‹ Essais littérairesChapitre 5 sur 23 · CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS · texte numérisé non relu

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS

Il est aisé de découvrir quelques-unes des causes auxquelles ce grand homme a dû une célébrité que je ne puis m'empêcher de croire mal proportionnée aux véritables droits qu’il a à l'admiration de l’humanité. D’abord, Pétrarque est un égoïste. Tout le monde abhorre l’égoïsme dans la conversation. Les amants, et, je crois, les amants seuls, se le pardonnent réciproquement. 11 n’y a point de services, point de talents, point de don de plaire qui puisse le rendre tolérable. La reconnaissance, l’admiration, l’intérêt, la crainte suffisent à peine à empêcher ceux qui sont condamnés à écouter un égoïste de témoigner leur fatigue et leur dégoût. Un oncle sans enfants, un patron puissant, peuvent h peine extorquer cette complaisance. Vous quittez l’intérieur de la diligence au milieu d'un orage, et vous montez sur le siège plutêlque d’écouler l’histoire de votre compagnon. Le chapelain se mord les lèvres en présence de l’archevêque. L’enseigne bâille à la table du premier lord de l’amirauté. Cependant, je ne sais pourquoi, cette même habitude qui est la peste de la conversation, donne aux écrits un attrait incomparable. Rousseau a fait en ce genre l'expérience la plus hardie qui se pût faire, et il a pleinement réussi. De notre temps, lord Byron s'est attiré l’intérêt et l’admiration de tout le monde, par une série de tentatives du môme genre. 'Wordsworlh écrivait avec un égoïsme plus profond mais moins visible, et il en a été récompensé par une secte de fidèles, comparativement peu nombreuse, mais d’une dévotion infiniment plus fanatique. Il est inutile de multiplier les exemples. Maintenant encore, toutes les branches de la littérature sont encombrées de mille mendiants de renommée, qui cherchent à exciter notre intérêt en nous

dévoilant toutes les difformités de leurs esprits, et en découvrant les plaies enflammées de leurs sentiments. Nous ne manquons pas même d’écrivains qui poussent encore plus loin l’imitation des mendiants, et qui trouvent plus commode d’extorquer au public un moyen de vivre, en simulant des difformités et une faiblesse dont ils sont exempts, qu’en accomplissant honnêtement les travaux que leur santé et leur vigueur leur permettraient d’entreprendre. La foule crédule dépense ainsi sa pitié et ses ressources à entretenir un mal qui appellerait bien plutôt le fouet et les travaux forcés. Mais cet artifice, qui réussit souvent enfre les mains des sols, donne, un charme irrésistible aux ouvrages qui possèdent par eux-mêmes un vrai mérite. Nous sommes toujours curieux de savoir quelque chose du caractère eide la situation des hommes dont nous avons étudié lesœuvres avec plaisir. On a peut-être lu plus souvent et avec plus d’intérêt que tout autre passage des p oêmes de Millon, les vers oü il fait allusion à sa position. Il est amusant de voir toute la peine que se donnent les critiques pour chercher à découvrir dans les poèmes d’Homère quelque chose qui donne une idée de sa situation et de ses sentiments. D’après l’une des hypothèses , il a voulu se peindre sous le nom de Démodocus. D’autres soutiennent qu'il était ce Phémius dont Ulysse avait épargné la vie. Ce penchant de l’esprit humain explique, selon nous, en grande partie, la popularité immense d’un poêle dont les ouvrages ne sont guère autre chose que l’expression de ses sentiments personnels.

En second lieu, Pétrarque n’était pas seulement un égoïste, c’était un égoïste amoureux. Les espérances et les craintes, les joies et les douleurs qu’il décrivait, pre-

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 8S naienl leur source dans celle passion qui exerce plus d'influence qu’aucune autre et emprunte plus de force qu’aucune autre à l’imagination. 11 avait encore un immense avantage : il était le premier poêle amoureux qui eût paru depuis la grande convulsion qui avait changé nonseulement l’état politique , mais aussi l’état moral du monde. Les Grecs , qui étaient dans leurs institutions publiques et leurs goûts littéraires diamétralement opposés aux nations orientales, leur ressemblaient fort dans leurs habitudes domestiques. Comme eux, ils ne faisaient aucun cas de l’intelligence des femmes et ils les tenaient comme emprisonnées ; et c'était l’un des moindres inconvénients auxquels ce système pernicieux donnait naissance, que de voir les Phryné et lesLamia monopoliser toute la culture d’esprit et tout le charme dans les manières qui, dans un temps très-civilisé, deviennent nécessaires pour retenir les hommes auprès des femmes avec lesquelles ils vivent. On ne trouvait nulle part l’union des éléments indispensables à un amour honorable et chevaleresque. Les matrones et leurs Allés, enfermées dans leurs harems, sottes, mal élevées, ignorantes de tout art en dehors des arts manuels, paraissant à peine jusqu’à leur mariage, ne pouvaient guère exciter l'affection, tandis que leurs brillantes rivales, à moitié Grâces, à moitié Harpies, élégantes et cultivées, mais volages et avides, ne pouvaient, en aucun cas, inspirer le respect.

L’état de la société, à Rome, valait infiniment mieux sur ce point, et la littérature romaine a eu sa part de cette supériorité. Les poètes romains ont décidément surpassé les Grecs dans la peinture des passions amoureuses. Ils n’ont traité aucun autre sujet avec autant de

succès. 11 faut convenir qu’Ovide, Catulle, Tibulle, Horace et Properce, malgré tous leurs défauts, occupent un rang élevé dans cette branche de leur art. Je voudrais ajouter à ces noms celui de mon cher Plaute qui, tout en empruntant ses intrigues à la Grèce, a probablement trouvé à Rome même les originaux de ses charmants personnages féminins.

Bien des maux subsistaient cependant, et, dans le déclin du grand empire, tout ce qu’il y avait de pernicieux dans ses institutions domestiques, éclata avec plus de force. Sous l’influence de ces gouvernements à la fois dépendants et tyranniques, qui achetaient, en pliant devant leurs ennemis, le droit de fouler aux pieds leurs sujets, les Romains descendirent au dernier période de la mollesse et de l’abaissement. La fausseté, la lâcheté, la paresse, une dégradation dont tous avaient conscience et dont personne ne se plaignait, voilà ce qui formait Je caractère national. L’amour, en particulier, ce mot qui, dans les temps modernes, implique d'un côté la protection et le dévouement, de l’autre, la confiance, et des deux parts le respect et la fidélité, l’amour ne pouvait exister parmi les esclaves indolents et sans cœur qui rampaient autour du trône d’Honorius et d’Augustule. A cette époque, la grande rénovation commença. Les guerriers du Nord, tout dépourvus qu’ils étaient de science et d’humanité, apportaient avec eux* de leurs forêts et de leurs marécages, ces qualités sans lesquelles l’humanité est une faiblesse et la science une malédiction : l’énergie, l'indépendance, la crainte de l’ignominie, le mépris du danger. Il serait bien curieux d’examiner comment un mélange de conquérants sauvages et d’esclaves efféminés a pu produire, après de longues

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS, générations de ténèbres et d’agitation, le caractère européen des temps modernes; il serait curieux de suivre, depuis le premier eboe jusqu’à l’amalgame final, l’opération de cette alchimieinystérieusc qui a su, de cet amas d'éléments contraires et sans valeur, tirer l’or pur de la nature humaine ; il serait curieux d’analyser la masse de ce mélange et de déterminer les proportions de chaque élément. Mais je veux me restreindre au sujet que je traite pour le moment. La nature de l’amour avait subi une transformation complète. Il conservait encore, à la vérité, ce caractère capricieux et voluptueux qu'il avait chez les peuples méridionaux de l’antiquité; mais il s’y glissait une teinte de cette vénération superstitieuse que les guerriers du Nord avaient coutume de témoigner aux femmes. La dévotion et la guerre avaient mêlé à l'amour leurs sentiments les plus vifs et les plus sérieux. La bénédiction de l’Église le sanctifiait, les guirlandes du tournoi le décoraient. Comme dans la fable antique, Vénus s’élevait de nouveau au-dessus des vagues agitées et sombres qui avaient si longtemps caché sa beauté. Mais elle n’apparaissait plus comme naguère dans tout l’éclat voluptueux de la beauté nue. Elle portait encore la ceinture de son ancienne magie; mais le diadème de Junon reposait sur son front; l’égide de Pallas était entre ses mains. On pouvait dire que l’amour était une passion nouvelle, et il n’est, par conséquent, pas étonnant que le premier poète distingué qui a entièrement consacré son génie à ce sujet ait excité une sensation extraordinaire. On peut le comparer à un aventurier qui aborde par hasard dans une lie inconnue et riche, et à qui il suffit de planter une croix informe sur le rivage pour entrer en possession de tous les trésors qu’elle ren-

ferme et pour lui donner son nom. Les titres de Pétrarque ressemblaient un peu à ceux d’Améric Vespuce sur le continent qui aurait dû porter le nom de Colomb. Les poètes provençaux furent assurément les maîtres du Florentin. Mais ils écrivaient dans un temps qui ne pouvait apprécier leur mérite, tandis que leur imitateur vécut à l’époque où les œuvres écrites dans sa langue natale commencèrent à attirer l’attention générale. Pétrarque fut en littérature ce qu’un Valentin (1) est en amour. Les lecteurs le préférèrent, non pour des mérites transcendants mais parce qu'il fut le premier à se présenter à leur vue au moment de leur réveil, après un long sommeil.

Pétrarque gagna autant à être comparé avec ses successeurs immédiats, qu’avec ceux qui l’avaient précédé. Il se passa plus d'un siècle après sa mort avant que l’Italie eût produit un poète qu’on pût lui comparer. Il faut, sans doute, attribuer en grande partie ce déclin du talent poétique à l’influence que ses propres ouvrages avaient exercée sur la littérature de son pays. Néanmoins, cela a contribué à sa gloire, (lien n’est plus favorable à la réputation d’un écrivain que d’étre suivi par une génération qui lui est inférieure, et c’est un avantage qui échoit plus fréquemment, par d’évidentes raisons, à ceux qui corrompent le goût public qu’à ceux qui le perfectionnent.

Outre les causes que je viens d'énumérer, une autre raison a contribué à étendre la renommée de Pétrarque. Je veux parler de l’intérêt qu’ont inspiré les événe-

(I) Le U février, jour de laSaint-Valentin, le premier jeune homme que chaque jeune fille rencontrait devenait officiellement son amoureux, son Valentin, comme on disait. Voyez Hamlet, IV, 5.

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 89 menls de sa vie, intérêt que ses contemporains doivent avoir éprouvé à un haut degré, puisqu’au bout de cinq cents ans aucun critique ne reste entièrement insensible à son influence. Il mérite la première place parmi les grands hommes auxquels nous devons la renaissance du savoir, et son attachement passionné pour cette grande cause constitue son titre le mieux fondé et le plus éclatant à la reconnaissance de la postérité. C'était un dévot de la littérature; il l'aimait d'un amour sans mélange; il l’adorait avec un culte presque fanatique. C’était un missionnaire qui en annonçait les merveilles aux pays les plus reculés, un pèlerin qui voyageait au loin pour en recueillir les reliques, un ermite qui vivait dans la retraite pour en contempler les beautés, un champion qui livrait pour elle des batailles, un conquéraut qui, sans métaphore, menait en triomphe la barbarie et l’ignorance enchaînées, et qui recevait au Capitole les lauriers que lui avait valus son éclatante victoire.

On ne peut rien imaginer de plus noble ni de plus louchant que cette cérémonie. Les superbes palais et les portiques qui avaient vu passer les chars d’ivoire de Marius et de César, étaient depuis longtemps tombés en poussière. Les faisceaux ornés de lauriers, les aigles d’or, les légions et leurs cris, les captifs et les tableaux des villes, tout cela manquait au cortège victorieux du poétfe. Le sceptre n’appartenait plus à Rome; mais elle conservait encore l'influence plus puissante de l'empire intellectuel, et elle allait conférer la récompense plus glorieuse d’un triomphe intellectuel. La cité éternelle oürait le juste et noble tribut de sa gratitude à l’homme qui avait étendu le domaine de son ancienne langue; qui avait élevé les trophées de la philosophie et de l'ima-

ESSAIS LITTÉRAIRES, gination dans les repaires de l'ignorance et de la férocité; qui menait captifs les cœurs et l’admiration des nations enchaînées par la puissance de ses chnnts, et qui rapportait pour dépouilles les trésors du génie antique arrachés & l’obscurité et à la destruction. Au milieu des ruines de l’art ancien et des premiers monuments de l’art moderne, celui qui avait reformé le lien brisé entre les deux âges de la civilisation humaine, reçut la couronne qu’il avait méritée des modernes en leur donnant leur culture, et des anciens en leur rendant leur renommée. Ni Reims ni Westminster n’ont jamais été témoins d’un aussi auguste couronnement.

Lorsque nous quittons ce glorieux spectacle pour entrer dans la vie privée du poète, quand nous contemplons en lui la lutte de la passion et de la vertu, ses yeux obscurcis, ses joues creusées par les larmes d’un désir coupable et sans espoir, quand nous réfléchissons à toute l’histoire de son attachement depuis la joyeuse fantaisie de sa jeunesse jusqu’au désespoir persévérant de son grand âge, la pitié et l’alTection viennent se mêler à notre admiration. Môme lorsque la perte de ce qu’il aimait eut mis le dernier sceau à sa souffrance, nous le voyous consacrer à la cause de l’esprit humain toute la force et toute l’énergie que lui avaient laissées son amour et sa douleur. Il avait vécu en apôtre de la littérature, il tomba comme son martyr : on le trouva mort, la tête appuyée sur un livre.

Ceux qui ont étudié avec attention la vie et les écrits de Pétrarque seront peut-être tentés de faire quelques objections à ce panégyrique. On ne peut nier qu’une aifectalion fort déplaisante ne vint obscurcir son mérite; son zèle pour la littérature communiquait une

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. S( nuance de pédantisme à tous ses sentiments et à toutes ses opinions; son amour était l’amour d'un faiseur de sonnets, son patriotisme le patriotisme d’un antiquaire. L'intérêt avec lequel nous contemplons les ouvrages et nous étudions l’histoire de ceux qui ont occupé notre pays dans les temps passés, vient des liens qui les rattachent à la société présente où sont contenus tous les objets de nos affections et de nos espérances. Pétrarque éprouvait des sentiments tout opposés. Il aimait l’Italie parce qu’elle était remplie des monuments des anciens raatlres du monde. Sa ville natale, la belle cl glorieuse Florence, l’Athènes moderne, alors dans tout l’éclat et dans toute la vigueur de sa jeunesse, ne pouvait pas obtenir du plus éminent de ses citoyens la moindre part de l’hommage passionné qu’il rendait à la décrépitude de Rome. Mais ces taches, et d’autres encore, qu’il faut honnêtement reconnaître, ne peuvent diminuer l’éclat de sa carrière que dans une bien faible mesure. Pour ma part, je la contemple avec tant de plaisir et d’attrait, que j’ai de la peine à m’en détourner pour étudier ses ouvrages qui sont loin de m’inspirer la même admiration.

Cependant j’ai une haute idée du génie poétique de Pétrarque. Il ne possédait pas, à la vérité, l’art de présenter à l’imagination d’une manière vive les objets sensibles, et cela est d'autant plus remarquable que le talent dont je parle est un trait caractéristique des poètes italiens. La Divine Comédie en donne le plus haut modèle. Presque tous les poèmes italiens qui ont acquis de la célébrité portent ce caractère. Peut-être faut-il l’attribuer au degré de perfection que la peinture et la sculpture avaient atteint en Italie avant qu’on eût commencé à cultiver largement la poésie. Les hommes

étaient privés de livres; mais ils étaient habitués dès l’enfance à contempler les admirables œuvres d’art que l’Italie commençait déjà à produire dans le treizième siècle. Leur imagination en reçut une impression si forte, que le goût des descriptions pittoresques se retrouve jusque dans leurs écrits. La marche des choses a été toute différente en Angleterre. De là vient que les tableaux d'histoire sont chez nous des poèmes sur de la toile, tandis que les poèmes italiens sont des tableaux peints pour les yeux de l’esprit, avec des mots pour couleurs. Les écrits de Pétrarque manquent presque complètement de celte qualité propre à sa nation. On ne peut, à la vérité, en donner pour preuve ses sonnets, que leur sujet et leur nature excusent, ni ses poèmes latins, où ce défaut s’explique par les entraves qu’impose toujours une langue morte. Mais ses Triomphes exigeaient impérieusement l’application de ce talent, et n’en offrent aucune trace.

Il avait cependant du talent, et un talent d’un ordre élevé. II faut reconnaître l’ardeur, la tendresse, l’éclat de ses pensées, son imagination brillante, le choix de ses expressions à la fois élégantes et énergiques. La nature le destinait à devenir le premier des poètes lyriques. Mais un seul, un seul présent fatal fit perdre à tous ses dons la moitié de leur valeur. Il eût été un beaucoup plus grand poète s’il n’eût pas eu autant d’esprit. Il était trop ingénieux, et ce fut le lléau de son talent. Il abandonna le style naturel et noble où il pouvait exceller, pour s’adonner à des pointes sur les mots qu’il produisait avec une facilité à la fois admirable et désolante. Comme la dame romaine de Tite-Live, sa muse fut tentée par des bijoux de clinquant; elle livra

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 93 ses forteresses et fut écrasée sous les ornements étincelants qui l’avaient séduite.

La pauvreté de ses idées est quelque chose de remarquable. On ne peut contempler sans étonnement un esprit si fertile en combinaisons et si stérile en images. Sa poésie amoureuse se compose exclusivement de quelques sujets, disposés sous tant de formes, et présentés sous tantdejoursdilférents, que cela nous rappelle ces problèmes d’arithmétique sur la permutation qui étonnent si fort les ignorants. Le cuisinier français qui prétendait pouvoir faire quinze plats différents avec une tête d’ortie, n’était pas plus habile dans son art. L’esprit de Pétrarque était un kaléidoscope; à chaque mouvement il nous présente des formes nouvelles, toujours bizarres, quelquefois très-belles, et nous avons de la peine à croire que tous ces dessins si variés soient produits par les mêmes petits morceaux de verre. Il faut, à la vérité, attribuer en partie la monotonie des images à la monotonie du sujet. Il serait déraisonnable d’attendre une perpétuelle variété dans ces poésies qui se comptent par tant de centaines, qui sont toutes de la même longueur, toutes de la même mesure, et toutes adressées à la même coquette indifférente et insipide. Je ne puis m’empêcher de soupçonner qu’il faut attribuer le mauvais goût dont scs vers amoureux sont entachés, à l’influence de Laure qui préférait probablement, comme la plupart des critiques de son sexe, le style chargé au style majestueux. Quoi qu'il en soit, dès qu'il change de sujet il change de manière. Lorsqu’il parle des injures et de l'abaissement de l’Italie, dévastée par des invasions étrangères et trop faiblement défendue par ses lâches enfants, le grasseyement efléminé du faiseur de sonnets se change

tout h coup en un cri aussi solennel, aussi terrible, aussi perçant que la voix(l) qui cria : « Ne dormez plus! » à la sanguinaire maison de Cawdor. « L'Italie n’a pas l’air de sentir ses souffrances, » s’écrie son poète dans son ardeur, « elle est décrépite, oisive, languissante. Dormira-t-elle toujours? Personne ne viendra-t-il la réveiller? Oh ! si je pouvais tordre ses cheveux dans mes mains (2) I »

C’est avec la même énergie qu’il proclame la vengeance du Christ et de l’Europe contre la Babylone de l’Islamisme. La magnifique énumération qu’il fait des anciens exploits des Grecs ne saurait manquer d’exciter toujours l’admiration, et c’est avec le plus vif intérêt qu’on la lit dans un temps où les hommes vertueux et sages, si cruellement désappointés dans tant d’autres pays, tournent les yeux avec une anxiété indicible vers la terre natale de la liberté, vers le champ de bataille de Marathon, vers ce défilé mortel où le lion de Lacédémone fit télé à l’ennemi (3).

Ses poèmes religieux méritent aussi les plus grands éloges. Il faut mettre au premier rang son Ode à la Vierge. C’est peut-être le plus bel hymne qui soit au monde. La vénération pieuse qu’il exprime emprunte un caractère d’exquise poésie aux sentiments délicats que suscite

(1) Voyez Macbeth , II, 2.

(2) Che suoi guai non par che senta;

Vecchia, oziosa e tenta.

DormirA'teinpre, e non fia clii ta svegli?

Le man l’avess’ io avvolte cntro i capegli

' Caszone XI.

(3) Maratona, e le morfali strelte Che difese 11 leon con poca gente.

Caszom: V.

--Digihzeei-by-CsttCtgle

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 95 une idole féminine et charmante, sentiments dont nous retrouvons sans peine la trace à chaque pas dans cette composition.

Je prendrais plaisir à m’arrêter sur ces parties de l’œuvre de Pétrarque et sur quelques autres du même genre; mais il faut en revenir à ses poésies amoureuses; il leur a confié sa renommée et il la leur doit dans une grande mesure.

Le plus grand défaut de ses meilleures compositions, en ce genre, c’est l’éclat uniforme de toutes les parties. Le langage naturel des passions est, & la vérité, souvent fantastique et figuré, et l’amour, plus que toute autre, porte ce caractère. Mais il y a cependant des limites. Les sentiments peuvent revêtir une parure ; mais comme celle d’une femme élégante, elle ne doit ni les empaqueter, ni les découvrir. Il faut que les draperies soient arrangées de manière à cacher modestement certains points et à en dévoiler d’autres avec art. On peut se servir des ornements, parfois pour cacher un défaut, parfois pour relever une beauté, mais jamais pour cacher, encore moins pour défigurer les charmes qu’ils sont destinés à servir. L’amour de Pétrarque, au contraire, s’habille comme un sauvage prétentieux, qui a le nez traversé d’un anneau d’or, le corps couvert de dessins bizarres et de couleurs éclatantes, et les oreilles étirées jusqu’aux épaules par le poids des bijoux. C’est une règle sans exception que, dans tous les genres de composition, il ne faut jamais permettre à l’idée principale, au sentiment dominant, de se confondre avec les ornements qui l’accompagnent. Il faudrait, en général, qu'elle se distinguât par la simplicité de l’expression, comme nous reconnaissons Napoléon dans un tableau de bataille à sa

Of* ESSAIS LITTÉRAIRES,

redingote grise et à son chapeau sans plume, au milieu d’une Toule de panaches et d’habits brodés. Dans les vers de Pétrarque, il est généralement impossible de dire quelle est la pensée qu’il voulait faire dominer. Tout est également soigné. Le maître de la maison porte une livrée somptueuse et dégradante comme ses valets, et il n’attire à lui qu’une part de l’attention éblouie et indifférente que nous leur accordons en commun. Ces poésies n’ont ni lumières, ni ombres accusées; il n’y a ni second, ni premier plan; elles ressemblent aux enluminures des manuscrits orientaux : les teintes éclatantes y abondent, mais la perspective manque. Voilà les défauts des plus célèbres de ces compositions. Il serait difficile de parler avec patience de celles qu'on trouve généralement mauvaises. Cependant elles ont bien des points de ressemblance avec leurs éclatantes compagnes. Elles en diffèrent comme une mascarade diffère du camp du Drap-d’Or. Le clinquant y remplace la richesse. Sa muse ressemble à celte classe nombreuse de femmes qui n’ont point d’objection à être malpropres pourvu qu’elles aient des habits très-voyants. Lorsque ses brillantes pointes sont épuisées, il y supplée par des subtilités métaphysiques ou des antithèses forcées, par un mauvais calembour ou une détestable charade. Je crois pouvoir dire que dans son cinquième sonnet, il a atteint les derniers abîmes du Pathos. A tout prendre, on peut déclarer en toute sûreté que ce morceau est ce qu’on a jamais fait de plus mauvais en fait de poésie et en fait d’esprit.

Une preuve bien forte de la vérité de ce que j’avance, c’est que presque tous les sonnets produisent exactement le même effet sur l’esprit du lecteur. Ils se rapportent à

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. K tous les différents états d’âme d'un amant, depuis la joie jusqu’au désespoir; et cependant on les lit, autant que j’en puis juger d’après mon expérience et mes observations, avec un sentiment toujours uniforme. Le fait est que la passion et l’esprit n’y sont nulle part mélangés dans de justes proportions. Il n’y a pas assez de sentiment pour tant d’assaisonnements destinés à lui donner du relief. Le repas que Pétrarque nous présente ressemble au festin espagnol du Faux Astrologue de Dryden : le goût de tous les mets et de toutes les sauces disparait sous un parfum d’épices universel. Le poisson, la viande, le gibier, tout sent le poivre rouge.

A la vérité, les écrits de Pétrarque peuvent injustement souffrir d’une cause que je ne veux pas passer sous silence. Ses imitateurs ont tellement vulgarisé en Italie et à travers toute l’Europe leurs thèmes favoris de lamentations et de flatteries amoureuses, que nous avons de la peine à les croire originales quand nous les retrouvons chez le premier auteur; en vain notre intelligence est convaincue que tout cela était nouveau pour lui, nous trouvons loujours'que c’est vieux pour nous. Tel est souvent le sort des plus beaux passages des auteurs les plus éminents. Il est triste de voir une noble pensée subir les divers degrés de la profanation, de lavoir passer de son illustre maître â ses laquais, tournée et retournée, et finissant par devenir un épouvanta^ pour les oiseaux. Pétrarque a beaucoup souffert de ce genre de traitement. Cependant le fait même d’en avoir beaucoup souffert prouve que ses qualités n'étaient pas de premier ordre. On peut dérober un vers, mais un plagiaire ne peut s’emparer subrepticement du souffle qui inspirait un grand poète. On imite Homère depuis vingt-

cinq siècles, et il est resté ce qu’il était. Eùt-on copié dix mille fois chaque image et chaque expression de Dante, la Divine Comédie n’en eût pas moins conservé toute sa fraîcheur. 11 était aisé au portefaix, dans la comédie de Farquhar, de se faire passer pour Beau-CIincher en empruntant ses dentelles et son habit; mais il eût été plus difficile de jouer le rôle de sir Harry Wildair.

Avant de quitter ce sujet, je veux défendre Pétrarque d’une accusation qu'on présente souvent contre lui de nos jours. D’après toute une secte de critiques, ses sonnets ne possèdent pas certaines qualités qu’ils disent indispensables au sonnet, et qu’ils réclament avec autant d’assurance et autant de raison que leurs prédécesseurs en mettaient à soutenir les unités du drame. Je suis un ignorant, je suis hors d’état d’expliquer les mystères de cette nouvelle foi poétique ; je sais seulement que c’est une foi qu’il faut conserver pure et sans tache, sous peine d’étre qualifié d’imbécile. Je ne puis cependant m'empêcher de demander quelle est la vertu particulière du chiffre quatorze, pour être ainsi distingué de tous les autres nombres. Cela tient-il à ce qu’il est le premier multiple de sept? Cela a-t-il quelque rapport avec l'institution du Sabbat? ou bien ces propriétés singulières tiennent-elles à l’ordre des rimes? Malheureusement, les soDnels de Shakspeare durèrent autant à cet égard de ceux de Pétrarque que de la strophe employée par Arioste ou de la strophe employée par Spenser. Débarrassons-nous donc de ce ridicule jargon I Nous avons mis de côté l’ancien régime, en fait de critique littéraire. J’espère que nous n’admettrons pas davantage le despotisme tout aussi pédantesque et tout aussi déraisonnable que certains chefs révolutionnaires voudraient

CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS. 99 élever maintenant sur ces ruines. Nous n’avons pas détrôné Aristote et Bossu pour en venir là. Ces amateurs raffinés de sonnets feraient bien, d'ailleurs, de se rappeler que, si le style de Pétrarque ne rentre pas dans l'idéal de perfection qu’ils se sont fait, ils ont pourtant de grandes obligations à ses poèmes :car, sans Pétrarque, il est probable qu’on n’eùt jamais fait attention à ce rhythme pour lequel ils font de si judicieuses lois, et c’est à lui qu’ils doivent le plaisir d’admirer et l’honneur de composer des vers qu’on dirait écrits par M. Chétif, en collaboration avec ce pauvre Niais, son domestique.

Je ne puis terminer cet article sans dire quelques mots des écrits latins de Pétrarque. 11 parait que ses contemporains, comme lui, les mettaient fort au-dessus de ses compositions italiennes. La postérité, la cour suprême des appels littéraires, a non-seulement cassé lejugement, mais, comme cela se fait d’ordinaire, elle l’a cassé avec dépens, et en condamnant les malheureux ouvrages à payer les frais non-seulement de leur propre infériorité, mais encore de l’injustice des juges qui leur avaient accordé une préférence imméritée. Et nous devons avouer qu’il faudrait faire une large part aux circonstances au milieu desquelles ces écrits furent produits, pour prononcer sur eux un jugement bien favorable. Il faut les regarder comme des plantes exotiques transplantées sous un ciel étranger, placées à une mauvaise exposition ; il serait donc déraisonnable de leur demander la sève forte et saine qui anime autour d’elles les plantes indigènes, et qu’elles posséderaient elles-mêmes dans leur climat natal. Pétrarque a fort imparfaitement imité le style des auteurs latins, et, en compensation, il n’a

pas ajouté à la langue antique les grâces de la poésie moderne. L’esprit ingénieux et brillant que nous admirons dans scs poèmes italiens, tout en le critiquant, manque presque absolument ici, et ne vient qu’à de rares intervalles éclairer les lugubres ténèbres de Y Afrique. Les Églogues sont plus animées, mais c'est par politesse qu’on leur donne le nom de poèmes ; elles n’onl rien de commun avec ce qu’il a écrit dans sa langue maternelle, si ce n’est cet éternel jeu de mots sur Laura et Daphné. Aucun de ses ouvrages n'aurait pu le placer au môme rang que Vida ou Buchanan. Cependant lorsqu’on le compare à ceux qui l’ont précédé, lorsqu’on se rappelle qu’il allait de l’avant, en enfant perdu de la littérature, et que, dans ces aventureuses recherches, il fut le premier à sentir, le premier à essayer de faire revivre l’élégance et la pureté du langage que parlait le monde antique, on est porté à le placer plus haut que tous ce* autres hommes qui ne l'eussent jamais surpassé s’ils ne l’avaient pas imité.

Pétrarque a voulu reproduire l’éloquence philosophique de Cicéron, comme la majesté poétique de Virgile. Son essai sur les remèdes de la bonne et de la mauvaise fortune est un ouvrage dialogué, fort bizarre, et écrit dans le style de l'école. 11 nous parait composé sur le modèle des Tusculanes : ceux qui l’ont lu n’auront pas grand’peine à décider avec quel succès. C’est une série de dialogues; à chaque scène, on voit arriver un personnage à qui est advenu un événement heureux ou malheureux. Il raconte gravement son histoire; et làdessus un raisonneur, ou plutôt la raison personnifiée, le réfute, tâche qui n’est pas bien difficile, vu que le disciple, pour défendre sa thèse, se borne à la répéter

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CRITIQUES SUR LES AUTEURS ITALIENS, obstinément, presque dans les mêmes termes, à la fin de chacun des arguments de son antagoniste. De cette manière. Pétrarque juge une infinité de causes. Je crois même qu’il serait difficile de nommer une joie ou une calamité qui n’ait pas sa place dans cette dissertalion.il donne d’excellents avis h un homme qui espère trouver la pierre philosophale, à un autre qui s’est construit une belle volière , h un troisième qui est ravi des tours de son singe favori. Les leçons qu’il fait aux malheureux sont tout aussi étranges. Il semble croire qu’un précédent cité bien h propos est une consolation qui doit suffire à toute espèce de douleurs. « Notre ville est prise, dit l’un des plaignants. — Troie aussi a été prise, répond le consolateur. — Ma femme s’est enfuie, dit un autre. — Si cela vous est arrivé une fois, cela est arrivé deux fois à Ménélas. » Un pauvre homme est fort triste parce qu’il a découvert que le fils de sa femme n’est pas de lui. a II est bien dur, dit-il, d’avoir élevé à mes dépens quelqu’un qui m’est étranger. — Vous êtes homme, reprend le Mentor en citant le fameux vers de Térence, et rien de ce qui touche un autre homme ne vous doit être étranger. » Les calamités matérielles de la vie ne sont pas oubliées, et il y a en particulier une certaine dissertation, qui est parfaitement amusante, si elle n’est pas très-convaincante, sur l’avantage d’avoir la gale. Les invectives contre un malheureux médecin, ou plutôt contre la médecine, sont plus animées. Pétrarque prenait le sujet tout à fait au sérieux. Son amertume amène quelquefois au milieu de scs pédanteries classiques et scholastiques une phrase digne de la seconde Philippique. Swift lui-même eût envié le chapitre sur les Causes de la pâleur des médecins.

Parmi les ouvrages latins de Pétrarque, ses lettres sont en général ce qu’on connaît et ce qu’on admire le plus. Comme composition, elles valent mieux que ses essais. Mais leur mérite n’est que comparatif. On pouvait s’attendre à trouver dans une collection de lettres si considérable, écrites par un homme si éminent, durant une vie si variée et si animée, des vues complètes et curieuses sur la littérature, les mœurs et la politique du temps. Voyageur, poète, érudit, amant, courtisan, reclus, il aurait pu nous laisser un monument impérissable où nous verrions son siècle empreint et vivant. Ceux qui liraient sa correspondance dans l’espoir d'y puiser des renseignements de cette nature seraient complètement déçus. Elle ne contient rien de caractéristique ni sur l’époque ni sur l’individu ; c'est une série de thèmes et non de lettres, et comme elles ne sont pas très-connues, on pourrait sans danger les employerau collège comme un recueil de lieux communs. Soit qu’il traite de la politique, en écrivant à l’empereur ou au doge, soit qu’il adresse des avis et des consolations à quelque ami particulier, chaque ligne est encombrée d’exemples et de citations, et retenlitdes noms d'Anaxagore et de Scipion. L’intérêt qu’excitait le caractère de Pétrarque était tel, et on admirait si fort son style épistolaire, que ses lettres arrivaientàgrand’peine au lieu de leur destination. Le poète décrit avec un feint regret et avec une véritable complaisance l’importunité des curieux qui ouvraient souvent et dérohaienl parfois ses compositions si goûtées. C'est un fait remarquable, que de toutes sesépltres les moins affectées sont celles qui sont écrites aux morts et à ceux qui ne sont pas encore nés. Rien ne peut être plus absurde que la fantaisie qui poussait Pétrarque à composer de grandes lettres de

CRITIQUES SUR LES ACTEURS ITALIENS. 103 reproches ou d'éloges adressées à Cicéron et à Sénèque; mais ces étranges productions sont écrites d’un style infiniment plus naturel que ses correspondances avec les vivants. Parmi tous ses ouvrages latins, il faut donner la préférence à son Èpitre à la postérité, composition simple, noble et pathétique, qui fait autant d’honneur à son goût qu’à son cœur. En faisant abstraction de l’humilité affectée d’un auteur, on pourrait dire qu’aucun écrivain n’a laissé sur lui-même un témoignage plus digne de plaire.

En concluant, nous pouvons décider que les œuvres de Pétrarque sont au-dessous de son talent et de sa célébrité, et que les circonstances au milieu desquelles il vivait étaient aussi contraires au développement de son génie que favorables à l’extension de sa renommée.

JOHN BUNYAN

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Le Voyage du Pèlerin avec la Vie de John Bunyan t par Robert SouUiey, Ksq. L. L. I) , poêle Lauréat. Edition illustrée, in-8. Londres, 1830.

Voici une édition remarquablement belle et soignée d’un livre qui mérite tout ce que peuvent faire l'imprimeur et le graveur. La Vie de Dunyan n'est naturellement pas un ouvrage qui puisse ajouter beaucoup à la réputation littéraire d’un écrivain comme M. Southey ; mais c’est un ouvrage écrit en très- bon anglais, et en grande partie dans un très-bon esprit. Il est inutile de dire que M. Southey avance beaucoup d’opinions sur lesquelles nous sommes complètement en désaccord, et les tentatives qu’il fait pour excuser l’odieuse persécution à laquelle Bunyan fut soumis a parfois excité notre indignation. Mais dous voulons éviter ce sujet; nous sommes pour le moment infiniment plus disposé à rendre notre part d'hommages au talent d’un homme distingué qu’à engager une discussion sur la tolérance et le gouvernement de l’Église.

Nous ne pouvons passer sous silence les gravures dont ce volume est orné. Quelques-unes des gravures sur bois de M. Ileath sont admirablement dessinées et exécutées.

JOHN BUXÏAN.

Les illustrations de M. Martin ne nous satisfont pas autant. Sa Vallée de l’ombre de la mort n’est pas la Vallée de l’ombre de la mort que Bunyan imaginait. En tout cas, ce n’est pas ce ravin sombre et terrible que nous nous figurons depuis notre enfance. La vallée est une caverne, le marais est un lac, le chemin droit forme lies zigzags, et Chrétien a l’air d’un point au sein des ténèbres de cette immense voûte. Nous ne retrouvons pas, non plus, ces monstres hideux qui jouent un si grand rôle dans la description de Bunyan et que Salvator Rosa aurait pris plaisir à retracer. C’est avec une hésitation trèssincère que nous prononçons un jugement sur toutes les questions qui se rapportent à l’art de la peinture ; mais il nous semble que récemment M. Martin n’a pas été heureux dans le choix de ses’ sujets. Il n’aurait pas dû entreprendre d’illustrer le Paradis perdu. 11 ne peut rien y avoir de plus opposé que sa manière de peindre et la manière d’écrire de Milton. Les choses qui sont de purs accessoires dans les descriptions deviennent des objets principaux dans les tableaux, et on ne retrouve qu’à grand'peine dans les tableaux les figures les plus proéminentes des descriptions. M. Martin a parfaitement réussi à reproduire les colonnes et les candélabres du Pandémonium; mais il a oublié que le Pandémonium de Milton n’est autre chose que le fond sur lequel se détache Satan, et dans le tableau, l’archange est à peine visible au milieu des colonnades infinies de son palais infernal. De môme, le Paradis de Milton n’est autre chose que le fond sur lequel se détachent son Adam et son Eve. Mais, dans le tableau de M. Martin, le paysage est tout : Adam, fcve et Raphaël attirent infiniment moins l’attention que le lac et les montagnes, les fleurs gigantesques et les gi-

rafes qui s’en repaissent. On raconte que Jacques II lit faire son portrait par Varelst, le grand peintre de fleurs; quand le tableau fut achevé, on apercevait Sa Majesté au milieu d'un bosquet de tournesols et de tulipes, qui détournaient complètement l’attention de la figure principale. Tous ceux qui regardaient le portrait le prenaient pour un tableau de fleurs. M. Martin, à notre avis, introduit ici ses espaces infinis, ses multitudes innombrables, son luxe prodigieux d’architecture et de paysage, presqu’aussi mal & propos que Varelst introduisait dans un portrait ses pots de fleurs et ses bouquets. Si M. Martin avait à peindre le roi Lear pendant l’orage, nous soupçonnons que le ciel embrasé, les torrents de pluie, les rivières débordées et la forêt agitée par le vent détourneraient toute l’attention des angoisses du roi et du père insulté. S'il avait à peindre la mort de Lear, le vieillard qui demande aux assistants de défaire son bouton serait rejeté dans l’ombre par un grand déploiement de pavillons, d'étendards, d’armures et de hérauts en grand costume. M. Martiu illustrerait à merveille l 'Orlando furioso, mieux encore V Orlando inamorato , et les Mille et une Nuits seraient son chef-d’œuvre. Des palais et des jardins enchantés, des portiques d’agate, des bosquets tout fleuris, de rubis et d’émeraudes, mais habités par des gens dont personne ne se soucie, voilà son véritable domaine. Il réussirait à merveille dans le pays ensorcelé d’Alcine ou dans le palais d’Aladin; mais il ferait bien d’éviter Millon et Bunyan.

Le caractère particulier du Voyage du Pèlerin, c’est que c’est le seul ouvrage de ce genre qui possède un intérêt humain vraiment puissant. Les autres allégories n'amusent que l’imagination; mais on compterait par milliers

JOHN B U N Y A N

ceux qui ont pleuré en lisant l’allégorie de Bunyan. 11 y a quelques allégories bien faites dans les ouvrages de Johnson ; Addison en a fait quelques-unes d’un mérite supérieur encore. Il y a peut-être dans ces œuvres autant d'esprit et d’invention que dans le Voyage du Pèlerin; mais le plaisir que donne la vision de Miras, la vision de Théodore, la Généalogie de l’Esprit, le Débat entre le Repos et le Travail, est parfaitement analogue au plaisir que nous cause une des odes de Cowley ou un chant d'Hudibras ; c’est un plaisir qui appartient uniquement à l’esprit, et auquel le sentiment n’a aucune part. Spenser lui-même, bien qu’il fût assurément l’un des plus grands poètes qui aient jamais existé, n'a pu parvenir à rendre son allégorie intéressante. C’est en vain qu’il a prodigué les richesses de son esprit en peignant la maison de l'Orgueil et la maison de la Tempérance. Le poème entier de la Reine des fées a le même défaut impardonnable, le défaut d’être ennuyeux. Nous nous lassons bientôt de ne rencontrer que des vertus cardinales et des péchés mortels, et nous réclamons une société composée d’hommes et de femmes ordinaires. Parmi les personnes qui commencent la lecture de Spenser, il n’y en a pas une sur dix qui aille jusqu'à la fin du premier livre, et il n'y en a pas une sur cent qui persévère jusqu'à la fin du poème. Ceux qui assistent à la mort de la Bête beuglante sont peu nombreux et bien fatigués. Si les six derniers livres, qui, à ce qu’on raconte, ont été détruits en friande, avaient été conservés, le courage d'un commentateur seul eût peutêtre été assez robuste pour arriver jusqu’au bout.

Il en est autrement du Voyage du Pèlerin. Les gens trop simples pour l’admirer aiment ce livre merveilleux qui obtient l’admiration des critiques les plus diffî-

eiles. Le docteur Johnson, qui travaillait toujours à bâtons rompus, et qui détestait, à ce qu’il disait, de lire un livre d’un bout à l’autre, -faisait une exception en faveur du Voyage du Pèlerin. Cet ouvrage était l’un des deux ou trois ouvrages qu’il aurait voulu voir plus longs. (1 fallait assurément un mérite peu ordinaire, à un sectaire illettré, pour arracher un pareil éloge au plus pédant des critiques et au plus entété des tories. Dans les parties les plus sauvages de l’Écosse, le Voyage du Pèlerin fait le bonheur des paysans. Parmi les enfants, le Voyage du Pèlerin est en plus grande faveur que Jack le Tueur de géants. Tous les lecteurs connaissent la Voie droite et étroite comme on connaît un chemin qu’on a parcouru cent fois. C’est le plus grand miracle du génie que de faire que les choses qui ne sont pas soient comme si elles étaient, et que les inventions d’un-esprit deviennent le souvenir personnel d’un autre esprit. C’est là le miracle que le chaudronnier Dunyan a accompli. Dans le pays décrit par lui, il n’y a pas une montée, pas une descente, pas un lieu de repos, pas un détour, que nous ne connaissions à merveille. La Barrière d’osier, et le Marécage désolé qui la sépare de la Cité de destruction, la Longue Route aussi droite que si elle avait été tracée à la règle, la maison de l’Interprète et toutes ses belles apparences, le Prisonnier dans la cage de fer, le palais à la porte duquel veillent des hommes armés, les remparts sur lesquels on voit marcher des gens tout vêtus d’or, la croix et le sépulcre, la montagne escarpée et le charmant bosquet, la façade majestueuse de la Maison Charmante sur le bord du chemin, les lions enchaînés couchés devant la porte, la Vallée retirée et verdoyante de l'Humiliation^ riche de pâturages et couverte de troupeaux, tout cela

JOHN BON Y AN

nous est aussi présent que ce que nous voyons dans notre rue. Nous arrivons ensuite à ce passage étroit où Apollyon occupait toute la largeur du chemin , pour mettre obstacle au voyage de Chrétien, et où fut dressé plus tard le pilier qui témoigne avec quel courage le pèlerin avait combattu le bon combat. A mesure que nous avançons, la vallée devientde plusenplus profonde. L’ombre qui enveloppe les précipices des deux côtés du chemin devient de plusenplus noire. Les nuages s’amoncellent au-dessus de nos têtes. On entendàtraversles ténèbres des voix lamentables, un cliquetis de chaînes et un bruit de pas précipités. Le chemin qu'on distingue à peine dans l'obscurité passa à côté de l’ouverture du gouffre brûlant, qui lance au dehors ses flammes, sa fumée pestilentielle et scs fantômes hideux pour effrayer le voyageur. Il poursuit sa roule au milieu des pièges et des trappes, et voit les corps défigurés de ceux qui ont péri, étendus dans le fossé qui borde son chemin. Au bout de celte longue vallée ténébreuse, il longe les cavernes qu’habitaient les vieux géants, au milieu des ossements de ceux qu'ils avaient massacrés. Alors la route passe tout droit au travers d’une bruyère déserte, jusqu’à ce que les tours d’une ville lointaine apparaissent enfin aux yeux du voyageur, qui se trouve bientôt au milieu des multitudes innombrables de la Foire aux vanités. Là, il voit les escamoteurs et les singes, les boutiques et les théâtres de marionnettes; là, il y a la rue Italienne, la rue Française, la rue Espagnole et la rue Anglaise, avec une fouie d’acheteurs, de vendeurs et de flâneurs qui bavardent en toutes les langues de la terre.

De là, nous passons à côté de la petite colline des Mines d’argent, et à travers la prairie des Lys, le long ries

rives de cette charmante rivière qui est bordée des deux côtés par des arbres fruitiers. Le chemin se partage : à gauche, il conduit à l’horrible château dont la cour est pavée des crânes des pèlerins, et, à droite, il conduit au bercail et aux vergers des Montagnes Délicieuses. Après les Montagnes Délicieuses, le chemin traverse les brouillards et les ronces du Pays Enchanté, où l’on rencontre çà et là un lit de coussins mollement étendus sous un bosquet verdoyant ; et au delà s’étend la terre de Beulah, où les fleurs, le raisin et les chants des oiseaux ne manquent jamais, où le soleil brille jour et nuit. De là, on aperçoit nettement les pavés d’or et les rues de perlcs.de l’autre côté de ce fleuve noir et froid sur lequel il n’y a point de pont.

Toutes les étapes du voyage , tous les fantômes qui viennent à la rencontre des pèlerins ou qui les poursuivent, les géants, les spectres, les apparitions hideuses ou resplendissantes, la grande, gracieuse et ténébreuse madame Duperie , avec sa grande bourse à son côté et sa main qui joue avec son argent; l’homme noir vêtu d’un habit étincelant, M. Sage-Mondain, et mylord Haitle-bien ; M. Bavard, et mislress Craintive, sont pour nous des personnages qui existent réellement. Nous suivons les voyageurs dans leur pèlerinage allégorique avec le même intérêt que nous portons à Élisabeth se rendant de Sibérie à Moscou, ou à Jeanie Deans allant d’Édimbourg à Londres. Bunyan est peut-être le seul écrivain qui ait su donner à ce qui est abstrait l’intérêt de ce qui est concret. Dans les ouvrages d’un grand nombre d’auteurs célèbres, les hommes sont de pures personnifications. Ils ne nous présentent pas un homme jaloux, mais la jalousie, non pas un traître, mais la perfidie, non

JOHN BUNYAN

pas un patriote, mais le patriotisme. L'esprit de Bunyan, au contraire, était tellement imaginatif, que les personnifications devenaient des hommes entre ses mains. Dans son rêve, un dialogue entre deux qualités fait un effet plus dramatique qu’un dialogue entre deux êtres humains dans la plupart des pièces. Sous ce rapport, le talent de Bunyan avait une très-grande ressemblance avec celui d’un homme avec lequel il n’avait que ce seul point de commun ; je veux dire Percy Bysshe Shelley. La puissante imagination de Shelley faisait de lui un idolâtre involontaire. U prenait les termes les plus vagues d’un système de métaphysique froid, sombre et rude, et il en faisait un panthéon magnifique peuplé de personnages majestueux, beaux et vivants. Il faisait de l’athéisme lui-même une mythologie riche de visions aussi glorieuses que les dieux qui vivent dans les marbres de Phidias, ou que les vierges saintes qui nous sourient dans les tableaux de Murillo. L'Esprit de la Beauté , le Principe du Bien, le Principe du Mal cessaient entre ses mains d'être des abstractions. Ils revêtaient une forme et une couleur; ce n’étaient plus uniquement des mots, c’étaient des formes intelligibles, des êtres humains pleins de beauté, des objets d'amour, d’adoration ou de crainte. Comme il ne peut y avoir une preuve plus certaine de l’absence de toute faculté poétique que la tendance, si commune parmi les écrivains de l’école française, à changer les images en abstractions, à faire, par exemple, de Vénus l’amour, de Minerve la sagesse, de Mars la guerre et de Bacchus les fêles; de même, il n’y a point de signe plus caractéristique d’un esprit vraiment poétique que la disposition contraire, et le talent de métamorphoser les généralités en individus. Quel-

ques-unes des théories métaphysiques et morales de Shelley étaient assurément absurdes et fort dangereuses; niais nous nous demandons s'il y a eu quelqu'un, parmi les poêles modernes, qui ait possédé au même degré quelques-unes des qualités les plus élevées des grands maîtres anciens. Le nom de barde et le mot d’inspiration, qui semblent si froids et si affectés lorsqu’on les applique à d’autres écrivains modernes, sont parfaitement exacts lorsqu’on les lui applique. Ce n’était pas un auteur, c’était un barde. La poésie ne semble pas avoir été pour lui un art, mais une inspiration. S’il avait atteint l'âge ordinaire des hommes, il est probable qu’il aurait donné au monde quelque grand ouvrage tout à-fait digne du premier rang parla conception et par l’exécution. Mais, hélas! comme disait Théocrile (1), « Daphnis « est arrivé au sombre fleuve, et celui que les muses ai- « niaient et qui ne déplaisait pas aux nymphes a disparu a dans le tourbillon. » Revenons maintenant à Bunyan. Le Voyage du Pèlerin n’est assurément pas une allégorie parfaite. Les types ne s’accordent pas toujours, et le déguisement allégorique est souvent complètement abandonné. Le fleuve, par exemple, est l’emblème de la mort, et on nous dit que toutes les créatures humaines doivent traverser le fleuve. Mais Fidèle ne le traverse pas. Il est martyrisé, non en rêve, mais en réalité, à la Foire aux Vanités. Espérant parle à Chrétien du droit d'aînesse d’Ésaü et des péchés dont il est lui-méme convaincu comme Bunyan aurait pu en causer avec un membre de sa congrégation. Les jeunes filles de la Maison Charmante font le catéchisme aux petits garçons de Christiana ,

(I) Théocrite, Idylle 1, I3S.

JOHN B UN Y A N

comme une dame pieuse quelconque pourrait faire le catéchisme à des petits garçons quelconques dans une école du dimanche. Mais nous ne croyons pas qu’un homme, quel que puisse être son talent et quel que puisse être son bonheur, puisse poursuivre longtemps un récit figuré sans commettre beaucoup d'inconséquences. Nous sommes bien certains qu’on pourrait trouver dans les allégories les plus courtes et les plus soignées du Spectateur et du Flâneur des inconséquences presque aussi grossières que les plus fortes inconséquences de Bunyan. Le Conte du Tonneau et l'histoire de John Bull fourmillent de fautes semblables, si l’on peut appliquer le nom de fautes à ce qui est inévitable. 11 n’est pas aisé de faire marcher sur ses quatre pieds une simple comparaison; mais nous ne croyons pas qu'aucune habileté humaine puisse donner la vie et l’être à un mille-pattes aussi prodigieux que le serait une longue allégorie où les rapports entre le signe extérieur et la chose signifiée seraient soigneusement conservés. Assurément aucun écrivain ancien ou moderne n’a réussi ù ce point. Ce qu’un auteur d’allégories a de mieux à faire après tout, c’est de présenter & ses lecteurs une série d’analogies qui puissent leur paraître heureuses et frappantes lorsqu’on les prend séparément, et il ne faut pas qu’il regarde de trop près quelle harmonie elles ont entre elles. C’est ce que Bunyan a fait, et bien qu’un examen attentif puisse découvrir des inconséquences à chaque page de son récit, cependant, l’efTet général que le récit produit sur tout le monde, sur les savants, ou sur les ignorants, prouve qu’il a bien réussi. Les passages les plus difficiles & défendre sont ceux où il abandonne complètement l'allégorie, et où il met dans la bouche de ses pèlerins des élans pieux ou des dissertn-

tu ESSAIS LITTÉRAIRES,

tions religieuses qui seraient plus à leur place dans la chaire de Bedford ou de Reading que dans le Pays Enchanté ou dans le Jardin de l’Interprète. Cependant, uous sentons que nous aurions de la peine à renoncer à ces passages mêmes, que nous ne voudrions pas essayer de défendre contre les objections des critiques. Nous sentons que le récit doit en grande partie son charme à ces aperçus soudains de sujets solennels et touchants, qui ne veulent pas se laisser cacher, qui soulèvent le voile et se présentent à nous sous leur véritable aspect. L’elfet ressemble à celui que produisaient, dit-on, sur le théâtre antique les yeux de l’acteur qu'on voyait flamboyer à travers son masque, et qui donnaient de la vie et de l’expression à ce qui eût été d'ailleurs un déguisement sans intérêt et sans vie.

11 est fort instructif et fort amusant de comparer le Voyage du Pèlerin avec l’autre ouvrage de Bunyan qui s’appelle : la Grâce surabondante. A vrai dire, ce dernier ouvrage est une des autobiographies les plus curieuses qu’il y ait au monde. C’est une confession pleine et entière de tous les caprices qui ont pu traverser l’esprit d’un .homme illettré, dont les affections étaient vives, les nerfs irritables, l'imagination ingouvernable, et qui vivait sous l’influence de l'excitation religieuse la plus puissante. En quelque temps que Bunyan eût vécu, l’histoire de ses sentiments eût été probablement très-curieuse. Mais le moment où le sort le fit naître était le moment d’un grand mouvement de l’esprit humain. Une terrible explosion du sentiment public, amenée par la tyrannie d’une hiérarchie, menaçait de renverser les vieilles institutions ecclésiastiques. La licence d’un nombre inüni de sectes, enivrées du breuvage doux et excitant de

JOHN BU N Y AN

leur liberté nouvelle, avait succédé à la régularité morose d’une Église unique et intolérante. Le fanatisme, engendré par la persécution et destiné à engendrer la persécution à son tour, se répandait rapidement dans la société. Les esprits les plus puissants et les plus élevés n’étaient pas à l’épreuve de cette étrange contagion. Tous les temps auraient pu produire un Georges Fox et un James Taylor. Mais les rêveries furieuses d’un homme d’Élal tel que Vane et les larmes nerveuses d’un soldat tel que Cromwell appartiennent en proie à leur temps seul.

L’histoire de Bunyan est l'histoire d’un esprit très-excitable, dans un temps de grande excitation. La plupart de ses biographes l'ont traité avec une extrême injustice. Ils oui pris dans le sens ordinaire toutes ces expressions énergiques de condamnation de lui-même qu'il employait dans un sens théologique. Ils l’ont, en conséquence, dépeint comme un infâme misérable ramené au bien par des voies presque miraculeuses, ou, pour employer leur métaphore favorite, comme « un tison retiré du feu ». M. Ivimey l’appelle « le dépravé Bunyan» et a le chaudronnier vicieux d’Elstow » .Assurément M. Ivimey devrait connaître trop familièrement les amères accusations que les gens très-pieux ont l’habitude de porter contre eux-mêmes, pour prendre au pied de la lettre toutes les expressions énergiques qu’on rencontre dans la Grâce surabondante. Il est très-évident, comme M. Southey le remarque avec beaucoup de justesse, que Bunyan ne fut jamais un bomme vicieux. 11 se maria très-jeune, et il déclare solennellement qu’il resta strictement fidèle à sa femme. 11 ne parait pasavoir jamaisétésujetàl'ivrognerie.llavoue, h la vérité, que dans son enfance il ne disait pas un moi

sans jurer; mais une seule réprimande le corrigea pour la vie de cette mauvaise habitude, et celle cure doit s’étre effectuée de bonne heure, car à dix-huit ans il était dans l’armée du Parlement, et s’il y avait apporté le vice du blasphème, il aurait assurément reçu mieux qu’une réprimande par les ordres du sergent Liez-leur-roi-avecdet-chaines, ou du capitaine Taille- Agag-en-pièces-devant-le-Seigneur. Le goût de sonner les cloches et celui de jouer au Hockey le dimanche semblent avoir été les plus grands vices de ce chaudronnier dépravé. Cela aurait passé pour des vertus auprès de l’archevêque Laud. Il est évident que Bunyan fut de très-bonne heure un homme d’une conscience délicate et d’une vie austère. «Il avait été un drôle, » dit M. Southey; nous croyons que ceci môme est un reproche trop sévère. Bunyan n'était pas, à la vérité, aussi bien élevé que lord Digby, mais il n’était pas plus un drôle que ne l’ont été tous les ouvriers qui aient jamais été au monde. M. Southey le reconnaît. « Bunyan , dit-il, avait été ce qu’on pouvait attendre de sa naissance, de son éducation et de son métier, ce qu’il ne pouvait guère, à la vérité, manquer d'étre. » On peut appeler un drôle un homme dont les manières et les sentiments sont décidément au-dessous des manières et des sentiments de sa classe. Mais il n’est assurément pas juste d’appliquer un terme de reproche aussi vif à un homme qui n'est autre cho>e que ce que doit être iné vitablement la grande masse de tous les peuples.

Ces horribles combats intérieurs, que Bunyan a décrits avec une si grande puissance de langage, prouvent, non pas qu’il fut plus mauvais que ses pareils, mais, au contraire, que son esprit était constamment occupé d’idées religieuses, que sa ferveur était plus forte que ses eou-

JOHN BON Y AN

naissances, et que son imagination exerçait un pouvoir despotique surson esprit et sur son corps. Il entendaitdes voix venues du ciel ; il voyait d’étranges visions de collines lointaines, charmantes et éclairées par le soleil comme ses Montagnes Délicieuses. L’accès de ces lieux lui était interdit, et il se trouvait dans un désert horrible et sauvage où il errait à travers les glaces et la neige , cherchant à arriver aux bienheureuses régions de la lumière. Un jour il fut saisi du désir de faire des miracles. Un autre jour il se crut littéralement possédé du démon; il l'entendait murmurer des blasphèmes; il sentait son ennemi infernal lui tirer son habit par derrière; il donnait des coups de pied et des coups de poing à son adversaire. Parfois il était tenté de vendre sa part dans le salut de l'humanité; parfois un irrésistible élan l'obligeait à quitter son repas, à tomber à genoux et à se métré à prier. Enfin, il s’imagina qu'il avait commis le péché irrémissible; l’angoisse agitait son corps robuste; il lui semblait, disait-il, que les os de sa poitrine allaient se rompre, et il en concluait qu’il était destiné à crever par le milieu du corps comme Judas. L’agitation de ses nerfs rendait tous ses mouvements .convulsifs, et il prenait ce tremblement pour un signe visible de sa réprobation, comme celui qui avait été mis sur Caïn. Une fois pourtant une voix consolante sembla entrer par la fenêtre comme le bruit du vent, avec beaucoup de charme, dit-il, et elle produisit un grand calme dans son âme. Une autre fois, il entendit prononcer tout haut un mot de consolation, & son adresse; cela avait l’air d’un grand inot : il le voyait écrit en grosses lettres. Mais ces intervalles de repos étaient courts. Pendant deux ans et demi , son état fut habituellement ce que l’esprit humain peut imaginer de plusépouvan-

table, « Je m'en allais, dit-il avec l’éloquence qui lui est parliculière, à une ville voisine, et je m’assis sur un banc dans la rue, et je tombai dans une profonde méditation sur l'état terrible où m’avait jeté mon péché; et, après avoir longuement réfléchi, je levai la tête, mais il me sembla que je voyais le soleil qui brillait au ciel me donner sa lumière à regret, et que les pierres mêmes de la rue et les tuiles des toits se liguaient contre moi ; il me semblait que tout s'alliait pour me chasser du monde. Tout n’était que haine contre moi; je n’étais pas digne de vivre sur la terre, parce que j’avais péché contre le Sauveur. Oh ! comme toutes les créatures étaient alors plus heureuses que moi, car elles tenaient fermes et restaient à leur place! Mais je m'étais égaré et perdu. » 11 n'y a guère de maison de fous qui puisse offrir un exemple d’hallucination aussi profonde et de souffrance aussi aiguë.

Ce fut à travers cette vallée de l’ombre de la mort, attristée par les ténèbres, peuplée de démons, toute retentissante de blasphèmes et de cris douloureux, et se prolongeant à travers les sables mouvants, les pièges et les trappes jusqu'au seuil de l’enfer, ce fut par là que Bunyan passa pour arriver à celte heureuse et petite Terre de Beulab où il séjourna pendant la dernière partie de son pèlerinage. La seule trace que semblent lui avoir laissée ses cruelles souffrances et ses tentations, était une compassion affectueuse pour ceux qui étaient encore dans l’état qu’il avait connu naguère. La religion n’a peut-être revêtu nulle part une forme plus douce et plus consolante que dans son allégorie. Le sentiment qui domine dans le livre tout entier, c’est un sentiment de tendresse pour les âmes faibles, timides et troublées. Le caractère

de M. Craintif, de M. Faible d’esprit, de M. Abattement et de sa fille, mademoiselle Grand’peur, l’histoire du pauvre Petite-Foi, qui fut volé par les trois brigands, la description de la terreur de Chrétien dans les cachots du géant Désespoir et au moment du passage de la rivière» tout cela prouve clairement quelle sympathie Bunyan éprouvait pour les gens affligés de mélancolie religieuse lorsque son propre esprit fut devenu lucide et serein.

M. Southey, qui n’a pas de goût pour les calvinistes, avoue que, si le calvinisme n'avait jamais revêtu un aspect plus sombre que dans les ouvrages de Bunyan, son nom ne serait pas devenu un terme de reproche. En fait, ce que nous connaissons des ouvrages de Bunyan n’est pas plus calviniste que les articles et les homélies de l’Église anglicane. La modération de ses opinions sur la question de la prédestination a offensé certaines limes zélées. Nous avons vu une allégorie absurde dont l’héroïne s’appelle Hephzibah, et qui est écrite par un prédicateur de la secte des frénétiques supralapsaires, qui n’était pas satisfait de la théologie douce du Voyage du Pèlerin. Dans ce livre insensé, si nous avons bonne mémoire, V Interprète s’appelle l 'Éclaireur, et la Maison Charmante s’appelle le château de la Force. M. Southey nous dit que les catholiques ont aussi leur Voyage du Pèlerin, où le géant Pape ne paraît pas, où l’ Interprète est le Directeur , où la Maison Charmante est le palais de laGrâce. C’est assurément une preuve curieuse du talent de Bunyan que de voir deux partis religieux, qui tenaient ses opinions pour hétérodoxes, avoir recours à son assistance.

11 y a, ce nous semble, dans le Voyage du Pèlerin, des caractères et des scènes que les gens qui savent bien l'histoire du temps où Bunyan a vécu , peuvent seuls

bien comprendre et bien apprécier. Le caractère du guide M. Grandcœur en est un exemple. Scs combats sont nécessairement allégoriques; mais l'allégorie n'est pas toujours scrupuleusement maintenue. Il fait à ses compagnons un sermon sur ce que les théologiens appellent la justice imputée, et puis il se bat avec le géant Sombre qui a imaginé de prendre le parti des lions. Il explique le cinquante- troisième chapitre d’Isaïe & la maison et aux hôtes de Gaius, et puis il fait une sortie pour attaquer dans son repaire Tue-le-bon, qui était de la nature des carnivores. Ce sont là des inconséquences, mais des inconséquences qui ajoutent, à notre avis, à l'intérêt du récit. Nous ne douions pas que Bunyan n’ait eu en vue quelque vieux et vaillant Grandcœur de N'aseby et de Worcester, qui priait avec ses hommes avant de leur faire faire l’exercice, qui connaissait l’état spirituel de tous les dragons de son corps, et qui, la louange de Dieu à la bouche et une bonne épée à deux tranchants à la main, avait mis en fuite sur plus d’un champ de bataille les braves ivrognes et blasphémateurs de Rupert et de Lunsford.

Il y a dans tous les temps des hommes qui ressemblent à Chemin-détourné ; mais le milieu du dix-septième siècle abondait particulièrement en gens de cette espèce. M. Southey croit que cette satire s’appliquait à un individu particulier, et cela est assez probable. Eu tout cas, Bunyan doit avoir connu beaucoup de ces hypocrites qui tenaient h la religion uniquement lorsque la religion marchait chaussée d’argent, lorsque le soleil brillait eL que le peuple applaudissait. Il lui aurait même été facile de trouver toute la race des Chemin-détourné parmi les hommes d'État de son temps. Il aurait pu trouver

JOHN B U N Y A N

parmi les pairs lord Ckange-de-côté , lord Soumis-auxcirconstances et lord Belles-Paroles ; dans la chambre des communes, M. Maniable, M. Xirnporte-quoi et M. Double- Face; et le curé de la paroisse, M. Double- Langue, n’aurait pas été non plus difficile & rencontrer. La ville de Bedford contenait probablement plus d’un politique qui, après avoir trouvé moyen de faire sa fortune en cherchant le Seigneur pendant le règne des saints, trouva moyen de conserver ce qu’il avait acquis en persécutant les saints pendant le règne des prostituées, et plus d’un ministre qui, à travers les changements répétés de la discipline et de la doctrine de l'Église, n’était resté constant qu’à son bénélice.

L’un des passages les plus remarquables du Voyage du Pèlerin, c’est celui qui décrit le procès de Fidèle. On ne peut douter que Bunyan n’ait eu l’intention de tourner en satire la manière dont on dirigeait les procès politiques sous Charles IL La licence accordée aux témoins à charge, la partialité éhontée et l’insolence féroce du juge, la précipitation et les rancunes aveugles du jury que Bunyan met en scène, nous rappellent ces comédies odieuses qui, de la restauration à la révolution, ne furent autre chose qu’une formalité préliminaire de la pendaison et de l’écartèlement. Lord Hail-le-bien fait le métier d’avocat des prisonniers tout aussi bien que Scroggs luimême eût pu le faire.

Le juge. — Eh bien 1 renégat, hérétique, traître, as-tu entendu ce que ces honnêtes messieurs ont déposé contre toi?

Fidèle. — Puis -je dire quelques mots pour me défendre ?

Le juge. — Coquin 1 coquin! tu ne mérites pas de vivre

plus longtemps : on devrait te tuer à l’instant et sur place; mais, afin que tout le monde puisse voir notre douceur envers toi, nous allons entendre, vil renégat, ce que tu peux avoir & dire. » Parmi ceux qui connaissent la collection des Procès d’État, personne ne sera embarrassé de trouver des exemples semblables. El même, quoi que Bunyan pût écrire, la lâcheté et la cruauté des hommes de loi du temps atteignait et même dépassait la fiction. Le procès imaginaire de Fidèle devant un jury composé de vices personnifiés était juste et miséricordieux en comparaison du procès réel d’Alice Lisle devant ce tribunal où siégeaient tous les vices en la personne de JefTries.

Le style de Bunyan est charmant pour tout lecteur, et c’est une étude incomparable pour ceux qui veulent savoir à fond la langue anglaise. Le vocabulaire est celui du commun peuple. Il n'y a pas une seule expression, hormis certains termes techniques de théologie, qui pût embarrasser le paysan le plus ignorant. Nous avons remarqué plusieurs pages qui ne contiennent pas un seul mot de plus de deux syllabes. Cependant jamais écrivain n’a dit plus exactement ce qu’il voulait dire. Ce style primitif, cette langue des simples ouvriers, a suffi parfaitement à la magnificence, au pathétique, aux exhortations pressantes, aux distinctions subtiles, à tous les besoins du poète, de l’orateur et du théologien. II n’y a, dans notre littérature, aucun livre duquel nous fussions aussi disposé à faire dépendre la renommée et la pureté de la vieille langue anglaise, aucun livre qui prouve aussi bien combien celle langue est riche de sa richesse propre, et combien elle a peu gagné à tous ses emprunts.

Cowper disait, il y a quarante ou cinquante ans , qu’il

JOHN BÜ.NYAN.

n’osait pas nommer dans ses vers John Bunyan, de peur de faire rire. L'Essai sur la traduction de la poésie, par lord Roscommon et V Essai sur la poésie, par le duc de Buckinghamshire paraissaient probablement h la délicatesse de nos ancêtres des compositions infiniment supérieures à l’allégorie du chaudronnier prédicateur. Nous vivons dans un temps meilleur, et nous ne craignons pas de dire que, bien qu’il y eût en Angleterre beaucoup d’hommes distingués pendant la seconde moitié du dixseptième siècle, il n’y avait alors que deux esprits qui possédassent & un degré éminent la faculté de l'imagination. L’un de ces esprits a produit le Paradis perdu, l’autre le Voyage du Pèlerin.

JOHN BUNYAN

Enqjclopédie britannique , mai 18S4.

John Bunyan, le plus populaire de tous les écrivains religieux de la langue anglaise, naquit à Elstow, à un mille environ de Bedford, en 1628. On dit qu’il était né chaudronnier. Les chaudronniers formaient alors une caste héréditaire qui n’était pas tenue en bien haute estime. C’étaient d’ordinaire des vagabonds et des voleurs; on les confondait souvent avec les bohémiens, et, en effet, ils leur ressemblaient d’assez près. Le père de Bunyan était plus respectable que la plupart des membres de sa tribu; il avait une résidence fixe , et put envoyer son fils à une école de village où l’on enseignait la lecture et l’écriture.

John Bunyan était adolescent au moment où l’esprit puritain était en pleine vigueur dans toute l’Angleterre, et cet esprit n'avait nulle part plus d'influence que dans le comté de Bedford. Aussi, ne saurait-on s’étonner qu’un jeune garçon, doué par la nature d’une imagination puissante et d'une sensibilité presque maladive, ait été hanté de bonne heure par des terreurs religieuses. Il n'avait pas dix ans, que déjà des accès de remords et de désespoir venaient interrompre ses jeux it,

JOHN BUNYAN

quesonsommeilétaittroublé par des rêves où il voyait des démons qui cherchaient à l’emporter. A mesure qu’il avançait en âge, ses combats intérieurs devenaient de plus en plus violents. L’énergique langage qu’il employait pour les décrire a singulièrement induit en erreur tous ses biographes, à l’exception de M. Soulhey. Les écrivains pieux ont depuis longtemps pris l’habitude de citer Bunyan comme un exemple du pouvoir surnaturel de la grâce divine pour retirer l’âme humaine des abtmes les plus profonds de l'iniquité. 11 y a un livre où il est appelé le débauché le plus effronté, et un autre où il est comparé à un tison retiré du feu. L ’ Histoire des Baptistes , par M. Ivimey, le désigne sous le titre de Bunyan le dépravé, le méchant chaudronnier d'Elstow. M. Ryland, qui était naguère un personnage très-considérable parmi les dissidents, se lance dans la rapsodie que voici : b Jamais un homme, en possession de son sens commun et d’une honnêteté ordinaire, ne pourra nier que Bunyan ne fût pratiquement un athée, un misérable et méprisable infidèie, un vil rebelle envers Dieu et la vertu, un débauché vulgaire, un scélérat indifférent, qui méprisait son âme, qui assassinait son âme, qui damnait son Aine aussi manifestement que qui que ce fût sur la surface de la terre. Et maintenant, 6 cieux ! soyez émerveillés pendant toute l’éternité; étonnez-vous, terre et enfers, pendant que le temps dure encore! Voici que ce même homme est devenu un miracle de miséricorde, un miroir de sagesse, de vertu, de sainteté, de vérité eld’amour!» Voilà comme l’on parle de Bunyan dans un certain monde. Mais quiconque prendra la peine d’examiner les faits reconnaîtra que les honnêtes gens qui ont écrit ceci se sont laissé tromper par une phraséologie qu’ils auraient dû mieux

m ESSAIS LITTÉRAIRES,

comprendre, puisqu’ils l’avaient employée et entendu employer pendant toute leur vie. Citer les expressions énergiques dont un dévot se sert pour déplorer son extrême corruption, et conclure de ce langage qu’il a mené ' une plus mauvaise vie que son prochain, c'est là une des plus graves erreurs où l’on puisse tomber. Beaucoup de personnes excellentes, dont le caractère moral est resté depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse à l’aljri de toute tache appréciable aux yeux des autres hommes, se sont cependant adressé à elles-mêmes, dans leurs autobiographies ou dans leurs éphémérides, et avec une sincérité indubitable, des épithètes aussi sévères que celles qu’on pourrait appliquer à Titus Oales et à mistress Hrovnrigg. Il est parfaitement certain que, partout ailleurs que dans les cercles puritains les plus austères, Bunyan, à dix-huit ans, aurait passé pour un jeune homme d’une gravité et d’une innocence rares. Il y a môme une remarque à faire : comme beaucoup d’autres pénitents qui se reconnaissent en termes généraux pour les plus misérables des hommes, Bunyan prenait toujours feu et se défendait vigoureusement quand il se voyait attaqué par autrui sur quelque point particulier. Sans doute, il déclare qu’il avait lâché la bride à ses convoitises, qu’il s’était abandonné avec délices à toutes les transgressions contre la loi divine, et qu’il avait été le chef de la jeunesse d'Elslow en toute sorte de vices. Mais lorsque ceux qui lui voulaient du mal l’accusaient d’amours licencieuses, il prenait Dieu et les anges à témoin de sa pureté. Il n’y avait, disait-il, aucune femme dans le ciel, sur la terre ou en enfer, qui pût lui reprocher de lui avoir jamais fait des avances inconvenantes. Non-seulement il était resté parfaitement Adèle à sa femme, mais il était resté pur avant

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son mariage. 11 ne parait pas, d’après ses confessions ni d’après les injures de ses ennemis, qu’il se soit jamais enivré dans sa vie. Il avait contracté une seule mauvaise habitude, celle d’employer un langage profane et de jurer; mais il nous raconte qu’un seul reproche lui fit tant d’effet, qu’il ne retomba plus dans ce péché. Ce qu’on peut dire de plus grave à la charge de ce pauvre jeune homme qu'on a pris l’habitude de représenter comme le réprouvé le plus endurci, comme un Bochester de village, c'est qu'il avait beaucoup de goût pour certains divertissements parfaitement innocents en eux-mômes, mais qui étaient blâmés par les rigoristes sévères au milieu desquels il vivait, et dont il avait l'opinion en grand respect. Les quatre péchés les plus graves dont il se soit rendu coupable sont d’avoir dansé, d’avoir sonné les cloches de l’église paroissiale, d’avoir joué au tipcat et d'avoir lu l ’ Histoire de sir Devis de Southamplon. Un recteur de l'école de Laud aurait donné en exemple à toute la paroisse un jeune homme pareil. Mais Bunyan avait appris à juger du bien et du mal à une école fort différente, et la lutte entre ses goûts et ses scrupules le rendait fort malheureux.

Il avait environ dix-sept ans lorsque le cours ordinaire de sa vie fut interrompu par un événement qui donna une couleur durable à ses idées. Il s'enrôla dans l’armée parlementaire, et servit dans la campagne de 1643, qui fut décisive. Tout ce que nous savons de sa carrière militaire, c’est qu’au siège de Leiccsler un de ses camarades qui venait de prendre sa place fut tué par un coup de fusil tiré de la ville. Bunyan crut toujours qu’il avait été sauvé de la mort par une intervention particulière de la Providence. Il faut remarquer que son imagination reçut une

ESSAIS LITTfiR A IR ES.

vive impression de ce qu’il avait entrevu des pompes de la guerre. Jusqu'à la fin, il se plut à emprunter les images par lesquelles il expliquait les choses saintes, aux camps, aux forteresses, aux fusils, aux tambours, aux trompettes, aux drapeaux qui dénoncent une trêve, aux régiments rangés chacuu sous son étendard. Son Grandcœur, son capitaine Boanergès et son capitaine Croyance, sont évidemment des portraits dont les originaux se trouvaient parmi les saints guerriers qui combattaient et qui prêchaient dans l’armée deFairfax.

Au bout de quelques mois, Bunyan revint chez lui et se maria. Sa femme avait quelques parents pieux, et lui apporta pour toute dot quelques livres de piété. Alors son esprit naturellement excitable, à peine discipliné par l’éducation, exposé sans aucune protection à toute la violence contagieuse de l’enthousiasme qui était alors épidémique en Angleterre, tomba dans le plus affreux désordre. Dans toutes les choses extérieures, il devint bientôt un pharisien exact. Il abandonna l’un après l’autre tous ses amusements favoris, non sans des combats nombreux et pénibles. Il s'arrêta une fois au milieu d’une partie de tipcat, et resta son bâton à la main, les yeux égarés et tournés vers le ciel. Il avait entendu une voix qui lui demandait s’il voulait renoncer à ses péchés et aller au ciel, ou demeurer dans ses péchés et aller en enfer; et il avait vu dans le ciel un visage terrible qui le regardait avec colère. 11 renonça à l’habitude odieuse de sonner les cloches, mais il s’aventura encore quelque temps à monter dans la tour de l’église pour regarder, pendant que les autres liraient les cordes; mais la pensée lui vint bientôt que, s’il persistait dans une pareille iniquité, le clocher lui tomberait sur la tête, et il s'enfuit avec terreur de ce

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JOHN B l : N Y A N.

lieu maudit. Il lui fui plus difficile encore de renoncer à danser dans la prairie du village, et quelques mois s'écoulèrent avant qu’il eût le courage d’abandonner ne péché favori. Ce dernier sacrifice accompli , il restait sans défaut, môme d’après les maximes de celle austère époque. Tout Elslow pariait de lui comme d’un jeuue homme éminemment pieux; mais son esprit était plus troublé que jamais. N’ayant plus rien à faire en fait de réforme extérieure, et ne trouvant cependant dans la religion aucun plaisir qui pût prendre la place des amusements de jeunesse auxquels il avait renoncé, il commença & croire qu'il était sous le poids de quelque malédiction particulière, et il fut tourmenté par une série de préoccupations bizarres qui semblaient devoir le mener au suicide ou à Bedlam. A un certain moment, il se mit dans la tête que toute personne de race israélite serait sauvée, et il essaya de se prouver qu’il avait du sang juif dans les veines. Mais ses espérances furent bientôt détruites par son père, qui n’avait, à ce qu’il parait, aucune envie de passer pour un juif. Dans un autre moment, Bunyan fut troublé par un dilemme étrange : a Si je n’ai pas la foi, je suis perdu; si j’ai la foi, je puis faire des miracles.» Il fut tenté de crier aux mares qui se trouvaient entre Elstow et Bedford : « Séchez-vous, » et de faire dépendre de l’issue de sa tentative toutes ses espérances pour l’éternité. Il conçut ensuite l’idée que le jour du salut était passé pour Bedford et les villages environnants, que tous ceux qui devaient être sauvés dans cette partie de l’Angleterre étaient déjà convertis, et qu’il avait commencé à prier et à chercher quelques mois trop lard. Puis il fut poursuivi par des doutes sur la question de savoir si les Turcs n’avaient pas raison et si les chré-

ESSAIS MTTÉRAIHES.

liens n’avaicnl pas lort. Puis il fui troublé par un instinct insensé qui le poussait à prier les arbres, le manche àbalai, le taureau de la paroisse. Mais il ne faisait encore qu’entrer dans la Vallée de l’Ombre de la Mort. Les ténèbres devinrent bientôt plus épaisses; des formes hideuses flottaient devant ses yeux; il entendait des gémissements et des malédictions; il marchait à travers le feu elles odeurs empestées, sur les bords béants de l’abtme sans fond; il commença à être hanté par une curiosité étrange à propos du péché impardonnable et par un désir maladif de le commettre. Mais la forme la plus terrible que revêtit son mal était un penchant au blasphème, et surtout une tentation de renoncer à sa part dans les bienfaits de la rédemption. La nuit et le jour, dans son lit, à table, pendant qu’il travaillait, il croyait entendre des esprits malins lui répéter à l’oreille : « Vends-le, vends- Ic I » Il cherchait è frapper les fantômes, il les repoussait loin de lui; mais ils étaient toujours à ses côtés. Il leur criait en réponse, heure après heure: a Jamais, jamais, pas pour des milliers de mondes, non, pas pour des milliers! » Enfin, épuisé par cette longue agonie, il laissa échapper le mot fatal : «Eh bien, qu’il s’en aille s’il le veut! » Alors ses souffrances devinrent plus terribles que jamais; il avait commis le péché qui ne peut s’effacer; il avait renoncé à sa part du grand sacrifice; comme Esaü, il avait vendu son droit d’aînesse, cl il ne restait plus, pour lui, place à la repentance. « Nul autre que moi, écrivait-il plus tard, ne connaît les terreurs de cesjours-là. » Il a raconté ses souffrances avec une énergie et une simplicité étranges et pathétiques. Il portail envie aux animaux, aux pierres de la rue, aux tuilesdes toits; le soleil semblait lui refuser sa lumière et sa cha-

JOHN BINYAN

ni

leur; son corps, jeté pourtant dans un moule vigoureux, et encore dans toute la vigueurde la jeunesse, était, pendant des jours entiers, dans un tremblement continuel, par crainte de la mort et du jugement. Il se figurait que ce tremblement était la marque qui distinguait les plus misérables réprouvés, la marque que Dieu avait mise sur Caïn. Les émotions de ce malheureux lui enlevaient la faculté de digérer; il souffrait tellement, qu’il s’attendait à a crever par le milieu, » comme Judas, qu’il regardait comme son prototype.

Ni les livres que Bunyan lisait, ni les sages qu’il consultait, n’avaient grande chance de lui faire beaucoup de bien. Sa petite bibliothèque s’était accrue fort mal à propos du Récit de la fin lamentable de Francis Spira. Un vieillard qui avait une grande réputation de piété et que le malheureux Bunyan consulta, rendit une sentence qui eût pu amener des conséquences funestes. # J’ai peur, lui dit Bunyan, d’avoir commis le péché contre le Saint- Esprit! — J’en ai bien peur aussi pour vous, » répondit le vieux fanatique.

Enfin, les nuages s’entr'ouvrircnt, la lumière devint de jour en jour plus claire, et cet enthousiaste qui s’était cru marqué du même sceau que- le premier meurtrier et destiné à périr comme le plus grand des traîtres, commença à jouir de la paix et d’une confiance sereine en la miséricorde de Dieu. Des années s’écoulèrent pourtant avant que ses nerfs, qui avaient été tendus jusqu'à un si dangereux excès, pussent rentrer dans leur état naturel. Lorsqu’il se fut joint à une congrégation baptiste à Bedford, la première fois qu'il fut admis à participer à la sainte cène, il eut bien de la peine à s’empêcher d’appeler la destruction sur la tête de ses frères,

pendant que la coupe passait de main en main. Après avoir fait quelque temps partie de la congrégation, il commença à prêcher, et ses sermons produisirent un grand effet. Il était ignorant, cela est vrai ; mais il parlait à des hommes ignorants. La dure école par laquelle il avait passélui avait donné une connaissance expérimentale de toutes les phases de la mélancolie religieuse, telle qu’il n’eût jamais pu l’acquérir dans les livres, et son esprit vigoureux, animé par une dévotion fervente, lui permettait non-seulement d’exercer une grande influence sur le vulgaire, mais encore d'arracher aux gens instruits une admiration à moitié méprisante. Il se passa pourtant encore bien du temps avant qu'il fût délivré de l’instinct qui le poussait à prononcer en chaire des paroles d’une horrible impiété.

Une irritation, dans les maladies morales comme dans les maladies physiques, peut être très-utilement combattue par des irritants. Il parait que Bunyan fut définitivcment délivré des souffrances intérieures qui avaient empoisonné sa vie, par une vive persécution venue du dehors. Il prêchait depuis cinq ans, lorsque la restauration vint donner aux Cavaliers, gentilshommes ou ecclésiastiques, le pouvoir d’opprimer les dissidents dans le pays tout entier; et, de tous les dissidents dont nous savons l’histoire, Bunyan fut peut-être le plus maltraité. Au mois de novembre 1660, on le jeta en prison à Bedford, et il resta lâ douze ans, sauf quelques courts intervalles d'une liberté partielle et précaire. Ses persécuteurs cherchaient h lui arracher la promesse de ne plus prêcher; mais il était convaincu que Dieu l'avait mis à part et l’avait chargé d'enseigner la justice, et il était parfaitement résolu h obéir & Dieu plutôt qu’aux

JOHN BUNYAN

hommes. On le fît comparaître devant plusieurs tribunaux, on se moqua de lui, on le caressa, on l’injuria, on le menaça, mais en vain. On lui dit plaisamment qu'il avait bien raison de croire qu’il ne devait pas cacher le talent dont il avait été doué, mais que ce talent consistait à bien raccommoder les vieilles bouilloires. On le comparait à Alexandre l’ouvrier en cuivre. On lui dit que, s’il voulait renoncer à la prédication, on le mettrait à l’instant en liberté. On le prévint que, s’il persistait il enfreindre les lois, il courait risque d’étre banni, et que s’il se trouvait en Angleterre au delà d’une certaine époque, on lui serrerait le cou. Il répondait : « Si vous me laissez sortir aujourd’hui , je recommencerai demain à prêcher. » Année après année, il resta patiemment dans un cachot, en comparaison duquel la prison la plus horrible qu’on puisse trouver aujourd’hui dans notre lie serait un véritable palais. Son courage était d'autant plus extraordinaire, que ses affections domestiques étaient singulièrement fortes. Ses très-rigides frères en la foi le regardaient même comme un père un peu trop tendre et trop indulgent. Il avait plusieurs petits enfants, entre autres une fille aveugle, qu’il aimait avec une tendresse particulière. Il ne pouvait pas même supporter, disait-il, de laisser le vent souffler sur elle; et maintenant il fallait qu’elle souffrit le froid et la faim, il fallait qu’elle mendiât et qu’elle fût battue, « et pourtant, ajoutait-il, il faut, il faut que je fasse ce que je fais, d Pendant qu'il était en prison, il ne pouvait pas travailler à son ancien métier pour soutenir sa famille. 11 résolut donc d’entreprendre un nouvel état : i! apprit à faire de longs lacets de fil avec des ferrets, qu’il fournissait par milliersaux colporteurs. Pendant que ses mains étaient ainsi occupées, son

esprit et ses lèvres avaient une autre occupation : il donnait des instructions religieuses aux prisonniers enfermés avec lui, et forma parmi eux un petit troupeau dont il était le pasteur. Il étudiait sans relâche le petit nombre de livres qu’il possédait. Ses deux compagnons ordinaires étaient la Bible et le Livre des Martyrs de Fox. Il connaissait si bien la Bible, qu’on eût pu l’appeler une concordance vivante, et l’on peut lire encore sur les marges de son exemplaire du Livre des Martyrs les mauvais vers sans orthographe par lesquels il exprimait son respect pour ces courageuses victimes, et son implacable inimitié pour la Babylone mystique qui les persécutait.

Il se mit enlin à écrire, et bien qu'il se passât quelque temps avant qu'il eût découvert de quel cûtê le poussait son talent, ses écrits ne restèrent pas sans succès. A la vérité, le style en était rude, mais il y avait beaucoup d’esprit naturel, une grande facilité à manier la simple langue maternelle, une connaissance approfondie de In Bible anglaise, et une grande expérience spirituelle, chèrement achetée. Aussi, lorsque le proie de l’imprimerie en eut perfectionné la syntaxe et l’orthographe, les ouvrages de Bunyan furent bien accueillis parles dissidents, dans les classes inférieures.

Une grande paitie du temps de Bunyan se passait à faire de la controverse. Il écrivait vivement contre les quakers, qu’il paraît avoir toujours eus en horreur. Il faut pourtant remarquer qu’il adopta une de leurs habitudes particulières; il avait coutume d’écrire non pas novembre ou décembre, mais le onzième et le douzième mois.

Il écrivit contre la liturgie de l’Église anglicane. Rien ne se ressemblait moins, à son avis, que la forme de la

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J0I1S B ON ï AN.

la prière el l’espril de la prière, a Ceux qui ont le plus l’esprit de la prière, disait-il d’une manière piquante, sont tous en prison, el ceux qui ont le plus de zèle pour la forme de la prière sont tous dans les cabarets. » 11 louait fort, au contraire, les articles de doctrine, et les défendit contre certains ecclésiastiques arminiens qui les avaient signés. Le plus âpre de tous ses ouvrages est sa réponse à Edward Fowler, plus lard évêque de Glocester, homme excellent, mais un peu entaché de pélagianisme.

Bunyan eut aussi une discussion avec quelques-uns des chefs de la secte à laquelle il appartenait. Il croyait assurément très-sincèrement au dogme distinctif de cette secte, mais il ne regardait pas ce dogme comme fort important, et il se joignait volontiers à ta communion des Presbytériens ou des Indépendants paisibles. En conséquence les Baplisles sévères déclarèrent hautement qu’il était un faux frère. La discussion qui s’éleva alors survécut longtemps aux premiers combattants. Robert Hall a défendu de nos jours, avec une ingénieuse éloquence qu'aucun écrivain polémique n’a jamais surpassée, la cause que Bunyan soutenait avec une rhétorique et une logique mal dégrossies contre Kiftin et Danvers.

Pendant les années qui suivirent immédiatement la restauration, la captivité de Bunyan parait avoir été étroite; mais à mesure que les passions de 16GC se calmaient, à mesure que la haine qu’avaient excitée les puritains, lorsque leur règne était encore récent, faisait place à la pitié, Bunyan fut traité de jour en jour avec moins de rigueur. La misère de sa famille et sa propre patience, son courage et sa piété touchèrent le cœur de scs persécuteurs. Comme son Chrétien lorsqu’il était en cage, Bunyan trouva des protecteurs même au sein de

ISO ESSAIS LITTÉRAIRES,

la Toule de la Foire aux Vanités. On dit que l’évêque de son diocèse, le docteur Barlow, intercéda en sa faveur. On permit enfin au prisonnier de passer la plus grande partie de son temps hors des murs de la prison, à la seule condition, semble-t-il, de rester dans la ville de Bedford.

Il dut sa complète liberté à l’un des plus mauvais actes de l’un des plus mauvais gouvernements que l’Angleterre ait jamais vus. En 1671, la Cabale était au pouvoir. Le roi Charles 11 avait conclu le traité par lequel il s’engageait à établir la religion catholique romaine en Angleterre. Lepremierpas qu’il Dlpour arriverà ce but fut d’annuler, par un exercice inconstitutionnel desa prérogative royale, toutes les lois pénales contre les catholiques romains ; et pour dissimuler son véritable dessein, il annula en même temps toutes les lois pénales contre les non-conformistes protestants. Bunyan fut, en conséquence, mis en liberté. Bans le premier élan de sa reconnaissance, il publia un traité dans lequel il comparait Charles à ce roi perse généreux et humain, qui, tout en ne possédant pas le bienfait des lumières de la vraie religion, favorisa le peuple élu et lui permit, après de longues années de captivité, de relever son temple bien-aimé. Les gens de bonne foi, qui se rappelleront combien Bunyan avait souffert et combien il lui était impossible de deviner les secrets desseins de la cour, n’auront pas besoin qu’on excuse à leurs yeux la reconnaissance confiante avec laquelle il accepta le don précieux de la liberté.

Il avait commencé en prison le livre qui a rendu son nom immortel. L'histoire de ce livré est curieuse. L’auteur écrivait un traité dans lequel il eut, nous dit-il, l’occasion de parler des différentes périodes du progrès cliré-

JOHN BUNYAN

tien. Comme tant d’autres, il comparait ce progrès h un pèlerinage. Sa vive imagination aperçut bientôt d'innombrables points de ressemblance qui avaient échappé à ses devanciers; les images se pressaient dans son esprit plus vite qu’il ne pouvait les rendre par des paroles : des marécages et des fossés, des montagnes escarpées, des ravins sombres et horribles, des vallées fleuries, des pâturages inondés de soleil, un château lugubre dont la cour était pavée des ossements et des crânes des prisonniers assassinés, une ville qui n’était que mouvement et splendeur, comme est Londres le jour de la fête du lordmaire, etlechemin étroit, aussi droitque s’il eûtété tracé à la règle, montant etredescendant les montagnes, traversant la ville et le désert, pour arriver à la Rivière-Noire et à la Grille-Étincelante. Il avait découvert par accident, comme on l’aurait dit en général, par la direction de la Providence, comme il l’aurait dit assurément, le véritable emploi de ses facultés. Il ne soupçonnait nullement, à la vérité, qu’il fût en train de faire un chef-d’œuvre; il ne pouvait deviner quelle place son allégorie occuperait dans la littérature anglaise, car il ne savait rien de la littérature anglaise. Il serait aisé de réfuter ceux qui supposent qu’il avait étudié la Heine des Fées, si c’ô» tait ici le lieu d’examiner avec détail les passages qu’on a crus semblables dans les deux allégories. Selon toute probabilité, la seule œuvre de Action à laquelle il pût comparer son Pèlerin élaitson ancienne légende favorite, VHittoxre de sir Bevis de Southamplon. Il eût cru commettre un péché s’il avait pris du temps aux affaires sérieuses de sa vie, & ses explications de la Bible, à ses controverses et à ses lacets, pour s’amuser à ce qu’il regardait purement et simplement comme une bagatelle.

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