier, l’enhardit, et il voulut s’essayer au drame. Il écrivit Y Homme d’un bon naturel, pièce qui fut plus mal accueillie qu’elle ne méritait de l’ôtre. Garrick refusa delà représenter à Drury-Lane. Elle fut jouée à Covent-Garden en 1768, mais elle fut froidement reçue. Cependant l’auteur relira, des représentations à son bénéfice et de la vente du droit de propriété , 500 livres sterling (12,500 fr.), cinq fois autant que lui avaient valu le Voyageur et le Vicaire de Wakefield réunis. L’intrigue de l 'Homme d’un bon naturel est très-mal conçue, comme presque toutes les intrigues de Goldsmith. Mais il y a des passages parfaitementdivertissanls, beaucoup plus divertissants, à vrai dire, que ne le voulait la mode du temps. Une pièce affectée et larmoyante, intitulée la Fausse Délicatesse, venait d’avoir un succès immense. La sentimentalité était à l'ordre du jour. Pendant quelques années, on versa plus de larmes aux comédies qu’aux tragédies, et toute plaisanterie qui excitait dans l’auditoire quelque chose de plus qu’un sourire grave était qualifiée de vulgaire. Il n'est donc pas étonnant que la meilleure scène qui se trouve dans l 'Homme d'un bon naturel, celle où miss Kichland rencontre son amant escorté par le bailli et par le suivant du bailli, en grands habits de cérémonie, ait été impitoyablement sifflée, et omise après la première représentation.
Le Village abandonné parut en 1770. Par le style et la versification, ce célèbre poème est au moins égal, peutêtre môme supérieur, au Voyageur, et la nombreuse classe
de lecteurs qui pensent, comme Bayes le dit dans la Répétition, qu’un plan ne sert qu’à mettre en œuvre de belles choses, préfèrent le Village abandonné au Voyageur. Mais les juges plus capables de discernement, tout en admirant la beauté des détails, sont choqués d’un défaut impardonnable qui gâte l’ensemble de l’ouvrage. Le défaut auquel je fais allusion n’est pas cette théorie sur la richesse et sur le luxe, qui a été si souvent blâmée par les économistes politiques. La théorie est fausse, il est vrai, mais le poème, eu tant que poème, n’est pas nécessairement plus mauvais à cause de cela. Le plus beau des poèmes latins, et même le plus beau des poèmes didactiques qui existent en aucune langue, fut écrit en faveur du système le plus absurde et le plus bas entre tous les systèmes de philosophie morale et naturelle. On peut facilement pardonner à un poêle de mal raisonner; mais on ne peut lui pardonner de mal décrire, d’étudier le monde où il vit avec tant de négligence que ses portraits ne ressemblent en rien aux originaux, et de présenter, comme copies de la vie réelle, des combinaisons monstrueuses de choses qui n’ont jamais existé et ne peuvent jamais exister les unes à côté des autres. Que dirait-on d’un peintre qui mêlerait août et janvier dans un même paysage, et qui représenterait une rivière gelée au milieu d’une scène de moissons? Suffirait-il, pour défendre un pareil tableau, de dire que chacune des parties qui le composent est d’un coloris exquis, que les haies vertes, les pommiers chargés de fruits, les charrettes qui ploient sous les gerbes jaunies, et les moissonneurs, hâlés par le soleil, qui essuient leurs fronts, sont charmants, et que la glace et les enfants qui patinent sont charmants aussi? Le Village abandonné ressemble beau-
coup à un tableau ainsi imaginé. Il se compose de parties qui ne peuvent aller ensemble. Le village, aux jours de sa prospérité, est un vrai village anglais. Le village, dans sa décadence, est un village irlandais. La félicité et la misère que Goldsmith a rapprochées appartiennent à deux contrées différentes et à deux différents états de société. Il n’avait assurément jamais vu dans son tle natale un paradis rural, un séjour de contentement, d’abondance et de tranquillité, semblable à son Auburn. Il n’avait assurément jamais vu, en Angleterre, tous les habitants d’un semblable paradis chassés en un jour de leurs demeures, et forcés de partir tous à la fois pour l’Amérique. Il avait probablement vu le hameau dans le comté de Kent; il avait probablement vu l’émigration dans le comté de Munster ; mais en réunissant les deux, il a produit quelque chose qu’on n’a jamais vu et qu’on ne verra jamais dans aucune partie du monde.
En 1773, Goldsmith tenta de nouveau la fortune à Covent-Garden; sa seconde pièce s’appelait ; Elle s'abaisse pour dominer (She stoops to conquer). On eut grand’peine à persuader au directeur du théâtre de donner cette pièce. La comédie sentimentale régnait encore, et les comédies de Goldsmith n’étaient pas sentimentales. L’homme d’un bon naturel avait été trop plaisant pour réussir; et cependant la gaieté de YHomme d’un bon naturel était d’une grande modération en comparaison de la richesse comique de Elle s’abaisse pour dominer , qui est, à vrai dire, une farce incomparable en cinq actes. Mais celte fois, le talent triompha; le parterre, les loges et les galeries ne cessèrent pas un instant de rire h l’envi. Si un admirateur fanatique de Kelly ou de Cumberland s’aventurait à siffler ou à grogner, un cri universel de I. 19
« A la porte ! ,i ou de « Jelez-le, la tôle en bas ! d lui imposait bientôt silence. Deux générations ont confirmé depuis lors la sentence qui fut prononcée ce soir-là.
Tandis que Goldsmith écrivait le Village abandonné et Elle s'abaisse pour dominer , il s’occupait aussi de travaux d’un genre bien différent, qui lui valaient peu de gloire, mais beaucoup d’argent. Il fit, pour l’usage des écoliers, une histoire romaine qui lui fut payée 300 livres sterling ; une histoire d’Angleterre, qui lui valut 600 livres ; une histoire grecque, pour laquelle il reçut 230 livres; une histoire naturelle, que les libraires s’engagèrent à lui payer 800 guinées. 11 écrivit ces divers ouvrages sans se livrer à des recherches approfondies, uniquement en choisissant, en abrégeant et en traduisant dans son style clair, pur et facile, ce qu’il trouva dans des ouvrages bien connus, mais trop volumineux ou trop arides pour les petits garçons et les petites filles. Il commit parfois d’étranges bévues car il ne savait rien exactement. Ainsi, dans son Histoire d" Angleterre, il nous dit que Naseby est dans le Yorksbire, et il ne corrigea pas celte erreur lorsque le livre fut réimprimé. De mauvais plaisants parvinrent presque à lui faire mettre, dans son Histoire grecque, un récit d’une bataille entre Alexandre le Grand et Montézuraa. Dans son Histoire naturelle du règne animal, il raconta avec bonne foi, et avec une gravité parfaite, tous les mensonges les plus absurdes qu’il avait trouvés dans les récits des voyageurs sur les Patagons giganlesques, sur les singes qui prêchent des sermons, et les rossignols qui répètent de longues conversations. « S’il peut distinguer un cheval d’une vache, » dit Johnson, «c'est tout ce qu’il sait en zoologie. » Deux anecdotes suffiront à prouver si Goldsmith entendait quelque chose
aux sciences physiques. Un jour il lui arriva île nier que le soleil reste plus longtemps en vue dans le Nord que dans le Midi. Ce fut en vain qu’on lui opposa l’autorité de Maupertuis. « Mauperluis ! » s’écria-t-il, «je sais tout ça bien mieux que Maupertuis.» Une autre fois, il soutint obstinément, et môme avec colère, en dépit de l’évidence de ses propres sens, qu’il mâchait en faisant mouvoir sa mâchoire supérieure.
Cependant, si ignorant que fût Goldsmilh, peu d’écrivains ont plus fait pour rendre agréables et faciles aux débutants leurs premiers pas dans le laborieux sentier qui mène â la science. Ses compilations ne ressemblent en rien aux compilations ordinaires des faiseurs de livres. Il possédait peut-être plus qu’aucun autre écrivain l’art de choisir et de condenser. A ce point de vue, sou Histoire romaine et son Histoire d‘ Angleterre, et surtout les résumés qu’il fit lui-méme de ces histoires, méritent tout à fait qu'on les lise avec soin. En général, rien n’est moins attrayant qu'un Abrégé; mais les Abrégés de Goldsmith sont toujours amusants, même lorsqu’ils sont le plus concis, et pour des enfants intelligents ce n’est pas une tâche de les lire, mais un vrai plaisir.
On pouvait dire que la fortune de Goldsmith était faite. Il avait le moyen de vivre dans l’aisance, et cette aisance devait même sembler du luxe à un homme qui avait si souvent couché dans des granges ou au coin des bornes. Sa réputation était grande et grandissait tous les jours. Il vivait avec des hommes qui étaient de beaucoup, au point de vue intellectuel, la meilleure société du royaume, société où tous les talents et tous les agréments se trouvaient réunis, et où l’on cultivait avec le plus grand succès l’art de la conversation. Il n’y a probablement jamais
eu quatre causeurs plus admirables, chacun en son genre, que Johnson, Burke, Beauclerk et Garrick ; Goldsmith était intimement lié avec tous les quatre. Il aspirait à partager leur renommée comme causeur, mais jamais ambition ne fut plus malheureuse. On trouvera peut-être étrange qu’un homme qui écrivait avec tant de clarté, de vivacité et de grâce, fût, toutes les fois qu’il se mêlait à la conversation, un bavard insignifiant, bruyant et maladroit. Mais les témoignages sur ce point sont écrasants. Le contraste entre les ouvrages publiés par Goldsmith et les sottises qu’il disait était si extraordinaire, qu’Horace Walpole l’appelait un idiot inspiré. « Notre ami Noll écrivait comme un ange, » disait Garrick, u mais il parlait comme mon pauvre Jacquot. « Charnier dit qu’il fallait bien de la foi pour croire qu’un aussi ridicule babillard pût avoir véritablement écrit le Voyageur. Bosvell luimême pouvait dire, avec une compassion dédaigneuse, qu’il aimait à entendre le babil de l'honnête Goldsmith. « Oui, monsieur, s disait Johnson; mais il ne devrait pas « aimer i s’entendre lui-même. » Le fait est que les esprits diffèrent autant que les cours d’eau. Il y a des rivières transparentes et étincelantes où il est délicieux de boire tandis qu’elles coulent ; on peut comparer à de semblables rivières l’esprit d’hommes comme Burke et Johnson. Il y a des rivières, au contraire, dont l’eau est mauvaise et trouble au moment où l’on vient de la puiser ; mais elle devient transparente comme du cristal et délicieuse au palais quand elle a pu se reposer et déposer pendant quelque temps; c’est un type de l’esprit de Goldsmith. Ses premières pensées sur tous les sujets étaient confuses au point d'en être absurdes; mais elles n’avaient besoin que d’un peu de temps pour devenir
OLIVIEn GOLDSM I TH.
claires. Quand il écrivait, son esprit avait du loisir, aussi ses lecteurs l’appelaient-ils un homme de génie ; mais quand il causait, il disait des bêtises et devenait l’objet de la risée de ses auditeurs. Il se rendait compte de son infériorité dans la conversation, et il en souffrait; chaque nouvel échec lui était pénible ; mais il n’avait ni assez de jugement ni assez d’empire sur lui-même pour retenir sa langue. La vivacité de son tempérament et sa vanité le poussaient toujours à essayer de faire la seule chose qu’il ne pût pas faire. Après chaque nouvelle tentative, il sentait qu’il s’était fait du tort, et il était pénétré de honte et de chagrin; mais, l’instant d'après, il recommençait.
Ceux qui vivaient familièrement avec lui le traitaient, ère qu’il parait, avec une bienveillance qui n’était pas sans un certain mélange de mépris, malgré leur admiration pour ses écrits. On trouvait en lui, & proprement parler, beaucoup h aimer, mais très-peu k respecter. Il avait le cœur si tendre qu'il était faible : il était si généreux qu’il oubliait complètement d'être juste ; il pardonnait si facilement les injures qu’il avait presque l’air de les provoquer, et il était si libéral envers les mendiants qu’il ne lui restait plus de quoi payer son tailleur et son boucher. Il était vain, sensuel, frivole, prodigue, imprévoyant.-On lui reprochait un vice d’une couleur plus sombre, celui de l’envie. Mais il n’y a pas le plus léger motif de croire que cette mauvaise passion, qui le fit souvent tressaillir et prononcer quelques exclamations de dépit, lui ait jamais inspiré la pensée de nuire par des ruses perfides à la réputation d’aucun de ses rivaux. Il est probable qu’il n’était pas plus envieux que ses voisins, mais qu’il était seulement moins prudent qu’eux. Il avait le cœur sur les lèvres. Goldsmilh avouait avec la
simplicité d’un enranl toutes ces petites jalousies qui ne sont que trop communes parmi les gens de lettres, mais qu’un homme de lettres qui est en même temps un homme du monde dissimule de son mieux. Quand il était envieux, au lieu d’affecter l'indifférence, au lieu de maudire en faisant mine d’approuver, au lieu de nuire en cachette et dans l’ombre, il disait à tout le monde qu’il était envieux. «Je vous en prie, ne parlez pas de Johnson comme vous le faites, » disait-il à Boswell, « vous me percez le cœur. » George Steevens et Cumberland étaient bien trop adroits pour dire de pareilles choses. Iis auraient fait chorus à l’éloge de l’homme qu’ils enviaient, après quoi ils auraient envoyé aux journaux des libelles anonymes contre lui. Les bonnes qualités et les défauts de Goldsmilh donnaient à ceux qu’il fréquentait la parfaite sécurité qu’il ne commettrait jamais une aussi vilaine action. Il n’était ni assez mauvais ni assez persévérant pour se rendre coupable d’une méchanceté qui aurait exigé de la suite et de la dissimulation.
Goldsmilh a quelquefois été représenté comme un homme de génie, cruellement traité par le monde, et condamné à lutter contre des difficultés qui finirent par lui briserle cœur. Rien n’est plus loin de la vérité. II eut, à la vérité, beaucoup à souffrir, tant qu’il n’eut rien produit de considérable en littérature. Mais après que son nom eut paru sur le titre du Voyageur, il ne put accuser que lui-même de ses misères. Son revenu moyen, pendant les sept dernières années de sa vie, dépassa certainement 400 livres sterling par an, et 400 livres par an valaient au moins autant à cette époque que vaudraient aujourd’hui 800 livres. Un homme qui n’était pas marié, vivant dans le Temple, avec 400 livres par an, pouvait alors
passer pour riche. Sur dix jeunes gens de bonnes familles qui y étudiaient le droit, il n’y en avait pas un qui eût un pareil revenu. Mais toutes les richesses que lord Clive avait rapportées du Bengale, réunies à toutes les richesses que Lawrence Dundas avait rapportées d’Allemagne , n’auraient pas sufli à Goldsmith. Il dépensait le double de ce qu’il avait. Il portait de beaux habits, il donnait des dîners de plusieurs services, il faisait la courà des beautés vénales. Il avait aussi, il faut le rappeler à l’honneur de son cœur, sinon de sa tête, une guinée, ou cinq, ou dix guinées toujours prèles pour tous les récits d’infortunes, vrais ou faux. Mais ce n'était ni à sa toilette, ni à ses festins, ni à des amours sans choix, ni à des charités sans discernement, qu’il dépensait le plus d’argent, il avait été joueur depuis son enfance, à la fois le plus entreprenant et le plus mal habile des joueurs. Pendant quelque temps il réussit à retarder le jour d’une ruine inévitable, à force d’expédients éphémères. Il obtint des avances de fonds de ses libraires, en leur promettant des ouvrages qu’il ne commença jamais. Mais à la fin, celte source de revenus lui fit défaut. Il devait plus de 2,000 liv. et il ne voyait aucun moyen de se tirer d’embarras. Son courage et sa santé l’abandonnèrent. Il fut pris d'une fièvre nerveuse, qu’il se crut capable de soigner lui-même. 11 eût été fort heureux pour lui qu’il eût aussi bien apprécié sa science médicale que le faisaient les autres. En dépit du diplûme qu’il prétendait avoir reçu à Padoue, il ne trouvait point de clients. « Je ne pratique pas, a disait-il un jour ; a je me fais une règle de ne prescrire des remèdes qu’à mes amis. » a Je vous en prie, mon cher docteur, » lui dit Beauclcik, « changez votre règle, et ne prescrivez des remèdes qu’à vos ennemis.»
En dépit de cet excellent conseil, Goldsmilh voulut se soigner lui-même. Le remède aggrava le mal. On persuada au malade d'appeler de véritables médecins, et ils crurent un moment l’avoir guéri. Cependant sa faiblesse et son état de malaise persistaient. Il ne pouvait pas dormir. Il ne pouvait pas manger. « Vous êtes plus mal,» dit un de ses médecins, a que vous ne devriez l'être, avec ce que vous avez de lièvre. Avez-vous l’esprit en repos?» a Non, je n’ai pas l’esprit en repos, » répondit-il, et ce furent les dernières paroles d’Olivier Goldsmilh. Il mourut le 3 avril 1774, dans sa quarante-sixième année. Il fut enterré dans le cimetière du Temple ; mais le lieu de sa sépulture ne fut désigné par aucune inscription et est oublié aujourd’hui, llurke et Reynolds suivirent le cercueil. Ces deux grands hommes le regrettèrent sincèrement. Quand Burke apprit la mort de Goldsmith, il fondit en un torrent de larmes. Reynolds fut si ému de la nouvelle qu’il jeta ses pinceaux et sa palette, et n’y toucha pas de tout le jour.
Peu de temps après la mort de Goldsmith, parut un petit poème qui associera son nom à celui de ses deux illustres amis, tant que notre langue subsistera. Nous avons déjà dit qu’il ressentait parfois vivement les sarcasmes qu’il s’attirait par son bavardage confus et ridicule. Peu de temps avant sa dernière maladie, il fut pris de l’envie de se venger. Il eut le bon sens de s’en remettre à sa plume, et, muni de cette arme, il prouva qu’il était de force à combattre tous ses assaillants réunis. Il retraça, dans un cadre restreint, avec une facilité et une vigueur rares, le caractère de neuf ou dix de ses connaissances intimes. Quoique ce petit ouvrage n’ait pas reçu ses dernières retouches, on le regardera toujours comme un
chef-d’œuvre. Il est cependant impossible de ne pas regretter que Goldsmitli ait fait figurer dans celte noble galerie quatre ou cinq portraits qui n’ont pas d’intérét pour la postérité, et qu’il n'ait pas mis h leur place des esquisses de Johnson et de Gibbon, aussi heureuses et aussi vivautes que ses esquisses de Burke et de Garrick.
Quelques-uns des amis et desadmirateurs de Goldsmilh lui érigèrent un cénotaphe dans l’abbaye de Westminster. Nollekens fut chargé de la sculpture, et Johnson écrivit l’inscription. 11 est très-regrettable que Johnson n’ait pas laissé à la postérité un monument plus durable et plus précieux de son ami. Une Vie de Goldsmith aurait été une addition inestimable aux Vies des poêles. Personne n’appréciait avec plus de justesse que Johnson les écrits de Goldsmith, personne ne connaissait mieux le caractère et les habitudes de Goldsmith, et personne n’était plus capable de retracer avec vérité et avec animation les particularités d’un esprit où de grands talents se trouvaient unis à de grandes faiblesses. Mais la liste des poètes pour lesquels les libraires demandèrent à Johnson des préfaces s’arrêtait à Lyttelton, qui mourut en 1773. Celle date semble avoir été choisie précisément pour exclure l’iiornme dont le portrait aurait le mieux terminé la'série. Cependant Goldsmith a été heureux en fait de biographes. Dans l’espace d’un petit nombre d’années, sa vie a été écrite par M. Prior, par M. Washington Irving et par M. Forster. Le soin de M. Prior mérite de grands éloges; le style de M. Washington Irving est toujours agréable; mais il est juste de mettre au premier rang un ouvrage aussi remarquablement intéressant qne l’est la vie d’Olivier Goldsmith par M. Forster.