‹ Essais littérairesChapitre 16 sur 23 · BYllOiV · texte numérisé non relu

BYllOiV

On a presque le droit de dire que lord Byron n’a jamais su peindre qu’un seul homme et qu'une seule femme: un homme lier, inégal, cynique, le défi dans les yeux et l’amertume dans l’Ame, plein de mépris pour l’humanité, implacable dans sa soif de vengeance, et cependant capable d’aimer fortement et profondément : une femme douce et tendre, aimant à caresser et h être caressée, mais capable de se transformer en une tigresse, dés que sa passion est en jeu.

Lord Byron n’avait pas même le talent de représenter d’une façon dramatique ces deux caractères,’ les deux seuls qu’il ait jamais su retracer. Il les représentait d’après la méthode de Clarendon, non d’après celle de Shakspcare. Il les analysait, il les faisait s’analyser euxmêmes; il n’a jajnais su les faire vivre sous nos yeux. Il nous dit, par exemple, avec infiniment de nerf et de puissance, que Lara parlait avec une amertume sarcastique, qu’il parlait peu de ses voyages, et que lorsqu’on lui adressait beaucoup de questions à ce sujet, scs réponses devenaient brèves et son visage sombre. Mais nous n’avons aucun des discours sarcastiques, aucune des réponses brèves de Lara. Ce n’est pas ainsi que les grands maîtres de la nature humaine ont fait revivre les créatures humaines. Homère ne nous dit jamais que Nestor aimait à faire de longs récits de sa jeunesse. Shakspeare ne nous dit jamais que tout ce qui est beau et noble venait s’associer dans l’Ame de lago à quelque idée grossière et basse.

Il est curieux de remarquer combien, chez lord Byron, le dialogue perd facilement le caractère d’un dialogue, pour devenir un soliloque. Les scènes cuire Manfred et le chasseur de chamois, entre Manfred et la sorcière des

ESSAIS LlTTÊllAlltES.

Alpes, entre Manfred el l'Abbé, sont des exemples «le celle tendance. Apres quelques discours sans importance, Manfred prend bien vile la parole à lui tout seul. Les autres interlocuteurs n’ont d’aulre mérite que de savoir bien écouter. De temps en temps, ils se permettent une question ou une exclamation qui lance de nouveau Manfred sur le sujet inépuisable deses sentiments personnels. Prenez les beaux passages des drames de lord Byron, la description de Borne, par exemple, dans Manfred, ou la description d'une fête vénitienne, dans Marino Faliero, ou l’invective finale contre Venise, que prononce le vieux doge, el vous verrez qu’il n’y a rien de dramatique dans ces discours, qu’ils ne doivent en rien leur effet au caractère ou à la situation du personnage qui parle, et qu’ils auraient été aussi beaux, ou même plus beaux, si lord Byron les avait publiés comme des fragments poétiques. Il n’y a peut-être pas dans Sbakspeare un seul discours dont on puisse dire la même chose. Tout lecteur intelligent de Sbakspeare souffre de voir mis à part ce qu’on appelle les meilleurs morceaux, sous le nom de « Beautés » ou d’ a Élégants extraits, » ou d'entendre citer un passage isolé, par exemple, « Être ou n’êtrc pas e, comme un spécimen du grand poète. « Être ou n'êlrc pas » a incontestablement du mérite comme composition détachée. Il aurait du mérite même si Sbakspeare l’avait placé dans la bouche d’un chœur. Mais son mérite, comme composition détachée, disparaît lorsqu’on le compare à son mérite comme faisant partie de Hamlet. 11 n’y a nulle exagération à dire qu’on ferait moins de tort aux grandes pièces de Shakspeare, en supprimant ce qu’on appelle communément les beaux endroits, qu’on n’en ferait à ces mômes passages en les

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