DE LA RESTAURATION
— JAimiH 1841. —
Œuvres dramatiques de Wjclierlev, de Congreve, de Vanbrugh et de Farquhar, avec des notices biographiques et critiques par Leigli Hunt. ln-8. Londres, 1840.
Nous avons du goût pour M. Leigh Hunt. Nous ne forraons notre opinion sur son compte, à vrai dire, quesurdes événements connus de tous, sur ses propres ouvrages, et sur les ouvrages d’autres écrivains qui l’ont, pour la plupart, maltraité de la manière la plus violente. Mais nous sommes bien trompé, si ce n’est pas un homme très-distingué, très-honnéte et d’un très-bon naturel. Il est facile de discerner beaucoup de défauts comme beaucoup de mérites dans ses écrits comme dans sa conduite. Mais nous croyons véritablement qu’il n’y a pas un seul homme au monde à qui la part de ses mérites ait été faite aussi chichement, ni qui ait aussi cruellement expié ses fautes.
A certains égards, M. Leigh Hunt est parfaitement propre à la lâche qu’il a entreprise. Son style, en dépit de son alTectation, peut-être même à cause de son affectation, convient bien à des anas légers, babili. 10
DSS Al S LITTÉRAIRES.
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lards, désulloires, moitié critiques, moitié biographiques. Nous ne sommes pas toujours d’accord avec lui dans ses jugements littéraires, mais nous trouvons en lui, ce qui est fort rare de notre temps, la faculté d’apprécier justement et d’admirer cordialement les belles choses les plus diverses. Il sait adorer Shakspeare et Spenscr, sans refuser tout talent poétique à l’auteur du Festin d’Alexandre, sans contester les observations Unes , la riche imagination et l’exquise veine de plaisanterie de celui qui a imaginé Will Honeycomb et sir Roger de Coverley. Il a étudié tout particulièrement l’histoire dramatique anglaise, depuis le temps de la reine Élisabeth jusqu’à notre propre temps, et il a toutes sortes de droits à se faire écouter avec respect sur ce sujet.
Les pièces qu’il nous présente en ce moment sont, à peu d’exceptions près, de telle nature, que beaucoup de gens respectables estiment qu’il ne faudrait pas les réimprimer. Nous ne pouvons être d’accord avec eux sur ce point. Nous ne pouvons pas désirer qu’un ouvrage ou un genre d’ouvrages qui a exercé une grande influence sur l'esprit humain, et qui représente le caractère d’une époque importante, au point de vue des lettres, de la politique et de la morale, disparaisse de la surface du monde. Si nous nous trompons sur ce point, nous nous trompons avec les hommes et les corps les plus graves de tout le royaume, et particulièrement avec l’Église d’Angleterre et les grands établissements d'instruction qui sont en rapport avec elle. L’éducation libérale de nos compatriotes est tout entière dirigée d’après ce principe, qu’il ne faut jamais fermer à l'étudiant, pour cause d’inconvenance, aucun des livres qui se distinguent, soit par la
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 147 perfection de leur style, soit par le jour qu’ils jettent sur l'histoire , l’organisation ou les mœurs des peuples. Les comédies athéniennes, dans lesquelles on ne pourrait peut-être pas trouver cent vers de suite qui ne contiennent quelque passage dont Rochester aurait eu honte, ont été réimprimées, par la presse de Pilt et par la presse de Clarendon, sous la direction des syndics et des délégués choisis par les universités, et elles sont annotées par une élite de révérends, de très-révérends et d’extrêmement révérends commentateurs. Tous les ans, les jeunes gens les plus distingués du royaume passent, devant les évêques et les professeurs de théologie, des examens qui roulent sur des ouvrages comme la Lysistrata d’Aristophane et la sixième satire de Juvénal. Il y a certainement quelque chose d’un peu bouffon h penser qu'un conclave de vénérables pères de l’Église loue et récompense un écolier pour sa familiarité avec des écrits en comparaison desquels le conte le plus indécent de Prior serait modeste. Mais, quanta nous, nous ne doutons pas que les grandes compagnies qui dirigent l’éducation de la classe supérieure en Angleterre n’aient eu raison d’agir comme elles le font. Il est indubitable qu’une étude approfondie de la littérature ancienne développe et enrichit l’intelligence. Il est indubitable que l'homme dont l’intelligence a été ainsi développée et enrichie, a plus de chance d’être utile à l’État et à l’Église, qu’un homme ignorant ou peu instruit de la littérature classique. D’autre part, il est difficile de croire que, dans un monde aussi rempli de tentations que celui-ci, un homme qui aurait mené une vie vertueuse s’il n’avait pas lu Aristophane et Juvénal, puisse devenir vicieux en les lisant. Un homme, qui est exposé à toutes les influences de
l’état social au sein «lucjuel nous vivons, et qui crainlirait de s’exposer à l’influence de quelques vers grecs ou latins, nous fait l'effet d’agir à peu près comme ce condamné qui demandait aux shériffs de faire tenir un parapluie au-dessus de sa tôle pendant son trajet entre Newgale et la potence, parce qu’il pleuvait ce matin-là et qu’il était sujet à s’enrhumer. La vertu dont le momie a besoin, c’est une vertu robuste, non une vertu maladive; c’est une vertu qui puisse s’exposer aux dangers inséparables de tout usage vigoureux des facultés, cl non une vertu qui évite le grand air, de peur de la contagion, et qui repousse la nourriture ordinaire comme trop excitante. Il serait absurde, en vérité, de chercher à empêcher les hommes d’acquérir les qualités qui peuvent les rendre propres à jouer leur rôle dans la vie avec honneur pour eux-mémes et avec avantage pour leur pays, eide sacrifier tout cela à l’espoir de leur conserver une suprême fleur d’innocence, qu’il est impossible en définitive de leur conserver, et qu’une promenade de Westminster au Temple suffit à détruire.
Mais on pourrait justement dous accuser d’une grossière inconséquence, si, tout en défendant la théorie qui permet aux jeunes gens de notre pays d’étudier des auteurs comme Théocrite ou Catulle, nous imaginions de pousser des cris contre une nouvelle édition de la Femme de province (The Country Wife), ou de la Vie du monde (The Way of the World). Les auteurs anglais immoraux du XVII* siècle sont à la vérité beaucoup moins excusables que ceux de Grèce ou de Rome; mais les plus mauvais écrits anglais du XVII e siècle sont décents, en comparaison de bien des œuvres que nous ont léguées Rome et la Grèce. Platon, nous
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. H9 n’en doutons pas, valait beaucoup mieux que sir George Elheredge. Mais Platon a écrit des choses qui auraient fait frémir sir Georges Elheredge lui-même. Buckhurst et Sedley, même dans ces orgies désordonnées de l’auberge du Coq, dans Bow streel, qui leur attiraient les huées de la populace et les amendes des magistrats, n'auraient jamais osé tenir des discours pareils à ceux qu’échangeaient Socrate et Phèdre par ce beau jour d’élé qu’ils passèrent sous le platane, tandis que la fontaine babillait à leurs pieds, et que les cigales criaient audessus de leurs têtes. S’il est à désirer, comme nous le pensons, qu’un Anglais bien élevé soit instruit du gouvernement et des mœurs de quelques petites républiques qui sont loin de nous dans les champs de l’espace comme dans ceux du temps, dont l'indépendance est mode depuis plus de deux mille ans, dont on ne parle plus le langage depuis des siècles, qui n’ont laissé que quelques colonnes et quelques frises brisées pour attester leur antique splendeur, il est encore infiniment plus important qu’il connaisse intimement l’histoire de l’esprit public dans son propre pays, et qu’il scrute les raisons, la nature et l’étendue des révolutions d’opinions et de sentiments qui, depuis deux cents ans, ont tantôt élevé et tantôt abaissé chez nous le niveau de la moralité publique. C’est un genre d’instruction qu’on puise peu dans les discussions du parlcmen t, dans les documents politiques et dans les ouvrages des graves historiens. Il faut renoncer tout à fait à l’acquérir, ou il faut la chercher dans la littérature légère, qui était h la mode aux diverses époques de l'histoire. Nous ne sommes donc point du tout disposé à blâmer celte publication, bien que nous ne puissions assurément pas re-
commander le beau volume que nous avons sous les yeux comme un cadeau de nouvelle année approprié aux jeunes filles.
Nous avons dil que nous trouvions la publication dont il est question parfaitement justifiable, mais nous ne pouvons pas être d’accord avec M. Leigh Hunt, qui semble croire que l’accusation d’immoralité si souvent portée contre la littérature delà restauration, a peu ou point de fondement. Nous ne lui reprochons pas de ne point apporter dans ses jugements la rigueur impitoyahle de LoFd Angelo; mais nous croyons pourtant que des coupables aussi endurcis et aussi impudents que ceux qui se trouvent pour le moment à la barre méritaient bien au moins la douce réprimande d’Escalus. M. Leigh Hunt traite un peu trop toute cette affaire du môme ton léger que Lueio, et son extrême indulgence nous dispose peutêtre à trop de sévérité.
Et cependant il n’est pas aisé d’être trop sévère, car, à vrai dire, celle partie de notre littérature est une honte pour notre langage et pour notre caractère national. Il y a là beaucoup d’esprit etdcgaieté; mais c’est, dans le sens le plus énergique des mots, une littérature a terrestre, sensuelle, diabolique ». Son indécence, bien qu'elle soit constamment de nature à blesser les règles du bon goût, autant que celles de la moralité, n’est pas, à notre avis, un défaut aussi choquant que son caractère étrange de dureté. Bélial y apparaît, non pas « gracieux et humain, » comme lorsqu’il inspirait Ovide et Arioste, mais avec le regard inflexible et la froide raillerie de Méphistophélès. Nous nous trouvons dans un inonde où les femmes ressemblent à des hommes très-débauchés, très-insensibles et très-impudents, et où les hommes ne méritent pas de
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 151 vivre ailleurs que dans le Pandémonium ou dans l’Ile de Norfolk. Nous ne trouvons là autour de nous que des fronts d’airain, des cœurs de roche et des langues embrasées du feu de l’enfer.
Dryden se défendait ou s’excusait de ses torts et de ceux de ses contemporains en invoquant l’exemple des anciens auteurs dramatiques anglais, et M. Leigh Hunt semble croire que cet argument a de la valeur. Nous différons complètement d’opinion sur ce point. Le crime dont il s’agit n'est pas seulement la grossièreté dans l’expression ; car les termes, qui sont délicats dans un temps, deviennent grossiers le siècle suivant. Addison ne se serait pas aventuré à imiter toujours le style de la version anglaise du Pentatcuque, et Addison, qui fut le modèle de la pureté morale dans son temps, se servait encore de bien des phrases qui sont prohibées aujourd’hui. C’est une pure affaire de mode que de savoir si l’on désignera une chose par un simple substantif, ou bien si l’on aura recours à une circonlocution. La moralité n’a rien à y voir. Mais ce qui importe à la moralité, c’est que ce qui est immoral ne soit pas présenté aux imaginations jeunes et ardentes comme continuellement uni à ce qui est séduisant. Car tous ceux qui ont observé, dans leur propre esprit et dans l’esprit des autres, la loi de l’association des idées, savent que tout ce qui est présenté à l’imagination comme constamment uni à ce qui est séduisant, deviendra séduisant par cela même. Il y a, sans doute, dans Fletcher et dans Massinger, bien des passages inconvenants; il y en a beaucoup trop même dans Ben Jonson et dans Shakspeare, qui sont comparativement purs. Mais on ne peut trouver dans leurs écrits aucune trace d’une intention systématique d’as-
socier le vice aux choses que les hommes apprécient et désirent le plus, et la vertu à tout ce qu’il y a de plus ridicule et de plus humiliant; et c’est cette intention systématique que nous retrouvons dans toute la littérature dramatique de la génération qui a suivi le retour de Charles II. Prenons pour exemple un seul point qui est de lapins haute importance pour le bonheur de l'humanité: la fidélité conjugale. A peine pourrions-nous eu ce moment nous rappeler une seule pièce anglaise, écrite avant la guerre civile, où le caractère d’un séducteur de femmes mariées soit représenté sous un jour favorable. Nous nous rappelons beaucoup de pièces dans lesquelles ce personnage est déjoué, démasqué, insulté et bafoué par un mari triomphant. Tel est le sort de Falstatf, avec tout son esprit et toute sa connaissance du monde; tel est le sort de Brisac dans le Frère aîné, de Fletcher, tel aussi le sort de Ricardo et d’Ubaldo dans le Tableau de Massinger. Parfois, comme dans le Douaire fatal et la Cruauté de l'amour, l’honneur des familles outragées exige une sanglante réparation. Si, par-ci, par-là, l’amant est dépeint comme un homme charmant, et le mari comme un personnage d’un caractère faible et odieux, cela rend seulement plus éclatant le triomphe de la vertu féminine, comme chez la Célie et la Mrss Fizdotlrel de Jonson, et dans la Maria de Fletcher. En général, nous pouvons affirmer que les auteurs dramatiques du temps d’Élisabeth et de Jacques 1" traitent la violation du vœu nuptial comme un méfait sérieux, ou bien, lorsqu’ils y cherchent matière à rire, ils tournent la risée contre le galant.
Au contraire, pendant les quarante années qui suivirent la restauration, le corps tout entier des auteurs
dramatiques représente invariablement l’adultère, je 11e dis pas comme une peccadille, je ne dis pas comme une erreur que peut faire excuser la violence de la passion, mais comme la vocation môme d’un galant homme, et comme une grâce sans laquelle son caractère resterait imparfait. Faire la.cour à la femme de son prochain, c’est une partie aussi indispensable de sa bonne éducation et de sa situation dans le monde, que de porter une épée au côté et de savoir le français. Dans tout cela, il n’y a point de passion, à peine quelque chose qu’on puisse appeler une préférence. Le héros a des intrigues, comme il a une perruque, parce que, sans cela, il serait un drôle de corps, un boutiquier de la Cité, peutêtre un puritain. Toutes les qualités séduisantes appartiennent toujours à l’amant. Tout le mépris et l’aversion reviennent de droit à l'infortuné mari. Prenez Dryden, par exemple, et comparez Woodall à Brainsick, ou l.orenzo à Goruez. Prenez Wycberley, et comparez Borner à Pinchwife. Prenez Vanhrugh, et comparez Constant à sir John Brute. Prenez Farquhar, et comparez Archer au SquireSullen. Prenez Congrève, et comparez Bellmour â Fondlewife, Careless â sir Paul Plyant, ou Scandai ir Foiesiglht. Dans toutes ces pièces et dans bien d’autres que nous pourrions nommer, l’auteur fait évidemment de son mieux pour rendre aimable, intelligent, animé, celui qui commet le crime, et pour faire de celui qui en souffre un imbécile ou un tyran, et parfois tous les deux.
M. Charles La no b a essayé, à la vérité, de défendre cette façon d’écrire. Les auteurs dramatiques de la seconde partie du xvii* siècle ne peuvent pas, selon lui, être jugés d'après les règles de morale qui existent et qui doivent exister dans la vie réelle. Leur
monde est un monde de convention. Leurs héros et leurs héroïnes appartiennent, non à l'Angleterre, non à lu chrétienté, mais à une utopie galante, à un Pays des fées, où la Bible et la Justice deM. Burnssont inconnues, où un tour qui aurait pour récompense ici-bas le pilori, ne fait qu’exciter les éclats de rire des Lutins. Un véritable Horner, un véritable Careless, seraient, il faut l’avouer, des gens extrêmement corrompus. Mais parler de moralité ou d’immoralité à propos du Horner de Wycherley, ou du Careless de Congrève, serait aussi absurde que de mettre en accusation un dormeur à propos de ses rêves. Ils appartiennent aux régions de la comédie pure, où ne règne pas une froide morale. Parmi eux, nous nous trouvons dans un monde à l’état de chaos. Il ne faut pas les juger d’après nos usages. Leur manière de vivre n’oITense aucune institution sacrée : ils n’en ont point. La paix des familles n’est pas troublée, car les liens de famille n’existent pas parmi eux. Il n’y a là ni bien, ni mal, ni gratitude, ni ingratitude, ni droit, ni devoir, ni père, ni (ils.
Voilà, à ce qu’il nous semble, un résumé très-équitable des doctrines de M. Lamb. Nous n’avons assurément aucun désir de les présenter inexactement ; car nous admirons son talent, nous aimons la nature bienveillante qui apparaît dans tous ses écrits, et nous avons autant de considération pour sa mémoire que si nous l’avions connu personnellement. Mais nous sommes obligé de dire nettement que son argument, quelque ingénieux qu’il soit, n'est autre chose qu’un sophisme.
Sans doute, nous comprenons à merveille qu’il soit possible à un écrivain de créer un monde de convention, dans lequel les choses défendues par le Décalogue et le Code soient légitimes, et que cette peinture puisse être
Ùiyili^eti Uy CkîSJgle
AUTEURS COMIQUES DE LA R EST ADR AT ION. 155 sans danger, édifiante même. Par exemple, nous supposons que les critiques les plus austères ne pouvaient accuser Fénelon d’impiété et d'immoralité au sujet de son Télémaque et de ses Dialogues des morts. Dans Télémaque et dans les Dialogues des morts, la religion est erronée, et par conséquent la morale n’est pas correcte sur certains points. Le bien et le mal diffèrent du bien et du mal de la vie réelle. Le premier devoir des hommes, c’est de rendre hommage à Jupiter et à Minerve. Philoclès, qui emploie tous ses loisirs à faire des images taillées de ces divinités, est loué de sa piété, à ce propos, en termes qui font un singulier contraste avec les expressions d'Isaïe sur le même sujet. Minos juge les morts et leur accorde la félicité éternelle en récompense de certaines actions que Fénelon eût été le premier à qualifier de péchés éclatants. On peut en dire autant des héros et des héroïnes, mahométans ou indous, de M. Southey. Dans Thalaba, c'est un blasphème que de mal parler du grand imposteur arabe; c’est un crime que de boire du vin; ce sont des œuvres méritoires que les ablutions et les visites aux cités saintes. Dans la malédiction de Kehama, le poêle loue Kailyal de sa dévotion envers la statue de Marialaly, la déesse des pauvres. Mais certainement personne n’accusera M. Southey d’avoir propagé ou cherché à propager l’islamisme ou le brahmanisme.
Il est aisé devoir pourquoi on ne peut point élever d’objections contre les ouvrages de Fénelon et de M. Southey. En premier lieu, ils ne ressemblent en rien au monde réel où nous vivons. L’état de la société, les lois mêmes du monde physique y sont si différentes de celles auxquelles nous sommes accoutumés, que nous ne pouvons être
très-choqués d’y voiraussi la moralité fort diflérenle. Mais le fait est que la moralité de ce monde conventionnel ne diffère de In moralité du monde réel que sur des points où le monde réel ne court aucun danger de s'égarer. La générosité et la dôcililé de Télémaque, le courage, la modestie, l’amour filial de Kailyul sont des vertus de tous les temps et de tous les pays. Et il n’y avait pas grand danger que le dauphin s’avisât d’adorer Minerve, ni qu’une jeune tille anglaise s'en allât danser, portant un seau sur la tète, devant la statue de Mariataly.
Le cas est bien différent lorsqu’il s’agit de ce que M. Charles Lamb appelle le monde conventionnel de Wycherley et de Congrève. Là les allures, les manières, les sujets de conversation sont véritablement ceux de la ville et du jour. Le héros est, en fait de perfection superficielle, précisément ce beau monsieur auquel tous les jeunes gens du parterre voudraient ressembler. L’héroïne est justement cette belle dame que tous les jeunes gens du parterre voudraient épouser. La scène se passe dans quelque lieu que les spectateurs connaissent comme leurs propres maisons, S'-Jaines ’sPark,ouHyde-Park, on Westminster-Hall. L’avocat va et vient avec son sac, de la cour des Communs-plaids à la cour de l’Échiquier. Le pair demande sa voilure pour aller à la chambre des Lords voter une loi d’intérêt privé. Il y a cenlpetils traits qui tendent à donner au monde fictif toute l’apparence du monde réel, et l’immoralité qui s’y déploie est d’un genre qui ne passera jamais de mode et que toutes les forces réunies de la religion, de la loi et de l’opinion publique ne peuvent contenir qu'imparfaitement.
Au nom de l’art comme au nom de la vertu, nous protestons contre le principe, que le monde de la comédie
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAI DATION. «57 pure est un monde dans lequel la morale ne pénètre pas. S’il est vrai que la comédie est une imitation de la vie réelle, quelle que soit la part de convention qui s’y mêle, comment se pourrait-il que la comédie n’eût aucun rapport avec la grande règle qui dirige la vie et avec les sentiments que tous les incidents de la vie viennent éveiller? Si ce que dilM. Lamb était exact, il faudrait en conclure que les auteurs dramatiques dont nous parlons ne comprenaient pas les principes les plus élémentaires de leur métier. Faire du pur paysage, et n’y mettre ni ombre, ni lumière, faire du pur portrait, et n’y mettre aucune expression, seraient des phrases moins choquantes pour la saine critique que la comédie pure dans laquelle la morale ne pénèlre pas.
Mais il n’cst pas vrai que le monde de ces auteurs dramatiques soit un monde où la morale ne pénètre pas. La moralité pénètre constamment dans ce monde-là, une saine morale et une morale malsaine, la saine morale pour y être insultée, bafouée, associée à tout ce qu’il y a de bas et de haïssable, la morale malsaine pour y paraître partout à son avantage et pour être prêchée de toutes les manières, directement ou indirectement. Il n’est pas vrai qu’aucun des habitants de ce monde de convention n’éprouve aucun respect pour les institutions saintes et pour les liens de la famille. Fondlcwife, Pinchwife, en un mot tous les gens à esprit étroit cl à manières déplaisantes, expriment vivement ce respect. Les héros et les héroïnes ont également un code de morale: il est très-mauvais, mais ce n’est pas, comme M. Charles Lamb parait le croire, un code qui existe uniquement dans l’imagination des auteurs. C’est, au contraire, un code que beaucoup de gens professent et pratiquent positivement. Nous n’avons
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pas besoin d’aller dans le pays des utopies ou des fées pour trouver ces gens-là ; ils sont sous notre main. Tous les soirs, les uns trichent dans les enfers du Quadrant, et les autres paradent sur la place à Covent-Garden. Sans nous envoler jusqu’à Nephelococcyga ou jusqu’à la cour de la reine Mab, nous pouvons rencontrer des escrocs, des matamores, des débauchés impudents et sans cœur, et des femmes dignes de pareils amants. La moralité de la Femme de //rovince et du Vieux Garçon, c’est la moralité, non d’un monde imaginaire comme le soutient M. Charles Lamb, mais bien d’un monde qui est beaucoup trop réel ; c’est la moralité, non d'un monde à l’état de chaos, mais des débauchés vulgaires des villes, et de ces dames que les journaux appellent a les élégantes prêtresses de Cypris » ; et la question se réduit à ceci : lorsqu’un homme de talent travaille constamment et systématiquement à rendre séduisants ce genre de personnages, en leur prêtant la beauLé, la grâce, la noblesse, l’animation, une grande position sociale, la popularité, la littérature, l’esprit, le goût, la connaissance du monde, des succès brillants en tout genre, fait-il ou ne fait-il pas un mauvais usage de ses facultés? Nous avouons que nous ne pouvons comprendre comment il peut y avoir deux réponses à cette question.
Il faut bien reconnaître, pour rendre justice aux écrivains dont nous venons de parler si sévèrement, qu’ils avaient été en grande partie formés par leur temps. Et si l’on demandait pourquoi ce temps-là encourageait une immoralité qu’aucun autre temps n’eùt tolérée, nous n’hésitons pas à répondre que cette grande dépravation du goût national était l’effet de la domination puritaine sous la république.
Ilesl certainement du ressort des gouvernants de punir les insultes publiques à la morale et à la religion. Mais lorsqu’un gouvernement, non content d’exiger la décence, demande la sainteté, il dépasse les limites de ses véritables fonctions; et l'on peut établir comme règle que le gouvernement qui veut aller au delà de ses devoirs restera en deçà. Un législateur qui, dans le but de protéger les débiteurs embarrassés, limilele taux de l'intérét, rend tout emprunt impossible à ses protégés, ou les met dans la main des usuriers de la pire espèce. Un législateur qui, par charité envers les ouvriers, fixe le nombre de leurs heures de travail et le montant de leurs gages, arrive bien certainement à les rendre plus malheureux qu’ils n’étaient. Et de môme un gouvernement qui, non content de réprimer les excès scandaleux, exige de ses sujets une piété fervente et austère, s’apercevra bientôt que, pendant qu'il cherche à rendre à la cause de la vertu un service impossible, il n'a réussi en réalité qu’à faire faire des progrès au vice.
Un gouvernement, en efTel, n'a que deux moyens d’arriver à ses fins : la récompense et le châtiment; moyens puissants, sans doute, pour agir sur les actes extérieurs, mais sans efficacité pour toucher le coeur. Un fonctionnaire public auquel on dit qu’il avancera s’il est bon catholique, et qu’il sera destitué, s’il est le contraire, va ré gulièrement à la messe tous les matins, ne laisse point paraître de viande sur sa table le vendredi, et s’arrange peut-être pour laisser savoir à ses supérieurs qu'il porte un cilice sur la peau. Sous un gouvernement puritain, un homme qui apprend que la piété est essentielle à son succès dans le monde, sera exact dans l’observation du dimanche ou plutôt, comme il l’appellera, du sabbat;
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il fuira le théAIre comme si la pesle s’y était mise. L’espoir d’un gain el la crainte d’une perte produiront partout en huit jours ces apparences de religion autant que le gouvernement pourra le désirer. Mais, sous ces dehors, la sensualité, l’ambition, l’avarice et la haine conservent un empire sans partage, et le converti apparent s’est contenté d’ajouter aux vices de l'homme mondain tous les vices plus noirs encore qu’engendre la pratique constante de la dissimulation. La vérité ne peut rester longtemps cachée; le public découvre que les personnes graves qu’on lui propose comme modèles sont dépourvues de tous principes moraux et de toule sensibilité morale plus encore que les libertins avoués; il voit que ces pharisiens sont plus éloignés de la vertu véritable que les publicains et les femmes de mauvaise vie ; et, comme à l’ordinaire, il se jette dans l’autre extrême ; il regarde une profession publique de religion comme une marque certaine de bassesse et de dépravation ; el le jour où la contrainte de la peur disparaît, lorsqu’on peut s’aventurer à dire ce qu’on pense, un effroyable élan de blasphèmes et de grossièretés annonce que l’imprévoyante politique qui tendait h faire une nation de saints a fait une nation d’esprits forts.
Ce fut ce qui arriva en France, au commencement du xvm e siècle. Louis XIV devint religieux dans sa vieillesse, et il résolut que ses sujets seraient religieux aussi; il haussaitles épauleset fronçait le sourcil lorsqu’il remarquait à son lever ou à son dîner quelque gentilhomme qui négligeait les devoirs prescrits par l’Église, et il récompensait la piété par des rubans bleus, des invitations à Marly, des gouvernements, des pensions et des régiments. Désormais, sauf pour le costume, Ver-
Al'TEL'RS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 181 sailles devint un couvent. Les chaires et les confessionnaux étaient entourés de broderies et d'épées. Les maréchaux de France passaient beaucoup de temps en prières, et il n’y avait peut-être pas un seul des ducs et pairs qui ne portât un petit livre de piété dans sa poche, qui ne jeûnât pendant le carême et qui ne communiât à Pâques. Madame de Mainlenon.qui avait eu une grande part dans cette œuvre sainte, se félicitait de ce que la dévotion était devenue tout h fait à la mode. C'était une mode, en effet, et cela passa comme une mode. A peine le vieux roi avait-il été porté à Saint-Denis, que toute la cour jeta le masque. Chacun s’empressa de sedédomma gerdeses années de mortifications par un excès de licence et d’impudence. Les mêmes personnes qui, peu de mois auparavant, consultaient les prêtres sur l’état de leur à:ne, lesyeux baissés et d’une voix bien humble, entoui. lient maintenant à minuit la table où un prince ivre trônait entre Dubois et madame de Parahère, et lançait d’une voix chevrotante des maximes athées et des plaisanteries obscènes, tandis que les bouteilles de vin de Champagne faisaient bruyamment sauter leurs bouchons. La première partie du règne de LouisXlV avait été une époque de libertinage; mais les hommes les plus dissolus de celte génération auraient rougi des orgies de la régence.
Il en fut de même pour nos pères dans le temps de la grande guerre civile. Nous n’oublions pas les grands services qui ontélé rendus à l’humanité par les puritainsde ce lemps-là, libérateurs de l’Angleterre, et fondateurs de la république des États-Unis. Mais, au moment de leur puissance, ils commirent une grande faute qui a laissé des traces profondes et durables dans le caractère et les mœurs de la nation ; ils se méprirent sur le but du gou- I. Il
verneiuenl et s’en exagérèrent la force. Non-seulement ils résolurent île protéger contre toute insulte la religion et la moralité publique, ce qui est un objet auquel îles main§ prudentes peuvent employer utilement le glaive civil ; mais encore ils voulurent rendre le peuple confié à leurs soins véritablement pieux. Cependant, s’ils avaient seulement réfléchi aux événements qu’ils venaient de voir et dans lesquels ils avaient joué un grand rôle, ils auraienticompris quel devait être le résultat de leur entreprise. Ils avaient vécu sous un gouvernement qui, pendant une longue suite d’années, avait fait tout ce qu’il pouvait faire, par une libéralité extrême et par des châtiments rigoureux, pour obliger la nation â se conformer à la doctrine et & la discipline de l’Église d’Angleterre. Jamais une personne soupçonnée d’hostilité envers cette Église n’avait eu la moindre chance d’obtenir une faveur à la cour de Charles. Une dissidence avouée entraînait l’emprisonnement, une exposition honteuse, des mutilations cruelles et des amendes ruineuses. Etil s’en était suivi que l ; Église était tombée et qu’elle avait entraîné dans sa chute une monarchie qui subsistait depuis six cents ans. Les puritains eux-mêmes auraient pu apprendre, sinon d’aucun autre fait, au moins de leur récente victoire, que les gouvernements qui tentent des entreprises au-dessus de leurs forces, ont chance non-seulement d’échouer, mais encore d'amener des résultats absolument contraires «ceux qu’ils désirent.
Tout cela fut oublié. Lessaints devaient hériter ta terre. Les théâtres furent fermés. Les beaux-arts se’troutèrenl soumis, à desconlraintesabsurdes. Des vices qui n’avaient jamais passé même pourdes délits devinrent des affaires capitales. iLe parlement (déclara solennellement que la
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. I G3 Chambre n’emploierait personne sans s’être assurée que celte personne était d’une piété véritable. La pieuse assemblée avait une Bible sur sa table, afin de s’y référer. S’ils l’avaientouverte, pourtant, ilsauraientpuyapprendre que le froment et l’ivraie croissent ensemble, et qu’il faut les laisser croître ensemble, ou les arracher à In fois. Comment savoir si un homme était véritablement pieux? On pouvait aisément savoirs’il avait un habit simple, descheveux plats, du linge sans empois, des meubles modestes dans sa maison, s’il parlait du nez, s’il montrait le blanc de ses yeux, s’il appelait ses enfants Assurance, Tribulation, et Maher-s/ialal-lias/i baz, s'il évitait Spring Garden pendant qu’il- était à Londres, et s’abstenait de chasser à courre et nu faucon lorsqu’il était à la campagne, s’il expliquait des passages difficiles de l'Écriture à son corps de dragons, et si, dans un comité de finances, il parlait de chercher le Seigneur; c'étaient là des épreuves aisées à faire subir. Malheureusement, c’étaient desépreuves qui ne prouvaient rien. Telles quelles, le partidominant y avait recours; et il s’ensuivit qu’une foule d’imposteurs, dans toutes les carrières de la vie, se mirent à imiter et à caricaturer ce qu’on regardait ators comme les signes visibles de la sainteté. La nation ne s’y laissa pas tromper. La contrainte de celte époque lugubre était de nature à exciter l'impatience, eût-elle été imposée pardes gens universellement reconnus pour des saints ; mais elle devint parfaitement insupportable lorsqu’on vit qu’elle n’était imposée que pour profiter à des hypocrites. Il est bien certain que, la ’fumille royale n’eût-eile jamais été restaurée, et même si Richard Oromwell ou Henry Cromwell étaient restés à la 'tête du gouvernement, un grand relâchement se serait opéré dans les mœurs.
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Avant la Restauration, bien des signes indiquaient l’approche d’une époque de licence. La Restauration écrasa pour un temps le parti puritain, et mil le pouvoir suprême aux mains d’un libertin. La contre-révolution politique vint en aide à la contre-révolution morale, et y puisa des forces à son tour. Une époque de dissolution ell'rénée et désespérée s'ensuivit. Le changement se lit plus ou moins sentir jusque dans les hameaux et les manoirs éloignés; mais à Londres le débordement de la débauche fut effrayant ; et les parties de Londres les plus profondément atteintes furent le palais’, les quartiers habités par l'aristocratie et les écoles de droit. C’était du concours de ces parties de la ville que dépendaient les théâtres. Le caractère du drame fut approprié au caractère des patrons. Les poêles comiques prêtèrent donclcurvoix à la partie la plus corrompue d’une société corrompue, et, dans les pièces qui nous occupent, nous trouvons condensée et distillée l’essence du monde élégant pendant la réaction anlipuritaine.
Le puritain avait affecté la roideur, le poète comique se moqua du décorum. Le puritain avait froncé le sourcil à la vue des divertissements innocents, le poète comique prit sous sa protection les excès les plus scandaleux. Le puritain avait affecté un langage pieux, le poète comique se mit à blasphémer. Le puritain avait considéré toute affaire galante comme une félonie impardonnable, le poète comique la dépeignit comme une honorable distinction. Le puritain parlait avec mépris du misérable niveau de la morale publique; sa vie ti lui était réglée d'après un code bien plus rigide; sa vertu était soutenue par des motifs inconnus aux geus du monde. Malheureusement il, avait été amplement prouvé,
ACTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. Ifii dans beaucoup de cas, que ces grandes prétentions étaient sans fondements, et l’on pouvait soupçonner qu’il en était de même bien des fois où les preuves n’apparaissaient pas. Aussi les salons à la mode et les poètes comiques, qui étaient les organes de ces salons, établirent en principe que toute profession de piété et d’intégrité devait être interprétée en sens contraire, qu’il était permis de douter si telle chose que la vertu existait dans le monde, mais qu’en tous cas ceux qui affectaient de valoir mieux que leur prochain étaient positivement des coquins.
Le vieux théâtre anglais contenait beaucoup de choses répréhensibles; mais quiconque voudra comparer la moins décente des pièces de Fletcher avec celles qui sont contenues dans le volume que nous avons sous les yeux, verra combien le déréglement qui suit une époque d’austérité excessive dépasse le déréglement qui' précédait cette époque. La nation ressemblait au démoniaque du Nouveau Testament. Les puritains se vantaient d’avoir chassé l’esprit immonde. La maison était vide, balayée et ornée, et pendant quelque temps l’hôte expulsé erra dans les lieux déserts, cherchant du repos, et n’en trouvant point. Mais la puissance de l’exorcisme était épuisée; le démon revint dans sa demeure, et ne revint pas seul ; il amena avec lui sept autres esprits plus méchants que lui. Ils entrèrent et habitèrent ensemble, et la seconde possession fut pire que la première.
Nous essayerons maintenant, autant que nos limites nous le permettront, de passer en revue les écrivains avec lesquels M. Leigh Hunl nous a fait faire connaissance. Sur les quatre, NVycherley est, à notre avis, ledernierpar ordre de mérite littéraire, mais le premier par ordre chro-
lui. ESSAIS LITTÉRAIRES,
nologique, et le premier, sans aucun doute, en immoralité.
William W’ycherley ôtait né en 1640. 11 était fils d’un gentilhomme du Shropshire, de famille ancienne, et qui possédait ce qu’on appelait alors un bon établissement.. Ses propriétés étaient estimées à quinze mille francs de rente environ, fortune qui. prenait à peu près rang parmi les fortunes de ce temps-là, comme le ferait de nos jours une fortune de cinquante mille francs do revenu.
William était un tout petit enfant lorsque la guerre civile éclata, et il apprenait encore le rudiment lorsque la hiérarchie presbytérienne et le gouvernement républicain se trouvèrent fondés sur les ruines de l’ancienne Église et du Irène. Le vieux M.Wycherley était attaché à la cause royale et ne se souciait pas de confier l’éducation de son héritier aux puritains solennels qui régissaient alors les universités et les écoles publiques. Aussi envoya-t-il son liis en France à l’àge de quinze ans. Le jeune homme résidu quelque temps dansle voisinage du duc de Montausier,chefde l’unedes plus nobles familles de Touraine. La duchesse, lllle de la maison de Rambouillet, était un exemple accompli de tous les talents et de toutes les élégances qui ont illustré sa race. Le jeune étranger fut introduit dans le cercle brillant qui entourait la duchesse, et il paratt y avoir appris un peu de bien et un peu de mal. Quand il revint dans son pays au bout de quelques années, il était devenu un charmant cavalier et un papiste. On peut aflirmer en toute sécurité que sa conversion fut l’effet, non d’une forte impression fuite sur sou esprit ni sur son ùnie, mais de ses rapports avec une société agréable où l'Église romaine était à la mode, et aussi de cette aversion pour l’austérité calviniste, qui était
AUTEURS COMIQ.UES DE LA RESTAURATION. 107 alors presque universelle parmiles jeunes Anglais animés et spirituels), et, qui semblait également propre à jeter la moitié d’entre eus dans le catholicisme et l’autre moitié dans l'athéisme..
Mais la Restauration arriva. Les universités rentrèrent entre des mains, loyales, et il y avait des raisons d’espérer que l’Église nationale redeviendrait digne d’un homme bien élevé. Wycherley devint membre de Qtieen’s College è Oxford, et il abjura les erreurs de l’Église romaine. Qn attribue à l'évéquc Barlow la gloire assez douteuse d’avoir fait pour un peu do temps, d’un détestable catholique, un détestable protestant.
Wycherley quitta Oxford sans passer ses examens» et entra au Temple, où il vécut gaiement pendant quelques années, observant les mœurs de la ville, jouissant deses plaisirs, et apprenant tout juste assez de droit pour rendre amusant dans une comédie le caractère d'un avoué chicaneur ou d’un client processif. Dès sa jeunesse, il avait eu l’habitude de s’amuser à écrire. Il existe encore quelques mauvais vers de lui sur la Restauration. S'il s'était consacré à faire des. vers, il aurait été presque aussi fort au-dessous de Tate et de Blackmorc, que Taie et Blackmore sont au-dessous de Dryden. 11 n’aurait eu d’autre chance de réputation que celle d’occuper un coin dans une satire entre Flecknoc et Settle. Mais, il y avait un autre genre de composition que ses talents et ses connaissances lui permettaient de cultiver arec succès, e 1 il s'y adonna judicieusement.
L1 avait coutume de dire dans sa vieillesse qu’il avait fait l’ Amour dans un Itois à dix-neuf ans, le Maître à danser gentilhomme à vingt et un ans, le Franc Parleur à vingt-cinq ans, et la Femme de province
à trente et un ou trente-deux ans. Nous avons des doutes, il faut l’avouer, sur la vérité de cette histoire. Nous ne savons rien de Wycherley qui nous porte à le croire incapable de sacrifier la vérité à sa vanité; et sa mémoire lui jouait de si étranges tours à la fin de sa vie, que nous pourrions mettre en question l’exactitude de ses assertions, môme sans porter la moindre atteinte h sa véracité. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’aucune de ses pièces ne fut jouée avant 1672, époque à laquelle il donna au public l 'Amour dans un bois. Il n’est pas probable que dans une circonstance aussi importante qu’une première apparition devant le monde, il se soit résolu à courir la chance défaire représenter une pièce faible, écrite avant la maturité de son talent, avant que son style fût formé, avant qu’il eût vu le monde, et cela, alors même qu’il avait dans son pupitre deux pièces finies avec le plus grand soin, et qui étaient le fruit de ses facultés arrivées à tout leur développement. En étudiant attentivement les pièces elles-mêmes, nous y trouvons à chaque pas des raisons de mettre en doute l’exactitude de l'assertion de Wycherley. Dans la première scène de V Amour dans un bois, pour ne pas aller plus loin, nous trouvons plusieurs passages qui ne peuvent pas avoir été écrits lorsque l’auteur avait dix-neuf ans. Il y a une allusion aux perruques des hommes, qui ne furent à la mode qu’en 1663, une allusion aux guinées, frappées pour la première fois en 1663, une allusion aux gilets que Charles ordonna de porter à la cour en 1666, une allusion à l'incendie de 1666, et diverses allusions politiques qu’il faut rapporter aux temps qui suivirent l’année de la Restauration, aux temps où le gouvernement et la Cité étaient en lutte et où les ministres presbytériens avaient été chassés de leurs églises et con-
AL’TF.l’RS COMIQUES DE LA RESTAURATION. Ifi# traints de sc réfugier dans les convenlicules. Mais il est inutile d'insister sur des expressions particulières. L’air et le ton de la pièce tout entière appartiennent à une époque postérieure à celle qu’indiquait Wyeherley. Quant au Franc Parleur, qu’il disait avoir écrit à vingt-cinq ans, il contient une scène écrite positivement après 1673, plusieurs autres qui sont postérieures à 1688, et à peine y trouverait-on une seule ligne qui puisse avoir été écrite avant la fln de 1666.
Quel que puisse avoir été l’âge de Wycberley au moment de la composition de ses pièces, il est certain qu'il n’en fit représenter aucune devant le public avant d’avoir plus de trente ans. On joua en 1672 V Amour dans un bois avec plus de succès que la pièce n’en méritait, et cet événement amena un grand changement dans la fortune de son auteur. La duchesse de Cleveland jeta les yeux sur lui, et son apparence lui plut. Celle femme débauchée, non contente de son complaisant mari et de son royal maître, prodiguait ses faveurs à une foule d’amants de tout rang, depuis les ducs jusqu’aux danseurs de corde. Elle avait commencé sous la république sa carrière galante, et la termina sous la reine Anne en épousant, lorsqu'elle était déjà arrière-grand’mère, un fat sans mérite, Beau Fielding. 11 n’est pas étrange qu’elle ait eu des regards favorables pour Wyeherley ; il avait une belle tournure, ses traits étaient remarquablement beaux, sa physionomie et ses manières étaient pleines de grâce et de dignité; il avait, comme Pope le dit plus lard, un véritable air de grand seigneur, cet air qui semble indiquer la supériorité et une certaine conscience de cette supériorité qui ne messied pas. A la vérité, ses cheveux étaient devenus gris de très-bonne heure,àce qu'il nous apprend
d.uis l’un de ses poôrnes; mais, dans le siècle des perrmques, ce malheur n.’aveit pas grande importance. La duchesse le trouva & sou gré, eL oominança à lui faire la cour à !a façon du monde grossier et éhonté dans lequel elle vivait. Au Parc, h l’endroit où. la foule des belles personnes et des hommes élégants était le plus pressée, elle mil la tête à la portière de sa voilure, et lui criu : « Monsieur, vous ôtes un coquin., vous ôtes. uiv misérable ! » Et, si la renommée ne lui fait pas tort, elle ajouta un autre mot injurieux que nous ne voulons pas citer, mais duquel on peut dire qu’il aurait justement pu être appliqué à ses propres enfants. Wycherley fit une visite à Sa Grâce le lendemain, et lui demanda trés-hurablement de vouloir bien lui apprendre comment il avait pu être assez malheureux pour lui déplaire. Ainsi commença une intimité de laquelle le poôte espérait sans doute de l’argent et des honneurs. Cette espérance n’était pas sans fondement. Un beau jeune homme «le la cour, connu sous le nom de Jack Churchill, futassezheureux, vers la môme époque, pour ôtre l’objet d'une fantaisie passagère de la duchesse; elle lui avait fait présent de 4,500 livres sterling, sans doute le prix do quelque litre ou de quelque grâce. Lcjeunehomme avait prudemr ment prêté cet.argent à gros intérêts et sur bonnes hypothèques, et ce placement judicieux fut le commencement de la plus grande fortune privée qu’il y eût alorsen Europe. Wycherley ne fut pas si heureux ; toute la ville, à la vérité, parlait de la raveur que lui accordait la grande dame, et soixante ans après, des vieillards qui se souvenaient de ce temps- là racontaient à Voltaire qu’elle quittait souvent la cour à la dérobée pour aller voir son amant au Temple sous le déguisement d’une fille de campagne, avec un
A UT Kl' RS COMIQUES DE LA. R ESTA U RATION. 171 chapeau de paille sur la tâte, des sabots- aux pieds et un panier à la main. Le poflle était trop heureux et trop lier pour être discret; il dédia h la duchesse la pièce qui avait été L'origine de leur liaison , et s’exprima dans la dédicace en: termes qui ne pouvaient que confirmer les bruits publics. Mais à White-Hall on ne prenait pas ce genre d’affaires bien au sérieux. La dame ne craignit pas d’amener Wycherley à la cour et de le présenter dans un monde brillant auquel, à ce qu’d parait, il ne s’était jamais, mélé jusqu'alors. Le roi était facile, et permettait à ses maîtresses la même liberté qu’il réclamait pour lui-méme; les manières et la conversation do son nouveau rival lui plurent. Wycherley fut admis si avant dans la faveur du roi, qu’un jour, lorsqu’il était confiné par la fièvre dans son appartement de Bow-Slrecl, Charles qui, avec Ions ses défauts, était certainement doué d’un caractère affuble et sociable, vint le voir, s’assit à côté de son lit, lui conseilla d’essayer de changer d'air et lui donna une belle somme pour défrayer les dépenses du voyage. Buckingham, qui commandait alors la cavalerie, et qui était membre de cet infâme ministère connu sous le nom de la Cabale, avait élë l’un des innombrables amants de la duchesse. Il montra d’abord quelques symptômes de jalousie, puis, selon sa coutume, passa de la colère à la tendresse, et donna à Wycherley une commission dans son régiment et une place dans la maison du roi.
Il serait injuste envers la mémoire de Wycherley de ne pas citer ici la seule bonne action, à nous connue, de sa vie tout entière. On dit qu’il fit de grands efforts pour assurer la protection de Buckingham à l’illustre auteur A’Hudibrat, qui descendait alors obscurément au lom-
beau, négligé par une nation fière de son talent, et par une cour qu’il avait trop bien servie. Sa Grèce consentit à voir le pauvre Butler, et lui donna rendez-vous. Mais, par malheur, deux jolies femmes passèrent près de IA, le volage duc courut après elles, l’occasion fut per. due et ne revint plus.
La seconde guerre avec la Hollande, la guerre la plus honteuse dans toute l'histoire d’Angleterre, était alors dans toute sa violence. On ne regardait pas, dans ce tempslà, l’éducation professionnelle commenécessaireàun officier de marine. Des jeunes gens de haut rang, qui avaient bien de la peine à se tenir debout quand le vent devenait un peu fort, servaient à bord des vaisseaux du roi, les uns comme officiers, les autres comme volontaires. Mulgrave, Dorset, Rochester et bien d’autres quittèrent les théâtres et le mai! pour aller dormir dans un hamac et manger du porc salé, et, tout ignorants qu’ils étaient des rudiments du service naval, ils déployèrent au moins, le jour du combat, le courage qui manque rarement à un Anglais bien né. Tous les bons juges des affaires maritimes se plaignaient que, sous un pareil système, les vaisseaux étaient indignement mal dirigés, et que les matelots contractaient les vices de la cour sans en acquérir l’élégance. Mais sur ce point comme sur tous ceux qui concernaient les fantaisies ou les intérêts des favoris, le gouvernement de Charles restait sourd à toutes les remontrances. AVycherley ne se soucia point de rester en dehors de la mode. Il s’embarqua, assista à une bataille et la célébra à son retour par des vers qui ne valaient pas les complaintes d’un crieur public (1).
(1) M. Letuh Ilunt suppose que la bataille à laquelle Wycherley fut
Ce fut vers la môme époque qu’il mit sur le théâtre sa seconde pièce, le Maître à danser gentilhomme. Ses biographies, autant que nous pouvons en avoir souvenir, ne disent rien du sort de cette pièce. Mais il y a des raisons de croire qu’elle ne réussit pas aussi bien que l'Amour dons un bois, tout en étant certainement fort supérieure. On l’essaya d'abord dans le quartier occidental de la ville, et, comme le poète l’avoue, elle ne pouvait guère réussir là. On la joua ensuite à Salisbury Court, mais, à ce qu’il semblerait, sans plus de succès. Car, dans le prologue de la Femme de province, Wycherley parle de lui-même sous le nom de a l’écrivailleur si fort maltraité dernièrement. »
La Femme de prowince fut jouée en 1675 avec un brillant succès, qui était assez mérité au point de vue littéraire. Car, tout en étant une des œuvres de l’esprit humain les plus corrompues et les plus sèches, c’est la production très-soignée d'un esprit qui n’était ni riche, ni original, ni fécond, mais ingénieux, observateur, prompt à saisir
présent est celle que le duc d'York gagna sur Opdam en 1G65. Nous croyons que ce fut l'une des batailles entre Rupert et de Ruyler, en 1073. Ce point n'a ancune Importance et les preuves sont peu concluantes des deux parts. Nous élirons pourtant à l'attention de M. Leigh llunt trois considérations qui n'ont certainement pus grand poids, mais qui devraient pourtant, A notre avis, prévaloir en l'absence de meilleures preuves. D’abord, il n'est pas Iden probable qu'un jeune étudiant du Temple, parfaitement Inconnu dans le monde comme l’était Wycherley, en 1GG5, ait quitté ses études pour aller en mer, tandis que, plus tard, il entrait dans son rôle comme courtisan et comme écuyer du roi d’offrir ses services. Secondement, ses vers paraissent avoir été écrits après une bataille douteuse comme celles de JG73, non après une victoire complète comme celle de IBGô. Troisièmement, dans l'épilogue du Maître ù danser gentilhomme, écrit en IG73, il dit que tous les gentilshommes doivent partir pour la mer, ce qui fait supposer qu’il pensait lui-méme à ne pas rester en arrière.
un trait de caractère, et qui se résignait patiemment à polir et à repolir son travail.
Le Franc Parleur, tout aussi immoral ettout aussi bien écrit, parut en 1077. Au premier abord, celte pièce plut moins au public qu'aux critiques, mais, au bout de quelque temps, son incontestable mérite et l’appui zélé de lord Dorset, dont l’induence était alors sans limites sur la société élégante et littéraire, l’établirent dans la faveur publique.
La fortune de Wycherley était alors au faîte et commença à décliner. Il avait encore devant lui une longue vie. Mais elle était destinée à être uniquement remplie d’humiliations, de souffrances, de dissensions domestiques, d’échecs littéraires et d’embarras d’argent.
Leroi qui cherchait un homme distingué pour diriger l’éducation de son flls naturel, le jeune duc de Richmond, choisit enfin Wycherley. Le poêle, enchanté (le sa bonne fortune, alla faire un tour à Tunbridge Wells pour s'amuser, entra dansla boutique d'un libraire, sur la promenade, et, à sa grande satisfaction, entendit demander, par une belle personne, le Franc Parleur , qu’on venait de publier. Il lit connaissance avec la dame qui se trouva être la comtesse de Drogheda, jeune veuve fort brillante avec un ample douaire. Elle fut enchantée de sa personne et de son esprit, et, après une cour fort abrégée, elle consentit à devenir sa femme. Wycherley semble avoir craint que cette union ne contrariai les projets du roi relplivement au duc de Richmond. Il persuada donc à la dame de consentir ii un mariage secret. Tout se découvrit. Charles trouva que Wycherley avait manqué de respect et de sincérité à son égard. D’autres causes concoururent probablement ii retourner l’esprit du souverain contre le sujet
AUTEURS COMIQUES DE LA R E6T A U RATION". 175 qu'il avait récemment Irailé avec tant de faveur. Duckingham était alors dans l’opposition et avait élé envoyé à la Tour, non comme le suppose M. Leigh Html, sous le poids d’une accusation de trahison, mais par ordre de la chambre des lords pour le punir de certaines expressions qu’il avait employées dans la discussion. AVycherley écrivit à l’éloge de son patron emprisonné quelques mauvais vers qui durent fort irriter le roi, s’ils vinrent à sa connaissance. La cour retint toute faveur au poète. Une femme aimable, avec une grande fortune, eût assurément pu Cire une ample compensation de celte perte. Mais lady Drogheda avait un mauvais caractère, elle était impérieuse, et follement jalouse. Elle avait élé Allé d’honneur à Whitc Hall. Elle savait bien quel cas les hommes à la mode y faisaient de la fidélité conjugale, et elle surveillait son mari courtisan avec autant desoin que M. Pinchwife en mettait à’gardcr sa femme provinciale. Elle permettait, il est vrai, au malheureux bel esprit de donner rendez-vous à scs amis dans une taverne en face de sa maison ; mais, en pareille occasion, il devait laisser les fenêtres toujours ouvertes, afin que sa très-haute et très-puissante dame, postée de l’autre côté de la rite, pût s’assurer qu’aucune femme n’était de la partie.
La mort de lady Drogheda délivra lepoflle de celte contrainte, mais une série de désastres qui se succédèrent rapidement détruisirent sa santé, son entrain et sa fortune. Sa femme avait l’intention de lui laisser des biens considérables , et elle ne lui laissa qu’un procès. Son père ne pouvait ou ne voulait pas lui >venir en aide. Wycheriey fut enfin jeté dans la prison de la Flotte, et il y languit/pendant sept ans, complètement oublié, à ce qu’il paraîtrait, du monde élégant et animé dont il avait
ro
tait l'ornement. Au comble de la détresse, il conjura le libraire, que la vente de ses ouvrages avait enrichi, de lui prêter vingt livres sterling, et il essuya un relus. Ses comédies continuaient pourtant à rester maîtresses des théâtres, et à attirerde nombreux spectateurs quis’inquiétaient peu de la situation de l'auteur. Enfin, Jacques II, qui tenait de montersur le trône, alla, par hasard, au spectacle un jour que l'on jouait le Franc Parleur. La pièce lui plut, et il fui touché du sort de l'auteur qu’il se souvenait probablement d’avoir connu comme un des plus brillants et des plus charmants courtisans de son frère. Le roi résolut de payer les dettes de Wyeherley, et d’assurer au malheureux poète une pension de cinq mille francs. Cette munificence de la part d’un prince qui n’avait guère coutume de récompenser le mérite littéraire, et dont l’âme tout entière était dévouée aux intérêts de son Église, nous fait concevoir un soupçon que M. Leigh Hunl regardera peut-être comme bien peu charitable. Nous ne pouvons nous empêcher de soupçonner que cc fût à celle époque que Wyeherley rentra dans la communion de l’Église romaine. Il est certain qu’il y rentra. Nous ne savons pas qu’aucune de ses biographies fasse mention de la date de sa seconde conversion, et nous ne croyons pas faire injure au caractère de Wyeherley, ni à celui de Jacques II, en la plaçant à cette époque.
Peu de temps après, le vieux M. Wyeherley mourut, et son fils, qui avait dépassé le milieu de la vie, entra en possession des biens de la famille. Néanmoins, il ne se trouva pas dans l’aisance. Il avait des dettes considérables, toute la propriété était substituée, et il était en très-mauvais rapport avec son héritier légal. Il parait avoir mené, pendant de longues années, la plus triste vie qui soit au
AUTEL' IIS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 177 monde, celle d'un vieux jeune homme, vicieux, ballant le payé de Londres. Des goûts dispendieux et peu d’argent, des appétits de débauche avec une vigueur qui déclinait, c’était là le juste châtiment de l’inconduite de sa jeunesse. Une maladie grave avait produit un étrange effet sur son intelligence. Sa mémoire lui jouait des tours plus étranges que presque tous ceux qu’on rencontre dans l’histoire de cette étrange faculté. Ellesembtait être, à la fois, étonnamment puissante et étonnamment faible. Si on lui lisait quelque chose dans la soirée, il sc réveillait, le lendemain matin, l’esprit rempli des pensées et des expressions qu’il avait entendues la veille, et il les écrivait sans se douter le moins du monde qu’elles ne lui appartenaient pas. Dans ses vers, la même idée, et quelquefois les mêmes mots reparaissaient plusieurs fois dans un morceau fort court. Sa personne portail les traces de l’âge, de la maladie et de la souffrance; il regrettait sa beauté perdue avec un chagrin efféminé. Il ne pouvait regarder, sans pousser un soupir, le portrait que Lely avait fait de lui lorsqu’il avait vingt-huit ans, et il murmurait souvent tout bas : Quantum mutalus ab illo! Il était toujours inquiet de sa renommée littéraire, et, non content de la réputation qu’il possédait encore comme auteur dramatique, il résolut de se faire un nom comme poète satirique et amoureux. En 1704, après vingt-sept ans de silence, il reparut de nouveau en qualité d’auteur; il publia un gros volume in-folio de poésies diverses, qui n’ont jamais été réimprimées, à ce que nous croyons. Quelques-uns de ces morceaux avaient probablement circulé dans la ville en manuscrit, car, avant que le volume parût, les critiques des cafés afQrmaienl positivement qu’il ne valait rien du tout, et il s’eni. 11
suivit qu'ils furent violemment injuriés parle poète dans une préface mal écrite, vaniteuse et sans esprit. Le livre justifia pleinement les moins favorables des prophéties qu’on avait hasardées. Le style et la versification sont au-dessous de toute critique, la morale est celle de Rochester. Quant h Rochesler, il faut dire qu’il avait quelque excuse; s’il commit des délits contre les convenances, il était extrêmement jeune et induit en erreur par la mode. Yi'ycherley availsoixante-quatre ans; il avait assez vécu pour voir disparaître le temps où le libertinage faisait nécessairement partie du caractère d’un homme d'esprit et d’un homme bien élevé. La plupart des poètes nouveaux, Addison par exemple, John Philips et Rowe, s'attachaient soigneusement à la décence. Il est difficile d’imaginer quelque chose de plus misérable que la figure de ce vieillard désordonné au milieu de tant de jeunes gens modestes et de bonne conduite.
Dans la même année qui vit apparaître ce gros volume de mauvais vers indécents, Wycherley fit une connaissance d’une espèce fort singulière : un petit garçon pâle, bossu, malade, avec des yeux brillants, et qui venait d’avoir seize ans, avait écrit quelques pièces de vers où les juges sagaces pouvaient découvrir la promesse d’un grand talent è venir. Il n’y avait pourtant rien de bien frappant ni de bien original dans les conceptions du jeune poète, mais il était déjà habile dans l’art de la composition métrique. La langue et l’harmonie de ses écrits n’étaient pas celles des grands maîtres des temps passés, mais il faisait déjà mieux que tous ses contemporains ce que les plus habiles d’entre eux cherchaient à faire. Son style n’était pas toujours riche en poésie, mais il était toujours soigné, serré et piquant. Ses vers
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 119 manquaient île variété dans les pauses, dans le ton, dans la cadence, mais ils ne blessaient jamais l'oreille et ne venaient jamais la désappointer par une chute mauvaise. Le jeune homme circulait déjà librement dans la société des beaux esprits, et fut extrêmement lier d’être présenté à l’auteur du Franc Parleur et de la Femme de province.
C’est une histoire curieuse à suivre que celle de la relation qui s’établit entre Wycherley et Pope, entre le représentant du siècle qui s’en allait et le représentant du siècle qui arrivait, entre l’ami de Ilochester etde Buckingham et l’ami de Lyttlelon et de Mansfield. Le jeune débutant, enchanté d’abord de la bonté et de la condescendance d’un écrivain si éminent, montait la garde près de sa porte et le suivait comme un chien de café en café. Les deux amis échangeaient des lettres pleines d’affection, d’humilité et de dégoûtante llallerie. Mais cette première ardeur de tendresse ne pouvait pas durer. Pope, qui ne fut jamais scrupuleusement délicat dans ses écrits ni fort difficile quant aux mœurs de ses amis, fut choqué de l'indécence d’un libertin qui, à soixante-dix ans, était encore le représentant de la dissolution monstrueuse de la Restauration. A mesure que le jeune homme grandissait, à mesure que son esprit se développait et que sa réputation gagnait du terrain, il en venait à juger plus correctement de Wycherley et de lui-même. Il sentit un juste mépris pour les vers du vieillard, et ne prit pas grand'peine pour cacher son opinion. Wycherley, d’autre part, tout en étant aveuglé par son amour-propre sur les imperfections de ce qu’il appelait ses poésies, ne pouvait s’empêcher de voir qu’il y avait une immense différence entre scs vers et ceux de sou jeune compa-
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gnon. Il était combattu entre deux sentiments; il désirait s'assurer le concours d’une main si habile pour polir ses rimes, et cependant il reculait devant l'humiliation de devoir quelque secours littéraire à un nouveau venu qui aurait pu être son pelit-tils. Pope voulait bien donner son concours, mais il n’était pas disposé le moins du monde à donner à la fois son concours et ses flatteries. Il prit la peine de retoucher des rames entières de vers faibles et chancelants, et y inséra une assez grande quantité de vers vigoureux que le lecteur témoins exercé peut reconnaître à l’instant ; mais il crut avoir acquis par ces services le droit de s’exprimer en termes qui n’auraient pas convenu dans d’autres circonstances à quelqu’un qui parlait à un homme quatre fois plus âgé que lui. Il dit à Wycherley, dans une de ses lettres : « Les plus mauvaises pièces sont si mauvaises, que, pour en faire quelque chose de bon, il faudrait les récrire presque complètement. » Dans une autre lettre, il rend le compte suivant de ses corrections : n Bien que l'ensemble soit de nouveau réduit à ses proportions premières, je n’ai pas retranché une seule pensée qui ne fût une répétition de quelque endroit de votre premier volume, ou même du manuscrit actuel, et je ne crois pas que personne puisse être choqué de la versification. Vous m’avez permis tant de fois, d’agir franchement avec vous que vous m’excuserez, je l'espère, de ce que j’ai fait; car, si je ne vous ai pas ménagé où je croyais que la sévérité vous serait utile, je ne vous ai pas non plus mutilé lorsque je n’ai pas cru que l'amputation fût indispensable, b Wycberley continuait à remercier Pope de tout ce qu’il coupait et retranchait, et il faut dire que c’était un service inestimable à
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. IS1 fendre à ses compositions; mais, à la longue, les remerctmenls commencèrent à ressembler beaucoup à desreproches. On ditque, en particulier, il parlait de Pope comme d’un homme qui ne savait pas tailler un vêlement neuf, mais qui avait quelque talent pour retourner les vieux habits. Dans ses lettres à Pope, tout en reconnaissant que la versification des poèmes avait beaucoup gagné, il parlait de l’art de la versification en général avec mépris, et se moquait de ceux qui préféraient le son au sens. Pope se vengea de cet accès d'humeur par le retour du courrier. II avait entre les mains un volume de vers de Wycherley, et il écrivit pour dire que ce volume était tellement rempli de défauts, qu’il ne pouvait le corriger sans défigurer entièrement le manuscrit, a J’ai également peur, n dit-il, a de vous épargner, et de vous offenser par des corrections trop hardies. » C’en était plus que la chair et le sang ne pouvaient en supporter. Wycherley redemanda ses papiers par une lettre dans laquelle le ressentiment se laisse clairement apercevoir sous le mince déguisement de la politesse. Pope, enchanté d’être débarrassé d’une tâche ennuyeuse et sans gloire, renvoya le dépôt, et, en guise de compliments d’adieu, conseilla au vieillard de changer ses poésies en prose, et l’assura que le public ferait un bien meilleur accueil à ses pensées délivrées de sa versification. Ainsi finit cette mémorable correspondance.
Wycherley vécut encore quelques aunées après la fin de l’étrange amitié que nous venons de raconter. La dernière scène de sa vie est peut-être la plus scandaleuse. Dix jours avant sa mort, à soixante-quinze ans, il épousa une jeune fille dans l’unique intention de faire tort à son neveu, et cet acte prouve assez que ni les an-
nées, ni le malheur, ni ce qu’il appelait sa philosophie, ni aucune des religions qu’il avait professées à diverses époques, ne lui avaient appris les éléments de la morale. Il mourut au mois de décembre 1715, et repose dans les caveaux de l’église de Saint-Paul, à Covent Garden.
Sa femme épousa bientôt après un certain capitaine Shrimpton, qui se trouva ainsi possesseur d’une grande quantité de manuscrits; il les vendit à un libraire. Les ratures et les surcharges étaient en si grand nombre, qu’aucun imprimeur ne put les déchiffrer. On fut obligé d’invoquer le concours d'un critique de profession, et Theobald, l'éditeur de Sbakspeare et le héros de la première Dunciade, fut chargé de découvrir le véritable texte. On vint ainsi à bout de mettre en vente un volume de mélanges en prose et en vers. Cette collection doit tout son mérite aux traces de la main de Pope, qui sont partout visibles.
Il n’est pas nécessaire d’en dire plus long sur le caractère moral de Wycherley. Sa renommée comme écrivain repose tout entière sur ses comédies, sur les deux dernières surtout. Même comme auteur comique, il n'était ni de la meilleure école, ni le premier dans son école; en réalité, c’était un Congrève de second ordre. Comme dans les œuvres de Congrève, le style de ses dialogues est son principal mérite. Mais l’esprit qui éclaire le Franc Parleur et la Femme de province est pâle et vacillant, lorsqu’on le compare aux splendides feux d’artifices qui nous éblouissent jusqu’à nous aveugler dans Amour pour amour ou dans la Façon de vivre du monde. De môme que Congrève, et plus encore que lui, Wycherley n’hésita pas à sacrifier les convenances dramatiques à la vivacité du dialogue. Le poète parle parla
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 183 bouche de tous ses imbéciles et de tous ses fats ; ils se dépeignent eux-mêmes avec un bon sens et une finesse qui les fait marcher de pair avec les héros et les gens d'esprit. Nous en donnerons deux exemples, les premiers qui nous tombent sous la main, et qui sont tirés de la Femme de province. Il y a, en ce monde, des fous qui trouvent ennuyeuse la société de leurs vieux amis, et qui courent sans cesse après de nouvelles relations. Ce caractère est un bon sujet de comédie. Mais rien ne peut être plus absurde que de mettre en scène un homme de celte espèce pour qu'il dise à son camarade : « Je ne puis rien le refuser, car, bien que je te connaisse depuis longtemps, que je meure si je ne t’aime pas autantqu’une nouvelle connaissance!» Il est vrai, aussi, que les beaux esprits de Londres ont toujours été une classe de gens assez secs; mais aucun d’entre eux, nous en répondons, n’a jamais dit à une jeune dame, en lui faisant la cour : a Nous autres, gens d’esprit, il nous arrive souvent de nous moquer et de faire l'amour; mais c’est seulement pour montrer nos talents, nous n'avons, à vrai dire, ni affections ni malignité. »
On dit que les pièces de Wycherley étaient le produit d’un travail long et patient. Ilochester l'avait surnommé le Lambin, et cette épithète fut souvent répétée. A vrai dire, ou nous nous trompons fort, ou son esprit n’était qu'un terrain très-maigre, et c’était à grand'peine et à grands frais qu'il le forçait à porter des fruits qui, après tout, n’étaient pas de la première qualité. Il n’a guère plus de droits que Térence aux honneurs de l’originalité. Il n’est pas excessif de dire qu’il n’y a peut-être pas dans ses pièces un seul passage de quelque valeur dont l’idée ne se trouve ailleurs. Les meilleures scènes du Maître
« danser gentilhomme lui ont été suggérées par le Maestro de danzar , de Calderon, et ce n’est assurément pas l’une des meilleures comédies du grand poète castillan. La » Femme de province est empruntée à 17; cote des maris et à
l’École des femmes. Le fond du Franc Parleur est tiré du Misanthrope, de Molière. Il y a une scène tout entière traduite presque textuellement de la critique de l'École des femmes. Fidelia, c’est la Viola de Shakspeare, que \\ycherley a dérobée, et qu’il a gâtée en l'emportant, et la veuve Blackacre, qui est sans comparaison le plus joli caractère comique du théâtre de Wycherley, c’est la comtesse des Plaideurs de Racine, parlant le jargon de la chicane anglaise au lieu de celui de la chicane française.
La seule chose que Wycherley ait de parfaitement original, la seule chose que son propre esprit pût lui fournir avec une inépuisable abondance, c’est le libertinage. C’est un spectacle curieux que de voir comment tout ce qu’il touchait, si pur et si noble que le modèle pût être, prenait à l’instant la teinte de son esprit. Comparez l'École des femmes à la Femme de province. Agnès est une jeune fille simple et aimable qui a, il est vrai, le cœur piein d’amour, mais d’un amour permis par l’honneur, la morale et la religion. Elle a naturellement beaucoup d’esprit. Une éducation systématiquement négligée a pu cacher et semble avoir étoufféses mérites; mais une passion vertueuse réveille toute leur énergie. Son amant, tout en adorant sa beauté, est un trop honnête homme pour abuser de la tendresse confiante d’une créature si charmante et si inexpérimentée. Wycherley s'empare de celte intrigue, et voilà que cette gracieuse et douce intimité devient une indécente intrigue de l’espèce la plus choquante et la moins senli-
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 185 mentale entre un débauché impudent de Londres et la femme idiote d’un propriétaire de province. Nous n'entrerons pas dans les détails. A vrai dire, l’indécence de Wycherley est à l’abri des critiques comme certaines bêles puantes sont à l’abri des chasseurs; elle nous échappe parce qu’elle est trop dégoûtante pour qu’on y louche, et malsaine même à regarder de près.
Le Franc Parleur est dans le même cas. Quel soin Shakspeare a pris dans le Jour des Pois pour conserver & Viola sa dignité et sa délicatesse sous son déguisement I Même lorsqu’elle porte le pourpoint et le hant-de-chausses d’un page, elle ne se trouve jamais mêlée à aucune affaire qui puisse laisser sur elle aucune tache aux yeux mêmes des esprits les plus difficiles. Le duc l’emploie dans une ambassade amoureuse auprès d'Olivia, mais il s’agit de l’amour le plus honorable. Wycherley emprunte Viola, et Viola devient aussitôt une entremetteuse de la plus méprisable espèce. Mais le caractère de Manly est le meilleur exemple de ce que nous voulons dire. Molière peignit, dans lé Misanihrope , une âme noble et pure qui a été aigrie par le spectacle de la perfidie et de la malveillance cachées sous les formes de la politesse. Comme tout extrême engendre naturellement son contraire, Alceste adopte une théorie du bien et du mal complètement opposée à celle de la société qui l'entoure. La courtoisie lui semble un vice, et il fait trop exclusivement l’objet dç sa vénération de ces vertus austères que négligent les fats et les coquettes de Paris. Il est souvent blâmable, il estsouvent ridicule. Mais il reste toujours un homme vertueux, et le sentiment qu’il inspire, c’est le regret de voir qu’un homme si estimable soit si peu agréable. Wycherley emprunte Alceste, et le
transforme, pour citer les paroles du Irès-indulgenl critique, M. Leigh Hunt, a en un sensualisle féroce, qui se croit un aussi grand coquin que tout le reste des humains.» Il a copié et caricaturé la mauvaise humeur du héros de Molière. Mais il a remplacé l’intégrité et la pureté del’original par le libertinage le plus dégoûtant et la malhonnêteté la plus éhontée. Et, pour l'achever de peindre, Wycherley ne semble pas s’être douté qu’il ne traçait pas le portrait d’un homme éminemment vertueux. Ses instincts moraux étaient tellement dépravés, qu'il croyait sincèrement reproduire l’image d’une vertu trop élevée pour le commerce habituel du monde, lorsqu’il représentait à vrai dire le plus grand coquin qu’on puisse voir même dans ses écrits.
Nous sommes bien sévère envers Wycherley en disant que c’est un soulagement que de le quitter pour passer à Congrève. Les écrits deCongrèvene sont certainement pas moraux, et iln'élail pas, autant qu’on en peut juger, un homme de sentiments chaleureux ou d’un cœur élevé. Cependant, en arrivant h lui, nous sentons que le pire moment est passé, que nous avons fait un pas de plus pour nous éloigner de la Restauration, et que nous avons franchi la sphère la plus basse du goût et de la moralité nationale. William Congrève naquit en 1070, àBardsey,dansle voisinage de Leeds. Son père, fils cadet d’une très-ancienne famille duStaflordshire, s'était distingué parmi les cavaliers pendant la guerre civile, fut inscrit après la Restauration pour obtenir l’ordre du Chêne royal, et finit par s’établir en Irlande sous le patronage du comte de Burlington. Congrève passa son enfance et sa jeunesse en Irlande. Il fut envoyé en pension à Kilkenny, et de là vint à l’université de Dublin. Son instruction fait grand honneur-
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 187 à ses maUres. On voit, d’après ses écrits, non-seuleroent qu’il avait bien étudié la littérature latine, mais qu’il connaissait les poètes grecs mieux que ne les connaissaient ordinairement les hommes de son temps, même à l’université. Lorsqu’il eut achevé ses études, oni'envoya à Londres pour y faire son droit, et il fut inscrit sur les registres du Middle Temple. Il s'inquiéta du reste fort peu de plaidoiries ou d’acles notariés, et s’adonna à la littérature et à la sociélé. Deux ambitions diverses s’emparèrent de son esprit et le tirèrent souvent dans deux directions opposées. Il se rendait bien compte qu’il avait - beaucoup de fertilité dans l’esprit et une grande puissance de combinaisons ingénieuses. Sa conversation animée, ses manières élégantes et ses très-honorables relations de famille lui avaient ouvert un accès dans le meilleur monde. Il avait envie de devenir un grand écrivain. 11 avait envie de devenir un homme à la mode. Ces deux succès étaient à sa portée. Mais pouvait-il se les assurer tous les deux? N’y avait-il pas dans les lettres quelque chose de vulgaire, et qui ne pouvait pas s’accorder avec la grâce aisée et nonchalante d’un homme du monde? Était-il aristocratique de se voir confondu avec des créatures qui habitaient les mansardes de Grub Sleet, de faire marché avec des éditeurs, de presser les protes d’un imprimeur, ou d’être pressé par eux, de se quereller avec un directeur de théâtre, d’être applaudi ou sifflé par le parterre, les loges et la galerie ? Congrève pouvaitil renoncer au désir de passer pour l'homme le plus spirituel de son temps? Mais d’autre pari pouvait-il acquérir ce renom sans faire tort à ce qui lui était tout aussi cher, sa réputation d’élégance? L’histoire de sa vie est l'histoire d’une lutte entre ces deux instincts. Dans sa
jeunesse, le besoin de la gloire littéraire l’emporta, mais l’ambition la moins noble l'emporta bientôt sur la plus relevée, et finit par dominer entièrement son esprit.
Tl publia son premier ouvrage, qui est un roman sans grande valeur, sous le pseudonyme de Clèophile. Le second fut le Fieux ‘Garçon qui fut joué en 1693. C'est une pièce inférieure & ses autres comédies, mais qui, dans son genre, n’est inférieure qu’à elles. L’intrigue est dépourvue de tout intérêt et de toute probabilité. Les caractères ou manquent de traits distincts ou ne se distinguent que par des traits de l’espèce la plus grossière. Mais le dialogue est étincelant d'esprit et d’éloquence, à tel • point que l’imbécile lui-mème en a sa grande part tout en conservant une certaine vérité de conversation, un certain air d’aisance impossible à décrire, dont Wycherley n’avait point donné d’exemple, et que Sheridan chercha en vain à imiter. L’auteur, partagé entre l’orgueil et la honte , entre l’orgueil d’avoir fait une bonne comédie et la honted’avoir commis une action indigne d’un homme bien élevé, prétendit avoir écrit seulement quelques scènes pour son amusement, et affecta de céder avec répugnance aux importunités de ceux qui le pressaient de tenter les hasards de la scène. Dryden, qui, entre autres belles qualités, avait surtout une cordiale et généreuse admiration pour le talent des autres, vit le manuscrit du Vieux Garçon. Il déclara qu’il n’avait jamais vu autant de mérite dans la première pièce d’aucun auteur, et concourut à lui donner une forme propre à la représentation. Rien ne manquait pour assurer le succès de la pièce. Elle était composée de manière à mettre enjeu tous les talents comiques et à faire comparaître sur les planches toutes les beautés que pouvait produire Drury
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 189 Lane, alors le seul théâtre qu’il y eût à Londres. Le résultat fut un triomphe complet, et qui valut à l'auteur des récompenses plus solides que les applaudissements du parterre. Montagu, qui était lord de la trésorerie, lui donna immédiatement une place, et, peu de temps après, il y ajouta la promesse formelle d’une autre place beaucoup plus avantageuse, mais qui ne devint vacante que bien des années plus tard.
En 1694, Congrève üt représenter le Double jeu, comédie où toutes les facultés qui avaient créé le Vieux Garçon se montraient mûries par le temps et perfectionnées par l’exercice. Mais l’auditoire fut choqué des caractères de Maskwell et de lady Touchwood. Et le fait est qu’il y a quelque chose d’étrangement révoltant â voir deux figures qui semblent appartenir à la maison de Laïus ou de Péiops apparaître au milieu des Brisk, des Eroth, des Careless et des Plyant. La pièce fut mal reçue. Cependant, si les éloges des gens distingués pouvaient compenser aux yeux d’un auteur la désapprobation de la multitude, Congrève n’eut pas de raisons de seplaindre. Dryden vanta l’auteur du Double jeu dans l’un des morceaux les plus ingénieux, les plus brillants et les plus pathétiques qu’il ait jamais écrits, et en termes qui nous semblent maintenant outrer l’hyperbole. Jusqu’à l’apparition de Congrève, dit celle délicate flatterie, tout le monde reconnaissait la supériorité des poètes qui vécurent avant la guerre civile :
« Ils étaient pour nous comme ces géants qui vécurent avant le déluge. »
Sans doute, depuis le rétablissement de la maison royale, on avait fait preuve de beaucoup d’art et d’habileté, mais les anciens maîtres restaient toujours sans rivaux :
«Ce qui manquait à nos architectes, c’était le génie, et le second temple ne ressembla pas au premier. »
Mais enfin un écrivain s’éleva, qui, à peine au sortir de l’adolescence, surpassa les auteurs du Chevalier du. mortier brûlant et de la Femme silencieuse, et il ne lui reste plus qu’un rival :
« Le ciel jusqu’alors n’avait été prodigue qu'une seule fois : il a\“ait autant donné àShakspeare,il ne pouvait lui donner davantage. »
Quelques vers à la fin du poème, singulièrement touchants et gracieux, allèrent au cœur de Congrève.
a Je suis déjà usé par l’âge et par les soucis, et je vais quitter celte scène ingrate, mais vous que toutes les muses et toutes les grâces parent à l'envi, vous à qui j'augure une meilleure fortune, soyez bienveillant pour ce qui restera de moi, et défendez contre votre propre jugement votre ami mort; qu'un ennemi insultant ne poursuive pas mon nom ; veillez sur ces lauriers dont le champ devient votre héritage. »
La foule finit, comme à l’ordinaire, par se ranger à l’avis des gens distingués, et, au bout de peu de temps, on admirait le Double jeu tout autant que le LVei/x Garçon, quoiqu’il n’ait jamais peut-être plu au môme degré.
En 1095, parut Amour pour amour , pièce supérieure par l’esprit et par l’effet dramatique aux deux comédies qui l’avaient précédée. Elle fut représentée à un nouveau théâtre que Uettcrlon et quelques autres acteurs, choqués de la manière dont ils avaient été traités à Drury Lane, venaient d’ouvrir dans une salle de paume, près de Lincoln’s Inn. De mémoire d’homme jamais comédie n’avait peut-être eu un aussi grand succès. Les acteurs furent tellement enchantés, qu'ils donnèrent à Congrève
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 191 une pari dans leur théâtre, cl il leur promit en retour de leur donner une pièce tous les ans, si sa santé le lui permettait. Deux ans s’écoulèrent pourtant avant qu’il produisit devant le public la Mariée en deuil, et, si faible que cette pièce soit en comparaison, nous ne disons pas du Roi Lear ou de Macbeth, mais des bons drames de Massingcr et de Ford, elle mérite pourtant une place élevée parmi les tragédies du siècle qui la vit écrire. Pour trouver quelque chose qui la vaille, il faut remonter de douze ans jusqu’à Venise sauvée, ou descendre de six ans jusqu’à la publication de la Belle pénitente. Le beau passage que Johnson, dans ses écrits et dans sa conversation, plaçait au-dessus de tout autre morceau du théâtre anglais, a beaucoup souffert dans l'opinion publique de l'exagération deceséloges. Si Johnson s’était contenté de dire que ce passage était plus beau que quoi ce fût dans les tragédies de Dryden, d’Olway, de Lee, de Rowe, de Southern, de Hughes et d'Addison, plus beau en un mot que tout ce qui avait été écrit pour le théâtre depuis le temps île Charles I", il ne se serait pas trompé.
Le succès de la Mariée en deuil fut encore plus grand que celui d'Arnour pour amour. On conféra à Cougrève le titre du plus grand auteur tragique comme du plusgrand auteur comique de son temps, et tout cela à vingt-sept ans. Nous ne croyons pas qu’aucun autre écrivain anglais, à l'exception de lord Byron, se soit jamais élevé, si jeune, à une pareille situation dans l'opinion de ses contemporains.
Ce fut à celle époque qu’eut lieu un événement qui mérite à notre avis plus d’attention que ne lui en accorde M. Leigh Hunt. La nation était à peu près remise des suites démoralisatrices de l'austérité puritaine. On ne se sou-
venait plus que vaguement des sombres folies du règnedes saints. Les maux produits par l'impiété et par la débauche étaient récenls et choquants. La cour avait cessé depuis la révolution de 1688 de protéger le libertinage. Marie était sincèrement pieuse, et les vices du froid, sévère et silencieux Guillaume ne venaient pas blesser les -yeux du public. La licence de la Restauration, ainsi abandonnée par le gouvernement, et perdant sa faveur dans la nation, restait encore maîtresse du terrain dans certaines parties de la société. Elle avait pour places fortes les endroits où se réunissaient les gens d’esprit et les hommes à la mode, et, par-dessus tout, les théâtres. Ce fut dans ces conjonctures que parut un grand réformateur que nous ne pouvons nommer sans respect, si grande que soit la différence qui existe entre lui et nous sur bien des points importants.
Jérémy Collier était un ministre de l’Église d’Angleterre, et avait été élevé à Cambridge. Ses talents et son instruction étaient de nature h lui permettre d'arriver aux plus grands honneurs dans sa carrière. II avait puisé dans les livres un savoir fort étendu, mais en même temps il avait beaucoup fréquenté la société polie, et l’on dit qu’il ne manquait ni de grâce ni de vivacité dans la conversation. Il y avait bien peu de branches delà littérature qui eûssentélé négligées par lui; mais il avait un goût particulier pour l’élude des antiquités ecclésiastiques. En fait d’opinions religieuses, il appartenait à cette fraction de l’Église d’Angleterre qui est la plus éloignée de Genève et la plus rapprochée de Rome. Ses idées sur le gouvernement des évôques, sur les ordres sacrés, sur l’efficacité des sacrements, sur l’autorité des Pères, sur le crime du schisme, sur l’importance
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 103 des vêtements, des cérémonies et des jours fériés ne différaient guère de celles que professent maintenant le docteur Pusey et M. Newman. Vers la tin de sa vie, Collier fit môme quelques pas de plus vers le papisme, mêla de l’eau au vin en célébrant l'Eucharistie, fit le signe de la croix en confirmant les catéchumènes, donna une sorte d’extrôrae-onctionaux malades et pria pour les morts. Sa politique était d’accord avec sa théologie. Il était tory, mais tory de l’espèce la plus fanatique, ce qu’on appelait dans le jargon de ce temps-là un Tantivy. Ni la persécution des évêques, ni la spoliation des universités ne purent ébranler sa robuste fidélité à la couronne. Pendant que la Convention siégeait, il écrivit avec véhémence en faveur du roi fugitif, et par suite il fut arrêté; mais on ne pouvait réduire à si bon marché celle âme indomptable. Il refusa de prêter serment, renonça à tous ses bénéfices et chercha, par une série de pamphlets écrits avec beaucoup de violence et avec quelque talent, à soulever la nation contre son nouveau maître. En 1692, il fut de nouveau arrêté comme soupçonné d’avoir pris part à un complot de lèse-majesté. Ses principes étaient tellement inflexibles que ses amis eurent beaucoup de peine à lui persuader de leur permettre de fournir caution pour lui, et il exprima plus tard son remords d'avoir consenti à reconnaître ainsi indirectement l’autorité d’un gouvernement usurpateur. Bientôt il se trouva de nouveau dans une mauvaise passe. Sir John Friend et sir William Parkins furent jugés et condamnés comme coupables de haute trahison pour avoir formé le projet d’assassiner le roi Guillaume. Collier leur apporta les consolations spirituelles, les accompagna àTyburn, et, au moment où ils allaient
être exécutés, posa ses mains sur leurs têtes, et prononça une absolution solennelle, au nom de l’autorité qu’il tenait du Christ. Celte scène produisit un indicible scandale. Les tories se joignirent aux whigs pour blâmer la conduite du prêtre audacieux. Il y a, disait-on, certaines : actions, qualifiées de haute trahison, auxquelles un honnête homme peut être entraîné par ses vertus mêmes, dans un temps de trouble. Il peut être nécessaire, pour la protection de la société, de le punir; mais, tout en le punissant, nous ne le tenons pour coupable que légalement plutôt que moralement, et nous espérons que son erreur sincère ne lui sera pas comptée pour un péché dans l’autre monde, quoiqu’on ne puisse la lui pardonner dans celui-ci. Mais tel n'était pas le cas des pénitents de Collier. Ils s’étaient compromis dans un complot où il s’agissait de surprendre et d’assassiner, à i 'heure où il se croirait en pleine sécurité, un homme qui était ou qui n’était pas leur roi, n’importe, mais qui était à coup sûr leur semblable. Que la théorie jacohite sur les droits des gouvernements et les devoirs des sujets fût bien ou mal fondée, l’assassinat n’en restait pas moins un grand crime, les maximes de l’honneur mondain et de la moralité mondaine suffisaient môme à le condamner. Combien plus devait-il être un objet d’horreur pour la sainte Épouse du Christ ! L'Église ne pouvait assurément, sans les prévisions les plus tristes et les plus douloureuses, voir un de ses enfants entrer dans l’éternité, après s’être rendu coupable d’un si grand crime et sans avoir donné aucun signe de repentance. Personne n’alléguait que les traîtres eussent donné aucun signe de repentance. Ils avaient peut-être fait acte de contrition eu particulier, et dans ce cas le ministre de la religion pou-
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AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 195 vail avoir le droit de les assurer en particulier du pardon de Dieu. Mais une absolution publique aurait dû être précédée d’une expiation publique. Le regret de ces hom. mes, s’ils l’avaient exprimé, avait été exprimé secrètement; et Collier leur avait imposé les mains en la présence de plusieurs milliers de spectateurs. Ses ennemis concluaient de sa conduite qu’il ne regardait pas comme un péché une conspiration contre la vie de Guillaume. Mais il protesta avec véhémence et très-sincèrement, nous n’en doutons pas, contre cette déduction.
L’orage éclata. Les évêques censurèrent solennellement l’absolution. Le procureur général porta l’affaire devant la cour du Banc du roi. Collier était alors résolu à refuser de donner caution et de comparaître devant une cour qui tenait son autorilé de l’usurpateur. Il disparut et fut mis hors la loi. Il survécut à ces événements trente ans environ. On laissa tomber la poursuite, et on lui permit bientôt de reprendre en paix ses occupations littéraires. Plus tard, de nombreuses tentatives furent faites pour ébranler son intégrité obstinée en lui offrant des richesses et des dignités, mais elles furent vaines; quand il mourut, vers la fin du règne de Georges I", il était encore au ban de la loi.
On ne nous soupçonnera pas de partialité pour la théologie ni pour la politique de Collier; mais nous croyons qu’il n’y eut jamais un homme plus honnête ni plus courageux. Nous irons plus loin, et nous dirons que, malgré sa passion et ses travers d’esprit, il soutenait la controverse avec une singulière justice, avec une candeur, une générosité et une élévation d'esprit qui ne lui permettaient pas de mettre à profit des avantages de mauvais aloi, môme dans les disputes les plus animées, et il était
sansapparencede malveillance personnelle. Il faut encore admettre que ses opinions sur les affaires ecclésiastiques et politiques, quoiqu’absurdes et pernicieuses en elles-mêmes, le rendaient éminemment propre à réformer la littérature légère. Le libertinage de la presse et du théâtre était, comme nous l’avons dit, l’effet d’une réaction contre la rigueur puritaine. Le déréglement était le signe distinctif du cavalier et du partisan de la haute Église, tout comme celte feuille de chêne que le parti tout entier arborait le 29 mai. La décence était associée à l’idée des conventicules et des tôles de veau. De graves prélats étaient trop disposés à fermer les yeux sur les excès que pouvait commettre une armée d’alliés zélés et capables qui couvraient de ridicule les tôles rondes et les presbytériens. Si un whig élevait la voix contre l’impiété et la licence des écrivains à la mode, on lui fermait immédiatement la bouche en lui disant: «Vous ôtes de ceux qui gémissent d’une citation légère de l’Écriture, et qui s’enrichissent du pillage de l’Église, qui frémissent d’un mot à double entente, et qui coupent la tête aux rois. » Aussi bien, un Baxter, un Burnet, un Tillotson même, n’auraient pas fait grand’chose pour épurer la littérature. Mais lorsqu'un partisan fanatique de la cause de l’épiscopat, un homme mis hors la loi pour son attachement au principe d’hérédité, se présenta comme champion de la décence, la bataille était déjà à demi gagnée.
En 1698, Collier publia son « Coup d’œil sur l'impiété et l’immoralité du théâtre anglais, t> livre qui mit en émoi tout le monde littéraire, mais qu’on lit maintenant moins qu’il ne le mériterait. Les défauts de cet ouvrage, il faut l’avouer, sont grands et nombreux. Les disserta-
ACTEURS COMIQUES DE LA R ESI AU R AT ION. IB? tionssur l’art dramatique grec etlalin ne servent en rien â la discussion, et quoi qu’on en ait pu penser dans la génération qui se figurait que Christ Church avait réfuté Bentley, le plus modeste érudit d’aujourd’hui pourrait s’aventurer à les déclarer dignes d'un écolier ou plutô* d’un enfant. Collier n’applique pas le blâme avec un discernement suffisant. Les auteurs qu’il accusait avaient commis des offenses si grossières contre la décence, qu’il était sûr d'affaiblir sa cause au lieu de la fortifier en introduisant dans son accusation contre eux quoi que ce fût qui pût être sujet à discussion. Il eut, néanmoins, assez peu de jugement pour mettre au nombre des offenses scandaleuses, qu'il attaquait justement, certaines choses parfaitement innocentes et certaines légèretés insignifiantes, qui ne sont peut-être pas parfaitement correctes, mais dont il serait facile de trouver le pendant dans les ouvragesd'autresautcurs qui ont rendu de grands services à la religion et à la morale. C'est ainsi que Congrève, qui.avait commis assez de transgressions sérieuses et importantes pour qu’il fût inutile de l'accuser de fautes imaginaires, est blâmé par Collier de s’étre servi légèrement des mots de martyr et d'inspiration, comme si un archevêque ne pourrait pas dire qu'un discours a été inspiré par le vin de Bordeaux, ou qu'un alderman est martyr de la goutte. 11 arrive aussij parfois, à Collier de ne pas distinguer suffisamment l’auteur et les personnes du drame. C’est ainsi qu’il reproche h Vanbrugh d’avoir mis dans la bouche de lord Foppington quelques expressions insultantes à propos de la liturgie de l’Église, quoiqu’il soit évident que Vanbrugh ne pouvait mieux exprimer son respect qu’en faisant exprimer le mépris par lord Foppington. On retrouve aussi partout dans ce
livre un trop grand déploiement d'esprit clérical. Collier ne se contente pas de demander que son ordre soit protégé contre la raillerie systématique et acharnée, mais encore il ne veut pas admettre que, dans aucun cas, aucune parole ou aucune action d’un ecclésiastique puisse être un sujet de ridicule. El il ne limite pas ce bénéfice de clergie aux ministres de l’Église établie. 11 étend le privilège aux prêtres catholiques, et, ce qui est plus étonnant de sa part, aux prédicateurs dissidents. Ceci n’est, d’ailleurs, qu’une bagatelle, et il y a plus: les Imans, les Brahmines, les prêtres de Jupiter, les prêtres deBaal, tout cela doit être tenu pour sacré. Il reproche h Dryden d’avoir fait dire des bêtises au mufti dans Bon Sébastien. Il appelle Lee à rendre un compte sévère de son impolitesse envers Tirésias. Mais le passage le plus curieux est celui où Collier se choque de certaines remarques peu civiles que Cassandre, dans le Cléomène de Dryden, se permet sur le bœuf Apis et ses hiérophantes. Les mots de « Dieu qui broute l’herbe, Dieu nourri de fourrage,» mots qui sont véritablement dans le style de certains passages de l’Ancien Testament, offensent le théologien chrétien autant qu’ils auraient pu offenser les prêtres mômes de Memphis.
Mais lorsqu’on a fait toutes ces réserves, il reste encore à l’ouvrage de grands mérites. Il n'y a peut-être pas un •seul livre du même temps où l’on puisse choisir des échantillons de style aussi parfaits et aussi variés. Il serait absurde de comparer Collier à Pascal. Cependant nous ne savons guère où l’on pourrait trouver, si ce n’est dans les Provinciales, une gaieté aussi convenablement et aussi harmonieusement combinée avec la solennité que dans cet écrit «le Collier. Collier était passé maître
AC TE LUS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 190 en tout genre de ridicule; depuis la plaisanterie joviale jusqu’au sarcasme raffiné et antithétique. D’autre part, i| étai! passé maître dans la rhétorique de l’indignation vertueuse. Nous ne connaissons peut-être aucun livre qui contienne autant d’élans de cette éloquence particulière qui vient du cœur et qui va au cœur. L’espri 1 du livre est vraiment héroïque; pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut se rappeler dans quelle situation se trouvait l’auteur. Il était sous le poids du mécontentement du pouvoir, et son nom servait déjà de but aux invectives de la moitié des écrivains du temps, lorsqu’au nom du bon goût, du bon sens et de la bonne morale, il engagea la bataille avec l'autre moitié. Quelque puissante que fù[ sa partialité politique, il semble l’avoir complètement oubliée dans cette occasion. Il a oublié qu'il estjacobile, il se souvient seulement qu’il est chrétien et citoyen. Quelques-unes de ses censures les plus amères tombent sur des poésies que le parti tory avait saluées avec transport et qui avaient cruellement blessé les whigs. C’est un spectacle entraînant de voir avec quel courage cet homme, qui est seul et hors la loi, s’avance pour attaquer des ennemis qui seraient formidables séparément et qui, pris tous ensemble, auraient pu passer pour invincibles ; mais il ne les compte pas, il distribue ses coups de massue à droite et à gauche entre Wycherley, Congrève et Vanbrugh, il foule aux pieds dans la boue le misérable D'Urfey, et frappe de toute sa force le fier cimier de Dryden.
L’effet fut immense. La nation était de l’avis de Collier. Mais on ne pouvait pas douter que, dans la grande armée qu’il venait de défier, se trouverait quelqu’un pour relever le gant. On croyait généralement que Dryden
entrerait en lice, et tous les gens d’esprit s’attendaient à une dure rencontre entre ces deux champions si bien assortis. Le grand poOte avait été attaqué de la façon la plus marquée. On savait qu’il était profondément blessé, que des provocations infiniment moins graves avaient naguère excité chez lui un violent ressentiment, et que, dans tout l’arsenal littéraire, il n’y avait aucune arme, offensive ou défensive qu’il ne sût manier en maître, Mais sa conscience parlait ; il resta interdit, comme l'archange déchu lorsqu’il reçut la réprimande de Zéphon:
a Et il sentit combien la vertu est redoutable; il vit le Bien sous une forme charmante, il le vit et pleura ce qu’il avait perdu. »
Drydcn fit plus tard mention de l’essai de Collier dans la préface de ses fables, lise plaignait avec quelque amertume de la dureté du traitement qu’il avait srtbi, et il avançait quelques raisons qui pouvaient mitiger la sentence. Mais, en somme, il avouait franchement que les reproches étaient mérités. oSiM. Collier est mon ennemi, disait-il, qu’il triomphe; s’il est mon ami, et je ne lui ai donné aucune raison personnelle de ne l’être pas, il se réjouira de ma repentance. »
Cnngrôve eût été prudent de suivre l’exemple de son maître. Il se trouvait précisément dans cette situation où l’on fait une folie en cherchant à se justifier, car son tort était si évident que ni adresse ni éloquence ne pouvaient le faire acquitter. D’autre part, il avait en sa faveur bien des circonstances atténuantes qui auraient pu lui valoir son pardon s'il avait reconnu ses erreurs et promis de se corriger. Le censeur le plus rigide ne pouvait manquer de faire largement la part des fautes auxquelles un homme aussi jeune avait pu être entraîné
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 201 par l'exubérance d’une imagination puissaule cl par l’enivrement des applaudissements du public. L’estime et l’admiration générales étaient encore à sa portée. 11 aurait aisément pu effacer tout souvenir de ses fautes et partager avec Addison la gloire de montrer que l’esprit le plus brillant peut s’allier à la vertu. Mais, en tout cas, la prudence devait le détourner de lutter avec Collier. Celui-ci était un homme parfaitement propre à la polémique, par nature, par éducation et par habitude. L’esprit de Congrève, bien que ce fût un esprit d’une vigueur et d’une fertilité peu communes, était d’une autre espèce. Jamais homme ne sut si bien l’art de polir des épigrammes et des reparties jusqu’à leur donner l’éclat le plus vif, et de les enchâsser élégamment dans un dialogue aisé et familier. II atteignit, dans ce genre de bijouterie, à une perfection inconnue et inimitable; mais il était parfaitement ignorant dans l’art de la controverse, et il avait à défendre une cause que tout l’art du monde aurait eu bien de la peine à faire triompher.
Le résultat fut tel qu’on pouvait le prévoir; la réponse de Congrève échoua complètement. Il fut violent, obscur et ennuyeux. Même aux foyers des théâtres et au café de VVill, on fut contraint d’avouer que, pour l’esprit comme pour les arguments, le prêtre avait décidément l’avantage sur le poêle. Non-seulement Congrève ne put soutenir sa cause sur les points où il était dans son tort, mais encore il réussit à se mettre complètement dans son tort sur les points où il avait raison. Collier l’avait accusé d’impiété parce qu’il avait appelé un ecclésiastique M. Faquin, et parce qu’il avait mis en scène un cocher nommé Jéhu, en souvenir du roi d’Israël, qu’on reconnaissait de loin à la rapidité de ses chevaux. S’il
n’y avait rien eu de pis dans le Vieux Garçon, et dans le Double Jeu, Congrôve aurait pu passer pour un auteur aussi pur que Cowper lui-même qui, dans ses poèmes revus par un censeur aussi austère que John Newton, appelle un chasseur de renards : Nemrod, et donne à un chapelain le nom peu respectueux de Pimpant. Congrève aurait pu produire un bon effet en demandant au public si l’on ne pouvait présumer avec justice qu’il n’y avait pas lieu à des accusations bien sérieuses, lorsqu’on avait recours à des accusations aussi frivoles. Au lieu d’agir ainsi, il prétendit qu’il ne voulait faire aucune allusion à la Bible en employant le nom de Jéhu, et qu’il n’avait pas donné à son personnage le nom de Faquin par une intention malveillante. Il est étrange qu’un homme de tant d’esprit, pour se défendre contre des imputations que personne ne pouvait trouver graves, aille dire des mensonges auxquels personne ne pouvait ajouter foi.
Voici un des arguments que Congrève lit valoir pour se défendre, lui et ses pareils : il disait que, tout en étant peut-être coupables d'un peu de légèreté par ci par là, ils avaient toujours soin de placer une morale, bien soigneusement enfermée dans deux ou trois vers, à la fin de chaque pièce. Le fait eût-il été vrai, l’argument n’aurait pas eu grande valeur. Quel est l’homme, connaissant la nature humaine, qui puisse croire qu’un distique moral détruira le mal fait par cinq actes licencieux? Mais Congrève aurait prudemment fait de regarder une fois de plusàses comédies avant d’employercetargument. C’est ce que fit Collier, et il découvrit que la morale du Vieux Garçon, le grave apophtbegme qui doit contrebalancer tout le libertinage de la pièce, est contenue dans ces trois vers :
« Quels chemins difficiles on rencontre au midi de la vie! Noire soleil décline, et avec quelles lutles pénibles, avec quelles souffrances nous traînons ce fardeau incommode : une femme I »
« La fin A' Amour pour amour vaut peut-être un peu mieux, » dit Collier, « et encore, elle ne serait pas fort utile au lecteur, quand même il s’en souviendrait jusqu’au jour de sa mort. La voici :
« Le miracle aujourd’hui, c’est de trouver un amant sincère, et non pas de trouver une femme tendre.»
La réplique de Collier fut sévère et triomphante. Nous citerons une de ses reparties, non comme un bon échantillon de sa manière, mais parce que Congrève se l’était attirée par l’affectation qui lui était ordinaire. Le poêle parlait du Vieux Garçon comme d’une bagatelle sans aucune importance, et qu’il n’avait donnée au public en quelque sorte que par accident, « Je l’écrivis, » disaitil, « pour m’amuser pendant une longue convalescence après une maladie. » — « Je ne veux pas demander quelle était la maladie,» répliqua Collier, « mais il fallait qu’elle fût bien dangereuse pourêtre pire que le remède.»
Tout ce que Congrève gagna à s’être mis en avant> dans cette occasion, fut de se priverabsolumentdes excuses qu'il aurait pu justement trouver pour lesfautesde sa jeunesse. « Pourquoi,» demandait Collier, «l’homme rirait-il des sottises de l’écolier, et s’approprierait-il les folies de son enfance en les approuvant dans la suite ? »
Congrève n'était pas le seul adversaire de Collier. Vanbrugh, Dennis et Settle entrèrent en lice; d’après un passage d’une satire contemporaine, nous sommes porté à croire que, parmi les réponses adressées à Collier, il y en avait une qu’on croyait écrite par Wycherley. La victoire
resta à Collier. Une grande et prompte réforme dans presque toutes les branches de notre littérature légère fut le résultat de ses efforts. On vit surgir une nouvelle race de gens d’esprit et de poètes qui traitaient généralement avec respect tous les grands liens des relations sociales, et dont les indécences mêmes étaient décentes en comparaison de celles de l’école qui avait fleuri pendant les quarante dernières années du dix-septième siècle.
Cette discussion empêcha probablement Congrève d’accomplir les engagements qu’il avait pris envers les acteurs. Ce fut seulement en 1700 qu’il donna au public La façon de vivre du monde, le plus soigné et le plus brillamment écrit de tous ses ouvrages. Il y manque peut-être ce mouvement, cette effervescence d’animation naturelle que nous trouvons dans Amour pour amour. Mais les accès de déclamation intempérante de lady Wishfort, la rencontre de Witwould et de son frère, tes assiduités amoureuses du chevalier campagnard, et le festin qui suit, et par-dessus tout la poursuite et la reddition de Millamant valent mieux que tout ce qu’on trouve dans les comédies anglaises depuis la guerre civile jusqu'à l’époque dont il s’agit. Nous ne comprenons pas qu’à la représentation celte pièce ait pu tomber. Ce fut pourtant le cas, et l'auteur, souffrant encore des blessures que lui avait faites Collier, fut poussé à bout parce dernier coup. Il résolut de ne .plus s’exposer aux insultes d’un auditoire dépourvu de goût, et quitta le théâtre pour toujours. Il vécut encore vingt-huit ans sans rien ajouter à la haute réputation littéraire qu’il avait acquise. Tant qu’il conserva la vue, il continua à lire beaucoup; il écrivait parfois un petit essai, ou raellail en vers un conte insignifiant; mais il ne paraît
. AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATIOV. ( > • pas avoir jamais conçu depuis lors le projet d’écrire un grand ouvrage. Les Mélanges, qu’il publia en 1710, sont de peu de valeur, et on les a oubliés depuis longtemps. Le fond de réputation qu’il s’était acquis par ses comédies, aidé par la grâce de ses manières et de sa conversation, suffisait à lui assurer une belle place dans la pensée des gens du monde. Il vivait, pendant l’hiver, dans la société la plus agréable et la plus élégante de Londres. 11 passait l’été dans les magnifiques châteaux des ministres et des pairs. L’envie littéraire et les factions politiques, qui, dans ce temps-là, ne respectaient rien, respectaient son repos. Il faisait profession d’appartenir au parti dont son patron Montagu, devenu lord Halifax, était le chef. Mais il avait un mot poli et quelques bons offices au service des hommes de toutes les nuances d’opinion; et, en retour, les hommes de toutes les nuances d’opinion parlaient bien de lui. Sa fortune fut longtemps étroite. La place dont il jouissait lui permettait tout juste de vivre dans l’aisance, et lorsque les tories arrivèrent au pouvoir, quelques personnes crurent qu’il perdrait môme cette faible ressource. Mais Harley, qui n’était point du tout disposé à adopter la politique d’extermination du club d’Oclobre, et qui, avec tous ses défauts d’esprit et de caractère, avait une sincère bienveillance pour les hommes de talent, rassura le poète inquiet en citant gracieusement et à propos les vers de Virgile :
Non obtusa adeo gestamus pectora l’œni,
Nec tam a versus equos Tyria Sol Jungi ab urbe.
Congrève n'acheta pas l'indulgence* que lui témoignèrent les tories par des concessions qui auraient pu justement offenser les whigs. Il eut la rare bonne for-
AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 207 Les habitants de Grub Street eux-mômes, les héros de la Dunciade , rendirent cette foisjustice au mérite d’un vivant. Mais ce qui prouve le plus hautement l'estime où était Congrève, c’est que la traduction de l’Iliade, ouvrage qui parut sous des auspices plus brillants que tout autre livre écrit en notre langue, lui fut dédiée. Il n’y avait pas dans le royaume un duc qui n’eût été flatté d'un pareil hommage. Le docteur Johnson exprime beaucoup d’admiration pour l’indépendance d’esprit que Tope montra en cette occasion : « Il laissa de côté les pairs et les hommes d’État pour dédier son Iliade à Congrève avec une magnanimité qui serait digne d’un éloge sans réserve, si la vertu de son ami avait égalé son esprit. Il est impossible maintenant de savoir pourquoi Congrève fut choisi pour un pareil honneur. » Il est certainement impossible de le savoir, mais il n’est pas, à notre avis, impossible de le deviner. Des hommes de toutes les opinions politiques avaient protégé à l’envi la traduction de l’Iliade, Le poète dont les whigs et les tories avaient, quand il était si jeune encore, fait la fortune par une émulation de générosité, ne pouvait pas convenablement dédier au chef de l’un des partis un ouvrage qui avait reçu de tous deux le patronage le plus magnifique. 11 fallait trouver quelqu’un qui fût tout à la fois neutre et éminent; il fallait laisser de côté les pairs et les hommes d’Étal. Congrève avait un grand nom dans les lettres; il avait un grand nom dans le monde aristocratique; il vivait en bons rapports avec les hommes de tous les partis. Ni les ministres ni les chefs de l'opposition ne pouvaient être blessés de l’hommage qu’on lui rendait.
L’affectation singulière qui, dès l’origine, avait été un trait caractéristique de Congrève, s’accrut sans re-
lâche à mesure qu'il avança dans la vie. Il finit par trouver désagréable qu’on lui fit l’éloge de ses propres comédies. Voltaire, dont l’âme était consumée par un désir passionné de renom littéraire, fut à moitié étonné et â moitié choqué de cet étrange caprice lorsqu’il vit Congrève, durant sa visite en Angleterre. Congrève nia toute prétention au titre de poète, déclara que ses pièces étaient des bluettes écrites dans un moment de loisir, et pria Voltaire de le regarder uniquement comme un homme du monde. « Si vous n’aviez été qu’un homme du monde,» lui répondit Voltaire, n^e ne serais pas venu vous voir. »
Congrève n’avait pas les affections vives; il n’avait point de liens de famille, et son cœur ne parait pas avoir été intéressé dans les relations passagères qu’il forma successivement avec les beautés de théâtre. De tous scs atlacbements, le plus durable elle plus célèbre fut celui qu’il contracta avec Ms Bracegirdle. Celte actrice qui fut pendant tant d’années l’idole de Londres, dont le charmant visage causa la fatale querelle dans laquelle périt Mountfort et qui amena lord Mohun à la barre de la chambre des pairs, celte actrice, dis-je, qui avait reçu, à ce que l’on racontait, les propositions les plus honorables du comte de Scarsdale, s’était conduite avec une prudence rare dans une situation extrêmement difficile. Congrève finit par devenir son ami intime; il montait sans cesse à cheval avec elle et dînait chez elle. Les uns disaient qu'elle était sa maltresse, les autres qu’elle serait bientôt sa femme. Il finit par se détacher d’elle sous l’influence d’une beauté plus opulente et plus hautaine. Henriette, fille du grand Marlborough et comtesse de Godolphin, avait, h la mort de son père,
ACTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. !09 hérité de son duché et de la plus grande partie de son immense fortune. Son mari était un homme insignifiant, de qui lord Chesterfleld disait qu’il venait à la chambre des pairs uniquement pour y dormir, et qu’il pouvait aussi bien dormir à droite qu’à gauche du Président. Une amitié étrange se forma entre la duchesse et Congrève. Il avait toujours une place à sa table et l’aidait dans la direction de ses concerts. Cette méchante vieille sorcière, Sarah, la duchesse douairière, qui s’élait querellée avec sa fille comme elle s’était querellée avec le monde entier, affectait de croire qu’il y avait là quelque chose de louche; mais le monde, en général, semble avoir pensé qu’une grande dame pouvait, sans que cela fit tort à sa réputation, montrer des attentions marquées à un homme d’un talent éminent, qui avait près de soixante ans, qui était encore plus vieux d’aspect et de santé, qui était cloué sur son fauteuil par la goutte, et qui ne pouvait pas même lire parce qu’il était aveugle.
Pendant l’été de 1728, on conseilla à Congrève d'essayer les eaux de Dath. Dans son excursion, sa voiture versa, et il reçut quelque grave blessure intérieure dont il ne se remit jamais. Il revint à Londres en fort mauvais état, se plaignant constamment d’une douleur au côté; il continua de s’affaiblir et mourut au mois de janvier. Il laissa 10,000 livres sterling qu’il avait économisées sur les gros traitements de ses places. Le docteur Johnson trouve que cet argent aurait dû aller à la famille de Congrève, qui était alors dans de grands embarras. Le docteur Young et M. Leigh Hunt, qui sont rarement du môme avis, mais avec lesquels nous sommes enchantés de nous entendre sur ce point, trouvent que l’argent aurait dft aller à Mrs Bracegirdle. Congrève légua 200 livres i. 14
sterling à Mrs Bracegirdle, et la môme somme à une certaine Mrs Jellat ; mais il laissa la masse de ses économies à la duchesse de Marlborough, et ce legs produisit sur son immense fortune l’effet d’une goutte d’eau dans un seau. Cet argent aurait suffi à relever la fortune délabrée d’un propriétaire du comté de Stafford; il aurait permis à une actrice retirée de jouir de tous les agréments de la vie, et d’un luxe qui pour elle aurait été complet; mais il suffisait à peine à défrayer pendant trois mois les dépenses de la duchesse.
La grande dame fit enterrer son ami avec une pompe qu’on voit rarement aux funérailles des poôtes. Le corps reposa en apparat sous l’antique toit de la Chambre de Jérusalem, et fut enterré dans l’abbaye de Westminster. Le duc de Bridgewater, lord Cobham, le comte de Wilminglon, qui avait été orateur de la chambre et qui fut depuis premier lord de la trésorerie, ainsi que d’autres personnages de distinction, portèrent le poôte. La duchesse employa le legs de son ami à l’achat d’un magnifique collier de diamants qu'elle porlait en son honneur, et, s’il faut en croire la renommée, elle prouva son attachement pour lui d’une manière bien plus étrange. On dit qu’elle üt faire une statue de Congrève en ivoire, qui était mue par un mouvement de pendule cl qu’on asseyait tous les jours à sa table; on dit qu’elle fit faire aussi une poupée de cire à la ressemblance du poôte, et qu’elle faisait mettre des ventouses aux pieds de cette poupée, et les faisait panser par les médecins comme on pansait les pieds du pauvre Congrève lorsqu’il avait la goutte. On éleva un monument au poôte dans l’abbaye de Westminster; on y grava une inscription composée par la duchesse, et lord Cobham lui tit l’honneur
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AUTEURS COMIQUES DE LA RESTAURATION. 211 d'un cénotaphe qui nous paraît, quoique ce soil une expression bien hardie, la plus laide el la plus absurde de toutes les bâtisses qui soient â Stowe.
Nous avons dit que Wycherley était un Congrève de second ordre. Le fait est qu’il y eut une analogie remarquable entre les écrits et la vie de ces deux hommes; tous deux étaient des gens bien nés, qui avaient reçu une éducation libérale; tous deux vinrent à Londres, et ne connurent aucun autre aspect de la nature humaine que celui qu’elle offre entre flyde Park el la Tour; tous deux avaient de l’esprit; ni l’un ni l’autre n’avait beaucoup d’imagination ; tous deux produisirent, dans leur premièrejeunesse, des comédies animées et licencieuses ; tous deux se retirèrent de la lice dans toute la force de l’âge et durent aux triomphes littéraires de leurs débuts toute la considération dont ils jouirent plus tard; tous deux publièrent, après avoir cessé d'écrire pour le théâtre, des volumes de mélanges qui ne firent grand honneur ni à leur talent ni à leur moralité ; tous deux ne vécurent dans leurs dernières années que pour le monde, et tous deux, dans leurs derniers moments, disposèrent de leurs biens d’une manière étrange et injustifiable.
Mais Congrève maintint sur tous les points sa supériorité sur Wycherley. Wycherley avait de l’esprit; mais l’éclat de l’esprit de Congrève dépasse celui de tous les auteurs comiques qui ont paru depuis deux siècles, à l'exception de Sheridan. Congrève ne possédait pas les facultés poétiques à un haut degré; mais, en comparaison de Wycherley, il peut passer pour un grand poète. Wycherley avait quelques connaissances littéraires; mais Congrève était un homme véritablement instruit. Les
indécences que se permit Congrève, toutes coupables qu’elles étaient, ne furent jamais aussi grossières que celles de Wycherley, et Congrève ne donna pas au monde, comme Wycherley, le déplorable spectacle d'une vieillesse licencieuse. Congrève mourut dans toute la jouissance d’une grande considération. Wycherley mourut oublié ou méprisé. Le testament de Congrève fut capricieux et absurde; mais les dernières actions de Wycherley semblent avoir été dictées par une méchanceté endurcie.
Il faut nous arrêter, pour le moment, au moins. Vanbrugh et Farquhar ne sont pas des hommes qu’on puisse expédier à la bâte, et nous n’avons plus la place de leur rendre justice.
DRYDEN
Œuvres poétique* de John Dryden. 2 volumes ln-8. Londres, 1820 .
(Revue if Edimbourg , Janvier 1828.)
La voix publique a assigné à Dryden la première place au second rang de nos poêles, et la situation n’est pas à dédaigner dans une liste de préséance intellectuelle si riche en noms illustres. On dit que, parmi le petit nombre de ceux qui l’ont surpassé par le génie, personne n’a exercé une influence plus étendue ou plus durable sur la manière de penser et d’écrire dans noire pays. Sa vie s’est écoulée à une époque qui a vu s’accomplir une grande révolution dans le goût public; et il a joué dans cette révolution le râle de Cromwell. En marchant sans scrupule à la tête du mouvement jusque dans ses écarts les plus excessifs, il est parvenu 11 le diriger complètement. En se signalant comme le plus audacieux et le plus irrévérencieux de tous les rebelles, il s’est élevé au rang de souverain reconnu. Il a commencé sa carrière par les excès les plus insensés. 11 l’a achevée dans le repos d’une puissance établie, comme l’auteur d'un nouveau code et le fondateur d’une dynastie nouvelle.
On peut dire cependant de Dryden, comme de la plupart des hommes qui se sont distingués dans le monde
littéraire ou dans le monde politique, que la ligne qu'il a suivie et les résultats auxquels il est arrivé ont dépendu des circonstances où il était placé plutôt que de ses qualités personnelles. Ceux qui ont lu l’histoire avec intelligence savent la fausseté de ces panégyriques et de ces invectives qui attribuent à des individus les grandes révolutions morales et intellectuelles, la subversion des systèmes établis, le caractère nouveau imprimé à un siècle. La différence entre un homme et un autre homme n'est pas à beaucoup près aussi grande que se l’imagine une foule superstitieuse. Mais le sentiment qui amenait dans l'ancienne Romel’apothéose d’un empereur populaire et dans la Rome moderne la canonisation d'un prélat dévot, ce môme sentiment pousse les hommes à entretenir une illusion qui leur donne quelque chose à adorer. Par une loi d'association à laquelle u’écbappent pas entièrement les esprits môme les mieux gouvernés par la raison, toute souffrance nous dispose à haïr, et tout bonheur & aimer, quand môme nous ne pouvons pas attribuer notre souffrance ou notre bonheur à un individu. Un malade se décharge de sa mauvaise humeur sur ceux mêmes qui le soulagent. La satisfaction d’un homme enivré de ses succès se déploie souvent à l’égard de ses ennemis. De la mémo manière, les sentiments de joie et d'admiration que fait naître le spectacle des grands événements se créent un objet lorsqu’ils n’en rencontrent point. C’est ainsi que des nations ont pu s’abaisser jusqu’aux absurdités d’une idolâtrie tout égyptienne, jusqu’à adorer des bûches du poids d’un Sacheverell et des reptiles de l’espèce d’un Wilkes. Elles peuvent mé.me se prosterner devant une divinité à qui elles ont ellesmêmes imprimé la forme qui excile leur vénération ,
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et qui serait restée à l’état de bloc informe sans le travail de leurs mains. Elles se persuadent qu’elles sont les créatures de celui qu’elles ont créé. Car, en fait, c’est le siècle qui façonne l’homme, ce n'est pas l’homme qui façonne son siècle. Les grands esprits, il est vrai, agissent sur cette société qui les a faits ce qu’ils sont; mais ils ne font que rendre ce qu'ils ont reçu, avec les intérêts. Nous exaltons Bacon, et nous raillons saint Thomas d’Aquin. Mais failes-les changer de place : Bacon aurait pu être le Docteur angélique,, le disciple le plus subtil qu'Aristole eût enfanté dans les écoles ; et d’autre part le dominicain aurait pu faire sortir les sciences de la maison de servitude. Si Luther était né au dixième siècle, il n’aurait pas accompli une réforme; et si Luther n’était pas né, il est évident que le seizième siècle n’aurait pu s’écouler sans amener uu grand schisme dans l’Église. Du temps de Louis XIV, Voltaire aurait probablement été un janséniste zélé comme la plupart des hommes littéraires de cette époque, il aurait joué un rôle éminent parmi les défenseurs de la grâce efficace, il aurait amèrement attaqué la morale relâchée des jésuites et les décisions déraisonnables de la Sorbonne. Si Pascal était entré dans la carrière littéraire en un temps où l’intelligence était plus générale et les abus plus flagrants, lorsque Dubois l'Iscariol déshonorait l’Église, lorsque les orgies de Canillac souillaient la cour, lorsqu’on sacrifiait la nation aux tours de passe-passe deLaw, s’il avait assez vécu pour voir une dynastie de femmes perdues, un trésor vide et un barem encombré, une armée redoutable pour ceux-lâ seuls qu’elle aurait dû protéger, et un clergé qui conservait tout juste assez de religion pour être intolérant, Pascal aurait pu peut-être, comme
tous les hommes de talent qui se trouvaient alors en France, concevoir des préjugés absurdes contre la monarchie et le christianisme. La moquerie qui réduisait à néant les sophismes d’Escobar, l’éloquence passionnée qui défendait les religieuses de Port-Royal, le courage intellectuel qui ne se laissait pas dompter même par l’autorité pontificale, auraient pu l’élever au rang de patriarche dans l'Église philosophique. On a longtemps discuté la question de savoir si l’honneur d’avoir inventé le système des fluxions appai tenait à Newton ou à Leibnitz. On convient généralement aujourd’hui que la découverte a été faite en même temps par ces deux grands hommes. La science des mathématiques était arrivée alors à un point tel, que, ni l’un ni l’autre n’eût-il| existé, quelque autre savant eût infailliblement découvert le principe au bout de quelques années. Dans notre temps, la théorie de la rente, qui est admise maintenant par tous les économistes, a été développée presque en même temps par deux écrivains qui n’avaient eu aucun rapport ensemble. Les spéculateurs qui les avaient précédés tâtonnaient depuis longtemps autourde celte théorie, et les recherches les plus légères n’auraient pu tarder bien longtemps à la faire découvrir. Nous sommes portés à croire qu’il en est de même pour toutes les grandes découvertes qui sont venues s’ajouter au trésor des connaissances humaines; sans Copernic, nous aurions le système de Copernic; sans Christophe Colomb, l’Amérique eût été trouvée; sans Locke, nous aurions une théorie juste de l’origine des idées dans l’esprit de l’homme. La société a ses grands hommes et ses hommes médiocres, comme la terre a ses montagnes et ses vallées. Mais les inégalités de l’intelligence, comme les inégalités de la surface du globe,
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sont si peu de chose en proportion de la masse, qu'on peut n’en tenir aucun compte en calculant ses grandes révolutions. Le soleil éclaire les montagnes lorsqu’il est encore au-dessous de l’horizon, elles esprits supérieurs découvrent la vérité quelque temps avant qu’elle devienne évidente pour la multitude. C'est à quoi se borne leur supériorité. Ils sont les premiers à recueillir et à réfléchir une lumière qui, sans leur concours, serait devenue visible, un instant plus tard, à des hommes qui sont placés fort au-dessous d’eux.
La même remarque peut s’appliquer aux beaux-arts. Les lois desquelles dépendent le progrès et le déclin de la poésie, de la peinture et de la sculpture, agissent avec une régularité presque égale à celle des lois qui régissent le retour périodique de ta chaleur et du froid, de la fertilité et de l’aridité. Ceux qui semblent diriger le goût public se bornent, en général, à le devancer dans la direction qu’il prend spontanément. Sans une juste appréciation des lois auxquelles nous venons de faire allusion, on comprendrait mal les mérites et les défauts de Dryden. Nous allons donc dire comment nous les concevons.
Les temps qui ont produit les chefs-d'œuvre de l’imagination ne sont assurément pas ceux que gouvernait le goût le plus pur. Les facultés créatrices et les facultés critiques semblent ne pouvoir atteindre à la fois leur plus haut degré de perfection. Il n’est pas difficile d’assigner une cause à ce phénomène.
11 est vrai que l’homme qui sait le mieux démonter une machine et qui comprend le mieux l’usage de toutes les roues et de tous les ressorts peut, mieux que tout autre, fabriquer une autre machine de môme force. Dans toutes les branches des sciences morales ou physiques qui com-
portent une analyse exacte, on peut combiner dès qu’on a pu dissoudre. Mais l’analyse à laquelle la critique peut soumettre la poésie est nécessairement incomplète. Il y a un élément qui échappe toujours à ses recherches, et c’est cet élément môme qui fait que la poésie est la poésie. Un lecteur intelligent découvrira aisément une image forcée dans une description de la nature. Mais il lui sera impossible d’expliqueren quoi consiste l’art d’un écrivain qui, en quelques paroles, évoque un lieu devant ses yeux avec tant de vérité, qu’il le connaît comme s'il y avait passé son enfance, tandis qu’un autre écrivain, tout en employant les mômes matériaux, la môme verdure, les mômes eaux et les mêmes fleurs, sans commettre la moindre inexactitude, sans rien dire qui soit positivement superflu, sans rien omettre qui soit positivement nécessaire, ne produit pas sur vous plus d’effet que si vous lisiez dans un journal l’annonce d'une bonne maison de campagne avec un jardin bien dessiné. Prenons un autre exemple. Le lecteur le plus superficiel de Shakspeare saisit les grands traits du caractère de Hotspur. Nous voyons tout de suite que son courage est éclatant, son amour pour la gloire ardent, son caractère animé, son humeur insouciante, dominante et vive, et qu’il se laisse aller à ses fantaisies sans s'inquiéter des sensibilités qu’il peut blesser ni des inimitiés qu’il peut provoquer. La critique peut aller jusque-là. Mais il nous manque encore quelque chose. On peut avoir toutes ces qualités et toutes les autres qualités que l’observateur le plus minutieux pourrait inscrire dans le catalogue des vertus et des défauts de Hotspur, sans être cependant Hotspur. Presque tout ce que nous avons dit de lui peut s’appliquer à Falconbridge ; et cependant la plupart de ses discours
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seraient déplacés dans la bouche de Falconbridge. Dans la vie réelle, cela arrive constamment. Nous apercevons de grands contrastes entre des hommes que nous décririons presque dans les mômes termes, si nous étions chargés de les décrire. Si nous tentions de retracer leurs caractères avec détail, nous aurions bien de la peine à indiquerquelque différence marquée, et cependant nous les abordons avec des sentiments parfaitement dissemblables. Nous ne pouvons nous figurer l’un d’eux employant les gestes et les expressions de l’autre. Supposons qu’un zoologiste voulût décrire un animal, un porcépic, par exemple, à des gens qui ne l’auraient jamais vu. Le porc-épic, dirait-il, est un mammifère de l’ordre des Glires. Il a des moustaches, il est long de deux pieds, il a quatre doigts aux pattes de devant, cinq aux pattes de derrière, il a deux incisives en avant de chaque mâchoire, et huit mâchelières. Son corps est couvert de soies et de piquants. Mais tout cela dit, lequel des auditeurs aurait conçu une juste idée d’un porc-épic? Deux d’entre eux en auraient-ils la même idée? Il pourrait exister une variété infinie d’animaux possédant tous les caractères que nous venons de citer, et ne se ressemblant pas le moins du monde. Ce qu’est à un véritable porc-épic la description de notre naturaliste, les remarques de la critique le sont pour les'peintures de Ja poésie. Elle ne peut reconstruire parfaitement ce qu’elle décompose si imparfaitement. Il est évidemment aussi impossible de produire un Othello ou un Macbeth en renversant un procédé d’analyse aussi imparfait, qu’il serait impossible à l’anatomiste de tirer un homme vivant des débris de sa salle de dissection. Dans les deux cas le principe vital échappe aux instruments les plus délicats et
s’évanouit au moment où l’on touche le point où il réside. Voilà pourquoi ceux qui essayent de composer des poèmes, en se fiant à leur talent pour la critique, nous donnent des catalogues de vertus et de défauts, au lieu de nous donner des images de la réalité. Les caractères qu'ils nous tracent sont des allégories ; ce ne sont pas des hommes vertueux, ou des hommes corrompus, ce sont des vertus cardinales et des péchés mortels. On croit se retrouver parmijes connaissances de notre vieil ami Chrétien , et, comme dans la fiction de Bunyan, on rencontre parfois Défiant et Timide, parfois M. liait le Bien et aussi M. Aime la Convoitise, et enfin quelquefois Prudence, Piété et Charité.
On convient généralement que le discernement critique ne suffit pas à faire des poètes. On ne sait pas aussi nettement pourquoi il les empêche de devenir poêles. Mais le fait est que la poésie exige une disposition d’esprit croyante et non critique. Ceux qui sentent le plus vivement la poésie, ceux qui l’écrivent le mieux, sont ceux qui oublient qu’elle est une œuvre d'art et qui font de ses tableaux, comme des réalités que ses tableaux représentent, le sujet de leurs larmes ou de leur gaieté, de leur indignation ou de leur sympathie, non le sujet d’une élude de connaisseurs; ceux qui sont trop puissamment sous l’influence de l’iNusion pour admirer le génie qui la produit; ceux qui sont trop inquiets du sort d’Ulysse dans la caverne de Polypbêrae, pour se soucier de savoir si le jeu de mots sur Outis est bon ou mauvais ; ceux qui oublient que Shakspeare ail jamais existé, pendant qu’ils pleurent et maudissent avec le roi Lear. C’est en entraînant son public à croire aux créations de son imagination qu’un homme devient poète. C’est en traitant
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ces créations comme des illusions, en les analysant, autant que faire se peut, pour les ramener à leurs éléments, qu’un homme devient un critique. Du moment qu’on aperçoit le talent de l’artiste, le charme est rompu.
Ces considérations suffisent à expliquer les absurdités où sont tombés les plus grands écrivains, lorsqu’ils ont cherché à donner des règles générales pour la composition, ou à prononcer des jugements sur les ouvrages d’autrui. Ils n’ont pas l'habitude d’analyser ce qu'ils éprouvent , et il s’ensuit qu’ils rapportent sans cesse leurs impressions à des causes qui ne peuvent en aucune manière les avoir produites. Quand ils éprouvent du plaisir à lire un livre, ils ne considèrent pas que ce plaisir peut être l’effet des idées qu’une expression sans importance a évoquée devant eux en touchant le premier anneau d’une chaîne de pensées qui résident uniquement dans leur propre esprit, et qu’ils ont peut-être prêté eux-mêmes à l’auteur les beautés qu’ils admirent.
Cervantes fait le bonheur des lecteurs les plus divers. Tout écolier met en pièces, à force de les feuilleter, les plus mauvaises traductions de son roman, et connaît la triste figure du chevalier errant et les grosses joues de l'écuyer, aussi familièrement que les visages de ses camarades. Les juges les plus difficiles et les plus exercés s’étonnent de la perfection d'un art qui a su tirer des éclats de rire inextinguibles de la plus grande des calamités humaines, sans manquer une seule fois au respect qui lui est dû; ils admirent celle délicatesse d’un pinceau si délié qui peut rendre un caractère parfaitement risible, sans diminuer son mérite, sa bonne grâce et sa dignité. Mais en même temps il y a dans Don Quichotte plusieurs dissertations sur les principes de l’art poétique
et dramatique, llien dans tout l'ouvrage ne porte autant de traces de travail et de soin, et dans aucun ouvrage, & notre connaissance, rien n'est plus puéril ni plus insignifiant. De nos jours, c’est tout au plus si ces dissertations seraient admises dans la colonne littéraire du Moming-Post. Les lecteurs de la Divine Comédie sont nécessairement frappés du respect que Dante exprime pour des écrivains qui lui sont infiniment inférieurs. Il n'ose pas lever les yeux en présence de Brunetto, dont tous les ouvrages ne valent pas le moins bon de ses cent chants. Il n'ose pas s’aventurer à marcher sur la même ligne que l’emphatique Stace. Son admiration pour Virgile va jusqu’à l’idolâtrie absolue. S’il s’agissait de la diction élégante, harmonieuse, splendide du poète romain, ce sentiment, à tout prendre, ne serait pas déraisonnable; mais c’est plutôt comme autorité sur toutes les questions philosophiques, que comme œuvre d'imagination, qu’il admire YEnéide. Il lient les passages les plus ordinaires pour des oracles du plus grand poids et du sens le plus profond. Il dépeint son conducteur comme l’océan de toute sagesse, le soleil qui guérit.toutes les vues affaiblies. Au reste, les Italiens du quatorzième siècle le jugèrent lui-même comme il jugeait Virgile ; ils étaient tiers de lui, ils faisaient son éloge, ils frappaient des médailles à son image, ils se disputaient l’honneur de posséder ses restes, ils entretenaient des professeurs pour expliquer ses ouvrages; mais ce qu’ils admiraient en lui , ce n’était pas cette imagination puissante qui avait appelé un monde nouveau à l'existence, et qui en avait rendu tous les spectacles et tous les bruits familiers aux yeux et aux oreilles de l’esprit. Ils ne parlaient guère de ces créations terribles ou char-
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mantes que les critiques modernes se plaisent à commenter, ni Farinala soulevant son front hautain et tranquille au-dessus de sa couche éternelle de flammes, ni le repos de Sordello semblable à celui du lion, ni l’éclat du sourire céleste de Béatrice. Ils célébraient chez leur grand poète ces lambeaux d'histoire et de littérature anciennes, sa logique et sa théologie, 'sa physique absurde et sa métaphysique plus absurde encore, tout enfin, excepté ce qu’il a d’admirable. Comme le fou de la fable, qui détruisait sa maison en cherchant l'or qu’il avait vu en rêve caché sous ses fondements, ils détruisaient un des plus nobles ouvrages du génie de l’homme, en y cherchant des trésors de sagesse qu'ils y croyaient enfouis et qui n’existaient que dans leurs rêveries insensées. On faisait peu de cas des plus beaux passages, tant qu’on ne les avait pas rabaissés jusqu’à leur faire exprimer quelque allégorie monstrueuse. On applaudissait aux sermons sur la destinée et sur le libre arbitre, ou aux ridicules théories astronomiques où Dante s'égare, bien plus qu’à ces vers terribles qui révèlent les secrets de la tour de la faim, ou à celte histoire à demi racontée d’un amour coupable, si passionné et si plein de larmes.
Nous ne voulons pas dire que les contemporains de Dante aient lu avec moins d’émotion que leurs descendants l’histoire d’Ugolin s’avançant à tâtons nu milieu des corps décharnés de ses enfants, ou celle de Françoise tressaillant sous un baiser timide et laissant tomber le volume fatal. Loin de ià : nous croyons qu’ils admiraient ces belles choses moins que nous, mais qu’ils les sentaient davantage. Nous dirions peut-être qu'ils les sentaient trop vivement pour les admirer. Les progrès d’une nation qui passe de la barbarie à la civilisation produisent
un changement semblable à celui qui s’opère durant les progrès d'un individu qui passe de l’enfance à l’àge mûr. Qui ne se souvient avec regret de sa première lecture de Robinson Crutoé? Nous étions alors incapables d’apprécier le talent de l’auteur, ou plutôt peu nous importait que le livre eût ou non un auteur. Nous trouvions trèsprobablement que le Robinson était bien moins beau que telle ou telle des rapsodies de Macpherson, sur Foldalh au front sombre et Striadona au sein blanc. Maintenant nous n’estimons Fingal et Temora que comme un exemple frappant de la facilité avec laquelle une histoire peut s'accréditer et du médiocre mérite qui suffit à rendre un livre populaire. Nous avons, au contraire, la plus haute opinion du livre de Defoc. Nous reconnaissons la main d’un maître, à un millier de traits qui passaient autrefois inaperçus; mais tout en comprenant mieux que par le passé les mérites du récit, nous nous y intéressons bien moins. Vendredi, et le perroquet, et le bateau qui avait une voile en forme d'épaule de mouton, et le canot qui ne put pas être amené jusqu’au bord de l’eau, la tente avec la haie et l’échelle, le parc des chevreaux, et la caverne où la vieille chèvre est morte, ne redeviendront jamais pour nous les réalités que nous y avons vues autrefois. Nous ne reverrons plus le temps où notre livre favori nous mettait en tête de fabriquer des brouettes et des chaises, de creuser des cavernes, et de construire dans le jardin une cabane entourée d’une barrière. Telle est la loi de notre nature : notre jugement mûrit, notre imagination s’affaiblit. Nous ne pouvons savourer à la fois les (leurs du printemps de la vie et les fruits de son automne, les plaisirs des recherches exactes et ceux d’une agréable erreur. Nous ne pouvons
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pas être assis en face du théâtre, et nous trouver en même temps dans les coulisses. Nous ne pouvons pas partager l’illusion du spectacle, pendant que nous suivons les mouvements des cordes et des poulies qui la produisent.
Le chapitre dans lequel Fielding décrit les impressions de Partridge au théâtre développe si complètement notre proposition, que nous ne pouvons nous refuser le plaisir d’en citer une partie. « Partridge, dit-il, accorda à M. Garrick la confiance qu’il avait refusée à Jones, et il se mit à trembler si violemment, que ses genoux se heurtaient l’un contre l’autre. Jones lui demanda ce qu’il avait, et s'il avait peur du guerrier qui était en scène, a Oh ! là, monsieur, » dit Partridge, a je vois maintenant que c'est bien comme vous m'aviez dit. Je n’ai peur de rien, car je sais bien que c’est seulement une pièce de théâtre ; et si celui-là était vraiment un fantôme, il est si loin et il y a tant de monde, qu’il ne pourrait pas faire grand mal; d’ailleurs, si j’avais peur, je ne serais pas le seul, » « Allons donc! s s’écria Jones, a qui prends-tu ici pour un lâche, si ce n’est toi? » « Ah ! vous pouvez bien m’appeler lâche si vous voulez; mais si ce petit homme, qui est là sur le théâtre, n’a pas peur, c’est que je n’ai jamais vu de ma vie un homme qui eût peur... u El Partridge restait là, les yeux fixés, moitié sur le fantôme, moitié sur Hamlet, la bouche ouverte, et toutes les émotions qui se succédaient sur le visage de
Hamlet se succédaient également en lui Il ne se
passa plus durant la représentation grand’chose qui vaille la peine d’élre rappelé. A la fin, Jones lui demanda lequel des acteurs il préférait. A quoi il répondit, paraissant un peu indigné de la question qu’on lui I. 15
faisait: « Le roi, sans aucun doute.» «Vraiment, monsieur Parlridge, » dit Mrs Miller, a vous n’étes pas du même avis que le public; tout le monde convient que Hamlct est joué par le meilleur acteur qu'on ait jamais vu sur la scène.» «Lui, le meilleur acteur!» s’écria Parlridge avec un sourire méprisant, «allons donc! je jouerais aussi bien que lui. Je suis sur que, si j’avais vu un fantôme, j’aurais eu justement le infime air et fait justement comme lui. Et puis, assurément, dans cette scène, comme vous l’appelez, entre lui et sa mère, quand vous m’aviez dit qu’il jouait si bien, ma foi, il n’y a pas d’homme, je dis : pas de brave homme, ayant une mère de celte espèce, qui n’eût fait exactement la mûme chose. Je sais bien que vous vous moquez de moi ; mais voyezvous, madame, bien que je n’aie jamais vu un spectacle à Londres, j’ai cependant vu jouer à la campagne, et je sais bien que le roi m’en donne pour mon argent; il prononce tous les mots distinctement, cl deux fois plus haut que l’autre. On voit tout de suite que c’est un acteur. » Dans ce passage charmant, Parlridge se montre trèsmauvais critique de l'art du tragédien. Mais ceux qui se moquent de lui sont dix fois moins sensibles que lui à ce talent qu'il ne comprend pas. Il admire au mauvais endroit, mais il est ému au bon endroit. C’est parce qu’il est agité par le jeu de Garrick qu’il le place audessous de cet acteur emphatique et prétentieux qui joue le roi. C’est ainsi que nous avons entendu raconter que, dans certaines parties de l’Espagne et du Portugal, un acteur qui jouerait dans la perfection le rôle d’un méchant homme, au lieu de s’attirer les applaudissements de l’auditoire, serait sifflé sans miséricorde et accablé de mille projectiles. Il en serait de môme en An-
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gleterre, si nous pouvions croire un moment que nous avons vraiment devant nous Shylock ou Iago. Tant que l’art dramatique est resté dans l’enfance à Athènes, il produisait des effets semblables sur l’imagination ardente et créatrice des spectateurs. On dit qu’ils reprochèrent à Eschyle de leur avoir donné des convulsions, tant ses Furies leur faisaient peur. Hérodote raconte que, lorsque Phrynichus fit représenter sa tragédie de la ruine de Milet, il fui condamné h une amende de mille drachmes, pour le punir d’avoir mis le public à la torture par un spectacle si pathétique. Ils ne le regardaient pas comme un grand artiste, mais comme un homme qui les avait fait souffrir. Après s’étre réveillés de ce songe angoissant, ils traitèrent l’auteur comme ils auraient traité un messager par qui ils auraient appris des nouvelles alarmantes et sinistres qui se seraient ensuite trouvées fausses. C’est ainsi qu’un enfant crie d'épouvante en voyant un homme revêtu d’un vilain masque. Il a peutêtre vu l'homme mettre le masque; mais son imagination est plus forte que sa raison, et il demande ii grands cris qu'on fusse disparaitre l’objet de sa frayeur. Nous ferions de même, si la souffrance et l’horreur que produisent en nous les œuvres d’imagination allaient jusqu’à une véritable torture; mais chez nous ces émotions sont comparativement faibles. Elles troublent bien rarement notre appétit ou notre sommeil. Elles nous laissent assez de présence d’esprit pour remonter à leurs causes et pour apprécier le talent qui les produit. Notre attention se détourne bientôt des images qui ont fait couler nos larmes, pour se porter sur l’art qui a su choisir et combiner ces images. Nous applaudissons notre sagacité et notre sensibilité, et cela nous console.
Cependant, tout en pensant que le progrès des peuples dans les voies de la civilisation développe les facultés du raisonnement aux dépens de l’imagination, nous reconnaissons que cette règle présente en apparence bien des exceptions. Mais nous ne sommes pasconvaincus que ces exceptions soient réelles. Par exemple, on raisonnait mieux au temps d'Élisabeth qu'au temps d’Egberl, et la poésie aussi valait mieux. Mais il faut distinguer entre la poésie comme faculté de l’esprit, et la poésie comme œuvre de cette faculté. En ce dernier sens, la perfection de la poésie dépend non-seulement de la puissance de l’imagination, mais encore des instruments qu’elle emploie. La poésie peut donc faire des progrès, jusqu’à un certain point, tandis que la faculté poétique perd de sa force. La vivacité de la peinture présentée au lecteur n’est pas nécessairement proportionnée à la vivacité de l'original qui existe dans l’esprit de l’auteur. Nous voyons cela clairement dans les autres arts. Un homme qui voudrait entreprendre de sculpter une statue sans savoir manier un ciseau et sans étudier l’anatomie du corps humain, fût-il doué par la nature de tout le génie de Canova, produirait une œuvre qui ferait ressortir les mérites du Highlander qu’on voit en Angleterre à la porte de tous les marchands de tabac. Si un Raphaël voulait entreprendre un tableau sans avoir été initié aux mystères de l’art, il ferait une croûte, et, d’après les connaisseurs, les premiers ouvrages de Raphaël ne valent guère mieux. Et cependant, peut-on attribuer cela au défaut d’imagination? Qui pourrait douter que ce grand artiste n’ait passé sa jeunesse dans un monde idéal peuplé d’étres charmants et majestueux? Ou qui attribuerait à un changement survenu dans la constitution
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de son esprit la différence qui existe entre ses premiers essais si malhabiles et son admirable Transfiguration? En poésie, comme en peinture et en sculpture, l’imitateur a besoin de bien connaître ce qu’il veut imiter, et d’élre expert dans la partie mécanique de l’art. Le lalent ne peut lui fournir un vocabulaire; il ne lui enseignera pas quels sont les mois qui rendent le plus exactement son idée et qui la feront comprendre le plus parfaitement h d’autres; tout le talent du monde ne fera pas un grand poCte descriptif, tant qu’il n’aura pas attentivement contemplé la face de la nature, ni un grand poète dramatique, tantqu’il n’aura pas beaucoup éprouvé et observé l’influence des passions. L’expérience et le travail sont donc nécessaires, non pour fortifier l’imagination, qui n'est nulle part plus puissante que chez les gens incapables de raisonnement, comme les sauvages, les enfants, les fous et les rêveurs, mais afin de permettre à l’artiste de communiquer ses émotions au public.
Dans un siècle barbare, l'imagination exerce un pouvoir despotique. La perception de ce qui n’est pas réel est quelquefois si vive, qu’elle tiiomphe de toutes les passions de l’Ame et de toutes les sensations du corps. Au premier abord, le fantôme reste voilé, c’est un trésor caché, une poésie sans paroles, un tableau invisible, une musique silencieuse, un rêve dont les peines et les plaisirs n’existent que pour le rêveur, une amertume que le cœur seul connaît, une joie à laquelle les étrangers n’ont point de part. Les procédés qui font passer les idées d’une personne à une autre sont encore grossiers et défectueux. Il y a un grand abîme entre les esprits. Les arts d'imitation n’existent pas encore ou restent dans l'état le plus primi-
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tif. Mais les actions des hommes suffisent à prouver que la faculté qui donne naissance à ces arts est déjà d’une activité maladive. Elle n’inspire pas encore les poètes et les sculpteurs, mais elle est déjà l’amusement de la journée, la terreur de la nuit, une source féconde en superstitions bizarres. Elle transforme les nuages en personnages gigantesques et les vents en voix plaintives. La croyance qu’elle inspire est plus complète et plus absolue que celle qu’on emprunterait à l'évidence. Elle ressemble à la foi que nous inspirent nos sensations propres. Ainsi l’Arabe couvert de blessures ne voyait autre chose que les yeux noirs et le mouchoir vert de la houri qui lui faisait signe, et le guerrier Scandinave riait en pleine angoisse de la mort lorsqu’il pensait à l’hydromel du Walhalla.
Les premières œuvres de l’imagination sont faibles et grossières, comme nous l’avons dit, non par défaut de talent, mais par défaut de matériaux. Phidias n’aurait rien pu faire avec un tronc d’arbre et une arête de poisson, ni Homère s’il n’avait eu à manier que le langage de la Nouvelle-Hollande.
Cependant, ces premiers essais, tout imparfaits qu’ils sont nécessairement, produisent un effet immense. La vivacité d’impressions de ceux qui les écoutent supplée à tout ce qui leur manque. Nous savons tous les plaisirs qu’une poupée de bois de dix sous peut faire à une petite fille. Elle ne demande pas d’autre compagne; elle la soigne, elle l'habille, elle lui parle toute la journée. Les admirables enfants que sculpte Chantrey ne donnent pas à un homme fait la moitié de la même jouissance. De même les sauvages sont plus émus par les compositions grossières de leurs bardes que les peuples
Dit YDE.Y
plu# avancés en civilisation ne sont émus par les plus grands chefs-d’œuvre de la poésie.
Avec le temps, les inslruments qu’emploie l’imagination arrivent à la perfection. Les hommes n’ont pas alors plus d'imagination que leurs rudes ancêtres. Nous sommes même fort portés h croire qu’ils en ont beaucoup moins. Mais leurs œuvres d’imagination valent mieux. A dater de ce moment, et pendant un certain temps, la diminution des facultés poétiques est amplement compensée par l’amélioration de tous les moyens et de tous les instruments que ces facultés réclament. Alors arrive le règne passager de la perfection éclatante; et puis, par des causes contre lesquelles on lutterait en vain, la poésie commence à décliner. Les progrès de la langue qui lui avaient d’abord été favorables lui deviennent funestes, et, bien loin de compenser l’affaiblissement de l’imagination, semblent précipiter ce déclin et le rendre plus saillant. Lorsque l’aventurier des Mille et une Auits eut oint l’un de ses yeux de l’onguent que contenait la botte magique, il aperçut tout d’un coup toutes les richesses de la terre, quoique dispersées aux quatre coins du monde, quoique cachées dans les plus saintes retraites. Mais lorsqu’il tenta l’expérience sur les deux yeux, il fut frappé de cécité. Ce que l’élixir enchanté était pour les yeux du corps, voilà ce que le progrès du langage est pour les yeux de l'esprit. Il commence par évoquer un monde d’illusions merveilleuses; mais lorsque le langage devient trop riche, il détruit absolument la faculté de la vue.
A mesure que le développement de l’esprit avance, lessignes qui avaient servi d’abord à susciter des images vivantes arrivent à les remplacer tout à fait. Les
hommes civilisés pensent comme ils trafiquent, non en nature, mais au moyen d’une monnaie légale et ayant cours. En pareille circonstance, les sciences se développent rapidement, la critique comme les autres sciences; mais la poésie, dans le sens le plus élevé du mot, disparait peu à peu. Alors arrive la vieillesse des beauxarts et le radotage d’une seconde enfance, aussi faible que la première, mais sans ces espérances dont la premières’embellissait. C’est le temps de la poésie critique, de la poésie ainsi nommée par pure courtoisie, de la poésie à laquelle la mémoire, le jugement et l’esprit ont infiniment plus de part que l’imagination. Nous reconnaissons bien volontiers le mérite d’un grand nombre d’ouvrages de ce genre; nous ne discutons pas avec ceux qui leur donnent plus de valeur qu'aux grands poèmes d’une époque plus neuve. Nous soutenons seulement qu’ils appartiennent & un autre ordre de compositions, et qu'ils naissent d’une autre faculté.
C’est bien une certaine consolation de penser que celte école de poésie critique fait des progrès en même temps que la science môme de la critique, et que la science de la critique, comme toutes les autres sciences, marche conslamment vers la perfection. A mesure qu’on multiplie les expériences, on comprend mieux les principes.
Dans certains pays, dans le nôtre, par exemple, il y a eu un intervalle entre la chute de l’école créatrice et la naissance de l’école critique; période pendant laquelle l’imagination était tombée dans la décrépitude, tandis que le goût était encore dans l’enfance. Tout interrègne révolutionnaire comme celui-là sera nécessairement signalé par des extravagances de toute espèce.
Le bon goût triomphe d’abord des affectations et des
exagérations inséparables d’un tel état de choses. Mais la critique est encore très-imparfaite. On confond longtemps encore ce qui est accidentel et ce qui est essentiel, on tire une théorie générale d'un fait détaché. Les hommes de lettres se sont autrefois occupés en France, et môme dans ce pays-ci, à chercher combien d'heures on pouvait accorder à l’action d’une pièce, combien de comparaisons pouvaient trouver place dans le premier livre d’un poème épique, si une pièce qui a un commencement et une fin ne peut pas se passer d’un milieu, et autres questions tout aussi puériles. En pareil cas, les poètes montrent tout autant d’étroitesse et de faiblesse que la critique qui les a formés. Leur timidité leur évite des absurdités choquantes. Mais ils sacrifient sans cesse la raison et la nature aux lois arbitraires du goût. Dans leur désir d’éviter les fautes prohibées par un code ridicule, ils commettent constamment des fautes qui sont bien plus graves par elles-mêmes. Leurs grands prédécesseurs, il est vrai, ne leur étaient pas supérieurs, et même leur étaient peut-être inférieurs en fait de critique; mais ces prédécesseurs, comme nous avons cherché à le montrer, étaient inspirés par une faculté indépendante de la critique, en sorte qu’ils écrivaient bien, tout en jugeant mal.
Avec le temps, les hommes arrivent à prendre une idée plus raisonnable et plus large de la littérature. L’analyse de la poésie, qui ne peut pas ne pas rester toujours imparfaite, comme nous l’avons fait remarquer, se rapproche de plus en plus de l’exactitude. On apprécie à leur juste valeur les mérites des admirables modèles des premiers temps. On n’estime pas plus qu’elles ne le méritent les productions glaciales d’une époque plus récente. On voit
paraître des imitations agréables et ingénieuses des grands maîtres. La poésie renaît en partie; c’est l’été de la Saint-Martin, qui nous rappelle doucement les splendeurs du mois de juin après une série de mauvais jours. On recueille une seconde moisson, qui n’a cependant pas la vigueur de la première parce qu’elle a été portée par un sol fatigué. C’est ainsi que, de notre temps, Monti a imité avec succès le style de Dante ; et quelques-uns de nos compatriotes ont retrouvé comme un souffle de l’inspiration du règne d’Élisabeth. Mais l’Italie ne produira pas un autre Enfer, ni l’Angleterre un autre llamlet. Nous regardons les beautés des imitations modernes avec un sentiment semblable à celui que nous font éprouver des fleurs arrangées dans des vases destinés à orner les salons d’une capitale. Nous les contemplons sans doute avec plaisir, avec plus de plaisir peut-être, parce qu’elles nous rappellent, dans ce milieu qui ne leur convient pas, les retraites éloignées où elles fleurissent avec une exubérance naturelle; mais la sève, la fraîcheur, l’éclat, leur manquent. Ou bien, si nous pouvons emprunter une seconde image à la reine Scheherezade, nous pourrions comparer les écrivains de cette école aux joailliers qui furent chargés de terminer la fenêtre inachevée du palais d’Aladin. On avait fait tout ce que l'art et la dépense pouvaient faire; pour trouver des pierres précieuses, les palais et les bazars avaient été mis au pillage ; cependant les artistes, avec toute leur adresse, toute leur assiduité et toutes leurs ressources, ne purent rien produire de comparable aux merveilles qu’un esprit d’un ordre supérieur avait exécutées en une seule nuit.
L’histoire de toutes les littératures h nous connues
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confirment, à noire avis, les principes que nous venons d'établir. En Grèce, nous voyons l’école de l’imagination dégénérer peu h peu en école critique. Sophocle succède à Eschyle et à Pindare, Euripide à Sophocle, et les versificateurs alexandrins succèdent à Euripide. Parmi ces derniers, Théocrite seul nous a laissé des œuvres qui méritent d’ôlrc lues. Les féeries brillantes et grotesques (le l’ancienne comédie, riche ile tant de couleurs éclatantes, peuplée de lantd’élres fantastiques, animée alternativement par les sons de la musique la plus douce et par les éclats de rire les plus bruyants des lutins, tout cela a disparu pour jamais. Nous ne connaissons les chefsd’œuvre de la comédie nouvelle que par des traductions latines d'un mérite rare. D’après ces traductions, et d’après les expressions des critiques anciens, il est évident que les compositions originales étaient remplies de grâce etd’élégance, qu’elles étincelaient d’esprit et abondaient en bons sentiments, mais que la puissance créatrice n’était plus là. Jules-César appelait Térence un demi-Ménandre; preuve cerlaine que Ménandre n'était pas un quart d’Aristophane.
La littérature des Romains ne fut qu’une continuation de celle des Grecs. Les élèves partirent du point où leurs maîtres étaient arrivés par l’efiort de plusieurs générations. La période d’invention originale leur a donc presque complètement manqué. Les seuls poètes latins dont leséeritsprouvent une grande vigueur d’imagination sont Lucrèce et Catulle. Le siècle d’Auguste n’a rien produit de supérieur à leurs plus beaux passages.
En France, ce grand bouffon avec permission du roi, dont l’habit bariolé et la marotte cachèrent plus de talent que tout ce qui s’est jamais rassemblé dans le salon
ESS AIS LtTTÊFtA IHES.
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de Ninon de Lenclos ou de madame Geoffrin, n’a ou pour successeurs que des écrivains aussi convenatdes et aussi ennuyeux qu’un maître des cérémonies.
En Espagne et en Italie, la poésie a subi la même transformation. Mais la révolution n’a été nulle part plus complète et plus violente qu’en Angleterre. La même personne qui, dans son enfance, avait battu des mains avec transport à la première représentation de la Temjièle , aurait pu, sans atteindre à une longévité extraordinaire, lire les premiers ouvrages de Prior et d’Addison. Ce changement devait, à notre avis, s’opérer tôt ou tard; mais ses progrès furent accélérés et son caractère modifié par les événements politiques de l’époque, et surtout par deux circonstances : l’interdiction des théâtres pendant la République, et la restauration des Stuarts.
Nous avons dit que les facultés critiques et les facultés poétiques sont non-seulement distinctes, mais presque incompatibles. L’état de notre littérature pendant les règnes d’Élisabeth et de Jacques I" est une preuve frappante de la vérité de cette remarque. C’est à cette époque que parurent les plus grandes œuvres d'imagination que le monde ait jamais connues. Legoflt national était cependant déplorable. Les jeux de mots, les calembours, les antithèses multipliées où il n’existait aucune opposition réelle entre les pensées exprimées, les allégories forcées, les allusions pédantes, en un mot, tout ce qui est affecté et ridicule dans le fond et dans la forme : voilà ce qu’on appelait alors le beau style. Des concetti qui auraient fait tort aux bergers rimailleurs d’une académie italienne déshonoraient l'éloquence du barreau, de la chaire, du conseil. Le roi sur son trône faisait des jeux de mots. Nous pourrions bien nous consoler en réflé-
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classant que sa Majesté était un sol. Mais le grand-chancelier faisait aussi des jeux de mots sur son sac de laine, et le grand-chancelier était François Dacon. Il est inutile de parier de Sidney et de toute la légion des Euphuistes; car Shakspeare lui-méme, le plus grand poète qui ait jamais existé, tombe dans le même défaut, toutes les fois qu’il veut être particulièrement élégant. Lorsqu’il s’abandonne aux mouvements naturels de son imagination, ses œuvres sont non-seulement ce qu’il y a de plus charmant et de plus sublime, mais encore ce que le monde a jamais vu de plus parfait. Mais toutes les fois que scs facultés critiques se mettent de la partie, il tombe au. niveau de Cowley, ou plutôt il fait mal ce que Cowlev faisait bien. Tout ce qu’il y a de mauvais dans ses ouvrages est mauvais avec art et de propos délibéré. Tout ce qui lui a manqué pour arriver à la perfection, c’est de ne jamais s’inquiéter de savoir si ce qu'il faisait était bon ou non. Comme les anges de Milton, il ne descend que « par force et d’un vol laborieux.» Sa tendance naturelle est vers les hauteurs. Il plane, pourvu qu’il ne lutte pas pour tomber. Il ressemble à ces caciques américains qui possédaient des trésors inépuisables de tous les métaux que les sociétés civilisées regardent comme les plus précieux : ils en ignoraient si complètement la valeur, qu’ils abandonnaient des richesses plus précieuses que la couronne impériale de plus d’une contrée, pour acquérir quelque colilichet éclatant venu de bien loin, mais sans valeur, un bouton doré, par exemple, ou un collier de verre de couleur.
Nous avons cherché à montrer qu’à mesure que les connaissances s’étendent et que la raison se développe, les arts d’imitation perdent de leur éclat. Il faut donc
s'attendre à voir le déclin de la poésie commencer chez les classes instruites de la société; et c'est en fait ce qui arrive presque toujours. Les grands ouvrages d’imagination, qui paraissent en si petit nombre dans un temps voué h la critique, sont presque sans exception l’œuvre d’hommes sans éducation. C’est ainsi qu’à une époque où les gens de qualité traduisaient des romans français, pendant que les universités célébraient la mort des rois dans des vers peuplés de faunes et de tritons, un chaudronnier prédicateur produisit le Voyage du chrétien. C’est ainsi qu’un laboureur, en publiant les Aventures de Tam O'Shanter, étonna toute une génération qui avait pris Haylcy et Beattie pour de grands poêles. Dès la dernière partie du régne d’Élisabeth, la poésie à la mode avait dégénéré. Elle ne conservait plus que quelques vestiges de l’imagination des premiers temps. Elle n'avait pas encore été soumise aux règles du goût. L’affectation avait complètement envahi les madrigaux et les sonnets. Les concclli ridicules et les vers sans mélodie de Donne étaient, du temps de Jacques I", les modèles favoris des écrivains de Whitehall et du Temple. Mais bien que la littérature de la cour fût sur son déclin, la littérature du peuple était dans toute sa perfection. Les muses s'étaient réfugiées dans les théâtres, et la classe qui fréquentait les théâtres n'avait pas le goût plus pur que les très-honorables seigneurs et les jeunes lords vertueux qui admiraient des chants d’amour remplis de métaphysique; mais cette classe conservait toute la fraîcheur et toute la vigueur de son imagination; elle pouvait appliquer à tort son blâme et son approbation, mais elle ne se trompait jamais quand il s’agissait de pleurer ou de rire. La peste qui avait infecté la poésiclyrique ou didac-
lique n’avait atteint le drame que très-légèrement et par places. Tandis que les gens instruits et élégants comparaient les yeux de leurs belles aux foyers de deux lentilles de verre, une larme au globe de la terre, la modestie à un enlhymème, l’absence à un compas, et un amour non payé de retour h un héritier du quarantième degré rêvant à l'héritage qui ne sera pas pour lui, en même temps, la Juliette de Shakspeare penchée sur son balcon et Miranda souriant devant son échiquier attiraient tous les soirs une foule de spectateurs aussi bons et aussi simples que le maître et la maîtresse du Ralpbo de Fletcher, et qui rentraient chez eux pour pleurer -ur leur oreiller jusqu’à ce que le sommeil les eût vaincus.
Aucun genre de fictions ne nous séduit autant que le vieux drame anglais. Ses productions inférieures ellesmêmes possèdent des charmes qu’on ne trouve nulle autre part dans la poésie. C’est le miroir le plus net qui ait jamais été dressé en face de la réalité. Les créations des grands auteurs dramatiques d’Athènes produisent l’efl'et de sculptures magnifiques, conçues par une imagination puissante, polies avec l’art le plus délicat, personnifiant des idées d’une majesté et d’une beauté ineffables, mais froides, pâles, roides, sans couleurs sur les joues, sans pensée dans les yeux. Toutes les draperies, toutes les figures, toutes les personnes, les amoureux et les tyrans, les bacchantes et les furies, tout a la même froideur de marbre, la même apparence glaciale et morte. La plupart des personnages du théâtre français ressemblent aux messieurs et aux dames de cire qui sont à la fenêtre des coitTeurs; ils ont du rouge, ils sont frisés et parés; mais leurs attitudes sont tellement forcées, ils vous regardent si fixement avec des yeux si complète-
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nient dépourvus d’expression, qu'ils ne peuvent produire une illusion d’une minute. C’est dans le drame anglais seul que nous trouvons la chaleur, le moelleux, la réalité de la peinture. Nous connaissons les âmes des hommes et des femmes qui peuplent la scène anglaise, comme nous connaissons les visages des hommes et des femmes dont Van Dyck a fait les portraits.
La supériorité de ces ouvrages dépend en grande partie de deux traits distinctifs, que les critiques de l’école française considèrent comme des défauts : du mélange de la tragédie et de la comédie, et de l’étendue de temps et d’espace accordée à l’action. Le premier caractère est indispensable pour faire du drame une juste représentation d’un monde où ceux qui rient et ceux qui pleurent se coudoient sans cesse, où tous les événements ont un côté sérieux et un côté bouffon. Le second nous permet de connaître intimement des personnages avec lesquels il nous serait impossible d’entrer en familiarité pendant les quelques heures où la règle des unités emprisonne le poôte. A cet égard, les œuvres de Shakspeare, en particulier, sont des miracles de l’art. Nous y voyons un caractère développer graduellement tous ses replis les plus secrets, et cela dans une pièce qu’on peut lire tout haut en trois heures. Nous le voyons changer avec les circonstances. Le jeune homme emporté devient un souverain politique et guerrier. Le philanthrope courtois et prodigue s’aigrit jusqu’à délester et à mépriser tous ses semblables. La verge de l’affliction fait du tyran qu’elle flagelle un moraliste pensif. Le vétéran, le général, plein de sang-froid, de sagacité et d'empire surluiméme, succombe dans la lutte engagée entre un amour fort comme la mort et une jalousie cruelle comme le .
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sépulcre. Le sujet, brave et loyal, descend pas à pas jusqu’aux dernières limites de la dépravation humaine. Nous suivons ses progrès depuis les premières lueurs d’une ambition illégitime jusqu’à la mélancolie cynique d’un remords sans repentance. Et cependant il n’y a point de transitions forcées dans ces pièces; rien n’y manque, rien n’y est entassé. Si grands que soient les changements, si étroites que soient les limites dans lesquelles ils sont contenus, ils ne nous choquent pas plus que l’altération imperceptible des visages familiers que nous voyons tous les soirs et tous les matins. L’art magique du poète ressemble à celui de ce derviche, dans le Spectateur, qui avait condensé tous les événements de sept années dans l’unique moment pendant lequel le roi tenait sa lûte sous l’eau.
11 est bon de remarquer que, dans le temps dont nous parlons, les pièces de théâtre de ceux-là mômes qui n’étaient pas doués d’un génie supérieur, celles de Johnson par exemple, valaient infiniment mieux que les œuvres d'imagination les plus distinguées dans les autres branches de l’art. C’est pourquoi, tout en comprenant que notre poésie devait nécessairement décliner, par les causes que nous avons déjà étudiées, nous sommes en môme temps convaincus qu’elle aurait pu faire une belle mort, si son déclin n’avait point été accéléré par des attaques extérieures, et que le drame aurait pu maintenir le génie actif et vivant jusqu’à ce que le goût pût venir en quelque mesure prendre sa place, de manière à ne laisser presque aucun intervalle entre l’époque de l’invention sublime et celle de limitation agréable. Les œuvres de Shakspeare, qui n’ont pas été appréciées avec quelque justice avant le milieu du dix- I. 18
huitième siècle, auraient pu alors devenir les modèles reconnus de la perfection pendant la seconde moitié du dix-septième, et les grands écrivains du temps d’Élisabeth auraient pu, comme lui, avoir pour successeurs presque immédiats une génération de poètes semblables à ceux qui honorent notre époque.
Mais les puritains chassèrent l'imagination de son dernier asile. Ils interdirent les représentations théâtrales, et maudirent en masse la race des auteurs dramatiques, comme ennemie de la morale et de la religion. On peut trouver bien des choses blâmables dans les auteurs qu’ils réprouvaient; mais on peut se demander au moins si les puritains prirent le meilleur moyen d'arrêter le mal ; nous en douions beaucoup et nous croyons qu’ils durent en douter eux-mêmes lorsqu’ils virent le malin espritqu’ils avaient chassé revenir au bout de quelques années dans son ancienne demeure avec sept autres esprits plus méchants que lui.
La chute du drame permit à l’école de la poésie à la mode de régner sans partage. C’était une école sans vérité dans les sentiments et sans harmonie dans la versification, dépourvue de la puissance des temps antérieurs et de la correction des temps qui allaient venir. Une certaine habileté vicieuse, une certaine promptitude maladive à découvrir des ressemblances et des analogies entre des objets en apparence hétérogènes ; voilà à peu près tous ses titres à l’admiration. Suckling était mort. Millon était absorbé par les controverses politiques et religieuses. Si Waller différait de l’école de Cowley, c’était pour faire pis. Il n’avait pas plus de poésie qu’eux, et il avait moins d’esprit. La langueur île ses vers n’est pas plus agréable que la rudesse des
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leurs. Chez Denham seul, nous voyons poindre l’aurore d’une meilleure manière d’écrire.
Mais si misérable que pût être l'état de notre poésie pendant la guerre civile et le protectorat, elle devait tomber plus bas encore. Jusque-là, notre littérature avait été originale. Par l’esprit comme par la géographie, nous étions restés des insulaires. Les révolutions de notre goût, comme les révolutions de notre gouvernement, s’étaient passées sans que les étrangers y missent la main. Si cet état de choses eût continué, les mêmes principes salutaires de raisonnement qu’on appliquait alors avec un succès inouï à toutes les branches de la philosophie, auraient sans doute amené bientôt nos ancêtres à un code de critique mieux digéré. On apercevait déjà des signes d’un grand progrès. Notre prose s’était enfin débarrassée de tous ces jeux de mots étranges qui défiguraient encore presque toutes les compositions en vers. Les débats du parlement et la correspondance diplomatique de cette époque agitée contribuèrent beaucoup à cette transformation. Dans ces temps de presse, il fallait absolument parler et écrire de manière à aller au but. Les absurdités des puritains avaient peut-être exercé une influence plus grande encore. Dans le temps où ce style odieux qui défigure les écrits de Hall et de lord Bacon était presque universellement répandu, parut ce travail étonnant, la traduction anglaise de la Bible, qui suffirait à elle seule à prouver toute la beauté et toute la force de notre langue, si tous les autres monuments de notre littérature venaienL à disparaître. Le respect des traducteurs pour l’original ne leur permit pas d’y ajouter les ornements hideux qui étaient alors à la mode. 11 faut bien dire aussi que le fond de la version
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était d’une époque antérieure. Sans Joute, l’usage familier que les puritains faisaient à tout propos des phrases de l’Écriture était fort ridicule ; mais il eut de bons effets. C’était une affectation, mais elle fit disparaître une autre affectation infiniment plus déplaisante.
La poésie de l’ordre le plus élevé est en grande partie indépendante des circonstances qui règlent le style de la composition en prose; mais il n’en est pas de môme pour l’espèce inférieure de poésie qui lui succède. En quelques années, le bon sens et le bon goût, qui avaient déraciné l’afféterie du langage dans les traités de morale et de politique, auraient amené une réforme semblable dans les odes et dans les sonnets, si les choses avaient suivi leur cours naturel. La rigueur des sectaires victorieux s’était relâchée. Jamais une religion dominante n’est ascétique. Le gouvernement fermait les yeux sur les représentations théâtrales : on éprouvait de nouveau l’influence de Shakspeare ; mais des jours plus sombres approchaient. Notre littérature allait subir le joug étranger. Charles, entouré des compagnons de son long exil, revenait pour gouverner une nation qui n'aurait jamais dû le chasser, ou qui n'aurait jamais dû le rappeler. Chacune des années qu’il avait passées à l’étranger l’avait rendu moins capable de gouverner ses compatriotes. 11 avait vu en France la magistrature rebelle humiliée, et la prérogative royale, quoique exercée par un prêtre étranger, au nom d'un enfant, triompher de toute opposition. Ce spectacle plaisait naturellement à un prince qui savait combien l’opposition des parlements avait été funeste à sa famille. La politesse était sa seule bonne qualité. Les outrages qu’il avait subis en Écosse lui avaient appris à en faire cas. Sa na-
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ture apathique et efféminée le rendait propre à y exceller. L’élégance et la vivacité des manières françaises le séduisaient. Avec les maximes politiques et les habitudes sociales de son peuple favori, il en adopta les goûts littéraires, et, une fois remonté sur son trône, il les mit bientôt à la mode, en partie par sa protection directe, mais surtout par celle politique méprisable qui lit un moment de l’Angleterre la dernière des nations, et qui éleva Louis XIV à un degré de gloire et de puissance qu’aucun autre souverain français n’avait atteint jusqu’alors.
Ce fut pour plaire à Charles que la rime fut introduite pour la première fois dans nos pièces de théâtre. Ainsi fut porté à notre drame anglais, qui commençait h sortir de sou état d’abattement, un coup qui lui eût été mortel à toute époque. Deux manières d’écrire, toutes deux déplorables, l’une indigène, l’autre d’importation étrangère, se trouvèrent alors, tantôt amalgamées, tantôt en lutte. Le style enflé et vide de la nouvelle mode se mêlait aux absurdités ingénieuses de l’ancienne, et ce mélange produisait quelque chose que le monde n’avait pas encore vu et qu’il ne reverra jamais, nous .l’espérons bien, quelque chose qui eût fait paraître à leur avantage les folies les plus ridicules des autres temps, quelque chose qui échappe à la parodie et qu’on flatte malgré soi quand on veut l’imiter par ironie, quelque chose dont la tragédie de Bayes est un échantillon très-estimable. Ce que lord Dorset disait à Edward Howard aurait pu s’adresser à presque tous ses contemporains : « Comme les plongeurs habiles descendent au fond plus vite que ceux qui ne savent pas nager, ainsi, dans celle manière d’écrire sans penser, tu excelles
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étrangement à tomber plus bas que personne. »
Il faut excepter de ces reproches quelques hommes du monde qui étaient gens d’esprit, et parmi eux Dorset lui-môme. Bien qu’ils ne fussent assurément pas de grands poètes, ni même de bons versilicateurs, ce qu’ils écrivaient avait toujours un sens et quelquefois de l’esprit. Bien ne montre plus clairement le misérable état où la littérature était tombée que l'immense supériorité de ces vers d’occasion négligemment jetés sur le papier par quelques hommes de la haute classe, sur toutes les productions les plus soignées de presque tous les auteurs de profession. Le goût régnant était si mauvais, que le succès d’un auteur était en proportion inverse de ses travaux et de sa soif de perfection. Il faut faire une exception en faveur de Butler, qui avait autant d'esprit et de culture que Cowley, et qui savait s’en servir, ce que Cowley ne sut jamais. Une grande connaissance du bon anglais familier le distingue encore des autres écrivains de son temps. Quant à Gondibert, que ceux qui le peuvent lire le critiquent. L’imagination était éteinte; le goût était dépravé. La poésie, chassée des palais, des théâtres, des collèges, avait trouvé un asile dans l’obscure demeure où un grand homme, né hors de saison, conservait sans tache, au sein de la disgrâce, de la pauvreté, de la souffrance et de la cécité, un génie et un caractère dignes d'un temps meilleur.
Tout ce qui regarde Milton a quelque chose de merveilleux; mais rien n’est plus merveilleux que la composition du plus graml poème épique des temps modernes, dans un siècle si défavorable à la poésie. Nous ne sommes pas bien sûrs qu’il ne faille pas l'attribuer en
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partie à la cécité du poêle. On sait que l'imagination est toujours plus active quand le monde extérieur lui est fermé. Dans le sommeil, ses illusions sont parfaites; elles produisent tout l'effet des réalités. Dans l 'obscurité, elle voit toujours plus clair qu’à la lumière. Pour ceux qui se sont amusés à construire ce qu'on appelle des châteaux en Espagne, ils doivent en avoir fait l’expérience. Nous connaissons des artistes qui, avant de chercher à reproduire de mémoire une figure, ferment les yeux, afin de se rappeler plus nettement l’image des traits et de l’expression. Nous sommes donc portés à croire que l’infirmité de Milton a pu préserver son génie de l’influence d’un temps qui lui était si défavorable. Quoi qu’il en soit, ses ouvrages n'obtinrent au début qu’une bien petite part de popularité. Il payait la peine de sa supériorité par le dédain de ses contemporains. On ne lut, on n’admira généralement sa grande poésie que lorsque des écrivains qui lui étaient bien inférieurs eurent réussi, à force de concessions obséquieuses faites au goût du public, à prendre assez d’influence pour le réformer.
Dryden était le plus éminent de ces écrivains. Parmi la foule des auteurs qui avaient courtisé la gloire au commencement du règne de Charles II, en se livrant à des absurdités et des affectations de tout genre, il s’était bientôt fait remarquer. Jamais homme n’exerça autant d’influence sur son .temps. La raison en est bien simple. Jamais homme ne subit autant l’influence de son temps. Il était peut-être le plus grand de ceux que nous avons appelés les poêles critiques, et sa vie littéraire a reproduit sur une petite échelle toute l’histoire de l’école à laquelle il appartenait, la maladresse et les extravagances où elle
s’égare en son enfance, la convenance, la grâce, le noble bon sens, l'éclat tempéré où elle arrive en sar maturité. L’imagination de Dryden resta engourdie jusqu’au moment où son jugement vint la réveiller. Il commença par des comparaisons forcées et des phrases vides. Il acquit peu à peu l’énergie du satirique, la gravité du moraliste, les transports du poète lyrique. On peut observer en miniature, dans ses œuvres, toute la révolution que la liltératurc anglaise a accomplie depuis Cowley jusqu’à Scott.
Sa vie se divise d’elle-méme en deux parties. Il reste bien, sur la frontière commune des deux périodes, un petit territoire qui prête au débat, mais nous pouvons tirer la ligne de démarcation avec assez d’exactitude. Nous serions portés à choisir l’année 1G78 comme la date d’un grand changement dans la manière de Dryden. Dans la période précédente, avaient paru quelques-uns de ses panégyriques de cour, son Annus mirabilis et la plupart de ses pièces de théâtre; bref, toutes ses tragédies rimées. Ses meilleurs drames appartiennent tous à l’époque suivante, Tout pour l'amour, Ze moine espagnol et Sébastien , ainsi que ses satires, ses traductions , ses poèmes didactiques et ses odes.
Il ne serait pas juste de parler des petites pièces de vers dédiées aux chanceliers et aux dames. Le plus grand avantage que les beaux-arts puissent tirer delà diffusion des connaissances, c’est que le patronage des individus devient inutile. Certains écrivains afTectent encore de regretter le temps des patrons. Les mauvais écrivains seuls ont des raisons de le regretter. C’est toujours un temps d'ignorance générale. Lorsque dix mille lecteurs attendent impatiemment l’apparition d’un livre, la