‹ Essais littérairesChapitre 13 sur 23 · LORD B Y R O K · texte numérisé non relu

LORD B Y R O K

exciter ainsi le zèle de l’auditoire contre l'offenseur ou en faveur de l’offensé? C’est ce que nous n’avons jamais pu comprendre. Jamais on n’a supposé que la situation d’un acteur fût particulièrement favorable au développement des vertus austères, ni qu’un alderman possédât une immunité spéciale qui dût le mettre à l’abri de cette sorte de malheurs qui excitait alors la colère du public. Mais voilà comment est faite la justice de l’humanité.

Dans ces deux occasions, le châtiment était excessif ; mais l’offense était connue et prouvée. On se montra plus sévère à l’égard de lord Byron ; il fut l’objet d’une vraie justice de Jedwood. D’abord vint l’exécution, puis l’enquête ; et l’accusation arriva enfin la dernière, ou plutôt elle n'arriva pas du tout. Sans rien savoir absolument de ce qui s’était passé dans la famille de lord Byron, le public s’emporta violemment contre lui, et se mit à inventer des histoires qui pussent justifier sa colère. Dix ou plutôt vingt récits différents de la séparation des deux époux, vingt récits qui n’avaient aucun rapport, si ce n'est qu’ils étaient également dénués de sens commun, circulèrent en même temps. Les bonnes âmes qui les répétaient ne savaient ni ne se souciaient de savoir si ces récits reposaient sur des faits authentiques. En réalité, ils n’étaient pas la cause, mais le résultat de l’indignation publique. Ils ressemblaient à ces infâmes calomnies que Lewis Goldsmith, et quelques autres vils pamphlétaires de la même espèce, se plaisaient & publier sur le compte de Bonaparte, lorsqu'ils racontaient qu’il avait empoisonné une jeune fille avec de l’arsenic quand il était à l'Ecole militaire, qu’il avait suborné un grenadier pour tuer Desaix à Marengo, qu’il remplissait Saint-Cloud de

toutes les orgies de Caprée. U y eut un moment oh des anecdotes de cette nature trouvèrent quelque crédit auprès de gens qui, détestant l’empereur des Français sans savoir pourquoi, étaient charmés de croire tout ce qui pouvait justifier leur haine. Lord Byron eutle même sort. Ses compatriotes étaient de mauvaise humeur contre lui. Ses écrits et son caractère avaient perdu le charme de la nouveauté. Il s'était rendu coupable de la faute qu’on pardonne le moins : il avait été loué à l’excès, il avait excité trop d’intérêt, elle public, avec sa justice accoutumée, fit payer à lord Byron la folie de ses propres enivrements. Les attachements de la multitude ressemblent beaucoup^ ceux de la perfide enchanteresse des Mille et une Nuits, qui ne se contentait pas de renvoyer ses amants, quand les quarante jours de sa tendresse étaient expirés, mais qui les condamnait à expier, sous des formes repoussantes et par de cruelles pénitences, le crime de lui avoir trop plu un instant.

Le châtiment que Byron eut & supporter était de nature à ébranler un cœur plus ferme. Les journaux furent remplis d’insultes. Les théâtres retentirent de mille outrages. Il fut exilé des cercles où il était jadis le point de mire de toutes les admirations. Toutes ces créatures rampantes qui se font une fêle de la décadence des natures supérieures s’empressèrent au festin, et elles eurent raison : elles obéissaient à leurs instincts. La brutale envie d'imbéciles ambitieux ne se repaît pas souvent des angoisses d’un tel esprit, ni de la dégradation d’un pareil nom.

Le malheureux homme quitta pour toujours son pays. Les hurlements de ses accusateurs le poursuivirent à travers la mer, le long du Rhin, par delà les Alpes; ils

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s'affaiblirent peu à peu; ils Unirent par ne plus se faire entendre; ceux qui avaient soulevé l’ouragan commencèrent à se demander à propos de quoi ils avaient tant crié et voulurent rappeler parmi eux le criminel qu’ils venaient de chasser. Sa poésie devint plus populaire qu’elle ne l’avait jamais ôté ; on put compter par mille et par dix mille ceux qui n'avaient jamais vu son visage et qui pleurèrent en lisant ses douloureux accents.

Il avait fixé sa demeure sur les bords de l’Adriatique, dans la ville la plus pittoresque et la plus intéressante, sous le ciel le plus brillant et auprès de la mer la plus étincelante. Parmi les voisins qu’il s’était choisis, le goût de censurer les autres n’était pas un vice répandu. C’était une race corrompue par un mauvais gouvernement et une mauvaise religion, depuis longtemps célèbre pour ses recherches voluptueuses et habituée à tolérer tous les caprices de la sensualité. 11 n'avait rien & redouter de l’opinion publique dans sa patrie d’adoption. Il était en guerre ouverte avec l’opinion publique de son pays natal. Il se plongea dans une vie étrange et éperdue d’excès que ne venait ennoblir aucun sentiment tendre ou généreux. Du fond de son harem vénitien, il lança une succession de volumes, pleins d’éloquence, d’esprit, de pathétique, de licence et d’amer dédain. Sa santé ne tarda pas à souffrir de tant d'intempérance. Ses cheveux devinrent gris. La nourriture ne lui donna plus de force. Une fièvre ardente le consuma. Il semblait que son corps et son esprit allaient périr en même temps.

Une relation, coupable à la vérité, mais qu'on pourrait cependant appeler vertueuse, à ne la juger que d’après le niveau moral du pays où il vivait, vint l’arracber en quelque mesure h cette effroyable dégradation. Mais une

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imagination souillée par le vice, un caractère aigri par le malheur et un corps habitué à la fatale excitation de l’ivresse, l’empêchèrent de jouir pleinement du bonheur qu'il aurait pu trouver dans le plus tranquille et le plus pur de ses nombreux attachements. Son brillant esprit n'avait pu supporter impunément l’abus des liqueurs brûlantes et des vins du Rhin dont il faisait peudant la nuit un fréquent usage. Ses vers perdirent beaucoup de l’énergie et de la brièveté qui les distinguaient. Mais il ne voulut pas abandonner, sans un dernier effort, l’empire qu’il avait exercé sur les hommes de sa génération.

Il conçut un nouveau rêve d’ambition; il voulut être le chef d’un parti littéraire, le grand promoteur d'une révolution intellectuelle, et guider du sein de sa retraite italienne l’esprit public de l’Angleterre, de même que Voltaire avait guidé, du fond de sa villa de Ferney, l’esprit public de la France. Ce fut probablement dans celte espérance qu'il fonda le Libéral. Mais si puissamment qu’il eût agi sur les imaginations de ses contemporains, il , se méprit sur la nature de sa force, lorsqu'il crut pouvoir diriger leurs opinions ; et il se méprit encore plus complètement sur son propre caractère, lorsqu’il crut qu’il pourrait agir longtemps de concert avec d’autres hommes de lettres. Le plan échoua, et même il échoua honteusement. Irrité contre lui-même, irrité contre ses collaborateurs, il l’abandonna et conçut uu autre projet, le dernier et le plus noble de toute sa vie.

Une nation, jadis la première des nations, supérieure à toutes les autres par la science et parla gloire militaire, berceau de la philosophie, de l’éloquence et des beauxarts, avait été courbée pendant des siècles sous un joug cruel. Tous les vices qu’engendre l'oppression, les vices

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abjects qu’elle engendre chez ceux qui s'y soumettent, les vices féroces qu’elle engendre cbczceuxqui cherchent à y résister, avaient exercé leur fatale influence sur le caractère de cette race infortunée. Ce môme courage qui avait remporté la grande victoire de la civilisatiou humaine, qui avait sauvé l’Europe et subjugué l'Asie, en était réduit à n’animer plus que des pirates et des brigands. La finesse inventive dont ce peuple avait jadis donné tant de preuves dans toutes les branches des sciences physiques et morales, s'était transformée en une astuce timide et servile. Mais tout à coup ce peuple dégradé s'était soulevé contre ses oppresseurs. Peu encouragés ou trahis par les puissances voisines, ils avaient trouvé en eux-mêmes une force qui pouvait suppléer à toute assistance étrangère, un reste de l’énergie de leurs ancêtres.

En sa qualité d'homme de lettres, lord Byron ne pouvait manquer de s’intéresser au résultat de cette lutte. Bien que ses opinions politiques fussentassez vacillantes, comme toutes ses opinions, cependant il inclinait fortement du côté de la liberté. Il avait aidé de sa bourse les insurgés italiens, et si leur lutte contre le gouvernement autrichien s’était prolongée, il les aurait probablement aidés de son épée. Mais il était attaché à la Grèce par des liens particuliers. Dans sa jeunesse, il avait vécu en Grèce. Les paysages et l’histoire de la Grèce lui avaient inspiré une grande partie de ses vers les plus brillants et les plus populaires. Malade d'inactioD, dégradé à ses propres yeux par ses vices privés et par ses échecs littéraires, soupirant après des émotions nouvelles et une gloire honorable, il partit pour le camp des Grecs, leur portant un corps épuisé et un esprit blessé.

Sa conduite dans celte nouvelle situation fut tellement remplie de bon sens et de vigueur, qu’elle nous donne le droit de croire que, si sa vie s'était prolongée, il aurait pu se distinguer comme soldat et comme politiqué. Mais le plaisir et le chagrin avaient exercé sur cette organisation délicate les ravages de soixante-dix ans. La main de la mort était sur lui : il le savait ; et le seul vœu qu’il lit entendre, ce fut celui de mourir l’épée à la main.

Cela même lui fut refusé. L’anxiété, l’effort, la fatigue et les redoutables stimulants qui lui étaient devenus indispensables, l’étendirent bientôt sur un lit de maladie, dans un pays étranger, parmi des visages inconuus, sans qu’il eût auprès de lui une seule créature humaine qu’il aimât. Ce fut là que l’Anglais le plus célèbre du dix-neuvième siècle finit, à trente-six ans, sa brillante et misérable carrière.

Aujourd’hui même, nous ne pouvons pas nous rappeler ces événements sans ressentir quelque chose de ce que ressentit la nation, lorsqu’elle apprit que la tombe venait de se fermer sur tant de douleur et sur tant de gloire — quelque chose de ce que ressentirent ceux qui virent le cercueil, avec sa longue suite de voitures de deuil, se diriger lentement du côté du Nord, laissant derrière lui ce cimetière qui avait été consacré par la cendre de tant de grands poètes, mais dont les portes étaient fermées à tout ce qui restait de Byron. Nous nous souvenons qu'en ce jour des moralistes rigides ne purent contenir leurs larmes en songeant au sort d’un homme si jeune, si illustre, si malheureux, doué de qualités si rares et qui avait été exposé -à de si fortes tentations. Il est inutile de faire à ce sujet aucune réllexiou. C’est une histoire qui tire d’elle-méme sa moralité. Notre

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siècle abonde en avertissements pour les esprits éminents et en consolations pour les existences obscures. Nous avons vu mourir deux hommes qui, à un âge où bien des gens ont à peine achevé leur éducation, s’étaient élevés, chacun dans son genre, au comble de la gloire. L’un est mort à Longwood et l’autre à Missolonghi.

Il est toujours difficile de séparer le caractère littéraire et le caractère personnel d’un homme qui vit de nos jours. Celle séparation est surtout difficile à faire, quand il s’agit de lord Byron. Car on peut presque dire que jamais lord Byron n’écrivit sans faire quelque allusion, directe ou indirecte, à sa propre personne. L’intérêt qu'excitèrent les événements de sa vie se mêle dans notre esprit, et probablement dans l’esprit de presque tous nos lecteurs, à l’intérêt qui découle proprement de ses ouvrages. Il faudra qu'une génération disparaisse avant qu’on puisse juger équitablement ses ouvrages, à ne les considérer qu’au point de vue littéraire. Aujourd'hui ce ne sont pas seulement des livres, ce sont des reliques. Nous nous hasardons toutefois à offrir au public, quoique avec une sincère défiance de nous-mêmes, quelques courtes réflexions sur les poésies de lord Byron. .

Il vécut à l’époque d’une grande révolution littéraire. La dynastie poétique qui avait détrôné les successeurs de Shakspeare et de Spenser, était détrônée, à son tour, par une race de poètes qui se donnaient comme les héritiers de l'antique lignée, si longtemps dépossédés par des usurpateurs. La grande majorité de ceux qui concoururent à celte révolution n'en comprirent pas, selon nous, la véritable nature.

Quelles sont les différences essentielles qui distinguent la poésie de notre temps de celle du siècle dernier?

Quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent répondraient que la poésie du siècle dernier était correcte, mais froide et mécanique, et que la poésie de notre temps, quoique bizarre et irrégulière, présente des images bien plus vivantes et excite bien plus fortement les émotions que celle de Parnell, d’Addison ou de Pope. De môme on entend dire constamment que les poôtes du siècle d’Elizabeth avaient bien plus de génie, mais bien moins de correction que ceux du siècle de la reine Anne. On a l’air de regarder comme établi qu’il y a quelque incompatibilité, quelque antithèse entre la correction et le génie créateur. Nous sommes portés à croire que celte notion u tout simplement pris naissance dans un mauvais emploi des mots, et qu’elle a donné lieu à une grande partie des erreurs qui embarrassent la science de la critique.

Qu’entend-on par correction en fait de poésie ? Si l’on entend que, pour être correct, il faut se conformer à des règles qui ont leur fondement dans la vérité et dans les principes de la nature humaine, alors la correction n’est qu’un autre nom donné à la perfection. Si l’on veut dire, "u contraire, que, pour être correct, il faut se conformer h des règles purement arbitraires, alors la correction pourrait bien n’élre qu’un autre nom donné à la froideur et à l’absurdité.

Si un écrivain décrit sous des couleurs faussesdes objets visibles et viole la vérité des caractères, s’il nous montre des montagnes « inclinant, le soir, leurs tôles assoupies». , ou s’il met dans la bouche d’un homme mourant des déclamations comme celles de Maximin, on a le droit de dire, dans le sens élevée! juste de l’expression, qu'il écrit incorrectement. Il viole la première grande loi de son art. Son imitation ne ressemble en rien à la chose

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qu’il a voulu imiter. Les quatre poêles qui ont su le plus complètement éviter ce genre d’incorrection, sont Homère, Dante, Shakspeare et Milton. Ils sont dans un certain sens, qui est le meilleur de tous, les poètes les plus corrects qui aient jamais existé.

Lorsqu’on dit que Virgile était un écrivain plus correct qu’Homère, quoiqu’il eût moins de génie, quel sens attacbe-t-on au mol «correction »? Veut-on dire que la fable de VÉnéide est plus habilement développée que celle de l 'Odyssée ? que le Romain décrit avec plus d’exactitude que le Grec l’aspect du monde extérieur ou les émotions de l’esprit? que le caractère d’Achate et celui de Mnesthéus sont plus finement tracés et plus constamment soutenus que le caractère d’Achille, celui de Nestor et celui d'Ulysse? En fait, il est incontestable que, pour chaque violation des lois fondamentales de la poésie qu'on peut trouver dans Homère, il serait aisé d’en trouver vingt dans Virgile.

Troïlus et Cressida est peut-être, de toutes les piècesde Shakspeare, celle qu’on regarde généralement comme la plus incorrecte. Elle nous parait cependant infiniment plus correcte, dans le vrai sens du mot, que ce qu’on appelle les pièces les plus correctes des poètes dramatiques les plus corrects. Comparez-la, par exemple, à V Iphigénie deftacim. Nous sommes sûrs que les Grecs de Shakspeare ressemblent infiniment plus que les Grecs de Racine aux véritables Grecs qui assiégeaient Troie; et cela, parce que les Grecs de Shakspeare sont des êtres humains, et que les Grecs de Racine ne sont que des noms sans corps et sans figures, des mots imprimés en lettres majuscules en tête de divers paragraphes de déclamations. Racine aurait frémi, il est vrai, à la pensée de

mettre dans la bouche d'un guerrier qui assiège Troie une citation d’Aristote. Mais à quoi bon éviter un seul anachronisme, quand toute la pièce n'est qu’un anachronisme prolongé, par lequel les sentiments et le langage de Versailles sont transportés dans le camp des Grecs en Aulide?

En donnant au mot correction le sens que nous lui donnons en ce moment, nous croyons que sir Waller Scott, M. Wordsworth, M. Coleridge, sont des poètes infiniment plus corrects que ceux que l’on célèbre généralement comme des modèles de correction, Pope et Addison, par exemple. La seule description d'un clair de lune dans Vlliade de Pope contient plus d’inexactitudes qu’on n’en pourrait trouver dans le poème tout entier de VExcurtion. Il n’y a pas dans Caton une seule scène où tout ce qui peut créer l’illusion poétique, vérité des caractères, vérité du langage, vérité de la situation, ne soient violées d’une façon plus choquante que dans n’importe quelle partie du Chant du dernier Ménestrel. Personne ne peut croire que les Romains d’Addison ressemblent aussi parfaitement aux véritables Romains que les bandits de Waller Scott ressemblent aux vérilables bandits. Wat Tinlinn et William Deloraine ne sont pas, il est vrai, des personnages d’une aussi haute dignité que Caton. Mais la haute dignité des personnages a aussi peu à faire avec la correction de la poésie qu'avec la correction de la peinture. Nous préférons une bohémienne de Reynolds à la tète de Sa Majesté peinte sur une enseigne, et un bandit écossais de Walter Scott à un sénateur romain d'Addison.

Quel sens donnent donc au mot correction ceux qui disent, avec un auteur de notre connaissance, que Pope

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u été le plus correct des poôtes anglais, et que feu M. Gifford vient, à ce titre, immédiatement après Pope? Quelle est la nature et la valeur de celte correction qu'on prétend ne retrouver ni duns Macbeth, ni dans le Roi Lear, ni dans Othello, et qui existe, dit-on, dans les traductions de Hoole et dans tous les poèmes couronnés pour le prix Seaton ? Nous ne pouvons pas découvrir une seule règle éternelle, une seule règle fondée sur la raison et sur la nature, queShakspeare n’ait observée beaucoup plus sévèrement que Pope. Mais si, pour être correct, il faut se conformer à une législation étroite qui, tout en se montrant indulgente pour les mala in se, multiplie, sans apparence d’aucune raison, les mala prohibita, si, pour être correct, il faut observer scrupuleusement certaines règles cérémonielles qui ne sont pas plus essentielles à la poésie que l'étiquette n’est essentielle au bon gouvernement, ou que ne le sont à la dévotion les ablutions d'un pharisien, alors, assurément, Pope peut être un poète plus correct que Sbakspeare, et même, en modifiant très-légèrement le code, Colley Cibber pourrait être un poète plus correct que Pope. Mais il est permis de se demander si ce genre de correction est un mérite, et même si ce n'est pas un défaut positif.

Il serait amusant de faire un digeste des lois absurdes que les mauvais critiques ont inventées pour le gouvernement des poètes. En première ligne, citons, pour sa célébrité et pour son absurdité, la loi des unités dramatiques de temps et de lieu. Personne n’a jamais pu trouver quoi que ce fût qui pût, môme par courtoisie, être appelé un argument en faveur de ces unités, si ce n’est qu’elles sont venues de la pratique générale des Grecs. Il n’est pourtant pas besoin d’un examen très-profond

pour découvrir que les drames grecs, souvent admirables par la composition, sont bien loin de valoir, pour la peinture des caractères et de la vie humaine, les pièces anglaises du siècle d'Élizabeth. Tous les écoliers savent, d’ailleurs, que la partie dramatique des tragédies athéniennes fut dès l’origine subordonnée & la partie lyrique. Il aurait donc fallu presque un miracle pour que les lois du théâtre athénien se fussent trouvées propres à régir des pièces qui ne contenaient pas de chœurs. Tous les plus grands chefs-d’œuvre de l’art dramatique ont été composés au mépris des unités, et n'auraieut jamais pu être composés si leurs auteurs avaient respecté les unités. Il est évident, par exemple, qu’un caractère comme celui de Hamlet n'aurait jamais pu se développer dans les limites que s’imposait Alfieri. Et cependant les lettrés du siècle dernier avaient un tel respect pour ces unités, que Johnson qui se rangea, fort à son honneur, du côté opposé, disait lui-même qu'il était eflrayé de sa propre témérité, et qu'il redoutait d’avoir à combattre les autorités qu’on pourrait Irtvoquer contre lui.

Les règles du même genre sont innombrables. « Shakspeare n’aurait pas dû faire Othello noir, » dit Rymer; car le héros d’une tragédie doit toujours être blanc. » «Milton,» dit un autre critique, «n'aurait pas dû prendre Adam pour son héros; carie héros d’un poème épique doit toujours être victorieux. » « Milton n'aurait pas dû, a dit un autre, « mettre tant de comparaisons dans son premier livre; car le premier livre d'un poème épique doit toujours être le moins orné, 11 n'y a point de comparaisons dans le premier livre de l'Iliade. * u Milton, » dit encore un critique, « n’aurait pas dû placer dans un poème épique des vers tels que celui-ci :

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While tliue 1 called, and stiayed 1 knew nol whitber (1).

Et pourquoi pas? Le critique a une raison toute prête, une vraie raison de femme. « Des vers comme celui-là » , dit-il, « ne choquent pas l'oreille, il faut l’avouer, mais les vers allongés d’une syllabe supplémentaire ne devraient être permis que dans le draine; il faudrait les bannir de la poésie épique. > Depuis Pope jusqu’à nos jours, on a, en efTet, banni des poèmes héroïques qui ont un sujet sérieux, tout vers allongé d’une syllabe supplémentaire, et cela du consentement général de toute l’école correcte. Il n’est pas une seule Revue qui eût admis un distique aussi incorrect que ces vers de Drayton :

As «lien we llved untourh’d with these disgrâces,

When as our kingdom vas our dear embrsces... (2)

Une autre loi de la poésie héroïque, qu’on regardait comme fondamentale, il y a cinquante ans, voulait qu’il y eût un temps d’arrêt, ou du moins une virgule, à la Un de chaque distique. Il était également réglé qu’il n’y aurait jamais de points qu’à la fin des vers. Nous nous rappelons parfaitement avoir entendu un juge trèscorrect en matière de poésie, reprocher à M. Rogers l’incorrection de ce doux et gracieux passage :

Such grief «as ours, — It seems but yesterday —

When in thy prime, «ishing so mudi to stay,

T «as Ihine, Maria, thine wlthout a slgh At rnidnight in a slster’s arms to die.

Oh, thou «ert luvely ; lovely «as thy frame.

And pure thy spirit as from heaven itcame;

( I ) Tandis que j’appelais ainsi et que j'errais sans savoir où j’allais...

(3) Comme lorsque nous vivions exempts de ces infortunes, comme lorsque nos chers embrassements étaient pour nous un royaume.

And when recalled to join ttie blest above Thou diedst a victim to exreeding love,

Nursing the young to health. In happler bours,

When idle Fancy wove luxuriant flowers,

Once in thy mirth thou badst me Write on thee ;

And now I Write what thou shalt never see (1).

Sir Roger Newdigate mérite pleinement, à nos yeux, d’étre rangé au nombre des grands critiques de cette école. Il a établi pour règle qu’aucun des poèmes qui concourent pour le prix fondé par lui h Oxford, ne devra avoir plus de cinquante vers. Cette règle nous paraît au moins aussi raisonnable que toutes celles que nous avons citées; elle l’est même beaucoup plus à notre avis, car presque tout le monde s'accorde à penser que, plus un poème académique est court, mieux il vaut.

Nous ne voyons pas pourquoi nous n'établirions pas une certaine quantité d’autres règles du môme genre, pourquoi il ne serait pas décidé, par exemple, que le nombre des scènes dans chaque acle sera toujours de trois ou d’un multiple de trois, que le nombre de vers dans chaque scène sera toujours un nombre pair et décimal, que les personnages du drame ne seront jamais ni plus ni moins de seize, et- que, dans les poèmes héroïques, il y aura tous les trente-six vers un vers de

(I) Telle fut notre douleur — il me semble que c’était hier seulement — lorsqu'à la fleur de ton âge, et si désireuse de rester ici-bas, tu mourus, Marie, tu mourus à minuit, dans les bras d une sœur, sans un seul soupir. Oh ! que lu étais charmante 1 ton corps était charmant, et ton esprit ausBi pur que lorsqu'il descendit du ciel. Et quhnd tu fus rappelée pour rejoindre là haut les esprits bienheureux, tu rendais par tes soins la santé aux enfants, et tu mourus victime d’un amour trop ardent. Dans des jours plus heureux, quand notre imagination oisive entrelaçait des fleurs à l’inflni, tu m’ordonnas une fois, avec ta gaîté accoutumée, d'écrire quelque chose sur toi, et maintenant j’écris reci, que tu ne liras jamais.

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douze syllabes. Si nous posions solennellement ces principes, et si nous appelions Pope, Goldsmilh et Addison des écrivains incorrects parce qu’ils n’ont pas obéi à ■nos caprices, nous agirions exactement comme les critiques qui reprochent l’incorrection aux magnifiques images et à la musique variée de Coleridge et de Sbelley.

La correction que le siècle dernier admirait si fort, ressemble à la correction de ces gravures qui représentent le jardin d’Éden, telles que nous les voyons dans les vieilles Bibles. Il y a d’abord un carré parfait, borné par les fleuves Pison, Gihon, Hiddekel et par l’Euphrate, * qui sont tous traversés par un pont très-commodément placé au milieu; puis des plates-bandes rectangulaires garnies de fleurs, un long canal, bien proprement construit en briques et entouré d’une palissade; l’arbre de la science, taillé comme un des tilleuls des Tuileries, se dresse au milieu de la grande allée; le serpent s’enroule autour du tronc ; l'homme est à droite de l’arbre, la femme est à gauche, et les animaux forment aulour d’eux le cercle le plus régulier. C’est un tableau assez correct à un certain point de vue. C’est-à-dire que les carrés sont corrects, que les cercles sont corrects, que l’homme et la femme sont très-correctement alignés auprès de l’arbre, et que le serpent forme la plus correcte de toutes les spirales.

Mais s’il y avait un peintre assez admirablement doué pour reproduire sur une toile ce glorieux paradis entrevu par le regard intérieur du poète qui avait perdu les yeux de son corps à force de longues veilles consacrées à la recherche de la liberté et de la vérité; s’il y avait un peintre qui pût placer devant nous les sinueux I. Î5

replis du ruisseau de saphirs, et le lac bordé de myrtes, et les prairies parsemées de fleurs, et les grottes tapissées de signes, et les forêts tout étincelantes de pommes Hespérides et du plumage opulent des oiseaux, et les ombrages épais de ce bosquet nuptial qui semait des roses sur les amants endormis, que penserions-nous d’un connaisseur qui viendrait nous dire que ce tableau, plus beau à la vérité q.ue l’absurde gravure de la vieille Bible, ne serait pas aussi correct? Nous répondrions certainement : Il est à la fois plus beau et plus correct; il est plus beau parce qu'il est plus correct. Ce n’est pas un assemblage correct de figures géométriques; mais c'est une peinture correcte, une représentation digne de ce que le peintre a voulu représenter.

Ce n’est pas dans les beaux-arts seulement que les hommes dont l’esprit est étroit admirent cette fausse correction, faute de savoir distinguer les moyens du but, et ce qui est accidentel de ce qui est essentiel. M. Jourdain aimait qu’on fit des armes correctement : a Tout beau, tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare. » M. Tomès aimait la correction dans la pratique de la médecine : « Moi, je suis pour Arlémius. Ce n’est pas que son avis n'ait tué le malade. Mais il faut toujours garder les formalités, quoi qu’il puisse arriver. Un homme mort n’est qu’un homme mort, et ne fait point de conséquence. Mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins. » Nous avons entendu parler d’un vieil officier allemand qui tenait beaucoup à ce que les opérations militaires fussent correctes. 11 reprochait amèrement à Bonaparte d’avoir gûlé la science de la guerre, que le maréchal Daun avait poussée si loin. « Dans ma jeunesse, »

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disait-il, « nous avions coutume de faire pendant tout l’été des marches et des contre-marches sans gagner ni perdre une lieue carrée; après quoi, nous reprenions nos quartiers d’hiver. Et voilà unjeune ignorant, un cerveau biûlé, qui vole de Boulogne àUlm, et d'Ulmau cœur de la Moravie, et qui livre des batailles au mois de décembre. Toute sa tactique est d’une incorrection monstrueuse. » Eu dépit de ces grands critiques, le monde est d’avis que le but de l’escrime est d’atteindre son adversaire, que le but de la médecine est de guérir, que le but de la guerre est de faire des conquêtes, et que les moyens les plus corrects sont ceux qui mènent le plus sûrement au but.

La poésie n’a-t-elle donc pas un but, et des principes éternels et immuables? La poésie est-elle, comme l’art héraldique, soumise à des règles purement arbitraires?

Un nous dit que certains écussons et certaines armoiries indiquent certaines conditions, et que mettre telle couleur sur telle autre, ou tel métal sur tel autre, c’est faire de faux blasons. Mais si tout cela était changé, si toutes les armoiries en Europe étaient renouvelées, si l’on décrétait qu’on ne mettrait jamais de l’or que sur de l’argent, ou de l’argent que sur de l’or, qu’un lozange indiquerait la bâtardise, et une barre le veuvage, la nouvelle science serait tout aussi bonne que l’ancienne, parce que l’ancienne et la nouvelle ne seraient bonnes à rien ni l’une ni l’autre. La mascarade de Porlcullis et de Rouge- Uragon, n’ayant d’autre valeur que celle que le caprice § lui a assignée, peut être soumise à toutes les lois que le caprice voudra lui imposer. Mais il n’en est pas de même pour ce grand art imitatif, au pouvoir duquel tous les siècles rendent hommage, les plus grossiers comme

les plus éclairés. Depuis qu’il a produit ses premiers grands chefs-d’œuvre, tout ce qui peut changer dans ce monde a changé. La civilisation a été conquise, puis perdue, puis reconquise de nouveau. Les religions et les langues, les formes, les gouvernements, les coutumes de la vie privée, et les façons de penser, ont subi une série de révolutions. Tout a passé, tout, sauf les grands traits de la nature, sauf le cœur de l'homme, sauf les miracles de cet art qui a pour mission de refléter le cœur de l'homme et les traits de la nature. Deux vieux poèmes étranges, qui ont fait l’éducation de quatre-vingtdix générations, conservent encore toute leur fraicheur. Ils sont encore un objet de vénération pour des esprits enrichis par la littérature de bien des nations et de bien des siècles. Ils charment encore les écoliers, même dans des traductions détestables. Ils ont survécu à dix mille modes capricieuses, ils oui vu vieillir tous les codes de critique qui se sont succédé, et ils sont restés immortels pour nous, parce que la vérité est immortelle, aussi beaux aujourd’hui, quand un étudiant anglais les lit dans son cabinet, que lorsqu’ils furent chantés pour la première fois aux banquets des princes ioniens.

La poésie est une imitation, comme on l’a dit, il y a plus de deux mille ans. C’est un art analogue, à beaucoup d’égards, à la peinture, à la sculpture et à l’art des acteurs. Les imitations du peintre, du sculpteur et de l’acteur sont, à vrai dire, sur certains points, plus parfaites que celles du poète. Le poète n'emploie que des mots ; et les mots, lors même qu’ils sont mis en œuvre par un artiste comme Homère ou comme Daute, ne peuvent pas présenter à l’esprit une image des objets visibles tout à fait aussi vivante ni aussi exacte que celle que nous em-

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portons avec nous après avoir admiré l’œuvre du pinceau ou du ciseau. Mais, d’un autre côté, I* poésie embrasse un horizon infiniment plus étendu que celui d’aucun autre art d’imitation, ou môme que celui de tous les autres arts d'imitation réunis. Le sculpteur ne peut imiter que la forme; le peintre représente la forme et la couleur; l’acteur imite seulement la forme, la couleur et le mouvement, tant que le poôte ne lui a pas fourni des paroles. La poésie possède, comme les autres arts, le monde extérieur. Mais le cœur de l’homme appartient à la poésie, et à elle seule. Le peintre, le sculpteur et l’acteur ne peuvent montrer, du caractère et des passions de l’humanité, que cette faible partie qui s’en laisse voir dans le geste et dans la figure, signe toujours imparfait et souvent trompeur de ce qui existe au dedans. Les mots seuls peuvent montrer les parties plus intimes et plus complexes de la nature humaine. Ainsi la poésie imite à la fois tout l’univers extérieur et tout l’univers intérieur, l’aspect de la nature, les vicissitudes de la fortune, l’homme tel qu’il est en lui-môme, l’homme tel qu’il paraît dans la sociélé, tout ce qui existe réellement, tout ce dont nous pouvons former une image dans notre esprit en combinant les parties diverses de tout ce qui existe réellement. Le domaine de cet art impérial s’étend aussi loin que la faculté de l'imagination.

Un art essentiellement destiné à l’imitation ne devrait assurément pas être assujetti à des règles qui tendeutà rendre ses imitations moins parfaites qu’elles ne le seraient autrement ; et ceux qui obéissent à de pa-» reilles règles méritent d’ôtre appelés, non pas des artistes corrects, mais des artistes incorrects. Pour juger équitablement les règles qui ont gouverné la poésie an-

glaise pendant le dernier siècle, il faut se rendre compte des résultats qu’elles ont produits.

Ce fut in 1780 que Johnson termina ses Vies des Poètes. Il nous dit dans cet ouvrage que, depuis l’époque de Dryden, la poésie anglaise n’a montré nulle tendance à retomber dans sa rudesse native, que son langage s’est épuré, que son rhythme est devenu plus harmonieux, et que les sentiments qu’elle exprime se sont perfectionnés. Il est peut-être permis de se demander si la nation a eu bien des motifs de se réjouir des perfectionnements cl des progrès qui lui ont donné Douglas au lieu d’Othello, et les Triom/thes du Caractère à la place de la la Reine des fées.

Ce fut pendant les trente années qui précédèrent l’apparition des Vies de Johnson, que la diction et la versification de la poésie anglaise furent le plus correctes, à prendre le mot dans le sens qu’on lui attribue généralement. Ces trente années sont, en ce qui touche la poésie, la plus déplorable portion de notre histoire littéraire. C’est tout au plus si elles nous ont légué quelques poésies qui vaillent la peine qu'on s’en souvienne. Deux ou trois cents vers de Gray, deux fois autant de Goldsmith, quelques stances de Deatlie et de Collins, quelques strophes de Mason, quelques prologues et quelques satires où il y a du talent, voilà les chefs-d’œuvre de ce siècle de perfection incomparable. On pourrait imprimer tout cela en un seul volume, et ce volume ne serait pas, tant s’en faut, un volume d’un mérite extraordinaire. Il ne contiendrait pas un seul poème du premier ordre, très-peu môme qu’on pût placer bien haut au second rang. Le Paradis regagné ou Cornus l’emporteraient sur tout cela.

Enfin, quaud la poésie fut tombée dans une telle déca-

LOI! D BÏRON.

dence que M. Hayley passa pour un grand poète, on commença à voir que l’excès du mal allait amener le remède. Les hommes se fatiguèrent d’une littérature insipide, due à des règles qui ne prenaient leur source ni dans la nature ni dans la raison. Une critique vide de sens leur avait appris à attribuer une valeur superstitieuse à la correction bâtarde des faiseurs de vers. Une critique plus sérieuse les ramena à la vraie correction des premiers grands maîtres. Les lois éternelles de la poésie reconquirent leur empire, et les modes passagères qui avaient supplanté ces lois allèrent rejoindre la perruque de Lovelace et le panier de Clarisse.

Ce fut pendant une saison froide et aride que furent répandues les premières semences de la riche moisson que nous avons recueillie. Tandis que la poésie devenait chaque année plus faible et plus mécanique, tandis que la versification monotone que Pope avait introduite, et que ne relevaient plus ni son brillant esprit ni la solidité de son style, fatiguait le public, les grandes œuvres des anciens maîtres attiraient chaque jour une plus large part de l’admiration qu’elles méritaient. Les pièces de Shakspeare étaient mieux représentées, mieux éditées et mieux connues qu'elles ne l'avaient jamais été. On lisait avec plaisir nos belles vieilles ballades ; il était de mode de les imiter. Beaucoup de ces imitations étaient assurément détestables. Mais elles prouvaient qu’on commençait du moins à admirer des beautés qu'on ne pouvait pas atteindre. Évidemment une révolution littéraire se préparait. 11 y avait dans l’esprit public une fermentation, un vague désir de quelque chose de nouveau, une disposition à saluer avec joie tout ce qui revêtirait au premier abord une apparence d’originalité. Un siècle de

réforme abonde toujours en imposteurs. Celte même émotion de l’esprit public qui amena la grande séparation d’avec l’Église de Rome produisit aussi les excès des anabaptistes. Cette même agitation de l’esprit public en Europe qui détruisit en France les abus du gouvernement de l’ancien régime, produisit les jacobins et les théophilanlhropes. Macpherson et Délia Crusca furent aux vrais réformateurs de la poésie anglaise ce que Knipperdolling fut à Luther ou Cloolz à Turgot. Le succès des pastiches de Chatterton et des pastiches bien plus méprisables de la littérature irlandaise, montrèrent que le peuple commençait à goûter la vieille poésie, bien qu’il fit preuve de peu de discernement. Jamais le public ne fut plus disposé à croire des récits sans fondement et à admirer des livres sans valeur. On était tout prêt à accepter tout ce qui venait rompre la froide monotonie de l’école correcte.

Le précurseur de la grande restauration de notre littérature fut Cowper. Sa carrière littéraire commença et finit à peu près en même temps que celle d’Alfieri. Une comparaison entre AlQeri et Cowper peut paraître, au premier abord, aussi étrange que celle que (il, dit-on, en 1645, entre George II et Énoch, un ministre presbytérien dévoué à son souverain. On peut croire que le calviniste doux, timide et mélancolique, dont la tyrannie de ses camarades avait brisé la jeune ardeur dès son premier séjour en pension, qui n’eut pas le courage de gagner sa vie en donnant lecture des projets de lois à la chambre des lords, et qui eut pour amis de prédilection une vieille dame aveugle et un théologien évangélique, né pouvait avoir rien de commun avec le grand seigneur hautain, ardent et voluptueux, le hardi cava-

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lier, le libertin qui se battit avec lord Ligonier dans Hyde Park, et enleva au Prétendant sa reine. Mais, quoique la vie privée de ces hommes remarquables n'offre pour ainsi dire aucun trait de ressemblance, leur vie littéraire présente d’étroites analogies. Ils trouvèrent tous deux la poésie dans la dégradation la plus complète, faible, artificielle, entièrement dépourvue de vigueur. Ils possédaient l'un et l’autre le genre de facultés qui les rendaient propres à la relever de ce profond abaissement. On ne peut pas, à strictement parler, les appeler de grands poêles. Us n’avaient pas à un très-haut degré le pouvoir créateur, ide don divin de voir et d’inventer», mais ils avaient une grande vigueur de pensée, une grande chaleur de cœur, et, ce qui avait plus d’importance que tout le reste, dans l’état de choses où ils se trouvèrent placés, ils avaient une virilité de goût qui allait presque jusqu'à la rudesse. Ils ne s'adonnèrent ni à la versification mécanique ni aux phrases de convention. Ils écrivirent sur des sujets dont la pensée avait embrasé leur âme; aussi leurs écrits, même lorsqu’ils manquèrent de tout autre charme, eurent ce charme inimitable que donnent aux œuvres les plus simples et les plus informes la sincérité et l’ardeur de la passion. Tous deux cherchèrent leurs inspirations dans un sujet élevé et émouvant, fertile en images dont on n’avait pas encore abusé. La liberté fut la muse d’Alfieri; la religion fut la muse de Cowper. Leur poésie légère est empreinte du môme cachet de vérité. Ils n’étaient pas de ceux qui cherchaient à fléchir la sévérité d’une maîtresse fictive , ou qui déploraient son absence dans des lieux communs mélodieux. Au lieu de délirer pour des Chloés et des Sylvies imaginaires, Cowper chanta les aiguilles

à tricoter de M r * Umvin. Les seuls vers d’amour que lit Alfieri sont adressés à une femme qu’il aima sincèrement et passionnément. « Tulle le rime amorose che seguono, » dit-il, « tulle sono per essa, e ben sue, e di lei solamentc; poichè mai d’ allra donna per cerlo non canterô. »

Ces grands hommes n’étaient pas exempts d'affeclation. Mais leur affectation était en opposition complète avec le genre d’affectation qui était alors généralement répandu. Ils exprimaient l’un et l’autre, dans un langage plein de vigueur et d’amertume, le mépris qu’ils ressentaient pour les versificateurs efféminés qui étaient à la mode en Angleterre et en Italie. Cowper se plaint de voir que « la manière est tout, quoi qu’on écrive, et remplace le génie, le goût et l’esprit. » Il donne des éloges à l’ope; et cependant il regrette que Pope ait a fait de la poésie un art purement mécanique, et que tous les babillards sachent par cœur leur air. » Alfieri parle avec le môme dédain des tragédies de ses prédécesseurs. «Mi oadevano dalle mani per la languidezza, trivialité e prolissità dei modi e del verso, senza parlare poi délia snervatezza dei pensieri. Or perché mai questa nostra divina lingua, si maschia anco, edenergica, e feroce, in bocca di Dante, dovrà ella farsi cosi sbiadata ed eunuca nel dialogo tragico? »

Des hommes ainsi dégoûtés du genre languissant de leurs contemporains, regardaient la rudesse comme un défaut véniel ou plutôt comme un mérite positif. Dans leur aversion pour les ornements de mauvais aloi et pour ce que Cowper appelle « une douceur crémeuse, d ils tombèrent dans l'excès opposé. Leur style fut trop austère, et leur versification trop dure. Il serait difficile.

LOllI) B Y BON.

cependant, d’exagérer l’importance du service qu’ils rendirent à la littérature. La valeur intrinsèque de leurs poèmes est considérable. Mais, ce qui fut inappréciable, ce fut l’exemple qu’ils donnèrent en se révoltant contre un système absurde. Le rôle qu’ils jouèrent fut plutôt celui de Moïse que celui de Josué. Ils ouvrirent la maison de servitude; mais ils n’entrèrent pas dans la terre promise.

Pendant les vingt années qui suivirent la mort de Cowper, la révolution fut complète au sein de la poésie anglaise. Aucun des écrivains de celle époque, pas même sir Walter Scott, n’y contribua aussi puissamment que lord Byron. Cependant lord Byron n'y contribua qu’à regret, avec un sentiment de remords qui allait jusqu’à la honte du rôle qu’il jouait. Tous ses goûts et tous ses penchants le portaient à se ranger du côté de l’école poétique qui disparaissait, contre celle qui faisait son entrée dans le monde. Il parlait de Pope lui-môme avec une admiration extravagante. 11 n’osait pas dire ouvertement que le petit homme de Twirkeuhatn était un plus grand poète que Shakspeare ou Millon; mais il donnait assez clairement à entendre que c’était son avis. Il n’admira peut-être aucun de ses contemporains autant que M. Gifford, lequel, envisagé comme poôte, était Pope sans l’esprit et l'imagination de Pope, et nous a laissé des satires qui sont certainement inférieures comme vigueur et comme mordant aux productions très-imparfaites de la jeunesse de lord Byron lui-même. De temps en temps il accordait quelques éloges à M. Wordsworth et à M. Coleridge, mais de mauvaise grâce et sans cordialité. Lorsqu’il les attaquait, il y mettait tout son cœur. Il ne trouva rien d’autre à dire fin plus soigné des poèmes de

M. Wordsworlti, si ce n’est que c’élait « une œuvre gauche, mal bâtie, et qu’il avait en horreur». Peter Bell lui soulevait le cœur à un tel point qu’il évoquait l’ombre de Pope et celle de Dryden pour leur demander s’il était possible qu’un pareil fatras échappât à un juste mépris? Au fond de son cœur, il trouvait son pèlerinage d’Harold inférieur à son imitation de l’Art poétique d’Horace, faible écho de Pope et de Johnson. Plusieurs fois il fut sur le point de publier ce travail insipide, et n’y renonça que sur les sollicitations de ses amis. Il a formellement déclaré qu’il approuvait les unités, ces lois absurdes qui ont, plus qu’aucune autre loi, réduit le génie â l’esclavage. Dans un de scs ouvrages (c’est, je crois, dans sa lettre àM. Bowles), il compare la poésie du dix-huitième siècle au Parlhénon , et celle du dix-neuvième à une mosquée turque; et il se félicite, bien qu’il ait aidé ses contemporains à construire leur édifice grotesque etbarbare, de ne les avoir du moins jamais aidés à défigurer les restes d’une architecture plus chaste et plus gracieuse. Dans une autre lettre, il compare le changement qui venait de s’opérer dans la poésie anglaise à la décadence de la poésie latine, après le siècle d'Auguste. Du temps de Pope, dit-il à son ami, nous étions aux jours d’Horace. Maintenant, nous sommes aux jours de Claudicn.

Il n'avait pas pour les grands maîtres antiques de l’art une vénération bien enthousiaste. Dans sa lettre à M. Bowles, il emploie des expressions qui indiquent clairement qu’il préférait VIliade de Pope à l’original. M. Moore avoue que son ami n’était pas un très-fervent admirateur de Shakspearc. Parmi tous les poêles du premier ordre, lord Byron semble donner la préférence

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