B U B Y R ON
ranl contre elle et en s’en moquant; il préféra devancer son siècle dans une direction quelconque, plutôt que de rester en arrière et d’être oublié. Dryden fut le lien qui unit la littérature du siècle de Jacques I" et la littérature du siècle de la reine Anne. Oromasde et Arimaue se le disputaient. Arimane fut vainqueur. Mais jusqu'à latin, son coeur pencha en faveur d’Oromasde. I.ord Byron fut, lui aussi, le médiateur entre deux générations, entre deux sectes poétiques hostiles. Tout en se moquant perpétuellement de M. Wordsworth, il fut, peut-être à son insu, l’interprète de M. Wordsworth auprès de la multitude. Dans les Ballades lyriques et dans l'Excursion, M. Wordsworth s’était fait le grand-prêtre d’un culte dont la nature était l’idole. On ne retrouve dans aucun poème un sentiment plus exquis de la beauté de la nature, ou un amour et un respect plus passionné pour cette beauté. Cependant les poèmes de M. Wordsworth n’étaient pas populaires, et il n’est pas probable qu’ils arrivent jamais à la popularité dont jouit la poésie de sir Waller Scott. Le sentiment qui y régnait était trop profond pour exciter une sympathie générale. Leur style était souvent trop mystérieux pour être généralement compris. Ils tirent quelques adeptes et beaucoup de moqueurs. Lord Byron créa ce qu’on pourrait appeler une école des Lacs à l’usage du public, et tous les amateurs de poésie en Angleterre, je puis presque dire en Europe, s’empressèrent de venir s’asseoir à ses pieds. Ce que M. Wordsworth avait dit comme un reclus, lord Byron le dit comme un homme du monde, avec un sentiment moins profond, mais avec plus de netteté, d’énergie et de concision. J’engage mes lecteurs à relire les deux derniers chants de Childc Harold et de Man-
m ESSAIS LITTÉRAIRES.
fred; ils y trouveront, je crois, la preuve de ce que
j’avance.
Lord Dyron, comme M. Wordsworth, n’avait rien de dramatique dans son génie. Il était même le contraire, l’antithèse d’un grand poêle dramatique. Tous les caractères qu’il a retracés, Harold contemplant l'horizon d’où disparaissent à la fois le soleil et 'Son pays ; le Giaour, debout et isolé dans un coin de la sombre enceinte, et jetant sous son long capuchon un regard de sinistre défi sur le crucifix et sur le censeur; Conrad se reposant sur son épée près de la tour du Guet ; Lara souriant aux danseuses; Alp regardant sans frémir le nuage fatal qui obscurcit la lune; Manfred errant parmi les précipices de Berne; Azzo sur son siège ; Ugo à la barre; Lambro courroucé à la vue de sa fille et de don Juan endormis; Caïn offrant au ciel un sacrifice ^qui ne saurait être accepté, sont, au fond, identiquement les mêmes. La variété n’existe que dans les âges, les situations et les apparences extérieures. Toutes les fois que lord Byron a essayé de peindre des hommes d’une nature différente, il les a toujours faits insipides ou peu naturels. Selim n’est rien; Bonnivart n’est rien. Don Juan, dans les premiers chants qui sont les meilleurs, n’est qu’une faible copie du Page dans le Mariage de Figaro. Johnson, le personnage que rencontre don Juan sur le marché d’esclaves, est entièrement manqué. Sir Walter Scott s’y serait bien autrement pris pour nous montrer un bon Anglais, bien intrépide, dans une pareille situation. Nous aurions cru voir le portrait sortir de la toile.
Je ne me rappelle pas un seul personnage dramatique qui soit peint avec moins de finesse que celui de Sardanapale. Le caractère de ce prince à la fois héroïque et
LORD BYRON
eüémiué, son mépris de la mort et sa terreur d’avoir h porter un casque tant soit peu pesant ; sa royale résolution d’étre vu à l’avant-garde de sou armée, et le souci avec lequel il demande un miroir, afin d’être vu à son avantage, tous ces contrastes sont opposés, il est vrai, avec la finesse aiguë de Juvénal. L’idée du caractère semble même avoir été empruntée à ce que Juvénal dit d’Olhon.
Spéculum civilia sarcina billi Nimirum summi duos est occiderc Galba»),
El curare cutein summi consiantia clvis,
Bedriocl incampo spoiium niïtctare l'alati.
Et pressum in fuclem digitis cxlcndere panem.
Ce sont d’excellents vers dans une satire. Mais un poète dramatique n’est pas chargé d’exposer les caractères avec cette âpreté d’antithèses. Ce n’est pas de celte manière que Shakspenre transforme le débauché de Eastcheap en héros de Shrewsbury, pour le faire bienlôtrelombcrau rang du débauché de Eastcheap. Ce n’est pas ainsi que Shakspeare nous montre chez Antoine la mollesse unie à la valeur. Un auteur dramatique ne peut pas commettre de plus grande faute que celle de poursuivre ces Unes descriptions de caractère, dans lesquelles se complaisent tant les auteurs satiriques et les historiens. C’est en rejetant ce qui est naturel que les auteurs satiriques et les historiens arrivent à produire ces portraits frappants. Leur grand but est généralement d’attribuer à leurs personnages le plus grand nombre possible de qualités contradictoires; et c’est un but qu’ils atteignent aisément. Au moyen de choix judicieux et d’exagérations judicieuses, on peut arriver à représenter toute créature humaine comme un composé de contrastes singuliers. Lorsqu'un auteur dramatique cherche à
créer un personnage qui réponde h l'une de ces descriptions, il échoue, parce qu’il renverse un procédé analylique fort imparfait. Ce qu’il produil, ce n'est pas un homme, c’est une épigramme personnifiée. Plus d’un écrivain éminent s'est laissé prendre à ce piège. Ben Jonson nous a donné Hermogéne, peint d’après les vers piquants d’Horace; mais l'inconséquence, qui est si amusante dans la satire, ne nous parait pas naturelle et nous choque dans la pièce. Dans son roman de Peveril du Pic, sir Waller Scott a commis une faute du même genre, bien plus éclatante encore. Parce qu’il admirait, comme doit le faire tout lecteur judicieux, la satire poignante et vigoureuse de Dryden contre le duc de Buckingham, sir Walter a voulu faire un duc de Buckingham qui pût s’adapter à cette satire, un véritable Zimri, en chair et en os; cl il a fait, non pas un homme, mais le plus grotesque «le tous les monstres. Tout écrivain qui voudrait introduire dans une pièce ou dans un roman un Wharlon comme le Wharlon de Pope, ou bien un lord Hervey répondant à Sporus, échouerait de même.
Mais, pour en revenir à lord Byron , ses femmes, comme ses hommes, sont toutes de la même famille. Haidee est une Julia enfantine et à demi sauvage; Julia est une Haidee civilisée et digne. Lcila est une Zuleika mariée, Zuleika est Leila encore vierge. Gulnare cl Medora semblent avoir été mises en opposition à dessein. Cependant la différence n'existe que dans les situations. Il ne faudrait pas grand’ebose, ce nous semble, pour mettre aux mains de Gulnare le luth de Médora, et pour armer Médora du poignard de Gulnare.