ESSAIS E I T T É R A I R E S
quelque dignité municipale à l’évéque des BaplUles.
Bunyan ne vécut pas assez longtemps pour voir la Révolution. Pendant l’été de 1688, il entreprit de plaider auprès d’un père irrité la cause de son fils, et il persuada enfin au vieillard de ne pas déshériter le jeune homme. Cette bonne œuvre coûta la vie au bienveillant intercesseur. Il partit h cheval sous une pluie ballante, il arriva trempé jusqu’aux os dans son appartement de Snow-Hill, fut pris d’une fièvre violente et mourut au bout de quelquesjours. il fut enterré àBunhill Fields, et les non-conformistes considèrent encore l’endroit où il repose avec un sentiment qui ne semble guère en harmonie avec l’austère esprit de leur théologie. Bien des puritains qui tenaient pour puérile ou pour coupable la vénération que les catholiques romains témoignaient aux reliques et aux tombeaux des saints demandèrent, dit-on, en rendant le dernier soupir, qu’on plaçât leur cercueil le plus près possible du cercueil de l’auteur du Voyage du Pèlerin.
La réputation de Bunyan durant sa vie, et pendant le siècle qui suivit sa mort, fut grandcàla vérité, mais resta presque exclusivement renfermée parmi les ramilles pieuses des classes inférieures et moyennes. Il arrivait très-rarement à cette époque que son nom fût cité avec respect par un des écrivains qui avaient une grande situation dans les lettres. Young mettait sa prose au niveau des vers misérables de D’Urfey. Dans le Don Quichotte spirituel, les aventures de Chrétien sont mises au même rang que celles de Jack le lueur de géants ou de JohnHickalhrift.Cowper s’aventura à faire l'éloge du grand maître en allégories, mais il n'osa pas le nommer. Il y a un fait significatif: c’est que, jusqu’à une époque fort récente, les nombreuses éditions du Voyage du Pèlerin étaient évi-
JOHN BUNYAN. 143
demmcnl toutes destinées aux chaumières et aux antichambres. Le papier, l’impression, les gravures, tout était de l’espèce la plus grossière. En général, lorsque la minorité instruite et la foule vulgaire diffèrent d’avis sur le mérite d'un livre, l’opinion de la minorité instruite finit par remporter. Le Voyage du Pèlerin est peut-être le seul livre sur lequel la minorité instruite soit arrivée au bout de cent ans à être de l’avis du vulgaire.
On ne saurait compter les essais qui ont été faits pour améliorer et pour imiter ce livre. On l’a mis en vers, on l’a mis en anglais moderne. Le Pèlerinage de Conscience Délicate, le Pèlerinage de Bonne Intention, le Pèlerinage de Cherche-vérité, le Pèlerinage de Théophile, le Jeune Pèlerin, le Pèlerin Indou, voilà quelques-unesdes mauvaisescopies de cegrand modèle. Maislagloire particulière deBunynn, c'est que ceux qui détestaient le plus ses doctrines ont cherché à emprunter l’aide de son génie. Il y a une version catholique de son allégorie, ornée d’un portrait de la Vierge à la première page. D’autre part, les Antinomiens qui ne le trouvent pas assez calviniste peuvent étudier le Pèlerinage d’Hephzibah, où ils ne trouveront rien qui implique la moindre croyance au libre arbitre ni à la rédemption universelle. Mais le plus extraordinaire de tous les actes de vandalisme qui aient jamais pu défigurer une belle œuvre d'art, remonte seulementàl’année 1833. On résolut de faire un livre Puséysle du Voyage du Pèlerin. La tâche n’était pas aisée, car il fallait faire passer les deux sacrements au premier plan de l'allégorie, et de tous les théologiens chrétiens, les Quakers seuls exceptés, Bunyfn était celui dans le système duquel les sacrements tenaient le moins de place. Cependant la Barrière d’osier devint le type du
lit
baptême, et la Maison Charmante devint le type de l’eucharistie. L’edet de ce changement n’a assurément pas été prévu parla personne ingénieuse qui t’aaccompli. Comme il n’y a pas un seul pèlerin qui passe dans son enfance par la Barrière d'osier, et que Fidèle passe rapidement près de la Maison Charmante sans s’arrêter, voici la leçon qu’enseigne la fable sous sa nouvelle forme : c'est qu’il ne faut baptiser que les adultes, et qu’on peut négliger sans danger l’eucharistie. Personne, en lisant le Voyage du Pèlerin dans l’original, n’aurait supposé que l’auteur ne fût pas Pædobaptiste. Il était réservé à un théologien anglo-catholique de faire du livre de Bunyan un livre contre le Pædobaptisme. Tout homme qui mutile ainsi certaines parties d’une grande œuvre sans en avoir embrassé l'ensemble doit nécessairement commettre de pareilles maladresses.