‹ Essais littérairesChapitre 12 sur 23 · SS · texte numérisé non relu

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fournit des exemples. Quand un courant de trésors immenses vint affluer en Portugal, après les conquêtes faites par les Portugais en Afrique et en Orient, l'effet de celte surabondance de richesses ne se fit pas plus sentir par la splendeur nouvelle de la cour, et par le luxe des classes supérieures, que parla détresse du peuple, » L’exemple choisi par M. Soutbey n’est pas très-heureux. La richesse qui profita si peu aux Portugais n’était le fruit ni des manufactures ni du commerce entrepris par des particuliers. C’était la richesse, non pas du peuple, mais du gouvernement et de ses créatures , de ceux qui ne peuvent jamais être trop riches, au dire de M. Southey. Le fait est que la thèse de M. Soulhey est en contradiction avec l’histoire tout entière et avec les phénomènes qui nous environnent de toutes parts. L’Angleterre est le pays le plus riche de l’Europe, le pays le plus commerçant et le pays où les manufactures sont le plus florissantes. La Russie et la Pologne sont les pays les plus pauvres de l’Europe. Elles n'ont presque pas de commerce, et dès manufactures à l’état d’enfance. La richesse est-elle plus répandue en Russie et en Pologne qu’en Angleterre? Il y a en Russie et en Pologne des individus dont le revenu est probablement égal à celui de nos plus riches compatriotes. Peut-être y a-t-il dans ces contrées un aussi grand nombre de fortunes s’élevant à

80.000 livres sterling par an que chez nous. Mais y a-t-il autant de fortunes de 2,000, ou de 1,000 livres sterling par an? Il y a plus d’une paroisse en Angleterre qui contient à elle seule plus de personnes possédant de 300 à

3.000 livres sterling de revenu annuel qu’on n’en pourrait trouver dans tous les domaines de l’empereur Nicolas. Les maisons commodes et soignées qui ont été

b&ties à Londres et aux environs, pour des personnes de cette classe, depuis trente ans, formeraient à elles seules une plus grande ville que les capitales de plusieurs royaumes européens. Et c’est là l’état de société dans lequel les grands propriétaires ont dévoré les petits!

Le remède que croit avoir découvert M. Southey est digne de la sagacité dont il a fait preuve en dévoilant le mal. Il faut remédier aux calamités produites par la concentration des richesses dans les mains d’un petit nombre de capitalistes, en la concentrant dans les mains d'un seul grand capitaliste, qui n’a pas d’autre motif appréciable de la bien employer que les autres capitalistes ; il faut la concentrer dans les mains de l'État qui absorbe tout.

11 n’est pas surprenant qu’étant si loin de parlager l’opinion de M. Southey quant à la marche de la société dans le passé, nous ne partagions pas non plus ses vues sur la destinée probable de la société. Il croit que, selon toutes les apparences extérieures, le pays marche rapidement à sa destruction, mais il se confie fermement en la bonté de Dieu. Nous ne trouvons pas qu’il soit trèschrétien ni très-raisonnable d’attendre avec tant de confiance une intervention de l’Être suprême qui viendra déranger la succession régulière des causes et des effets. Nous aussi, nous nous confions en sa bonté, en sa bonté telle qu’il l’a manifestée, non par une intervention extraordinaire, mais par les lois générales qu’il lui a plu d’établir dans le monde physique et dans le monde moral. Nous comptons sur la tendance naturelle de l’intelligence vers la vérité, et sur la tendance naturelle de la société vers le progrès. Nous ne connaissons aucun exemple authentique d’un peuple ayant positivement ré-

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trogradé dans les voies de la civilisation el de la prospérité, si ce n’est sous le coup de calamités violeutes el terribles, comme celles qui détruisirent l’Empire romain ou celles qui désolèrent l’Italie vers le commencement du seizième siècle. Nous ne connaissons pas de pays qui, après cinquante ans de paix et d’un gouvernement lolérablement bon, ait été moins prospère qu’au commencement de celte période. L’importance politique d’un État peut diminuer, comme l'équilibre du pouvoir est changé par l’introduction de forces nouvelles. Ainsi l'influence de la Hollande et de l'Espagne a beaucoup diminué. Mais la Hollande et l'Espagne sont-elles plus pauvres qn’autrefois? Nous en doutons. D’autres pays les ont dépassées. Mais nous croyons qu’à les prendre en elles-mêmes, et non dans leur rapport avec les autres pays, la Hollande et l’Espagne ont avancé. Nous croyons * que la Hollande est plus riche que lorsque ses navires parcouraiènt la Tamise, que l’Espagne est plus riche que lorsqu’on amenait un roi de France captif aux pieds de Charles-Quint.

L’histoire est pleine de ce progrès naturel de la société. Nous voyons presque à chaque page dans les annales de l'humanité que l’activité individuelle lutte contre les guerres, les taxes, les famines, les incendies, les prohibitions nuisibles el les protections plus nuisibles encore, crée la richesse plus vite que ne peuvent la gas- / piller les gouvernements, et répare tout ce que les envahisseurs peuvent détruire. Nous voyons s’accroître la fortune des nations, et tous les arts de la vie tendre de plus en plus à la perfection, quand même la corruption la plus grossière et la profusion la plus désordonnée pouvaient être reprochées à ceux qui gouvernaient.

'Le moment ob nous nous trouvons est un moment de grande détresse. Mais que cette détresse nous semble peu de chose quand nous repassons l’histoire des quarante dernières années! Une guerre, à côté de laquelle toutes les autres guerres deviennent insignifiantes; des impôts, tels que n’auraient pu en imaginer jadis les peuples les plus écrasés sous le poids des impôts; une dette publique plus considérable que le total de toutes les dettes publiques qui ont jamais existé dans le monde; la nourriture du peuple rendue chère à plaisir ; la monnaie imprudemment altérée , et imprudemment rétablie : voilà le tableau. Et cependant , le pays estil plus pauvre qu’en 1790? Nous croyons fermement qu’en dépit de toutes les fautes de son gouvernement, il s’est presque continuellement enrichi. De temps en temps, il y a eu un temps d’arrêt ; de temps en temps, il y a eu Un mouvement de recul ; mais il ne saurait y avoir de doute quant à la tendance générale. Une vague isolée peut reculer; mais évidemment la marée monte.

Si nous prophétisions qu’en l’année 1930 une population de 50,000,000 d’hommes, mieux nourrie, mieux vêtue et mieux logée que les Anglais de notre temps, occupera ces Iles; que les comtés de Sussex et de Huntingdon seront plus riches que ne le sont aujourd’hui les portions les plus riches de l’ouest du comté de York ; qu'une culture aussi rafiinée que celle d’un jardin s’étendra jusqu’au sommet du Ben Nevis et d'Helvellyn; qu’on emploiera dans toutes les maisons des machines construites sur des principes encore inconnus ; qu’il n’y aura d’autres routes que des chemins de fer; qu’on ne voyagera plus qu’au moyen de la vapeur; que notre

dette, si énorme qu’elle nous semble, ne paraîtra à nos enfants qu’une charge insignifiante, qu’il serait facile de rembourser en un ou deux ans ; si nous disions cela, bien des gens nous croiraient fous. Nous ne prophétisons rien ; mais voici ce que nous disons : Si quelqu'un avait annoncé au Parlement qui se réunissait, perplexe et épouvanté, après le bouleversement de 1720, qu’en 1830 la richesse de l’Angleterre surpasserait tous les rêves des optimistes les plus extravagants; que le revenu annuel égalerait le capital de cette même dette qu’ils regardaient comme un fardeau intolérable; que, pour chacun de leurs contemporains riche de 10,000 livres sterling, il y aurait alors cinq de leurs descendants riches de 50,000 livres; que Londres serait deux fois plus grand et deux fois plus peuplé, et que cependant la mortalité aurait diminué de moitié; que le service de la poste, à lui seul, rapporterait au trésor plus que n’avaient rapporté sous Charles II l’excise et les douanes réunies; que les diligences iraient de Londres à York en vingtquatre heures; que les hommes navigueraient habituellement sans le secours du vent, et commenceraient à se voilurer sans chevaux ; nos ancêtres auraient accordé à cette prédiction à peu près le même degré de foi qu'ils accordaient aux voyages de Gulliver. Cependant la prédiction aurait été véridique ; et ils auraient compris qu’elle n’était pas tout à fait absurde, s’ils avaient réfléchi que le pays payait alors annuellement une somme qui aurait suffi pour acquérir le capital du revenu des Plantagenets, une somme dix fois plus considérable que celle qui soutenait le gouvernement d’Élizabelh, et trois fois plus considérable que celle qu’on avait regardée, du temps d’Olivier Cromwell,

comme une charge intolérable. Presque tous les hommes regardent l’état de choses au milieu duquel ils ont l’habitude de vivre comme un étatde choses nécessaire. Nous avons entendu dire que cinq pour cent est l’intérét naturel de l'argent, que le nombre de douze jurés est le chiffre naturel d’un jury, qu’une contribution de quarante shellings est la somme naturellement requise pour un électeur de comté. C’est ce qjii fait que, dans chaque siècle, bien que tout le monde sache qu’un progrès continuel s’est accompli jusqu’à la génération actuelle, personne n’a l’air de compter sur le moindre progrès pendant la prochaine génération. Il nous est impossible de prouver absolument que ceux qui nous disent que la société est arrivée à un point d’arrêt, et que nous avons eu notre temps de plus grande prospérité, sont dans l’erreur. Mais tous ceux qui sont venus avant nous, en ont dit autant, et avec tout autant de raison apparente, a Un million sterling paran nous mettra dans la misère, » disaient les patriotes de 1648. « Deux millions par an réduiront le pays en poussière, » criait-on en 1660. « Six millions par an, et une dette de cinquante millions ! a s’écriait Swift; «les grands alliés nous ont ruinés 1 d «Cent quarante millions de dette ! a disait Junius ; «nous pouvons bien dire que nous devons à lord Chalham plus que nous ne pourrons payer jamais, si nous lui devons un pareil fardeau. a «Deux cent quarantemillionsdedette!» criaient en chœur tous les hommes d’État de 1783 ; «un ministre peut-il sauver un pays ainsi surchargé, quelle que soit son économie ou son habileté? a Maintenant nous savons que, si l’on n’avait pas contracté de nouvelles dettes depuis 1783, l’accroissement des ressources du pays aurait permis de payer la dette qui épouvantait

Pitt, Fox et Burke, et même de la payer bien des fois, et cela avec des impôts bien moins considérables que ceux que nous avons eu à supporter. Quand nous ne voyons dans le passé que du progrès, au nom de quel principe en serions-nous réduits & n'attendre de l’avenir que la décadence?

Ce n'est pas grâce à l’intervention de l’idole de M. Soutbey, de l’État omniscient et opnnipotent, que l’Angleterre a marché jusqu’à présent dans la voie de la civilisation : c’est grâce à l’énergie et à la prudence de la nation, et c’est en celte même énergie et en cette môme prudence que nous mettons aujourd'hui notre confiance et notre espoir. Les chefs du gouvernement travailleront efficacement au bonheur et au progrès de la nation, s’ils sé bornent à remplir leurs devoirs naturels et légitimes, s’ils laissent les capitaux chercher et trouver leur emploi le plus lucratif, elles objets qui contribuent à l'agrément de la vie chercher et trouver leur prix équitable ; si l’activité et l’intelligence peuvent conquérir leur récompense naturelle, tandis que l’oisiveté et la folie iront au châtiment qu’elles méritent ; s’ils maintiennent la paix, s'ils défendent la propriété, s'ils diminuent les frais de la justice, et s’ils observent une stricte économie dans toutes les branches du gouvernement. Que ce soit là la conduite du gouvernement : la nation fera certainement le reste.

LORD BYRON

— rvm 1831 —

Lettres et journaux de lord Byron, avec un récit de sa vie, par , Thomas Moore, Eaq. 2 vol. ln-t». Londres, 1830.

Nous avons lu ce livre avec le plus grand plaisir. A ne le considérer que comme œuvre littéraire, il mérite d’être rangé parmi les meilleurs spécimens de prose anglaise que notre siècle ait produits. Il ne contient pas, à la vérité, un seul passage égal à deux ou trois passages que nous pourrions extraire de la vie de Sberidan. Mais, à tout prendre, il est infiniment supérieur à cet ouvrage. Le style est agréable, clair et ferme, et quand il s’élève jusqu’à l'éloquence, c’est sans effort ni ostentation. Et le fond u’est pas inférieur à la forme. Il serait difficile de citer un livre qui témoignât d’une plus grande somme de bienveillance, d'équité et de modestie. Évidemment, il a été écrit, non pour montrer avec quel talent peut écrire son auteur (ce qu’il montre cependant très-souvent), mais pour défendre, autant que le permet la vérité, la mémoire d’un homme célèbre'qui ne peut plus se défendre lui-même. M. Moore ne se place jamais entre lord Byron et le public. Il a dû être tenté à chaque instant d’être égoïste, et cependant il n’a parlé de lui-même que lorsque le sujet l’exigeait impérieusement.

Une grande partie, et même, à vrai dire, la plus grande partie de ces volumes, consiste en extraits des lettres et du journal de lord Byron , et il est difficile de parler avec trop d’éloge de l’habileté qu’a déployée M. Moore dans le choix et l'arrangement de ces extraits. Nous ne dirons pas que nous n’ayons pas remarqué çà et là, dans ces deux gros volumes in-quarto, une anecdote qu’on aurait mieux fait d’omettre, une lettre qu’on aurait dû supprimer, un nom qu’il aurait fallu dissimuler par des astériques, ou des astériques qui ne réussissent pas à cacher le nom. Mais il est impossible de ne pas reconnaître que M. Moore, en somme, s’est acquitté de sa lâche avec beaucoup de jugement et d’humanité. Quand nous considérons la vie qu’a menée lord Byron, sa pétulance, son caractère irritable et son besoin d’expansion, nous avons lieu d’admirer la dextérité avec laquelle M. Moore est parvenu à tant montrer du caractère et des opinions de son ami, en blessant si rarement les sentiments de ceux qui lui ont survécu.

Les extraits du journal et de la correspondance de lord Byron sont précieux au plus haut point, non-seulement àcause des renseignements qu’ilsrenfermentsur l’homme distingué qui les a écrits, mais aussi à cause de leur rare mérite littéraire. Ses lettres, celles du moins qu’il écrivit d’Ilalie, sont parmi les meilleures qui existent dans notre langue. Elles sontmoins afTectéesque celles de Pope et de Walpole ; elles sont plus pleines etplus intéressantes que celles de Cowper. Sachant que beaucoup de ces lettres n'étaient pas écrites uniquement pour la personne à laquelle elles s’adressaient, mais que c'étaient des épttres circulaires, destinées à être lues par une nombreuse société, nous nous attendions à y trouver du talent et de

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l’entrain, mais peu ou point d’aisance; nous avions l'esprit en éveil et prêt à y reconnaître des traces de raideur dans le style et d’embarras dans les transitions. Mais nous avons été agréablement désappointé, et il faut avouer que, si le style épistolaire de lord Byron était artificiel, c’était un exemple rare et admirablede cet art supérieur qui ne saurait être distingué du naturel.

Aucun extrait ne peut donner une juste idée du profond et pénible intérêt que ce livre excite. A peine pourrait-on trouver dans aucune œuvre de fiction une histoire aussi triste et aussi sombre que celle-là, et nous avons peu de penchant à envier le moraliste qui pourra la lire sans en avoir le cœur ému.

La jolie fable par laquelle la duchesse d’Orléans expliquait le caractère de son fils le Régent, pourrait, avec quelques petits changements, s’appliquerà Byron. Toutes les fées, à l’exception d’une seule, avaient été conviées autour de son berceau. Toutes les commères avaient prodigué leurs dons. L’une avait octroyé la noblesse, l’autre le génie, une troisième la beauté. La méchante fée, qui n’avait pas été invitée, parut enfin, et ne pouvant abroger ce que ses sœurs avaient fait pour leur favori, elle avait mêlé une malédiction à chacune de leurs grâces. Dans la situation sociale de lord Byron, dans son esprit, dans son caractère et jusque dans sa personne, il y avait une étrange réunion d’extrêmes opposés. Il possédait, de naissance, tout ce que les hommes souhaitent et admirent. Mais à chacun de tous ces avantages éminents se mariait quelque élément de misère et d'humiliation. Il était issu d’une famille noble et ancienne à la vérité, mais dégradée et appauvrie par une série de crimes et de folies qui étaient arrivés à une publicité scandaleuse. Celui de ses

parents auquel il succédait était mort pauvre et, s’il n’avait pas eu des juges indulgents, serait mort à un gibet. Le jeune pair avait de grandes facultés intellectuelles, mais il y avait une partie malsaine dans son esprit. Il avait naturellement le cœur généreux et sensible; mais son caractère était capricieux et irritable. Il avait une de ces têtes que les sculpteurs aiment à copier, et un pied comme ceux dont les mendiants des rues simulent la difformité. Remarquable en même temps par la force et par la faiblesse de son esprit, affectueux et méchant, grand seigneur pauvre et bel invalide, jamais homme n’eut plus besoin que lui del’éducation la plus ferme et la plus judicieuse. Mais quels qu’eussent été les caprices delà nature à son égard, la mère à laquelle était dévolue la tâche de former son caractère fut plus capricieuse encore. Elle passait du paroxysme delà fureur au paroxysme de la tendresse; tantôt elle accablait son fils de caresses, tantôt elle insultait à son infirmité. Il entra dans le monde ; et le monde le traita comme l’avait traité sa mère, parfois avec amour, parfois avec cruauté, jamais avec justice. Le monde fut pour lui complaisant et rigoureux tour à tour , toujours sans discernement. Il fut véritablement un enfant gâté, non-seulement l'enfant gâté de sa mère, mais l’enfant gâté de la nature, l’enfant gâté de la fortune, l’enfant gâté de la gloire, l'enfant gâté de la société. Ses premiers poèmes furent reçus avec un mépris qu’ils ne méritaient pas absolument, tout faibles qu’ils étaient. Et, au contraire, le poème qu’il publia au retour de ses voyages fut célébré fort au delà de son mérite. A vingt-quatre ans il se trouva au sommet le plus élevé de la renommée littéraire, avec Walter Scott, Wordsworth, Southey, et une foule d’autres écrivains distingués, placés désormais

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sous ses pieds. C'est à peine s’il y a dans l’histoire un autre exemple d’un écrivain aussi soudainement porté à une aussi étourdissante hauteur.

Ainsi un jeune homme à qui la nature avait donné des passions violentes, et à qui l’éducation n’avait jamais appris à les maîtriser, se vit tout d’un coup entouré de tout ce qui peut flatter ou stimuler les penchants les plus puissants de notre nature; il se vitadmiré de cent salons, salué par les acclamations du pays tout entier, applaudi des hommes les plus applaudis, aimé des femmes les plus aimables ; il eut tout ce que peuventdonner le monde et la gloire du monde. Il vécut comme vivent beaucoup d’hommes qui n’ont pas de semblables excuses à alléguer pour se faire pardonner leurs fautes. Mais ses concitoyens et ses concitoyennes avaient leur parti pris de l’admirer et de l’aimer. On ne voulait voir dans ses excès que les éclairs et les éclats de cette même âme de feu qui resplendissait dans sa poésie. 11 attaquait la religion; et cependant son nom était tendrement cité dans le monde religieux, et plusieurs publications religieuses ne critiquaient ses ouvrages qu'avec une singulière douceur. Il altaquaitle prince régent; et il ne parvenait pas à s’aliéner les tories. Il semblait qu’on dût tout pardonner à la jeunesse, au rang et au génie.

Puis vint la réaction. Aussi capricieuse dans son indignation qu'elleavait étécapricieuse dans sa bienveillance, la société entra en rage contre le favori chagrin qu’elle avaitlant choyé. Elle l’avait adoréavec une idolâtrie sans raison. Elle le persécuta avec une furie aussi déraisonnable. Bien des pages ont été écrites sur les malheureux événements domestiques qui décidèrent de sa vie. Cependant le public ne sait et n’a jamais su rieu de positif,

si ce n’est que lord Byron se querella avec lady Byron et qu’elle refusa de vivre plus longtemps avec lui. Les insinuations n'ont pas manqué : bien des gens ont hoché la tête et haussé les épaules, en disant : « Bien, bien, nous savons, » et « nous pourrions si nous voulions, » et a s’il nous convenait de parler, » et « il y a des gens qui pourraient, s’ils voulaient. » Mais nous ne croyons pas que personne ait porté devant le public un seul fait appuyé sur des témoignages croyables, ou seulement appréciables, qui indique que lord Byron ait été plus coupable qu’aucun autre homme qui ne vit pas bien avec sa femme. Les jurisconsultes que consulta lady Byron furent incontestablement d’avis qu’elle ne devait pas vivre avec son mari. Mais il faut se rappeler qu’ils adoptèrent cette opinion sans avoir entendu les deux parties. Nous nedisons pas, nous ne voulons pas donner à entendre que lady Byron méritât le moindre blême. Nous croyons que ceux qui la condamnent sur les faits dont le public peut juger aujourd’hui sont aussi téméraires que ceux qui condamnent son mari. Nous ne voulons prononcer aucun jugement; nous n’en pouvons même former aucun dans notre for intérieur, sur une affaire qui nous est si imparfaitement connue. Il eût été fort heureux qu’à l’époque de la séparation, tous ceux qui étaient alors aussi loin que nous le sommes aujourd’hui de connaître le fond des choses, eussent fait preuve de cette réserve, qui, dans de telles circonstances, n’est que la plus simple justice.

Il n’est pas, à notre connaissance, de spectacle plus ridicule que celui du public anglais dans un de ses accès périodiques de moralité. En général les enlèvements, les divorces et les querelles de famille passent presque inaperçus parmi nous. Nous lisons les histoires scandaleu-

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ses, nous en parlons pendant un jour, et nous les oublions. Mais tous les six ou sept ans, notre vertu devient féroce. Nous ne pouvons plus souffrir que les lois de la religion et de la décence soient violées. Nous voulons opposer au.vice un rempart. Nous voulons apprendre aux libertins que le peuple anglais apprécie l’importance des liens domestiques. A cet effet, nous choisissons,

' pour l’offrir en sacrifice expiatoire , un Infortuné qui n’est pas plus dépravé que cent autres dont les torts ont été traités avec indulgence. S’il a des enfants, il faut les lui enlever. S’il a une profession, il faut le forcer à l’abandonner. La classe supérieure lui tourne le dos, et le peuple le siffle. Il est, à vrai dire, une sorte de souffredouleurs, un représentant élu des démérites d’autrui, et ses angoisses sont comptées comme un châtiment suffisant qui règle tout pour les autres criminels de la même catégorie. Alors nous contemplons avec une grande complaisance notre propre sévérité, et nous comparons avec beaucoup d’orgueil le haut niveau de la moralité anglaise et le relâchement des mœurs parisiennes. Enfin notre colère est satisfaite; notre victime est perdue ; elle a le cœur brisé. Et notre vertu se rendort paisiblement pou. sept autres années.

11 est évident qu’il faut réprimer autant' que possible les vices qui détruisent le bonheur domestique. 11 est tout aussi évident que la législation pénale ne peut pas les réprimer. Il est donc juste et désirable que l’opinion publique se tourne contre eux. Mais elle devrait se tourner contre eux constamment, fermement et modérément, au lieu de lesattaquer par accès et par chocs soudains. Il faudrait n’avoir, en ce cas, qu'un poids et qu’une mesure. Décimerest une manière de punir contre laquelle l. - *t

il y a toujours beaucoup d’objections. C’est la ressource des juges qui sont trop indolents et trop impatients pour rechercher les faits et pour établir des distinctions délicates entre les diverses nuances de crimes. C’est une pratique déraisonnable, même lorsqu'elle est adoptée par les tribunaux militaires. Mais elle est infiniment plus déraisonnable encore, lorsqu’elle est adoptée par le tribunal de l’opinion publique. Il est bon que certaines mauvaises actions soient toujours accompagnées d’une certaine dose de honte. Mais il n’est pas bon que les coupables n’aient & encourir que les chances d’une loterie d'infamie; il n’estpasbon que quatre-vingt-dix-neuf sur cent échappent ; il n’est pas bon que le centième, le plus innocent peut-être, paye pour tous. Il nous souvient d’avoir entendu huer parla populace assemblée aux abords de Lincoln’s Inn, un homme contre qui se poursuivait alors la procédure la plus oppressive qui existe dans la loi anglaise. On le huait, parce qu’il avait été un mari infidèle, comme si quelques-uns des hommes les plus populaires de ce siècle, lord Nelson, par exemple, n'avaient pas été d’infidèles maris ! Nous nous rappelons un fait encore plus singulier. Dans un siècle où 'les hommes dont les galanteries étaient connues de tout le monde et avaient été légalement prouvées, ont rempli cependant quelques-unes des fondions les plus importantes dans l'État et dans l’armée, ont présidé des réunions d’institutions charitables et religieuses, ont fait les délices de toute la société et ont été adorés par la multitude, dans ce même siècle (la postérité le croirat-elle?) une troupe de moralistes ameutés est allée au théâtre pour lapider un pauvre acteur qui avait troublé la félicité conjugale d’un alderman. Qu’y avait-il qui pùt

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