‹ Essais littérairesChapitre 6 sur 23 · ESSAIS 1. 1 T T É II A 1 R E S · texte numérisé non relu

ESSAIS 1. 1 T T É II A 1 R E S

C’était seulement, nous assure-t-il, dans ses moments de loisir, qu'il revenait à la Maison Charmante, aux Montagnes Délicieuses et au Pays Enchanté. Il ne reçut aucun secours. Personne ne vit une ligne du livre avant qu'il fût achevé. Il consulta alors ses amis pieux. L’idée plut aux uns; elle scandalisa fort lesautres. C’était un vain conte, un pur roman à propos de géants, et de lions, et de spectres, et de guerriers, combattant parfois des monstres et reçus parfois par de belles dames dans des palais somptueux. Les beaux esprits athées et débauchés qui allaient chez Will pouvaient bien écrire de pareilles folies pour amuser les Jézabels fardées de la cour; mais convenait-il à un ministre de l’Évangile d'imiter ainsi les modes corrompues du monde? Il y eut un temps où le jargon de ces imbéciles eût fort troublé Bunyan; mais ce temps était passé, et son esprit était redevenu ferme et sain. Il vit qu’en employant la (iclion pour rendre la vérité claire et la vertu aimable, il suivait seulement cet auguste exemple que tout chrétien doit se proposer de suivre, et il résolut d'imprimer.

Le Voyage du Pèlerin se glissa silencieusement dans le monde. On ne connaît aucun exemplaire de la première édition; on n’a pu déterminer l'année de la publication. 11 est probable que le petit volume circula seulement, pendant quelques mois, parmi des sectaires pauvres et obscurs; mais bientôt l’attrait irrésistible d’un livre qui charmait l’imagination du lecteur par toute l'action et toutes les décorations d’un conte de fées, qui exerçait sa perspicacité en l’obligeant de découvrir une multitude d'analogies ingénieuses, qui l’intéressait à des êtres humains faibles comme lui et luttant avec des tentations venues du dedans etdu dehors, l'attrait, dis-je, d’un livre

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qui venait à tout moment par quelque plaisanterie line mais simple lui mettre le sourire aux lèvres, tout en laissant dans son esprit un profond sentiment de réspect pour Dieu et de sympathie pour l’homme, cet attrait • commença de produire son effet. Dans les familles puritaines où les pièces de théâtre et les romans étaient sérieusement interdits, cet effet fut plus grand que celui qu'une œuvre de génie, fût-elle supérieure à l’Iliade, à Don Quichotte ou à Othello, pourra jamais produire sur un esprit accoutumé à jouir de tout le luxe de la littérature. En 1678, parut une nouvelle édition qui était augmentée, et le débit devint alors immense. Le livre fut réimprimé six fois dans les quatre années qui suivirent. La huitième édition, qui comprend les derniers perfectionnements apportés par l'auteur à son œuvre fut publiée en 1682, la neuviémeen 1684, la dixième en 1685.

On avait bientôt invoqué le secours du graveur, et des milliers d’enfants contemplaient avec transpoit et avec terreur des gravures détestables qui représentaient Chrétien plongeant son épée dans le sein d’Apollyon ou se déballant entre les griffes du géant Désespoir. Le Pèterin était plus populaire encore en Écosse et dans certaines colonies que dans son pays natal. Bunyan nous a raconté avec une vanité bien pardonnable que, dans la Nouielle- Angleterre, des milliers de gens faisaient tous les jours de son rêve leur sujet de conversation, et qu’on le trouvait digne de paraître sous les plus superbes reliures.

Il avait de nombreux admirateurs en Hollande et parmi les huguenots de France. 11 eut pourtant à subir quelquesuns des ennuis de la réputation pendant qu’il jouissait de ses plaisirs. Des libraires fripons publièrent sous son nom des volumes pleins de sottises, et des écrivailleurs

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envieux soutinrent qu’il était impossible que le pauvre chaudronnier ignorant pût être véritablement l’auteur du livre qu’on lui attribuait.

Il prit le meilleur moyen de confondre à la fois ceux qui le contrefaisaient cl ceux qui le calomniaient. Il continua d’exploiter la mine d'or qu’il avait découverte et à en tirer de nouveaux trésors, non pas, je l’avoue, aussi facilement ni aussi abondamment que lorsque le précieux terrain était vierge encore, mais cependant avec un succès qui laissait bien en arrière tous les compétiteurs. La seconde partie du Voyage du Pèlerin parut en 1684. II fut bientôt suivi par la Sainle-duerre qui serait la plus belle allégorie qu’on ail jamais écrite, si le Voyage du Pèlerin n’existait pas.

Bunyan occupait alors dans la société une situation fort différente de celle qu'il avajt naguère. Il y avait eu un temps où des ministres dissidents, assez nombreux, sachant parler le latin et lire le grec, avaient affecté de le traiter avec mépris. Mais désormais sa réputalionet son influence dépassaient inflnimenlles leurs. II possédait unesi grande autorité parmi les Baplistcs qu’on l'appelait habituellement l’évêque Bunyan. Ses visitesépiscopalesélaient annuelles. Tous les ans, il se rendait à cheval de Bedford à Londres, et il prêchait là devant des congrégations nombreuses et attentives. II partait de Londres pour faire sa tournée dans le pays, ranimant le zèle de ses frères, recueillant et distribuant les aumônes, et réconciliant ceux qui s’étaient querellés. Les magistrats ne paraissent pas en général lui avoir causé beaucoup d’embarras. Mais il y a des raisons de croire qu’en l'année 1683, il courut quelque danger de retrouver son ancien logement dans la prison de Bedford. La tentative téméraire et coupable du

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duc de Monmouth donna celle année-là au gouvernement un prétexte pour persécuter les non-conformistes, et il n’y eut, pour ainsi dire, pas un seul ministre éminent parmi les Presbytériens, les Indépendants o.u lesBaplistes, qui ne souffrit de la persécution. Baxter fut mis en prison, Howe fut contraint de s'expatrier, Henry fut arrêté. Deux Baplistes éminents contre lesquels Bunyan avait fait de la controverse, se trouvèrent dans une situation très-pénible et très-dangereuse. Danvers fut sur le point d’être pendu, les petits-fils de Kaffln furent pendus en effet. On raconte que, pendant ces mauvais jours, Bunyan fut contraint de se déguiser en charretier, et qu’il prêchait à sa congrégation de Bedford en blouse et le fouet à la main. Mais un grand changement survint bientôt. Jacques II était en guerre ouverte avec l’Église, et crut nécessaire de faire la cour aux Dissidents. Certaines créatures du gouvernement cherchèrent à s’assurer l’appui de Bunyan. On savait probablement qu'il avait écrit en l’honneur de l’indulgence de 1672, et l’on espérait par conséquent que l'indulgence de 1687 lui serait également agréable. Mais quinze ans de réflexions, d’observations et de commerce avec le monde l’avaient rendu plus sage. La situation n'élait pas d’ailleurs exactement la même. Charles faisait profession d'être protestant, Jacques faisait profession d’être papiste. Le but de l’indulgence deCharles était dissimulé, le but de l'indulgence de Jacques était évident. Bunyan ne s’y laissa pas tromper. Il exhorta ses auditeurs à se préparer par la prière et parle jeûne au dangerqui menaçait leurs libertés politiques et religieuses, et refusa même de parler au courlisan qui vint à Bedford pour changer la forme de la corporation et qui était chargé, à ce qu’on supposait, d’offrir

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