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QUELQUES POINTS 0*HISTOIRE DES SOCIETES ANIMALES

sort des organismes minuscules, munis d'un appareil de locomotion qui leur permet de nager rapidement dans le liquide. Ces petits êtres naissent en grande quantité à la fois et remplissent la gouttelette d'eau restée sur une feuille ou sur un fragment de bois pourri (fig. 21). Mais la vie indépendante de ces organismes microscopiques ne dure pas longtemps. Lorsqu'ils arrivent en contact les uns avec les autres, leurs

Fig. ii. — Indiyidits DES Myxomycètes a l'état isolé.

(D'après Zopffi.

a, spore ; 6-/*, éclosion des zoospores.

corps se soudent en une masse gélatineuse qui atteint souvent des dimensions très grandes (fig. 22). A la suite de cette fusion, il se produit ce que Ton appelle des Plasmodes, c'est-à-dire des amas de matière vivante, capable de se mouvoir lentement sur la surface des feuilles et du bois et qui présente dans son intérieur des courants, rappelant la lave fluide qui s'échappe d'un volcan.

Ces Plasmodes représentent des sociétés, pour la

vonstitation di;m|iielle.s l'individualité dos orgal qui le&com|)osent a été complètemcntsacriliéc. L'idéal préchi'- par cerluiiiH pliilosophos, à snvolr la renoociation àf, riiomme à son indôpimdance individueilo et sa fusion entière dans la coniuiunaulé, a donc déjà été réalisé au ptMe opposé de l'écholle des êtres, Ji tuid ôpoijui! l)ien antérieure k l'apparition du fjenre Im-

h'ig. 23. — Myxomycètes hki

[D'Hprè» Zurrr).

Cl^ez les animaux, même les pins iuiï'riuurs. nmi» ne trouvons plus de sociétés, dont les membres soient aussi complètement sacrifiés au profit de la colonie. L'individualité se conserve chez eus ii un de^ré plii» ■<iu moins gmnd. Jetons un coup d 'œil sur quelques Polyi)es. ces animaux inférieurs qui s'entussenl souvent fin si grande abondance (ju'ils produit>eiit de ■fécifs. capables même de se transformer en de véri-

QiTKuitm POINTS d'bmtoirb dbb sociétés animales 279

ttbies iles. Ces êtres se réunissent en grandes sociétés, dont les membres sont incapables de mener une vie individuelle indépendante. Liésentre eus par des parties vivantes de leur coqts, ces Polypes ressemblent à ces monstres doubles, telles que les petites Doodica et Radica, dont on a beaucoup parlé il y a quelques années, à propos de l'opération pratiquée sur elles par

Fig. 23, — Us SiFHOSOFHOBE ENTIKR.

(D'après Chun).

im, chnmbre aérienne : clk, cloches nalaloires ; stl, ïlolon.

M. DoTEN. Les cavités périlonéales des jumelles communiquaient entre elles, et leurs vaisseaux sanguins étaient réunis de façon que le sang de Doodica passait dans l'organisme de Radica et inversement. Chez un autre monstre double, les deuxfilles tchèques Rosa et Josepha, qui sont encore vivantes, ce sont les intestins qui communiquent pour déboucher dans un seul

rectum. Leur péritoine est aussi réuni et elles ne possèdent qu'un seul urètre.

Chez les Polypes, la réunion entre les individus qui constituent une colonie est presque toujours beaucoup plus complète. Chaque membre d'une pareille colonie a bien sa propre bouche et son estomac, mais beaucoup d'autres organes sont tellement mêlés qu'on ne peut plus les rattacher aux individus. Ce sont d(»s organes qui appartiennent à la colonie tout entière.

Un exemple encore plus remarquable de perte de l'individualité nous est donné par les Polypes nageants ou Siphonophores. Ce sont des organismes transparents et très graciles, quelquefois de grandes dimensions et qui, vivant dans la mer, apparaissent de temps en temps en grand nombre sur sa surface. Pour la plupart ils se présentent sous forme de longs filaments, munis d'une quantité de tentacules, d'estomacs, de cloches natatoires (fig. 23). Il est impossil)le de mettre en doute qu'il s'agisse ici de colonies animales. Seulement il a été très difficile d'établir si chaque pièce d'une colonie, chaque cloche natatoire, chaque estomac, etc., correspond à un organe ou bien à un individu entier. Les zoologistes professent làdessus des opinions très opposées. Pour les uns, la vie en commun a amené une telle rétrogression de l'individualité que, de chaque organisme, il n'est resté qu'un seul organe. Aussi certains individus ont été réduits au rôle d'estomacs libres, attachés au filament central, tandis que d'autres individus ont perdu tous leurs organes, sauf l'organe de la locomotion qui est devenu une des cloches natatoires de la colonie. D'au-

QDELQOBS POINTS d'hISTOIBB DêB SOCIÉTÉS ANIMAIAS 2K1

très zoologistes admettent, avec mot, que les Siphonophores constituent des colonies d'organes dans lesquelles il n'y a pas ou presque ]»aH d'individus diffé. renciés. Une cliaine nageante de Siplionophores présenterait donc, réunis sur un tronc commun, une multiplicité d'oi^anes, tels que cloches, tentacules, estomacs et autres. Nous pouvons ne pas entrer ici dans la discussion de cette controverse, car le fait principal qui nous intéresse consiste en ceci, que l'in-

(D'aprësCKiTN.

dividualité chez les Siphonophores, quoique extréincnient réduite, ne se perd jamais d'une fa^on aussi délinitive que chez les Myxomycètes.

Pour appuyer cette thèse, j'attire l'attention sur de petits Siphonophores, décrits sous )c nom d'Ëudoxies. Ce sont des fragments détachés du tronc commun qui nagent librement dans la mer et qui présentent une organisation remarquable. La mobilité des Eudoxies est due à une cloche munie de fibres mu.sculaires très développées. Cette cloche fait partie

«l'nn individu pourvu d'orgiioes de reproduction, mai» (*iiti(^ rement dépouiru de moypus pour attraper lu nourriture et pour la digérer. Ces deux dernières fonctions sont, au contraire, bien remplies par un spcond individu, intimement lié au premier. L'individu nourrissf^ur possède un long tentacule k l'uulf 'ditquel il peut saisir la proie, et il est muni, en outre, (l'un estomac flottant qui ia di^^re. Les produits de l'ette digestion passent A l'aide de vaisseaux dans l'individu reproducteur, lui apportant du sang toiil

- Colonie db BoTHn-tus.

e; A, claaqui

jircparé. L'Kiidoxic nous présente donc un i^trc double, constitui'; pur un individu incapable de locomotion ni de ri?production, mais apte k l'approvisionnement et à la nutrition, et par un second individu qui se reproduit et qui exécute des mouvemenU J vnriés. IVous voyons ici réalisée une association »«ni- f !)lable k celte de l'aveugle et du paralytique dan» I» 1 céli'bre fable deFtoHTAN.

Les progrès dans l'orffanisalion des iinimaux

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ciaux s'ont évideninient incompatibles avec une perte totale de Tindividualité. Plus on s'élève dans l'échelle des êtres, plus ce résultat se précise. Ainsi, chez les Ascidies sociales, tous les membres de la colonie conservent les organes qui sont nécessaires pour leur vie. Les Botrylles, représentants des plus intéressants de ce groupe, se présentent sous forme de colonies circulaires. Les individus qui composent ces associations sont groupés autour d'un centre commun, occupé par le cloaque. Chaque membre de la colonie possède une bouche qui lui est propre et un tube digestif complet ; mais la partie terminale de son intestin débouche dans un cloaque commun, qui reçoit les déchets de la digestion de tous les individus. 11 n'existe donc qu'une seule ouverture pour le rejet des excréments, comme chez Rosa et Josepha, dont nous avons parlé plus haut.

Vie sociale des Insectes. — Développement et conservation de l'individualité chez ces animaux. — Division du travail et sacrifice de rindividualité chez certains Insectes.

Jusqu'à présent nous avons passé en revue les sociétés animales, dont les membres étaient réunis entre eux par un lien organique plus ou moins développé. Le monde des insectes est assez riche en représentants vivant en sociétés bien organisées. Seulement l'organisation des insectes est déjà très élevée

et n'est plus compatible avec une liaison Dr^aSqST intime entre les individu.'!) réunis en suciélés.

Au début du développement de la vie sociale ehm certaines espèces d'abeilles, les individus complètement développés et pareils entre eux se réuDisKenl dans le hut d'assurer leur existence individuelle. Tant6t ils s'associent pour chasser l'ennemi commun, tantôt ils se lient étroitement pour se réchautfer pendant la saison froide. Dans ces sociétés primitives, il ne s'agit nullement de l'élevage des petits en commun. Ce n'est que dans des associations d'iosectes beaucoup plus perfectionnées, comme cbex l'abeille domestique, chez certaines guêpes, rhes le* fourmis et les termites, que l'essence de In vin sociale consiste dans les soins donnés à la progéniture. Mais ce développement intense du la vie sociale se fait aux dépens des intérêts et de l'iotégrité des individus qui constituent la société. Il se produit daiu ces cas une division de travail très profonde qui réduit la femelle au rang d'une machine à pondre des œufs. Chez les abeilles domestiques, la reine, qui remplît cette fonction, devient incapable de juger tl» ce qui est bien pour la société, tellement ses faculléé intellectuelles restent peu développêt^s. Enfermée dans sa niche, elle est soignée avec un itèle oituirablo par les ouvrières, qui comptent sur leur reine pour le maintien de la race. Même au temps dft disette, les ouvrières, .sacrifiant leur propre existpnu. cèdent les derniers restes de provisions à lu reine, qni meurt la (lernière. Les mâles sont des êtres iocouiptetii et ne sont tolérés qu'autant qu'ils siint utile»

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pour la société, après quoi les ouvrières les exterminent sans pitié.

Les ouvrières, qui se donnent tant de mal pour le bien de la communauté, ne sont que des individus incomplets. Munies d'un cerveau très développé et pourvues d'organes parfaits pour produire la cire et pour ramasser la nourriture, les ouvrières ne possèdent que des organes génitaux rudimentaires, impropres à remplir la fonction normale de reproduction.

Xous assistons ici de nouveau à une perte de caractères individuels qui est d'autant plus profonde que les sociétés d'insectes sont plus perfectionnées. Chez les fourmis et les termites, dont la vie sociale s'est développée tout à fait indépendamment de celle des abeilles, nous retrouvons les mêmes traits fondamentaux. La haute intelligence et l'habileté restent aussi le privilège des ouvrières, dont la fonction reproductrice est atrophiée. Les soldats, qui veillent sur l'intégrité et le salut de la société, possèdent des mâchoires formidables, mais n'ont que des organes de reproduction rudimentaires. Les femelles et les mâles, chez lesquels ces organes sont développés d'une façon extraordinaire, sont, au contraire, très peu habiles et pas du tout intelligents et sont réduits à n'être plus que des sacs remplis de produits sexuels.

En citant les fourmis, nous devons appeler l'attention sur les ouvrières mellifères que l'on trouve chez des espèces exotiques habitant surtout le Mexique. Un certain nombre de ces insectes sucent, à un moment donné, tant de miel que tout leur corps se

transforme en un sac rempli de liquide sucré. Les pattes deviennent incapables de mouvoir le corps enflé ; aussi Fouvrière mellifère reste dans son terrier en un état d'absolue inertie. Dans ces conditions. Texistence normale de ces insectes devient impossible, ce qui raccourcit leur vie au profit de la société. Dès que les ouvrières normales, ou les fourmis sexuées, éprouvent de la faim, elles s'approchent des individus mellifères et puisent à leur bouche une nourriture toute prêté et facilement digestible. Ces ouvrières mellifères sont donc réduites au rôle de pots de miel vivants.

Fig. 26. — Une fourmi a miel.

(D'après Brehm).

Les termites appartiennent à un groupe d'insectes tout autre que celui qui renferme les abeilles et les fourmis ; néanmoins, ils pratiquent aussi le même principe général, c'est-à-dire le sacrifice de l'individu au profit de TEtat. Les femelles se transforment en des sacs difformes, remplis d'une quantité énorme d'(i*ufs. Dans l'impossibilité de bouger, elles restent cloîtrées dans l'intérieur de leurs galeries, où elles pondent jusqu'à 80.000 œufs par jour. Les soldats sont munis de mâchoires si démesurées qu'il devient impossible à ces insectes asexués de remplir aucune autre fonction que la lutte contre les enaemis.

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La diminution partielle de Tindividualité chez les insectes vivant en société ne va jamais aussi loin que chez les animaux inférieurs que nous avons passés en revue.

On peut donc constater qu'en règle générale le perfectionnement de l'organisation entraîne une conservation de plus en plus grande de Tindividu dans la société.

Il est intéressant d'établir si cette loi est également applicable à l'espèce humaine.

IH

Sociétés humaines. Différenciation dans l'espèce humaine. — Femmes savantes. — Mœurs de l'abeille Halictus quadricinctus. — Théories collectivistes. — Critique de Hekbekt Spencer et de Nietzsche. — Progrès de l'individualité dans les sociétés des êtres supérieurs.

Chez les animaux vertébrés, la vie sociale est peu développée en général. Les poissons et les oiseaux qui se réunissent en sociétés ne présentent pas d'organisation sociale comparable, même de loin, à celles des insectes. Le progrès n'est pas très marqué dans la classe des mammifères, et il faut arriver jusqu'à l'homme pour trouver une vie sociale très perfectionnée. L'homme est donc le premier représentant de cette classe d'animaux, chez lequel la vie sociale ait atteint un grand développement. Mais, tandis que

les insectes sont guidés dans leurs relations sociales par leurs instincts très développés, chez Thomme les manifestations instinctives ne jouent qu'un rôle subordonné. Le sentiment individuel, ou Tégoïsme, est très fort dans Fespèce humaine, ce qui s'explique probablement par ce fait que nos ancêtres éloignés ne menaient pas encore de vie sociale.

Les singes anthropoïdes se réunissent par familles ou par petits groupes sans une véritable organisation. L'amour du prochain, ou l'altruisme, se présente chez rhomme comme une acquisition récente et est souvent peu développé.

Malgré une organisation sociale très avancée et une division du travail poussée très loin, l'homme n'accuse aucunes différenciation d'individus comparable à celle des insectes sociaux. Tandis que, chez des animaux aussi différents que les siphonophores, abeilles, fourmis et termites, la vie sociale a amené, par des voies indépendantes, l'atrophie des organes de reproduction, nous ne trouvons rien de semblable dans le genre humain.

On rencontre jiarfois certaines anomalies dans Torganisaticm sexuelle de l'homme et de la femme, mais elles ne peuvent, même de loin, être comparées au déveloj)pement des individus asexués chez les animaux que nous venons de citer. La supposition que le célibat obligatoire, imposé par quelques religions à un certain nombre d'individus, est le premier pas vers une différenciation analogue à celle des abeilles ouvrières, ne ])eut être sérieusement défendue. Dans tous l(îs cas, on ne peut pas lui attribuer une grande

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importance, car, au lieu de se généraliser, il tend, au contraire, à diminuer.

Dans les temps 'récents, il s'est manifesté en Europe et dans les Etats-Unis d'Amérique un fort mouvement féministe, qui porte les femmes à acquérir une instruction supérieure. Au lieu de suivre leur destinée ordinaire comme mères et ménagères, elles se sont mises à exercer les professions de médecin et d'avocat. Le nombre des personnes du sexe féminin qui suivent les études universitaires va toujours en augmentant, et les pays qui fermaient aux femmes l'accès des études supérieures, comme l'Allemagne, ont dû finalement céder devant le courant de plus en plus irrésistible.

A-t-on le droit de voir dans ce mouvement un acheminement vers la différenciation des êtres humains, comparable à celle des ouvrières chez les insectes sociaux ? Xous répondrons à cette question par la négative. Il est incontestable que beaucoup de jeunes filles qui, pour une raison quelconque, ne prétendent pas au mariage, se vouent aux études scientifiques. Seulement, dans ces cas, le célibat n'est point le résultat d'une activité intellectuelle supérieure, mais, au contraire, il en est la cause. D'un autre côté, il ne faut pas oublier que beaucoup de demoiselles qui se donnent à la science se marient au bout d'un temps plus ou moins long. Ainsi, sur 1.091 personnes de sexe féminin qui faisaient leurs études médicales à T Ecole de médecine de Saint- Pétersbourg, 80 étaient mariées dès k' début ; 19 étaient veuves et 992 non mariées. Parmi ces der-

nières, -436, c est-ii-dire environ 44 0/0, se sont mariées pendant le cours de leurs études.

L'observation de ce mouvement féministe, qui dun^ depuis plus de quarante ans. démontre bien que. dans la grande majorité des cas, il ne s'agit nullement d'une tendance vers la formation d'individus comparables aux ouvrières infécondes des insectes. La plupart des doctoresses et des femmes savantes, en général, ne demanderaient pas mieux que de fonder une famille. Méuu) les femmes qui se sont le plus distinguées dans la carrière sciontilique ne font pas exception à cette règle. Sous ce rapport, il est

Fijï 'il. — IIai.ICTI'S yilADIUCINCTUS

(D'rtprùs les Suites à Buffon).

très intéressant de suivre la vie intime de Sophie Kow.vLKASKY, qui occupe une des premières places paruii les fenuncs savantes. Dans sa jeunesse, lors- (|u*elle a commencé à étudier les mathématiques, elle n'accordait (|U(» peu d'importance aux senlimeiiU amoureux. iMuis plus tard, lorsqu'elle se sentit vieillir, ces s(Mitimenls s'éveillèrent en elle au point (pie. le jour où lui fut accordé le prix de rAcadémie des Sci(Mices, (»ll(» écrit à un de ses amis : « Je re<:ois de tous cotés (l(»s lettres de félicitation, et, par une étrange ironie du sort, je ne me suis jamais sentie si malheureust» ».

QUELQUES POINTS d'hISTOIRE DES SOCIETES ANIMALES 291

La cause de ce mécontentement se traduit dans les paroles qu elle a adressées à sa meilleure amie : « Pourquoi, pourquoi, personne ne peut-il m'aimer? » répétait-elle. « Je pourrais donner plus que la plupart des femmes, et cependant les femmes les plus insignifiantes sont aimées, tandis que moi, je ne le suis pas » (1).

Il est, en somme, impossible de voir dans le célibat des personnes vouées soit à la religion, soit aux études scientifiques, le début d'une organisation spéciale analogue à celle des abeilles ouvrières. Et pourtant il est très probable qu'il se produit dans le genre humain une certaine différenciation pour Taccomplissement des diverses fonctions essentielles.

L'organisation des sociétés humaines n'a certainement pas suivi la voie qui a amené chez les insectes sociaux la formation d'individus asexués. Elle s'est accomplie plutùt dans une autre direction indiquée par quelques types isolés du monde animal. Tne abeille solitaire, désignée sous le nom de Halictus quadricinctus, se distingue par le fait que la femelle, après avoir pondu ses derniers œufs, ne meurt pas, comme c'est la règle chez les insectes, mais continue à vivre et à donner des soins à sa progéniture. Cette période terminale de la vie n'étant pas de longue durée, notre abeille ne peut jouer le rôle permanent d'éducatrice dans une société d'insectes organisée d'après cette spécialisation des femelles Agées. Dans l'espèce humaine, la vie individuelle étant beaucoup

(1) Souvenirs d'enfance de S. Kowalevsky , 1895, pp. 301-31 U

plus prolongée, la division du travail peut se faire d'après le type esquissé chez Halictus quadricinctus.

Une femme ordinairement cesse d'être féconde entre quarante et cinquante ans, alors que, d'après les renseignements statistiques, elle a encore une moyenne de vingt ans à vivre. Pendant cette longue période, elle peut remplir un rôle des plus utiles à la société. Ce rùle doit ressembler à celui des mères âgées de Halictus quadricinclits et consister surtout dans l'élevage et l'éducation des enfants. Qui ne connaît le dévouement inappréciable des grand'mères et en général, des femmes âgées, qui sont très utiles comme institutrices ? Rt encore il ne faut pas perdre de vue qu'actuellement la vieillesse commence trop tôt, qu'elle n'est pas ce qu'elle devrait être dans des conditions normales, et que la vie humaine ne dure pas aussi longtemps qu'elle devrait durer dans les conditions idéales de l'existence. Il est à prévoir que, lorsque la science occupera dans les sociétés humaines la place prépondérante qui lui est due et lorsque les connaissances hygiéniques seront plus avancées, la longévité humaine deviendra plus grande et le rôle des gens Agés sera beaucoup plus important qu'il n'est aujourd'hui.

Les membres de la société humaine ne se divisent pas en individus sexués et en individus neutres, comme rhez les insectes ; mais la vie active de chacun d'eux comprend deux périodes : l'une prolifèn» et l'autre stérile, vouée cependant à un travail utih' pour la couimuuauté. La différence essentielle dans l(»s (l(Mix cas se réduit à ceci, que l'organisation

QUELQtJBS POINTS 0*UlftT01RE DES SOCIETES ANIMALES 293

des individus formant les sociétés animales est incomplète, tandis que Tindividu conserve son intégrité dans les sociétés humaines.

Nous aboutissons donc à ce résultat, que plus un être social est élevé dans son organisation, plus aussi est développée son individualité. Il est facile de conclure de là que, parmi les théories qui prétendent régler la vie sociale, les meilleures sont celles qui laissent un champ suffisamment libre et vaste au développement et à l'initiative individuels. L'idéal que Ton prêche si souvent, et d'après lequel l'individu doit être d'une façon aussi complète ([ue possible sacrifié à la société, ne doit point être considéré comme conforme à la loi générale des associations des organismes. 11 y a des conditions particulières dans la vie sociale où beaucoup de sacrifices sont inévitables, mais ceci ne doit pas être considéré comme général ni définitif. Et il est à prévoir que plus les hommes réaliseront de progrès dans la vie en commun, moins il y aura de cas où l'individu devra être sacrifié.

Pour combattre l'égoïsme si enraciné dans la nature humaine, on a prêché le renoncement au bonheur individuel et la nécessité de le subordonner au bien de la communauté. Bien souvent cette propagande est restée sans résultat, mais quelquefois elle a porté ses fruits à un tel degré que les hommes, et surtout les jeunes femmes, sont arrivés à sacrifier leur bien-être et même leur vie au profit de quelque chose qu'ils considéraient comme le bonheur général. Malgré les excès du renoncement, on ne cesse pas de

proclamer le siiL-rilice de l'individu pour le bien de la société.

La répartition si inégale des biens sur la terre & suscité les doctrines qui ont pour but de réparer l'injustice. Depuis plus d'un siècle les tbéories socialistes diverses se disputent le privilège de rendre heureuse toute rhumanité. Unies dans lu critique des conditions actuelles, elles suivent des voies différentes dèij qu'il s'agit de poser des règles pour la société nouvelle. Dans ces conditions le sens même du terme socialisme a reçu des interprétations si différentes qu'il est devenu dîflicile d'en faire usage. Bien qun plusieurs des théories collectivistes aient perdu beaucoup de leur intransigeance primitive, elles sont encore loin d'accepter l'intégrité sufGsante de l'individu vivant en société. Lors des réunions et des congrès socialistes, on entend souvent des décisions qiii proclament hautement le sacrifice des droits de l'individu. Les membres d'un tel parti socialiste se voient refuser le droit de collaborer aux journaux autres que ceux qui sont les porte-paroles du parti et de prendre part au gouvernement proscrit. Pendant les grèves, organisées par les socialistes, on refuse rigoureusement le droit de travailler aux ouvriers qu" en ont la plus grande envie. On a vu récemment que des typographes refusaient d'imprimer les journaux qui ne partageaient pas leurs opinions et méniK que les médecins refusaient de porter des soins aui personnes appartenant au parti politique adverse.

Le reproche que les collectivistes empiètent tn)[i sur la liberté individuelle, leur a été adressé h maintes

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reprises. Ils se défendent en répondant qu* « il ne peut être question, dans une société social-démocratique de Tavenir, d'une tyrannie ou d'une oppression quelconque. Le secret de leur union est dans leur discipline qui ne doit pas être conçue comme Tobéissance cadavérique des militaires, mais comme soumission de l'individu à la collectivité, ainsi que l'exige le but commun » (1). Mais précisément cette discipline et cette soumission vont souvent si loin que la conscience individuelle s'en trouve profondément lésée. Aussi il s'est établi parmi les collectivistes une fraction qui n'admet pas cette absorption de l'individu par la communauté. Mais ce sont les anarchistes qui, ayant pour but la liberté de l'individu, attentent à la propriété et même à la vie de leurs adversaires.

Il faut bien dire que depuis plus d'un siècle que le problème de l'abolition de la misère est à l'ordre du jour, il s'est produit une évolution marquée dans les théories collectivistes. Tandis qu'autrefois on décrétait l'abolition totale de la propriété privée et la création des phalanstères pour la vie en commun, à présent on ne demande que la socialisation des moyens de production et on concède la propriété individuelle pour l'habitation et tout ce qui touche à la consommation.

Par l'organe d'un de leurs représentants les plus rn vue, M. Kâutsky (2), les social-démocrates reconnaissent que la socialisation du sol « ne rend nullonient

(1) W. Herzberg, Socialdemokrafie und Anarchismus^ 490^ p. M,

(2) Le problème agraire^ trad. russe, 1905, p. 147.

iii<lis|iHnsuiile riilioliliun de rhahitation privÂfii réiiiiiiin ijsuellfi de l'hahitAtioii îivpc rpxitioitiUiim îifj;niiili' ('CsstT!id'i>tre, mais il n'y aura auctiiic iimmssité lie transforniPi' l'habitation du paysan fn propriAtp collftclive », « l^e sueialismo moderne truxcliit pas lu propri^ti' iiidividiiolle sur deH nbjels docoiisoiiirimtiim.Dc! Inus les moyfns de jouir de la vie liiiinaine et de ses plaisirs, un des plus inipnrtants, penl-étri» même le plus imporlani, consista dans une habilslimi particulièrp. La propritHé L'olJBctive de la terre ne l'exeliit aucunement ■). Il est bien difficile d'acwpler ime maison particuliÈro sans un jardin, surtout lors- ((n'on "tient compte des jonissances de In vie. l'ii jardin permet une oulluri? qui est «uneoptible de U<utes sortes de perfectionnements et cjui peut bien servir comme point de départ d'une production individupllr. Les concessions que les cnllectivintos se sont vu obligés à accorder, démontrent d'une faiftni siiisi?*sante l'importance de la propriété privée.

Eh bien, inalf^ré fout cela, des voix s'élèvent conlir la perspective de la socialisation des moyens de production et contre la limitation de l'initiative iailividuellequi endéc<iule. Le célèbre philosophe anglais HeHliEnT Spksckk {l)que l'on ne peut ^ut-re «ccuwr d'étroitesse de vue ou de conservatisme, a ccinibnltu avec beaucoup d'ardeur les doctrines onllectivistes »]ui tendent h iibaisser l'individualité humaine à un niveHU uniforme et médiocre. Par une série d'exemples ilrs

(l) Thfi ciiining Slavery, Jau.s T/ie nia» ctrtus ihf Stair.

QUBLQUBS POINTS D*HISTOIRB OEA SOCIRTKS ANIMALES 297

plus convaincants, il démontre le mal qui résulte des mesures les mieux intentionnées dans le but d'égaliser les situations et d'abolir la pauvreté. Il prévoit Tesclavage comme résultat de Timmixtion trop grande de l'Etat dans les fonrctions qui doivent être accomplies par l'initiative individuelle. Aussi croit-il au grand danger qui peut résulter de Tinstitution d'un Etat collectiviste.

Avec son exagération habituelle, Nietzsche (1) fait la critique du socialisme. « Le socialisme » dit-il, « est le fanatique frère cadet du despotisme presque défunt, dont il veut recueillir l'héritage ; ses efforts sont donc, au sens le plus profond, réactionnaires. Car il désire une plénitude de puissance de l'Etat telle que le despotisme seul l'a jamais eue, même il dépasse tout ce que montre le passé, parce qu'il travaille à l'anéantissement formel de l'individu : c'est que celui-ci lui apparaît comme un luxe injustifiable de la nature, qui doit être par lui corrigé en un organe utile de la communauté ». Et plus loin : « Le socialisme peut servir à enseigner de façon brutale et frappante le danger de toutes les accumulations de puissance dans l'Etat, et en ce sens insinuer une méfiance contre l'Etat même. Quand sa rude voix se mêlera au cri de guerre : Le plus d'Etat possible, ce cri en deviendra d'abord

(1) Humain^ trop humain. Trad. franc., 1899, pp. 405-407. Un entique allemand m'a reproclié l'ignorance des ouvrages de Nietzsche. J'en ai lu plusieurs, mais leur mélange de génie et de folie les rend difficiles à être utilisés. Voira ce propos le très intéressant livre deMŒBius : Ueber das Pathologische bei Nietzsche, Wiesbaden, 1902.

plus bruyant que JHmais ; mais bientôt éclatera avec non mriins de force le cri opposé ; Le moins d'Ëbtt possible ».

Il est très probable que le collectivisme tl« toute nuance sera incapable de résoudre le problème de la vie sociale avec le maintien de lintégrité suflisant« de Tindividu. Et cependant le progrès des connaissances humaines devra nécessairement amener nn nivellement plus }j;rand des fortunes que c*lui qui laxiste actuellement. La culture intellectuelle aboutira à l'abandon d'une quantité de choses superllues et même nuisibles qui k présent sont considérées par beaucoup de gens comme indispensables. L'idée que lu plus grand bonheur consiste dans l'évolution complèlp du cycle de vie normale et que ce but peut éli-e |iltis facilemeut atteint par une vie modeste et sobre, persuadera de l'inutilité de tant deUixe qui abrège l'exii^ tence. Tandis que les fortunés trouveront utile de sim- ]iliiier leur genre de vie. les pauvres pourront arriver il uue vie meilleure, mais cela n'empêchera pas le nuiintien de la propriété privée transmise par hérédité ou acquise. Toute l'évolution ne pourra s'accomplir que progressivement, et nécessitera beaucou]i d'efforts et de nouvelles connaisstinces. Sous ce rapport la Sociologie, à peine née, devra se renseigner auprès de sa sœur aînée, la Biologie, Or, cette science nous appi-end que parallèlement au progrès de l'orgsnisalion. la conscience de l'individualité s'est développée h un tel degré qu'il deviendra impossible de k sacrifier au profit de la société. Chez, les êtres Infùlieurs. tels que Myxomycètes et Siphonophores, Ifis

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