QUATRIEME
l'établisse menl de la théorie des auto-intoxicalîons d'origine intestinale, M. Bouchard (1) a cherché il guérir ces maladies par la désinfection du tube digestif au moyen du ^-naphtol. Mais il s'est trouvé que cet antiseptique, comme tant d'autres, n'attafjue pas suffisamment les microbes intestinaux et [leiil même nuire à l'organisme de l'homme.
Oansun travail circonstancié. M. Stkrn (2) a démontré que les antisi^ptiques, tels que le calumel, le salul, le ^-naphtol, la naphtaline et le camphre, administrés à des doses compatibles avec la santé de Thomme. sont incapables de désinfecter tant soit peu le tub* digestif. Plus récemment, M. Strasbi'bger (3) a obser\'è qu'apWts l'administration de quantités de aaphtithne suffisantes pour communiquer aux matières fécales une odeur marquée de cette substance, les microbes intestinaux, au lieu de disparaître, augmentaient en nombre. Au contraire, après les repas, faits avec du lait additionné d'environ 0,25 gr. d'antiseptique par litre, les microbes intestinaux accusaient une véritable diminution de leur nombre. I.e.s meilleurs résultats de Strasburgkk ont été obtenus avec le tanncol, Deux personnes qui prenaient de 3 à 6 grammes Je tanocol par jour, présentaient une diminution notablt' de la masse microbienne, étalilie d'îiiiÈ'ès la mélhod''
En résumé, SiRASBliauER arrive Sx ce résultat iiiif
(i) Leçonn nur Ifs aalO'intoxication», Pnris, 1886. (i) ZeUtckrift fâr HijQiene. 189i. vol. XII, p. 88. {3| Zeittchrift fur Ktinitcke Medicin, 1903. vol. XLVIH, I
^ Fessai de détruire les bactéries intestinales avec des substances chimiques n'a pas beaucoup de chances pour réussir. On ne peut pas nier que, dans certaines circonstances, il soit possible de limiter jusqu'à un certain point le développement des bactéries, surtout dans Fintestin grêle. Mais cet effet est faible et peut être suivi du phénomène tout opposé, lorsque les moyens naturels de défense de Fintestin sont déprimés et lorsque cet organe éprouve plus de dommage que les bactéries » (p. 503).
Strasburger n'est pas non plus grand partisan des purgatifs. La diminution des éthers sulfoconjugués dans Furine, qui suit les purgations, pourrait s'expliquer non par la diminution de la putréfaction intestinale, mais par la résorption diminuée des produits bactériens. Cette supposition est soutenue par le fait que, chez une chienne de Strasburger, munie de fistule de l'intestin grêle, la diarrhée provoquée par le calomel, a amené une augmentation incontestable de la quantité totale des bactéries intestinales.
Strasburger espère qu'on obtiendrait de meilleurs résultats en aidant Fintestin dans ses fonctions naturelles. Si l'on réussit à amener Fintestin à mieux utiliser la nourriture, il en restera d'autant moins pour les microbes. Le même résultat peut être obtenu par la diminution de la quantité des aliments ingérés. C'est à cette cause qu'il faut attribuer en partie l'effet bienfaisant du jeûne dans les troubles intestinaux aigus.
La conclusion générale des recherches nombreuses, poursuivies depuis plus de dix ans sur l'antisepsie
206 QDATIllE.MIi PARTIE
intoslinalc, est plutôt déco lira ^'ean te. Il est inttrate- Iftble qu'on ne peul pas beaucoup tompter sur cp moyen. Mats néanmoins on doit considi'-mr cette question comme loin d'être d^.tînitivement réglée. Cohe^idï a fait des recherches sur la Hore intestinale de quelques personnes, soumises à une cure de thjTiiol daiis le but de les débarrasser de vers intestmaux. Lh quantité de cette substance, administrée l'i un imliritlu, était de 9 à 12 grammes, pris dans l'espace de trois jours. l.'elTet antiseptique de ce traitement ne peul pas être nié. D'après Cuhenpy. ces doses de Uiymol diminuent en général de treize fois le nombre des bactéries intestinales.
Ces faits prouvent seulement que l'antisepsie intestinale est possible jusqu'à un certain point. Mais pouf l'obtenir, il faut recourir à des doses tellement fortes que leur emploi ne peut être conseillé que dansdeS' conditions parti eu lii^res et à des intervalles de teuipai espacés. On peut se servir plus fréquemment de ce^ tains purgatifs qui, loin de détruire les microbes iutes- Unaux,les éliminent parvoie mécanique. On a muintH fois émis In supposition qtin le cnloniel. si souvent enq)loyé en Ihérdpciilique, agit conmie un vérltablf antiseptique et diminue eu vertu de ce pouvoir richesse de In Hore intestinale ; mais il est plus priM bable que ce résultat est dû à son action purgative. Bl a été établi que ce sel mercuriel, de même que d'aiin très purgatifs, am^ne une dimirmtinn notable deÉ putréfactions intestinales, ce qui se manifeste pafi l'abaissement des éthers sulfoconjugués dans l'urine. Mais, tandis que la diarrhée, provoquée [tardes médi*^
caments, aboutit en général à ce résultat, certaines diarrhées spontanées, surtout celles qui s'établissent dans la fièvre typhoïde et dans la tuberculose intestinale, amènent au contraire une augmentation des putréfactions dans le tube digestif (1).
Dans tous les cas, le fonctionnement régulier des intestins, renforcé par Temploi espacé de purgatifs légers, doit diminuer la production des poisons intestinaux et est par conséquent capable de protéger contre leur action les éléments nobles de l'organisme.
Lorsque nous demandions aux parents de Mme Ro- BiNEAU, s'ils ne pouvaient pas nous indiquer quelque circonstance particulière qui ait pu prolonger sa vie d'une façon si exceptionnelle, il nous a été répondu : « Nous sommes persuadés que c'est une tendance naturelle vers un dérangement du corps, laquelle s'est manifestée chez notre vieille parente depuis plus de cinquante ans, qui lui a conservé la vie et la santé. Sans souffrir de diarrhée, elle est souvent prise de besoins fréquents d'évacuer ses intestins ». Il est remarquable que la vieille dame n'accuse aucun symptôme d'artériosclérose. Comme antithèse, je peux citer un de mes anciens confrères chez lequel l'évacuation intestinale ne se faisait qu'une seule fois par semaine. Lorsque le besoin se faisait sentir plus souvent, c'était chez lui un symptôme certain de maladie. Eh bien, il s'est développé chez lui une si forte artériosclérose qu'il a succombé à peine âgé de 50 ans.
(I) V. le résumé de cette question dans le travail de Gerhardt sur la putréfaction intestinale, dans Erqebnisse der Physiolo^ gie, 3* année, !'• section. Wiesbadcn, 1904, pp. 107-154.
Ce fait |ieut être joint à tant d'autroa en faveur du rapport intime entre l'artériosclérose et le fonctionnument du tube digestif.
Dans ees derniers temps, sous l'impulsion de M. Fletchëh (1), on a préconisé la nécessité de manger avec une grande lenteur, dans le but de bien utiliser les substances alimentaires et de parer aux inconvénients des putréfactions intestinales. Il est incontestable que l'habitude do manger trop vite favorise la pullulation des microiies autour des bols alimentaires avalés après une mastication insuffisante. Mais il est également nuisible de mâcher la nourriture trop longtemps et de ne l'avaler qu'après un séjour prolongé dans la bouche. L'utilisation trop complète des aliments provoque une atonie intestinale qui peut faire plus de mal qu'une mastication insuffisante. En ;\mérique, pays natal de la théorie de Fletcb^h, on a déjà signalé, sous le nom de m Bradyphagie », une maladie occasionnée par l'habitude de manger trop lentement. Le docteur Ëi.ijhuhn (2), spécialiste bien connu pour les maladies du tube digestif, a signalé quelque» cas de cette maladie, complètement guéris après que les malades se furent décidés k manger plus vite. La physiologie comparée fournit de son côté des arguments contre la mastication trop prolongée. Le* Ruminants, qui remplissent le mieux le programme de Flrtciier. se distinguent par l'abondance des pulrèfao
( I ) T/ie A. B.C. ofour nulrition, New-York, 1903. D"' Rbcxaiiu, i" Dovemliro. « L'arl de manger a, La Jievue, 1906. p. 93.
{â) Zeitachr. f. diùleCiiche u. pftijsikal. Thérapie, 1. VIII, 190i. 190tl,
tiens intestinales ainsi que par la courte durée de leur existence. Au contraire les Oiseaux et les Reptiles, dont les moyens de broyer les aliments sont bien inférieurs, jouissent d'une vie beaucoup plus longue. La bradyphagie ne peut donc pas être plus recommandée contre les putréfactions intestinales que Télimination du gros intestin par voie chirurgicale ou la désinfection réelle du tube digestif. Le champ reste donc ouvert pour la recherche d'autres moyens, capables de résoudre le problème d'une façon plus efficace et plus pratique.
Le développement de la flore inleslinale chez l'homme. — Innocuité de la nourriture stérilisée. — Danger des aliments pourris, — Moyens d'empêcher la putréfaction des aliments. — Fermentation lactique et son rôle antiputride. — Expériences sur rhomme et sur les souris. — Longévité chez les peuples qui se nourrissent avec du lait aigri. Etude comparée des différents laits aigris. — Propriétés du bacille bulgare. - Moyen d'empêcher les putréfactions intestinales à l'aide de microbes.
L'homme vient au monde avec des intestins remplis de matières, mais ne contenant pas encore de microbes. Ceux-ci cependant ne tardent pas à apparaître, profitant de ce que le méconium, ce contenu intestinal des nouveau-nés, composé de bile et d'éléments de la muqueuse intestinale desquamée, est peureux un excellent milieu de culture. Dès les pre-
miJ>re3 heures après la naiMsiiiice, les microbes |iên^- Ireot dans les intestins nvec de l'air et aussi par l'iiuverlure de l'anus. Dans la |iremière journée, avant <]ue l'enfaiU nit pris une nourriture quelconque, un trouve dans le méconiuin une (Inre variée, composée (le plusieurs espèces de mifrol)es. Sous l'inlhienctidii lait de [enimo. L-ette flore se réduit de beaucoup et se présente composée en majeure partie par un inicrob« particulier, découvert jiar M. TissiKKet buptiné du nom de Bacilhis hifiJus.
Lu nourriture înllue donc sur les microbes intfAtinaux. Chez l'enfant nourri avec du lait do vache, elle est beaucoup plus riche en espèces que ches; l'enfaDt nourri au sein. Plus lard aussi la flore varie avecU nourriture, ainsi qu'il a été constaté par MM. Mucta» hïks, Nencki et M"'" Siebkb chez une femme à fistulH intestinale.
Cette dépendance des inicrubes inleslinaux par rupport k la nourriture permet de tenter des mesurL»» pour modifier mitre flore et pour remplacer les microbes nuisibles par des microbes utiles. Mnlheureusi>ment.nos connaissances actuelles de k flore intestiiialo sont encore très imparfaites, à cause de l'impossibilité de trouver des milieux artificiels pour leur culture, (^tte circonstance rend la tftche plus difficile, mais c*la n'empêche pas do chercher la sohitiua rationnelle du problî^me.
L'homme, même à l'état sauvage, prépare sa nourriture avant de la consommer. Il soumet & l'action du feu beaucoup de ses aliments, ce qui diiuinue notablement leur teneur eu microbes. C'est surtout avec
FAUT-IL TENTER DE PROLONGER LA VIE HUMAINE? 2i t
les aliments crus que ceux-ci pénètrent dans le tube digestif, de sorte que, pour diminuer la quantité d'espèces microbiennes de la flore intestinale, il est utile de ne manger que des aliments cuits et de ne boire que des boissons préalablement bouillies. Dans ces conditions, on ne détruit pas tous les microbes de nos aliments, car certains d'entre eux résistent à la température de cent degrés, mais on en tue toujours la grande majorité.
On a quelquefois émis l'opinion que les aliments cuits ou complètement stérilisés (c'est-à-dire soumis à 120-140 degrés) sont nuisibles à l'organisme et que beaucoup d'entre eux sont dans cet état mal digérés. En se plaçant à ce point de vue, on a fait campagne contre l'alimentation des nourrissons avec du lait stérilisé ou même simplement bouilli. Bien que dans certains cas le lait stérilisé soit mal supporté par l'organisme des enfants, il ne peut pas être mis en doute que le lait bouilli et la nourriture cuite sont en général bien supportés. Dans ce sens plaide l'exemple d'enfants nombreux élevés avec du lait de vache soigneusement bouilli et celui des voyageurs dans les régions glaciales. Je tiens de M. TiHAaroT ce fait, que, lors de son voyage dans les régions antarctiques, lui et ses compagnons ne se nourrissaient qu'avec des aliments stérilisés sous forme de conserves, ou bien avec de la nourriture cuite, telle que viande de phoques et de pingouins. N'ayant ni légumes, ni fruita crus, ils n'ont mangé, comme crudités, qu'un peu de fromage. Eh bien, dans ces conditions d'alimentation, tout le personnel de l'expédition s'est très bien porté
et siii'lout il ne n'est produit jiucune maladie duT digestif, et cela dunH l'espace de seize mois.
Il va de soi i^ue l'atiMtenlion d'aliments crus qui réduit daiiM iiiie forte proportion l'arrivée de nouveaux microbes, n'amène guère la disparition de la llorfi intestinale préexistante. Il est donc ni^'cesaairo if, compter avec elle et de pnrer au mal qu'elle est capable de produire en allai blissant nos organes et nos éléments nolilet Puit^UH dans cette llore ce sont surtout les microbes qui pto\oquent la putriifaction du contenu întestmal et ses fermentations nui si 1)1 es. parmi lesquelles la fermentation butyrique occupe uni> place prépondérante, c'est contre ces ultérations des substances organiques qu'il faut diriger la lutte.
Bien avant que la science des microbes fût crééB. l'humanité a dû déjA se préoccuper des moyens d'empêcher la putréfaction. I.es aliments, surtout lorsqu'ils se trouvent dans un endroit chaud et dans une atmospbèi-e humide, ne tardent pas k pourrir et partant à devenir mauvais fiu gortt et nuisibles iila santé. Oui ne connaît des exemples d'empoisonnement avec de la viande ou avec d'autres aliments putrétiéfl? L'explorateur dans l'Afrique centrale, Foa (I). raconte le fait suivant. AHamés pendant le voyage, lui et iw» hommes tombèrent sur nn éléphant en pleine putréfaction. Les nègres se précipitèrent pour entamer lu charogne, mais Foa les en dissuada, leur expliquant que manger de la chair dans cet état équivalait â un empoisonnement. Tous n'écoutèrent pas ce con-
(l)flu Ca/- au lac.Yi/a^aa. l'ann, 1897, pp. 39I-Î94.
seil, et trois nègres ayant coupé des morceaux de l'éléphant, les avalèrent sans prendre le temps de les cuire complètement. Aussi tous les trois moururent peu de jours après, avec le cou et la gorge enflés, avec la langue presque paralysée et le ventre ballonné.
Dans un autre cas, c'est le saucisson préparé avec de la viande de cheval détériorée qui a occasionné à Rohrsdorf (en Prusse) une épidémie en 1885 (1). Environ quarante personnes tombèrent malades après avoir mangé de ce saucisson qui, au dire des témoins, avait une couleur verdAtre, sentait mauvais et était d'aspect nauséabond. Une personne mourut à la suite de ce repas, tandis que les autres se tirèrent d'affaire avec des symptômes cholériformes.
Il est vrai que tout aliment pourri ne produit pas le même effet. Ainsi, MM. Tissier et Martelly (2), après avoir consommé de la viande entièrement pourrie, n'en ont éprouvé aucun trouble gastrique. Il est connu de tout le monde que les Chinois laissent putréfier les œufs pour la préparation d'un mets particulièrement apprécié par les gourmets. A côté des fromages pourris qui peuvent être nuisibles à la santé, il y en a d'autres que l'on peut consommer impunément. La cause en est que les aliments pourris peuvent contenir des microbes et des toxines dangereuses, mais ne les contiennent pas dans tous les cas.
D'un autre côté, il faut tenir compte de la récepti-
(1) GAFFKvet Paak, dans Arbeiten d. k\ Gesundheitsamtes^ vol. VI, 1890.
(2) Annales de VInstitut Pasteur, t903.
Sli
vite particiUière des hommes pour l'action des microbe» et de leurs produits. Beaucoup de per* sonnes peuvent, sans éprouver le iiioindn- mal. avaler une quantité de microbes qui. chez d'autres individus, provoquent une attaque de choisira niorlej. Tout dépend de la résistance qu'oppose ror;i;unisme envahi par les microbes.
Les expériences sur des animaux, nourris avec de la viande putréfiée, ont aussi donné des résultats variés. Tandis que les uns la consommaient sans aucun elTel nuisible, d'autres étaient piis de vomis-sements et manifestaient une telle répu- ^ance qu'il a été itnpossible de continuer l'expé-' rieuce.
Non seulement la viande et les autres produits animaux, mais aussi les vé;^étaux subissent la putréfac* tion et des fermentations anormales (fermentation butyrique), qui rendent leui' consommation dan){i-reuse. On a vu beaucoup d'accidents chez l'Iiomme à la suite de conserves avariées. Les vi^gélaux, coiisenés dans des silos pour l'alimentatiou du bétail. xi> détériorent quelquefois, u Si, par exemple, quelqiiM jours pluvieux succèdent à des journées ensoleillévé et surpj'ennent le fourrage k demi ressuyé, ou entièrement ressuyé, on n'obtient alors qu'un ensila^'^■ détestable, à odeur butyrique, nauséabond, dont ten animaux ne veulent même pas ». Quelquefuis le fourrage en silo noircît et prend une odeur particuliÈR'. « Les animaux ne l'acceptent qu'à défaul d'autres aliments ; leurs déjections deviennent absulunient noires et, sous l'inlhionce de cette alimenta-
lion prolongée, ils dépérissent d*une manière très sensible » (1).
Dans la recherche des moyens pour conserver les produits animaux et végétaux et les empêcher d'entrer en putréfaction, l'esprit populaire a reconnu depuis longtemps l'utilité des acides. C'est avec du vinaigre que l'on « marine » les viandes de toutes sortes, des poissons et des végétaux. Grâce à son acide acétique, œuvre de microbes particuliers, le vinaigre préserve ces produits contre la putréfaction. Lorsque les matières à conserver peuvent elles-mêmes donner des acides, il est inutile de leur ajouter de l'acide tout préparé. Comme les acides se produisent aux dépens' des sucres, les aliments qui contiennent ces substances deviennent facilement acides, ce qui les préserve contre la putréfaction. Voici pourquoi des produits animaux, tels que le lait, ou des végétaux riches en sucre s'acidifient spontanément et deviennent capables de se conserver. Le lait aigrit et se transforme en toutes sortes de fromages qui se conservent plus ou moins longtemps. Beaucoup de végétaux subissent aussi une transformation acide et peuvent être conservés sans difficulté. C'est ainsi que les choux deviennent « choucroute», les betteraves et les concombres se transforment en betteraves et concombres acides. Dans plusieurs pays, comme par exemple en Russie, la consommation des végétaux ayant subi une transformation acide a acquis une très grande impor-
(1) CoRMOULS-HouLÈs, Vingt-scpt années d* agriculture pratique, Paris, 4899, p. 57-58.
216 QUATniÈME PAnriB
t»nce pour rnlimentatioii dii [ipiiplp. A défaut fruits et de l^^iiniPH htii» [tendaiil lu 1on;;ue saison froifle. lin oonsumniP des quiiotités ilo coiicambrps, df> pa»;t^queH, ilf» ponimpa et d'autres fruits, sumiiii' à une ferniontiition acide, pendant laquelle c'est l'acide lactique qui constitue le principal produit. Kii été, c'est le lait qui s'acidifie facilement et qui donne plusieurs produits, riches on acide lactique, flomiiii! boiason, c'e.it le « kwass » qui joue le principal rôle Préparé surtout avec du pain noir, il subit, il côté iIp II) fermentation nicnoliquo, une fermentation aciifp. dans laquelle e't'sl enforc l'acide lactique qui pmln-
Le pain de seigle, (|ui constitue lu principale nnui'rilure populaire, est éj^alement un produit de» fermentations, parmi lesquelles la feimentatinn lactiqiu' occupe une place importante. Mais non seulement ii' pain de seigle, mais le pain en (général subit une fnrmentation dans laquelle une partie du sucre eut triiiisformée en acide lactique.
Le lait aigri, prdce à sou acide lactique, est cnpfiltl*' mémo d'empêcher la putréfaction des viandes, AifW. dans certains pays, coii8erv<'-l-on la viande dan» li' petit lait acide, carcenifidede conservntion présenf de toute putréfaction.
La fermentation lactique joue êjîaleincnl un ràlii important dans la préparation de la nourriture de» bestiaux. (Test elle surtout qui empécbe la |iutrêfai'lion lies véf,'éluux ensilé» et qui, partant, sert à leur conservation.
Cette même fermentntion est p'-iiénilcun-nt i-m-
ployée dans la distillerie afin de prévenir les fermentations nuisibles des moûts servant à la fabrication de l'alcool.
Ce bref aperçu suffit déjà pour indiquer l'immense importance de la fermentation lactique comme moyen d'empêcher les putréfactions et la fermentation butyrique ; toutes deux nuisibles à la conservation des produits organiques et capables de provoquer des troubles dans l'organisme.
Puisque la fermentation lactique est un si excellent moyen pour empêcher les putréfactions en général, pourquoi n'entraverait-elle pas aussi la putréfaction dans le tube digestif ?
On a remarqué depuis longtemps que la putréfaction et la fermentation butyrique sont empêchées grâce à la présence des sucres. Si la viande, conservée sans précautions ne tarde pas à pourrir, tandis que le lait, placé exactement dans les mêmes conditions, ne pourrit pas, mais devient aigre, cela tient à ce que la viande est pauvre en sucre, tandis que le lait en est richement doté. Seulement, lorsqu'on a voulu expliquer ce fait fondamental par des raisons scientifiques, on s'est d'abord heurté à des difficultés. Il a été bien établi que le sucre lui-même n'est guère capable d'empêcher la putréfaction... Aussi le lait, riche en sucre de lait ou lactose, peut bien, dans des conditions particulières, entrer en putréfaction. Le sucre préserve les matières organiques de la pourriture, grâce à la fermentation lactique qu'il subit si facilement. Cette fermentation est l'œuvre de microbes, dévoilés pour la première fois il y a cinquante ans par Pasteur.
QUATRIEME Pini
Et c'est précisénieiit cette fijande découvert bit le râle des microbes dans les fermentations et qui a créé la microbiologie, c«tte science si riche en données théoriques et en applications pratiques.
Nous n'avons pas besoin de nous arrêter ici sur cette thèse que l'action antiputride delà fermentation lactique est basée sur la production par les microbes de l'acide lactique, car elle a été suffisamment développée dans le dixième chapitre des Eludes sur h nature humaine. Il suffit de neutraliser l'acide pour que les matières organiques, malgré la présence de microbes lactiques, entrent aussitôt en putréfaction- Ce qui nous intéresse surtout, c'est la question de savoir si la fermentation lactique est réellement capable d'entraver les putréfactions intestinales. Dans ce but il a été exécuté plusieurs expériences, dont quelques-unes méritent d'être envisagées de |)lus [irès. Le D' IIicHTER (1), à New-York, introduisait A une série de chiens des quantités de différents microbes qu'il injectait directement dans l'intestin prèle. Pour Juger de leur action sur la putréfaction intestinale, il recherchait leséthers sulfo-conjugués dans leur urine, persuadé, conformément à l'opinion courante et hieR justitiée, que ces substances sont les meilleurs indicateurs des putréfactions. Ëh bien, tandis que des masses de colibacilles et de bacilles Proteus ne faisaient qn'augnienter la pourriture dans l'intestin, l'introduction de grandes quantités de bacilles lactiques diminuait très notablement cette putréfaction. Chez du
(1) Briliili MtdicalJnuvnal. 1807, 25 dëcsmltre, p. 1898.
chiens traités avec ces derniers microbes, Herteb constatait dans r urine une diminution marquée de Findican et des éthers sulfo-conjugués en général.
Encore plus intéressante est l'expérience à laquelle s'est soumis M. le D^ Michel Cohkndt (1) pendant une période d'environ six mois.
Après avoir établi l'intensité des putréfactions intestinales pendant une période de 25 jours, lorsque M. CoHENDY suivait le régime normal, c'est-à-dire prenait la nourriture habituelle mixte, il s'est mis à absorber des cultures pures d'un bacille lactique, retiré du yahourt. Pendant une période de 74 jours il en prenait des quantités variant entre 280 et 350 grammes. L'analyse de l'urine pendant toute la durée de l'expérience a démontré que les putréfactions intestinales ont très notablement diminué dans la période de la consommation du bacille lactique. Cette diminution a même persisté pendant sept semaines après la cessation des prises de ce microbe. M. Cohendy a conclu de son expérience que l'introduction du ferment lactique dans le tube digestif y produit une désinfection évidente. Il a obtenu ce résultat avec un régime alimentaire qui consistait dans l'absorption de 400 gr. de potage, 150 gr. de viande, 700 gr. de féculents, 400 gr. de légumes verts, 300 gr. de fruits et d'entremets et d'un litre d'eau. M. Cohendy conclut que « la suppression des viandes dans le régime, comme cause déterminante de l'intoxication intestinale, semble tout à fait inutile en raison du pouvoir de fermentation
(I) Comptes rendus de la Soc. de Biologie^ 1906, 17 mars.
lactique très élevî* (le l'espèce acclimutée, {louvoir fisHiit (lour enrayer rnctîoti piitrétiante des microboi prot^oly tiques ».
D'après les nouvelles recherches de M, (^ohendï. la bacille lactique s'acclimate si bien dans la More intealinale de rhoiiiuie nu'il a pu y ^tre rclroiivè encore plusieurs semaines après la cessation di' son inlrnduction par la bouche.
Le ïi' PocHON, interne du professeur (^umbi;, k Lausanne, a répété sur lui-même l'expérience ilu doctair M. CoHKNDï. Il a ingéré pendant plusieurs seniaincs du lait caillé, préparé avec des cultures pures de microbes lactiques et n a obtenu des résultats certains au point de vue de l 'auto-intoxication intestinale » (1). L'analyse de son urine lui a démontré une diminution considérable de l'indol et du phénol, cet indicateur certain de la putréfaction intestinale.
A cùté de ces expériences avec des niicrohes lactiques, il y a lieu de ra[ipeler une grande quantité d'autres faits établis au sujet de l'acide lactique ingM en substance. U en résulte — nous n'avons qu'à citer Im travaux deGHinuzAcii {i), Schmitz (3), Sjngkh (tique cet acide diminoo les putréfactions intentindeHi ainsi que la quantité des éthers sulfo-conjugués daW l'urine. (> fait explique l'elTet favorable de l'adminis-
(1}D' Couse. L' auto-intoxication tntentinate, Pnria, l804r p. 435. Dhiis cel ouvrage le lecieur Irouvara un granil recueil il données Irfs inlèreaaantes sur le sujet.
(2) ZeitKhrift fur Miniu-he Uedîtin., 1893. p. 70.
(3) Zeitschrift fur phiisiolagiachp Chtmie. IKtlV, vol. XlX,
(4) Tlwapeutitcke Moiialihefte, 1901, |i. 441.
tration de Tacide lactique dans beaucoup de maladies intestinales, telles que la diarrhée infantile, Tenté rite tuberculeuse et même le choléra asiatique. C'est à M. le professeur Hayem que la thérapeutique est surtout redevable de l'emploi courant de ce médicament. D joue un rôle non seulement dans le traitement des maladies des organes digestifs (dyspepsie, entérites, colites), mais est préconisé aussi dans celui du diabète, sans parler de l'emploi local contre les ulcérations tuberculeuses du larynx et autres. Les doses que l'on donne intérieurement vont jusqu'à douze grammes par jour, ce qui prouve que l'acide lactique est bien supporté par l'organisme. Il y est facilement brûlé ou bien il passe dans l'urine. Ainsi, chez une femme diabétique, qui avait absorbé 80 grammes d'acide lactique dans l'espace de quatre jours, NEiNCKi et SiEBER (1) n'en ont pu retrouver aucune trace dans Turine. Par contre, dans l'urine d'un autre malade, atteint de diabète, qui prenait plus de 4 grammes d'acide lactique par jour, Stadelmann (2i a retrouvé une quantité assez notable de cet acide.
On pense généralement que l'action bienfaisante des ferments lactiques est due uniquement à l'acide lactique qu'ils sécrètent et qui empêche la pullulation des microbes de la putréfaction. Les nouvelles recherches du D'" Bélonowsky, exécutées à l'Institut Pasteur et encore inédites, ont démontré qu'un ferment lactique, isolé du yahourt et décrit sous le nom de
(i) Journal fur praktischeChemiey 1882, vol. XXVI, p. 43. (2) Archiv fur experimentelle Pathologie^ 1883, vol. XVII, p. 442.
niATIIIEMB PAtlTIE
< bacille bulgare », agit comme désinfectant nonseulement en raison de son acide lactique, mais encori grâce à une substance jiaiiiculiére qu'il produit. M. Bélonowskï a étudié l'iofluence des cultures pures du bacille bulgare sur des souris. Il ajoutait à leiLi nourriture (préalablement stérilisée) des quantités d.i ce microbe lactique. Parallèlement il nourrissait d'au^ très souris avecdelanourriture à laquelle il ajoutattsoi de l'acide lactique pur (en (juantité correspondant* à celle que produisait le bacille bulgare), soit des vaU tures des microbes nun lactiques. Un lot de était conservé à titre de témoins et ne recevait que dt la nourriture ordinaire sansmicrobes ai acide lactique.
De toutes les souris ainsi traitées, celles qui avaient reçu du bacille bulgarti se développaient le mieux f"!' donnaient la progéniture la plus nombreuse. Leurs déjections se distinguaient en même temps par la moindre quantité de microbes et surtout par la rareti* des microbes de putréfaction.
Après avoir établi ces faits, M. liÉLfiNowsKï a smirais un certain nombre de stmris h un régime, dans lequel les cultures du bacille bulgare vivant étaient' remplacées par les mêmes microbes préalahletnent tués par la chaleur (oB^-ôO"). Dans ces conditions les souris vivaient presque aussi bien qu'avec des cultures vivantes et nolableincnt mieux qu'avec l'acide lacli«î que. li existe donc un autre produit des bacilles biiH gai-ea qui empêche les putréfactions intesUnales etqiû" agit favorablement sur les fonctions vitales des souris.
En outre de ces résultats, M. Bëlohowskv a pu s'assurer encore que le biicille bulgare est capable d'em*'
pêcher et de guérir une maladie intestinale, connue sous la nom de typhus des souris.
Ces faits prouvent suffisamment que, dans la lutte contre les putréfactions intestinales, au lieu d'administrer l'acide lactique en substance, il faut introduire dans l'organisme des cultures de microbes lactiques. Puisque ces bactéries s'acclimatent dans le tube digestif de l'homme, y trouvant des matières sucrées pour leur entretien, elles peuvent produire leurs substances désinfectantes et servir pour le bien de l'organisme qui les entretient.
Avec les aliments variés soumis à la fermentation lactique et consommés à l'état cru (tels que lait aigri, képhir, choucroute, concombres salés, etc.), les homnies, depuis des temps immémoriaux, introduisaient dans leur tube digestif des quantités énormes de niiorobes lactiques. De cette façon, et tout à fait incon- * Sciemment, ils remédiaient à l'effet nuisible de la putréfaction intestinale. Dans la Bible il est plusieurs fois question du lait aigri. Lorsque Abraham vit trois hommes s'approcher, il les invita chez lui et leur offrit « du lait aigri et du lait doux, ainsi qu'un veau qu'on avait apprêté » (Genèse, XVIII, 8). Dans son cinquième livre, Moïse énumère les aliments que Jahve a accordé à son peuple : « Il lui a fait manger le lait aigri des vaches et le lait des chèvres avec la graisse des agneaux et des moutons, des animaux de Bascan et des boucs avec de la graisse des rognons » (1)...
(I) Deutéronome, XXXII, 14. Dans la traduction cI'Osterwald, au lieu de « lait aigri », se trouve le mot « beurre >k Je suis ia tra-
324 QOATSIBIIB PARTIE
En Egypte on mange depuis la plus haute antiquité une sorte de lait aigri, préparé avec du lait de buffle, de vache ou de chèvre, et connu sous le nom de « Lehen raib ». Un aliment de même nature, le 4t Yaourth », est très répandu parmi les populations de la péninsule balkanique. En Algérie les indigènes fabriquent aussi une sorte de Lehen qui se distingue cependant de celui de VEgypUt,
En Kussie le lait aigri est consommé en grande quantité et sous deux formes. D'abord c*est le a prostokwacha » ou lait cru spontanément coagulé et aigri, et ensuiti; le « varénetz » ou lait bouilli et ensemencé avec un levain. .
Dans TAfrique méridionale divers peuples noirs M servent de lait aigri comme aliment principal. Chezles Mpéséni « le lait caillé, presque solidifié, est la nourriture nationale ». << La viande au contraire n*est mangée par eux que dans les grandes circonstances » (Ij* Les Asséoués (une peuplade du plateau Nyassa-Tan- ^anykai de même que les Zoulous et les Ouanokndés, lie consomment le lait qu'à Tétat de fromage frais en y mélangeant du sel et du piment (2),
Je tiens de M. le docteur Lima, à Mossamédès (Afrique occidentale; le fait que les indigènes de beaucoup de régions du sud de TAngola se nourrissent presque exclusivement de lait. Ils emploient la crème pour 86 frotter la peau, dans l'intention de la rendre plus
«ludion, reproduite dans le livre d'EBSTEiN, sur la médecine àe ^'ancien testament, puisée aux meilleures sources.
M)FoA, La traversée de l'Afrique, p. 75.
ri) Ibid., p. ill.
souple, tandis que le lait devenu aigre et coagulé leur sert comme nourriture.
Le même fait a été observé par M. Nogukira, il y a environ cinquante ans, lors de ses voyages dans la province d'Angola.
Selon les pays, le lait caillé présente certaines modifications qui proviennent de la tlore microbienne des diverses régions, de même que les fromages sont différents dans les difTérents pays. La grande majorité, sinon la totalité des laits aigris que Ton obtient par des procédés naturels, contiennent, en outre des microbes lactiques, des levures capables de produire de Talcool. C'est surtout le képhir et le koumiss, c'esti-dire le lait de vache ou de jument fermenté qui accuse une notable fermentation alcoolique. Le kounoiss est une boisson populaire très répandue parmi les Kirghises, Tatars et Kalmouks, peuples nomades le la Russie orientale et de TAsie qui font un grand ïlevage de chevaux. Le képhir est au contraire la >oisson nationale des montagnards du (Caucase, Osséines, et autres.
On pensait que le képhir agit uniquement comme in aliment qui se digère plus facilement que le lait. :ar la fermentation quil subit amène la dissolution i'une partie de la caséine. Avec du képhir ou boirait donc du lait à moitié digéré. Cette oiunion ne peut plus être soutenue. M. IIaykm pense que l'action favorable du képhir est due à sa teneur en acide lactique qui peut remplacer l'acide de l'estomac et exercer en même temps une certaine action antimicrobienne. Ce dernier fait ne peut être contesté et résulte, entre
226 QUATRIEME PAItriE
autres, des expériences de M. Rovighi, dont nous avons parlé dans les Eludes sur la nature humaine et d'après lesquelles le képhir fait diminuer la quantité des éthers sulfoconjugués dans Turine. Si le képhir empêche les putréfactions intestinales, cela tient certainement aux microbes lactiques qu'il renferme en abondance.
Le képhir, si utile dans certains cas, ne saurait être recommandé comme un aliment à employer régulièrement pendant très longtemps, comme cela est nécessaire lorsqu'on veut combattre l'effet chronique de la putréfaction intestinale. Le képhir est le résultat des fermentations lactiques et alcooliques superposées. Il>contient jusqu'à un pour cent d'alcool, dont l'absorption journalière pendant de longues années n'est guère désirable. Les levures qui le produisent sont capables de s'acclimater dans le tube digestif de l'homme et d'y exercer une action favorisante sur des microbes infectieux, tels que le bacille de la fièvre typhoïde et le vibrion du choléra asiatique.
Un autre inconvénient du képhir consiste dans la variabilité trop grande de sa flore, dont l'action est loin d'être suffisamment connue. Aussi on n'a réussi que d'une façon très imparfaite à produire du képhir avec des cultures pures de microbes, ce qui serait une condition très importante pour un usage prolongé de cette boisson. En préparant le képhir avec lu « graine », on risque d'introduire des microbes nuisibles qui peuvent amener des fermentations anormales. Ainsi M. Hayem défend-il le képhir aux personnes chez lesquelles les aliments séjournent trop longtemps
FAUT-IL TBBrrER DB PROLONGER LA VIE HUMAINE? 227
dans l'estomac. « Retenu dans cet or^^ane, le képhir continue à fermenter et il s'y développe, 'ainsi que dans tout le contenu stomacal, des fermentiUions accessoires, butyriques, acétiques, qui ne tardent pas à aggraver les troubles digestifs » (1).
Puisque c'est la fermentation lactique et non la fermentation alcoolique qui rend le képhir si utile, il est tout naturel de le remplacer par le lait aigri, dans lequel lalcool n'existe qu'en faibles traces et même où il est complètement absent.
Le fait que tant de populations font du lait aigri un usage habituel et l'emploient comme aliment essentiel, est garant de son utilité. M. Nogieira nous écrit qu'il a été étonné, après une longue période d'absence, de revoir les indigènes du district de Mossamédès très bien conservés sans présenter de signes de sénilité. M. le docteur Lima de son c6té nous affirme que parmi les indigènes de la région du Sud de l'Angola € on trouve beaucoup d'individus d'une extraordinaire longévité ». Quoique très maigres et secs, ces vieillards sont très actifs et capables de faire de longs voyages.
Je dois à l'obligeance de M. Wales, procureur à Binghamton (Etats-tnis d'Amérique), la communication des faits très intéressants, puisés dans un ouvrage de JamesRilsy(2), devenu une rareté bibliographique.
(1) Presse médicale, 1904, p. 619.
(2) M An autlientic narrative ot* the Loss of Ihc american brig commerce, ureked on the western coasl of Afrika, in the monlh of August 1815, wilh an accounl of the sulTerings of the surviving ofHcers and Crew, who wcrc enslaved by Ihe wandering Arabs, on
IJUATRIHMK PARTIE
Dans son n-cit ilu naiifrago qu'avait subi en ISIi) 1*' na%'irr sur lequel il faisait son voyage, Rilet raconi'' que les Aralies nomades du désert se nourrissent presque exclusivement avec du lait de chameaux, doux nu aigri. Ce régime leur procure une santé excellente, une grande vigueur et leur permet d'atteindre un àgfi très avancé. Dans «fis calculs. Rilkv arrive à donner aux vieillards le» plus âgés l'Age de 200 et roém^de 300 ans. Ces chiffres doivent être très exagérés, mnis on peut croire que les Arabes qui suivent le régime dont parie Hilky, se distinguent par une longévlti' très grande.
D'après les recherches critiques de M. W.vles, RrLEY doit être considéré comme un obser\'ateur instruit, sagace et tout à fait consciencieux.
Un étudiant bulgare à Genève, M. Grigohoff, a été étonné de rencontrer un grand nombre de centenaires dans une région de la Bulgarie, où le lait aigri — yahourth — constitue l'aliment essentiel. Parmi Im centenaires, recueillis dans le mémoire de M. Chrxh, plusieurs faisaient du laitage leur principale nourriture. Ainsi une demoiselle MAttii: Phiou, dansia Haut<^- (îaronne, morte en 1838, i l'iVge de 138 ans, ayant conservé toutes ses facultés, n'a vécu. |iendiint les diï dernières années que de fromage et de lait de chèvre (/, c, p, 109). Un laboureur de Verdun, .^mbauke .Iantet, mort à 111 ans, en I75I « ne mangeait que du pain d'orge sans levain et ne buvait que de l'eau onilu
llie Afrivan dcsflj'l, or Zaliaraii : mit observations hiatoricNl. HMjjrajjliical, etc. », bv James Hilky. Ilai'll'urd, S. Andrus and hAt t6.S*.
petit lait*è (p. 133). Une femme, Nicole Marc, morte âgée de 110 ans, au château de Colemberg (Pas-de- Calais), bossue et estropiée, « ne vivait que de pain et de laitage ». Ce n'est que vers la fin de sa vie, € que Ton était parvenu, à force de sollicitations, à lui faire prendre un peu de vin » (Chemin, p. 139;.
Nous devons à robligeance de M. Simine, in^^énieur au Caucase, la communication suivante, tirée du journal TifUsaky Lislok, 8 octobre 190i. Dans le village Sba, du district de (Jori, habite une vieille femme Ossétine The.nsk Abalva, dont TAge, est évalué à environ 180 ans (?). Cette femme est encore assez valide et est capable de s'occuper du ménage et de coudre. Quoique courbée, elle marche d'un pas assez assuré. ThExNse n'a jamais fait usage de boissons alcooliques ; elle se lève de bonne heure et sa principale nourriture consiste en pain d'orge et en bas b(»urre retiré après le barattage de la crème. Or, le bas beurre est un liquide très riche en microbes lactiques.
Une Américaine, Mme Je.nnyRead, m'écrit que son père « un vieillard de 84 ans, doit sa santé au lait caillé qu'il prend depuis iO ans ».
Le lait caillé et les autres produits de laitage, dont il s'agit dans les faits qui viennent d'être rapportés, sont dus ^u travail des microbes lactiqu(»s qui donne de l'acide lactique aux dépens du sucre de lait. Puisque tant de variétés de laits aigris consommés sur une si vaste échelle, ont largement fait leur preuve, on pourrait croire que n'importe laquelle pourrait servir pour une consonmiation régulière dans h' but d'empêcher les putréfactions intestinales.
Au point (le vue du goût, c'est pour nous le lait aigri, préparé avec du lait cru, qui est de beaucoup le meilleur. Seulement, lorsqu'il s'agit d'un aliment que Ton doit consommer pendant un temps très long, le point de vue de l'hygiène ne doit point être négligé. Or, il n'est pas douteux que la « prostokwacha » russe, ainsi que n'importe quel autre lait cru aigri, doivent être absolument rejetés. Le lait cru renferme toute une flore de microbes, parmi lesquels se rencontrent quelquefois des microbes nuisibles. Le bacille de la tuberculose bovine n'y est pas très rare. D'autres microbes, capables de provoquer des troubles de la santé, peuvent s'y trouver aussi. D'après les recherches de Hkim (1), les vibrions du choléra asiatique, ajoutés à du lait cru, s'y conservent même lorsque le lait est devenu tout à fait aigre. Dans les mêmes conditions, les bacilles de la fièvre typhoïde se sont conservés vivants jusqu'à 35 jours. Ce n'est qu'après i8 jours de séjour dans le lait complètement aigri que ces bacilles ont trouvé la mort.
Comme le lait cru contient presque toujours des traces de matières fécales de vache, il arrive quelquefois que des microbes nuisibles s'y introduisent et y restent vivants malgré la coagulation acide du lait. Les microbes lactiques empêchent bien la pullulation de ces microbes, ainsi que des microbes de la putréfaction, mais ils sont incapables de les détruire. D'un iiutre côté le lait cru contient souvent des chanipi-
(i) Arbeiti'H a. d. k. (iesundheitsamiey 188.9, vol. V, p. i97-
gnons (levures, tonilas, oïdium) qui peuvent favoriser le développement des microbes nuisibles, tels que le vibrion cholérique et le bacille de la lièvre typhoïde. La consommation prolonj^ée du lait aigri cru au}^mente donc le risque d'introduction dans l'organisme de c€s microbes si dangereux. Cette éventualité oblige à recourir aux laits aigris préparés avec du lait préalablement chaufTé. On pourrait croire que dans ce but le meilleur moyen serait de stériliser le lait, afin de détruire tous les microbes qu'il contient . Seulement, comme pour cela il faut le chauffera 108-120 degrés, le mauvais goût qu'il acquiert le rend impropre à la consommation. D'un autre cAté la pasteurisation du lait aux environs de 60 degrés est insuffisante pour le débarrasser sûrement des bacilles tuberculeux et des spores de Inicilles butyriques. Il faut donc choisir le terme moyen et se contenter de faire bouillir le lait pendant quelques minutes. Dans cee conditions tous les bacilles tuberculeux, ainsi que les spores de certains bacilles butyriques (1) sont sûrement tués et il ne reste plus que quelques spores butyriques et les spores du Bacillus subtilis qtft ne peuvent être détruites qu'à des températures plus élevées.
Comme plusieurs variétés de laits aigris, telles que le « varénetz », le yahourth, le leben, etc.. sont préparés avec du lait bouilli, on pourrait supposer que ces laits remplissent facilement les conditions nécessaires pour une alimentation prolongée. Un examen plus
(I) P. ex. le bacille butyrique mobile, d'après Ghasbergeu et ScHATTENFROH, Avchiv fur Hygiciie, 11302, vol. XLII, p. 24G.
approfondi de la question nous prouve cependant le contraire.
Le lait bouilli, pour subir une bonne fermentation lactique, doit être ensemencé avec du ferment préparé d'avance. Il ne s'agit pas ici, comme on le pense quelquefois, de la présure, mais bien de ferments organisés, c'est-à-dire de microbes. En effet, dans la préparation de ces laits aigris, il entre un levain, désigné entre autres appellations sous le nom de « Maya », levain qui outre les microbes lactiques, en contient plusieurs autres. Ainsi, d'après MM. Rist et Khoury (1) le leben d'Egypte renferme une flore composée de cinq espèces, parmi lesquelles trois bactéries et deux levures. Les premières produisent de l'acide lactique, tandis que les secondes donnent de l'alcooL Quoique le leben ait une consistance assez solide, tandis que le képhir est une boisson, l'analogie entre les deux est grande. Dans les deux cas il s'agit de fermentations lactique et alcoolique superposées. Les remarques que nous îivons faites au sujet du képhir s'appliquent doncaussi au leben d'Egypte.
Par l'intermédiaire de M. le professeur Massol, à Genève, nous avons pu nous procurer un échantillon de yahourth bulgare. Avec son élève, M. Grigoroff, M. Massol (2) a isolé de ce lait plusieurs microbes, jiarnii lesquels un bacille lactique de grande puissance. Dans notre laboratoire ce lait aigri a fait l'objet (le recherches de MM. les D^s M. Cohendy (3) et
(i) Annales de l'Institut Pasteur, 4902, p. 65.
(ii) Revue médicale de la Suisse romande, 1905, p. 746.
()^) Comntes rendus de la Soc. Biol., 47 mars 4906.
MiCHELSON. Ils y ont trouvé un ferment lactique très actif qui a reçu le nom de bacille bulgare. C'est ce même microbe qui a servi pour les expériences de M. Bélonowsky, relatées plus haut. Récemment ce bacille a été étudié au point de vue chimique avec beaucoup de soin par MM. G. Bertrand et Weiswei- LER (1), à rinstitut Pasteur. Il s'est montré le plus fort producteur d'acide lactique, dont il fournit 25 grammes par litre de lait. Les autres acides, produits par le bacille bulgare, tels que l'acide succinique et l'acide acétique, ne sont sécrétés qu'en très petite quantité (environ 30 centigrammes par litre). L'acide formique n'est produit <|ue sous forme de traces. Par contre, le bacille bulgare ne donne ni alcool, ni acétone, ces deux substances qui résultent de tant de fermentations microbiennes, (^e même bacille se distingue de certains autres ferments lactiques parce qu'il n'fittaque presque pas les substances albuminoïdes (caséine, etc.), et n'altère que très peu les graisses. Par toutes ces qualités le bacille bulgare présente de grands avantages parmi les microbes capables de s'aclimater dans notre tube digestif afin d'y combattre les putréfactions et les fermentations nuisibles, telle que la fermentation butyrique.
Comme dans tous les laits aigris connus, tels que yaourth, leben, prostokwacha, kéfir, kouniys, etc., les bactéries lactiques se trouvent associé^^s à toute une flore microbienne, dans laquelle se rencontrent même des microbes nuisibles (telle la torula rose, microbe
(l) Annales de rinstitut Pasteur y 1906 p. 977.
favorisant le choléra et la lièvre typhoïde, que nous avons rencontrée clans un levain de yahourth que nous avons trouvé dans le couuuerce à Paris), il a fallu élaborer une méthode pour préparer du bon lait caillé avec (les cultures pures de microbes lactiques.
Il a été tout naturel de s'arrêter dans ce but sur le bacille bulgare, comme meilleur producteur d'acide lactique. Il coagule en peu de temps le lait, lui communiquant un goût acide prononcé. Mais souvent il donne au lait un goût désagréable de suif, ce qui le rend impropre pour une consommation prolongée. Il est vrai qu'après un séjour très |)rolongé au laboratoire, où le bacille était entretenu en cultures pures sur du lait stérilisé, il a |)erdu en grande partie sa faculté de sa|)oailier les graisses, ce qui a beaucoup amélioré le goût du lait caillé. On peut donc à la rigueur se servir du lait aigri, préparé exclusivement avec le bacille bulgare. Mais on peut aussi, ainsi que c(»la se fait déjà dans la pratique, l'associer avec un autre microbe lactique, connu sous le nom de « bacille paralactique ». (le dernier produit moins d'acide lactique que le bacille bulgare, mais il n'atUu]ue pas les graisses et comnmnique au lait <*aillé un goût très agréable.
Comme, pour un usage prolongé, la consommation de trop de matières grasses n'est point désirable, il faut préparer le lait aigri avec <lu lait écrémé. .Vprès avoir été bouilli et rapidement refroidi, ce tait est ensemencé avec des cultures pures de microbes lactiques, en quantité suffisante pour emi)écher la germination des spores contenues dans le lait et qui n'ont
pas été détruites par Tébullition. Selon la température, la fermentation dure un nombre d'heures plus ou moins grand et aboutit à la préparation d*un lait caillé aigri, agréable au goût et capable d'entraver les putréfactions intestinales. Ce lait, consommé à la ration de 500 à 700 centimètres cubes par jour, régularise la fonction intestinale et exerce une action favorable sur la sécrétion des reins (1). Aussi peut-on le recommander dans beaucoup de troubles du tube digestif et de l'appareil urinaire et dans plusieurs maladies de la peau.
Le bacille bulgare, contenu dans les yahourths, ainsi que dans le lait aigri, préjKiré a^ec des cultures pures de microbes lactiques, est ca|>able de vivre à des températures élevées et s'installe dans les intestins de rhomme pour former un des éléments de la flore intestinale, ainsi qu'il a été démontré par M. le Dr Michel Cohendy.
Le lait aigri, préparé d'après les règles que nous venons d'exposer, a été analysé par M. Foiard, préparateur à rinstitut Pasteur. A une période où ce lait est prêt pour être consommé, M. Folard y a trouvé environ 10 grammes d'acide lactique par litre. En plus, une assez notable quantité (environ 38 0) de caséine a été solubilisée par la fermentation, ce qui montre que dans ce lait aigri les matières albuminoïdes ne sont pas moins préparées pour la digestion que dans le képhir. Le phosphate de chaux qui cons-
(I) On peut prendre le lait aigri à n'importe quel moment de la journée, en dehors ou pendant les repas.
nfi
litup la majeure partie des siibslaiices miiiéruW du lait, a éti; soliiliiiist^ [tondant la fermentation dans la proportion de 68 0. Toutes ces données ne footqut runfirmer les honne» qualité» ilu lait aigri, préparé avec des cultures pnres de bactéries Ituliquei*.
Les personnes (|iii, pour une raison qu(>]con([Uf!, nv supportent pas Ip lait, peuvent prendra des hacilli's bulgares en ciiltui-e pure sans lait. Seulement, coinnjf ceH tnîcroliPS ont besoin de sucre pour produire ili' l'acide lartiqne, il faut, en les absorbant, cousoinmcr quelques aliments sucrés (confiture, bonbons, surlciit des betteraves, etc.).
Le bacille bulgare produit de Tacide lactique iimi seulement avec le sucre de lait, mais aussi avec toute une série d'autres sucres, parmi lesquels nous cîlcrons : le sucre de canne, le lualtose, le lévulose cl surtout le giycose.
Les cultures de ce bacille, ailbiiirs <[ue dans du lait. peuvent être faîtes avec des bouillons végétaux (iii bouillons de peptone d'origine animale, auxqueUoii ajoute lies matières sucrées. Les cultures peuvent être iibsorhées sous forme sèche (poudres, pastilles, etc.), ou bien avec du liquidedans lequel les liacillessesonl développés.
Le lecteur peu renseigné sur ces matièrits spfii peut-être étonné que l'on préconise rubsuqitîou d'iiin' g:rande quantité de microbes, tellement est cnuraiili' l'opinion que tous les microbes sont mu Ifai sauts, ?,\h est cependant tout li fait erronée ; il y a bien des microbes utiles et les bacté'ries lactiques otcu]Mnl dans leurs rangs une place d'honneur. Du renie, mi
essaie déjà de remédier à certaines maladies par Tad*^ ministration des cultures bactériennes. C'est ainsi que M.Brcdzinsky (1) a employé contre certaines affections intestinales des nourrissons des cultures de microbes lactiques, et M. le D^ Tissier (2) en use largement dans le traitement des maladies du tube digestif des enfants et des adultes.
En ce <Jui concerne le problème que nous poursuivons dans cette étude, la pratique consisterait donc soit dans la consommation du lait aigri, préparé avec une association de bactéries lactiques, soit dans Tingestion de cultures pures du bacille bulgare, en même temps que d'une certaine quantité de sucre de lait ou de saccharose.
Depuis plus de huit ans, nous avons introduit dans notre régime le lait aigri que nous préparions d'abord avec du lait bouilli, ensemencé avec un levain lactique. Depuis, nous avons modifié le mode de préparation et finalement nous nous sommes arrêté à la méthode de cultures pures que nous venons d'expo.ser. Nous sommes content du résultat obtenu et nous pensons qu'une expérience aussi longue suffit pour justifier notre opinion. Plusieurs de nos amis, dont quelques-uns souffrent de troubles intestinaux ou rénaux, ont suivi notre exemple et nous ont manifesté leur satisfaction. Xous pensons donc que, dans la lutte contre les putréfactions intestinales, les bacté-
{\) Jahrhuc/i fur Kinder heilkunde^ y. F. 12 Ergœnsungsheft, 1900.
(2) Annales de V Institut Pasteur, 1903, p. 29o. Tribune médicale, 24 février 1906.
ries lactiques pouvont rendre un service indéniable.
Si la théoiic qui attribue notre vieillesse précncc cl malheureuse aux l'mpnisonnements de nos tissus par les poisons (dont une jurande partie viennent de nolngros intestin, peuplé d'une intinité de microbes) est exacte, il est évident que les moyens qui enipèchent les putréfactions intestinales, doivent eu même temps servir pour retarder et améliorer la vieillesse. Cetio conclusion a priai i est corroborée par tout l'ensembio de faits sur les peuplades qui se nourrissent avec ilu lait aigri et qui arrivent à. un fige tivs avancé. Mai». dans une question de cette importance, il ftst nécflssaire d'appuyer la théorie par des constatations Airertes. Voici pourquoi il serait si utile d'entreprendre dans les nombreux asiles de vieillards des recherciies systi^matiques sur le n'ile des microbes intestiuAut dans la vieillesse précoce, ainsi que sur l'inlluencedcs régimes qui empêchent les juitréfactions iiitestinaleti, sur la prolongation de la vie et sur la consiirvation des forces actives de l'organisme. Ce n'est donc quw dans un avenir plus ou moins éloigné que l'on a«r« des renseignements précis sur un des problèmes prînrJpnux qui préoccupent l'humanité.
Kn attendant, c'est la sobriété générale et la vip d'après les règles d'hygiène rationnelle ijui dnivunl guider les hommes désirant conseiTcr leur inl^Uigence aussi longtemps que possible et parcourir b cycle le plus complet de la vie lu plus normale dan» les conditions actuelles.
Réponse aux critiques qui nient l'origine simienne de Thomme. — Existence réelle d'organes rudimentaires. — Réductions dans l'organisation des organes des sens de l'homme. — Atrophie de l'organe de Jacohson et de la glande de Barder dans l'espèce humaine.
Plusieurs critiques <le nos Etudes sur la nature humaine se sont élevés contre Forifrine simienne de rhomme. Les uns ont trouvé nos arguments Insuflisants et peu probants ; les autres ont surtout combattu ridée d'une transformation brusque de quelque anthropoïde en un être humain primitif.
Il est évident qu'actuellement, dans Ti^ruorance où nous sommes de tant d'ossements, ensevelis dans des régions où la paléontologie est j)resque entièrement inconnue, le problème de l'origine humaine ne peut être traité sans recours aux hypothèses. Mais nous
pensions que les acquisitions récentes de la science qui confirment d'une façon si remarquable la théorie de Torigine simienne de Thomme, devraient influencer les contradicteurs les plus récalcitrants. Nous comptions surtout sur les arguments fournis par Tembryologie des anthropoïdes et par Tétude de leur liquide sanguin. Malgré cela il est resté encore un bon nombre d'auteurs qui persistent dans leur opposition contre cette théorie. Un de mes critiques, le D*' JoussBT (1), énumère certaines différences dans la constitution du squelette de Thomme et des anthropoïdes et en coiiclut qu'elles « séparent radicalement rhomme du singe ». Personne n'a jamais ignoré que rhomme n'est point identique aux anthropoïdes et qu'il s'en distingue par plusieurs caractères du squelette, autant que de beaucoup d'autres organes. Mais ces distinctions sont loin de justifier la séparation radicale entre les deux. La longueur démesurée dos bras, sur laquelle insiste mon contradicteur, est en rapport avec tout le genre dévie des anthropoïdes qui grimpent sur les arbres et marchent à quatre pattes. La différence entre la longueur des bras des anthropoïdes et des Européens est en effet très considérables Mais chez certaines races inférieures, telles <[ue l(îs Weddas^ (»lle est beaucoup moins grande, (liiez les Akkas de l'Afrique centrale, les membres antrricMirs sont de telle longueur que les mains attei- ^^nent presqucî les genoux. Le f(etus des Européens
(1) Iai Naturf* humaine et la philosophie optimiste. Paris,
LES BUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'HOMME 241
accuse aussi une longueur démesurée des bras, ce qui montre son caractère ancestral. Ce n*est qu'après la naissance que le bras devient relativement plus court.
Tous les autres caractères différentiels entre rhomme et les anthropoïdes sont aussi d'ordre secondaire. Mais, de même que les anthropoïdes se distinguent entre eux, de même les diverses races humaines présentent aussi des différences souvent très marquées. Dans une étude comparative du système musculaire des singes, M. Michaelis(I) a communiqué beaucoup de détails sur la constitution des muscles chez l'orang-outang et le chimpanzé, desquels il résulte que s'il y a quelques différences entre ces deux anthropoïdes, ils présentent une grande analogie avec les muscles de l'homme.
Les variétés musculaires si nombreuses chez l'homme peuvent être rattachées aux muscles des anthropoïdes. Il en est de même jiour certaines autres anomalies. Quelquefois ces dernières rapprochent même l'homme de mammifères plus inférieurs que les singes. Tels les mamelons multiples qui se rencontrent quelquefois chez l'homme, disposés symétriquement des deux cotés de la poitrine. La niéine anomalie se trouve aussi chez quelques singes, ce (jui s'explique le mieux par la supposition que ces animaux, de même que Ihonime, dérivent de ijin*lqu«»s mammifères qui possédaient plusieurs paires de mamelles.
{\) Archiv f, Anat. u, PhysioL, Anatom. AhtheH. 1903,
Le grand nombre d'anomalies et de rudiments d'organes chez l'homme fournissent des documents de la plus grande valeur en faveur de l'origine animale de l'espèce humaine. Il est vrai que quelques auteurs essayent encore de combattre cette idée et nient même l'existence d'organes rudimentaires. Parmi nos contradicteurs, c'est surtout M. Brettes (1) qui a tâché de réunir le plus de données sur cette question, dans le but de démontrer que ces organes remplissent toujours quelque fonction indispensable pour l'orf^anisme et serv^ent d'indicateur d'un plan général d'organisation. Seulement notre contradicteur ne s'appuie que sur des réflexions d'ordre général, insistant beaucoup sur la loi de la « subordination des organes », sans prouver la fonction réelle des organes rudimentaires. Dans nos Etudes sur la nature humaine nous avons insisté sur l'inutilité des dents d«^ sagesse qui restent longtemps cachées et qui ne rendent aucun serA ice pour la mastication des aliments. Un grand nombre d'hommes restent toute leur vie sans voir ces dents éclore et ne s'en trouvent pas pour cela plus mal. Voici donc un exemple typique d'un organe rudinientaire. Pour affirmer le contraire, il faut prouver que ces dents remplissent une fonction indispensable et que leur absence est en quoi que ce soit préjudiciable à l'organisme. C'est précisément ce qui n'a pas été démontré par mes contradicteurs.
Les mamelles des mâles présentent un autre exemple d'organe rudimentaire. On c(mnaît bien leur
(i) L'univers et la vie^ p. 592.
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'hoMME 243
rôle dans le sexe féminin et on sait que chez les mAles cette fonction n'est remplie que dans des cas tout à fait exceptionnels.
Les organes des sens nous fournissent un grand nombre d'exemples d'organes rudiraentaires. Les animaux vivant dans des grottes, privées de lumière, ne distinguent pas les objets par la vue. Les organes visuels chez eux sont à l'état rudimentaire. 11 est donc absolument impossible de nier Texistence des organes rudimentaires. Comme tels ils peuvent bien servir de jalons capables de nous diriger dans l'investigation du passé de l'espèce humaine. Aussi Tétude comparée des organes qui sont rudimentaires chez rhomme et qui sont plus ou moins bien développés chez les animaux, présente une importance fondamentale dans le problème de Torigine de notre espèce.
Déjà les singes supérieurs, ou anthropoïdes, ont subi des réductions de certaines parties des organes des sens. Ainsi Torgane de l'odorat est beaucoup moins développé chez eux que chez un grand nombre d'autres mammifères. L'homme a hérité l'organisation imparfaite de cet organe ; aussi son odorat est beaucoup moins développé que celui des mammifères qui occupent une place notablement inférieure dans l'échelle des êtres. Mais l'homme, grâce à son intelligence, a su apprivoiser des animaux domestiques, tels que chiens, furets, cochons, dont l'odorat très fin lui sert pour se procurer du gibier et des plantes comestibles. L'état imparfait de l'odorat de l'homme peut être, dans d'autres circonstances, avantageusement remplacé par ses qualités intellectuelles. Il n'a pas
244 GINQUIBMB PARTIE
besoin do sentir de loin rapproche de Tennomi pour fuir, car il est niuni de moyens de défense autrement efficaces que ceux des animaux. Dans ces circonstances il n'y a rien d'étonnant que l'appareil olfactif de riiomme soit notablement réduit par rapport à celui des mammifères inférieurs. Déjà la partie nasale de la tête est beaucoup plus petite chez les singes et chez l'homme que chez leurs ancêtres mammifères inférieurs. Dans les parties internes il existe aussi des différences correspondantes. Ainsi, tandis que la plupart des mammifères et en particulier le chien possèdent quatre cornets, servant à augmenter la surface d(^ la muqueuse nasale, Thomme n'en possède que trois, dont un se trouve à Tétat rudimentaire.
L'organe <le l'odorat de la plupart des mammifères renf(»rme une |)artie bien développée, connue sou» le nom d'organt» dr Jacobson, dont le rAle consiste très probabh^nent à apprécier l'odeur des aliments dans la cavité buccale, (liiez l'bomme, C(^t organe ne se trouve ([u'a l'état cb» rudiment, incapable de remplir <*ette fonction, puisqu'il n'(^st pas nmni de nerf corresjïondant. (le rest(\ devenu inutile, nous renseigm» 4ependant sur l'évolution de l'organe olfactif de riiomuH'. (lb(*z le f(elus humain, l'organe de Jacohson rst non sriilemeiit beaucoup plus développé que chez riioinine adulb*, mais il est encore muni d^un fort Ironr ncrvpux ([ui disparaît a la lin de la vie cmbryonnain'. Kt pourtant rct organe ne peut remplir aucune fonrtion olfactive. D'un autre côté, le f<etus d'iHunuK^ est muni de cin([ cornets qui se réduisent
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'HOMME 24^
plus tard à trois, dont deux seulement acquièrent un développement suffisant.
L'histoire de l'évolution de Torgane de l'odorat, telle qu'elle résulte de l'anatomie comparée et de l'embryologie, relie cet appareil de l'homme avec l'organe correspondant des mammifères et ceci grâce aux rudiments inutiles qui servent de documents pour la recherche scientifique.
L'ouïe a subi également une réduction chez l'homme, ainsi que certaines parties de Torgane qui sert à cette fonction. Les animaux devaient, dans leur lutte pour la vie, se servir de leur ouïe très déA'eloppée, beaucoup plus que l'homme ou les mammifères les plus intelligents. Tout le monde a vu les chevaux, à la moindre impression venant du dehors, dresser les oreilles pour mieux entendre. Les singes et l'homme ont perdu cette faculté et ce dernier y supplée quelquefois par des moyens artificiels. Ainsi, lorsqu'un conférencier n'a pas la voix assez forte, plusieurs de ses auditeurs appliquent la main à l'oreille, comme un cornet facilitant l'audition. L'homme possède bien des muscles, allant aux oreilles, mais dans la grande majorité des cas ils sont trop faibles pour mouvoir le pavillon. Ce n'est qu'à titre d'exception que quelques hommes peuvent faire bouger leurs oreilles, car les muscles qui aboutissent au pavillon ne sont que des rudiments de muscles beaucoup plus développés de nos ancêtres inférieurs.
Dans notre organe de la vue, c'est la petite mem brane de l'angle interne de l'œil, connue sous le nom de repli semi-lunaire, qui présente un intérêt tout
particulier, dette membrane n'est qu'un rudiment inutile d'un orjj^ane beaucoup plus développé chez les mammifères inférieurs. Chez le chien elle se présente sous forme d'une petite paupière — troisième paupière — soutenue par un cartilage spécial et munie d'une glande sécrétoire, connue sous le nom de glande de Harder. Chez les oiseaux, les reptiles et les grenouilles, les organes correspondants sont développés beaucoup plus abondamment. Tout le monde a vu la membrane mince, partant de l'angle intérieur de l'œil, recouvrir le bulbe oculaire entier chez une poule ou un oiseau quelconque, (^hez ces animaux l'œil est protégé par cette troisième paupière, munie de muscles propres, dont le rôle est rempli chez nous par deux paupières bien développées. De même que chez le chien, la troisième paupière des oiseaux et des vertébrés inférieurs, en général, est en rapport avec une glande de Harder volumineuse qui produit une sécrétion liquide, semblable aux larmes.
(ihez les singes, tout cet appareil est déjà très réduit. Beaucoup de ces animaux ont encore une petite glande de Harder et une troisième paupière de faible dimension. L'homme ne possède, comme nous l'avons (bVjà dit, que des rudiments de ces organes. La glande de Harder est plus ou moins atrophiée et la troisième paupière n'est représentée que par l'insigniiiant repli semi-circulaire. Chez les races iniï'rieun^s ce repli renferme encore souvent un petit cartilage. Ainsi (jiAcoMiNi l'a trouvé 12 fois sur 16 nègres, tandis (|U(i chez .'iiS individus de race blanche ce cartilage n'a j)ii etr(î démontré que dans trois cas.
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'hOMME 247
L'interprétation de ces faits n'est point douteuse. Notre repli semi-circulaire est le dernier reste d'un organe, qui n'était utile que pour nos ancêtres très éloignés.
Les organes de la reproduction accusent dans le genre humain une multitude de rudiments analogues. 11 existe même des restes d'un état d'hermaphroditisme, c'est-à-dire d'une organisation très inférieure et d'origine extrêmement ancienne. Lorsqu'on envisage les anomalies si fréquentes de ces organcîs, on y trouve des traces de toute une série de modifications, parcourues dans la longue période de l'évolution de l'espèce humaine. Ainsi chez quelques femmes on rencontre des formes de l'utérus qui correspondent à celle de l'utérus de mammifères inférieurs jusqu'aux marsupiaux avec leur utérus double.
L'évolution de l'homme est dominée par le grand développement du cerveau et de l'intelligence ; aussi Ihomme a-t-il perdu une quantité d'organes et de fonctions qui servaient à ses ancêtres plus ou moins éloignés.
Caractère psychique des anthropoïdes. — Leur force musculaire. — Les manifestations de la peur. — Le réveil des instincts latents chez l'homme sous l'influence de la peur.
Les faits que nous venons de résumer, sont destinés à démontrer que toute évolution laisse des traces
2*6 CINÇUIBME r'ARTIE
précises sous forme de rudiments qui indiquentlcs Btapc» successives du développement. Il esl doni; extrêmement probable que les fonctions psychiques ou psycho-physiologiques préhumaines qui ont dL-rrièro elles une histoire si longue, ont dû également laisser dos restes plus ou moins appréciables. Suuiemcnt, il doit être beaucoup plus difficile de les retrouver que les rudiments d'organes que l'on peut disséquer et rendre visibles.
Jetons d'aborS un coup d'œil sur les animaux Ins phis voisins de l'homme. Il est incontestable que le» singes anthropoïdes actuels accusent uue très grundo parenté iivec l'espèce humaine et que leur Bi^uité avec nos ancêtres animaux doit être encore plu» grande.
Les anthropoïdes de notre époque sont des animaux qui habitent surtout dans les forêts vierges et se nour> rissent principalement de fruits et de bourgeons, mai» qui ne dédaignent pus les œufs et même les petits oiseaux, Pour subvenir à leurs besoins, ils grimpent sur les arbres, atteignant facilement leur sommet. I.i<« orangs-outangs et les chimpanzés montent avec lenteur et beaucoup de précautions, tandis que les gil)* bons le font avec une grande agilité et un art parfait. On les a vus se lancer d'une distance de 40 pied» d'une branche à une autre avec une précision remar-' quable. Voltigeant sur le sommet des arbres ti'ès éle* vés, ils effleurent il peine les branches au milieU: desquelles ils exécutent leurs mouvements asceosion'nels, franchissant des espaces de 12 à 18 pieds avec 1& plus grande facilité pendant des heures.
LB8 RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'HOMMB 249
Pour donner une idée de la dextérité et de la vélocité des gibbons, Martin cite l'exemple d'une femelle quil a observée en captivité. Une fois elle c s'élança d'une perche à travers un espace qui mesurait au moins 12 pieds de large, contre une croisée qui, pensait-on, devait être immédiatement brisée. Il n'en fut point ainsi à la grande surprise de tous les spectateurs : elle étreignit avec ses mains l'étroite charpente qui existe entre les carreaux, puis, au bout d'un instant, saisit le moment opportun et se lança de nouveau dans sa cage qu'elle avait quittée, ce qui exigeait non seulement une grande force, mais la plus merveilleuse précision ».
La grande force musculaire, mentionnée dans ce récit, est commune à tous les anthropoïdes. Le matelot anglais, BArrEL, qui a fait la première description du gorille au commencement du xvii® siècle, affirme que la force de cet animal est si grande que dix hommes ne pouvaient maîtriser un gorille adulte. Les autres anthropoïdes, qui le cèdent sous ce rapport au gorille, accusent néanmoins une force étonnante. Edouard, le jeune chimpanzé mâle, qui a servi à nos expériences sur la syphilis, se débattait tellement, au moindre attouchement, qu'il fallait quatre hommes pour le maîtriser. Nous avons été obligé de renoncer à le laisser sortir, car il n'y avait plus moyen de le réintégrer dans sa cage. Même des chimpanzés tout jeunes, des femelles à peine âgées de deux ans, ne se laissaient pas manier facilement. Malgré leur caractère très doux, elles résisUiient de toutes leurs forces chaque fois qu'on voulait les faire entrer dans leur
cage pour passer la nuit. Deux hommes y BuHîs^eDt à peine.
Eh bien, malgré c«ltf force mtisculuirc si pro<iigieuse. ks anthropuïdes oiil le carnclère poltron. Ne se rendant pas compte de leur supériorité, lis fuienU l'approche du moindre danger iinu|<inaire. Nos jeunei ■ chimpanzés, dont les dents et les muscles étaient déjà des armes redoutables, manifestaient une grande peur lorsqu'on les mettait en présence d'animaux aussi inoITensirs et tiussi fiiiblu» que cubaycs, pigeons el lapins. Mômo le» souris leur inspiraienl de lu crainte au début et il leur fallait un véritable apjiren tissage pour ne pas fuir devant un ennemi aussi méprisable.
Aiia.si, dans les conditions naturelles de l«ur vie, les onlbropoïdes ne prennent presque jamais l'offensive, a Quoique doué d'une force énorme — dit Hui- LEV — il est rare que l'orang essaie de se défendre, surtout quand il est attaqué avec des armes k feu. Dans ces occaHions. il s'efforce de se cacher et se réfugie au sommet des arbres, brisant et jetant en fuyant les branches par terre » (p. 217). D'après Savage, les cbimptinzés « ne semblent prendre Jamais l'offensive et rarement, sinon jamais, ils ne s« défendent » (p. 2ii). Une femelle, surprise sur uq arbre avec son pelil, « son premier mouvemeul fut dt descendre très rapidement et de se sauver dons Ui taillis * (p. 2m).
Le gorille, le jdus fort et le plus bestial parmi loi. anthropoïdes, a quelquefois été observé pretuini l'offensive. 1/autéur que nous venons de cJtur sigual* les faits suivants. Les gorilles a sont extrâmemenV
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'hoMMB 251
féroces et prennent toujours l'offensive ; ils ne fuient pas, comme le chimpanzé, devant Thomine )>. A la première alarme, « les femelles et les petits disparaissent rapidement. Le mâle s'approche de son ennemi avec fureur, en poussant rapidement une série de cris horribles » (p. 222). Ce ne sont que les mâles qui prennent l'offensive et encore le fait doit être rare, puisqu'un des derniers observateurs. Koppenfels, affirme que « jamais le gorille n'attaque l'homme le premier ; il évite plutôt une rencontre avec lui et il s'enfuit d'habitude, dès qu'il aperçoit un homme, en poussant des cris gutturaux particuliers » (1).
Lesquels de ces traits de caractère se sont conservés dans l'espèce humaine ? L'homme de sa nature n'est ni aussi fort, ni aussi bon gymnaste que les anthropoïdes, mais son naturel est poltron. Une des premières manifestations psychiques du nourrisson est la peur dans maintes circonstances. Au moindre changement d'équilibre, a l'immersion dans son bain, il accuse des signes de frayeur incontestables. Plus tard, l'enfant s effraie à l'approche de chaque bête, comme les jeunes chimpanzés, dont nous avons parlé plus haut. L'araignée la plus inoffensive est capable de provoquer cette peur instinctive.
La culture intellectuelle combat la peur autant qu'il lui est possible ; mais néanmoins celle-ci se manifeste bien souvent d'une façon plus ou moins intensive et c'est alors qu'il faut chercher chez l'homme les traces de la psychologie de ses ancêtres. Arrêtons-nous donc
(i; MÉNÉGAux, Les Mammifères, p. 24.
252 CINQUIÈME PARTIB
pendant quelques moments sur Fanalyse de la peur.
La première manifestation de cette émotion est la fuite. L'approche du danger met nos jambes en mouvement et l'homme éprouve le besoin instinctif de fuir, même lorsque cet acte est plus dangereux que le danger que l'on veut éviter. Ainsi, à la moindre alarme d'incendie dans un endroit public, les hommes s'élancent vers les portes et s'écrasent souvent en voulant fuir. Même dans des cas de frayeur très grande, une de ses premières manifestations est le désir de fuir. Un physiologiste italien bien connu, Mosso, raconte dans sa monographie de la peur, que lorsqu'un brigand calabrais entendit prononcer sa condamnation à mort, a il poussa un cri aigu, déchirant, effroyable, regarda autour de lui comme pour chercher avidement quelque chose, puis^/ un tour en amère pour fuir et alla se frapper contre un mur de la cour avec les bras étendus^ se l07'danf, grattant la pierre, comme s*il eiU voulu y pénétrer » (p. 106).
Inutile dans cet exemple et souvent même nuisible, l'instinct de fuite que Thomme a hérité de ses ancêtres animaux, a été évidemment acquis comme moyen d'échapper au danger et de c(mserver l'individu. Mais la fuite n'est pas la s(»ule manifestation de la peur. Très souvent elle est accompagnée de tremblements qui peuv(»nt même empêcher de fuir. Dans l'exoinple do Mosso, le brigand calabrais, « après quelques efforts, des cris et des contorsions, tomba comme une masse, sans mouvement, semblable à un chiffon mouillé ; il était pAle — dit Mosso — et tremblait comme je n'ai jamais vu trembler personne ; on
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'hOMMB 253
eût dit que ses muscles étaient une gélatine molle et flottante ». Cette inertie du corps tremblant est aussi un héritage des animaux. En effet, les tremblements des muscles pendant la frayeur sont très communs chez un grand nombre d'animaux. Darwin (1) pense que le tremblement ne peut être d'aucune utilité pour la conservation et que quelquefois il est même nuisible. Ce phénomène lui parait en général très obscur et difficile à expliquer, opinion partagée par Mosso. Le tremblement des muscles du tronc présente une généralisation et une exagération des mouvements des muscles de la peau qui produisent chez nous « la chair de poule ». Or, ce phénomène est certainement le rudiment d'un mécanisme qui chez les animaux présente souvent des avantages incontestables. Le hérisson ne fuit que rarement devant le danger, mais le plus souvent il s'arrête et se roule en boule, grâce au grand développement de son muscle peaucier. Chez les oiseaux et beaucoup de mammifères, les muscles de la peau redressent les plumes et les poils. Ces mouvements s'observent très fréquemment pendant la frayeur et servent pour réchauffer la peau et quelquefois aussi, comme le pense Darwim, pour apparaître plus gros et plus terribles à leurs ennemis.
La. peur et le froid font tous deux contracter les vaisseaux périphériques et provoquent chez Thomme les mouvements des petits muscles rudimentaires qui entourent la racine des poils. Il se produit à la suite de la contraction de ces muscles la chair de poule, phé-
([) Expression des émotions . Trad. franc., p. 71.
âS4 crNQUlÈMB PAni'IE
nomèntî qui n'est ini'un rinlimeiit |>liysiologiquP, incapable de rérliaulTcr la peau, ni d'auynipnter 1p volume du corps. Oiiez quelques rares iiidiviilus la chair rie poule peut ètfp produite k volonté, A l'i'tol normal les tnusries peauciers nidimentaires Je l'homme restent immobiles et il faut une excitnticm toute parlieulièrn pour les mettre en fonction.
La peur, capable do eontrucU-T les muscles qui n'obéissent pus à la volonté, peut aussi mettre en mouvement d'autres muscles, malf^ré tout relForlde la volontfi pour les arriHer. Dans les émotions qui ébranlent fortenient le système nerveux ut surtout dans le cas do la peur, les contractions tte la vessie nt des intestins deviennent tellement énerj^iques qu'il est impossible d'empét'her l'expulsion do leur rontenu. Tout le inonde a été témoin de ces accidents chez lies jeunes gens éniotionnés au moment de passer leiim examens. Mosso rapporte l'exemple d'un de ses amis, volontaire pendant la guerre de IMGtî, IVis de frayciir dans le combat, son corps se fondait et tout efTort ilB la volonté était incapable île faire supporter k son organisme le terrible spectacle.
Ce fonctionnement involontaire de la vessie et de* intestins est encore un héritage des animaux. On a souvent observé que le même phénomène se produit chez les chiens et lesijinges. Les chimpanKés, nussilAt qu'on les saisit, se mettent à rejeter leurs dcjecUoni intestinales et à émettn! leur urine. J'avais k Madèrt un cercopithèque très poltron qui, l'i la moindre' frayeur, vidait aussitôt sou rectum. Il est très pro* bable qu'il s'agit ici d'un mécanisme utile pour la coi
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'hOMME 255
servation de Findividii. On sait que l'émission d'excréta divers facilite la lutte pour Texistence. C'est ainsi que le renard chasse le blaireau de son terrier pour s'en rendre maître et que les putois et les mouffettes se défendent contre les carnassiers plus forts qu'eux en leur lançant un liquide très fétide.
La peur instinctive est donc un excitant très puissant, capable de réveiller des fonctions rudimentaires et presque complètement éteintes. Quelquefois elle met en mouvement des mécanismes depuis longtemps paralysés. Pausanias cite l'exemple d'un jeune homme muet qui recouvra la parole sous l'impression de la frayeur que lui causa la vue d'un lion. Hérodotk raconte que le fils de (]résus, muet, voyant un Persan sur le point de tuer son père, s'écria: il ne faut pas tuer CnÉsuset, qu'à partir de ce moment, il continua à parler. Ces récits des temps anciens sont confirmés par un grand nombre d'observations, faites de nos jours. Ainsi une femme, muette depuis plusieurs années, en voyant un incendie, fut saisie de frayeur et cria soudainement : au feu ! Depuis, la parole lui est revenue définitivement. Dans ces exemples il s'agit du réveil d'une fonction, suspendue seulement depuis des années. Mais la peur est capable de faire fcmctionner d'autres mécanismes éteints depuis des temps immémoriaux.
Les animaux les plus divers savent nager instinctivement. Chez les oiseaux et les mammifères cette règle est générale. Il y a bien quelques espèces qui éprouvent une répugnance pour l'eau, mais malgré cela elles se tirent bien d'affaire, lorsqu'on les y
256 CINQUIBMB PARTIE
plonge. Les chats évitent Teau autant qu'il leur est possible, ce qui ne les empêche pas de nager sans difficulté. Les historiens racontent que Amnibal éprouvait une grande difficulté pour faire traverser le Rhône par ses éléphants. On transborda d'abord quelques femelles, après quoi les autres éléphants se jetèrent dans l'eau à leur poursuite et traversèrent la rivière à la nage sans éprouver aucun mal (Lenthéric, Le Rhône, 1892, p. 81).
Les singes inférieurs savent aussi nager sans apprendre, mais les anthropoïdes ont perdu cet instinct de natation. L'homme en est aussi privé. M. VoLZ (1) communique que les diverses espèces de gibbons vivent, à Sumatra, séparés par les rivières. Leur incapacité de nager les empêche de franchir l'obstacle. On pense que les races inférieures sont, sous ce rapport, mieux douées que nous. On raconte que « chez les nègres, les enfants courent à la mer ou aux rivières voisines à peine sortis du maillot, et savent presque aussitôt nager que marcher » (2). Parmi les hommes blancs il y en a beaucoup qui éprouvent une grande difficulté pour apprendre à nager. Dans tous les cas chez eux la natation n'est pas instinctive comme chez leurs ancêtres animaux. Christmann (3). auteur d'un traité sur la natation, formule cette thèsj» que la raison do riiomnio « est pire guide que l'instinct infaillible do la brute ». J^a peur est capable
(I) IHolofjisches ('entralhlatt, 1904, p. 475. (t) J. i)K FoNTENELLK,AoMî?ertM muTiuel complct des nageurs, Paris, 1837, p. -2.
(3) La natation et les bains. Paris, 1887.
LB8 MUOIMBHTS P8TCHIQUB8 DE l'hoMMB 257
d'étouffer la raison et de faire ressortir Tinstinct rudimentaire. Aussi il est connu qu'un bon moyen d'apprendre à nager à un enfant ou à un homme, est de le jeter au milieu de l'eau. Sous l'influence de la frayeur, le mécanisme instinctif, hérité des animaux, se réveille et l'homme de\ient aussitôt nageur. Il y a des professeurs de natation qui employent avec succès cette méthode. J'ai connu une personne qui a appris à nager parce moyen et M. Trolbat, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, m'a cité l'exemple d'un de ses amis, c un journaliste mort à Noyon, il y a quelques années, qui ne sachant pas nager prit un bain de Seine un soir à Xeuilly. A un moment, il se sentit perdre pied, et un mouvement de peur le sauva. Depuis lors, dit-il, je sais nager ».
Comme il y a des cas où la frayeur provoque la fuite et d'autres où elle amène un arrêt des mouvements, de même la peur peut rendre mauvais ser>^ice à un nageur. Aussi les professeurs qui usent de la peur pour apprendre à nager, savent bien intervenir en cas de danger réel. Il n'en reste pas moins vrai que la peur, à un certain degré est capable de révéler des fonctions, atrophiées depuis des temps très reculés et de nous renseigner sur certains côtés de l'évolution de l'espèce humaine.
258 CINQUIÈME PARTIB
La peur comme mobile deriiystéric. — Somnambulisme naturel.
— Dédoublement de la personnalité. — Quelques exemples de somnambules. — Analogie entre les manifestations somnambu- 4iques et la vie des anthropoïdes. — La psychologie des foules.
— Importance de l'étude de Thystérie pour la solution du problème de l'origine de l'homme.
L'intmM de rétiide do la peur ne se borne pas aux faits que nous venons de citer. Cette émotion est encore le grand mobile des phénomènes si obscurs v\ si compliqués de l'hystérie.
Parmi les causes de cette maladie si étranjçe, la pour occupe de beaucoup la première place. Ainsi, chez 22 femmes hystériqu(*s, observées parGEORGET(l), les causes déterminantes (uit été : frayeurs, 13 fois ; chagrins violents, 7 fois ; ccmtrariété vive, 1 fois. Tne malade du service de M. Pitrks, à Bordeaux, « a fait ses débuts dans l'hystérie à la suite d'une violent»' frayeur ». « Un montreur d'ours vint à passer dans le village ; elle alla voir ses exercices et se faufila dans la foule dos spectateurs jusqu'à ce qu'elle fut au pn'mi(u* rang. L'ours, en dansant, passa si près d'elle qu»' le museau glacé de l'animal fnMa la joue de la jeune lille. Marie — c'est h' nom de la nuilade — eut peur :
(1) Cité par M. Pituks dans ses Leçons cliniques sur Vàystfrie. iSUi, t. I.
elle s'enfuit précipitamment chez elle, et. à peine arrivée, tomba sans connaissance sur son lit, en proie à des convulsions et à une agitation délirante des plus vives. Depuis lors les attaques se sont reproduites un grand nombre de fois, et toujours le délire qui les accompagne roule sur la frayeur causée par le contact de l'ours » (/. c, p. 26).
Une hystérique de la Salpétrière est hantée par des rêves effrayants. « On l'assassine, on la trompe, on essaie de l'égorger, elle tombe dans leau, elle appelle au secours » (1).
Parmi les manifestations si variées de Thvstérie, nous ne retiendrons que les cas si paradoxaux et si bizarres du somnambulisme dit naturel, pendant lequel les malades exécutent endormis toutes sortes d'actes, dont, réveillés, ils ne conservent aucun souvenir. On connaît des exemples de véritable dédoublement de la personnalité, où les malades vivent dans deux états différents, sans que, dans un de ces états, ils aient le moindre souvenir de ce qui se passe dans l'autre. Une des observations les plus curieuses est celle de cette somnambule devenue enceinte pendant une période de condition seconde ; dans l'autre condition, la normale, elle ignorait la cause du développement de son ventre, bien qu'elle la connût fort bien et en parlât librement quand elle retombait en condition seconde (Pitres, II, 215).
Dans l'état de somnambulisme naturel, les malades
(1) BouRNEViLLE ct Regnard, Icouographie photographique de la Salpétrière. 1879-1880, t. HI, p. 50.
2W CINQUIBSIB PAtlTtK
reproduisent Ip plus sniivent Ifs actes dp leur profession qui occupent leur vie journalière el dont ils ont acquis une habitude inconsciente. Les artisans ne livrent à des travaux manuels : les couturières se mettent à coudre, les domestiques brossent \c.s cbaussures et les vêtements, mettent le couvert, etc. Les {lens de culture plus élevée s'adonnent aux travaux intellectuels dont ils ont une grande habitude. On a vu des ecclésiastiques composer des sermons dans l'état de somnambulisme, les rebre et corriger les fautesde style et d'orthographe.
Mais, à côté des somnambules qui ne font que répéter pondant leur sommeil les actes coutumiers de leur vie. il y en a d'autres qui exécutent des choses particulières, dont ils n'ont aucune babilude. Ce sont ces cas qui présentent à notre point de vue un intérêt prépondérant.
Voici un exemple des mieux observés. Une fille hystérique, âgée de 24 ans, a été admise comme infirmière fi rhiipital LAëNNEC. Un dimanche, à la suite de nombreuses visites qui lui avaient occasionné un certain malaise, elle se lève versune heure du matin. La surveillant de nuit, effrayé, vient chercher l'interirt de garde qui a été témoin de la scène suivante. « La malade se dirige vers l'escalier qui conduit au logement des surveillantes ; puis elle fait brusquement volte-face et marche vers la buanderie. Mais la porte est fermée ; elle tAtonne alors, change de directioncl va vers le dortoir des Mlles de salle, où elle couchait précédemment. Elle monte jusqu'aux combles, où psi situé ce dortoir, et, arrivée sur le palier, elle ouvre U
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'HOMMB 261
fenêtre qui donne sur les toits, sort par la fenêtre, se promène dans la gouttière, sous les yeux de l'infirmière épouvantée (qui la suivait) et qui n'ose pas lui adresser la parole, rentre par une autre fenêtre et redescend l'escalier. C'est à ce moment que nous l'apercevons », dit l'interne de garde. « Elle marche sans bruit, ses gestes sont automatiques, les bras pendent le long du corps, un peu fléchis, la tête est droite et fixe, les cheveux sont épars, les yeux grands ouverts ; elle ressemble tout à fait à une apparition fantastique » (1). Il s'agit ici, comme on le voit bien, d'une hystérique qui, à l'état normal, n'avait aucune habitude de monter sur les toits et de se promener dans des gouttières.
Dans une autre observation, communiquée par Charcot, il s'agit d'un jeune homme de 17 ans, fils d'un grand industriel, distingué de manières. Fatigué du travail, nécessité par un examen de fin d'année, il se couche de bonne heure. « Quelque temps après il se lève dans son dortoir du collège des Maristes, sort par une fenêtre, monte sur un toit et poursuit sans accident sa course périlleuse le long de la gouttière. Il a été réveillé sans qu'il soit survenu aucun fait grave » (Feiwkind, p. 70).
Le cas que le docteur Mes>et a observé avec M. Mot- TET présente un intérêt encore plus grand. Une dame de 30 ans, hystérique à un fort degré, se lève la nuit « s'habille, fait sa toilette toute seule, sans aide.
(1) Stéphanie Peinkind, Du somnambulisme dit naturel Paris, 1893, p. 55.
di^plaue les iiieulfles i]ui s'opposent à son pnssagft^ SiinBJnmai» les lipurtei". Autant elle était itisouciatite et peu active dans la journée, iiutant elle met de viracité k ncconiplir pendant la nuit les artei^i les plus variés. Nous la voyons se promener dans ses appartements, ouvrir les portes, descendre au jardin, sauter 9Uf les Imnrs avec agilité, courir... et tout ctda beaucoup mieux que pendant la veille, puisqu'il lui rallait un bras pour la soutenir H-(l'EiNKi:*n, p. 84).
lIoRsr apprend un fait extraordinairequî s'est passé au xvi" siiîele. k lin militaire endormi s'avance vers une croisée, ^riuipi^ à l'aide d'une corde, au sommet d'une tonr, en rapporte un nid de pie avec les petits, et re{j;a^ne son lit, où il continua de dormir jusqu'au lendemain » {!). Malheureusement on m' trouve pas UBseK de données sur ce cas si intéressant. Pour avoir des renseijiaiements plus détaillés et plus précis, non» devons nous adresser i des ohservations moderne». En voici une. rtwueillie par le ti'^ firiiTios d'une fa(,'«ii très rompif'te. Un individu de 34 uns, faisant le métier de courtier-interprète, entre l'i l'hApital pour des attaques d'hystérie, a Peu de temps après son entrée dnn» le service de la clinique, une nuit, vers une heure Ju matin, ce malade se leva tout iW'oup de son lit, ouvrit preslement la feni^tre. et sauta, eu jiassaul Ji travers l'imposte, dans la cour de l'iulirmerie. Les intirmim veilleurs, courant à sa poursuilc le virent s'enfuir ù toutes jambes sans vfitemeais et portant un oreiller
(1) Oiclùm l. Ul, p. 111
médiritlen. L'iiliO VI
SOUS son bras. Il s*engagea à travers une série de jardins et d'allées qu'il n'avait jamais visités et dont il ignorait complètement la topographie, franchit des barrières, escalada une échelle et de là s'élança sur la toiture de l'établissement hydrodiérapique, qu'il se mit à parcourir en divers sens avec une agilité surprenante. Parfois il s'arrêtait dans sa course et se mettait à bercer l'oreiller qu'il tenait dans ses bras en lui prodiguant des caresses comme à un enfant. Puis il reprit le chemin qu'il avait parcouru à l'aller ». L(» lendemain on le questionna, mais il n'avait aucun souvenir de sa promenade nocturne. « L'accès s'est reproduit cinq ou six fois » (Feinklnd, p. 108j.
Le même malade, « îiprès s'être n»tourné deux ou trois fois dans son lit, saisit à plein bras son oreiller qu'il serre contre sa poitrine. 11 se lève alors et tout courant, en chemise, traverse la salle des malades au fond de laquelle se trouve une porte donnant accès dans l'office et les cabinets d'aisance. Il ouvre cette porte sans difficulté, mais violemment, ainsi que celle du water-closet où il entre. Là, tenant toujours son oreiller serré contre lui à l'aide d'un de ses bras, par une gymnastique assez dangereuse et difficile et qu'il exécute très adroitement, il fait, en s'aidant de ses pieds et de l'unique main qu'il a libre, un rétablissement sur le châssis de l'imposte qui est ouverte. Il passe au travers de cette imposte, en ayant bien soin de préserver son oreiller des heurts t»t des chocs et tombe enfin à pieds joints sur l'appui de la fenêtre d'où il saute dans l'infirmerie (sa salle est au rez-de-chaussée). A peine arrivé à terre, il se met à courir vive-
ment dans la direetion de l'angle opposé de la cour, i passe ainsi de l'autre cl^té du ^rand bAtimont de l'ii tirmerie dont il fait le tour au grand galop, Ifs iiilirmiers ayant peine Ji le suivre, tenant toujours son oreiller avec soin contre lui. Puis il s'engagn dans un petit chemin qui contourne le biUiment des buins et arrive à un endroit où se tenait une sorte de grossn t<»ur. supportant fi son sommet le grand réservoir d'eau des bains. Cette tour est munie d'une sorte d'échelle niétalli(|Ui' fixe, presque verticale, à échelons i-onds, à rampe latéraJe unique qui aboutit à uni" sorte de palier qui fait observatoire et en un point de son trajet cAtoie le rebord du toit du hi\tinient dts bains ».
Le malade « se met >ians hésitation A grimper à cette échelle, se tenant à peine à la rampe de son noique main libre, posant avec agilité et une iissurunm extraordinaire ses pieds nus sur les mincett échelons de fer. Arrivé au point oii l'échelle aborde presque le toit des bains, il saute vivement sur eeluï-cï et toujours courant, remonte le zinc en plan incliné et gagne la crête du toit, regardant de temps en temps autour de lui pour voir si ses persécuteurs imaginaires nfl Ift suivent pas. Il continue sa course tout Ih long de celle-ci. élaiil obligé îi c^use de son exiguïté de poser ses pieds tï droite et à gauche sur le plan incliné de chaque côté du toit, exercice dangereux au suprême degré, « dans lequel aucun de ceux qui le suivaient n'eûtosé tenterde le suivre etqu'il accomp lissait cependant avec une sûreté remarquable et sans un faux pas-
< ,\rrivé ainsi au milieu du biVlîmenl il s'as^ed sur
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES DE l'hOMME 265
la crête du toit, s^adossant à une cheminée d'aérage. Il prend alors son oreiller quHl n'avait pas quitté un seul instant, le place sur ses genoux, un coin contre son épaule et se met à le bercer, comme il eût fait d'un enfant, chantant, le caressant de la main, ou de la joue qu'il appuie doucement contre le coin de l'oreiller. De temps en temps ses sourcils se froncent, son regard devient dur, il regarde autour de lui comme pour voir s'il n'est pas suivi ou épié, émet une sorte de grognement de rage et s'enfuit de nouveau emportant son oreiller dans sa course périlleuse. Pendant tout le temps il parle, mais les mots qu'il prononce n'arrivent point jusqu'à nos oreilles. Il ne voit évidemment que dans son rêve ; il ne comprend pas quand on prononce son nom à haute voix ; mais cependant il entend car si on fait du bruit non loin de lui, il tourne la tète et s'enfuit comme si ses persécuteurs arrivaient sur lui. Cette scène dura environ deux heures, pendant lesquelles il parcourut tous les toits avoisinants, défiant toute poursuite de notre part » (Feinkind, pp. 106-112).
Nous aurions pu citer d'autres exemples analogues, mais il nous semble que ceux que nous venons de mentionner suffisent déjà pour démontrer que l'homme, à l'état de somnambulisme naturel, acquiert des qualités qu'il n'avait pas à l'état normal et qu'il redevient fort, adroit et bon gymnaste, exactement comme ses ancêtres anthropoïdes. La grande ressemblance entre les manœuvres du gibbon de Martin que nous avons décrites plus haut et les courses périlleuses de certains somnambules est vraiment saisissante.
Cette tendance à grimper sur les toits et les niAts, à courir dans des gouttières, à monter sur une tour pour recueillir un nid d'oiseau, ne sont-ce pas là des traits des plus caractéristiques pour les manifestations instinctives des animaux grimpeurs, tels que les singes anthropoïdes ?
Le docteur Harth (1) définit le somnambulisme, comme « un rêve avec exaltation de la mémoire et de l'activité automatique des centres nerveux, en Tabsence de la volonté spontanée et consciente ». « Une exaltation extraordinaire de la mémoire, tel est le premier fait qui domine tous les autres ». « CetU* extrême perfection de la mémoire des faits et de la mémoire des lieux chez le somnambule » « nous permet de comprendre », conclut M. Barth, « comment il se dirige dans ses pérégrinations nocturnes, exécutant, presque sans le secours des sens, mille exploits dont il serait à peine capable à l'état de veille » (p. 21). Mais, puisque l'homme exécute des actes nouveaux pour lui qu'il n'accomplissait jamais auparavant, durant sa vie individuelle, il faut supposer que cette mémoire exaltée s'adresse à des faits bien anciens, datant [)eut-ètre même de la période préhumaine. L'homme a hérité d'une quantité de mécanismes cérébraux de ses ancêtres, dont le fonctionnement a été empêché par quelques freins, développés plus tard. De même que l'homme possède des glandes mammaires, incapables de sécréter du lait dans les conditions ordinaires, de même ses centres nen'eux
(i^ Du sommeil non naturel. Paris, i886.
LES RUDIMENTS PSYCHIQUES OE l'hOMME 267
doivent renfermer des groupements cellulaires inactifs à rétat normal. Mais, de même que dans quelques cas exceptionnels, l'homme et les mâles de plusieurs espèces de Mammifères peuvent fournir du lait, de même, dans des conditions anormales, les mécanismes atrophiés des centres nerveux commencent à se mettre en activité.
La sécrétion lactée par des niAles est un retour à un état très ancien, dans lequel les deux sexes pouvaient nourrir au sein. On peut donc admettre que les exploits de gj'mnastique et la force extraordinaire des somnambules constituent un retour à Tétat animal bien moins éloigné de nous que la lactation des mâles.
Il est intéressant de signaler que, dans quelques exemples, le somnambulisme naturel coïncide avec la mobilité dupavillon de ToreillcNous connaissons deux frères qui, pendant leur jeunesse, ont fait des excursions somnambuliques nocturnes des plus typiques. L'un d'eux, chimiste, grimpait sur une armoire élevée ou se promenait simplement dans l'appartement. Son frère, marin, montait, dans un accès de somnambulisme, sur la hune du bas-mât d'un navire à voile. En même temps que somnambules, les deux frères ont leur muscle peaucier très développé, capable de mouvoir volontairement les oreilles.
Il s'agit dans ce cas d'une anomalie familiale et héréditaire, car les deux filles d'un des frères sont somnambules et ont le muscle peaucier très mobile. 11 s'agit ici de réminiscence simultanée de deux caractères de nos ancêtres : mobilité du pavillon de l'oreille et exploits gymnastiques habiles.
CINQUIÈME PAHTIE
M. Bahth caractérise le soiiinumbtile, commSTÛ^ automate vivant, chez qui la volonté conïtciente est rnomentancinent diHruite » (p. 23j. D'après lui a \ii somnambule agit sous In pression des faits, et sesactê» les plus extraordinaires en apparence ne sont que de» réaction» instinctives » [p. 21). Cette caractéristique s' accorde très bien avec la supposition quts dans le somnambulisme naturel se réveillent Ips instincts du nos ancêtres préhumains, instincts qui dans les conditions normales ne se trouvent qu'il l'état latent, riidimental re.
Quelquorois, sous riniluencflde la peur, le méca- 1 uisme instinctif de la nage 8e réveille chez l'homme. | Il serait très intéressant da savoir si un pareil retour -j se produit aussi clieit les sonmambules. Mul heureuse* I nient, il ne nous a pas été possible de Iroiivor dans l> ] littérature des renseignements suffisants sut- ce suj^t. Nous no pouvons citer qu'un fait — et encore souB toutes réserves — publié dans l'article « Homnambulisme du Oic/iunnatre des sciences médicales, en tiO volumes. «...On a rapporté qu'un souinambuli qui nageait pendant son accès, ayant l'tô appelé plusieurs fois par son nom, fut tetk'iucnt elfrayé h son réveil qu'il se noya m (p. 127). Userait trèsintéressaol de recueillir des données plus nombreuses sur lus manifestations instinctives des sonmambules.
Nous nous sommes arrêté plus longuement sur le somnambulisme naturel, dtins la supposition que nous y trouverions des traits rappelant ceux de la vie (les anthropoïdes. Il nous semble que les phénomëaet si variés de l'hystérie peuvent fournir beaucoup d'au-
LB8 RCOIMBNTS PSYCHIQUES DE l'hOMMB 269
très données pour Fhistoire psycho-physioiogique de rhomme. Peut-être quelques faits de « lucidité », parmi les mieux établis, pourraient-ils se réduire au réveil de sensations particulières, atrophiées dans l'espèce humaine, mais présentes chez les animaux ? On sait que dans Tanatomie des Vertébrés on rencontre des organes, constitués comme des organes des sens, sans correspondants dans l'organisme humain. D*un autre côté on sait que des animaux sont capables d'apprécier certains phénomènes du monde extérieur, pour lesquels l'homme ne possède aucun moyen de perception. Ainsi, les Poissons sentent le degré de la profondeur de l'eau, les Oiseaux et les Mammifères ont le sens de l'orientation et prévoient les changements atmosphériques avec plus de précision que notre science météorologique. Sous l'influence de l'hystérie, l'homme est peut-être capable de récupérer ces sens de nos ancêtres éloignés et de savoir des choses que nous ignorons à Tétat normal.
L'hystérie est commune à l'homme et aux animaux. Parmi nos nombreux chimpanzés, nous en avons observé plusieurs qui avaient des manifestations hystériques. Ainsi quelques-uns de ces anthropoïdes, à la moindre contrariété, se couchaient par terre, poussant des cris terribles et roulaient comme des enfants au moment de la plus forte colère. Un jeune chimpanzé s'arrachait les cheveux dans ses crises d'irritation.
L'hypothèse que l'hystérie est une réminiscence de l'état de nos ancêtres animaux, peut trouver un appui dans la conception des phénomènes hystériques, for-
CtXQVitME PAHTIli
nuilAe par M. }p 0' B\binskt (I). Ce tiourolngmtl rnnmi pst arriva « k <'pHp conclusîun qiw les nMUiirf»< lations hyst(>riques ]kos!iiè<)(>nt df\i\. «ttriliiils qui sont, d'iiRP |>ur(, la p09siltilil(> lit^trc reprodiulps par $iigjîpstion avpc nne pxmrtihiclp rigoureuse rhex c^rtaiiu sujets, ot. d'&atrf p^irt. ccllii di- ilisparaitro suus l'influenci" oxciusive iIp la persiiaRion •> (p. 13). Sflnn M. Radinskt ■ riiyslèriqiif n'est pas incotisciviit. il n>st pn.t non plus coinplèteinenl ron^cicnt. il «e trouv» dans «n ét«t do siibconsoii-ncp », O-llo dfrniiiv corr(>spuiid. il'aprt's notre hypothèse, k l'étal A'iaie àt nus Bnr^tres plus ou nioiiis élnjjniès.
Il arrîvv qu'un homme, sous quoique itupulsioii inattendue, si> met dans un «^tfll de violence extnwr dinaire el, ne ponvimt plus se maîtriser, roniniet de* artes donl il !%e repent aussitôt après. Oo » riinbitudi' de dire que. dans ce!4 moments. c'e«it In brute qui si' réveille dan.s rboniuie. C'est plus qu'une niiilaphorr. Il psi probable que o'efil le mérnnisme nerveux ik quelques-uns de nos ancêtres qui se met en foucti»n. excil* }iar quelque cause extraordinaire.
C/tnime nos anwlres anlbrojHtïdes et bonimeR primililii vivaient par tribus, c'est dans l'èlttl d'a^omPration que se réveillent surtout »vrlain.s instinrU saovA^s. Sous 04' rapp<vr( il «st très intéressant d'étuitic la psyrbolo^e des foules. 1,'homnie. au milieu d'un ^rand nombn' de ses seutlilahles. ilevient purliruli^rrmenlsujrjo'slible. Voiri comment caraclérise relfUl M. a. I.E IVtN. «uleur d'une élude sur la « psrolMln|.'i''
(I) c:uiiréreiiper<iileli la Suriél^ile l'Inipravt, JDjuin ISmi.
des foules ». «... Les observations les plus attentives paraissent prouver que l'individu plongé depuis quelque temps au sein d'une foule agissante, se trouve bientôt placé dans un état particulier, qui se rapproche beaucoup de l'état de fascination où se trouve l'hypnotisé dans les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étant paralysé chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient l'esclave de toutes les activités inconscientes de sa moelle épinière, que l'hypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est entièrement évanouie, la volonté et le discernement sont perdus. Tous les sentiments et les pensées sont orientés dans le sens déterminé par l'hypnotiseur » (p. 19j. L'homme, influencé par la foule, se trouve dans un état pareil à celui d'un hystérique et accuse une mentalité commune à celle de nos ancêtres «... par le fait seul qu'il fait partie d'une foule organisée, l'homme descend de plusieurs degrés sur l'échelle de la civilisation. Isolé, c'était peut-être un individu cultivé, en foule c'est un barbare, c'est-à-dire un instinctif » (Le Hon, p. 20).
Il est tout naturel de chercher dans toutes sortes de manifestations hystériques des réminiscences de notre passé préhistorique. Que de renseignements intéressants l'on pourrait recueillir sur la vie collective et sexuelle des anthropoïdes, en cherchant à les rapprocher des phénomènes de l'hystérie humaine ! Les attitudes passionnelles si caractéristiques de certains hystériques pourraient peut-être s'expliquer d'une façon toute simple, de même que les cris si bizarres que poussent certains malades pendant la crise d'hystérie.
272 GINQUIBMB PARTIE
Nous pensons que, de même que les anatomistes cherchent des points de comparaison entre Thomme et les animaux et que les paléontologistes font des fouilles pour retrouver les restes ensevelis des êtres intermédiaires entre les anthropoïdes et l'homme, de même les psychologues et les médecins devraient rechercher les rudiments des fonctions psycho-physiologiques, dans le but de reconstituer l'histoire de l'évolution de notre vie psychique. Dans cette branche de science on trouvera sans doute des arguments nouveaux en faveur de cette thèse déjà bien assise de l'origine simienne de l'espèce humaine.