CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS
Le fait est que Dante et Pétrarque ont été l’Oromasdes et I’Arimanes de la littérature italienne. Je ne veux rien enlever au mérite de Pétrarque. Personne ne peut nier qu’au milieu de quelque faiblesse et d'une grande affectation , ses poèmes ne témoignent de beaucoup d’élégance, de finesse et de tendresse. Ils nous offrent un mélange qu’on ne peut comparer qu’au bizarre concert décrit par le poète bouffon de Modène:
S'udian gli usignuoli, al primo albore,
E gli asini cantar vers! d'amure (I}.
Je neveux cependant pas parler aujourd’hui de la valeur intrinsèque des ouvrages de Pétrarque, que j’examinerai un autre jour, mais bien de l’eflet qu’ils ont produit sur la littérature de l’Italie. Le charme de son style fleuri et luxuriant séduisit les poètes et le public, et les détourna de la contemplation de modèles plus nobles et plus sévères. A vrai dire, bien que la société, dans son état primitif, ait souvent produit de grandes œuvres originales, elles ne sont jamais plus mal appréciées qu’alors. Ceci peut paraître un paradoxe; mais l’expérience le prouve et la raison l’admet. Il est bon, pour le petit nombre de ceux qui peuvent créer, de ne trouver aucune règle de goût établie devant eux; mais cela est mauvais pour le grand nombre de ceux qui ne peuvent qu’imiter et juger. Les grands esprits actifs ne peuvent rester en repos. Dans un temps de culture intellectuelle, ils se contentent trop souvent de suivre le chemin battu; mais là où il n’y a pas de chemin, ils en font un. C’est ainsi
(1) Tassoni, SeccAio rapita, quanto i, stanza C : « Aux premières blancheurs du matin, on entendait les rossignols et les Anes chanter des vers amoureux. »
que l’ Iliade , V Odyssée , la Divine Comédie', ont apparu dans des temps ténébreux et à demi barbares, et nous devons la plupart des rares ouvrages originaux produits dans des temps civilisés, à des hommes d'une classe inférieure et d’un esprit peu cultivé. Je . citerai dans notre propre langue le Voyage du Pèlerin et Robinson Crusoè. De tous les ouvrages de Action que nous possédons en prose, ce sont, je ne dirai pas les meilleurs, mais les plus originaux, les plus nouveaux, les plus inimitables. Si Bunyan et Defoe avaient été des hommes bien élevés, ils auraient probablement publié des traductions et des imitations de romans français, « par une personne de qualité. » Je ne suis pas bien sftr que nous eussions le Roi Lear, si Shakspeare avait été en état de lire Sophocle.
Mais les circonstances qui développent le génie ne sont pas favorables à la science de la critique. Les hommes jugent par comparaison; ils sont incapables de mesurer la grandeur d’un objet lorsqu’ils n'ont point de terme de comparaison pour le mesurer. L’un des philosophes français (j'en demande pardon à Gérard) qui avaient accompagné Napoléon en Égypte, nous dit que, la première fois qu’il vil la grande pyramide, il fut étonné de la trouver si petite. Elle était isolée au milieu d’une plaine immense; aucun objet voisin ne permettait d’en apprécier les dimensions. Mais lorsqu’on eut établi le camp au pied de la pyramide, et que les tentes se détachèrent, sur sa base, comme des points imperceptibles, il comprit alors l’immensité de ce suprême effort de la puissance humaine. De même, ce n’est qu’après la naissance d'une foule de petits écrivains qu’on comprend le mérite des grands' maîtres de la littérature.
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 59 Nous avons, à la vérité, bien des preuves de l'admiration qu’excitait Dante dans son temps et dans le siècle suivant; mais je voudrais qu'il fût aussi prouvé qu'on l’admirait pour ses vrais mérites. Ce qui vient, du reste, à l’appui de mon dire, c'est que ce grand homme semble avoir été incapable de s’apprécier lui-mème. Dans son traité De vulgari eloquentia, il parle avec satisfaction de ce qu’il a fait pour la littérature italienne, de la pureté et de la correction de son style, s Cependant, dit un de mes écrivains favoris, il n’est ni pur ni correct, mais il est créateur (I). » En considérant les difficultés que Dante avait à vaincre, nous serions peut-être plus disposés que le critique français à lui accorder cet éloge. Mais ce n’est assurément pas son titre le plus élevé ni le plus original à nos louanges. Est-il nécessaire de dire que les qualités qui échappaient à l’attention du poète lui-même avaient peu de chances d’attirer l’attention de ses commentateurs ? Le fait est que, tandis que le public rendait hommage à des absurdités dont on peut, à juste titre, accuser ses ouvrages, et à bien d’autres qu’on leur imputait à tort, tandis qu'on payait des professeurs pour expliquer et vanter sa physique, sa métaphysique, sa théologie, toutes trois mauvaises, chacune en son genre, tandis que les annotateurs se fatiguaient à découvrir des sens allégoriques auxquels l’auteur n'avait jamais songé, personne n’admirait ni n’imitait la grande puissance de son imagination et la force incomparable de son style. Arimanes avait prévalu. La Divine Comédie était pour ce temps-là ce que la cathédrale de Saint-Paul était pour Omaï. Le pauvre Tahitien regarda un moment cette vaste
(I) Sismondi, Littérature du midi de T Europe.
KSSAIS LITTÉRAIRES.
coupole d’un air indifférent, puis il entra en courant dans une boutique pour jouer avec des perles de verre. .L’Italie aussi se laissa charmer par des babioles littéraires, et s’en amusa quatre cents ans.
Depuis le temps de Pétrarque jusqu’à l’apparition des tragédies d’Alfieri, on peut retrouver presque à chaque page de la littérature italienne la trace de l'influence de ces sonnets célèbres, qui, par la nature même de leurs beautés et de leurs défauts, étaient particulièrement impropres à servir de modèles pour l’imitation générale. Presque tous les poètes de cette période, quelque différents qu’ils puissent être par la qualité et le degré de leur talent, se l'ont remarquer par une grande exagération, et, ce qui en est la conséquence nécessaire, par une grande froideur dans les sentiments, par leur passion pour des ornements frivoles et de mauvais goût, et surtout par un style extrêmement faible et diffus. Tasse, Marino, Guarini, Métastase et une foule d’écrivains de moindre mérite et de moindre réputation, restaient enchaînés dans les jardins magiques d’une Alcine fausse et fardée, qui cachait sa faiblesse et sa difformité sous la trompeuse apparence de la beauté et de la santé. Arioste lui-même, le grand Arioste, s’arrêta un moment comme son Roger au milieu des fleurs et des fontaines décevantes, et se laissa aller à caresser un moment celte enchanteresse. Mais il possédait, comme son Roger, le tout-puissant anneau et le coursier ailé qui l’emmena loin de ce paradis de mensonge jusque dans les régions de la lumière et de la nature.
Le mal dont je parle n’avait pas atteint seuls les poètes sérieux. La satire, la comédie, la farce, en étaient infectées. Personne ne peut admirer plus que moi les grands
CRITIQUES SCR LES ACTEURS ITALIENS, chefs-d’œuvre de plaisanterie et de gaieté que l’Italie a produits; cependant, je ne puis m’empêcher d’y apercevoir et d'y regretter un grand défaut qui leur est commun à tous. J’y trouve abondamment un esprit ingénieux, beaucoup de naïveté plaisante, des réflexions justes et profondes, des expressions heureuses. Les mœurs, les caractères, les opinions y sont traités avec une grande science des affaires humaines. Mais il y manque quelque chose. Nous lisons, nous admirons, et nous bâillons. Nous y cherchons en vain la fureur de bacchanale qui inspirait les comédies d’Athènes, le dédain farouche et consumant qui anime les invectives de Juvénal et de Dryden, voire même la diction serrée et acérée qui donne leur piquant aux vers de Pope et de Boileau. Il n’y a point d’enthousiasme, point d’énergie, point de concision, rien qui parte d’un sentiment puissant, rien qui puisse l’exciter. Les belles pensées et les belles expressions sont nombreuses et nous récompensent du travail de lire ces écrivains; mais c’est un travail. La Secchia rapita , qui, sous certains rapports , est le meilleur poème en ce genre, est un poème diffus, languissant, fatigant. Les Animaux parlants de Casli sont intolérables. J’admire l’habileté de l’intrigue et la largeur des opinions. J’admets qu’il est presque impossible de tourner une page sans y trouver quelque chose qui vaille la peine de s’en souvenir; mais l’œuvre est pour le moins six fois aussi longue qu’elle devrait être, et la faiblesse babillarde du style est un défaut plus grand encore que la longueur de l'œuvre.
On trouvera peut-être que j’ai été bien loin en attribuant ces défauts à l’influence des ouvrages et de la réputation de Pétrarque. On ne peut cependant pas douter
qu’ils ne soient dus en grande partie à l’abandon du style de Dante. Le déclin de la poésie italienne ne le prouve pas plus que sa résurrection. Au bout de quatre cent cinquante ans, un homme a paru , capable d’apprécier et d’imiter le père de la littérature toscane, Viltorio AlQeri. Comme le prince des contes de fées, il a cherché et trouvé la Belle au bois dormant dans la retraite qui la cachait depuis si longtemps aux yeux de l’humanité. La porte était rouillée parle temps; la poussière s’étaitaccumulée sur les tentures; les meubles étaient de forme antique, et les couleurs éclatantes de la broderie s’étaient fanées. Mais là demeurait, dans tout l'éclat d’une éternelle jeunesse, quelqu’un dont les charmes vivants valaient bien tout le reste et récompensèrent largement l’aventurier hardi qui les tirait de leur long sommeil. A chaque vers du Philippe et du Saül, les deux plus grands poèmes du dix-huitième siècle, selon moi, on retrouve l'influence de Ce génie puissant qui a immortalisé le funeste amour de Françoise et les angoisses paternelles d’Ugolin. AlQeri a légué le sceptre de la littérature italienne à l’auteur d'Aristodème, homme d’un génie presque égal au sien, et disciple encore plus zélé du grandFlorenlin.il faut avouer que cet écrivain éminent a quelquefois poussé trop loin son idolâtrie pour Dante. Pour emprunter une vive image à sir John Denham, non-seulement il a imité le costume de Dante, mais il lui a emprunté ses habits. Il cite souvent ses phrases mêmes, et il a imité sa versification sans grand jugement, à ce qu’il me semble. Néanmoins, il a déployé quelques-unes des plus nobles qualités de son maître, et ses œuvres peuvent nous inspirer l’espoir de voir la langue italienne fleurir longtemps sous une nouvelle dynastie littéraire, ou plutôt sous la race légitime qui est
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 63 enfin remontée sur un trône trop longtemps occupé par d’adroits usurpateurs.
L’homme auquel la littérature de son pays doit son origine et sa résurrection, Daquit dans un temps singulièrement propre à développer ses facultés extraordinaires. Le zèle religieux, l’amour et l’honneur chevaleresques, la liberté démocratique sont les trois principes les plus puissants qui aient jamais influé sur le caractère des grandes masses d’hommes. Chacun, à son tour, a su exciter le plus vif enthousiasme et produire les changements les plus importants. Du temps de Dante, tous les trois, parfois mélangés, presque toujours en lutte, agitaient l’esprit public. La génération précédente avait été témoin des injures et de la vengeance du brave, de l'aimable, du malheureux empereur Frédéric H, poète dans un siècle de scolastiques, philosophe dans un siècle de moines, homme d’État dans un siècle de croisés. Pendant toute la vie du poète, l’Italie ressentit les conséquences de la lutte mémorable qu’il avait soutenue contre l’Église. Les plus beaux ouvrages d’imagination ont toujours été produits dans des temps de convulsions politiques, comme les plus belles vignes et les fleurs les plus parfumées naissent toujours sur le sol qui a été fertilisé par le déluge enflammé d’un volcan. Sans regarder plus loin que l’histoire littéraire de notre pays, peut-on douter que Sbakspeare ne soit à beaucoup d’égards l’enfant de la réformalion, et Wordsworlh celui delà révolution française? Les poètes évitent souvent les affaires politiques, ils affectent même de les mépriser ; mais qu’ils le sachent ou non, ils en subissent l’influence. Tant que leurs esprits restent en contact sur quelque point avec celui de leurs contemporains, la commotion
électrique leur arrive par des voies détournées, à quelque
distance qu’elle ait été produite.
Ce sera le cas môme dans les grandes sociétés, où la division du travail permet aux hommes spéculatifs d’observer la face de la nature, ou d’étudier leur propre esprit, loin du siège des affaires politiques. Dans la petite république dont Dante faisait partie, l'état des choses était bien différent. Ces petites sociétés sont impitoyablement attaquées par la plupart de nos modernes professeurs de la science du gouvernement. Ils nous disent que les factions ne sont jamais plus violentes que dans ces États où, les deux partis étant resserrés dans un étroit espace, les dissentiments politiques amènent nécessairement les ressentiments personnels. Tout homme doit être soldat. Chaque minute peut amener une guerre. Un citoyen ne peut se coucher avec l’assurance de n'étre pas réveillé par la cloche d’alarme pour repousser ou pour venger une injure. Les Grecs ont dépensé, en mesquines luttes de cette nature, le sang qui leur aurait valu un empire permanent sur le monde, et l’Italie a gaspillé ainsi l'énergie et les talents qui l’auraient mise en mesure de défendre son indépendance contre les Pontifes et les Césars.
Tout cela est vrai, mais il y a des compensations. L’humanité ne doit pas à l’empire romain autant qu’à la seule ville d’Alhèues, ni au royaume de France autant qu’à la seule ville de Florence. La violence de l’esprit de parti peut être un mal, mais elle développe une activité d’esprit qu’il est bon d’exciter à n’importe quel prix dans certains états de la société. Il peut être mauvais que tout homme soit soldat ; mais là où tout homme est soldat, il n’y a pas d’armée permanente. Et n’esl-il pas
Digitizsdny Gaûgli
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. G5 mauvais qu’uu homme sur cinquante soit élevé dans le métier du meurtre, ne vive qu’en détruisant et en s’exposant à la destruction, combatte sans enthousiasme et triomphe sans gloire, s’en aille dans un hôpital lorsqu’il est blessé, et pourrisse sur un fumier quand il devient vieux? Tel est le sort des soldats dans les deux tiers de l'Europe. C’était quelque chose pour le citoyen de Milan et de Florence, que de se battre (non dans le sens vague et exagéré qu’on a souvent prêté à ces paroles, mais en effet et en réalité) pour ses parents, ses enfants, ses biens, sa maison, ses autels. C’était quelque chose que de marcher au combat sous ce Carrocio, objet de sa vénération enfantine, de savoir que son vieux père, debout sur les remparts, contemplait ses exploits, de se dire que ses amis et ses rivaux étaient témoins de sa gloire. S’il tombait, il n’était pas confié à des soins mercenaires ou indifférents. Le même jour le voyait rapporté dans ces murs qu'il avait défendus. Sa mère pansait ses plaies; le vieux prêtre qui avait entendu et absous les folies de sa jeunesse, écoutait sa confession murmurée à voix basse; la dame de ses pensées recevait sur ses lèvres son dernier soupir. Il n’y a assurément pas d’épée qui vaille celle qu’on fait d’un soc de charrue. Assurément cet état de choses avait son bon côté; ses inconvénients étaient mitigés par l'enthousiasme et par l’affection, et on reconnaîtra, du moins, que rien n’était plus propre à développer le génie poétique dans une imagination ardente et un esprit observateur.
L’esprit religieux du temps tendait comme la situation politique au même résultat. Le fanatisme est un mal, mais ce n’est pas le plus grand des maux. Il est bon qu’un peuple soit arraché par quelque moyen que ce soit i. s
à un état de complète torpeur, que les esprits, détournés des objets purement sensuels, soient amenés à méditer sur les mystères du monde moral et intellectuel, quelques erreurs qu’ils puissent commettre ; il est bon qu’ils soient détournés de leurs intérêts purement égoïstes, et amenés è songer aux affaires du passé, de l’avenir, aux choses éloignées. Les superstitions les plus absurdes ont quelquefois produit tous ces effets, mais la religion catholique, même dans le temps de ses pires atrocités et de ses pires extravagances, n’a jamais complètement perdu l’inspiration du Maître suprême, dont les préceptes forment le code le plus élevé de la perfection morale, comme sa vie en a offert le plus parfait exemple. De toutes les religions, c’est la plus poétique. Les superstitions antiques remplissaient l’imagination de tableaux charmants, mais elles n'avaient point de prise sur le coeur. Les doctrines des Églises réformées ont trèspuissamment agi sur les âmes et sur la vie des hommes, mais elles ne leur ont jamais offert des spectacles d’une beauté et d’une grandeur sensibles. L’église catholique unitaux sévèresdoctriuesde l'une tout ce que M. Coleridge appelle la belle humanité de l’autre. Elle a enrichi lasculpture et la peinture des formes les plus charmantes et les plus majestueuses. Elle peut opposer le Moïse de Michel- Ange au Jupiter de Phidias, et la gritee sereine et pensive de la Vierge mère aux charmes voluptueux de la reine de Chypre. Les légendes de ses martyrs et de ses saints peuvent rivaliser d’intérêt et d’ingénieuse finesse avec les fables de la mythologie grecque. Ses cérémonies et ses processions faisaient le bonheur du vulgaire; l’immense édifice du pouvoir séculier auquel elle se rattachait excitait l’admiration du politique. En même temps,
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS, elle ne perdait jamais de vue les doctrines les plus solennelles et les plus imposantes du christianisme, l’incarnation d’un Dieu, le jugement, la rétribution, l’éternité des peines ou de la félicité. Elle Irouvait ainsi, comme les religions antiques, une incalculable force dans son organisation et ses cérémonies, et elle ne devint jamais, comme ces religions, une simple institution politique et cérémonielle.
Le commencement du treizième siècle, comme Machiavel l’a fait remarquer, fut l’ère d'une grande renaissance de ce système extraordinaire. La politique d'innocent, rétablissement de l’inquisition et des ordres mendiants, les guerres contre les Albigeois, contre les païens d’Oricnt et contre les malheureux princes de la maison de Souabe, agitèrent l’Italie pendant les deux générations suivantes. A ce point de vue, Dante subissait complètement l'influence de son temps. C’était un homme d’une âme troublée et mélancolique. Dans sa première jeunesse, il avait conçu une vive et malheureuse passion qui ne cessa pas de le poursuivre, bien longtemps après la mort de celle qu’il aimait. La dissipation, l’ambition, l’infortune, rien n’avait pu l’effacer. C’était un croyant non-seulement sincère, mais ardent. Les crimes et les abus de l’Église romaine lui étaient odieux, mais il adhérait avec une tendresse et un respect enthousiastes à toutes ses doctrines et à tous ses rites, et lorsqu'il finit par se voir chassé de son pays, réduit à apprendre par l’expérience la plus cruelle à un homme de son caractère, qu’il n’y a point (1) de nourriture aussi amère que
(1) Tu proverai si corne sa di sale
Lo pane aUrui, e corne è duro cal le Lo scendere e'1 salir per l'altrui scale.
Paradiso, canl. xvu.
le pain de la dépendance, point de monlée aussi pénible que l’escalier d’un palron, son âme blessée chercha un refuge dans les visions de la dévotion. Il revêtit d’attributs glorieux et mystiques Béatrice, l’objet toujours présent de ses premières affections ; il lui donna un trône parmi les puissances de la hiérarchie céleste; la sagesse éternelle lui avait confié le soin de veiller sur le malheureux pécheur errant qui l’avait aimée d’un si parfait amour (1). Par une confusion semblable à celle qui se produit dans les rêves, il lui est parfois arrivé de perdre de vue la nature humaiue de Béatrice et même son existence personnelle, et de la considérer pour ainsi dire comme l’un des attributs de la Divinité.
Mais ces espérances religieuses qui avaient délivré des terreurs de la mort ce sublime enthousiaste, n'avaient pas rendu plus joyeuses ses méditations sur la vie humaine. On retrouve chez lui une inconséquence fréquente parmi les hommesdu même tempérament. Il espérait le bonheur au delà de la tombe, mais il n’en goûtait aucun ici-bas. C’est à celte cause, plus qu’à toute autre, qu’il faut attribuer l’infériorité de sa description du ciel en comparaison de l'enfer ou du purgatoire. Il éprouve une sympathie profonde pour les passions et les misères des âmes souffrantes. Mais il semble n’avoir rien de commun avec les bienheureux ; il a l'air incapable de comprendre non-seulement la mesure, mais encore la nature de leurs jouissances. Il semble que nous le voyions au milieu de ces esprits radieux et souriants, seul dans un coin, le front chargé de cette ombre d’indicible souffrance et les lèvres serrées par cet amer dédain que tous
(I) L'amico mio, e non délia ventura. Inf., cant. u.
CRITIQUES SCR LES AUTECRS ITALIENS. 69 ses portraits nous montrent, et qui pourraient fournir à notre Chantrey des idées pour la tête de Satan qu’il se propose de sculpter.
Chez aucun poète, la nature morale et la nature intellectuelle n’ont été aussi étroitement unies. La grande raison, selon moi, de l’elTet delà Divine Comédie , c’est la foi profonde qui anime le récit. Sous ce rapport, les seuls livres qui touchent d’aussi près à la perfection, sont les Voyages de Gulliver et Robinson Crusoé. La solennité de ses assertions, l’enchaînement et la miuutie des détails, la peine qu’il prend pour faire comprendre au lecteur la forme et la dimension exactes de tout ce qu’il décrit, tout cela donne un air de réalité à ses fictions les plus étranges. Je ne ferais qu’affaiblir cette vérité, en citant des exemples d’un sentiment qui respire partout dans l’ouvrage, et auquel il doit en grande partie sa puissance de fascination. C’est la vraie justification des nombreux passages de son poème, que les mauvais critiques ont condamnés comme grotesques. Je suis fâché de voir que M. Cary, auquel Dante a plus d’obligations que jamais poète n’en a eu envers un traducteur, sanctionne une accusation parfaitement indigne de sa sagacité. « Il était tellement préoccupé, » dit M. Cary, « de définir toutes ses images de manière à les mettre à la portée de nos regards et à les soumettre à la puissance du pinceau, qu’il touchait presque au grotesque, là où Milton nous a appris depuis à attendre le sublime. » Il est vrai que Dante n’a jamais hésité à revêtir ses conceptions d’une forme déterminée, et qu’il a même donné des mesures et des chiffres, là où Millon aurait laissé flotter vaguement ses images dans un nuage éclatant de paroles. Tous les deux avaient raison. Millcn ne prétendait pas être
allé au ciel et en enfer. Il pouvait donc raisonnablement se borner à de magnifiques généralités. 11 n’en était pas de même pour ce voyageur solitaire qui avait erré parmi les nations des morts. S’il avait décrit la demeure des esprits maudits dans un langage analogue aux vers ad* mirables du poêle anglais, s’il nous avait raconté « un univers de mort que Dieu, par une imprécation, créa mauvais, qui n’est bon que pour le mal, où meurt toute vie, où vit la mort, où la nature pervertie n’enfante que des monstres, des prodiges, abominables, indicibles, et pires que les fables n'ont jamais pu supposer ni la terreur jamais concevoir les Gorgones, les Hydres et les Chimères affreuses, » sans doute, nous aurions trouvé cela très-beau. Mais que serait devenue cette forte impression de réalité que Dante devait par-dessus tout produire pour suivre son plan? II fallait absolument qu’il décrivit minutieusement toutes ces choses monstrueuses, prodigieuses, qu’il dit ce que d’autres pouvaient trouver indicible , qu’il racontât d'un air de vérité ce que les fables n'avaient jamais supposé, qu’il donnât un corps à ce que la terreur n'avait jamais conçu, et j’avouerai franchement que la sublimité vague de Millon m’émeut moins que ces détails tant reprochés à Dante. Nous lisons Milton, et nous savons que nous lisons un grand poète. Quand nous lisons Dante, le poète disparaît. Nous entendons l’homme qui est revenu « de la Vallée de l'abtmc douloureux (1). u 11 nous semble voir les yeux dilatés par l'horreur, entendre les accents entrecoupés, dont il accompagne sa terrible histoire. Considérés à ce point de vue, ses récits sont
(I) La voile d’aMsio doloroso. Inf., cant. iv.
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 71 exactement ce qu’ils devaient être; définis en eux-mfimes, ils nous suggèrent pourtant des visions infiniment surprenantes et terribles. Ils se composent des images de la terre, ils sont racontés dans le langage de la terre ; et cependant, l’effet en est fantastique et surnaturel au dernier point. Le fait est que les êtres d’une autre espèce que nous, excitent en nous une médiocre émotion tant que nous les considérons uniquement au point de vue de leur nature propre. C’est lorsque nous avons franchi le grand gouffre qui les sépare de nous, lorsque nous en venons à soupçonner des rapports étranges et indéfinissables entre les lois du monde visible et celles du monde invisible, c’est alors qu'ils excitent en nous les émotions les plus vives peut-être dont notre nature soit susceptible. Que d’enfants, que d’hommes qui ont peur des revenants et qui ne craignent pas Dieu 1 et cela, parce que, tout en étant infiniment plus convaincus de l'existence de la Divinité que de la réalité des apparitions, ils ne redoutent pas de la voir se manifester à eux d’une manière visible. Tant qu’il en sera ainsi, il pourra être grotesque, inconséquent, contraire à la philosophie, de représenter les êtres surnaturels avec le langage des hommes et de leur attribuer les actions des hommes; mais ce sera la seule manière d’agir sur les sentiments des hommes, et, par conséquent, la seule manière qui convienne à la poésie. Shakspeare le comprenait bien , comme il comprenait tout ce qui dépendait de son art. Qui est-ce qui ne sympathise pas avec les transports d’Ariel, volant après le coucher du soleil sur les ailes de la chauvesouris ou aspirant avec l'abeille le suc des fleurs? Qui est-ce qui ne frémit pas devant le chaudron de Macbeth? Quel est le philosophe qui n’est pas ému en pensant à
l’étrange relation quiexiste entre les esprits infernaux et le sang de « cette truie qui a mangé ses neuf petits? » Mais personne n’a jamais accompli comme Dante cette tâche difficile de nous représenter des êtres surnaturels d'une manière qui ne soit ni inintelligible à nos esprits, ni complètement en opposition avec nos idées sur leur nature. J'en appelle à trois exemples, peut-être les plus frappants de tous, la description de la transformation des serpents et des voleurs dans le vingt-cinquième chant de l’Enfer, le passage sur Nemrod dans le trente-cinquième chant de la même partie, et la magnifique procession du vingt-neuvième chant du Purgatoire.
Les métaphores et les comparaisons de Dante s’accordent admirablement avec cette grande apparence de réalité dont je viens de parler. Elles sont d’une nature très-particulière. C'est peut-être le seul poêle dont les écrits deviendraient infiniment plus obscurs si l’on en retranchait tout ornement de ce genre. Souvent ses comparaisons sont celles d’un voyageur plutôt que d'un poète. Il ne les emploie pas pour faire preuve d’un esprit ingénieux par des analogies imaginaires, ni pour enchanter le lecteur en lui permettant de jeter de loin un coup d’œil rapide sur des images charmantes hors du sentier qu'il suit; il compare, pour donner une idée' exacte des objets qu’il décrit, en les rapprochant d'autres objets généralement connus. La poix bouillante de Malebolge ressemble à celle de l'arsenal de Venise; le quai sur lequel il suit les rives du Phlégéthon, est semblable à la digue qui s’élève entre Gand et Bruges, un peu moins élevé cependant; les cavités où les prêtres simoniaques sont enfermés, ressemblent aux fonts baptismaux de l’église Saint-Jean à Florence. Tous ceux qui ont
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS, lu Dante se rappelleront bien d’autres exemples du même genre, qui ajoutent à cette apparence de sérieux et de sincérité à laquelle le récit doit une si grande part de son intérêt.
Ses comparaisons sont souvent destinées aussi à donner une idée exacte de ses sensations dans des circonstances particulières. Le langage des nations les plus civilisées suffit rarement à rendre avec exactitude les nuances délicates de la douleur, de l’etTroi, de la colère; mais jamais un dialecte encore mal poli n’abonde en Unes distinctions de cette espèce. Dante emploie donc la manière la plus exacte et en même temps la plus poétique de décrire précisément l’état de son esprit. Si vous avez fait l’expérience du trouble oii nous jette une mauvaise nouvelle subitement apprise, de la stupéfaction, du doute vague qui se glissent en nous et nous inquiètent sur la vérité de nos perceptions, vous comprendrez la similitude suivante : a J'étais comme celui qui souffre en rêve et, dans son rêve, désire que ce soit un rêve; en sorte qu’il souhaite ce qui est comme si cela n’était pas. » C’est un exemple pris au hasard au milieu d’une centaine d’autres comparaisons également expressives et frappantes. Celles d'Homère et de Milton ne sont que des digressions; elles ne perdent presque rien de leur effet lorsqu’on les détache de l’ouvrage. Celles de Dante sont bien différentes; elles empruntent leur beauté au contexte, auquel leur reflet prête, à son tour, de nouvelles beautés. On ne peut enlever les broderies sans endommager tout le tissu. Je ne puis abandonner ce sujet sans conseiller à tous ceux qui savent assez d’italien pour cela, de lire la comparaison des moulons dans le troisième chant du Purgatoire. C'est, à mon avis, ce qu’il y a de
plus parfait au monde dans ce genre-là, ce qu’il y a de
plus original, de plus pittoresque et de plus suave dans
l’expression.
Personne ne peut lire la Divine Comédie&ans être frappé de la faible impression que les formes du monde extérieur semblent avoir faite sur l’esprit de Dante. Son caractère et sa situation l’avaient conduit à fixer ses observations presque exclusivement sur la nature humaine.
L’admirable début du huitième chant du Purgatoire (1) en est un exemple frappant. Il laisse à d’autres la terre, l’océan et les cieux. Pour lui, il n’a afiaire qu’aux hommes.
D'autres écrivains peuvent considérer la soirée comme le moment de la rosée, des étoiles et des nuages dorés; pour Dante, c’est l’heure des tendres souvenirs et des dévotions passionnées, l’heure qui émeut le cœur du marin, et qui embrase l’amour du pèlerin, l’heure où le glas de la cloche semble pleurer un autre jour qui s’en va pour ne plus revenir.
Les sentiments de notre époque ont pris une direction diamétralement contraire. La magnificence du monde physique et son influence sur l’esprit humain sont deve-
(1) Je ne puis m’empécher de remarquer combien l’imitation que Gray a faite de ce beau vers :
« Che paia T giorno pianger che si muore »
est nn spécimen frappant des plus maladroits plagiats que j’aie jamais rencontrés. Dante n’a pas placé au début de sa description celle vive personnification. L’imagination des lecteurs y est si bien préparée par les vers précédents qu’elle parait parfaitement juste et pathétique. Comme Gray l’a placée, sans rien qui la précède ni qui la suive pour s’harmoniser avec elle, c’est un trait de froide affectation. Malheur au cavalier inexpérimenté qui s'aventure sur les chevaux d’Achille!
« Ils sont difficiles i dompter et à monter pour tes hommes mortels, pour tout autre qu’Achille qu'une mire immortelle a enfanté ! •(Iliade, xvn, 16-78.)
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. *5 nues le thème favori de nos poètes les plus éminents. La cohorte des bas bleus et des faiseurs de sonnets semble regarder comme un ingrédient absolument indispensable à la formation de l’esprit d’un poète, une sensibilité exquise pour «l’éclat de l’herbe et la magnificence de la fleur. » Ils traitent avec mépris tous les écrivains qui, malheureusement, ne savent, comme dit Perse, « ni planter un bois dans leurs vers, ni louer la grasse campagne. » La foi poétique orthodoxe est plus' catholique dans ses tendances. Le plus noble objet de contemplation que l’homme ait. sur la terre, c’est l’homme lui-même. L’univers, sous toutes ses formes et dans toutes ses beautés, fait bien partie du vaste empire de l'imagination; mais elle a établi sa résidence et son sanctuaire au sein des variétés inépuisables et des mystères impénétrables de l’èrae :
> In tulle parti Impera, e quivi regge;
Quivi è la sua cittadc, e l’alla seggio (1). •
Othello est peut-être la plus grande œuvre qu’il y ait au monde. A quoi doit-elle sa puissance? Est-ce aux nuages? est-ce à l’océan? est-ce aux montagnes? ou bien est-ce à un amour fort comme la mort, et à une jalousie cruelle comme le sépulcre? Qu’allons-nous contempler en Ilamlet? Est-ce un roseau agité par le vent? une petite véronique? une plate-bande de jonquilles? ou bien allons-nous étudier un grand esprit fantasque, mis à nu devant nous jusque dans ses plus secrets replis ? On peut se demander si les lacs et les montagnes sont plus propres que les sombres rues d’une grande capitale à faire l’éducation d’un poète. Qui donc, en vérité, n'est
(I) Isflrso, cant. i.
pas mortellement las des descriptions qui ne sont que de purs paysages? N’est-il pas vrai que les objets extérieurs n'excilenl jamais bien puissamment notre émotion que lorsque nous les contemplons dans leurs relations avec l’homme, lorsqu’ils expliquent sa destinée ou agissent sur son caractère? On m'accordera qu’une belle femme est ce qu'il y a de plus beau au monde. Mais si nous savons analyser nos impressions, qui de nous ne se rend compte qu’elle doit moins son charme à la perfection du contour et à la finesse du coloris, qu’à mille associations d’idées qui, souvent inaperçues de nous-mêmes, relient ces dons extérieurs à la source de notre existence, aux soins qui ont entouré notre enfance, aux passions de notre jeunesse, à l’espoir de notre vieillesse, à l’élégance, à la vivacité, à la tendresse, aux plus puissants sentiments naturels, aux plus chers liens sociaux?
L’insensibilité du poète florentin pour les beautés de la nature ne paraîtra pas une lacune impardonnable à ceux qui pensent ainsi. Aucun écrivain, à l’exception de Shakspeare, n’a contemplé l’humanité d'un œil plus pénétrant. J’ai dit que son caractère poétique devait sa nuance àson hum eur particulière. II se plaît surtout à décrire les passions sévères et sombres. L’exilé farouche et agité était dégoûté de tout amour, hormis la passion à demi mystique qu’il éprouvait encore pour Béatrice morte. La triste histoire de Rimini est une exception presque unique. Je ne sais si l’on a jamais remarqué qu'il est un point par où la misanthropie semble avoir affecté son esprit comme celui de Swift. Les images révoltantes et déplaisautes semblent exercer sur lui une sorte de fascination, et il expose souvent à ses lecteurs, avec toute l’énergie de son style incomparable, ce qu’on peut ren-
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS, contrer de plus repoussant dans un égout ou dans une salle d’anatomie.
Il y a dans le poème de Dante une autre particularité qui mérite d’étre remarquée. La mythologie antique ne s’est presque jamais mélée avec bonheur à la poésie moderne. Certains auteurs ont utilisé les divinités de la Fable comme de pures représentations allégoriques de l’amour, du vin ou de la sagesse ; ce qui rend habituellement leurs ouvrages très-froids et très-ternes. Il peut nous arriver d’admirer leur esprit ingénieux; mais quel intérêt peuvent nous inspirerdesêtresauxquelsl’écrivain ne nous permet pas d’accorder, pour un seul moment, une existence même conventionnelle? Les allégories mêmes de Spenser sont à peine tolérables, jusqu’au moment où l’on vient à bout d'oublier qu’Cna veut dire innocence, et de la regarder uniquement comme une dame persécutée, sous la protection d’un généreux chevalier.
Les auteurs qui ont cherché avec plus de jugement à conserver la personnalité des divinités classiques, ont échoué pour une autre raison. Ils sont devenus des imitateurs, et cela dans des circonstances défavorables. Euripide et Catulle ne croyaient pas plus que nous à Bacchus et & Cybèle. Mais ils vivaient parmi des gens qui y croyaient. Leurs imaginations, sinon leurs opinions, prenaient la couleur de leur temps. De là, les glorieuses inspirations des Bacchantes et ù'Atys. Nos esprits sont façonnés par notre entourage, et je ne crois pas qu’il fût possible au plus grand des poêles modernes de se monter, par force, à un degré d’enthousiasme qui pût produire de semblables ouvrages.
Seul, parmi les poètes des temps modernes, Dante n’a donné, à cet égard, ni dans l’allégorie ni dans l’imita-
tien, cl par conséquent il a seul pu introduire avec quelque effet les fictions antiques dans ses récits. Son Minos, son Pluton, son Charon, inspirent un véritable effroi. Rien ne peut être plus beau ni plus original que l’usage qu’il a fait du fleuve Lélhé. 11 n’assigne jamais 5 ses personnages mythologiques aucune fonction incompatible arec le dogme de l’Église catholique. Il n’a rien raconté à leur sujet qu’un bon chrétien de son temps ne pût croire possible. Par conséquent, ces passages n’ont rien de puéril ni de pédantesque. Au contraire, ce singulier usage dos noms classiques suggère h l’esprit une vague et solennelle idée de quelque révélation mystérieuse, antérieure à toute histoire connue, et dont les fragments dispersés se seraient conservés au milieu des imposluresct des superstitions des religions postérieures. A la vérité, la mythologie delà Divine Comédie est du modèle primitif et gigantesque. L’esprit d’Homère et d’Eschyle y respire, non celui d’Ovide et de Claudien.
Cela est d'autant plus extraordinaire, que Dante semble avoir ignoré complètement le grec , et que ses modèles favoris parmi les Latins ne pouvaient servir qu’à l’induire en erreur. Il est même impossible de ne pas remarquer son admiration pour des écrivains qui lui sont fort inférieurs, et, en particulier, son idolâtrie pour Virgile, qui, en dépit de toute son élégance et de tout son éclat, ne peut prétendre à la profondeur et à l'originalité d’esprit qui caractérisent son adorateur toscan. Le fait est qu’on pourrait établir comme une règle presque infaillible, que les grands poêles sont de mauvais critiques. Leur esprit subit la tyrannie de mille associations d’idées qui sont imperceptibles pour d’autm. Le pire écrivain peut toucher par hasard une corde qui, en vi-
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS, brant, fait naître dans leur esprit une longue succession d’images charmantes. Ils ressemblent à ces gigantesques esclaves d’AIadin, doués d’un pouvoir incomparable, mais soumis h des charmes si puissants que, si un enfant qu’ils auraient pu écraser louchait un talisman dont lui-méme il ignorait le secret, ils devenaient aussitôt ses vassaux. Il m’est souvent arrivé de voir des esprits aussi gracieux et aussi majestueux que la Titania de Shakspeare se laisser séduire par les charmes d’une tête d'âne, lui prodiguer les plus tendres caresses et la couronner des plus douces (leurs. Je n’ai besoin de citer que les poèmes attribués à Ossian. Ils n’ont absolument aucun mérite, si ce n’est comme un édifiant exemple du succès que peuvent obtenir une fable sans preuves et un livre sans valeur. C’est un chaos de mots qui ne présentent aucune image, et d’images qui ne portent sur aucune réalité; ils sont sans forme et vides, et les ténèbres sont sur la face de cet abîme. Et cependant, combien d’hommes de génie les ont admirés et imités 1 Le slylede Dante est peut-être le plus original, si ce n’est le plus grand de ses mérites. Je ne connais rien qu’on puisse y comparer. Les plus nobles modèles de l’art grec doivent lui céder le pas. Scs paroles sont toujours les plus brèves et les mieux choisies qu’on puisse employer. La première expression dont il revêt sa pensée est toujours si énergique et si large, que les amplifications ne feraient que nuire à l’efTet. 11 n’y a peut-être aucun écrivain, dans aucune langue, qui ait présenté à l’esprit autant de peintures puissantes. Cependant, il n'y a peut-être aucun écrivain aussi concis. Cette perfection dans le style est le principal mérite du Paradis, qui , je l’ai déjà dit, est loin de valoir, à d’autres égards,
so ESSAIS LITTÉRAIRES,
les deux premières parties du poème. La force et la beauté de la diction entraînent cependant le lecteur d'une manière irrésistible à travers les tirades tbéologiques et les ébauches d’histoire ecclésiastique qui surabondent dans cette partie de l’œuvre. Il semblera presque absurde de citer des échantillons d’un mérite qui est répandu partout dans les cent chants du poème. Je demande cependant à nommer le troisième chant de l’Enfer et le sixième chant du Purgatoire, comme des passages incomparables dans leur genre. Le mérite de ce dernier est peut-être plutôt oratoire que poétique; je ne me rappelle rien dans les grands discours de l’éloquence athénienne qui égale cette force d’invective et cette amertume de sarcasme. J'ai entendu l’homme d’Élat le plus éloquent de notre temps dire qu’après Démosthène, Dante est l’écrivain qui devrait attirer la plus sérieuse attention de ceux qui désirent arriver à la supériorité oratoire.
Mais il est temps de terminer cette critique faible et décousue. Je ne puis m’einpècher cependant de dire quelques mots des traductions de la Divine Comédie. Celle de Boyd est aussi ennuyeuse et aussi languissante que l’original est entraînant et énergique. L’étrange mètre qu’il a choisi et qu’il a, je crois, inventé, est parfaitement impropre à ce genre d’ouvrage. I! ne faudrait jamais entreprendre une traduction en vers sur un rhythme qui exige une grande abondance de rimes. La stance devient alors un lit de Procuste, et les pensées du malheureux auteur sont tour à tour étirées ou mutilées jusqu’à ce qu’elles puissent s’accommoder à leur nouveau réceptacle. Le style abrupt et cependant suivi de Dante souffre plus que celui de tout autre pcôte d’une
CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS version diffuse el divisée en paragraphes (car ils ne méritent pas un autre nom) d’une égale longueur. Tout ce qu'on peut dire de la tentative de Hayley, c’est qu’elle vaut mieux que celle de Boyd. Son esprit ressemblait beaucoup à du filigrane ; il était assez élégant et très-peu solide. Tout ce qu'on peut dire en faveur de ses meilleurs ouvrages, c’est qu’ils sont soignés ; tout ce qu’on peut dire contre ses plus mauvais ouvrages, c’est qu’ils sont stupides. Il aurait pu traduise Métastase tolérablement ; mais il était hors d’état de rendre justice à ces
Rime e aspre e chiocce,
Corne ai r.onverrebbe al trlato buco (I}.
Je quitte avec plaisir ces misérables essais pour passer à la traduction de M. Cary. C’est un travail qui mériterait un examen particulier, et sur lequel je m’étendrais avec une grande satisfaction, si cet article n’était déjà trop long. Pour le moment, je me bornerai à dire qu’il n’existe pas, que je sache, une seule traduction aussi fidèle, ni une seule traduction qui prouve aussi pleinement que le traducteur lui-même est doué d’un grand talent poétique. Ceux qui ne savent pas l’italien feront bien de lire M. Cary pour apprendre à goûter la Divine Comédie. Ceux qui connaissent le plus intimement la littérature italienne feront bien ausside lire cette traduction pour sa valeur intrinsèque, et je crois qu’ils auront de la peine à décider ce qui mérite surtout nos éloges, ou la familiarité de l’auteur avec la langue de Dante, ou son extrême habileté à se servir de la sienne propre.
(I) Isfebso, cant. xxxn.