DE 81 ANS
(D'aprÈs une |iré[iBralio(] du ilo«lRUr WeinhEho),
les deux très fréquents cliez les vieillards, (>e8 modi-. lications sont dues à l'imprégnation du cristallin et d'une partie de la cornée par des matlfires grasses (I), ce qui les rend troubles. On iiltribvic l\ In nutrition
(I) Fusa, Der Greisenbogen, dans Virchow't Arcfiiv, 1906, L. CLXXXII, p. 407. — S. Toufesco, Sur le cvUtalUn, Paris,,
<léfectueuse de ces organes le dépôt de graisse dans leur sein. Mais, tandis que, dans les autres parties de l'organisme, le début de cette dégénérescence graisseuse est bientôt suivi de réaction des macrophages, la cornée et le cristallin en restent exempts pour des causes surtout anatomiques. La plupart des organes ont, à côté des éléments nobles, leurs macrophages toujours disponibles. Les centres ner\eux ont la névroglie comme source des macrophages ; les musdes striés ont leur sarcoplasma pour la mémo fonction ; le tissu osseux est muni d'ostéoclastes ; le foie ^tles reins sont facilement envahis par des macrophages, amenés par la circulation. Le cristallin et la «ornée n'ont que peu ou point d'éléments capables de remplir le rôle des macrophages.
Certaines maladies infectieuses amènent une sénilité précoce. Un enfant syphilitique est « un vieillard en miniature, à face ridée, à peau terreuse, bistrée, flasque, plissée et comme trop grande pour ce qu'elle contient » (1). Dans ce cas, la décrépitude est certainement l'œuvre du microbe de la syphilis qui, dans le sein de la mère, a déjà réussi à empoisonner l'enfant. Il y a plus que l'analogie pour supposer que notre vieillesse e^t aussi le résultat d'un empoi souplement de l'organisme, d'un empoisonnement chrowque et lent. Les poisons, insuffisamment détruits <ïn éliminés, amènent l'affaiblissement des tissus, l^ur fonctionnement s'altère et se ralentit, c(» qui se
^t) Edmond Fournier, Stigmates dystrophiques de Vfiérédomhiliê, Paris, i898, p. 4.
50 PnBMIERE PAIITJE
manifeste, entre autre, par le dépôt de graisses di certains organes. De tous nos éléments cellulair les phagocytes supportent le mieux Faction des p sons qui envahissent notre corps. Quelquefois ils s< même excités par ces substances toxiques. Dans conditions, il s'établit une lutte entre les éléme nobles et les macrophages, lutte qui se termine faveur de ces derniers.
Pour répondre à la question, si notre vieille peut être influencée dans un sens favorable, il nécessaire de l'étudier à plusieurs points de vue. C ce que nous tâcherons de faire dans les autres part de cet ouvrage.
LA
Rapports entre la longévité et la taille des animaux. — Longévité et période d'accroissement. — Rapports entre la longévité et la périodeîdn.do&bieraen't de poids des nouveau-nés. — Longévité et fécondité. — Rapport présumé entre la longévité et le mode d'alimentation.
La durée de la vie des animaux oscille dans de très grandes limites. Tandis que quelques-uns, comme les mâles de certains Rotifères, parcourent leur cycle vital complet, de Fœuf jusqu'à la mort, dans Tespace de cinquante à soixante heures, d'autres, tels que^ certains Reptiles, vivent plus de cent ans et peuvent même probablement atteindre l'âge de deux ou trois siècles.
Depuis longtemps, on s'est demandé quelles pourraient être les lois qui régissent cette durée de la vie, si variable. L'observation même superficielle des animaux domestiques a vite appris qu'en général les^ petits animaux vivent moins longtemps que les-
grands : les souris, les cobayes et les lapins ont une existence plus courte que les chats, les chiens et les moutons, qui sont encore surpassés par le cheval, le cerf et le chameau. De tous les Mammifères qui vivent dans Tentourage de l'homme, c'est l'éléphant qui a la vie la plus longue et c'est en même temps l'animal le plus grand.
Mais il n'a pas été difficile de constater que la taille n'est pas toujours en rapport direct avec la longévité et que des petits animaux, comme les perroquets, les corbeaux, les oies, atteignent un Age bien plus avancé que quantité de Mammifères et qu'un certain nombre d'Oiseaux beaucoup plus grands.
En règle générale, un animal de grande taille demande plus de temps qu'un petit pour se développer et pour atteindre l'âge adulte, et c'est pour cela que l'on supposait que les durées des périodes de gestation et de croissance étaient proportionnées à la longévité. Buffon (1) pensait déjà que « la durée totale de la vi(^ peut se mesurer en quelque façon par celle du temps de l'accroissement ». Et, puisque celui-ci est pour ainsi dire inhérent à l'espèce, la longévité doit présenter quelque chose de très stable. De même qu'une espèce animale ne peut acquérir qu'une taille fixe, donnée une fois pour toutes, de même elle ne peut dépasser les limites de sa longévité normale. Aussi Bl'ffon croit que «... la durée de la vie ne dépend ni des habitudes, ni des mœurs, ni
(1) Histoire iialvrclle ffénérale et particulière, t. II, Paris,
LA LONGÉVITÉ DANS LA SÉRIE ANIMALE dH
de la qualité des aliments, que rien no peut changer les lois de la mécanique qui règlent le nombre de nos années, et qu'on ne peut guère les altérer que par des excès de nourriture ou par de trop grandes diètes » (p. 573).
En prenant pour mesure de la croissance le terme du développement entier du corps, Bltfon est arrivé à ce résultat que la durée de la vie est de 6 à 7 fois plus longue que la période de l'accroissement. « L'homme — dit-il — qui est 14 ans à croître, peut vivre 6 ou 7 fois autant de temps, c'est-à-dire 90 ou 100 ans ; le cheval, dont raccroissement se fait en
4 ans, peut vivre 6 ou 7 fois autant, c'est-à-dire 25 ou 30 ans ». c Comme le cerf est o ou 6 ans à croître, il vit aussi 7 fois 3 ou G ans, c'est-à-dire 33 ou 40 ans ».
Bien que d'accord en principe, Flolrens (1) objecte à BuFFON le manque de précision dans l'évaluation de la période de Taccroissement. 11 pense arriver à un meilleur résultat en admettant que le terme de la croissance est marqué par le moment de la réunion des os longs à leurs segments terminaux (épiphyses). Se basant sur ce caractère, Flourens établit que chaque animal vit 5 fois autant que la période écoulée jusqu'à la réunion des épiphyses. « L'homme est ^ ans à croître, et il vit 5 fois 20 ans, c'est-à-dire 100 ans ; le chameau est 8 ans à croître, et il vit
5 fois 8 ans, c'est-à-dire 40 ans ; le cheval est 5 ans à croître, et il vit 3 fois 5 ans, c'est-à-dire 25 ans, et ^nsi des autres » (p. 86).
(1) De la longévité humaine et de la quantité de vie sur hglobe, P^ris, 1855.
o4 DEUXIÈME PARTIE
Même n'envisageant que les Mammifères, comme Tavait fait Flourens, on ne devra accepter sa loi qu'avec de très grandes réserves. Weismann (1) a déjà cité Texeniple du cheval qui est complètement adulte à 4 ans et qui vit non pas 5, mais 10 et même 12 fois autant. La souris croît avec une très grande rapidité et peut se reproduire à partir de 4 mois. Si on admet 6 mois comme terme de sa croissance, sa longévité de 5 ans sera encore 2 fois plus longue qu'elle devrait Têtre d'après Topinion de Flourens. Parmi les animaux domestiques, le mouton a une période de croissance relativement longue ; il n'acquiert sa dentition définitive qu'à 5 ans, et ce n'est qu'alors qu'il est adulte. Mais déjà à 8 ou 10 ans il perd ses dents et commence à vieillir et, à l'âge de 11 ans, il est complètement vieux (2). La longévité du mouton atteint donc à peine 3 fois la période de sa croissance.
Lorsqu'on passe aux autres Vertébrés, les variations du rapport entre la croissance et la longévité paraîtront encore plus grandes. Ainsi, parmi les Oiseaux, les perroquets, qui se distinguent par une durée de vie très longue, croissent avec une grande rapidité. A 2 ans, ils acquièrent leur plumage définitif et sont aptes à se reproduire. Les petites espèces le sont même à 1 an. La période d'incubation est également courte et ne dépasse guère 25 jours ; chez plusieurs espèces, elle n'atteint même pas 3 semaines.
(1) Uebe?' die Dauer des Lebens, Jena, 1882, p. 4.
('2) Brehm. La vie des animaux. Mammifères, t. Il, p. 623.
Et cependant les perroquets sont des Oiseaux qui jouissent d'une longévité remarquable, comme il résulte d'un grand nombre de faits bien précis. L'oie domestique a une période d'incubation de 30 jours et une durée de croissance assez courte ; malgré cela, elle est capable de vivre longtemps : on a observé des oies de 80 et même de 100 ans. D'un autre côté, les autruches, qui couvent pendant 42 à 49 jours, et qui ne deviennent adultes qu'à 3 ans, ont une vie relativement peu prolongée, comme nous le verrons plus tard.
H. Milne-Edwards (1), il y a déjà longtemps, s'est prononcé contre l'importance essentielle de la loi du rapport direct entre la gestation et la longévité. Il a résumé sa critique comme suit : <( le cheval vit beaucoup moins longtemps que l'homme, bien que la durée de sa vie intrautérine soit plus longue : et certains Oiseaux, dont l'incubation ne dure que peu de semaines, paraissent pouvoir vivre plus d'un siècle ».
BcNGE (2) a repris récemment l'étude des rapports entre la durée de l'accroissement et la longévité et a proposé un nouveau moyen de recherche. Il a remarqué que la période pendant laquelle un mammifère nouveau-né double son poids, rend bien compte de la rapidité de la croissance. Il a établi que, tandis que l'enfant demande 180 jours pour atteindre le
(1) Leçons sur la physiologie et Vanatomie comparée, t. IX, 1870, p. 446.
(2) Archir, f, die gesaminte Physiologie. Boon 1903, t. XCV, p. 606.
poids double de celui qu'il a eu iiu moment de k oaissance, le cheval dont lu longévité est notablemcoL moins yrande, double son poids en 60 jours. La vuch« ne demande pour cela que 47 jours ; la brebis 15 ; ii) porc t4 ; le chat 9 jours et demi et le chien 9 jour* Seulement. Malgré l'intérêt de ces données, il est impossible d'accepter une loi simple qui réglerait le rapport entre la période de doublement du poids ut de la longévité, car les écarts sont trop grands. Cette période est chez- le cheval presque 7 fois plus longue que chez le chien et cependant la longévité de ce* deux espèces présente tout au plus une différence île 3 fois (le cheval atteint rarement plus de GO ans et le chien plus de 20). La brebis qui double son poids initial en un espace de temps notablement plus long que le cbien, vit moins longtemps que celui-ci.
D'après nos recherches, la souris nouveau-née quadruple quelquefois son poids dans les premières 24 heures. Le doublement du poids doiiiande un temps 36 fois moins long que elle/, le chien et le cbat qui ne vivent pas plus de o fois plus longtemps que la souris.
Du reste Bunge lui-même est loin de tirer une couclusion précise de ses chiiîres qu'il ne communiquo qu'à titre d'enctjuragenient pour les recherches ultérieures. Il suppose aussi à l'opinion de Flocbeks et pense que si son facteur o est valable pour l'honmie, , il ne l'est point pour le cheval qui achève su croissance ;i i ans et qui atteint plus souvent l'âge A»- 40 ans que l'homme ne devient centeuaire.
Malgré qu'il soit impossible d'admettre les rapport» précis entre les dimensions et la durée de la croisi
sance d'un côté et de la longévité de l'autre, tel» que ce;!i rapports ont été formulés par Buffon et Flourens, il reste néanmoins vrai que les conditions internes d'une espèce animale déterminent une certaine limite d'espace et de temps que cette espèce ne peut plus franchir. Seulement, ces conditions purement physiologiques laissent encore un certain champ libre à des variations de la longévité dans d'assez grandes proportions. Celle-ci est donc un caractère capable d'être modifié sous l'influence des circonstances extérieures. C'est sur ce coté du problème qu'insiste surtout Weîsmann (/. c,)y dans son étude bien connue sur la durée de la vie.
La longévité, d'après lui, bien que dépendant en dernier lieu des propriétés physiologiques des cellu" les qui constituent l'organisme, pont être adaptée aux conditions de l'existence et réglée par la sélection naturelle des caractères utiles pour la vie de l'espèce. Pour que les animaux continuent à vivre, il est indispensable qu'ils se reproduisent et que la progéniture soit capable d'atteindre Tûge adulte et de se reproduire à son tour. Or, il y a des exemples nombreux dans le monde organique, où la fécondité est particulièrement restreinte. La plupart des Oiseaux, sidaptés à la vie aérienne, incompatible avec un poids du corps trop lourd, ne pondent que très peu d'œufs. Tel est le cas des Oiseaux rapaces : aigles, vautours et autres. Ils ne font qu'une couvée par an et ne produisent que deux, quelquefois même un seul petit. Dans ces conditions, la longévité devient un moyen d'adaptation de l'espèce pour se conserver, ce qui est
d'autant plus néceNsairi* que k^s œufs et les petite sont sujets à btiaucoiip de dangers. Les premiers sont souvent dévorés par toutes sortes d'eunemia, et les petits, détruits par le froid précoce. Si l'espèce n'était pas capable d'une longue vie, dans ces conditioni' défavorables d'existence, elle serait depuis longtemps disparue. Aussi voit-on que les animaux très féconds ne jouissent en général que d'une vie très courte. Tels sont les souris, les rats, les lapins et beaucoup^ d'autres Rongeurs dont la vie qui no dure gutre plus de ft à 10 ans, est largement compensée par le nombre énorme de leur progéniture.
ttn pourrait même supposer des liens très intimes, pour ainsi dire physiologiques, entre la longévité et' 1(1 faible fécondité. Il est de notion courante que la prolifération use l'organisme maternel et que les mères qni ont beaucoup d'enfants vieillissent prématurément et souvent n'atteignent pas un ftge très avancé. La fécondité serait donc la cause de la courte' durée de la vie. Cependant il faut bien se gardei formuler une pareille théorie. La longévité, au moins t'hez les animaux vertébrés, est en général h pea près pareille dans les deux sexes. Or, les dépenses de l'organisme au profit de la nouvelle gènératins sont beaucoup pins grandes chez les femelles que' chez les mâles. Malgré cela, les premières attet^ent souvent un ftge plus avancé, ce qui est établi tout pour l'espèce humaine, où les femmes atteignent et dépassent plus fréquemment l'âge de 100 ans que les hommes,
La faible fécondité peut 6tre d'autant moins consi-
LA LONGÉVITÉ DAKS LA SÉRIB ANIMALB 59
dérée comme cause de longue vie qu'il ne manque point d'exemples d*animaux très féconds qui jouissent d'une grande longévité. Ainsi, parmi les perroquets, il y a des espèces qui pondent deux ou trois fois par an et qui produisent jusqu'à six et neuf œufs à la fois. La famille des canards — Anatidés — se distingue par la fécondité et en même temps par la longévité. « Chaque couvée comprend un grand nombre d'œufs, rarement moins de six et parfois jusqu'à seize » (Brehm, Oiseaux, t. II, p. 750). La Tadorne vulgaire peut pondre jusqu'à vingt et même trente œufs. Les canards apprivoisés, dans certaines régions tropicales, pondent pendant toute une saison un œuf par jour. Les oies sauvages pondent de 7 à 14 œufs pendant une seule période (Ihid., p. 736). Eh bien, les canards et les oies vivent généralement longtemps. On a vu des canards vivre jusqu'à 29 ans. Même la poule, cet oiseau si fécond, peut atteindre Tàge de 20 et même 30 ans (Oustalet).
Mais, dira-t-on, ces oiseaux sont très exposés à l'agression de beaucoup d'ennemis pendant leur jeunesse. Qui n'a vu des poussins, des canetons et des oisons emportés par des vautours, renards et autres carnassiers ? La longévité s'explique dans ces exemples par l'adaptation de l'espèce pour se conser\'er, malgré la destruction des petits. C'est ainsi que Weismann interprète la longue durée de la vie des oiseaux nageurs et de beaucoup d'autres animaux. Seulement, il faut bien admettre que, dans tous ces cas, la longévité ne dépend nullement des risques que courent les ieunes oiseaux, mais qu'elle s'est établie indépendam-
60 P^UXIÈMB PARTIE
mentd'eux. S'il n'en était pas ainsi, les espèces dont les petits sont dévorés en si grand nombre, s'éteindraient au bout de peu de temps, comme ceci s'est produit pendant les époques géologiques antérieures avec un si grand nombre d'animaux qui n'existent plus maintenant. La longévité des animaux féconds, dont les petits sont détruits en quantité, doit donc avoir une source particulière qui ne peut être ni la fécondité, ni la destruction de la progéniture, (blette source doit être cherchée dans les conditions physiologiques de l'organisme, mais ne peut être attribuée ni à la longue durée de la croissance, ni aux grandes dimensions des animaux adultes.
Après avoir examiné certaines hypothèses sur la durée de la vie, M. le professeur Oustalet (I), dans une étude très intéressante sur la longévité chez les animaux vertébrés, s'est arrêté au régime alimentaire, comme cause de ce phénomène. Il pense qu'il existe « un certain rapport entre le régime et la longévité. D'une façon générale, les herbivores paraissent vivre plus longtemps que les carnivores, ce qui tient sans doute à ce que les premiers trouvent plus facilement et plus régulièrement autour d'eux les aliments nécessaires à leur subsistance et ne sont pas soumis comme les carnivores à des alternatives de bombance et de jeûne forcé ». En effet, il y a bien des exemples qui conlirment cette règle, tels que les éléphants et les perroquets qui se nourrissent de végétaux et qui jouissent d'une longue vie. Mais, à
ii)La Natureyi^ mai i900, p. 378.
LA LONGBVITB OA^S LA SERIE ANIMALE 6i
€Ôté, il y a non moins d'animaux, chez lesquels le régime carnassier n'exclut point une longévité remarquable. Parmi les Oiseaux, les rapaces diurnes et nocturnes qui se nourrissent de chair animale, vivent très longtemps, comme ceci a été démontré par un grand nombre d'obser\'ations. Les corbeaux qui mangent des cadavres, se distinguent également par leur longévité. Malgré l'absence de données très précises sur la durée de la vie dos crocodiles, ces carnassiers redoutables, il est incontestable qu'ils sont capables d'atteindre un Age très avancé.
Il faut donc chercher ailleurs les causes intimes qui règlent la longévité. Seulement, pour arriver à quelque résultat, il est utile de jeter un coup d'œil sur la durée de la vie dans le monde animal.
Longévité des animaux inférieurs. — Exemples de longue vie des Actinies et d'autres Invertébrés. — Longévité des Insectes. — Longévité des Vertébrés « à sang froid > — Longévité des Oiseaux. — Longévité des Mammifères. — Inégalité de la durée de la vie chez les deux sexes. — Rapports entre la longévité, la fécondité et la productivité de l'organisme.
La durée de la vie des animaux étonne par sa très grande variabilité. Un aperçu même superficiel suffit déjà pour s'assurer qu'elle dépend dun grand nombre de facteurs.
Comme les animaux supérieurs ont presque ton-
62 DEUXIÈME PAITIK
jours une tûUe plus grande que les Invertébrés et comme la longévité se trouve dans un certain rapport avec la taille, on aurait le droit de supposer que les Vertébrés vivent toujours plus longtemps que les animaux inférieurs. Et cependant il n'en est rien. Parmi les animaux d'organisation très simple, il y en a qui vivent fort longtemps. Le meilleur exemple dans ce genre se rapporte aux Actinies. Ces animaux de structure inférieure, qui ne possèdent même pas d'organes digestifs différenciés et qui n'ont qu'un système nerveux disséminé et peu développé, peuvent être pendant longtemps obser\^és en captivité. Je me souviens avoir vu, il y a plus de 40 ans, chez M. Lloyd, directeur de l'aquarium, à Hambourg, une Actinie âgée de plusieurs dizaines d'années qu'il conservait précieusement dans un bocal particulier. Une anémone de mer, appartenant à l'espèce Actinia mesembryanthenmm, a vécu pendant 66 ans. Capturée en 1828 par un zoologiste écossais, Dalyell, elle était déjà à ce moment parfaitement adulte et devait avoir environ 7 ans. Elle a survécu à son maître pendant 36 ans et est morte en 1887 à Edimbourg, d'une cause indéterminée. Malgré cette remarquable longévité, la croissance de Y Actinia mesembryantheinum est rapide et sa fécondité très grande. D'après Dalyell, les anémones de cette espèce acquièrent leur maturité à 15 mois. L'exemplaire, capturé par ce naturaliste, a produit dans l'espace de 20 ans (1828-1848) 334. petits. Après une période stérile de plusieurs années, il a donné naissance, en une uuit, en 1857, à 230 petites actinies. Cette fécondité |)hén()niénale a diminué
avec Tâge, mais, même âgée de 38 ans, l'anémone produisait encore 3 à 20 petits à la fois. Dans l'espace de 7 ans, à partir de 1872, elle accoucha de 130 jeunes actinies (1). Eh bien, cetanimal, qui ne pesait pas certainement plus du quarantième ou du cinquantième du poids d\m lapin adulte, a dépassé de plus de 6 fois la longévité de ce rongeur.
MM. AsHwoRTH et Nelson Annandale {loc. cii.) ont observé une autre anémone de mer, appartenant à l'espèce Sagartia troglodytes, et âgée de 30 ans. Elle ne se distinguait de ses jeunes congénères que par une moindre fécondité.
A côté de ces polypes à vie si longue, il y en a d'autres, tels que les Flabellum, qui ne vivent pas plus de 24 ans, sans qu'on puisse préciser la cause de cette différence de longévité.
La durée de la vie des Mollusques et des Insectes présente une variabilité non moins grande. Tandis que certaines espèces de Gastéropodes (Vitrines, Succinées, etc.) ne vivent que peu d'années, d'autres, comme la Nation héros, peuvent atteindre Tàge de 30 ans. Certains Mollusques bivalves marins, tel^que Tridacna gigas, vivent jusqu'à 60 et même 100 ans (2).
Les Insectes, ces animaux si variables sous tant de rapports, ont aussi une durée de vie très différente. Il y en a qui ne vivent que quelques semaines, comme certains pucerons que Ton a vu mourir a[)rès
(1) AsHwoRTH et Anxandale, Proceedings of the /?. Society ofEdinburgh. l. XXV, part. IV, 1904.
(i) Bronn's Klassen u. Ordnungen des Thierreichs^i. III, p. 466.
un mois d'existence. Mais dans le même ordre d'Insectes (Hémiptères), quelques espèces de cifçale» ont une longévité de 13 et de 17 ans, c'est-à-dire beaucoup plus longue que celle des petits Rongeurs, souris, rats et cobayes. Une cigale de l'Amérique du Nord est désignée sous le nom de Cicada septemdecim parce qu'à l'état de lar\'e elle vit pendant 17 ans enfouie dans la terre au voisinage de pommiers, dont elle suce les racines. A l'état adulte, l'insectene vit que pendant un peu plus d'un mois, juste le temps qu'il faut pour déposer les (lîufs et donner naissance à la jeune génération qui ne sortira de la terre qu'après une nouvelle j)ériode de 17 ans.
Entre ces exemples extrêmes de longévité trouvent leur place toute une série de cas dans le monde des Insectes avec une durée de vie des plus variables. Dans ces conditions, la science, dans son état actuel, chercherait vainement une loi qui régisse la longévité. Les règles qui s'appliquent jusqu'à un certain j)oint aux animaux en général, se trouvent souvent renversées chez les Insectes. Ainsi les grosses sauterelles, les locustes et les grillons vivent moins longlemj)S qu'un grand nombre de (loléoptères de taille i)eaucoup plus [)etite. Les femelli^s d'abeilles, dont la fécondité est si grande, vivent 2 ou 3 ans et peuvent quelquefois atteindre Tàge de 5 ans, tandis que les ouvrières infécondes meurent dans leur première année. Les f(;m(^ll(îs des fourmis, malgré leur petite taille et l(Mir fécondité formidable, vivent jusqu'à 7 ans (1).
(1) Wkismann, Dauer (L Lehfins, pj). 74, 75.
Dans rignorance où se trouve la science au sujet de tout ce qui concerne la physiologie intime des animaux inférieurs en général et des Insectes en particulier, il est impossible de se faire une idée sur les causes de la grande variabilité de leur durée de vie. On a plus de chances de réussir en s'adressant à des Vertébrés, sur lesquels nous possédons beaucoup plus de données précises.
Il ressort de l'analyse des faits que, tandis que l'organisation de ces animaux a réalisé beaucoup de progrès, en s'élevant des Poissons aux Mammifères, la durée de la vie a marché en sens inverse. En règle générale, les Vertébrés inférieurs vivent plus longtemps que les Mammifères.
Malgré les renseignements insuffisants sur la longévité des Poissons, on a le droit de la considérer comme très grande. Les Romains, qui estimaient beaucoup les murènes, les gardaient dans des aquariums et les conservaient vivantes pendant 60 ans et davantage. On pense que les saumons atteignent l'âge d'un siècle et que les brochets peuvent vivre encore beaucoup plus longtemps. On cite souvent le brochet mentionné par Gessner qui fut péché près de Heilbronn en 1230 et qui vécut pendant 267 ans. On attribue également une très longue vie aux carpes, dont la longévité a été évaluée par Buffon à 150 ans. On pensait que les vieilles carpes des étangs de (^ihantilly et de Fontainebleau dataient de plusieurs siècles, mais E. Blanchard a démontré l'inexactitude de cette opinion qui ne tenait pas compte de ce que la plupart
des carpes ont été mangées à l'époque où les rési- (Jences royales ou princières furent envahies pendant la Révolution. Néanmoins la longévité des carpes doit être considérée comme très grande.
On a moins de données sur la vie des Amphibiens. mais on sait que, même les représentants de cette classe qui n'ont qu'une petite taille, peuvent vivre assez longtfîmj)s. Ainsi on a observé des grenouillen âgées de 12 à 10 ans et des (rapands ayant atteint 30 ans:
Il y a plus (le documents sur la longévité des Reptiles. Les crocodiles et les caïmans, les plus grands représentants de cette classe, ont une période de croissance très longue et se distinguent par une grande longévité. Au Muséum d'histoire naturelle, on garde certains caïmans depuis iO ans et, malgré ce long laps de temps, on ne leur trouve aucun signe de vieillesse. Les tortues, quoique de taille beaucoup |dns p(^tite que les crocodiles, vivent néanmoins très longtemps. Une tortue a vécu pendant 80 ans dans^ le jardin du gouverneur de la colonie du Cap et on pense», qu'elle a atteint l'âge de deux siècles. Une autre tortue, provenant des îles de (jalapagos, était âgée d^ 175 ans. Dans le pavillon des Reptiles du jardin zoologique de L(mdres, on gardait une tortue de Daudin de l.'iO ans. Une tortue terrestre (Testudo martjinala) a vécu k Norfolk, en Angleterre, pendant 100 ans. MuuKAY raconte que, dans la bibliothèque du palais. de Lambeth, on conserve la carapace d'une tortue terrestre (|ui fut apportée en 1023 dans la résidence des arcbevèqnes de, (kiiti^bnry et qui y vécut peu-
dant 107 ans (1). Une autre tortue, déposée par Tévêque Land dans le jardin du palais épiscopal de Fulham, y vécut pendant 128 ans. Nous avons déjà mentionné plus haut une tortue terrestre (Testudo niaurUanica)y dont Thistoire est connue depuis 86 ans ; mais on pense que son A^e est encore plus grand et qu'il ne doit pas être loin d'un siècle.
On a moins de données sur la louffévité des serpents et des lézards, mais les faits que nous venons de résumer sur les autres Reptiles permettent de conclure que cette classe de Vertébrés se distinjrue par une grande longévité.
On pourrait facilement supposer que la longue durée de la vie des Vertébrés inférieurs dépend de ce que ces animaux « à sang froid •> accomplissent toutes leurs fonctions physiologiques avec une très grande lenteur. Leur circulation est tellement lente que le cœur d'une tortue ne bat que 20-2<) fois à la minute. VVeismann (/. c, p. 4) a indi([ué comme un des facteurs qui influencent la longévité « la rapidité ou la lenteur avec lesquelles s'écoule la vie ou, en d'autres termes, le temps des échanges nutritifs et des phénomènes vitaux ».
Eh bien, Tétude de la longévité chez les Oiseaux démontre que, malgré leur sang chaud et la rapidité de leurs mouvements et de leurs fonctions physiologiques, la durée de leur vie est en général longue. Quoique nous ayons déjà cité plusieurs exemples de
(t) OusTALET, « La longévité chez les animaux vertébrés ». La Mture, 12 mai 1900, p. 378.
(iH
Tour longéviti' dnns le premier chapitre, l'importano^ (lu siijpt demande, une analyse plus détaillée de cette (]uesUon. Otte tûchfi est particulièrement facilitée par un travail de M. GvKnr.Y (I) dans lequel il a réuni un grand nombre de renst^ignements précieux. Sur un tableiiii, comprenant plus do 30 espèces d'Oiseaux, de Idiis les groupes, les chiffres minima sont de 8 ans et demi et de 9 ans {Pof/nrgjis Cuvieri, Çkelidon urhica). Cette courte durée de la vie ne se trouva (ju'ù Litre exceptionnel. Au contraire, une longévité* de 15 à 50 ans et plus ext de régie générale. Mémo les Oiseaux de petite taille vivent relativement longtemps. Ainsi, des canaris ont été conservés vivants pendant 17à 20 ans et des chardonnerets ont pu être' observés pendant 23 ans. l/alouette des chumps atteint l'Age de 2^ ans et les goélands brun et argenté* peuvent vivre jusqu'à 31 et 4i ans. Les Oiseaux dft taille moyenne, se nourrîs.sant de chair animale ou de végétaux, très féconds on ne produisant que peu d'inufs, vivent plusieurs dizaine» d'années. Nous nous bornerons à citer quelques exemples. Quatorze perroquets, réunis dans le tableau de GunNEV. ont vécu en moyenne 43 ans. L'ûge minimum était de 15 ans et le maximum de 81 ans. Même si l'on n'accorde aucune créance à la légende américaine, rapportée par A. PB HiMBOLOT, légende d'après laquelle des perroquets Huruîent survécu à un peuple d'Indiens, il reste néanniiiins un nombre suflisimt de faits authentiques
(I) R On thi! comparative Ages lo wicli Rîrili; live •. The Ibii. January 1899.VUaer., t. V, p. 1».
pour prouver la longue durée de la vie de. ces Oiseaux. Ainsi Lëvaillant a raconté Thistoire d'un perroquet Jacko (PsiUactis erithaceus) qui avait perdu la mémoire à 60 ans et la vue à 90 ans et qui mourut à 93 ans. Un autre individu, appartenant probablement à la même espèce a, d'après J. Jënnings, vécu pendant 77 ans. Les cacatoès ont aussi une vie longue et Jomës, Latard et Butler rapportent des cas de ces perroquets à huppe jaune, âgés de 50, 72 et 81 ans. M. Abrahams affirme qu'un perroquet d'Amazone a atteint l'âge de 102 ans. j\ous-méme avons étudié deux individus de même espèce {Chrysotis amazonica), dont l'un est mort âgé de 82 ans, sans autres signes que ceux d'une vieillesse très avancée, tandis que l'autre, après avoir vécu chez nous pendant trois ans, est mort à un âge approximatif de 70 à 75 ans. Il avait l'air vigoureux, ne manifestait aucun symptôme de sénilité et a été enlevé par une pneumonie aiguë.
Mais ce ne sont pas seulement les perroquets qui ont une longue vie parmi les Oiseaux. Sur la liste de M. GuRNEY on rencontre encore les exemples suivants de longévité. Un corbeau (Curvus corax) de 69 ans et unautredeSOans, un grand-duc {Bubo maximtis) âgé de 68 ans et un autre de 53 ans, un condor de 52 ans,, un aigle impérial de 56 ans, un héron cendré {Ardea ciaerea) de 60 ans, une oie sauvage de 80 ans et un cygno domestique de 70 ans. Bien qu'on soit loin dans ces chiffres de la longévité légendaire que l'on attribue à certains Oiseaux (par exemple 300 ans pour le cygne), néanmoins on doit convenir que des représentants
bEtlXIËMB PXRTtfl
très liivors de celtp dusse sont capulilps d'atteindre un Agp avanoB. En outre, les exemples réunis par (iuRnEV n'enilirasHent pas tous les cas de longévité chei! k's Oiseniix. Parmi un grand nombre d'nulres, il faut leur ajouter les quelque» dount^es suivantes: A ia ménafijene du chAtcau d« Schœnbrunn (pi-és Vienne) on a observé un vautoui' i^ tôte blanche {\eopfiron pereriu-itlcriix) mort li ItSans, un aifçle doré {Aquila c/irf/œton) qui a vécu jusqu'il l'ûge de lOians, elnnHutre aigb'dt^ même espèce mort A 80 ans. (OtsTALBT. /. c). M. Htchaft (1) raconte le fait d'iia aigle fpuielle. capturé en Nocv^ge en 1829, et transporté (Ml Angleteri-e où il a vécu pendant 75 ans. Daos l'espace des 30 dernières années, il a donné naistiunce' à 90 petits. Le même auteur cite l'exemple d'un I&u^' con qui aurait atteint l'Age de 162 ans.
L'ensemble de ces données ne laisse aucun doulo* sur lu grande longévité des Oiseaux en général, maif* nous montre en même temps que sous ce rapport les Reptiles sont encore mienx doués, Au moins il faut admettre que les Oiseaux n'atteignent Jamais le grand &ge des crocodiles et des turtues.
XI y aurait dune un certain mouvemenl lélrograde dans lu longévité de» Vertébrés. Celle régressiuu s'accuse encore davantage dans la classe dos Mammi-^ fères qui ont en général une vie moins longue que les ■fliseaux. Dans quelques exemples particuliers, cer^ tains Miunuiirères peuvent vivre aussi longtemps qus les Oiseaux l'i h vie la plus longue. Tel est le cas ils
(4) Caitntry Life. SJi juin 19ni.
l'éléphant. Autrefois on pensait que ce géant des Mammifères pouvait vivre pendant plusieurs siècles, c'està-dire trois et même quatre siècles. Mais cette légende, de même que celle de la longévité extraordinaire des cygnes, n'a jamais pu être confirmée. On ne possède pas de données précises sur la durée de la vie des éléphants sauvages ; mais on a constaté qu'à l'état domestique ils peuvent quelquefois — rarement il est vrai — devenir centenaires. Le plus souvent dans les jardins zoologiques et dans les meilleures ménageries, où les éléphants sont bien soignés, ils ne vivent pas plus de 20 à 25 ans. La Chevrette, éléphant d'Afrique qui avait été donné au Jardin des Plantes parMehemet AU, en 1823, n'a pu être gardée que pendant 30 ans. D'après la liste officielle du gouvernement des Indes anglaises marquant les décès des éléphants, sur 138 individus il ne s'en est trouvé qu'un seul qui vivait 20 ans après avoir été acheté (Brkhm, Mammifères, p. 713).
Comme, chez l'éléphant, les épiphyses des os longs ne se soudent pas avant 30 ans, Flourens en a conclu, d'après sa formule, que cet animal doit vivre plus de 150 ans. Jusqu'à présent rien n'est venu justifier cette opinion ; mais il reste néanmoins prohable que quelquefois l'éléphant peut surpasser la durée d'un siècle, ce qui a été établi d'une façon assez précise. On cite l'exemple d'un éléphant ayant servi pendant toute la durée de l'occupation hollandaise à Ceylan qui a été de plus de 140 ans. Cet éléphant avait été trouvé dans les écuries, lors de l'expulsion des Portugais, en 1636. Les Birmans et les Karians, qui ont une grande con-
DEUXIEIIL P1R1
naissance de toul ce qui concerne l'éléphant, lui donnent une longévité comprise entre 80 et 130 ans. L^s premiers ont établi qu'entre l'flge de 50 à 60 ans. l'éU'phant commence à vieillir (1). D'après l'ensemble des données sur ie plus grand des Mammifères, sa lon- (îévité se rapprocherait de celle de l'homme, cependant de taille beaucoup plus petite.
Les centenaires, très rares, même parmi les éléphants, ne se rencontrent plus chez les autres Mammifères, sauf l'homme. Même les rhinocéros, ces quar drupèdes voisins des éléphants et de si grande taille, n'atteignent pas un âge très avancé. D'après M. Ousta- LET (/. c, p. 378) « un rhinocéros unicorne de l'Inde i{ui mourut a la ménagerie du Muséum au cotiimeulenient du xn' siècle, et qui était ilgé de plus de 23 ans, offrait tous les signes de la vieillesse ». Ub autre s rhinocéros de la même espèce aurait été conservé pendant 37 ans au Zoological Garden, à Londres >. D'après Grim>o?<. le rhinocéros serait capable lie vivre jusqu'à 70 et même 80 ans, mais cette opinion semble être basée plutôt sur la lenteur delà croissance que sur des cas po.sitifs de longévité.
Malgré leur grande taille, les chevaux et les bovidés ont une vie relativement courte. Les premier» vivent en moyenne de 15 k 30 ans. Déjà vieux partir de 10 ans, ils peuvent dans des cas exoRpUoD' nels atteindre l'Age de 40 ans et même davantage, (in a vu un poney du pays de Galles vivre jusqu'à 00 ans,
(J) EvA>s, Traitttur le» èlèphanti . InàMWon frsoçiise. 1904. p. 1.
LA LOKGBVITB. DANS LA il^RlB. ANIMALE 73
ce qui est un exemple excessivement rare. Dans d'autres cas de longévité exceptionnelle des chevaux, ceux-ci n'atteignaient que l'âge de 50 ans (cheval de l'évêque de Metz; et de 46 ans (cheval du feld-maréchal Lacy).
Les bovidés ont une vie encore moins longue.
Déjà à cinq ans se manifestent chez les bœufs domestiques les signes précurseurs de la vieillesse, car leurs dents commencent à jaunir à cette époque. De 16 à 18 ans les dents tombent ou se brisent et la vache ne donne plus de lait, tandis que le taureau devient incapable de féconder. « La durée de la vie du bœuf est de 25 ou de 30 ans au plus » (Brehm, Mammif., II, p. 684). Et cependant la fécondité, malgré cette courte durée de la vie, est faible. La vache, après une période de gestation voisine de celle de l'espèce humaine (242-287 jours), ne produit qu'un petit par an. Et toute la période de reproduction ne dure que peu d'années.
Le mouton, cet autre Ruminant domestique, se distingue par une vie encore moins longue. Les moutons, d'après Grindon, ne vivent que 12 ans, mais ils peuvent atteindre Tàge de 14 ans, ce qui correspond déjà à une vieillesse avancée, car, à 8 et 10 ans, ils perdent généralement leurs dents.
Certains Ruminants, tels que chameaux et cerfs, peuvent vivre plus longtemps que les bovidés, mais on ne possède pas de données bien précises sur cette question.
La courte vie des carnassiers domestiques est connue de tout le monde. Le chien ne vit en moyenne que
Ifi à 18 ans Pt même aviint uet i\j,'p. h partir de t<* o 12 ans, il cnnimern'n )< manifester des signes évidents (le décréiiitulie sénile. Josatt cite, romme rareté, chion de 23 ans et M. Rat Lankksteii {Comparative' Longevity. p. 60) a eu connaissiince d'un autre, âf» de 3i ans. Le plus vieux chien que nous ayons pu nous procurer est mort à S2 ans.
On pense frénéralcment que les chats ont une vie moins longue que les chiens. On leur atlrihuc une vie moyenne de 10 k 12 ans et rependant un chat de cet âge est loin il'avoir cet air di^ci-épit qui est commun aux vieux chiens. Nons avons ou. grAce à l'obli. geancû de M. Rahbikb, dipe.cteur de l'Ecole d'AIfort; un chat Agé de 23 ans, Il avait encoif l'aspect asset vigoureux et ne mourut qu'à la suite d'un cancer foie.
Les Ronj^eurs en gAnéraJ et les espaces domesti> qups en particulier, joignent à une fécondité extraordinaire une longévité des plus courtes. Ainsi l» lapin atteint diflicilement l'Age de 10 ans et le cobaye de 7 ans est k la limite de sa vie. La souris, d'âpre les données que nous avons pu recueillir, ne vit guère plus de 5 il 6 ans.
De l'ensemble des faits que nous venons de réunir; il résulte que les Mammifères, de grande ou de peti' taille, vivent en général moins longtemps que lefl Oiseaux. 11 faut donc penser que dans l'orgamsaUi (le ces quadrupèdes se trouve quelque facteur partie riilier qui a amené un raccourrissi'menl notable de M longévité.
Tandis ^ue les Vertébrés iDféi'ieur.s, les Oiseaux
LA LONGBVrré DANS LA SERIE ANIMALE 75
inclusivement, se reproduisent par cpufs, les Mammifères sont, à de très rares exceptions près, des animaux vivipares. Les dépenses de l'organisme étant souvent plus grandes pour produire des petits que pour faire des œufs, ce fait expliquerait peut-être la durée moindre de la vie des Mammifères. On sait qu'un animal peut être afTaibli par une fécondité trop grande et il est facile de concevoir que cette sorte de vie parasitaire que mènent les petits dans le sein de leur mère peut en fin de compte épuiser l'organisme reproducteur.
Cette hypothèse se heurte cependant à des faits qui ne permettent pas de l'accepter. La longévité chez les Mammifères est à peu près la même dans les deux sexes, et cependant la productivité de l'organisme est • beaucoup plus grande chez les femelles que chez les mâles. Il est temps de rappeler que la longévité ne peut être considérée comme un caractère stable d'une espèce, partant nécessairement identique dans les deux sexes. Le monde animal fournit- beaucoup d'exemples du contraire, et c'est surtout parmi les Insectes que l'on rencontre des cas de longévité très différente des mâles et des femelles de la même espèce. Le plus souvent les femelles vivent plus longtemps que les mâles. Ainsi, chez les Strepsiptères, les premières ont une longévité 6i fois plus grande qne celle des mâles. Mais parmi les papillons on observ'e des exemples (comme Aglia Tau) où les mâles ont une vie plus longue que les femelles (Weismann, /. c, p. 83). Dans l'espèce humaine, on rencontre aussi une certaine inégalité dans la longé-
vit)! des deux sexes el ce sont les femmeH qui vivi plus longtemps que les hommes.
Puisque dans la plupart des exemptes de longêvi différente des deux sexes, ce sont les femelles < survivent k leurs mâles, ce ne sont pas évidenimi les dépenses de l'orgunisme pour la production d petits qui raccourcissent la vie, ces dépenses éta licaucoup plus grandes rhez les femelles.
Du reste, l'examen plus précis des faits démont que chez les Mammifères, Vertébrés qui vivent moô longtemps que les Oiseaux, les dépenses pour la pi géniture simt moins grandes que chez ces deriiiei'3.
Il est connu de tout le inonde que la productive d'un animal ne correspond pas nécessairement i fécondité. Un poisson ou une grenouille qui pondfl ù la fois des milliers d'œufs (un brochet, par exempl CD produit 130.000), sont évidemment beaucoup pi féconds qu'un moineau qui ne produit pas diins 1' puce d'un an plus de 18 œufs ou d'un lapin qui, p^ dant le même laps de temps, ne donne naissance qi 2o-56 petits. Seulement, |iour produire cette quani beaucoup plus petite d'unifs ou de petits, le moineau et le lapin {nous avons choisi parmi les Oiseaux elles Mammifères les plus féconds) dépensent infuiimeal plus de substance que la grenouille ou le poissouj Tandis que le moineau et le lupin usent pour la pim duction de leur progéniture plus de matériel que c^ qui est représenté pur le poids de leui* corps, la g| nouille ne dépense piui pour l'onorme quantité lï* qu'elle pond plus d'un septième de son poids.
11 a été établi en règle générale que. tandis qusn
LA LOXGÉvi¥é DANS LA SBRIB ANIMALE t7
fécondité, c'est-à-dire le nombre d'œufs ou de petits produits, diminue avec le projj^rès de l'organisation, la productivité au contraire augmente. Exprimée par rapport à 100 unités de poids, la productivité, qui n est que de 18 0/0 chez les Amphibiens, monte à 50 0/0 chez les Reptiles, à 74 chez les Mammifères et à 82 0/0 chez les Oiseaux (Leuckart).
Il est évident que si le raccourcissement de la vie chez les Mammifères est le résultat de l'épuisement précoce de l'organisme par la progéniture, ce n'est pas la fécondité, mais bien la productivité qui doit jouer le premier rôle. Or, comme nous venons de l'indiquer, la productivité est plus grande chez les Oiseaux que chez les Mammifères. Par conséquent, ce n est pas à cause des plus grandes dépenses de l'organisÎTie des Mammifères que leur vie est plus courte que celle des Oiseaux. Otte brièveté de l'existence ne provient pas non plus de ce que ces animaux produisent des petits et non des <pufs, comme les Oiseaux et les Reptiles à vie plus longue. La longévité des mâles, qui ne produisent ni petits, ni œufs 6t qui est cependant pareille chez les femelles des mêmes espèces, nous en fournit une preuve suffisante. La raison de la vie si courte des Maminifî^res doit être cherchée ailleurs.
RapporU enlre la longévité et Torganisatioa deTappareil digestif. — Cœcums des Oiseaux. — Gros intestin des Mammifères. — Rôle du gros intestin. — Microbes intestinaux. ~ Leur rôle dans Tauto-intoxication et Tauto-infection de l'organisme. — Passage des microbes à travers la paroi intestinale.
On chfîrchf^rait vairurment dans l'organisation des appareils de ia circulation, de la respiration,. de Tcxcrétion nrinaire, ainsi que dans celle des organes nerveux ou sexuels, quelque point d*appui pour expliquer le fait que la longévité des Mammifères^ s'est sensiblement raccourcie par rapport à celle de* Oiseaux et des Vertébrés dits « à sang froid ». (I<^ sont plutôt les organes de la digestion qui renferment la clef de Ténigme.
liorsqu'on passe en revue la constitution anatomique de l'appareil digestif dans la série des VerU'*lires, on est frappé par le fait que ce n'(»st que dans la classe des Mammifères que le gros intestin atteint un développement considérable. Cbez les Poissons, il constitue la portion la moins imp(»rtante de Tappareil digestif et se présente sous forme d'un tube court, un peu élargi par rapport à l'intestin grêle. (le n'est que ebez les Ampbibiens, où il revêt la forme d'im sac élargi, qu'il coînmeuce à [>rendre une certaine importance». Cliez quelques Reptiles, le gros intestin augmente encore de volume et présente même une poche
latérale qui doit être considérée comme cœcum. Le gros intestin reste encore peu développé dans la classe des Oiseaux : il est court et disposé en li{i^ne droite. Chez beaucoup d'Oiseaux, il se joint à cette partie du tube digestif deux cœcums plus ou moins développés. Totalement absents chez les Grimpeurs, tels que le pic-vert, Tépeiche [Picas major) et bien d'autres, les cœcums se rencontrent à Tétat de deux petits appendices rudimentaires chez les aigles, les éperviers et chez les autres Rapaces diurnes, ainsi que chez les pigeons et les Passereaux. Ces organes sont plus développés chez les Rapaces nocturnes, chez les gallinacés, les canards, etc. (1). Mais ce n'est que chez les Coureurs, tels que autruches, nandous, tinamous et autres, que les cœcums atteignent leur plus grand développement. Ainsi, chez un nandou (RAea americana) que nous avons pu observer, les cœcums atteignaient presque la longueur de deux tiers de Tintestin grêle. Tandis que celui-ci était long de 1 m. 65, un cœcum mesurait 1 m. 01 et l'autre m. 95 en longueur. Le poids des deux cœcums avec leur contenu (880 gr.) représentait plus de 10 du poids total du nandou (8.460 gr.).
Malgré ces quelques exemples, qui constituent plutôt une exception à la règle, le gros intestin est en général peu développé chez les Oiseaux. Par » contre, cette partie du tube digestif atteint ses plus fortes dimensions dans la classe des Mammifères. Chez ces animaux, « ce n'est que la partie la plus pos-
(>) J. Maumus, « Les ciecums des oiseaux », Annales des sciences naturelles, i902.
80 oBuxiè^rs partie
térieure, celle qui s'enfonce dans la cavité du bassin et qui s'appelle le rectum, qui correspond à l'intestin terminal entier des Vertébrés inférieurs ; l'autre partie, de beaucoup la plus grande, doit être considérée comme s'étant développée seulement dans la série des Mammifères ; c'est cette partie qui porte le nom de colon » (Wiedersbeim, Griindriss d, vergL Anat. d. IVirhelthiere, 3® édit., 1893, p. 415).
Voici comment une autre autorité pour tout ce qui concerne l'anatomie comparée des animaux, Gegen- BAUR (1), s'exprime sur le sujet qui nous intéresse : « C'est chez les Mammifères que la partie terminale , de l'intestin atteint son plus haut degré de développement en longueur ; elle se trouve toujours en même temps caractérisée nettement par une plus grande largeur, ce qui l'a fait distinguer, sous le nom de gros intestin, de la partie intermédiaire plus étroite ou intestin grêle. Il est, par suite de sa longueur considérable, disposé en circonvolutions de manière que sa dernière portion (rectum) suive le trajet direct qu'elle présente chez les autres Vertébrés ».
Les deux séries de faits sont incontestables : d'un côté les Mammifères ont en général une vie plus courte que les Oiseaux et les autres Vertébrés inférieurs ; de l'autre côté, ils ont le gros intestin beaucoup plus long que celui de tous les autres Vertébrés. Mais a-t-on quelque droit d'établir un lien de causalité entre ces deux caractères ? Ne s'agit-il pas plutôt d'une simple coïncidence ?
(4) Manuel d'anatomie comparée. Traduction française. Paris, 1874, p. 755.
LA LONGÉVITÉ DANS LA SÉRIE ANIMALE 8i
Pour répondre à cette question, il faut d'abord se rendre compte du rôle du gros intestin chez les Vertébrés. Chez les représentants inférieurs de ce groupe (Poissons, Amphibiens, Reptiles, Oiseaux), le gros intestin proprement dit constitue un simple réservoir des débris alimentaires ; il ne contribue nullement à leur digestion, qui se fait dans Testomac et dans Tintestin grêle. Ce n'est que le cœcum qui peut remplir quelque fonction digestive. Seulement chez les Reptiles, les premiers Vertébrés de Téchelle qui présentent quelquefois cet organe, il est encore trop peu différencié du gros intestin proprement dit, pour qu'on puisse lui attribuer un rôle particulier. Chez un grand nombre d'Oiseaux, les deux cœcums sont au contraire suffisamment séparés du reste du tube digestif ; la nourriture y passe pour une certaine quantité et y séjourne assez longtemps pour être soumise à un travail digestif. Aussi M. Maumus a trouvé dans les cœcums des Oiseaux des sécrétions capables de digérer l'albumine et l'amidon et de transformer le sucre de canne ; par contre jamais il n'a pu constater la moindre action du suc cœcal sur les matières grasses. Mais ce pouvoir digestif n'est pas considérable et l'ablation des cœcums, pratiquée par M. Maumus sur des coqs et des canards, a été supportée, sans aucun trouble, par l'organisme. Puisqu'un grand nombre d'Oiseaux ne possèdent que des cœcums rudimentaires, tandis que plusieurs autres n'en présentent pas du tout, il faut en conclure que ces organes, étant inutiles, se trouvent en voie de régression dans ce groupe d'animaux, (^e n'est que chez les Coureurs que
les deux cœcums, développés d'une façon extraordinaire, doivent être considérés comme des parties importantes pour l'organisme ; seulement on ne sait encore rien de précis sur leur fonction digestive.
Les variations dans Torganisation du gros intestin chez les Mammifères sont encore plus grandes que dans la classe des Oiseaux. Chez plusieurs représentants des premiers, le gros intestin ne constitue qu'un simple prolongement de l'intestin grêle, présentant le même diamètre etpresque la même structure. Dans ces conditions il peut quelquefois remplir un rôle digestif des plus nets. Ainsi, chez les chauves-souris insectivores, Th. ëimer (1) a constaté que le gros intestin digère au même titre que l'intestin grêle. Mais des cas pareils ne se rencontrent qu'à titre exceptionnel. Le plus souvent le gros intestin chez les Mammifères est nettement séparé de l'intestin grêle par une valvule et se trouve en communication avec le cœcumqui atteint parfois de très grandes dimensions. Chez le cheval cet organe se présente sous forme d'une énorme poche cylindroconique dont les parois sont très boursouflées et dont la capacité est, en moyenne, de 35 litres. Le caecum est également très développé chez beaucoup d'autres herbivores, tels que le tapir, l'éléphant et un grand nombre de Rongeurs. Il n'est pas douteux que dans ces cas il puisse digérer les aliments qui y séjour^ nent pendant longtemps. Chez beaucoup de Mammi* fèn».s, surtout parmi les carnivores, le cœcum fait totalement défaut, et chez quelques-uns, comme le
(I) Virchow's ^rcAir., 1869, vol. XLVIII, p. 151.
chat et le chien, il n'est que faiblement développé. Dans ces cas son rôle digestif est nul ou insignifiant.
Quant au gros intestin proprement dit, il est incontestable que, sauf quelques exemples particuliers, tels, que les chauves-souris, il ne remplit aucune fonction digestive tant soit peu marquée. Th. ëlmkk n'a pu saisir aucun travail de digestion du gros intestin du rat et de la souris. Chez Thomme, des recherches très nombreuses ont établi également Tabsence du pouvoir: digestif du colon.
Dans un travail récent, exécuté sous la direction du célèbre physiologiste russe, Pawloff, le docteur^ Stragesco (1) constate ce résultat que, « dans les conditions normales, la digestion et Tassimilation de la nourriture se font presque exclusivement dans l'intestin grêle » chez les Mammifères et que « le gros intestin ne joue qu'un rôle très limité dans la transformation des aliments ». Co n'est que dans certiiines maladies intestinales que, grâce à l'exagération des mouvements péristaltiques, les parties alimentaires avec les sucs digestifs passent rapidement de l'intestin grêle dans le gros intestin alin d'y subir un travail digestif.
Le gros intestin (sans compter le ciecum) ne [)eut donc être considéré comme un organe de la digestion, ^e qui ne Tempèche pas de servir pour la résorption des liquides, élaborés dans l'intestin grêle. On saitque c'est dans le gros intestin que les résidus des
(I) Travaux de la Société des médecins russes à Saint* Pétersbourg. Septembre-octobre 1905, p. 18 (en russe).
84 DBUXIBMB PARTIS
aliments perdent leur eau et prennent la forme solide des matières fécales. Mais, tandis que la muqueuse du colon absorbe Teau avec une grande facilité, elle n'agit pas de même sur d'autres liquides.
Cette question de la résorption par le gros intestin a été beaucoup étudiée, à cause de son application pratique. Il arrive assez souvent que des malades ne peuvent pas s'alimenter par la bouche, de sorte que leur vie serait sérieusement compromise si Ton ne pouvait pas les nourrir par une autre voie quelconque. On essaie de leur injecter sous la peau des substances alimentaires ou bien — ce qui est le cas le plus fréquent — on leur introduit des substances nutritives par la voie rectale. L'organisme peut par ce procédé être maintenu pendant quelque temps, mais le pouvoir résorbant du gros intestin est assez restreint. D'après CzKRN Y et Lautschenberger (I) un colon entier d'homme n'est capable de résorber que 6 grammes d'albumine dans les 24 heures, ce qui représente une valeur nutritive très faible. On pensait que le gros intestin pouvait absorber plus facilement les substan?ces albuminoïdes préalablement digérées et transformées en peptones. Mais les recherches de Ewald (2) ont démontré que dans ce cas aussi la résorption est très insuffisante. D'après les expériences récentes de Heile (3), exécutées sur des chiens, munis de fistule du cœcum, ainsi que sur im homme qui avait un
(1) Virchow's Archiv., 1874, vol. LIX, p. i61.
(2) Zeitschrift /*. klinische Medicin, 18S7, vol. XII.
(3) Mittheilungen a. d. Grensgebieten d. Medicin u. Chirurgie, 4905, vol. XIV.
« anus contre nature » du colon, le gros intestin refuse de résorber Talbumine d'œuf non modifiée et n'absorbe l'eau, le sucre de canne et le glycose que d'une façon insuffisante. Ce ne sont que des liquides alcalins des matières fécales qui sont facilement résorbés par la paroi du colon. Malgré cela on arrive à nourrir des malades en leur injectant en lavement certains aliments, parmi lesquels le lait occupe une place prépondérante (1).
Incapable de remplir la fonction de digestion et de résorption de masses notables de substances alimentaires, le gros intestin, muni d'une quantité de petites glandes, est un organe qui sécrète du mucus. Ce dernier sert pour humecter les matières fécales solides et faciliter leur expulsion.
Il faut donc admettre que le gros intestin, cet organe si développé chez les Mammifères, est un appareil qui sert pour la préparation et l'élimination des déchets alimentaires. Mais pourquoi est-il plus développé chez les Mammifères que chez tous les autres Ver tébrés ?
En réponse à cette question, j'ai émis la supposition que le gros intestin a pris son grand développement chez les Mammifères pour leur permettre de courir longtemps, sans avoir besoin de s'arrêter pour évacuer leurs déjections. Le gros intestin se réduirait donc, dans son rôle, à celui d'un dépôt de déchets de la nourriture.
Tandis que les Amphibiens et les Reptiles mènent
(i) Aldor, Centralblatt f. innere Medicin,\H9S, p. 161.
une vie paresseuse et peuvent se mouvoir lentement, soit parce qu'ils sont munis de poisons qui les protègent (comme les crapauds, salamandres et serpents), soit parce qu'ils possèdent une carapace très dure (comme les tortues) ou qu'ils sont doués d'une force extraordinaire (comme les crocodiles), les Mammifères^ ces autres quadrupèdes terrestres, ont besoin de courir très rapidement pour attraper leur proie et pour échapper à leurs ennemis. Cette légèreté des mouvements est possible grâce au grand développement des extrémités et aussi à cause du volume considérable du gros intestin qui permet une accumulation des matières fécales pendant un temps très long.
Pour vider leurs intestins, les Mammifères doivent s'arrêter et prendre une position particulière. Chaque défécation présente par conséquent un risque dans la lutte pour l'existence. Un Mammifère carnassier qui, dans sa course pour attraper sa proie, devrait s'arrêter plusieurs fois, manifesterait une infériorité vis-àvis d'un autre qui pourrait courir sans s'arrêter. De même un Mammifère herbivore qui court pour échapper à la poursuite d'un carnassier réussit d'autant mieux à éviter le danger qu'il s'arrête moins en route.
D'après cette hypothèse, le grand développement du gros intestin correspondrait à un besoin essentiel de l'organisme dans sa lutte pour l'existence. M. Yves Delage (I), le biologiste bien connu, juge cette explication inadmissible. Il pense que c< l'ampoule rectale
(!) L'année biologique, 7" année, 1902. Paris, 4903, p. 590.
suffirait largement » et ajoute que « chacun a vu des herbivores déféquer en courant ». Le rectum des Mammifères ne pourrait pas servir de réservoir pour les matières fécales, car celles-ci, une fois logées dans l'ampoule, provoqueraient constamment le besoin d'être expulsées. Les excréments s'accumulent donc dans le gros intestin, d'où ils passent, à des périodes de temps espacées, dans le rectum. Arrivés à ce point terminal, ils provoquent une sensation particulière qui est suivie de la défécation.
M. Y. Delage ne précise pas les cas où les Mammifères vident leur intestin en courant. On voit souvent des chevaux attelés qui marchent ou même qui courent lentement et qui sont en train d'accomplir cette fonction. Mais les mêmes animaux, lorsqu'ils courent rapidement, ne peuvent pas expulser leurs déjections. Il m'a été affirmé par des personnes compétentes que, pendant les courses, les chevaux ne aident jamais leur rectum. Dans les jardins zoologiques, où les animaux trouvent assez d'espace pour courir, ils s'arrêtent pour la défécation. M. (^h. De- BRKuiL, qui garde des antilopes dans son vaste parc à ilelun, a remarqué que les déjections se trouvent toujours réunies en amas et non dispersées comme elles devraient l'être si elles avaient été expulsées en courant. Les antilopes, ces Mammifères qui courent et sautent avec une rapidité si grande, doivent s'arrêter pour expulser un tas de petites crottes semblables à celles des chèvres.
Dans la lutte pour l'existence, lorsqu'un mammifère fuit devant un ennemi ou lorsqu'il poursuit sa
88 DBUXIBMB PARTIE
proie, il s'agit non pas d'une course lente, comme celle d'un cheval attelé à un omnibus ou à une voiture de fiacre, mais bien d'une course des plus rapides. Dans ces conditions, un organe permettant l'emmagasinement prolongé des excréments est de toute utilité. Notre hypothèse de l'origine du gros intestin chez les Mammifères présente donc un fort degré de probabilité.
Tandis que la possession d'un réservoir de matières fécales est capable d'assurer la vie à un mammifère dans des occasions très graves, elle peut d'un autre côté devenir la source de bien des inconvénients et surtout d'une diminution de la durée de l'existence.
Les déchets de nourriture, accumulés et retenus dans le gros intestin pendant un temps prolongé, deviennent un foyer de microbes qui provoquent diverses fermentations et, entre autres, des putréfactions nuisibles h l'organisme. Malgré l'imperfection de nos connaissances sur ce sujet, on a bien le droit d'affirmer qu'un certain nombre de microbes de la flore intestinale peuvent compromettre la santé, soit en se répandant dans l'organisme, soit en l'empoisonnant avec leurs sécrétions. C'est surtout la clinique humaine qui nous fournit des renseignements précieux à ce sujet.
Il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui peuvent rester pendant plusieurs jours sans évacuer leurs déchets alimentaires et qui cependant n'en éprouvent aucun efl*et nuisible immédiat. Mais il est beaucoup plus fréquent d'observer le contraire. La rétention des matières fécales pendant peu de jours
LA LONGBVITB DANS LA SÉRIE ANIMALB 89
amène très souvent des troubles plus ou moins graves de la santé. C'est surtout Torganisme affaibli par une cause quelconque qui accuse une sensibilité toute particulière vis-à-vis des matières fécales, retenues dans l'organisme. Qui n'a vu des petits enfants être sérieusement atteints à la suite d'une simple constipation ? Voici comment le docteur du Pasquier (1) décrit l'état de ces malades. L^enfant « a le teint plombé, les yeux excavés, les pupilles dilatées, les ailes du nez pincées. La température monte à 39-40®, le pouls est rapide, petit, souvent irrégulier. L'agitation, l'insomnie, parfois les convulsions, la raideur de la nuque, le strabisme, indiquent l'imprégnation du système nerveux par des toxines, pouvant aller même jusqu'au collapsus et à Talgidité. L'état saburral, la sécheresse de la langue, les vomissements, la diarrhée fétide, sont la signature du trouble digestif. Il est fréquent enfin de constater l'apparition d'un erythèmesur lequel a particulièrement insisté Hltinel, siégeant surtout au dos, aux fesses et à la partie externe des cuisses et des avant-bras ». Quelquefois même ces troubles peuvent amener la mort, mais le plus souvent ils guérissent après une évacuation suffisante du tube digestif.
Les femmes enceintes ou récemment accouchées souffrent aussi beaucoup des suites de la rétention des jnatières fécales. Les accoucheurs ont souvent occasion d'observer de pareils accidents. Voici comment se présente la maladie, dont nous empruntons
(1) Gazette des Hôpitaujc, 1904, p. 715.
90 DEUXIÈMB PARTIE
la description à M. Bouchet (1) : « Après iin accouchement normal dan» lequel toutes les précautions aseptiques ont été prises, dans lequel la délivrance s'est faite naturellement, complètement, on voit quelquefois la malade prise d'un frisson violent, de maux de tète. L'haleine est fétide, la langue sahurrale. Le thennomètre j)lacé dans Faisselle s'élève à 38-39*. Le ventre est ballonné, la réfi^on sous-omhilicale est douloureuse. A la palpation, on perçoit dans les fosses iliaques, soit un empâtement, soit la présence de, cordons durs suivant le trajet du c61on. La soif est vive, l'anorexie complète. On interroge la malade qui se plaint de ne pas être allée à la selle depuis plusieurs jours. On ordonne un purf^atif, de» lavements, le réfrime de lait absolu. Les jours suivants, d'abondantes évacuations ont lieu, la température s'abaisse, le ventre n'est plus douloureux, l'appétit revient et la malade se remet rapidement )>.
Les malades, atteints des affections du rceur, du foie et des reins, accusent également une grande sensibiliU'; vis-à-vis des matières fécales, retenues dans l'organisme. Souvent un écart de régime ou une simple constipation peuvent amener chez ce» malades des troubles très sérieux.
Tout ceci est bien connu des cliniciens qui ont constat*'» depuis longtemps que le dégagement de l'intestin dans ces cas est le plus souvent suivi d'effet très favorable, i^es expérimentateurs ont établi de
{{) Accidents dus à la constipation pendant la grossesse, l'accouchement et les suites des couches. .Thèse. Paris, 1902, p. 32.
leur côté que la rétention artificielle des excréments par la ligature du rectum ou d'une autre partie de l'intestin constitue un grtod danger pour Torganisme.
D'après tout l'ensemble des connaissances actuelles, il ne peut pas être mis en doute que ce sont les microbes pullulant dans les matières fécales qui constituent la source du mal. Lorsque ces matières sont dépour\'ues de microbes, comme c'est le cas du méconium du fœtus et du nouveau-né, elles ne présentent aucun danger pour Forganisme. Les débris cellulaires et les sécrétions qui s'ajoutent aux déjections, sont incapables de produire le moindre mal. Parmi les microbes des matières fécales, il s'en trouve certainement plusieurs espèce^ qui sont inoffensives, mais à côté d'elles il v en a d'autres dont l'effet nuisible est incontestable.
Ce sont donc sans doute certains microbes de la flore intestinale qui provoquent les troubles de la santé lors de la rétention des matières fécales. Quand les savants ont voulu préciser le mécanisme de cette action nuisible, ils se sont heurtés à des difficultés très grandes. On s'est arrêté à la supposition que les microbes intestinaux sécrètent divers poisons qui se résorbent par la paroi intestinale et provoquent les troubles que nous avons décrits. On parle donc couramment de Y auto intoxication des enfants, des femmes en couches et des personnes atteintes de maladies des reins, du foie et du cœur. On a voulu isoler ces poisons et les étudier d'une façon plus approfondie ; mais c'est là précisément que l'on a
rencontré beaucoup de diflicultés de toutes sorteiiv Pour iWiter l'actinn des niicmbes mêmes, il u. fallu les détruire par la chaleur nu par des antisepUqi ou bien les éliminer par la filtratinn. Or, ces procédés sont capables en même temps d'altérer les poisona microbiens, ce qui rend la méthode impraticable. Récemment, MM. Charhin et Lk Play (I) ont essayer d'obtenir des résultats précis, en soumettant les microbes intestinaux au chauETage k 57''-39'', c'est-àdire k l'action de températures r]ui sont probablement insuffisantes pour détériorer nolahlemenl les poisons microbiens, Injwtés dans les veines di's lapins, les microbes ainsi traités amènent la mort rapide ou bien (selon la quantité du liquide injecté) occasionnent des troubles seml)]iibtes k ceux que produit la rétention des matières fécales.
KuKUUA (2) a essayé aussi do reproduire chez lesi< animaux les phénomènes d'empoisonnement par de» sécrétions microbiennes, recueillies dans des cas d'oo clusion intestinale. Il a pu obtenir des accidente trè< aigus, tels que vomissements, convulsions, contrao turcs du cou et du dos, etc., bref, tout un cortège dl symptômes qui rappellent cuux que Ton observe dam des cas d'occlusion intestinale dp l'homme ou àttni d'autres exemples de rétention des excréments,
Parmi cas produits des microbes intestinaux, il f en a qui sont inconteslablemenl toxiijues, tels qae> certains dérivés du beuitol (phénol, crésol, etc.), les
(1) Complet rendui de l'Académie de» tciences, Paris, 190S. 10 Juillet, p. 136.
(Il Archio. f. klinitche Chirurgie, 1901. vol. LXUI. p. 773.
LA LOXGÉVITÉ DANS LA SÉRIE ANIMALB 93
sels ammoniacaux et tant d'autres. Beaucoup de poisons microbiens ne sont pas encore suffisamment étudiés, mais on en connaît déjà quelques-uns qui peuvent être facilement résorbés par la paroi intestinale et dont Teffet nuisible est très grand. Citons le poison du botulisme, préparé et étudié par M. van Eriic:«gbex (1). O poison est produit par le microbe qui occasionne quelquefois des empoisonnements alimentaires très graves. Une goutte, avalée par un lapin, suffit pour occasionner une intoxication mortelle, dont les symptômes sont pareils à ceux que Ton obser\'e chez des personnes empoisonnées par des aliments avariés.
Parmi les poisons microbiens, particulièrement nuisibles, il faut citer Tacide butyrique et les produits de la putréfaction des matières albuminoïdes qui se développent surtout dans le gros intestin. Il eï>t de notion courante que des troubles de la digestion sont souvent accompagnés de renvois des gaz de putréfaction (hydrogène sulfuré, gaz des marais) et des déjections fétides. Le rôle des microbes de la putréfaction dans ces accidents est hors de doute.
Il a été depuis longtemps constaté que la rétention des matières fécales favorise la putréfaction intestinale et que c'est pour cette raison que la constipation amène si souvent des troubles de la santé, dette thèse, admise généralement, a rencontré récemment 'opposition de la part des bactériologistes qui ont été
(t) KoLLE u. Wassermanx. Handb, d, pathogenen MikroornnUmen, vol. II, 1903. p. 678.
frappés par le petit nombre de microbes dans déjections des personnes constipées. C'est Stkasi
\ . GER (1) qui a apporté cette donnée nouvelle, ta:
: que son collaborateur Schmidt (2) a établi que
• matières fécales des constipés, introduites dans
substances facilement putrescibles, ne donna ^. aucun lieu à la putréfaction. Mais, malgré Texi
tude de ces faits, il est impossible d'accepter les < clusions que Ton en a voulu tirer, car, chez
} constipés, les déjections rendues spontanément
représentent pas d'une fai^on suffisante Tétat
■\ ' choses, comme elles se passent dans Torganis
Tandis que les matières émises ne contiennent relativement peu de microbes, celles qui restent c
' S, le corps et qui peuvent en être extraites à l'aid*
lavements, sont, au contraire, très riches en ba ries de toutes sortes. Ce fait se trouve corroboré l'analyse des urines des constipés qui révèle touj( une augmentation des étliers sulfoconjuguées ré tant de la putréfaction intestinale.
11 est très probable qu'à coté d'une auto-intox tion par des poisons microbiens, il se produit ég nient, lors de la rétention des déchets alimentai une pénétration directe des microbes intestinaux d la circulation. Dans les maladies que provoque c rétention stercorale, plusieurs symptômes rappel beaucoup les phénomènes d'une véritable infectio
(I) S<:nMiDT r. STHASBi'iuiER. Dic Fœces des Menschen, t*" tion. Berlin, lUOri, p. i83.
{i) />/> Funktionsprùfung des Darmes mittelst der ,
bekost. W'icsbaden, 190-4, p. 56.
on a le droit de supposer que des nouvelles recherches, dirigées dans cette voie, démontreront la présence des microbes d'origine intestinale dans le sang des enfants malades, ainsi que dans celui des femmes enceintes et des accouchées, dont les troubles ont été décrits plus haut.
La question du passage des microbes à travers la paroi intestinale est une des plus controversées en bactériologie. Elle a été le sujet d'un très grand nombre de publications dont les résultats sont loin d'être concordants. Malgré ces difficultés, il est tout de même possible de se rendre compte de l'ensemble des phénomènes qui se passent dans l'intestin rempli de microbes.
La paroi intestinale intacte constitue une barrière solide contre la pénétration des microbes dans l'organisme, ce qui n'empêche qu'un certain nombre de bactéries passent du tube digestif dans les organes et le sang. Des expériences nombreuses, entreprises sur des animaux divers (chevaux, chiens, lapins, etc.), ont démontré qu'une partie des microbes ingérés traversent la paroi des intestins et viennent se loger soit dans les ganglions lymphatiques voisins, soit dans les poumons, la rate et le foie. Quelquefois ces microbes peuvent être retrouvés dans la lymphe et le sang. On a beaucoup discuté la question de savoir si cette pénétration des microbes se fait à travers la paroi intestinale intacte ou bien si elle n'est possible qu'à la faveur de quelque lésion, si minime soit-elle, U est extrêmement difficile de résoudre ce problème d'une façon précise, mais il est facile de s'assurer que
SIBMB PARTIR
cette question ne iirésente pus im j^rand intérêt pratique. On sait que la paroi du tube digestif peut Hro facilement lésée par ie moindre attouchement et que ni^me les sondes les plus molles, introduites dans l'estomac avec les plus grandes précautions, peuvent amener des lésions suffisantes pour laisser pénétrPt les microbes dans le sang. Dans la vie courante, In paroi du tube digestif doit fournir souvent des occasions pour ce passage. La présence fréquente des microbes dans les ganglions mésentériques des animaux bien portants en fournit une preuve suffisante (1).
Il est donc incontestable que les microbes intestiniiux et leurs poisons peuvent se répandre dans l'organisme et lui occasionner des troubles plus ou moins importants. D'où la conclusion que, plus un tube digestif est peuplé de microbes, plus iJ devient une source de mal, capable d'abréger l'existence.
Puisque de toutes les parties du tube digestif c'e*l le gros intestin qui est le plus riche en microbes, pt puisque le gros intestin est beaucoup plus développi' chez les Mammifères que chez n'importe quels autres Vertébrés, on a bien le droit de supposer que la durée de la vie des premiers a été notablement raccourcie ii J cause de l'empoisonnement chronique par leur flore J intestinale si abondante.
(1) La question de la pénëlration des microbes A travers la lun* iiilcstiiiale a éH rÉcemmciit bien étudiée par Fiuksr, dtas ArcA/M /ïir Hijsime. vol. LU, p. 179.
Rapports enlre la longévité et la flore intestinale. Ruminants. — Cheval. Flore intestinale des Oiseaux. — Oiseaux coureurs et leur flore intestinale. — Durée de la vie des coureurs. — Mammifères volatiles. — Flore intestinale et longévité des chauves-souris. — Quelques exceptions à la règle. — Insensibilité des Vertébrés inférieurs pour certains poisons intestinaux.
Dans Tétai actuel do nos connaissances, il est impossible de contrôler d'une façon définitive Thypothèse que nous venons de formuler, tellement il y a de facteurs qui échappent à toute précision. Néanmoins, on peut essayer de la confronter avec un grand nombre de données scientifiques bien établies.
Malgré le raccourcissement de la vie des Mammifères en général, on rencontre dans ce groupe des animaux qui vivent encore longtemps à côté d'autres dont la vie est particulièrement brève. Dans la première catégorie se place l'éléphant, ainsi que nous l'avons vu plus haut. La seconde catégorie est représentée surtout par les Ruminants. Dans le précédent chapitre, nous avons cité le bœuf et le mouton comme des animaux qui vieillissent de bonne heure et qui ne vivent pas longtemps. Ils constituent des exceptions très frappantes à la règle d'après laquelle la longévité est en rapport direct avec la taille et la durée de la croissance. La vache, dont les dimensions sont beaucoup plus grandes que celles de la femme et dont la
période de gestation est égale ou même un peu plus longue, dont les dents finissent de pousser k 4 ans. commence à vieillir à une période très précoce. Entre 16 et 18 ans, elle est déjà tout à fait vieille, c'est-àdire à une époque où la femme est encore à peine mûre. A Fàge de 30 ans, qui est la limite de la longévité de Tespèce bovine, la femme se trouve en pleine activité.
Cette vieillesse si précoce des Ruminants les mieux connus et gardés dans les meilleures conditions, coïncide avec une richesse de flore intestinale extraordinaire. Déjà Testomac compliqué de ces animaux amène une stagnation prolongée de la nourriture, dont les déchets séjournent encore longtemps dans le gros intestin. D'après Stohmann et Weiske (1), chez les moutons, il faut une semaine avant que les résidus provenant d'un repas déterminé aient quitté le corps. Quoique les excréments des moutons, normalement durs, n'indiquent pas une forte putréfaction du contenu intestinal, il suffit d'ouvrir le ventre à un mouton pour s'assurer du contraire : le contenu intestinal, gorgé de microbes, répand une forte odeur de putréfaction. Quoi d'étonnant que, dans ces conditions, la vie de l'espèce ovine soit si particulièrement raccourcie !
Un autre herbivore de grande taille, le cheval, a aussi une vie très courte et une vieillesse prématurée. Quoique ne ruminant pas sa nourriture et n'ayant
(l) Cités par FRKDEiucg et Nuel, Eléments de physiologie^ humaine, 4» édit., i899, p. 236.
qu'un estomac simple, le cheval digère lentement et accumule dans son gros intestin, très développé, une grande quantité de résidus alimentaires. ËLLi!:NBi!:aGF:E et HoFMËiSTEH (I) ont établi que la durée totale du séjour des aliments dans le tube digestif est d'environ quatre jours. Tandis que dans l'estomac et dans l'intestin grêle la nourriture ne reste que 24 heures tout au plus, dans le gros intestin elle séjourne près de trois fois autant. Quelle différence avec la digestion chez les Oiseaux, où il nest pas question de sUignation quelconque des aliments !
L'organisation des Oiseaux est adaptée au vol, ce qui fait que leur corps est aussi léger que possible. Une grande partie de leurs os, ainsi que la cavité du corps, sont remplis de sacs aériens. L'absence de la vessie urinaire et du gros intestin proprement dit, empêche l'accumulation des excréta qui sont expulsés au fur et à mesure de leur formation. La défécation, fréquente chez les Oiseaux, ne présente pas dmconvénient comme chez les Mammifères. Le vol n'engage pas les extrémités postérieures et ne gêne point l'évacuation de l'intestin. Aussi voit-on souvent les Oiseaux rejeter leurs excréments en volant rapidement.
Dans ces conditions d'organisation et de vie, il ûest pas- étonnant que le tube digestif <le c<»rtains Oiseaux ne contienne qu'une flore microbienne très pauvre. Ainsi les perroquets, si remarquables par leur longévité, ne nourrissent qu'extrêmement peu
H) Cilés par Frédericq et Nuel, l. c.
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lans leurs intestin». L'intestin gt^le n'en |
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8 VÎViinl I
renfifnne presque pas et le rectum en contient si peu i (jue les matières fécales se présentent constituées par du mucus avec des résidus alimentaires et quelque;* rarws microbes en plus. M. Michkl ConKM»y. (|ui a étudié à rinslitiit Pasteur la tlore intestinnic isoler en tout que cinq espèces microbiennes i dans le tube digestif des perroquets.
Même chez les oiseaux de proie, qui se nourriss^ol avec de la chair putréfiée, le nombre des micro))» intestinaux fst remarquablement restreint. Nouï avons étudié des corbeaux, auxquels nous donnions ■ manger de la viande pourrie et grouillante de micro* bes. Leurs déjections n'en contenaient que Iré» pea et — ce qui était surtout remarquable — leurs inte»tins ne rL'pHndaienl la moindre odeur de putréfaction. Tandis que la présence dans une pièce il'iil cadavre ouvert d'un mammifère herbivore, tel qu'un lapin, répand une forte odeur de pourri. le cadavre d'un corbeau, auquel on a ouvert le tube digestif, i sent pas du tout mauvais. Cette absence de pourt* tnre intestinale est très probablement la cause de 11 grande longévité des Oiseaux, tels que les perroquets les corbeaux et leurs congénères.
Mais — nous dira-t-on — c'est peut-être l'orgaM sation intime des Oiseaux, plutôt que la pauvreté d leur llore intestinale, qui leur permet de vivre < longtemps. Pour répondre à cette objeelion, il * utile de jpter un coup d'œil sur les oiseaux coureuri
Tous ten Oiseaux ne volent pas : il y f des ailM peu dèveloppéea maia qui, ea revimqhgt '
oiseaux courein»' il y en a qui oO»!
(les pattes très fortes et qui peuvent courir avec une grande rapidité. Tels sont les coureurs : autruches, casoars, nandous et tinamous. Ce sont des Oiseaux qui vivent sur terre et qui mènent une existence semblable à celle des Mammifères. Poursuivis par leurs ennemis, ils se sauvent en courant si vite que certains d'entre eux (autruches, nandous) dépassent même le cheval. Mais, de même que chez les Mammifères, la course les empêche d'évacuer leurs intestins. Aussi doivent-ils s'arrêter pour la défécation. Les tinamous {Rhynchoies ruftscena) que nous avons pu observer en captivité, au milieu d'une course agitée, s'arrêtent brusquement pour vider leur rectum. M. Debreuil a, sur ma demande, attiré son attention sur cette question et s'est assuré (|ue les tinamous et les nandous {Rhea americana) i\\\\\ ^rarde dans st>n parc, s'arrêtent au moment de la défécation. Il a vu que les matières fécales sont toujours déposées en tas, même si elles sont copieuses. Au sujet des autruches, M. Rivière, directeur du Jardin d'essai de Hamma (Algérie), a eu l'obligeance de me donner les renseignements suivants : « L'évacuation des excréments — dit-il* dans sa lettre du 18 janvier 1901 — est moins fréquente que chez les autres oiseaux, mais I exiguïté relative des parcs ne permet pas d'aflirm(»r si l'animal pourrait évacuer dans une course de durée : a priori, on affirmerait le contraire. Pour la d^écation, l'animal s'arrête, le paquet de plumes de queue se redresse, la partie antérieure du sujet se rejette en arrière ; il y a un effet bien marqué de la masse abdominale, puis une violente pression ouvre
les sphinrlèi-es du cinuque et les excréments soo^^^ jetés avec foreu et bruit ».
C'est ail risque, occasionné par lea arrêts pour la dcfécalion. qu'il faut attribuer le développement « I remarquai)lc du gros intestin chez le» oiseaux cou- | reurs. Binn que les cu'ounis énornies de ces animaux soient capnl»les de rfmplir un rôle digestif, surtout vis-à-vis des véffétaux riches en cellulose, il faut croire que ce n'est pas comme organes de la digestion qu'ils ont Hé ai^quis pur les coureurs. En elTel. I«s oiseaux non coureurs, qui mangent la même nourriture (herhe. graines, insectes), ont leurs cununis beaucoup moins développés que les coureurii ; quelquefois ces organes sont même rudîmeutaires, coitinip cbez les pigeons.
Il n'est point étonnant qu« la stagnation des résidus alimentaires dans le gros intestin des coureurs am<;ae ehea ces oiseaux le développement d'une flore intPSlinalo extraordinairement riche. Il suffit d'exaioiiiiT une prépiiration microscopique des niRtières fiscales des coureurs pour s'en assurer. Tandis que le conl^nti intestinal et les excréments do tant d'autres oiseaax ne révèlent que' la présence de rares microbes. ap|iiirtenantà un très petit nombre d'espèces, chez les coureurs ces mème,'4 matériaux accusent une quan^lé d'espèces microbiennes, représentées par un nombre énorme d'individus. Ainsi, dans le cœcum du naa-'J dnu, on rencontre des filaments bactériens à cAté deftl formes spirillaires, des bacilles, des vibrions et il*"^ cocci variés (fig, 14), Chez les tinamous. la floH intestinale est, si possible, encore plus riche. I)'«pri
LA LONGivrrÉ DANS LA SERIE ANIMALE
les recherches numériques de M. Michel Cohendy, la quantité des microbes intestinaux des coureurs nVst pas inférieure à celle des Mammifères, sans exclure l'homme.
Si rhypothèse en faveur de laquelle nous plaidons ici est exacte, les coureurs, grâce à leur flore microbienne si abondante, devraient se distinguer par une longévité moins grande que celle des oiseaux volants. Cette question mérite que Ton s'arrête à son étude. Les coureurs comptent dans leur groupe les oiseaux <ie la plus grande taille qui existe. Les autruches
Fig. 14. — Microbes intestinaux du cœcum de Nandou.
^ontles oiseaux les plus grands parmi ceux qui vivent actuellement sur la terre et les Aepyornis de Madaifascar, coureurs d'espèce éteinte, étaient les plus grands Oiseaux connus. Kn vertu de la règle, d'après laquelle les animaux de grande taille ont une vie plus longue que les petits, les autruches devraient se distinguer par la longévité. Or, c'est juste le contrai n» que nous démontrent les faits. M. Rivière, qui a une ^rès grande expérience dans tout ce qui touche aux
autruches, dont il dirige l'élevage en Algérie, s'exprime de la façon suivante dans la lettre que j'ai déjà citée plus haut : « On ne peut se fier aux légendes que j'ai rapportées de mes voyages du Sahara sur la longévité de cet Oiseau : cela n'est basé sur rien. Mes observations personnelles sont limitées sur ce point, mais elles sont précises. J'ai eu des autruches nées chez moi et que j'ai conservées pendant 26 ans. Je ne peux estimer la vie de cet oiseau qu'à 35 ans environ, par un seul exemple que j'ai eu sous les yeux pendant une vingtaine d'années : c'était celui d'une femelle, très bonne pondeuse et couveuse. Elle est morte de vieillesse, présentant tous les signes de décrépitude, peau excoriée, excroissance, plumage atrophié et desséché. Jusqu'à la fin de sa vie, ce sujet a pondu, mais alors irrégulièrement ; les œufs étaient très réduits et leur coque était granulée au lieu d'être lisse et vernissée, caractère de cette race barbaresque ».
Dans une ferme aux environs de Nice où Ton a installé l'élevage des autruches, on montre un vieux mâle, désigné sous le nom de « Kruger », auquel on attribue l'âge avancé de 50 ans (1). D'après les renseignements qu'a bien voulu recueillir pour moi Mme la comtesse Stackelberg, on n'a pas de données précises à la ferme sur l'âge de « Kruger », mais « en récapitulant ses pérégrinations, on peut dire sûrement qu'il a au moins 50 ans ». M. Rivière trouve bien
(l) L*ai;îCM/^Mre (journal bimensuel russe), !•' octobre iW^, .n. 19, p. 3.
étonnante cette affirmation qu'il n*a jamais pu confirmer pendant sa longue expérience sur les autruches.
Les données que nous avons pu réunir sur les autres coureurs ne leur attribuent pas une. grande longévité. GuaNEY (/. c.) cite un casoar {Casuarius Westermannï) qui a vécu pendant 26 ans au jardin zoologique de Rotterdam, et trois émeus d'Australie (Dromaius novae-hollandiae) qui ont été observés vivants au même endroit pendant 28, 22 et 20 ans. M. Olstalbt {Omis. 189^, t. X, p. 62) mentionne un autre émeu de la même espèce, mort à Londres, âgé de plus de 23 ans. Le nandou (Rhea americana), un coureur d'assez grande taille, a une vie encore moins longue. « BiECKiNG croit que Ton peut estimer à 14 ou 15 ans la durée de la vie du nandou. D'après lui, beaucoup de ces oiseaux meurent de vieillesse )► (Brehm, Oiseaux, t. II, p. 517).
On est frappé en comparant la courte vie de ces coureurs qui, cependant, vivent bien et se reproduisent en captivité, avec la remarquable longévité de tant d'autres oiseaux (perroquets, rapaces, etc.) que l'on a pu garder pendant 80 à 100 ans et plus et qui, cependant, ont une taille beaucoup plus petite. Il serait difficile de trouver un argument plus éloquent en faveur de la théorie du raccourcissement de la vie par la flore intestinale. Il a suffi aux oiseaux de s'adapter à une vie terrestre pour acquérir un gros intestin très développé, nourrissant une masse de microbes, et pour voir diminuer la longévité.
Tandis qu'un certain nombre d'iJiseaux, en perdant
leur genre de vie aérifn, se rapprochent 80US |>lu''i sieure rapports des Mammifères, quelques-uns parmi *.■('» derniers sont devenus des nniuiaux volants, muni:* d'ailes et jusqu'à un rcrlain point sembtaliles aux oiseaux. Tels sont les ctiauves-souris. Le gros intestin, qui est d'une si grande utilité pour les animaux coureurs, perd son importance cliez ceux qui peuvent vivre dans l'air. Il devieut même nuisible pour eux. i'.ar il aufimenle inutilement le poids du corps. Aussi voyons-nous les chauves-souris entièrement dépourvues de cii'cum et avec un gros intestin qui a cnmplètement changé son aspect et sa fonctiou. Au lien de se présenter sous forme d'un tulie large, servant de réservoir pour les déchets de la nourriture, le gr"» intestin chez les chauves-souris a le même diamètre que l'intestin gi-êle. Sa constitution est presque pîireille ; il est muni d'une quantité de glandes et, ainsi qu'il a déjA été mentionné dans le précédent chapitre, il digère les aliments au même titre que l'intestin grêle. Somme toute, le gros intestin s'est pour ainsi dire transformé en une partie de l'intestin grél» qui a été réduit dans sa longueur. Dans ces conditions, les rhauves-souris sont devenues incapables àt garder longtemps leurs déjections et ont été amenées' il vider leurs intestins aussi souvent que la [ilupart des niseaiix. Nous avons ohseivé des roussettes des Indes (Pitrapus me/fiii.s) qui émettaient leui-s excréments toutes les heures. L'examen mierosenpique do ces matières accusait une rareté des microbfiS, innulft pour un Mammifère, Le tube digestif de ces chauve»-! souris était presque aseptique, ne renfermant que diw
unités de bactéries. Nous avons nourri les roussettes avec la même nourriture (carottes) que celle que nous avons donnée à des lapins, des cobayes et des souris. Mais, tandis que les premières achevaient leur digestion en si peu de temps qu*une heure et demie après le repas elles rendaient déjà les excréments, remplis de déchets de carottes, les rongeurs digéraient pendant longtemps et laissaient accumuler dans leur cœcum des quantités de déchets. Aussi la dore intestinale, malgré la même nourriture, présentait des différences très frappantes chez nos animaux : presque nulle chez les roussettes, elle était représentée chez les lapins, les cobayes et les souris, par une masse de microbes d'espèces variées. Les excréments (les roussettes ne répandaient aucune odeur désagréable et le tube digestif de ces mammifères-oiseaux était exempt de toute pourriture. Les roussettes, nourries avec des fruits, émettaient des déjections parfumées, sentant la pomme et la banane.
Nous avons vu que les Oiseaux qui mènent le genre de vie des Mammifères, acquièrent une flore intestinale très abondante et vivent moins longtemps que les Oiseaux, menant une vie aérienne. Il serait très intéressant d'établir la durée de la vie des chauves-souris, de ces Mammifères qui vivent comme des Oiseaux et qui ont une flore intestinale si minime. Il no nous a pas été possible d'obtenir des renseignements précis sur la longévité des chauves-souris proprement dites, c'est-à-dire des chauves-souris insectivores. Toutes les demandes que nous avons adressées H des spécialisais sont restées sans résultat. On nous
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a affirmé que, d'afirès certains iltctoiis populaires, les chauves-souris paraissent vivre longtemps. Ainsi dans les Flandres on h l'Iiabitude de dire : « vie comme une catt«-souris ». La même opinion pst répandue en petite Russie.
Quant aux chauves-souris fruf^ivores, il u été possible d'établir que, même en captivité, oii elles vivent dans des condiliims imparfaites, elles peuvent être (gardées pendant assez longtemps. Nous-méme avons obsei-vé une roussette {Pieropus médius) qui a étr achetée à Marseille il y a 14 ans. Elle ne manifestait aucun symptdme de vieillesse et sa dentition était ea parfait étatde conservation. Elle est morte d'une maladie aiguë accidentelle. Nous connaissons une autre cjiauve-souris de la même espèce qui vit en captivité depuis plus de lo ans et nous avons appris (I) qu'au jardin zoologique de Londres une roussette a vécu pendant 17 uns. Attrapées udulteH, leur dge était sans doute plus grand que les chiffres mentionnés.
Sans pouvoir indiquer la limite de la longévité de ces chauves-souris, nous avons le droit de la considérer comme assez grande pour un mammifère de k taille d'un cobaye, tjuelle différence avec la courtu durée de la vie des moutons, des chiens, des lapins, c'est-à-dire de Mammifères beaucoup plus grands que les rousnettes, mais nourrissant une tliire intestinale beaucoup plus abondante.
La série de données que nous venons de résumer nous renforce dans notre opinion sur la llore intesti-
(1) Coimtry Life, 1905.
LA LONGÉVITÉ- DAMS LA SÊRIB ANIMALE i09
nale, comme agent important de la sénilité. Mais il ne faut pas croire que tous les farts obser\^és puissent être expliqués aussi facilement par cette hypothèse. Il est évident que le rôle nuisible des microbes ne peut pas, dans tous les cas, être mesuré par leur abondance dans le tube digestif. D'abord il faut tenir compte de ce fait qu'à côté des microbes nuisibles il en existe d'autres qui sont utiles. Ensuite, les microbes, étant surtout nuisibles par leurs produits, peuvent être nombreux dans un organisme, sans lui occasionner beaucoup de mal, si cet organisme est réfractaire aux poisons microbiens. Ainsi, le bacille du tétanos qui vit facilement dans le tube digestif et qui peut, en cas de lésions de la paroi intestinale, menacer la vie, ne produira aucun effet sur l'organisme d'un crocodile ou d'une tortue qui sont, au plus haut degré, insensibles à la toxine tétanique. La toxine du botulisme dont une quantité minime, introduite dans le tube digestif d'un mammifère, amène la mort, peut être impunément absorbée par certains oiseaux et par des tortues, ainsi qu'il a été démontré par les expériences du D*" Favorsky exécutées à l'Institut Pasteur.
L'organisme de l'homme et des animaux supérieurs est muni d'un système compliqué de résistance contre l'action nuisible des microbes et de leurs poisons. Il est donc à présumer que, selon la prépondérance de telle ou telle autre partie de ce système, il en résultera une grande variabilité dans les manifestations de la défense. Ainsi, malgré l'abondance des microbes intestinaux, leur présence peut être supportée, par
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DEUXIEME PAri'l'IB
l'organisme dans les eus où leliii-ii |jossMe un fort pouvoir de destruction on de neiitraliKation des poisons microbiens, ou bien lorsque ces produits nuisible» ne pourront pas francliir la puroi iatentinule. C'est dans cotte voie qu'il faiidm chercher l'cxplication d(! qut'lqiies exceptions à la refile que nous avons constatée, oxcfptions réelles et non apparentes. Parnu' ces dernières, nous pouvons citer l'exemple dei Oiseaux rapaces nocturnes. Tandis que les rapacetf diurnes {aigles, vautours, etc.) ont des cœcunrn courts, dans lesquels jamais on ne trouve de résidits alimentaires, les rapacea nocturnes ont des «ecnniL plus développés, atteignant la longueur do 10 cent» maîtres (chez le Grand-Duc, Biilfu maximus). Seul» ment ces cœcums ne contiennent des décliets alîmun< taires que dans leur partie terminale, élargie en form^ de massue. Ces déchets ne sont que peu abondunU et ne cnutieonent qu'un petit nombre de microbes.^ Malgr»^ la grande diiréreueo entre la longueur de» co-euiiis chez Ich rapaces diurnes et nocturnes, hé deux groupes d'Oiseaux se distinguent par leur lougévité. Mais cette difîérence des cœcums n'tmpliqii^ nullement une ditTérence corresponditnte dans l<^ flore intestinale, qui reste asseji [lauvrc dans les di cas.
Peut-être l'exception présenléc par l'exemple do rélV>phant, est-elle plus réelle. Nous avons ici UDmam* rrùfère. possédant un gros intestin très dévetoppi avec un fort ciocnm, et capable de vivre cent ans el plus. Il ne nous a pas été encore possible d'étudiei l'élépbant sous ce rapport, de sorte que nous ne savoi
Uk iJQMÉViyK DAHS LA SÉAIE ANIMALB III
jNis à quelle cause il&ut attribuer cette coutradiction. Les singes et Thoiume se distinguent aussi de la majorité des Mammifères en ce que, bien que pourvus d'un gros intestin très volumineux, ils vivent plus longtemps que la majorité de leurs congénères. Il ne ma pas été possible d'obtenir de renseignements précis sur la longévité des singes, mais il parait, d'après quelques indications, que ces animaux vivent plus longtemps que nos Mammifères domestiques (cheval, bœuf, mouton, chien, chat). On pense que les singes anthropoïdes peuvt»nt atteindre l'Age de oOans. Quant à Thomme. il est connu de tout le monde que sa longévité trouvt» sa place, parmi les Mammifères, à côté de celle de l'éléphant.
LoDgévité de Thomme. — Théorie d'Ebslein sur la durée normale de la vie humaine. — Exemples de longévité dans l'espèce httmaine. — Conditions capables d'expliquer la durée la plus longue de la vie humaine.
Lhomme a hérité de ses ancêtres de la classe des Mammifères son organisation et ses propriétés. 11 a une vie notablement plus courte que celle de certîiins Reptiles, mais plus longue que celle de beaucoup d'Oiseaux et de la grande majorité des Mammifères. En même temps il a hérité un gros intestin très développé qui nourrit une flore intestinale très abondante.
La gestation et la croissance de l'homme sont longues et si on se rapportait à des considérations théoriques, on devrait lui accorder une longévité plus grande que celle que Ton observe tous les jours. Haller, célèbre physiologiste suisse du xvin® siècle, pensait que l'homme devait vivre jusqu'à 200 ans. BuFFON était d'avis que « l'homme qui ne meurt point de maladies accidentelles, vit partout 90 ou 100 ans » {/. c, p. 572). D'après Flourens, « l'homme est 20 ans à croître, et il vit cinq fois 20 ans, c'est à-dire 1 00 ans » (/. c, p. 86).
La réalité est bien au-dessous de ces chiffres, calculés d'après des principes théoriques. Et nous avons vu que, même si la règle établie d'après la période de l'accroissement, peut être acceptée d'une façon générale, elle ne saurait être appliquée dans chaque cas particulier, tellement variables sont les facteurs qui influencent la durée de la vie.
La statistique apprend que la plus forte mortalité dans l'espèce humaine tombe sur l'âge lé plus tendre. Rien que pendant la première année après la naissance, il meurt en moyenne un quart d'enfants. Après cette période de la plus grande mortalité, celle-ci diminue progressivement jusqu'à l'âge de la puberté, pour accuser dans la suite une ascension lente et continue. C'est entre 70 et 75 ans que la mortalité atteint de nouveau son point culminant pour redescendre jusqu'à la limite extrême de la longévité.
Un savant italien, Bodio (1), est persuadé que la
(1) Cité par ëbstein, Die Kunst d, mensch. Leben zu ver- Idngern.
très grande mortalité des petits enfants est un phénomène naturel, destiné à empêcher un accroissement démesuré du genre humain. Cette opinion cependant est insoutenable et ceci d'autant plus que Ton arrive facilement, en appliquant les règles d'hygiène rationnelle, à diminuer la mortalité des nourrissons. Celleci est due le plus souvent aux maladies intestinales, résultant d'une mauvaise alimentation. Aussi avec les progrès de la civilisation on a réduit dans des proportions notables la mortalité infantile.
Il est tout aussi impossible de partager Topinion de ceux qui croient que la forte mortalité entre 70 et 75 ans, indique que cet âge constitue la limite naturelle de la vie humaine. D'après ses recherches sur la mortalité dans la plupart des pays européens, Lexis arrive au résultat que la vie normale de l'homme ne doit pas dépasser 75 ans. Le docteur Ebstein (1) accepte cette donnée statistique et proclame que « nous connaissons la limite normale que la nature a assignée à la vie des hommes. Cette limite se trouve à l'âge auquel survient le plus grand nombre de décès. Si l'homme meurt avant cette période, c'est que la mort est prématurée. Tout le monde n'atteint pas la limite normale de la vie : la vie se termine souvent avant et seulement dans des cas rares, après cette limite ».
Le fait qu'un grand nombre d'hommes de 70 à 75 ans sont encore bien conservés au point de vue physique et intellectuel, ne permet pas de considérer
(\)Die Kunst das menschliche Leben zu verlàngern, 1891,
p. Il
lU
r.f>l il^(> commp U- ti-rinn nntiicpl iIc la virt humain». Ile)4 [ihil<)»io|i)i'>K. niiiniii- I*I:AT'j!<, iIvk poî't«!K. coiiiiuvr (iiKTHK et VicTOH Huiw, fJ('« urtinLp», comme MK:Hr.i- Ange. Titirn r>l. I''ma>7. Hai.h, [inidnisaieiit dcis (;h(^rH> il'ti'uvn' A un ûk" p'"" "viinfi! igui; lu liiiiitL', aenepti* [inr LBXrH el Kn«TF,[N. rVuii milri' (■l'ttf'', Ip» (li'tès qiu Murvit'iiiumt à cul dffc, m- Hoiit t]uV-ii faible jiarlie du» il la (lf'btlit(- fli^nile. AinHi à ParU. ttii IMO^, il ii'fAt imirl (le vipillcusc quo ^1 mir l(H) rlf« ni» du décès i l'Age ciitroTOt'l 74uns{l).(:f sont, les maladie» infeL'tieuses, telles quo pnoiimonii- et lubt-rculow, ainsi que 1m makdicii du cn-ur et d(is aùiiM ut Us hi-raorrhaffift» cér^^hraleH, qui ont nccaMinnné [o pins grand uiimbn^ de morts de ce» vit-illard». Or. (.''■« iiialadici' pcuviml Hrp soiivriiI ('vitiii'» et les rfiic^s qu'elles ocensioriuent doivent iHre cousidén'*» (.-oninit; dos cas Je mort accidentelle et non naturelle.
(J(:n'?fiu[lttlestforruiiuré|)arlt'rait (jii'nncurlainiioiiilire d'hommes Htleignent un Age lieaucniip jilusavum'^ que celui qui cmI supposé cumiiie la limite naturcll'' de II) vifl Iniumine. Les centenaires ne sont pas bien rare"- Ainsi en France il meurt tous le* ans environ IHO personnes figées de cent ans et plu<). En I8:ift, sur uni' |iopulatinnite Ircnle-trots millions cldeini{3:i.:U0,{lll)<. il s'est trouvé \Ut centenaires, c'est-à-dire un M"" environ 220. 'HIO CiHI.tMO) habitants. Dans certnia* pays, nutunnneiit en l'Àiriipe orientale, le nombr** d'hommes de 100 ans im ayaul dépassé cet %e, »-''l nolal>lcrricul plus eonsidériible. Ainsi eu Grèce, nil (i) Annuairi- ttiitiati'/ii-- '/f tu ri/ln df l'itrù. iM MnÉ*.
"on compte relativement beaucoup de vieillards, on rouve un centenaire sur 25.641 habitants vivants, fest-à-dire presque neuf fois plus qu'en France (1).
Quel est Tâge limite qui peut être atteint dans Tes- )èce humaine ? Autrefois on attribuait à certains personnages d'élite un âge de plusieurs siècles. Sans )arler de Mathusali^m, dont les 969 ans, mentionnés lans la Bible, reposent sur une erreur de calcul, nous pouvons citer Nestor qui, d'après Homère, aurait vécu t trois âges d'homme », c'est-à-dire 300 ans, ou Ulyrien Dando et un roi des Lacmiens qui auraient itteint Tàge de cinq et même de six siècles. Il n'est pas douteux que ces données des temps anciens sont Absolument inexactes. Une conflance beaucou[> plus grande doit être attachée à certains renseignements i'époques moins éloignées de la notre, renseignetnents d'après lesquels Tàge extrême atteint par un homme serait de 183 ans. On cite le fondateur ie l'abbaye de Glasgow, Keintigern, connu sous le nom ie Saint MuiNgo, comme étant mort à 183 ans, le 5 janvier 600(2). Un second exemple de cette longévité extraordinaire se serait produit en Hongrie, où un 'ultivateur, Pierre Zortay, né en 1339, serait mort en 1721. D'après d'autres renseignements de chroniques longroises du xviii® siècle, des cas de mort se seraient )roduits entre 147 à 172 ans.
Plus authentique est le cas de Drake.nbekg, né en 1626 en Norvège et mort en 1772, c'est-à-dire à l'âge ie 146 ans. II a été connu sous le nom de vieil
(i) Ornstbin. Virchow's Archiv. 1891, vol. CXXV, p. 408. (2) Ebstein, Die ICunst, etc , p. 70.
ii6 DEUXIEME PARTIE
homme du Nord. Pris par des corsaires africain vécut pendant 15 ans en captivité et fut employé
M dant 91 ans comme matelot. Son histoire romane:
a attiré l'attention de ses contemporains et on tn sur lui des renseignements dans les journaux de Y que {Gazelle de France, 1764, Gazette (TUtn 1767, etc.). (1). L'exemple si souvent cité de Th Parr, compte aussi parmi les plus véridiques. C un pauvre paysan du Shropshire qui exécutait jus l'âge de 130 ans des travaux pénibles et qui mo à Londres, âgé de 152 ans et 9 mois. L'autopsie, par le célèbre Harvey, ne révéla la présence d'au lésion d'organes ; même les cartilages costaux n'éti pas ossifiés et accusaient une élasticité comme une jeune personne. Il n'y a que le cerveau qui « ferme et résistait au toucher, parce que les cai
I j qui le traversent s'étaient durcis et desséchés à la
gue » . Parr fut inhumé dans l'abbaye de Westmin (Lejoncourt, p. 101).
On a donc le droit d'admettre que l'homme atteindre l'âge de 150 années. Ces exemples sont ce dant extrêmement rares, car dans les deux dernier clés on n'a pas rencontré de nouveaux cas de long aussi considérable. Les quelques données, affin l'âge de 142 et de 155 ans, atteint par deux vieill au commencement du xix® siècle, ne doivent accueillies qu'avec beaucoup de réserve. Par co des exemples de vie prolongée au delà de 100 ai
(l) Lejoncourt, Galerie des centenaires. Paris, p. 96-98.
Bdiant jusqu'à 105, 110, 120 ans, ne sont pas bien rares.
Cette grande longévité ne doit pas être considérée comme un privilège de Thomme blanc. Les vieillards des races inférieures atteignent quelquefois aussi un âge très avancé. Ainsi, d'après Pritchard (i), il y aurait parmi les nègres des individus âgés de 115 à 160 et même de 180 ans. Dans le courant du xix® siècle il a été observé au Sénégal 8 nègres de 100 à 121 ans. M. Chemin (2) a « vu lui-même, en 1898, à Foundiougne, un vieillard que les indigènes affirmaient être âgé de 108 ans ; encore bien portant, il était aveugle depuis plusieurs années ». Le même auteur cite, d'après le A^eM;-Kt;rA- ff^ra/rfdul3juin 1855, l'exemple d'une Indienne de la Caroline du Nord âgée de plus de 140 et un Indien de 125 ans.
Les femmes arrivent plus facilement à l'âge de 100 ans et au-dessus que les hommes. La différence n'est pas cependant toujours bien grande. Ainsi, il a été trouvé en Grèce, en 1885, sur une population de deux millions environ (1.947.760), 278 personnes âgées de 95 à 110 ans, parmi lesquelles il y avait 133 hommes et 145 femmes (Ornstein, /. c, p. 406). Dans l'espace de 7 années (1833 à 1839 inclus), on a
{{} Researckes into the physical^history of menkind, 1836, t.I,p. H57
î) Je dois à robligeance de M. Chemin un ouvrage dans lequel il a joint aux renseignements anciens des documents nouveaux sur les centenaires de tous les pays, jusqu'à la tin du xix* siècle. N'ayant pas trouvé d'éditeur, M. Chemin me Ta communiqué en manuscrit de 182 pages.
ii8 DEUXIÈME PARTIE «
coni[>té ù Paris 26 hommes âgés de 95 à 100 ans et plus, et 49 femmes de même âge (Chemin, p. 85). Ces faits et un grand nombre d'autres semblables corroborent cette thèse générale que la mortalité du sexe masculin est toujours supérieure à celle du sexe * féminin. r
Dans la grande majorité des cas les centenaires se | distinguent par leur santé et leur constitution robuste. » Mais il ne manque pas d'exemples où des personnes ^ anormales et faibles atteignent un grand âge. Comme ^ exemplenous pouvons citer une femme, Nicoline Marc, morte dans le Boulonais en 1760, à l'âge de 110 ans. « Depuis l'âge de deux ans, elle était estropiée du bras gauche ; sa main était repliée sous le bras en forme de crochet. Elle était bossue et tellement courbée qu'à peine paraissait-elle avoir 4 pieds de haut » (LejoncouRT, p. 188). Une Ecossaise, Elspkth Walson, mourut c^géede iVô ans. Elle avait 2 pieds et 3 pouces de hauttuir, était par conséquent une véritable naine {Lkjoncolrt, p. 63). D'un autre côté, on a vu des géants devenir centenaires et ceci malgré la courte durée de la vie des géants en général.
Il a été déjà remarqué par Haller au xvni® siècle que l(^s c(?ntenaires se rencontrent souvent dans la menu» famille, ce qui amena à admettre le rôle de l'hérédité dans la longévité. En effet, en parcourant l'histoire des vieillards, il n'est pas rare de trouver que les descendants des centenaires arrivent à un âge très avancé. Ainsi Thomas Pakr dont il a été question plus haut, a laissé un fils qui a vécu 127 ans et <\m est mort en 1761 à Michaelstown, ayant conservé
ses facultés intellectuelles jusqu'à la fin (Lejoncourt, p. 81). Dans la nomenclature des centenaires de M. Cheml\ on trouve 18 exemples d'extrême vieillesse chez les parents et leurs descendants. Il n'y a aucun lieu de nier l'hérédité dans la transmission de la longévité, parce que tous les caractères innés sontcapables d'être transmis par cette voie. Mais il ne faut pas non plus oublier le rôle des conditions extérieures, communes aux parents et à leurs enfants. Do même que beaucoup de cas de tuberculose ou de lèi)re que l'on attribuait à Thérédité, ont été réduits à des cas d'infection dans de mêmes conditions d'existence, de même plusieurs exemples de ^rand c\*^e dans une même famille peuvent être expliqués par l'inlluence des circonstances ambiantes, il arrive souvent que les deux époux, sans être liés par la parenté, atteignent une vieillesse très prolonjfée. Dans le recueil de M. Chemin nous avons compté 22 exemples semblables. Citons-en quelques cas. « Mme veuve Anne Barak, âgée de 123 ans, est morte à Rzizmanitz, en Moravie. Son mari est mort dix ans auparavant, ûgé de 118 ans » (p. 53). « En 1896 vivait à Constantinople M. Christaki, ancien médecin militaire, Agé de 110 ans ; sa femme avait 95 ans » (p. 81). « En 1866, à deux jours d'intei-valle, sont morts à V^augirard, 34, rue Cambronne, M. et Mme Gallot, âgés, le mari, de 105 ans 4 mois, lafemme, de 105 ans 1 mois » (p. 148). Lejoncourt (p. 94) mentionne un Américain du Sud, Pari, âgé de 143 ans, dont la femme avait vécu 117 ans.
11 y aurait donc lieu de chercher des conditions
locales qui influeraient sur la longévité. Il est notoire qu'il existe des pays dont beaucoup d'habitants se distinguent par un grand âge. En général un constate que l'Europe orientale (Etats balkaniques, Russie), malgré son moindre degré de culture, compte notablement plus de centenairps que l'Europe OL'cidentale. Nous avons rapporté ailleurs le résultat de l'enquête du D'' Ornstein qui constate un grand nombre de vieillards très âgés en Grèce. M. CuEHtN cite l'exemple d*' la Serbie, de la Bulgarie et de la Konmanie qui, en 1896, comptaient en tout plus de cinq mille centenaires (3.545), « Bien que ces chiffres présentent la cachet de l'exagération, il n'en est pas moins vrai, dit M. Chemin, que l'air vif et pur des Balkans et la vie pastorale et agricole de ses habitants, prédisposent ceux-ci à une longue existence a (p. 81). Le même auteur cite plusieurs localités en Krance qui se distinguent par la fréquence des vieillards. « En 1898, la commune de Sournia (Pyrénées - Orientales) qui compte 600 habitants, possédait une femme de 95 ans ; un homme de 94 ; une femme de 89 ; deux hommes de 85 ; deux hommes de 84 ; deux homme» de 83 ; trois femmes de 82; deux hommes de 80 » , (p. 143). A Saint-Blimont, village de la Somme, sur 400 habitants en 1897, on a compté six vieillards dont l'ilge variait de 85 i 93 ans et une femme entrée dans sa cent et unième année (p. 170).
Ce n'est pas sans doute « l'air vif » qui prolonge la vie, car la Suisse se distingue précisément par la rareté des centenaires, malgré son climat de montagnes. 11 faut plutôt chercher dans le genre de vie des
liabitants quelque facteur qui pourrait influencer la
longévité.
On a remarqué que la plupart des centenaires sont des gens peu aisés ou pauvres qui mènent une vie très simple. Il y a aussi des millionnaires, comme sir MosES MoNTEFiORE qui est mort en 1883, âgé de 101 ans ; mais ces cas sont tout à fait exceptionnels. On peut bien affirmer que la grande richesse ne procure pas une vie très longue. La pauvreté amène avec elle la sobriété, surtout chez les vieillards Or, il a été souvent constaté que la plupart des centenaires ont mené une vie très sobre. Tous n'ont pas suivi l'exemple du célèbre Cornaro qui est arrivé à ne consommer par jour que douze onces d'aliments solides et quatorze onces de vin et qui, malgré qu'il fut d'une constitution faible, a vécu environ cent ans. Il a laissé des mémoires très intéressants et s'est très bien conservé jusqu'à sa mort, survenue le 26 avril 1566 (Lejoncourt, p. 146).
Dans le catalogue de M. Ghemln j'ai compté 26 centenaires qui se sont distingués par une vie frugale. La majorité d'entre eux ne buvaient pas de vin et beaucoup se contentaient de pain, de laitage et de nourriture végétale.
La sobriété est donc incontestablement un des facteurs de longue vie, mais certainement elle n'en est pas le seul, car bon nombre de centenaires s'adonnaient à la boisson. Plusieurs de ceux qui ont été catalogués par Chemin, buvaient du vin, de l'alcool et s'enivraient souvent. Tels cette Catherine Reymond,
. morte en 1758 âgée de 107 ans qui « buvait beaucoup
de vin a {p. lOiï) ou ie chirurgien Pulitihan mort il 140 tins (168o-182o) qui avait l'habitude, dès l'Age de 25 ans, de s'enivrer chaque soir, après avoir vaqué dans la journée aux opérations du son art (t). GiacoiiHE, un boufher. de Trie (Hautes-Pyréntics) mort en 1767 âgé de 120 ans, avait l'habitude de s'enivnir deux fois par semaine » (p. 113). L'exemple le plus bizarre oat celui de ce propriétaire irlandais Bhawn qui a vécu 120 ans et qui a fait inscrire sur su tombe qu'il " était toujours ivre et que dans cet état il paraissait si terrible que même la mort avait peur de lui B. Il existe même des pays, réputés par la lonjîévité des habitants et par la forte consommation d'alcool. En voici un exemple : « En 1897, le village de CHiiLLY (Cùte-d'Or) ne comptait pus moins de 20 octogénaires sur ^i'i habitants. Ce village est une des localités de France où il se consomme le plus d'alcool ; et ces vieillards ne se distinguent pas de leurs concitoyens (au contraire) par une sobriété exceptionnelle > {Chemin, p. 101)
Dans quelques cas nous voyons des centenaires consommer beaucoup de café. On se rappelle sans doute la réponse de Vultaihe à son méderin qui lui dépeignait tout le mal que peut faire l'abus du café, qui agit comme un véritable poison. Voilà bientdt< 80 ans que je continue h m'empoisonner. lui dit Ui grand écrivain. Eh bien, il y a eu des centenaires quî oui vécu plus longtemps que Voltaihe et qui ont bit plus de café que lui. l'ne savoyarde, Elisabeth;
^1) LGJUKLuimr. [I. 9:1, Chemin, )i. I3i
Ddrieux, a vécu plus de 114 ans. « Sa principale nourriture était du café, dont elle prenait jusqu'à 40 petites tasses par jour ». « Elle était d'un caractère jovial, tenait fort bien sa place à table, faisait journellement usage du café noir, et en si grande quantité que l'Arabe le plus intrépide se fût avoué vaincu. Toujours la cafetière était sur le feu, comme la théière chez les Anglais » (Lejoncourt, p. 84, Ghemln, p. 147).
Il a été remarqué qu'un grand nombre de centenaires n'étaient point fumeurs. Mais cette règle, comme toutes les autres ne s'applique pas à tous les cas. M. Ross qui a touché en 1896 un prix de longévité à l'âge de 102 ans «« est un fumeur invétéré » (Chemln, p. 68). « En 1897 est morte, à l'endroit dit La Carrière, à Kérinou (Finistère) la veuve Lazennec, âgée de 104 ans. Elle habitait un pauvre taudis et ne vivait que d'aumônes ; depuis son plus jeune âge, elle fumait la pipe » {Ibid., p. 107).
On voit, d'après ce qui précède, que tout facteur auquel on serait tenté d'attribuer la cause de la longue vie, échappe aussitôt que l'on examine un nombre suffisant d'exemples. Il n'est pas moins vrai que la bonne constitution, une vie simple et sobre, sont autant de conditions qui favorisent la longévité. Mais, en dehors de ces facteurs, il reste encore quelque chose de caché qui contribue à la longue vie. Le célèbre physiologiste de Bonn, Pfluelger(I), arrive à cette
(l) Ueber die Kunst d. Ver lange rang d. mensch. Lebens. Bonn, 1890, p. 23.
conclusion « que la condition principale de la longévité se trouve dans Tessence intime de tout homme », dans quelque chose qui échappe à une définition précise, et qui doit être attribuée à Thérédité.
Dans rétat actuel de nos connaissances, il est impossible de préciser la cause principale de la h}ngévité humaine, mais il sera tout naturel de la chercher dans la même voie que la cause de la longévité des animaux. Puisque la longévité humaine accuse souvent un caractère local et se manifeste chez des époux qui n\)nt de commun que le genre de vie, il sera permis de, chercher dans la flore intestinale et dans les moyens que possède l'organisme de combattre son eiïet nuisible, des facteurs qui influencent cette longévité. Il est tout naturel de supposer que dans la même localité et chez des personnes vivant sous le même toit, la ilore intestinale doit présenter une grande analogie. Ce n'est que par des recherches laborieuses qui devront être faites dans un avenir plus ou moins prochain, que ce j)roblème pourra être élucidé d'une façon satisfaisante, l^our le moment on ne peut que se borner à réunir un grand nombre de faits sur la durée de la vie de Thomme et des animaux, afin (forienter (le> nouvelles recherches.
Mort naturelle dans le monde végétal
Théorie de Timmortalité des organismes unicellulaires. — Exemples d'arbres très vieux. — Exemples de plantes à vie très courte. — Prolongation de la vie de certaines plantes. ~ Théo« rie de la mort naturelle des plantes par épuisement. — Mort des plantes par auto-intoxication.
Le lecteur qui voudra parcourir ces page^ sera sans doute très étonné en constatant le peu de connaissances que la science possède sur le problème de la mort. Tandis que dans les religions, les philosophies, la littérature, ainsi que dans les traditions populaires, la question de la mort occupe une place tout à fait prépondérante, dans les ouvrages scientifiques on ne lui accorde que bien peu d'attention. Ce fait regrettable peut expliquer jusqu'à un certain point, sans cependant les justifier, les attaques dirigées contre la science qui consacre son [temps à des questions de détail et néglige les grands problèmes de l'existence humaine, tels que celui de la mort. Lorsque Tolstoï, hanté par
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rhpr an floliition dan» li'H traités des savants, il no tniitviL que dca rù[ioii!SOH |ieii piri'iscs ou insi^iiiBmilt'tt. AiiSHi son iiuIi|;iiation ii été ^randt« contre ces gens qui étudient toutes sortes du clicscs qu'il considt^re coiiiino tout fi Tait iniitil<>.s (telles que le monde des insectes, la coniposilion di's tissus et des rolliiluN) el qui sont incapiildes de dire quelle est la deslinéi» humaine et ee que r'est que la mort.
Nous n'avons nullement la prétention de résoudre eos prulilf-uu's ; mais nous voulons sim]di>ineut «Ionner un aperçu de l'était actuel de la question do la. mort naturelle. Nous pensons fiioiliter ainsi son étude seicriliii([ut' qui doit être mise k l'ordre du jour parmi les prolilrim.'s le» plus importJintfipuur l'humanité.
Lorsque nous parlons ieide ta mort niiturolle, non». ttulthnilons va phénoménal comme uno rnnséqiiencft nécessaire de l'organisation de l'être et non comme lu suite d'un ticeident quelconque. Dans le lan(i;a(;e courant on considère comme naturels tous lus cas du mort dus l'i des maltidies. Mais connue cette cause est évilalile f'I ne résulle pas néces.sairement des propriétés inhérentes à notre organisme, on n'a aucun droit de les ran^fer dans la catégorie <les phéuiuuènea de mort naluretle.
Dans la nature, la mort accidcnlclle est tellement prédominante que l'on s'est demandé même si lu mort naturt'lle proprement dite existe réellement. Autrefois on pensait ([Ue cette mort était la lin inévitable de tonte vie et que le principe uu^ine de l'organisation contenait déjfi le germe de cette tin. Aussi a-l-ui
été très étonné de constater que, chez beaucoup d'organismes inférieurs, la mort ne survient que par accidents et que, mis à Tabri de toute intervention brutale, ces êtres ne meurent pas. Les organismes composés d'une seule cellule (tels que les Infusoires ainsi que beaucoup d'autres Protozoaires et de plantes inférieures) se reproduisent par division et se transforment en deux ou plusieurs êtres nouveaux ; l'organisme mère s'est pour ainsi dire dissous dans celui de la progéniture, sans avoir subi la mort véritable (1). Aux objections que Ton formulait contre cette théorie, soutenue surtout par \Veisma>n, ce savant répondait ainsi : dans des cultures d'Infusoires, ces êtres se divisent continuellement, sans qu'il se produise un seul cadavre. La vie individuelle est de courte durée, elle se termine non pas par la mort, mais uniquement par la transformation d'un individu en deux êtres nouveaux.
Vebworx (2), physiologiste bien connu, reproche à Weismann de ne pas avoir tenu compte du fait que, dans l'intérieur des organismes unicellulaires, se produisent constamment des phénomènes de destruction partielle et que dans certaines conditions un organe entier de Tinfusoire (le noyau) peut mourir et être dissous. Mais, comme cette mort partielle n'entraîne pas plus la mort de l'être entier que la destruction de quelques cellules de- notre corps n'occasione
(i) Ce sujet a été traité dans mes Etudes sur la nature humaine, ^^è(i\i., 1904, p. 343.
(2) Physiologie générale, trad. française, 1900, p. 381.
tas
notre mort, il e»t évident que cette nlijcctîon du physiologiste allemand ne peut être maintenue.
Mais ce ne sont pas seulement les organismea microscopiques qui, grftce à leur vie individuelle très courte, échappent k la mort naturelle. Parmi les plantes aupérieures, il y en a beaucoup qui atteignent (Ibs dimensions colossales et qui cependant ne meurent qu'à ta suite d'accidents. Dans leur organisation on ne trouve rien qui indiquerait la nécessité oii même la possibilité d'une mort naturelle, occasionnée par des conditions intérieures de leur structure intime.
On & été depuis longtemps frappé par la longtWité de certains arbres qui atteignent plusieurs dizaines de siècles et qui no meurent que par les ravages des tempêtes ou bien à la suite de l'intervention brutale de l'homme.
Lors de la découverte des lies Canaries, au commencement du ïV siècle, les premiers explorateurs admirèrent un dragonnier gigantesque qui était vénéré parles indigènes comme leur génie protecteur. Il se trouvait dans un jardin de la villa Orotava h Ténériffti ; son tronc énorme était déjà, à cette époque, profondémentcreusé. Cet arbre n'a pas justifié les espérances des (luanches, qui ont été anéantis par lus Espagnols, car il leur a survécu pendant plus de iOO ans. A la fin du xviii* siècle, il a été observé par Alkieandre Ho«- BOLDT (1) qui lui trouva iJi pieds (environ 15 mètres) lie circonférence et qui conclut, vu la croissance Irèft lente du dragonnier, à un ftge extrêmement avancé.
(I) Tnbleauj.' de la nature, trad. français!
i. II. |> 109.
Au commencement du xix^ siècl'i (on 18l9)imourajîan furieux s'abattit sur Orotava. On ontondit un épnuvantable craquement ; puis tout ii cotiji l(! tiers île la masse rameuse du drapotinier s'abattit nve.c fracas et
i VILLA Obotava.
fit retentir la vallée » (1). Malgré ce grand dégât, le géant résista encore pendant un demi-siècle. Quelques ] années après le désastre, BeRthelot visita l'arbre I vétéran et en fit en 1839 la descriptioir suivante : | « un dragonnier s'élevait en face de mon logement, \ arbre étrange de forme, gigantesque de port, que la | tempête avait frappé sans pouvoir l'abattre. Dix hom- j mes pouvaient à peine embrasser son tronc (de près ) de 50 pieds de circonférence à la base). Ce cippe prodigieux offrait à l'intérieur une cavité profonde que les siècles avaient creusée ; une porte rustique donnait entrée dans une grotte, dont la voûte, à moitié entamée, supportait encore un énorme branchage » (Ibid.) (fig. 15).
Miné de plus en plus, le célèbre dragonnier fut abattu définitivement pendant une forte tempête en ^ 1868. Peu d'années après cette catastrophe (en 1871) nous avons vu les restes du colosse gisants à terre sous forme d'un énorme bloc gris, rappelant quelque monstre antédiluvien. Il a été impossible d'établir d'une façon précise Tàge de ce dragonnier, mais on révalue à plusieurs milliers d'années.
Et cependant on connaît des arbres encore plus âgés que le dragonnier de Ténériffe. On cite souvent le baobab du Cap- Vert, observé par Adanson. « Cet arbre extraordinaire avait 30 pieds de diamètre lorsque le célèbre naturaliste français l'a mesuré et décrit. Trois cents ans auparavant, des voyageurs anglais y avaient gravé une inscription. Adanson l'a retrouvée
(1) Webb et Berthelot, Histoire naturelle des îles CanarieSy i839, t. I, 2* partie, p. 97, 98.
en enlevant 300 couches lijçneuses. » Basé sur ces données Adanson a évalué TA^e du baobab à 5.150 ans (I). On pense que les vieux cyprès du Mexique avaient vécu encore plus longtemps. Alpb. i>k Can- DOLLË (2) présume que le célèbre cyprès de Montézuma avait à son époque près de 2.000 ans « et que celui de Oaxaca est beaucoup plus vieux que Tarbre observé par Ada.nson. » En Californie il existe des Seq/wia gigantea, atteignant plus de 3.000 ans ; d'après le botaniste américain Sargknt, quelques-uns de ces arbres gigantesques vivent mémo jusqu'à o.OOO ans. A propos de la longévité des arbres, on a soulevé la question de Tindividualité dans le monde des végétaux. On s'est demandé s'il faut ccmsidérer l'arbre entier comme un seul individu ou bien comme une association d'une grande quantité de plantes, comparable à un polypier. Cette question est assez complexe et nous pouvons d'autant plus la laisser de côté que pour notre problème elle ne présente qu'un intérêt secondaire. A. P. de Ca>'ï>olle(3), après avoir envisagé les deux faces de la question, est arrivé à cette conclusion « que les arbres ne meurent pas de vieillesse, dans le sens réel du mot, qu'ils n'ont pas de terme déterminé à leur existence ». Un grand nombre de botanistes partagent la même opinion. Ainsi Nae- GELi (4) pense qu'un arbre Agé de plusieurs milliers
(4) Bibliothèque univeî*selle de Genève, t839, t. XLVI, p. 387.
(î) Ibid., p. 392.
(3)/6trf., 1831,1. XLVII, p. 49.
(4) EnUtehung u. Begriff rf, naturhisiorischen Art y 2* édit., Munich, 1865, p. 37.
d'année» ne nn^url 41111 l;i siiilo iriTitlii('ne(>s nxt4rÎHnres.
D'après Ips faits relnli'-s on pi'uL voir iiuc, jKirtriî les plantes suijcricures, de rni^me tjiip parmi les %'pf^Ataux miiToscopiqiies. il no manqua pas d'exemples d'aliaonw de la mort uaturolle. En principe, la vip peut donc avoir nne durée illimitée, àrondition du renoil' vellcnicnt des purties intimes de l'organisme, dépen- K^eH pendant le fonctionnement vital. Mais il ne faii- «IrnitpaH eondiiru de \tt que la mort naturelle Hoit (Hranfffere au règne vêfîétal. Tout au contraire, rar ott rencontre A chaque pas des cas oîi les plantes meurent, sans être privées de leur vie |iar les agentjt extérieurs. M/'nie, panni les organisme» voisins cntri- eu*, «in trouve- des exemples où la mort naturelle ne «e produit pas et d'autres, où cette mort se nianife^l* constamment. Tels sont les représentants inférieurs de la classe des Champignons. 11 y en a <|ui vé^teni pendant une période plus ou moins longue, après quoi toute la masse vivante se désagrège pour se transformer eu spores (Myxomycètes), Il y a bien des déchetâ qui restent après celte transformation, mais ce mal des sécrétions de cuticule et non pas des cellnlM'' entières. Cher, d'autres Champignons ce n'est qu'un* partiedes cellules vivantes qui donnent des spores. tandis qu'un grand nomlire d'autresceilules son! vouée» Il la mort naturelle.
I*«rmi le» plantes inférieures ilyen a qui ne vivent normalement dans un certain état que pendunt ua temps très court. Ainsi les prothalles de ipielques Cryptogames (Mursiliacées) no vivent que pcniiant
quelques heures, juste le temps qu'il faut pour la production des organes sexués. Une fois ceux-ci devenus mûrs, le corps du prothalle, avec toutes les cellules qui le constituent, devient bientôt la proie de la mort naturelle. Dans ces cas il y a donc toujours un « cadavre », composé des éléments morts avec leurs parties protoplasmiques.
Même parmi les plantes supérieures, il ne manque pas d'exemples d'une vie très courte. Ainsi Amaryllis lutea parcourt toutes les étapes de sa vie en dix jours, juste le temps qu'il faut pour la pousse des feuilles et des fleurs et la production des graines, après quoi elle finit son existence par la mort naturelle (1). Il est intéressant, dans la même famille, de rencontrer des plantes qui se distinguent au contraire par leur longévité. Telle est l'Agave qui demande quelquefois une période de cent ans pour arriver à produire ses fleurs et pour aboutir à la mort naturelle.
Tout le monde connaît des plantes dites «annuelles » qui cependant ne vivent que pendant quelques mois, à partir du moment de leur éclosion jusqu'à la maturation des graines et jusqu'à la mort naturelle. Cependant la vie de plusieurs de ces plantes peut être prolongée pendant deux et même plusieurs années. Tandis que le seigle en général est une plante annuelle, quelques-unes de ses variétés peuvent vivre pendant deux ans et partant donner deux récoltes. Cette constatation a été faite dans le pays des cosaques du Don qui depuis des temps très anciens cultivent du seigle
(1) Gribsebach, Die Végétation der Erde,
134 TBOISIÈME PARTIE
biennal (1). La betterave qui demande deux ans pour arriver au terme de sa vie, a été transformée en une plante qui peut vivre trois et même jusqu*à cinq ans (2). Ces exemples sont loin d*ètre uniques.
On peut reculer la mort naturelle, en empêchant la production de irraines par la plante. Ainsi 31. le professeur Hlgo de Yries a prolongé la vie de ses Enothères, en coupant chaque fleur avant la fécondation. Tandis que dans les conditions ordinaires elles terminent leur épi après 40-50 fleurs environ, grâce à ce procédé elles continuent à produire de nouvelles fleurs aussi longtemps que le froid de l'hiver le permet. « En coupant l'épi assez tôt on peut forcer ces plantes à développer les boutons à la base de la tige ; ceux-ci passent l'hiver et reprennent leur croissance l'année prochaine » (Extrait d'une lettre de M. H. de Vries).
Il est d'usage commun de faucher le raygrass des pelouses avant qu'il ne commence à fleurir, afin d'empêcher la maturation des graines et la mort de la plante. Dans ces conditions le raygrass reste continuellement vert et sa vie se prolonge pendant plusieurs années.
Le lieu entre la fructification des plantes et leur mort naturelh* a été reconnu depuis longtemps. Et
(I) Batalix, Acla Horti Petropolitani, vol. XI. n« 6. I89i»,
{i) Ce l'ail ainsi que plusieurs autres exemples de la prolongation de la vie des plantes ni*ont été obligeamment communiqués par M. le professeur Hugo de Vries.
ÉTODBS SUR LA MORT ^ATURBLLE 135
c'est ce fait que Ton explique généralement parTépuisement de la plante.
N'étant pas botaniste et désirant me renseigner sur les idées que Ton a en botanique sur la mort naturelle, je me suis adressé à M. H. de Vries, dont la grande compétence est connue de tout le monde. Voici ce que cet éminent savant m'a écrit à ce sujet : <( La question que vous me posez... est une des plus difficiles. Je ne pense pas qu'on sache beaucoup sur la cause directe de la mort des plantes annuelles, mais on s'est habitué à l'attribuer à l'épuisement des organes ». C'est en effet ce que disent tous les botanistes qui ont pris la parole dans cette question. Hilde- BRAND (1), auteur d'un mémoire circonstancié sur la durée de la vie chez les plantes, s'exprime à plusieurs reprises dans le même sens D'après lui, « la vie des plantes annuelles n'est le plus souvent si courte que parce qu'elles s'épuisent par la production massive -des graines » (p. 116). xMème parmi les plantes qui fructifient durant plusieurs années, il y en a qui prématurément c< s'épuisent par la fructification et meurent spontanément » (p. 67). Chez le prothalle de beaucoup de Cryptogames supérieurs la formation d'un seul embrvon occasionne la mort naturelle ; iomme s'exprime C(KBkl (2), l'embryon absorbe complètement le prothalle.
Comme les plantes se distinguent généralement par la facilité avec laquelle elles puisent leurs aliments,
(1) Exgler's Botaniisc/ie Jahrbticher, Leipzig, 1882, t. Il, p.ol.
l2) Organographie der Pflansen, lôna, 4898-1904.
on est natureilemenl jiort^ h se ileinuiider cet épuiseuient aussitôt après la fructilication, I^orsqu'une planto. incapable de résister au froid, iiiourt après avoir produit des graines k la Qa de l'été, riea de plus naturL'l. Mais comment expliquer qu'une plante annuelle qui pousse sur un sol riche en matièrea nutritives et qui fructilie au coiiinienceinent de l'étêi meure par épuisement longtemps avant les premiers froids ? On voit souvent, après la moisson des céréales, des poussées nouvelles aux dépens dugraîu tombé avant la récolte. Le soi qui a permis cette nouvelle végétation n'a donc pas été épuisé pour l'espèce do céréale en question ; la chaleur aussi a été suffisante pour faire venir la nouvelle génération. Ce ne sont donc pas les conditions extérieures qui ont occasionné la mort de la plante productrice du grain. Pourexpliquer cette contradiction apparente, on a eu recours aux conditions internes des plantes mêmes, Hilob- BtiAno admet que a certaines espi;ces ont une constitution, grAce à laquelle elles marchent rapidement vers la floraison ; aussitôt après elles fructiSent et déjiensent toute leur force pour la production massive des graines, ce qui les fait mourir ». t D'uutre& espèces sont au contraire constituées de telle façon qu'elles poussent longtemps avant de fructifier, aprëa quoi elles meurent aussi ». Une troisième cittégoried» plantes sont constituées de telle sorte « qu'elles nai meurent pas après avoir produit leurs fruits, ce qu'elles répètent souvent, et vivent un grand nombre d'années » (p. 113).
Sans pouvoir préciseren quoi consiste le mécanisme
intime de cette si diverse « constitution », plusieurs botanistes Tattribuent à une sorte de prédestination anticipée. D*après Hildebrand, « toute la nutrition de la plante ne sert au fond qu*à la rendre en définitive capable de se reproduire ; seulement ce but final peut être atteint d*une façon très diverse et à des périodes de temps très différentes» (p. 132). Gcebel professe des idées analogues. « Chez les formes hétérosporées tout le développement de si courte durée des prothalles est déterminé d'avance ». Ces prothalles « sont d'après nos connaissances actuelles — pour nous exprimer à la manière des anciens théologiens — prédestinés ; leur sort est déterminé une fois pour toutes..., etc. » (p. 403). Une idée analogue est exprimée par M. Mas- SART (1) lorsqu'il dit que « parfois les cellules meurent parce que leur besogne est accomplie et qu'elles n'ont plus de raison d'être».
Cette façon d'interpréter les phénomènes, toute opposée à l'idée du déterminisme, rend le problème de la mort naturelle dans le monde végétal encore plus difficile, mais d'autant plus intéressant.
D'après la conception scientifique de l'univers il ne peut guère être question de prédestination quelconque. Les rapports entre la fructification et la mort naturelle ont dû être réglés par la grande loi de la sélection, d'après laquelle toute organisation qui permet la reproduction, survit, tandis qu'une organisation incapable de produire des descendants, disparaît.
(I) Bulletin du jardin botanique de Bruxelles, t. I, n^ 6,
Il n'est puK ranf d« voir niUtru dns enfants nann orRi»] ne» indis|)p!nB&lilKs {tour l'o^tiHtftncc, des monstn;)) d« louk's H(ii'ti!H, m(;iipii)>lcs du vivrt). Vitm (^trett iiiill<>iiif>nL priWlpNtini'tH k la mort, mais ils meui-ciit i cauao di^L'ur ur^aiiisaliuii ilt-fixtucuse. D'autrflsnai»- HPnt nvpi: tout ce qu'il faut |ioiir vivrn pI c'est pour n^la (]ii"ih vivent i>l mm pas j)arct' ([n'ils sunt priJdf»tin<''s à la vie. De ni^me Iph plaiiteH (jui hp dovolniipont d'nno farnn drfcrliipusi! el (jui uu^ui-lmiI avunl d'avuir produil de» aparoM ou dpH grainps, ne peiivpnl pa3 ne (r(in»(!pvwr ; tandis qno d'autros (]iii niriiniiat après avoir donno nalusuiici- li unu noiivtdle gi-niTution survivent tians lenr prof^i'tniUire. Si la mort survient au!isil<U apnV» la production dim HcincncpH, i'mpi'TB pourra se r-nnserver trns bïnn. Il finit Houe ch^rehi^r la rauMo delà mort naturelle du» plante» non pas dans leur prédestination, mais dans les ph>'iuimùncâ intimes i|iii l'accompagnent.
Qu'un» plante meure pur suite de la ronsoinniatiuu de toiilus ses forces organiques, rien n'est plus finibaille. Seulement il serait intéressant d'êbililir If mécanisme de cet i^puisomeiit et nici d'autant plus qui' très souvent il est bien difJicile de le concevoir. Il nf manque pas de plantes qui donnent plusieurs g^iiêmlions pur saison sur le même sid non épuisé, tlhei le* plantes vivaees certaines parties, telles que les (leurs, meurent péritMliquement, sans que lu plante niéiiif s'épuise. Qui n'ii vu des géraniums, ilimt certiiiu''* Heurs se fanent pendant que d'aulrL^s sont en triùn li^ s'épanouir, et cela pondant tonte une longue saison m Il est diflicile d'attribut^- cotte mort naturel^ At»\
ileurs à Tépuisement de la plante, qui continue à en pousser des nouvelles.
Les phénomènes assez fréquents de la prolongation de la vie chez les plantes ne concordent pas bien non plus avec la théorie de la mort naturelle par épuisement. Il arrive quelquefois que les individus mâles produisent, contrairement à la règle, des fleurs femelles. De pareils exemples ont été observ'^és chez les saules, les orties, le houblon et notamment chez le maïs (1). Il s'agit ici aussi d'une sorte de « monstruosité », avec cette différence par rapport aux monstres non viables de l'espèce humaine que, chez ces plantes, l'apparition des fleurs femelles sur des branches mâles amène la prolongation de la vie. Généralement les branches mâles meurent de leur mort naturelle aussitôt après la dispersion du pollen, c'està-dire bien avant la mort des fleurs femelles. Il suffît qu'une de ces dernières se développe sur une branche mâle et qu'elle soit fécondée, pour que toute la branche mâle prolonge sa vie jusqu'à la maturation des jf raines. Si la mort naturelle des fleurs mâles est le résultat de l'épuisement par le développement du pollen, comment la concilier avec la prolongation de la vie dans un cas où il y a en plus des fleurs femelles à nourrir et des graines à faire mûrir ?
Il est évident que dans ces cas, comme dans beaucoup d'autres, la mort naturelle résulte d'un mécanisme plus compHqué qu'un simple épuisement.
(I) Hugo de Vries, Jahrbiicher fur wissetisch. Botanik, \m, t. XXII, p. 52.
liO
KIKMB PARTIE
Kl. DiC Vkies a tl<!'jà fait cette remarque que la duréA de la vie des plantes dépend de leur fonctionnement Ce fait indique qu'il existe quelques conditions ÎDtimes de l'organisation et du fonctionnement qui prolongent ou raccourcissent l'existence d'une plante. Là devrait se trouver la clef du problème do la mort naturelle dans le monde végétal. Seulement, pnur préciser le rôle de ces facteurs, il faudrait être bien renseigné sur beaucoup de points de la vie intime des plaotes qui ne sont connus malheureusement que d'une façon très imparfaite. Sous ce rapport les conditions de 1( vie des plantes les plus simples, telles que levures et bactéries, ont pu être étudiées avec beaucoup plus d* détails. Il est vrai que ces êtres inférieurs se reproduisent abondamment soit par division, soit par le procédé de bourgeonnement, ce qui les fait rentrer dai'' la catégorie des organismes ne présentant pas de morl naturelle, Eli bien, malgré cela, dans la vie des levures et de certaines bactéries on rencontre souvent de» phénomènes qui peuvent être interprétés comme des exemples de mort naturelle.
A l'époque où on ignorait encore que toute fernieDtation est due à l'intervention de plantes microscopiques, on savait déjà que dans certaines conditions les fermentations s'arrêtaient beaucoup plus vite que dan* d'autres. Ainsi, pour transformer les sucres en add» lactique, il est utile d'ajouter de la craie, sans quoU& fermentation s'arrête avant que ia plus grande partie du sucre aitsubi la fermentation. Lorsque PASTHnfit sa grande découverte du microbe lactique en 1857, il constata que cet organisme minuscule, quoique cap»-
ble de produire de l'acide lactique, est pourtant gêné par l'excès de cette substance. Pour mener la fermentation à bonne fin il suffisait d'ajouter de la craie afin de neutraliser l'acide.
Lorsque l'action de l'acide lactique se prolonge trop, il se produit non seulement un arrêt dans la fermentation, mais même la mort définitive du microbe. C'est pour cette raison que la conservation du ferment lactique à l'état vivant pendant une longue période de temps présente souvent une réelle difficulté. Parmi ces ferments, celui qui a été isolé du Leben égyptien par MM. Risi et Khoury (1), est un des plus délicats. Ensemencé dans la profondeur de la gélose sucrée, il meurt déjà au bout de peu de jours. Cette mort est due sans doute à l'acide lactique produit par le microbe aux dépens du sucre et qui n'est pas neutralisé. Comme cette transformation des matières sucrées en acide lactique est une fonction fondamentale du microbe, intimement liée à son organisation, l'arrêt de la fermentation et la mort définitive du ferment, dans les conditions précisées, doivent être interprétés dans le sens de la mort naturelle, due à une auto-intoxication, c'est-à-dire à un empoisonnement par le produit de l'activité physiologique du microbe lui-même. Le fait que cette mort survient à un moment où le milieu contient encore une quantité de sucre suffisante pour l'alimentation du microbe prouve bien qu'elle n'est pas l'effet de l'épuisement. L'exemple du ferment lactique est loin d'être isolé. Le
(4) Annales de V Institut Pasteur ^ 1902, p. 71.
microbe qui produit ilo l'ariilt^i buLyrique vst aussi Irèft fïétii* par l'acidf» qu'il sf'crètp. M. G. Bk&tiuiid qui i^ fait uno ftude Irfis diUaili^'c du microbe qui fait Tep» menter la sortiose (sucre extruîl des Borbes) m'a coin^. muniqut^ que cette fermenlation s'arri^le aussi 9ou»i l'inllucnci' des produits microbiens et que le microfM meurt de sa mort naturelle ii un moment oii le inlIieN est loin d'^lrc (épuisé du ses substances nittntïvpK,
La levure qui produit de l'alcool est aiistii gén^e jinr ' un excès de cette subst&nL'e. Aussitôt qu'une certHinA limite a été atteinte, la fermentation s'arrt^te. Lorsqu'on cultive la levure dauK des nillieux riches vif azote et très pauvres en sucre, cette plante microsi'<ipique s'attaque aux substances azotées aux dé[ten» desquelles elle ne tarde pas à produire de rainiimiiiaque. Or. les alcali» sont fuiiesles |ioiir la levure qui meurt vite par aulo-intnxioation (1).
Dans les exemples que je viens de citer, ils'aifîtil* mort naturelle, li la suite du fonctionnement des microbes en corrélation avec leur organisation intima» 11 est vrai que cette ronrt est évi table liirsqu on change' les conditions extérieures et il suflit de neutraliser It* acides produits par les bactéries ou l'alcali produ^ par les levures, pour prolonger leur existence. ('.B* faits se rangent bien h cAté de ceux que nous uvonl nientiotinés à propos des plantes supérieures. BS empêchant la maturation des Kraiues un peut prcloR»! jjer la vie de beaucoup de plantes annuelles et l«» I transformer en plantes bisannuelles ou vivaces. I)aa»j
crobiolof/it. L. 111. I1»0U. |.. 160.
ces cas aussi, la mort naturelle, quoique venant de source intérieure, peut être retardée de beaucoup.
On se demande si la mort naturelle des plantes supérieures que Ton s'est accordé à attribuer à Tépuisement, ne s'expliquerait aussi plus facilement par un empoisonnement, occasionné dans le courant de leur cycle vital. Les plantes sont dans beaucoup de cas productrices de poisons, capables de tuer les animaux, et l'homme. Pourquoi ne produiraient-elles pas des poisons capables de nuire à la plante même? Il n'y a rien d'improbable dans la supposition que certains parmi ces poisons se développeraient juste au moment de la maturation des graines. En empêchant cette maturation, on éviterait l'empoisonnement de ^'organisme entier. Cette hypothèse concorde bien avec les cas nombreux de mort naturelle, survenant aune période où le sol est loin d'être épuisé. Les exemples, également nombreux de mort partielle, tels que la mort des fleurs à une période où le même tronc produit d'autres fleurs (comme chez les géraniums, mentionnés plus haut), s'expliqueraient par une action locale des poisons, insuffisants pour intoxiquer la plante entière.
Il est bien entendu que cette idée de la mort naturelle des plantes supérieures par auto-intoxication n'est qu'une simple hypothèse qui pourrait peut-être donner lieu à des recherches nouvelles. Si elle se confirmait, on pourrait expliquer la coïncidence de la mort avec la fructification, plus facilement qi^'avec l'hypothèse d'une prédestination pour atteindre un but déterminé d'avance.
444 TROISIÈMB PARTIE
Les plantes supérieures, de même que les bactéries et les levures, seraient sujettes à Tauto-intoxication. Dans les cas, où les poisons seraient produits avant la maturation des graines, les plantes resteraient stériles et disparaîtraient définitivement par manque de progéniture. La production des poisons à l'époque de la fructification n'empêchait pas au contraire la succession des générations et partant, pourrait, se conserver indéfiniment. L'empoisonnement, n'étant pas indispensable, expliquerait bien qu'un grand nombre de plantes survivent à la production des graines et échappent à la mort naturelle. Tel serait le cas du dragonnier, du baobab et des cèdres, mentionnés dans ce chapitre.
Mais si l'idée d'auto-intoxication des plantes supérieures n'est pour le moment qu'une hypothèse, celle de la mort naturelle des bactéries et des levures par l'empoisonnement, causé par leurs propres produits, est un fait qu'on a le droit d'accepter comme réel.
Il existe donc dans le monde végétal des exemples de mort naturelle (puisque les bactéries et les levures sont des végétaux) dus à l'auto-empoisonnement, comme il en existe d'autres, où les plantes supérieures et inférieures échappent à la mort naturelle.
Mort naturelle dans le monde animal
Origine diverse de la mort naturelle chez les animaux. — Exemples de mort naturelle, accompagnée d'acles violents. — Exemples de mort naturelle des animaux dépourvus d'organes digestifs. — Mort naturelle des différents sexes. — Hypothèse sur la cause de la mort naturelle des animaux.
Les exemples de mort naturelle que Ton rencontre dans le monde animal se distinguent relativement à ceux que nous avons vus chez les végétaux, par leur plus grande variabilité et par leur complexité. De même que M. Massart Ta démontré pour les végétaux, la mort naturelle des animaux a dû s'établir d'une façon indépendante chez les divers groupes ainsi que nous espérons le démontrer dans ce chapitre. Dans quelques cas, elle a revêtu des caractères très bizarres et en apparence paradoxaux.
On est habitué à opposer la mort naturelle à la mort violente, tellement paraît grande la différence entre les deux. Eh bien, dans le règne animal on trouve des cas où la mort naturelle, c'est-à-dire intimement liée à l'organisation, se produit à la suite d'actes de pure violence. Citons-en quelques exemples.
A la surface de la mer on rencontre souvent des petits êtres transparents et extrêmement graciles, rappelant par leur forme un casque. Les zoologistes
les ont décrits sous le nom de Pilidium. Leur organisation n'est pas bien compliquée : une peau très fine entoure le corps, dont la partie inférieure est percée par une bouche qui conduit dans un estomac assez spacieux. Les mouvements continus des cils vibratiles amènent des particules très fines dans Testomac qui en digère tout ce qui est à sa portée. L'absence de tout organe de reproduction fit penser aux zoologistes que les Pilidium ne sont pas des êtres adultes, mais bien des larves de quelque animal marin. Cette prévision s'est trouvée parfaitement juste et on a réussi à plusieurs reprises à observer les phénomènes de la transformation du Pilidium en un ver plat (du groupe des Némertiens). A un moment donné il se développe, autour de l'estomac que nous avons mentionné, un fœtus. Arrivé à un stade avancé de son développement, celui-ci embrasse de toutes parts l'estomac du Pilidium qu'il finit par détacher à l'aide de mouvements violents de ses muscles. Au bout du compte, le petit Némertien abandonne le corps du Pilidium, lui emportant son estomac, c'est-à-dire un organe sans lequel la vie n'est plus possible. Le Pilidium, ainsi dépouillé, nage encore pendant quelque temps dans l'eau de mer et ne tarde pas à mourir avec sa plaie béante, résultant du détachement de ses organes digestifs.
L'acte par lequel le Némertien se débarrasse de sa mère est purement brutal et cependant la mort du Pilidium n'en est pas moins un exemple de mort naturelle. En effet, tout se passe ici en raison des facteurs mtérieurs et non pas sous l'influence de quelque
agent venant du dehors, comme dans la mort violente que l'on rencontre si souvent dans l'espèce humaine.
Parmi les vers, on trouve un groupe nombreux de Xématodes, auquel entre autres appartiennent plusieurs vers intestinaux de Thomme, tels que : Ascaris, Trichines, Trichocéphales, Oxyures, etc. Mais il y a aussi beaucoup de Xématodes qui vivent librement dans la terre, dans IVau et quelques-uns même dans du vinaigre. Tous l(»s Xématodes sont recouverts (lune peau très ferme et quelques-uns parmi ces vers se distinguent par leur vivipariU» : au lieu de pondre des œufs comme la plupart de leurs congénères, ils donnent naissance à des jeunes vers déjà bien organisés et doués de mouvements propres. Parmi les parasites de l'homme, il y a les Trichines qui accouchent d'une quantité de petites larves trouvant facilement passage par l'ouverture des organes femelles. Mais parmi les Nématodes libres il y en a dont l'ouverture correspondante est trop petite pour laisser passer les jeunes larves trop corpulentes. Ayant eu l'occasion, il y a déjà plus de quarante ans (I), d'étudier un représentant de ce groupe (F)iplogastHr (ridenlatus), j'ai été frappé du fait que les larves ne s'échappent au dehors qu'après avoir brutalement déchiré le rorps de leur mère et après avoir dévoré tout son contenu. Les lances éclosent des œufs contenus dans l'intérieur de l'organisme maternel. \e pouvant pas à cause de l'exiguïté de l'ouverture sexuelle, sortir au dehors, Irs lar-
(I) Archiv fur Anatomie und Physiologie^ 1864.
ves s«» promènent dans le corps de la mère, déchirant et dévorant tout ce qu'elles rencontrent. La mère ne tardo pas à mourir et, quoique cette mort résulte d'actes violents de sa progéniture, elle ne représente pas moins un exemple de mort naturelle.
En se plaçant au point de vue téléologique, on pourrait dire que le Pi/ûfium et le Dipiof/aster ce&smi de vivre, ayant rempli leur but qui est de produire un Némertien et des jeunes Nématodes. Leur mort naturelle serait donc le résultat d'une prédestination. Rien ne justifie cependant une pareille interprétation. Il est au contraire bien certain que cette mort, survenant après la production de la jeune génération, n'a point empêché la conservation de l'espèce qui a fixé les caractères si bizarres de la mort naturelle par violence. Si l'orilice femelle du Diplogaster se trouvait plus grand, les petits pourraient naître sans difficulté, ce qui amènerait la survivance de la mère, malgré qu'elle ait déijà atteint s(m « but ».
Mais tous les exemples de mort naturelle dans le règne animal sont loin d'être dus aux actes brutaux, pareils à ceux que nous avons décrits chez le Pilidùitn et le Dip/offas/er. Il y a un bon nombre de cas où la mort se produit dans des circonstances beaucoup plu» paisibles. Comme un grand nou\bre de ces exemple» ne sont pas faciles h éUiblir d'une façon précise, nous nous adresserons à ceux où le caractère naturel de la nu)rt ne peut point être mis en doute.
Il n'est pas rare de trouver des animaux privés de quelque organe indispensable pour une existence durable. L'absence d'organes de la digestion chez un
inimal, vivant au milieu de substances nutritives lissoutes, n'a rien d'étonnant. Tel est le cas d<»s vers jolitaires — - Tœnias — qui vivent dans les intestins le rhomme et des animaux. Mais lorsqu'un animal rit librement dans la mer ou dans une eau douce et orsqu'en même temps il est dépourvu de tout ce qui îst nécessaire pour son alimentation, dans ce cas la ide n'est possible qu'autant que l'animal possède des réserves nutritives, retenues de la période embryonnaire. Dans ces conditions, la mort qui ne tarde» pas à venir, est évidemment une mort naturelle.
Parmi les exemples de cette catégorie, les meilleurs, c'est-à-dire ceux qui se laissent étudier de» la façon la plus précise, se rencontrent parmi les Kotifères, ces petits animalcules transparents qui pullulent si souvent dans les eaux douces. Ces animaux que Ton confondait autrefois avec les Infusoires, s'en distinguent cependant par une organisation beaucoup plus élevée : ils ont un tube digestif bien développé ; ils ont des organes excréteurs complexes et un système nerveux et des organes de sens très différenciés. Ce sont des animaux à sexes séparés ; dans chaque espèce il y a des femelles et des mâles. Mais, tandis que les premières possèdent une organisation complète, les mules sont des êtres réduits, auxquels il manque surtout le tube digestif. Enveloppés d'une peau assez solide, ils sont incapables de se nourrir avec des substances dissoutes et, manquant d'organes digestifs, ils ne peuvent vivre que peu de temps.
Pour étudier en détail la vie et la mort de ces mâles, nous nous sommes adressé à une espèce qui
IfiO
a été mise à notre disposition par M, Haffkixk. Autan, quo nous pouvons juger, il s'aj^it ici d'une espèce nom. ■« velle du genre Plenrolrocha que nous proposons d. désigner sous ic nom de P/euro/roc/ia Haffkini Rotifère présente cet avantage qu'il peut être facil ment élevé en grande quantité dans des rocipiem.^ remplis d'eau, dans laquelle ou a cuit un peu de irmïe de pain {un gramme de pain en 300 grammes d'eauj. L«9 sexes de notre petit rotifère peuvent èt« reconnus déjà dans l'œuf, car les œufs qui donneronl des mâles sont notablement plus petits que ceux f/uî produiront des femelles. On peut donc facilement isoler des a-ufs mâles et suivre le développement et la vie de ceux-ci jusqu'au moment de leur mort naturelle- . Tout le cycle de leur existence, à partir de la déposï- | tion de l'œuf jusqu'à la mort, dure environ trois jours - C'est probablement la vie la plus courte qui se rencontre dans le monde animal. Quoique certains Ephé*-' mères ne vivent à l'état adulte que quelques heures . néanmoins leur cycle vital complet est inCminiert' plus long que celui des mâles de nos Rotifèrr&i car ils passent îles mois et des années à l'éliil il«
Les petits mâles (fig. IG), aussitôt après l'éclosiov** i se mettent à nager à l'aide de leui-s appareils vibratîleS I et de leurs muscles solides et bien développés. Ils ^''1 mettent à rechercher des femelles, leurs organ*** I sexuels étant déjà complètement mûrs au momenti de la sortie do l'œuf. Le corps transparent de aO* \ petits Botifères, entièrement dépoun'u d'orgao** ] «ligesLife, e^t rempli d'élàmuats mâles ■
érUOES SUR LA MORT NATURELLE 151
prêts à sortir. En effet, dès que le mâle réussit à se fixer sur une femelle, il se décharge de son contenu. On pourrait supposer que c'est cette évacuation qui produit une perturbation violente de l'organisme et qui amène la mort. Il n'en est cependant rien. Les mâles peuvent vivre, après avoir fécondé, encore pendant vingt-quatre heures, ce qui représente le tiers de la durée totale de leur vie. D'un autre côté nous avons isolé des mâles n'avant eu
Fig. i6. — Mâle de Plkurotrocha Hapkkim.
ftucun rapport sexuel et nous n'avons pas pour cela prolongé leur existence. Ainsi, dans une expérience, nous avons isolé deux mAles, tandis qu'un troisième était mis en compagnie de deux femelles. Eh bien, <î'est ce dernier qui a survécu le plus longtemps.
La mort naturelle des màlos débute par un affaiblissement des mouvements du corps : tandis que les ïHuscles et les cils vibratiles restent encore bien mobiles, le petit rotifère n'exécute que des mouvements partiels ; tantôt c'est la tête, tantôt c'(»st la queue qui ^e contractent, sans que le tronc entier soit capable de se déplacer. Quelquefois on observe une très violente vibration des cils, comme s'ils voulaient renié-
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(lier à rirnmobiliié du corps entier. CM (dai dure pendant quelques heures, après quoi tout mouvement cesse. La plus longue survie est manifestée par les spermatozoïdes, contenus dans la caviU'^ du corps, car ce sont eux qui s'immobilisent en dernier lieu.
Pendant Tagonie, les bactéries, tW)s nombreuHos dans les milieux ou vivent nos petits rotifères, commencent k attaquer les milles. On les voit s'accumuler autour de la tête et sur la queue, sans qu'un seul de ces microbes soit capable de pénétrer dans rinti'îrieiir du corps, jji mort des mâles n'est donc nullement dm^ à une infection microbienne et provient de cause purement intérieure.
Kst-ce l'inanition qui fait mourir les mâles? Nous ne le croyons pas, car, avant l'agonie, les tissus m*présentent aucune -fuodification dans leur aspect. i\*'^ résultat est corroboré par l'observation des femelles, chez lesquelles on rencontre quel(|uefois des phénc»mènes d'inanition. Dans de vieilles cultures épuisées, les fe.melles aiïauuies deviennent maigres, (las^ (|ues, et absolument transparentes. Les tissus perdent leurs granulations. Hien de semblable ne se trouv«* chez les mâles (|ui entrent en agonie ayant leur apparence, normale.
La supposition la plus probable est celle qui attri' bue la mort naturelle des mâles & un (anpoisonni*ment par des déchets de leurs tissus. Le développement abondant des organes excréteurs démontre bien que dans leur organisme se prod uisent des échanges de substances, dont certaines sont déversées au dehors. Lorsqu'à un moment donné ces excréta ne sont pas élinii-
nés d*une façon suffisante, les tissus s'intoxiquent. Comme c'est par l'incoordination des mouvement!) que commence l'agonie, il faut supposer que l'autointoxication mortelle des mâles débute par les centres nen-eux. Les cils vibratiles et les muscles ne sont touchés que vers la fin.
Il ne peut subsister aucun doute sur ce que la vie des Rotifères mttles se termine par une mort naturelle dans le sens le plus complet de ce terme. Mais il ne faut pas croire pour cela que les femelles, dotées d'organes digestifs bien développés, n'aboutissent pas
»ussi à la même fin. La vie des femelles de nos Rotifères est plus longue et plus compliquée que celle des mâles. Elle est pour cela sujette i"! beaucoup plus d^vicissitudes. Aussi les femelles nieurpnt-elles quelquefois de manque de nourriture et par d'autres causes estéricures. Mais, lorsqu'on les soumet à des conditions qui excluent ces causes nuisibles, on les voit nvre pendant quinze jours environ, après quoi elles meurent aussi de leur mort naturelle, présentant des
SIKHE PARTIE
phi^Domènes tout à fait Ri;mblal>li>s à c«ux (|iie nni]<i uvnns décrits rliPK l<'s luflles (lig. 17).
[1 ny a pas que les Rotiféres fjui noient soumis A la mort natiipellp par un procodé qui diffère «ssentiellement des actes de violence que nous avons siginalés l'he?, le Piliiiium et le Dipiogaslrr. Parmi les Invertébrés, il ne manque pas d'exemples analo^es ù neuTi que nous venons d'étudier. Sans entrer dans un développement trop lon^. nous nous bornerons i'i ciliT quelques faite précis.
Il y a déjà plus de cinquante ans qu'un naturaliste américain, Dana, a découvert à la surface de la mer un petit animal avec des caractères tellement bi/arre* qu'il lui donna le nom de < Monstrilla ». C'est un [letit crustacé voisin de ces cyclopes que l'on trouve si souvent dans les mares. Mais, tandis que ceus-ci sont munis de tout ce qui est nécessaire (lour capturer et difîérer leur nourritui-e, les Monstrilles n'ont ni appareil de préhension, ni même de tube digestif. Ce soïil des êtres richement doués de muscles, de système atr; veux et d'organes des sens, ainsi que d'organaM sexuels ; il ne leur manque que tout ce qu'il faut poul prolonger leur vie en s'iilimentant. Les Monstrillol! HOnt donc des animaux voués k la mort naturelle.
Ces particularités si étranges n'ont re(;u leur sol»* lion que par les observations détaillées de M. MAt-ic gi!lN {!), faites il n'y a que peu d'années. Les Monrf trilles passent toute une période de leur vie en qualil-— de parasites de certaines .Annélides. C'est \k ([a'iw
(1) Archive» de tootogte expérimentale, tUOl, L. IX, p. âl j
BTL'DBS SDR LA MORT NATURELLE
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temps qui s'écoule jusqu'à Téclosion de la nouvelle génération (fig. 18). M. Malaquin pense que lesMonstrilles meurent de faim.
« Privés du tube digestif, d'appendices préhenseurs et masticateurs — dit-il (p. 192) — les Monstrillides, qui sont dépourvus de tout moyen de se nourrir, sont, après une courte vie pélagique, fatalement voués à la mort par inanition. C'est riiypothése qui résulte logiquement de leur mode d'organisation ».
En faveur de cette supposition, M. Malaquln cite le fait qu'avant la mort, les tissus et les organes do» Monstrilles présentent des signes évidents de dégénérescence.
« Les yeux soiit les organes qui présentent, le» premiers, les symptùmes de dégénérescence. Le pigment difilue et disparaît peu à peu, les élément» visuels se dissolvent ».
« Enfin, on observe des individus, particulièrement des femelles, dont la dégénérescence est plus complète. (Vest ainsi qu'une fenu^lle capturée au filet tin iH^ présentait plus traci^ d'aucim organe dans le céplialon : les yeux, le cerveau et le tractus intestinal avaient presque complètement disparu. Les antennes étaient réduites à un moignon comprenant le premier article et un fragment du deuxiènu». CaO, sont évidemnunxi \h les signes de sénilité qui précèdent la mort » (p. 194).
(iette argumentation peut servir uon seulement pour conlirmer l'hypothèse de la mort naturelle des Monstrilles par iuanition, mais aussi pour appuyer la tlièse contraire m ce (jui regarde les mâles des Koti-
fères qui entrent en agonie sans le moindre symptôme de cette dégénérescence d'organes. Chez certains Insectes, où la mort naturelle survient bientôt après rentrée dans l'état parfait [imago), il est difficile de l'attribuer à la faim. Ainsi parmi les papillons si bizarres, connus sous le nom de psychides (Solenobia), les femelles pondent sans être fécondées et la vie du stade parfait ne dure qu'un seul jour (1). Or, chez les femelles des mêmes insectes qui attendent d'être fécondées, la vie peut durer plus d'une semaine, sans que la femelle prenne la moindre nourriture. Il n'est donc pas possible d'attribuer la mort si rapide des premières à l'inanition.
Chez les Éphémères, qui présentent un des meilleurs exemples de mort naturelle, la fin arrive après peu d'heures d'existence à l'état parfait, sans qu'il se manifeste la moindre dégénérescence d'organes. Comme il existe d'autres Éphémères (Chloë) qui, sans prendre de nourriture, vivent pendant plusieurs jours, il est très peu probable que la vie si courte des premiers soit terminée par inanition. Il faut, plutôt, attribuer ces exemples de mort naturelle à une autointoxication dont l'effet peut se faire sentir k des périodes de temps différentes selon les circonstances (2)«
Chez les animaux supérieurs — Vertébrés — on ne trouve pas de conditions aussi favorables pour l'étude de la mort naturelle que chez les Invertébrés. Les
(\) Observations du D^ Speyer, citées par Weismann. Ueberdie Oauer des Lebens, léna, 188i, p. 66.
(2) Sur la mort naturelle des Ephémères, voir mes Etudes sur ^ nature humaine, Paris, 1905, 3« édit.
premiers possèdent tous des organes digestifs suliisarnrnent développés, ce qui leur permet de vivre beaucoup plus longtemps que les animaux inférieurs qui en sont dépourvus. Aussi la mort naturelle ne doit survenir qu'avec um» extrême rareté chez les Vertébrés qui meurent le plus souvent de causes extérieures, telles que le froid et la faim, ou bien qui sont dévorés par leurs ennemis ou tués par des maladies infectieuses et parasitaires. 11 ne reste donc que Tespéce humaine pour Tétude de la mort naturelle chez les êtres doués d'une organisation supérieure. Et encore les cas d(» cette mort sont extrémenient rares parmi les hommes.
La mort naturelle dans respèce humaine
Morl nalureilc dos vieillards. — Analogie entre la mort naturelio et le sommeil — Théories du sommeil. — Ponogôncs. Instinct du sommeil. — Instinct de la mort nalurelle. — Objections aux critiques. — Sensation agréable à rapproche de la mort.
La mort des vieillards que Ton décrit souvent comme mort naturelh\ (\st, clans la très grande majorité des cas, due soit aux maladies infectieuses et surloiit à la pneumonie ((|ui rcvét un caractère très insidieux), soit aux atta(|ues d'apoplexie. La vraie mort uatureHe doit être très rare dans l'espèce humaine.
Demangic (1) la décrit de la façon suivante : «... parvenu à l'extrême vieillesse, conservant encore les dernières lueurs d'une intelligence qui s'éteint, h* vieillard voit l'afTaiblissement le gagner de jour en jour ; les membres refusent d'obéir à la volonté défaillante, la peau devient insensible, sèche et froide : la chaleur se perd aux extrémités, la face parait amaigrie, les yeux s'excavent et la vue se trouble ; la parole expire sur les lèvres qui restent béantes, la vie quitte le vieillard de la circonférence au centre ; la respiration s'embarrasse, et enfln le cœur cesse de battre. Le vieillard s'est éteint ainsi doucement semblant s'endormir de son dernier sommeil. Tel est, à proprement parler, la mort naturelle ».
Dans l'espèce humaine il ne peut être question de l'épuisement par la progéniture comme cause de la mort naturelle, ni de l'inanition, comme chez les Monstrilles. Il est beaucoup plus probable que cette mort est due à une auto-intoxication de l'organisme. Cette hypothèse s'appuie sur la grande analogie entre la mort naturelle et le sommeil, ainsi que sur la probabilité que celui-ci n'est que le résultat d'un empoisonnement parles déchets de l'activité de nos organes.
La théorie, d'après laquelle le sommeil est dû à Tauto-intoxication de l'organisme, a été émise il y aura bientôt cinquante ans déjà. Elle a été soutenue par beaucoup de savants de grande compétence, parmi lesquels je citerai les noms de Oberstklner, Blnz, PaEYER, ERRERA. Les dcux premiers attribuent le som-
(1) Etude clinique sur la vieillesse, Paris, 1886, p. 145.
meil â une accnmuintion diins le cerveau de produits d'épuist^mont qui sont enlevés par le snng pondant le repos, On a môme essayé de préciser la nature dp cas substances narcotiques. Ainsi plusieurs savants pensent que c'est un acide qui s'emmagasine pendant l'activiti^ de nos organes en quantiti^ trop grande ponr être toli^rée. Pendant le sommeil, l'organisme se déliarrasse de cet excès do produits acides.
PaKVEa fl) a voulu approfondir l'élude du problème, on émettant cette hypothèse que le fonctionnement do tous les orfifanes donne naissance à des produits qu'il désigne sous le nom do ponogènes ul cpii amènent la sensation de la fatigue. D'après lui, cm suhsLances s'accumulent pendant la veille et ae détruisent pendant le sommeil par oxydation. Pretkh pen!>e que c'est l'acide lactique qui joue le rôle le pluH important parmi les ponogènes, ce qu'il appuie par l'effet narcotique de cette substance. Si la théorie de Pheyeh était exacte, il y aurait là une analogie remftr* quable entre ! 'auto-intoxication par l'acide lactique île l'homme et des animaux, prêts à s'endormir, elles bacléries qui produisent le même acide et dont l'aclivité fermentescihle s'arréteàlasuitede rnccumulatioD de celte substance. De même que le sommeil peulsfi transformer en mort naturelle, de même l'arrêt do U formenlation lactique peut amener la mort des bactpries qui produisent de l'acide.
Seulement rien jusqu'à présent n'est venu eonlirmer la théorie de Prkveh. Errkra (2) lui en a oppo*»
(I) Jlevue scientifique. 1877, p. 1173.
(î) Revue tcientifique. t987, 2° semeslro, p. 105.
une autre, d'après laquelle ce ne seraient plus les produits acides, mais bien certaines substances alcalines,' décrites par M. Armand Gautier sous le nom de îevcomaîneSf qui seraient la cause du sommeil. Gautier a constaté que ces substances agissent sur les centres nerveux et occasionnent la fatigue et la somnolence. Elles pourraient donc bien, d'après Errera, être la cause du sommeil qui se produirait au moment de la plus abondante accumulation de ces leucomaïnes dans l'organisme. Ce savant pense que l'action somnifère des ponogènes est directe et qu'elle consiste en une intoxication des centres nerveux. Pendant le sommeil ces substances seraient éliminées et les troubles amenés dans l'organisme, largement réparés.
S'il était possible d'accepter cette théorie de Errera, on pourrait établir une certaine analogie entre le sommeil et la mort naturelle d'un côté et l'arrêt du développement et la mort de la levure, cultivée dans des milieux azotés, del'autre, cardans ce dernier cas il s'agit aussi d'un empoisonnement par un alcali, l'ammoniaque. Seulement, il faut avouer que les connaissances actuelles ne permettent point une vue plus précise sur le mécanisme intime de l'intoxication somnifère. Leâ notions sur les leucomaïnes en général sont encore incomplètes et cependant dans ces dernières années on en a étudié une, V adrénaline y extraite des capsules surrénales. C'est un alcaloïde (1), élaboré par ces Organes pour être rejeté dans la circulation. Douée d'un fort pouvoir de faire contracter les artères,
(1) Gabriel Bertrand, Annales de l'Institut Pasteur, 1904, p. 672.
radrénalioe ^st employée comme hémostatique. Introduite en forte quantité on à des doges souvent rëpptées. elle agit comme un véritable poison, mais à petites doses elle produit t'anémie des organes et exerce une action particulière sur les centres nerveux. Le D'' Zeigïn (1) a établi qu'iîn injectant un milligramme d'adrénaline, mélangé avec 5 grammes do solution physiologique de sel marin (c'est-à-dire à 7 1 ''2 pour mille) au voisinage du cerveau des chats, on produit une action soporiiique. « Environ une minute après l'introduction de la substance, on a l'impression que l'animal est plongé dans un profond sommeil qui dure de trentf; à cinquante minutei<. Pendant ce temps la sensibilité de l'animal cstciimplétement abolie dans tout le corps et, même après. elle est encore fortement diminuée pendant quelqufl temps B. « Après leur réveil, les animaux produisent l'impression d'être encore ivres de sommeil pendant quelque temps * (p. 195). Comme le sommeil e8t généralement accompagné d'unémie du cerveau ""l comme l'adrénaline est réellement capal>lo d'amener cet effet, nu pourrait supposer que, parmi les produits de nos organes qui occasionnent le sonimeili cette substance narcotique joue un rôle prépondérant. Contre cette hypothèse, on fera peut-être valoir le» récontes recherches Mur la fatigue et les causes qui Is produisent.
Chaque étape dans la marche de lu science a eu M répercussion sur l'étude de ce problème si compliqn^
(1) Thtrnpmtisdie Monals/iefte. l'.IO*, |). IM .
ETUDES SUR LJk HMT NATUftStLft 163
et si intéressant du sommeil. A Tépoque ou ton attribuait un grand rôle aux substances alcaloïdiques (ptomaïnes) dans les maladies infectieuses, on cherehait à réduire le sommeil à Finfluence de corps analogues. A présent que Ton a acquis la conviction que, dans ces maladies, ce sont les poisons de composition chimique très complexe qui ont une action prépondérante, on essaie d^expliquer la fatigue et le sommeil par Finfluence de substances analogues.
Dans cette direction, ce sont surtout les recherches de Weicbardt (1) qui ont attiré Tattention dans ces derniers temps. Ce jeune savant soutient avec beaucoup d'ardeur que, pendant le fonctionnement des organes, il se produit une accumulation de substances particulières qui ne sont ni les acides organiques, ni les leucomaïnes, et qui ressemblent plutôt aux produits toxiques des microbes pathogènes.
Weicbardt fait exécuter à des animaux de laboratoire des mouvements fatigants et prolongés pendant des heures, après quoi il les sacrifie. Dans ces conditions l'extrait musculaire se montre très toxique et lorsqu'on en injecte à des animaux normaux, ceux-ci accusent une lassitude extraordinaire et peuvent niéme mourir dans l'espace de 20 à 40 heures. Toute tentative de détermination de la nature chimique de la substance fatigante ayant échoué, il est impossible de la caractériser d'une façon précise. Parmi ses propriétés, il y en a une qui présente un intérêt par-
(l) Mûnchener medicinische Wochenschrift, 1904, n' i ; ^^rkandlungen der physiologischen GeselUchaft su Berlin, î> décembre 1904.
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iiiaiiM en qnantitt' insiirilsaiito jionr a.ni(.'at!r lu mort, ellfi provoqua la fornialion d'un contrniKiisoii, île inèmeqiif>le poison diphtérique donne lion à la production d'inip antitoxine diphtérique.
Lorsque Wkichardt injoctait In mélange du |joiiioB qui produit l'épuistîuient avec des putitflH dosp» ds sérum antidote, leH animaux ne nianifustaicnl aucun trouhlo. L'action neutralisante du contrepoinon M faisait sentir mfiniB lorsqu'on l'introduLsait par voie liuecalu, A la suite do ses rocliorchys. W|f|i:iiABnT suppose qu'il lui ttera possibli; d'obtenir uno suhsinncu, eapahlo d'empêcher lu Tatiguo.
■lien qu'il soiL impossible pour le moment de m prononcer sur Iti nature des substances qui s'accumulent pendant le fonctionnement des organes et <[0t occasionnent lu fatigue et le .sommeil, il devient dtt plus en pin» probable que ces substances existent et que le sommeil est réellemonl Aà à une sorte il'uuto* intoxication de l'organisme. Cette th^se n'a pu jusqu'à présent être ébranlée par aucun nrgumonl, DanxMl demi ers -temps, Kd. Clapar^dk (1), psychologue g^o»' vois, a élevé la voix contre la théorie régnante dtt sommeil. Il pense que celte théorie se trouve en cOlh tradiction avec le fuit que les nouveau-nés dorment beaucoup, tandis <]up les vieillards ne dorment qui fort peu. Mai» cela peut s'exidiquer U-és facileinoDt pnr la sensibilità beaucoup plus grande des cenlrel nerve^ux de l'enfant, qui manifeste aussi une {ilu*
{l) Archiofà du teitnctt phytieftits et naturel let, Gen*»»! ■iiirs 1B0.t. l. XVII. - Arvliiveii de paychalogie. I. IV, p. VAA
grande sensibilité vis-à-vis d'une quantité dé facteur^ nuisibles. Les autres objections de Claparède telles îue l'action, favorisante sur le sommeil, d'une profflenade au grand àir, l'état somnolent apt^ès les excès de sommeil, etc., ne peuvent nullement être consi-r dérés comme incompatibles avec la théorie de Fauto-* intoxication. Ce sont des faits d'ordre secondaire qui dépendent probablement de quelque complication ^'il est difficile de préciser dans l'état actuel de nos Connaissances. Les insomnies des neurasthéniques que Claparède cite aussi à titre d'objection, trouvent facilement leur explication dans la surexcitation des éléments nerveux qui perdent une partie de leur sensibilité pour les poisons.
D'un autre côté, beaucoup de faits bien établis se trouvent en parfaite harmonie avec la théorie de Tauto-intoxication. Sans parler du sommeil provoqué par des narcotiques, on peut invoquer la « maladie du sommeil ». Il est parfaitement démontré que cette maladie est l'œuvre d'un parasite microscopique, le Trypanosotna gambiense de Dutton, qui se développe dans le sang et se répand dans le liquide des enveloppes qui entourent les centres nerveux. Or, un des caractères des plus typiques de l'état avancé de cette maladie, est un état de sommeil continu. « La somnolence augmente progressivement et l'attitude habituelle devient caractéristique ; la tête est inclinée sur la poitrine, les paupières sont closes ; au début on tire facilement le malade de cet assoupissement, mais bientôt il s'agit d'accès invincibles de sommeil qui surprennent le malade dans toutes les situations, sur-
i66 TROISIÈME PARTIE
tout après les. repas. Ces accès, de plus en plus longs^ et profonds, aboutissent à un état comateux dont 1^ malade ne peut plus être tiré qu'à grand'peine » (1). D'après tout F ensemble des connaissances médicales actuelles, on ne peut pas douter de ce que cet état de sommeil ne soit une intoxication, produite par le poison du Trypanosome.
Claparède oppose à la théorie toxique du sommeil une autre qu il appelle théorie « instinctive ». Le sommeil serait d'après lui la manifestation d'un instinct « qui a pour but l'arrêt du fonctionnement ; ce n'est pas parce que nous sommes intoxiqués, ou épuisés, que nous dormons, mais nous dormons pour ne pas l'être » (p. 278). Mais, pour mettre cet instinct narcotique enjeu, il faut le concours de certaines conditions, parmi lesquelles une intoxication des centres nerveux trouverait bien sa place. M. Claparède suppose que le sommeil est « un phénomène actif provoqué lorsque les déchets commencent à s'accumuler dans l'organisme » (p. 277). Pour amener le sommeil, les centres nerveux doivent donc être influencés par ces déchets et cette influence peut être facilement comparée à une sorte d'intoxication.
La faim est une sensation instinctive, de même que l'envie de dormir ; mais elle ne se manifeste que lorsque nos tissus se trouvent dans un certain état d'épuisement que nous ne pouvons pas encore bien préciser. Il n'y a donc aucune contradiction de principe entre les théories toxique et « instinctive » du sommeil. Ces
(4) Laveran et Mesnil, Trypanosomes et Trypanosomiases^ Paris, 1904, p. 328.
deux théories envisagent seulement deux aspects différents d'un état particulier de Torganisme.
L'analogie entre le sommeil et la mort naturelle permet de supposer que celle-ci survient aussi comme résultat d'une auto-intoxication, beaucoup plus profonde et plus grave que celle qui amène le sommeil. Seulement, comme la mort naturelle chez l'homme n'a été observée que d'une façon très imparfaite, il est impossible de fornîuler sur elle autre chose que de pures hypothèses.
On peut supposer que, de même que dans le sommeil se manifeste un besoin instinctif du repos, de même dans la mort naturelle l'homme devrait instinctivement aspirer à la mort. Cette question a déjà été traitée dans mes Etudes aur la nature humaine (chap. XI), de sorte que je n'ai pas besoin de l'exposer ici à nouveau. Je me contenterai donc d'ajouter quelques renseignements complémentaires que j'ai pu réunir dans ces derniers temps.
Le fait le plus probant en faveur de l'existence d'un
instinct de la mort naturelle chez l'homme m'a p^ru être celui rapporté par Tokarsky au sujet d'une vieille femme. Du vivant de Tokarsky, j'ai demandé à une personne de sa connaissance de me procurer des détails sur ce cas si intéressant, dont j'ai trouvé le ï^cit assez incomplet. Malheureusement Tokarsky ne pouvait ajouter rien de plus à ce qu'il avait publié dans son article. Je crois que j'ai retrouvé la source à laquelle il avait puisé. Dans son livre sur la Physiologie du goût (1) qui a eu son temps de célébrité,
(1) Paris, 1834, 4« édition, t. 11, p. H8.
Bbiuat- Savarin raconte le faitsuîvaut :
fjrande
e iJe 93 a
. Quaiqui
se mourait,
dant le lit depuis quelque temps, elle avait conseni' toutes ses facultés, et on ne s'était aperçu de son état qu'à la diminution de son appétit et à rafTaiblisseiueul de sa voix. Elle m'avait toujours montré beaucoup d'amitié, et j'étais auprès de son lit. prêt ii la servir avec tendresse, ce qui ne m'empêchait pas de l'observer avec cet œil philosophique que j'ai toujours porté sur tout ce qui m'environne.
« Es-lu là, mon neveu ? medit-elle d'une voix à peînO articulée. — Ouï, ma tante ; je suis à vos ordres el j crois que vous feriez bien de prendre un peu de boi vin vieux. — Donne, mon ami ; le liquide va toujouc en bas. — Je me hAtai ; et, la soulevant doucemeoii je lui fis avaler un demi-verre de mon meilleur vick) Elle se ranima à l'instant, et tournant sur moi dec yeuxqui avaient été fort beaux : « — Grand merci, me dit-elle, de ce dernier service ; si jamais tu arrives 4mon âge, tu verras <iue la mort dt^vitmt un besoin, tout comme le sommeil». Ce furent ses dernières paroles, tl une demi-heure après elle s'était endormie pour lou- . jours B. Ces détails ne font que confirmer que nous avons dans eu cas un exemple d'instinct de la mort naturelle. Cet instinct a pu se manifester à un ètça relativement peu avancé, chez une personne ayant conservé ses facultés intellectuelles. Mais en général il ne devrait apparaUiv que beaucouji plus tard, car les vieillards accusent le plus souvent un vif désir de vivre.
On II signalé depuis longlempsquc,plus on vil, plu*
BTUDBS SUR LA MOBT N^TDRBLLB 169
on désire vivre. Charles Renouviee (1), philosophe français, décédé il y a peu d'années, a donné une nouvelle preuve de la justesse de cette règle. Agé de S8 ans et se sentant mourir, il enregistrait ses impressions pendant ses derniers jours. Voici ce qu'il écrivait quatre jourd avant sa mort : « Je ne me fais pa$ illusion sur mon état ; je sais que bientôt je vais mourir, dans huit jours, dans quinze jours peut-être. Et j'ai tant de choses à dire au sujet de notre doctrine ». « A mon âge on n'a plus le droit d'espérer ; les jours sont comptés, peut-être les heures. Il faut se résigner ». « Ce n'est pas sans regrets que je meurs. Je regrette de ne pouvoir en aucune façon prévoir ce que deviendront mes idées »>. « Et je m'en vais avant d'avoir dit mon dernier mot. On s'en va toujours avant d'avoir terminé sa tâche. C'est la plus triste des tristesses de la vie ». « Ce n'est pas tout. Quand on est vieux, bien vieux, habitué à la vie, on a beaucoup de peine à mourir. Plus facilement que les vieux, les jeunes gens, je le croirais volontiers, acceptent l'idée de mort. Quand on a dépassé 80 ans, on devient lâche, on ne veut plus mourir. Et quand on sait, à n'en plus douter, que la mort est prochaine, c'est une grande amertume pour l'âme ». «J'ai étudié la question sous toutes ses faces ; depuis quelques jours, je remâche la même idée : je sais que je vais mo^rir, je n'arrive pas à me persuader que je vais mourir. Ce n'est pas lephilosophe qui proteste en moi ; le philosophe, lui, ^e croit pas à la mort; c'est le vieil homme. Le vieil
(i) Revue dp métaphysique et de morale , mars 1904.
47fl
lOHIIEMi: PAR-
hommn n'a pas k courage df »<• rèsigunr. Il feut^mir tMil s« résignor à rmnvitHhle ».
Nous connaissons uiii> ilanie de 102 ans qui pi^t tellement impressionnée par l'idée de la mort que ses proches sont obligés de lui cacher le dûcès de quoique personne de sa connaissance. Mais Mrae Robi:^eii: à l'Age lie 10-i et 105 ans est devenue tout à fait inrlifférenle à la peraiicctive de sa luorl prochaine. Elle en exprime même souvent le désir, se considérant comTne inutile dans oc monde.
M. YvKs DRi.A(iE (1). dans une iinalyiîe de mes F.larffls sur la na/i'rr humaine, exprime des doutes sur l'existence d'un instinct de la mort. « Les nnimaut. dit-il, ne sauraient avoir un instinct de la mort puisqu'ils ignorent lu morl : ce serait tout au plus une apathie allant à l'abolition du sens de la conservation de l'existence,., Clien l'homme, la connaissance de lu morl fait que l'indifférence h son approche ne saurait fltre un instinct, » « Il pourrait se développer k la fin de la vie un t^tat d'âme particulier qui tit accepter la mort avec indilTërunce ou avec joie, mais cet étal d'Ame ne saurait mériter le nom d'instinct, n M.Deuoi ne dit j)as comment il faut désigner c^t état d'&me. Puisque la tante de Brillat-Savahin a comparé sa sensation avant la mort avec le besoin de dorrairîfl puisque ce besoin est une manifestation instinctive, je pense que la joie de mourir chez des vieillard» d'Ag* avancé est aussi une sorte d'instinct. Dans tous les cas, ce n'est pas la dénomination de ce sentiment,
(I) Aniieebiohj/ii/ue. t. Vil, p. 5W.
%A WÊmr wATvmKLUL 471
mais son existence même, qui est le 'poîst essentiel. Or, M. Delage ne le nie pas du tout.
Un autre de mes critiques, M. le D^ Gancalon (1), ne veut pas admettre l'existence de Tinstinct de la mort « en vertu même de la théorie transformiste. A quoi aurait-il ser>'i, puisque M. M. nous apprend que la mort naturelle est très rare ; comment se serait-il transmis, puisqu'il serait de beaucoup postérieur à Tàge de la reproduction et surtout en quoi aurait-il servi à la survivance de l'espèce? Si son existence était prouvée, comme résultant de l'évolution biologique, elle serait la réfutation du transformisme et un argument en faveur des causes finales >• (p. %). Je ne puis nullement partager ces opinions. D'abord on connait chez l'homme et les animaux assez d'instincts nuisibles, incapables d'assurer l'existence de l'espèce. Je n'ai qu'à rappeler les instincts désharmoniques que j'ai cités dans mes Etudes sur la nature humaine^ tels que les anomalies de l'instinct sexuel, l'instinct qui pousse les parents à dévorer leurs petits ou celui qui attire les insectes vers le feu. L'instinct de la mort naturelle est loin d'être nuisible. Il peut même présenter beaucoup d'avantages. Lorsque les hommes seront bien persuadés que le but final de la vie est la mort naturelle, accompagnée d'un instinct particulier, comparable au besoin du sommeil, une des grandes causes du pessimisme actuel devra disparaître. Or, le pessimisme occasionne la mort volontaire d'un cer* tain nombre d'individus et l'abstention de procréer
(l) Revue occidentale, ter juillet id04. l. X\X, p. 87.
TROISIEME VJL
lez beaucoup d'autres. L'instinct de la mort natarelle contribuera donc au maintien de la vie de l'individu et de l'espèce. D'un autre côté il n'y a aucune (iifltculté à accepter l'existence d'instincts qui ne soal pas en rapport avec la conservation de l'espèce, surtout chez l'homme, cliez qui l'individualité atteint son développement maximum. Puisque c'est l'homme qui. de tous les animaux, est le seul ayant la notion suFtlsante de la mort, il n'y aurait rien d'extraordinaire h ce qu'il se développe chez lui un besoin instinctif de mourir. M. Cancalo» nie la possibilité de ce que la mort, c'est-à-dire l'arrêt des fonctions physiologiques, s'accompagne de plaisir. Mais si le sommeil et la syncope sont souvent précédés de sensations très agréables, pourquoi n'en serait-il pas ainsi pour la mort naturelle ? Plusieurs faits le démontrent d'une façonindiscutable. 11 est même probable que l'approcbe d& la mort natui'elle est accompagnée d'une sensation de» plus douces qui puissent exister sur la terre.
Il est incontestable que. dans un très grand nombre d,e cas de mort, tels que nous les voyons actuellômcnt, la cessation de la vie est accompogri^e do sensations des plus pénibles. U suffit de voir l'horreur exprimée par le regard de beaucoup d'agonisants, pour en être persuadés. Mais il y a des maladies et des accidents graves, ou l'approcbe de la mort n'évoque point de sensations douloureuses. Il nous ejtl arrivé, pendant une crise de la lièvre récurrente, où la température est en peu de temps descendue de 41° jusqu'au-dessous de la normale, d'éprouver une sensation de faiblesse extraordinaire, analogue sans
<loute à celle de rapproche de la mort. Eh bien^ cette -sensation était plutôt douce que pénible. Danis^ deux cas d'empoisonnement grave par la morphine, les sensations étaient des plus agréables : faiblesse douce, accompagnée d'une sensation de légèreté du corps, telle qu'on se croyait suspendu dans l'air.
- Les observateurs qui se sont occupés des sensations des personnes ayant échappé à la mort rapportent des faits analogues. Le professeur Heim, à Zurich, a fait un rapport sur une chute de montagne à laquelle il faillît succomber, ainsi que sur plusieurs accidents analogues, arrivés à des touristes alpins. Dans tous les cas il a signalé « un sentiment de béatitude » (1). Le D' SoLLiER (2) raconte l'histoire d'une « jeune femme morphinomane qui avait l'idée très nette qu'elle allait mourir. Au sortir d'une syncope des plus graves, et dont on n'avait pu la tirer qu'en lui administrant à nouveau de la morphine, elle s'écria : Oh! comme je reviens de loin! comme j'étais bien ». Une aiitre malade du D^ Sollier, une dame atteinte de péritonite et qui avait l'idée qu'elle allait mourir, « se sentit envahie par un état de bien-être ou plutôt d'absence de toute douleur ». Dans une troisième observation du D*" Sollier^ une jeune femme, « prise d'une métrorragie puerpérale, eut l'impression très nette qu'elle allait y succomber. Elle éprouva la même sensation
(1) Egger, ce Le moi des mourants », Revue philosophique^ 1896,
(2) Ibid., p. 303-307 ; v. aussi Bulletin de r Institut gênérai psycholog , , 4903, p. 29.
de bien-être physique, de détachement de tout, que les autres... » (1).
Si, dans des cas de mort pathologique, on rencontre cette sensation de béatitude, à plus forte raison elle devrait se manifester dans la mort naturelle. Précédée par la perte de Finstinct de la vie et par l'acquisition de rinstinct de la mort naturelle, celle-ci pré* senterait donc la meilleure fin, compatible avec les principes réels de la nature humaine.
Nous n'avons pas la prétention'de donner au lecteur une doctrine achevée sur la mort naturelle. Ce chapitre de la science de la mort — Thanatologie — ne fait que débuter ; mais on prévoit déjà que l'étude des phénomènes de la mort naturelle chez les végétaux, ainsi que dans le monde animal et chez l'homme, pourra fournir des données du plus haut intérêt au point de vue de la science et de l'humanité.
(1) Il ne faut pas confondre les sensations des mourants avec le sentiment de la peur de la mort si général chez les hommes.
E^laintes sur le thème de la brièveté de notre existence. — Théorie de la « sélection médicale », comme cause de la dégénérescence de Tespèce humaine. — Utilité de la prolongation de la vie humaine.
Bien que la durée de la vie humaine soit une des plus longues dans la série des Mammifères, néanmoins les hommes la trouvent encore insuffisante. Depuis r époque la plus reculée, ils se plaignent de la brièveté de l'existence et songent à la prolonger autant que possible. Non satisfait de ce que sa longévité se soit notablement accrue par rapport à celle de ses congénères animaux, l'homme voudrait vivre au moins autant que les Reptiles.
Dans l'antiquité, Hippocilvtk et Aristote trouvaient 'a vie humaine trop courte et Théophrastë, quoique 'nort à un âge avancé (on pense qu il a vécu 75 ans), se plaignait, mourant, « de ce que la nature avait accordé aux cerfs et aux corneilles une vie si longue
^-t si inutile, tandis qu'elle n'avait donné i
qu'une vie souvent très courte * I). |
En vain SÉsÉtjri; [De hreoilale vil.v) et, plus tard, ai^ ïviii^ siècle, HiLi-en. réagissaient contre ces plaintes, car jusqu'à nos jours elles se font enten<}re de tous le| cAtés. Tandis que les animaux n'ont qu'une peut instinctive du danger et tiennent à la conservation dl la vie, sans bien savoir ce que c'est que la mort, la hommes ont acquis la notion précise de cette det nière. Cette connaissance augmente encore l'envie d vivre.
Faut-il tenir compte de ce cri de l'humanité que notre vie est trop courte et qu'il serait bon de 1 prolonger? Est-il vraiment utile pour le bonheur di genre humain d'augmenler la durée de la We dtt hommes au delà de ses limites actuelles ? Déjà on si plaint que les charges d'entretien des vieilles geiu sont trop lourdes et on est perplexe en constatant ta dépenses énormes que demande l'application de b loi d'assistance aux vieillards. En France, sur uq population d'environ 38 millions, on compte près d 2 millions (1.912.153) de personnes ayant atteil 70 ans, c'est-à-dire presque 5 du chi0re lotai L'entretien de ces vieillards nécessite une somme ^ loO millions de francs par an (2). i\falgré les s«nl ments très généreux des membres du Porlemal français, beaucoup d'entre eux s'arrêtent devant d| charges aussi fortes. 11 est évident — dit-on — qd
(t) CicÊRON, Tutculanes, chapitre XXVIll.
(2) Rii|i{>6rt Je M. Bienvenu- H art in k ta Chambre des dépulé
lorsque la durée de la vie deviendra encore plus grande, les frais pour Tentretien des vieillards deviendront encore beaucoup plus lourds. Pour permettre aux gens âgés de vivre longtemps, on réduira ainsi les ressources des jeunes.
S'il ne s'agissait que de prolonger simplement la vie des vieillards, sans modifier la vieillesse même, les considérations que nous venons de résumer, seraient parfaitement justifiées. Mais, bien entendu, la prolongation de la vie doit marcher de pair avec la conservation de Tintelligence et de l'aptitude au travail. Dans les parties précédentes de ce livre, nous avons cité assez d'exemples qui démontrent la possibilité de travailler utilement à un âge très avancé. Lorsque les causes qui amènent actuellement la vieillesse précoce, telles qu'intempérance et maladies, seront réduites ou supprimées, il n'y aura plus aucun besoin d'accorder des pensions à des personnes de 60 à 70 ans. Les dépenses pour l'entretien des vieillards, au lieu de s'accroître, subiront au contraire une diminution progressive.
Si la durée de la vie normale, c'est-à-dire beaucoup plus longue que celle d'aujourd'hui, doit contribuer à la surpopulation du globe — une perspective sans doute encore très loitaine — on pourra y remédier par la diminution de la natalité. Même à présent, alors que la terre est encore bien loin d'être trop peuplée, on a déjà recours, quelquefois même en proportion exagérée, à cette ressource.
On a depuis longtemps incriminé la médecine et surtout 1 hygiène de contribuer à l'affaiblissement de
l'espèce hiini
QUATIIIEME PAIITIE
iiimaine. (jràce ù toutes sortes c scientifiques, on conserve des individus malades ou atteints de lares héréditaires qui donnent nnissance k do8 hommes peu résistiints.Si on laissait libre cours à la « sélection naturelle r, tous ces individus disparaîtraient et céderaient leur phice à d'autres, plus robustes et plus viables. Haeckel a même désii^nésou.s le nom de m sélection médicale n le procédé par lequel l'humanité déf^énérc sous rintlunice de la inéde-
Il est évident qu'une existence très féconde et ilc lu plus g:rande utilité pour Ihumauité est parfaitement compatible avec une constitution faible et une santé précaire. Parmi les tuberculeux, les syphilitîqnes acquis ou héréditaires et les déséquilibrés de toute sorte, c'est-à-dire les soi-disant « dégénérés », il s'est trouvé des hommes qui ont le plus largement contribué au progrès du genre huntain. Il n'y a qu'à citer les noms de Fbesnbi., Leopardi, W'^beh. Sciiuha:*!*, Chopin, à côté de tant d'autres. Il ne s'ensuit pas qu'il faut entretenir les maladies et laisser à tu sélection naturelle le soin de conserver tes individus qui leur résistent. 11 est au contraire mdispen-sable de faire disparaître les maladies en général et le mal de la vieillesse en particulier par les moyens de l'bygièDft et de la thérapeutique. I^a théorie de la « sélectioa médicale » doit être abandonnée comme contraire aift bonheur du genre humain.
Il faut tenter tous les efforts pour permettre au* hommes d'accomplir leur cycle vital entier et poii* rendre les vieillai'ds capables de remplir jeur. fQUCtJQt^
si importante de conseillers et de juges, armés de toute leur longue expérience de la vie.
A la question, posée au début de cette partie de notre livre, il n'y a donc qu'une seule réponse à faire : oui, il est utile de prolonger la vie humaine.
Moyens des anciens pour prolonger la vie humaine. — Gérocomie. — Breuvage d'immortalité des Taoïstes. — Méthode de Brown-Séquard. — Spermine de Pœhl. — Conseils du docteur Werer. — Accroissement de la longévité au cours des siècles. — Règles d'hygiène à suivre. — Diminution du nombre des cancers delà peau.
Sans se préoccuper de la portée générale du problème de la prolongation de la vie, les hommes de tout temps essayaient toutes sortes de moyens pour amener ce résultat.
Dans les temps bibliques, on croyait que le contact des vieillards affaiblis avec des jeunes filles était capable de les rajeunir et de prolonger leur vie. Dans le premier livre des Rois se trouve le récit suivant : « Or, le roi David devint vieux et avancé en Age, et quoiqu'on le couvrit d'habits, il ne pouvait pourtant se réchauffer. Ses serviteurs donc lui dirent : qu'on cherche au roi, notre seigneur, une jeune fille vierge qui se tienne devant le roi et qui en ait soin, et qu'elle dorme en son sein, afin que le roi, notre seigneur, se
récUaiifTe. » OUc méthude, di^signé(! plus tard eonB le nom dp Gi^rokomie, ^-tuil uinpioyce par les Grecs et les Romains «t trouva des adeptes même <ians les temps modernes. Le ct^'lèbre médecin hollandais fJoKtiiiAVK (U168-1738) a flt couchep un vi(!ux bourgmestre d'Amsterdam entre deux jeunes filles ; il assure (|ue rc movfin rendit au vieillard une bonne pnrtiB de ses forces et de sa yalté ». Citant ce fait, Hlpklanb, l'auteur bien ronnu de la Macrohiotique au xviii" siècle, ajoutii la réilexiun suivante ; « Quand on considère quel eilct l'exhalaison d'animaux que l'on vient d'ouvrir produit sur des membres paralysies, et combien on diminue la douleur d'un mal violent en appliquant dessus des animaux vivants, on ne peut s'empèchpr d'approuver cette méthode ■> (L'art lie prolonger la vte humaine, trud. fram;.. Lausanne, 1800, p. 5). Un docteur, Cohaiibkn, du xvi[i« siî^cle. publia une dissertation sur un romain HenHiN-us, qui mourut âgé de 115 ans. Il était mailre d'école d'un établissement de jeunes filles et, vivant continuellement au milieu d'elles, il avait prolongé sa vie aussi longtemps. « En conséquence — ajoute D[ipeLAND(p. G) — il donna l'excellent conseil de respirer soir et matin l'h&leiDe déjeunes filles, et assure que l'on contribuera parlé infiniment ii augmenter et à entretenir les forces vitales, rhaleine k cet tige contenant encore, de l'at'û dei^ adeptes, la matière première dans toute sa pureté. ■
A l'autre bout de l'ancien continent, on ne s'ingéniait pas moins à trouver quoique remède pour rajeunir le corps et pour prolonger la vie Immaina. Les successeurs de Lao-Tsé cherchaient un brenvagt
FÀUT-IL TBNTBR OB PROLONGBR LÀ VIB HUMAINB? 181
dlmmortalité et racontaient h ce sujet des choses extraordinaires.
L'empereur de Chine, Chi-Hoang-Ti (221-209), témoignait une grande sympathie pour les taoïstes, parce qu'il pensait qu'ils possédaient le secret de longue vie et d'immortalité. Sous son règne, un certain Su-Chi, magicien taoïste, lui fit croire qu'à l'est de la Chine il y avait des îles « bienheureuses » habitées par des génies qui se plaisaient à gratifier leurs visiteurs d'un breuvage d'immortalité. CbiHoang-Ti fut tellement enchanté de cette révélation qu'il équipa toute une expédition pour aller à la découverte de cette lie ( 1 ) .
Plus tard, sous la dynastie des Tcheng (618-907),
lorsque le taoïsme devint de nouveau une religion
privilégiée à la cour, on recommença à chercher sous
le patronage impérial le breuvage d'immortalité et
les magiciens furent en grand honneur. Les traités
taoïstes appellent ce breuvage Tan ou Kin-Tan,
« l'élixir d'Or ». « Il parait, au dire de Mayers, que le
cinabre ou sulfure rouge de mercure, combiné avec le
sulfure rouge d'arsenic, la potasse, la nacre, etc.,
formaient la base de cette merveille chimique. La
préparation devait durer neuf mois et subir neuf
changements. Quand on l'avait absorbée, on était
changé en grue, et on pouvait s'élever sous cette
forme jusqu'aux demeures des génies pour aller vivre
avec eux » (A. Réville, /. c, p. 455).
(i)A. Réville, Histoire des religions, vol. III, Paris, 1889, p. 4i8.
I,ea taoïstes représentent leurs sninl^ chei sous l'ombras'?! <iôs saules, l'élixir de longue vie et (lann les temples des bouddhistes chinois, on dépose des fîflteaiix de farine en forme de tortue, cet animal sacré, symbole de longue vie. Les adorateurs font tomber sur ces gâteaux les blocs divinatoires iiour savoir si leur vie se prolongera, en promettant pour l'année suivante autant de pains u[ue la diviniti!' en pxigera {lliid., p. 575).
l^es tendances mystiques des peuptrti urientanx pénélritrent en Europe où l'on voit, au moyen âge et même dans tes temps modernes, l'emploi de toute» sortes de drogues pour prolonger la vie. Le célèbre charlatan du wiu^ siècle, Cagliostro, se vantail d'avoir déwiuvert un élixir de longue vie. grâce auquel il aurait vécu plusieurs milliers d'années.
Il s'est même conservé, dans certains recueils pharmaceutiques des temps modernes, un a élixir od longam vilain ». composé d'aloes et d'autres purgatifs. Il existe beaucoup d'autres préparations analogues, ]par exemple « l'essence vitale d'Augsburg », mixture contennnt des purgatifs et des subslAnces résineuses.
Les médecin» sérieux repoussèrent toute solidarité avec ces inventions charlatanesques. Ils renoncèrent à chercher des remèdes spécifiques pour prolonger la vie humaine et se contentèrent de préconiser dans ce but les mesures générales d'hygiène, telles que propreté du corps, gymnastique, bonne aération, vie sobre. De notre temps, il n'y a que la tentative de Baow.>-SÉQii&nD qui occupe une place à part dans lo
recherche des remèdes contre la vieillesse. Le célèbre physiologiste, guidé par l'idée que la faiblesse des vieillards est due en partie à la diminution des sécrétions testiculaires, a voulu y remédier par des injections sous la peau d*émulsions, préparées avec des testicules d'animaux (chiens et cobayes). Brown- Séquard (1), à cette époque âgé de 72 ans, s'est fait plusieurs injections de ce liquide et, d'après son affirmation, s'en est trouvé renforcé et rajeuni. Depuis, beaucoup d'autres personnes ont subi le même traitement qui a eu un moment de vogue. Des essais, laits par plusieurs médecins sur des vieillards et des malades n'ont pas justifié les espérances que l'on avait conçues au sujet de la nouvelle méthode. En Allemagne c'est surtout Furbringer (2) qui a mis en discrédit les injections de Brown-Séqlard. Seulement, au lieu de suivre exactement les prescriptions de leur auteur, Furbringer se servait d'émulsion de testicules qu'il faisait préalablement bouillir. Dans tous les cas, la méthode de Brown-Séquard a été bientôt rayée du nombre des procédés scientifiques. Son usage a été abandonné dans beaucoup de pays : mais elle continue encore à être employée, au moins en France. Brown-Séquard insistait sur l'efficacité d'émulsion de tissu testiculaire et s'opposait à l'emploi de substances chimiques, extraites des testicules. D'autres savants, au contraire, préconisèrent ces dernières et notamment un alcali organique, dont un sel est connu
(1) Comptes rendus de la Société de biologie, 1889, p. 415.
(2) Deutsche medicin. Wochenschrift, 1891, p. 1027.
184 QL'ATBIËMB PARTIE
SOUS le nom de sfiennine. Cetlo dernièi-o, fabritjué» en grand par PoKaL. a. Pétersbonrg, a acquis un certain usage pratique. Plusieurs uhservateui's affirment qu'injectée en solution sous la peau ou simplement absorbée en poudre, elle relève les forces afTaiblles par IWge ou le travail.
N'ayant pas d'expérience propre sur ta spermine, nou» extrayons du livre du professeur Piehl (1) quelques renseignements sur son efficacité. Plusieur» médecins (docteurs MAXiiiuwiTCit, Uikujkhsky. Itoui- CUEWSKV. KRiii<iKH, PusTOKFf) injectèrent des solutiuna de spermine fk des vieillards fatigués, ayant perdit rappélit et le sommeil, et constatèrent une amélioration qui persistait pendant des mois. Parmi les exemples cités, nous mentionnerons celui d'une vicilltdemoisellc, âgée de 9j ans, atteinte d'une forte «rtérïoselérose, n'ayant pus d'appétit, ili^éruul mal et constipée Cette personne souffrait depuis plusieurs années de douleurs de lu région sacrée ot était en outre presque sourde et atteinte d'accès périodiques de lièvre palustre. Les injections de spermine, pratiquées pendant quinr.e mois, rétablin<nt la vieille personne ù tel point qu'elle m;npéru sou ouïe presque complètement et ne sentaitde lé^îêres douleurs sncrco» qu'après une longue inarclie. Sou état général a été des plus satisfaisants ip. 189).
Laspermine, employée dans la priilique, est extrait» non seulement des testicules d'animaux, maïs aussi
(1) Dte phyiinhgitch-chfinUch.
Ifieorit, Qerliij, \BiS.
Griiiulliigen d. Sperm
de la prostate, des ovaires, du pancréas, de la glande thyroïde et de la rate. Loin d'être liée uniquement aux spermatozoïdes, cette substance est, comme on voit, très répandue dans les organes des Mammifères des deux sexes.
Dans le traitement du mal de la vieillesse, ce ne sont pas tant les émulsions testiculaires ou la spermine que les mesures hygiéniques d'ordre général qui jouent le rôle prépondérant en médecine. Ces mesures ont été résumées dans ces dernières années par M. Weber (1), médecin praticien à Londres, dont la voix mérite d'autant plus d'être entendue, que c'est sur lui-même qu'il a pu vérifier Tefficacité de ses conseils. Agé de 83 ans, M. Weber a soigné beaucoup d'autres vieillards de sa clientèle.
Voici les règles qu'il a élaborées dans ce but : « Il faut conserver tous les organes en état de vigueur. Il faut reconnaître et combattre les tendances morbides, soit celles qui sont héréditaires, soit celles qui ont été acquises pendant la vie. Il faut être modéré dans la consommation des aliments et des boissons, ainsi que dans l'accomplissement d'autres jouissances corporelles. L'air doit être pur dans Thabitation et au dehors d'elle. Il faut exécuter des mouvements corporels tous les jours et par n'importe quel temps. Dans beaucoup de cas, il faut aussi pratiquer la gymnastique des mouvements respiratoires, ainsi que des promenades à pied et des ascensions. Il faut se coucher et se lever
(1) BntishmedicalJournalyWMi] Deutsche médis. Wochensckr., 1904, nos 18-21.
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de bonne heure. Le sommeil ne doit pas durer 6 ou 7 heures. Il faut prendre tous les jours un bain ou bien se frictionner le corps. L'eau employée pour cela peut être froide ou chaude selon les tempéraments. Quelquefois on peut employer l'eau chaude et froide alternativement. Le travail régulier el les occupations intellectuelles sont indispensables, 11 faut aussi s'éduquer pour la joie de vivre, pour la tranquillité de l'âme et pour une conception de la vie, pleine d'espérance. D'un autre côté, il faut combattre les passions et les sensations ner\'euse& d'angoisse. Il fautentin une volonté ferme qui obligera l'individu i conserver sa santé et à éviter les liqueurs alcooliques et les autres stimulants, ainsi que les narcotiques et les substances analgésiques ».
C'est grâce À cette méthode que M. Webeb s'est assuré une vieillesse saine et heureuse. L'ne personne encore beaucoup plus âgée que lui. Mademoiselle Navsknme, morte le 12 mars 1736, âgée de 135 ans, à l'hùpital de Dinay (C6tes-du-Nord} a ainsi résumé Ifl secret de sa longévité : « Heftucoup de sobriété, nulle inquiétude, les sens et l'esprit égalemi-nl calmes ■ (Chemin. /. c, p. 101).
Ce sont surtout les mesures hygiéniques qui ont été capables de prolonger la vie et de rendre la vieillesse moins pénible.
Quoique l'hygiène ne possédât jusqu'à ces derniers temps que bien peu de données vraiment scientitlques et quoique ses règles ne fussent pas suivies d'une façon sufIJsante, néanmoins elle a déjà pu servir à. augmenter la longévité humaine. On arrive à ce résul-
FÀUT-IL TBNTER DE PROLOKGER LA VIE HUMAINE? 187
tat en comparant la morlalité dans les temps modernes.
On a le droit d'affirmer que, dans les pays civilisés, la mortalité a diminué d'une façon générale durant les derniers siècles. Nous empruntons à la monographie très documentée de M. Westergaard (I) quelques données à ce sujet. Cet auteur est arrivé à la conclusion « que la mortalité au xix® siècle a été dans les pays cultivés beaucoup plus faible que dans la plupart des siècles antérieurs » (p. 253). « Le coefficient de la mortalité au xix'' siècle a été en général plus petit qu'auparavant » (p. 254). Ge résultat est dû en * partie à la diminution de la mortalité infantile. D'après Mallet, la mortalité des nouveau-nés à Genève a été pendant la première année de leur vie de 26 0/0 au seizième siècle et est tombée graduellement jusqu'à 16 1/2 0/0 au commencement du dix-neuvième (p. 280). Un mouvement analogue a été constaté à Berlin, en Hollande, en Danemark et ailleurs. Mais ce ne sont pas seulement les enfants en bas âge dont la mortalité a diminué avec le temps. Les vieillards accusent une prolongation dévie non moins remarquable. Voici quelques faits pouvant servir d'appui à cette thèse. Tandis que les vieux pasteurs protestants danois dont l'âge variait de 74 ans 1/2 à 89 ans 1/2 et au delà, accusaient dans la seconde moitié du dix-huitième siècle une mortalité de 22 0/0, au milieu du dixneuvième, ils ne mouraient qu'en proportion de
(i) Die Lehre von d. Mortalitcet u. Aforbilitœt, 2' édition» léDa, 1901.
16,4 0/0. El ce fait esl loin d'être isolé. Les vieux pa»t teurs anglais (de 63 à 95 ans) ont aussi présenté un accroissement de longévité, cai'au dix-huitième siècle leur mortalité était de 11, o 0/0 et au dix-neuvième (1800-1860) de 10.8 0/0 Une diminution de la mortalité a été également constatée poiu- les membres des deux sexes des maisons régnantes en Europe (We*-
TERGAARD. p. 281).
Tandis que, dans la pénode de 1811-1830, sur 1.000 individus des deux sexes, il mourait en Angleterre el dans It) pays de Galles 162,81 par an, dans h période entre 1881-1890 le cliiflre correspondant est descendu à 153,67.
Wëstëhuaard (p. 21(6) a réuni en un talileau très instructif la mortalité dans les principaux pays de l'Europe et de l'État de Massachusetts pendant deux périodes de temps. Dans la rubrique des vieillards. Agés do 70 à 75 ans, on constate une diminution progressive générale, n'accusant pas une seule exception jt la règle. Les données précises, réunies par les caisses de retraite et par les compagnies d'assurance, aboutissent au même résultat.
il est donc indéniable que la longévité a. augmenté en général et que les vieillards vivent à présent pla'* longtemps qu'ils ne vivaient dans les siècles antérieurs. Cette règle ne doit pas être interprétée dann un sens absolu et il est bien possible que, dans des cas particuliers, il a pu y avoir autrefois plus de centenaires que l'on en compte dans tes temps modernes.
La prolongation de la vie, obtenue dans les derniers siècles, doit Atre certainement attribuée aux
progrès de l'hygiène. Sans viser d'une façon spéciale les vieillards, les mesures générales de conservation de la santé ont amené, entre autres, l'augmentation de leur longévité. Puisque au dix-huitième siècle et pendant la plus grande partie du dix-neuvième, la science de l'hygiène était encore très peu développée, il faut croire que ce sont surtout les règles de propreté et de confort qui ont contribué à la prolongation de la vie. H y a longtemps déjà que Liebig conseillait de mesurer le degré de culture d'un peuple par la quantité de savon employé. En effet, la propreté du corps, obtenue par les moyens les plus simples, tels que lavage au savon, devait servir largement à la diminution des maladies et de la mortalité. Sous ce
rapport il est intéressant de noter un fait, rapporté récemment par un célèbre chirurgien allemand, le professeur CzERNY (1). Tandis que le cancer, ce fléau des vieillards, a, en général, augmenté dans les derniers temps, une des variétés de cette maladie, le cancer de la peau, a, au contraire, diminué de fréquence. « Le cancer de la peau — dit M. Czerny — se rencontre presque exclusivement sur les endroits non recouverts ou sur des points accessibles aux maîns. Il se développe surtout sur les parties, dont la réceptivité est augmentée par des ulcérations ou des cicatrices et qui sont facilement souillées par des saletés. Aussi, dans les classes où Ton soigne la propreté de la peau, le cancer de cet organe ne se rencontre qu'à titre d'exception et est devenu incontestablement plus rare qu'autrefois».
(I) Medizinische Klinik, 1905, n" 22.
M. WB8TFnr.\Ann pnsoqim k vaccination contn It variole ajoii('t un rôle uoiiHidt^mlilu dans la diininntioa lie la mortalité nu iJix-iiniiviènii^ »ii^ole. Seulement cctto cauMC n'a f>u inlluuiicur la IniiKi'ivîtû dos vieillardfi qui nn rournlHHiiinnt qu'unit mortalité inxii^nitianto |iar variuln. AinHÎ, dan» la tnii'iindi^ tni)iti/-ilu dix-liuiti^mo HÎficIo, n'oKl-à-dirn aviint l'introductinn de la iiiL^lIiude ji.'iiiit''n(;niKt. k Ikirlin. lui'MqUf la iiiortiilit<! deH varioleux y nttiM^nait un dixième ('.^8 0/0} do LouH les cax do nirirt, il m; iiionrait qun (),<> 0, 1) d'individuo i\^(:>t di- plus i\t\ lii ans. l-c reat«, (''«Bt-li' diri! fl!>,:) 0/0 tiiirilmit mut InN niraiiltt iiu-deMi«ou!i (Ih in aiiH ( I ). Il Tuul p<tuH(^r quii la plupiirt de» vioillarili h celtB ('>)ioqup f'^lainnl dpjA vancim^s par une otteinU de variole, i;ontraet^e pendant leur jtHinu A|{f<,
Si riiygi^ne, eni'ora nuAtti peu développée ({u'elle l'était jusqu'à ces derniers teinpM. <t'eHt montrée i^apaldo di) firolou^cr la vin, il Tant croire qu'une Hcionce heaucoiip plus avancée pourra d'un» façon t)n*;ore pluH eflicace cnnlrthuor au mt''me résultat.
MMum cniilru lei malailiun InrecUoii^its, rumiNU niuycn <<i- pnilongir la vie. — Mn*iiroit préveniiveii cimiro la lyptiilj*. — Toulalivci )iour prCjuror di'n KArunm Jnnx >n Inil «le reiiForcorJm élèmenLi nobles dt ]'orgnni»ms.
1,1'N malndi(<H inri'ctifUfleH, qui HnfluiTèdniit pf>ni]anl In vie, ttervent Huiivi-nt h abn''y<»r IVxistence liiimuiii''.
ir/i,r/il^ ,hr Pwki-n; 1'm.ki.\ Hililiothfk. Il,
(1) KUKULUI. I
IQUl.
FAUT-IL TENTBR OB PROLONGER LA VIB HUMAINB ? 191
Il a été remargué que la grande majorité des centenaires ont été bien portants pendant toute leur vie. Parmi ces maladies, la syphilis occupe une des premières places. N'étant que rarement mortelle par ellemême, elle prédispose l'organisme à contracter d'autres maladies, parmi lesquelles on rencontre celles qui sont particulièrement. funestes aux vieillards : maladies du cœur et des vaisseaux (angine de poitrine et anévrisme de l'aorte entre autres), et certaines tumeurs malignes, surtout le cancer de la langue et de la bouche. Il est donc de toute nécessité, dans le but de prolonger la vie humaine, d'éviter la contagion syphilitique. Pour arriver à ce résultat, il faut autant que possible répandre les connaissances médicales sur les maladies vénériennes. Il est indispensable de rompre avec le préjugé si profondément enraciné de cacher tout ce qui touche à la vie sexuelle. L'instruction sérieuse doit au contraire faire propagande de tout ce qui est capable de protéger l'humanité contre le terrible fléau qu'est la syphilis. Arrivée à étudier cette maladie par la méthode expérimentale, la science a établi une série de résultats qui peuvent rendre de grands services. Un des plus célèbres vénéréologistes modernes, le professeur Neisskr, à Breslau, résume dans les lignes suivantes l'état actuel de cette question : « Il est de notre devoir de médecin » — dit-il (1) — (( de recommander d'une façon particulière comme moyen de désinfection pour tous les cas qui peuvent donner lieu à une infection, la pommade
(1) Die experimen telle Syphilis for schung , Berlin, 1906, p. 82.
OUATHIEME PAHTIK
RU calomel h 30 0/0, éprouvée par Mktcdmk Il faut espérer qu'en -suivant ce conseil, les générations futures verront la syphilis devenir heiuicoup moins fréquente qu'elle l'est actueUement.
Mais, bien qu« très importante, la syphilis n'est certainement pas l'unique cause qui rend la vie dfs hommes si courte. Il y a un très grand nombre du personnes qui n'ont jamais contracté cette maladie et qui cependant meurent prématurément. On ne connaît pas la durée de la vie humaine à l'époque où la syphilis était inconnue en Europe ; mais certaitwment elle ne présentait pas une très grande différence avec ce qu'elle est aujourd'hui. Il est donc très utils d'éviter autant que possible les autres maladies infectieuses et non seulement la syphilis. GrAce aux progrès récents de la médecine, la préservation contffi ces maladies devientde moins en moins diff)cib>. Il est vrai que la pneumonie, la maladie infectieuse la plus fréquente chez les vieillards, ne se laisse pas encore éviter facilement, Tous tes sérums antîpneumonïquea préparés jusqu'à présent se sont montrés encore b+9 peu efficaces ; seulement ii n'y a aucune raison dfl désespérer qu'avec le temps on n'arrive k résoudra ■ ce problème d'une façon satisfaisante.
Ce sont les maladies de c(eur, si répandues dans Ib grand âge, dont la préservation présente d'autant plus de difficultés que dans beaucoup de cas on ne connaît pas suffisamment les causes qui les provoquent. Autant qu'elles dépendent de l'intempéranca ou des maladies infectieuses, telles que la syphilis, elletf^ pourront être évitées ù l'aide des mesures convcnablM.
FAUT-IL TBNTBR DK PROLONGBR LA VIB HUMAINS ? 193
Puisque, dans Forganisme des vieillards, ce sont les éléments nobles, affaiblis, qui sont dévorés par des macrophages, on devrait croire qu'une destruction ou une détérioration de ces cellules voraces pourrait servir à prolonger la vie. Mais, comme les macrophages sont indispensables dans la lutte contre les agents infectieux, surtout contre ceux qui produisent les maladies chroniques, telles que la tuberculose, il devient nécessaire de les conserver intacts. Il y aurait plutôt lieu de songer à quelque remède, capable de renforcer les éléments nobles et de les rendre par conséquent moins aptes à être dévorés par les macrophages
A l'occasion du problème de l'origine simienne de rhomme, nous avons abordé dans notre livre sur la Nature humaine (chap. III) la question des sérums d'animaux, capables de dissoudre les globules sanguins d'animaux d'espèces étrangères. Il s'est développé dans la science biologique actuelle tout un chapitre sur ces sérums et sur d'autres semblables, désignés sous le nom de sérums cytotoxiques, c'està-dire sérums capables d'empoisonner les éléments cellulaires des organes.
Il y a des animaux dont le sang et le sérum sanguin agissent comme poisons lorsqu'on les introduit dans l'organisme. Tels sont les anguilles et les serpents, même les non venimeux. Il suffit d'injecter à un mammifère (lapin, cobaye, souris) une certaine quantité de sang d'un serpent, par exemple d'une couleuvre, pour le voir mourir au bout de peu de temps. Même parmi 'es Mammifères il y en a dont le sang est toxique
pour d'aiilroH ospi-ctsH, qiiuiipie lï un b<<aiici)ii|t m»hi< (|p(> di'urî' (|u^^ celui dos serppuls. Le cliien »(* rJiHtin^-u» jiiNt^niotil pur l« pouvoir di^ sun sanii d'^iiipoisunnur d'autri's Maiiiniifêrps. Au contraire, le HanR i-t 1» Hi-ruui siiiiftuiii du luuuton, dp lu cliinrt' cl du clmviiJ, Honl. r>n ^ériiSrai bien HuppurU» parliM animiiux ut par riioiiinie. CohI une di^K laiHuiiH pour iaijuelle on fm sert de c«« espèces, MurtuuL du t'htval, pour préjmrar dex )4i!irumN que l'on applique en médecine.
Eh [mn. cv» aérums inofTtrnHirH tie tranifformeot en poison» lorsqu'on Irtt pniHP h àfs aninitinx r|ui niit^'lp prôalablunii'ul IriiiU'^M avec, du Muuf{ 'lu iIi^h orKiuiiw d'aulros espaces fininialet*. Par pxi'niple, le «{'-mm «an- ^uin d'un iniUiLun, triiilc avec du Htui^ di; Inpiii, det'ienl loxiqiii' bu viutu de Non pouvoir acquis ilr diH!(uudr<> les ^(lobuU'n rou^e» do lapin. v\(ri»»»iit roninie poison pour ce ronponr, le in^me sérum re«l" inofTeusif pour la plujtari d'autres aniniaux. 1. 'injection du san^ de lupin à un mnulon confire ii f^fllui-fi une. nouvelle proprii^lr!^ qui ne si' manircHto que y'»à-vis de (globules nuif^iss dn lupin, Il He produit ici quoique chose d'annlof^uo A r« que l'on observe avv^ dt!« sérums contre les niuludiett infccltouses. En injntant/i des clievuux fie» bacilles dipliiêriques el Ifu^ produits, on obtient un sérum untidîphlt'rique, cupiilili* de friiérir la diphtérie, mais impuissant eimtre le totonos ou la pestu.
Après la diicouviM'li- des sénniiH qui iieiiiiién'ul I'' pouvoir de dissoudre les gloljiiles rouge» iI'aulreN esp'ces animales, découverte Faite par M, ,1. ltoni>KT. ^ rinntilnt l'asli^ur, un s'est mis à préparer des siTUlus
analogues, dirigés contre toutes sortes d'autres éléments de Torganisme : globules blancs, zoospermies, cellules rénales, nerveuses, etc. Dans le courant de ces recherches, il a été établi qu'il faut toujours une certaine dose de ces sérums pour qu'ils agissent comme poisons. Lorsqu'on se sert de quantités audessous de la dose toxique, on produit un effet contraire. Ainsi un sérum qui, à forte dose, dissout les globules rouges et en diminue la quantité dans le sang, augmente leur nombre, si la dose injectée a été très petite.
Ce fait a été pour la première fois établi par M. CANTACUZÈiNE pour le lapin et par M. Besre[)K\ et moi-même pour l'homme (1). Depuis, M. Bélonovsky à Cronstadt Ta confirmé sur des sujets anémiques, traités avec des petites quantités de sérum. II a pu constater chez eux une augmentation des globules rouges et de la couleur rouge du sang (hémoglobine). Plus tard M. André (2) à Lyon a étudié cette question avec beaucoup de soin. Il a préparé un sérum, à l'aide d'injections de sang humain aux animaux, et l'a essayé sur plusieurs personnes, atteintes d'anémie de cause diverse. Chez des malades dont l'anémie était jusquelà restée stationnaire, André a vu une brusque augmentation de globules rouges après des injections de petites doses de sérum.
M. Besredka a obtenu chez des animaux de laboratoire une augmentation de globules blancs, à la suite
(1) Annales de V Institut PasteuVy 1900, pp. 369-413.
(2) Les sérums hémolyiiques, Lyon, 1903.
fies injections d'une faible quantité de sérum, dont tes doses plus fortes détruisent ces cellules.
Ces faits ne présentent qu'un cas particulier de cette règle générnle que les petites doses de poisons provoquent une suractivité des éléments sensibles, tandis que les fortes doses amènent leur alTaiblisaement et la mort. En médecine, pour renforcer l'activité du cœur, on emploie avec succès des petites doses de poisons cardiaques, tels que la digitaline. Ûans l'industrie, pour augmenter Taclion des levures, on les soumet à de faibles doses do substances (Iluoruro de sodium) qui, en quantité plus grande, les tuont.
A 1(1 suite de toutes ces données, il est tout à fait rationnel de poser en principe que, pour renforcer les éléments nobles de notre organisme, il faudrait les soumettre i\ l'action des petites doses de sérums cytntoxiques correspondants. Seulement la rôalisRtion pratique de ce postulat se heurte à beaucoup de difiicnltés. On peut facilement se procurer du sang humain pour l'injecter à des animaux, afm d'obtenir un sérum capable d'augmenter la quantité de ^lobule!> rouges. Par contre, il est extrêmement difficile d'obtenir des organes humains à l'état suffisamment frais pour les utiliser dans un but pratique. D'après la loi, les autopsies ne se font que tardivement, lorsque le | cadavre est déjà altéré ; en outre. les organes sont souvent le siège de lésions qui les empêchent d'être employés. MAme k Paris, malgré ses presque ti'ois millions d'habitants, on ne trouve que rarement uni' bonne occasion pour la préparation de sérums cvlotoxiques humains. Dans l'espace de plus de trois an»,
pendant lesquels M. le D"* Weinberg a recueilli des organes humains assez bien conservés, il n'a pu encore obtenir de sérums suffisamment actifs. C'est encore chez les nouveau-nés, morts à la suite de quelque accident d'accouchement, que l'on obtient les meilleures pièces, les organes se trouvant à l'état normal. Mais ces accidents, déjà très rares, le deviennent encore de plus en plus, grâce aux progrès de la technique obstétricale. Dans ces conditions, il faut attendre longtemps avant d'obtenir quelque résultat positif. Peut-être dans l'avenir trouvera-t-on moyen de faciliter cette tâche ardue, mais intéressante.
S'il devient si difficile de préparer quelque remède, capable de renforcer nos éléments nobles affaiblis, peut-être trouvera-t-on plus facilement quelque chose pour empêcher cet affaiblissement qui contrarie si fort notre désir de vivre longtemps. En admettant que ce sont surtout les produits microbiens qui détériorent nos tissus, c'est dans cette direction qu'il faut chercher la solution du problème.
Inutilité du gros intestin pour l'homme. — Exemple d'une fename chez laquelle le gros intestin ne fonctionnait pas pendant six mois. — Un autre exemple où la plus grande partie du gros intestin a été complètement exclue. — Tentatives pour désinfecter le contenu du gros intestin. — La mastication prolongée comme moyen d'empêcher les putréfactions intestinales.
Les mesures que l'hygiène a élaborées contre les maladies infectieuses, en général, peuvent servir
aussi pour la prolonj,'atLOii de la vie des vieillards. Mais, en outre des microbes qui vieDoent. du delior». il existt^ une source abondunle d'iiclioiis nuisibles de 1)1 part des microbes qui vivent au dedans de noti'e coi[is. Parmi ces derniers la place firépondéranle appartient a lu flore intestinale, si riche et si variée. I>;s microbes intestinaux sont le plus nombreux dans le gros intestin. Dr. oel organe, dont l'utilitM pour le.s Mammifères qui .se nourrissent d'aliments vé;iétaux f^rossiors ou qui ont besoin d'un grand réservoir pour les résidus de leur nourriture, ne peut pas être niée (1). est certainement un organe inutilu pour l'homme. J'ai déjAdévelopiiédans les Eutd^s sur la na/iiif hmia'me. cette thèse qui conslituo un îles arguments importants de la théorie des désharmonies de la nature humaine. Le fait sur lequel j'ai surtout insisté etqui se rapporte à une femiiie qui a vécu penuant 37 ans avec un gras intestin atrophié et inactif. fournit une preuve siifiisante de l'inutilitt'* de cet oryam- pour l'espèce humaine. Le développement
(!) D'U|iri^« une récente [lublicnlioD de M Ei.i.enbehukkM'vA"' f. Analomie u Phniiologie. P/iysiolOfftuc/ie Abt/ieitung, 191)6, l>. 1H9), lec.i'ciinidj clievnl, du ))or(! el du lapin exerce un pouvoir digeslirinconleslabie sur lu nourriture végétale, riclie en ceDuloae. A laiiodeson mémoire, Ei.i.BsuKiiaunaDulient JHlIiésequcl'npiwndice vermifurme du ciecum n'est point un organe rudimentaire, La possibilité de l'éloigner cher. l'Iiomme sans que iion ablation altère ks fonctions de l'orgniiisme, s'explique-'ail par la facilité avec laquelle l'appendice peut Atre remplacé par les plaques folliculaires de l'inleslia. La présence de l'appendice cal donc loin d'être nécessaire pour le fouet ion ne ment normal et cependant cet organe est un perpétuel danger pour la santé el quelquefois mSmt (Hiur In vie. L'élude comparée des appendices cliex les Oiseaux, prouve bien que ces organes sont en voie de régression-
insignifiant ou Tabsence du gros intestin chez beaucoup de Vertébrés corrobore cette conclusion. Eh bien, malgré cela, quelques-uns parmi mes critiques ont trouvé mon argumentation insuffisante. Dans l'intention de la compléter, je désire attirer leur attention sur une observation médicale qui a la valeur d'une véritable expérience. Il s'agit d'une femme Agée de 62 ans entrée dans le service du professeur Kocher, à Berne. Souffrant de l'étranglement d'une hernie qui a amené la gangrène d'une partie de l'intestin, la malade a dû être opérée d'urgence. On lui a enlevé le bout gangrené de l'iléon et on lui a implanté la partie saine dans la peau, de façon à produire un anus contre nature, par lequel s'écoulaient les résidus de la nourriture, sans que rien passât dans le gros intestin. Malgré l'âge avancé et l'état grave de la malade, l'opération, pratiquée par M. Tavel, a été couronnée d'un plein succès. Ce n'est qu'après six mois, qu'à l'aide d'une nouvelle opération, l'intestin grêle fut de nouveau réuni avec le gros intestin, grâce à quoi les matières ont recommencé à sortir par leur voie naturelle. Dans ces conditions, le gros intestin a été mis complètement en dehors du fonctionnement pendant une demi-année, ce qui non seulement n'a occasionné aucun trouble de la santé, mais a permis à la vieille femme de guérir parfaitement et même d'augmenter de poids. L'examen des processus de digestion dans l'intestin grêle et l'étude des échanges nutritifs, faits par MM. Macfadyen, Nkncki et M"*® Sieuer (1), ont
({) Archiv fur experimentelte Pathologie, vol. XXVIII, p. 311
200 QUATRIÈME PAHTIB
démontré un fonctionnement très favorable, air si que l'absence des putréfactions intestinales, cette source d'empoisonnement de l'organisme humain.
Une période de six mois est déjà suffisante pour juger du rôle d'ua organe, mis hors d'usage. Mais, si
Pig. 19. — A. C. N. Anus contre naturb.
a. 3. Abouchbubnt de l'iléon dans le colon.
(D'après M. Mauclairb).
on voulait avoir des renseignements précis sur un espace de temps plus long, il n'y aurait qu'à prendre note de l'obsei-vation suivante, faite par M. MitciAiBE (I). A la suite d'une opération, pratiquée en 1902 sur une jeune personne, il s'est produit chez elle un anus contre nature complet, sans qu'aucune
(1) Sixif^mc CongrËs de chirurgie, Paris, 1903, p. 86.
PADT-IL TBNTBI DB PBOLONGBI LA VIE HUMAIIIB? 201
tière fécale sorte par l'anus naturel. Dix mois après accident M. Mauclure fait à la malade l'opération l'exclusion intestinale. 11 laisse l'anus contre nature communication avec le gros intestin, mais en me temps il sectionne le bout de l'intestin grêle et
Fig. 20.
(D'après M. Mauclaibe),
ouche dans la partie inférieure du gros intestin iliaque) (fig. 19). Pendant plusieurs jours après ération, les matières sortirent par Fanus naturel, fitant de ce que l'intestin grêle communiquait ictement avec le gros intestin non loin du rcctym. is cet état n'a pas duré longtemps, car les matières lies ont commencé à refluer par la partie « exclue »
du gros iateslin, el k s'éconler par l'auus contre nature, ce qui incommodait lipaucoup la rualad(>. Comme l'espoir de voir tarir cette, source m- se réalisait pas, t\. MAticLAinn: s"est décidé, vingt mois après l'opération précédente, ft on faire une nouvelle. Cette fois il a sectionné lu gros intestin à l'endroit rapproché de l'emboucliure de l'intestin grêle, de sorte que le tube digestif a été divisé en deux parties (lig. 20). dont l'une est restée en communication avec l'anus nulurol, tandis que l'autre, contenant presque la totalité du gros intestin, débouchait par l'anus contre nature. Dans ces conditions, les résidus de la nourriture passaient directement dans la partie terminale du gros intestin et de là dans le rectum, sans pouvoir remonter dans le colon et sortir par l'unus contre nature. Par cette dernière opération il a été enlevé en tout, outre environ un mètre d'intestin grt^le, la plus grande partie du gros intestin : le ca-cum et les colons ascendant, transverse et descendant.
dràce à l'obligeance de M. Maiiclaibe, nous avons été mis en état d'observer lîi malade pendant ces quatre dernières années. Nous nous sommes assuré qu'après la soi-disant exclusion du gros intestin, le» déchets de la nourriture remontaient dans cette partie du tube digestif et étaient rejetés pur l'anus contre nature. Les matières fécales s'accumulaient même dans le gros intestin à tel point que les résidus des aliments se retrouvaient dans les déjections, éclmppées par l'anus contre nature, encore trois semaines aprî«3 le repas. Ce n'est qu'après la dernière opération, c'est-à-dire après la séparation du gros intestin,
que les matières fécales ne sortirent plus que par Tanus naturel. L'anus contre nature rendait encore une certaine quantité de mucosités, renfermant des microbes. Même trois ans après l'opération, cette source n'a pas tari, ce qui prouve que le gros intestin, quoique ne donnant plus passage aux matières fécales, continue encore son rôle sécrétoire, en dehors duquel il est complètement exclu de tout fonctionnement. Eh bien, malgré cela, la personne en question s'est très bien rétablie et vit en bon état avec son gros intestin mis hors d'usage. Elle se nourrit bien ; seulement elle est obligée d'aller à la garde-robe trois à quatre fois par jour avec une tendance à la diarrhée. Les matières fécales sont très molles et souvent presque liquides, surtout après l'absorption de fruits.
Ce cas, dont nous continuons l'étude, démontre, une fois de plus, l'inutilité du gros intestin pour l'homme ; il est capable de convertir les contradicteurs les plus sceptiques. Mais en même temps il prouve que la suppression de presque tout le gros intestin ne suffit pas encore pour réduire dans quelques années la flore intestinale.
Je suppose que, même avant cet exemple, il n'est venu à personne l'idée de supprimer par voie opératoire le gros intestin, afin d'empêcher l'effet nuisible des microbes intestinaux, abrités dans cet organe inutile.
Peut-être pourrait-on, sans toucher au gros intestin, agir directement contre les microbes qui y sont contenus en essayant de les détruire par des antiseptiques ? Cette idée est déjà assez ancienne. Depuis