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Biographie de Champollion par Silvcslre de Sacy

L ORIENTALISME EN FRANCE

récits féeriques de Fourier. Ayant trouvé par hasard une grammaire copte, il 8*y jeta à corps perdu ; il était encore au collège et avait quatorze ans à peine. Le copte , comme on sait, est la langue que l'on parlait en Egypte au commencement du moyen âge; supplanté par la langue des conquérants arabes, il s'est éteint définitivement au dixseptième siècle et n'a laissé d'autres documents que des traductions de la Bible , des Pères de l'Eglise et de pièces théologiques de toute sorte. On soupçonnait vaguement en Europe que le copte devait ou pouvait dériver de la langue ancienne de l'Egypte, de la langue des inscriptions hiéroglyphiques. Champollion s'enfonça dans l'étude du copte, poussé par un instinct irrésistible qui lui disait que là était la clef des pyramides.

Avec une audace d'enfant qui ne recule devant aucune espérance, il entreprit immédiatement une restitution de la langue, de la religion, de l'histoire de l'Egypte ancienne d'avant Gambyse. En 1807, âgé de seize ans à peine, encore élève au lycée , il lisait, à la Société des sciences et des arts de Grenoble, un travail sur la géographie de l'Egypte, où, à l'aide du copte, il essayait d'identifier les noms anciens, transmis par les écrivains classiques, avec les noms modernes et de restituer par là l'organisation géographique et politique de l'Egypte ancienne. Mais il sentait lui-même combien ses ressources étaient encore insuffisantes et combien d'éléments lui manquaient pour la solution de son problème. Il quitta Grenoble : Paris seul pouvait lui donner ce qui lui manquait, avec ses cours de langues orientales et les trésors de sa bibliothèque. Il y travailla trois ans avec ardeur, sous la conduite de Silvestre de Sacy, se rendant ndaître de l'arabe, dont la littérature devait offrir tant de renseignements précieux sur les dernières périodes de l'histoire de

TEgypte, dévorant les manuscrits coptes de la bibliothë* que, et développant, avec toutes les ressources de son érudition nouvelle, le mémoire ébauché au lycée. A vingt ans , il en publia un spécimen qui respirait la confiance la plus absolue et la plus naïve : les espérances de Tenfant n'étaient pas encore ébi-anlées : il avait étudié Tinscription de Rosette et croyait l'avoir déchifirée : « J'ai conçu, disait-il, Tespérance flatteuse, illusoire peut-être, qu'on retrouvera enfin sur ces tableaux , où l'Egypte n'a peint que des objets matériels , les sons de la langue et les expressions de la pensée. » Il ne parut de ce tj*avail que la partie géographique , publiée en 1 8 1 4 , et qui est restée longtemps la base des études sur la géographie ancienne de l'Egyptev et le cadre où sont venus se ranger tous les renseignements fournis depuis par les monuments hiéroglyphiques, môme pour les périodes antérieures à celles où font parvenir les textes coptes, arabes et classiques. La partie qui devait être consacrée à la langue, à i'éçri.tpre; à Thistoii'e de l'Egypte ancienne ne parut pas; ChapipoUion reconnaissait qu'il avait suivi de fausses pistes dans son déchifit^ement de Rosette et qu'il n'avait pas encore la clef des hiéroglyphes. Ses échecs venaient de la môme cause qui avait fait avorter jusque-là toutes les tentatives. Sur la foi des auteurs classiques mal interprétés, on avait admis comme allant de soi que l'écriture égyptienne était toute idéographique et ne représentait jamais de sons, n'était jamais phonétique: on ne faisait d'exception que pour la notation des noms propres étrangers. D'autre part , par unç erreur inverse., amenée par l'apparence cur^ive des caractères , on croyait que l'écriture démotique et celle des papyrus était alphabétique :, en 1811 encore, Ghampollion croyait qu'entre ]!éciiture démotique et l'écriture copte , qui est l'écriture grecque légèrement modifiée, il n'y avait pas une différence

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de système , mais seulement d'alphabet. Champollion chercha longtemps dans cette fausse voie ; mais en cherchant sans cesse et sans fruit, son œil, doué d'une mémoire merveilleuse, se peuplait de tous ces milliers de signes qui couvrent les monuments et les papyrus , et qui , prenant une vie dans sa pensée , étaient tout prêts , à la première illumination du génie , à prendre un sens et à parler. Peu à peu , il se dégagea de Fempire de ridée reçue : s'il était réellement vrai que l'écriture des papyrus n'était point idéographique , qu'elle était purement alphabétique , ou au plus syllabique , parce que les signes ne rappelaient à l'œil aucune image, d'où venait alors le nombre immense de ces signes, une écriture alphabétique ou même syllabique ayant nécessairement un nombre limité de caractères? Arrivé là, Champollion cessait d'être sous le charme qui avait égaré tous ses précurseurs ; mais quelle route suivre ? Un de ces hasards qui n'arrivent qu'au génie allait la lui tracer. Il remarqua que certains papyrus commençaient par des tableaux de scènes religieuses qu'il retrouvait identiques en tête de certaines inscriptions hiéroglyphiques. Si la scène est la môme, se dit-il, le texte ne le serait-il pas aussi? Si le texte est le même, on devra retrouver régulièrement les mêmes signes dans le papyrus, quand on retrouve les mêmes signes dans les hiéroglyphes : on les retrouvera le même nombre de fois et aux endroits correspondants. Il vérifia l'hypothèse : elle était exacte. Sans avoir encore lu aucun mot, sans comprendre une seule ligne , il avait découvert un des faits fondamentaux de rhistoire de l'écriture égyptienne : il était établi que l'écriture des papyrus n'était point un système particulier : ce n'étaient que des hiéroglyphes écrits en cursive , une techygraphie de l'écriture monumentale.

Ce résultat , ^communiqué à TÂcadémie des Inscriptions et Belles- Lettres en 1821 , ne le faisait point encore entrer dans la langue même : il était toujours au seuil. L'inscription de Rosette allait ouvrir la porte. Laissant le texte hiéroglyphique trop mutilé, il s'attaqua au second texte.

On n'avait jamais , jusque-là , distingué exactement <:e système d'écriture de celui des papyrus : on distinguait simplement deux sortes de systèmes : d'une part , celui des hiéroglyphes, procédant par images; d'autre part, celui des manuscrits, procédant, croyait-on, par signes alphabétiques , et l'on n'avait point reconnu de différence essentielle à l'intérieur des textes manuscrits. ChampoUion reconnut que la cursive de l'inscription différait de celle des manuscrits ; mais, en même temps , sans s'arrêter à y chercher un système alphabétique , il admit tout d'abord que le système était le même que celui des papyrus, du hiératique, comme il l'appelait, et par un procédé analogue à celui qu'il avait précédemment employé , mai^ qui , cette fois , allait ouvrir des échappées sur Tessence même de la langue et sur le sens , il parvint à mettre sous les groupes démotiques identiques les mots grecs identiques qui leur correspondent régulièrement : c'était la confrontation des sens succédant à celle des signes. Cette confrontation, qui lui donnait le sens des groupes, mais sans lui donner encore le son de ces groupes , lui apprit que la langue inconnue qui se cachait sous ces signes non encore déchiffrés était proche parente du copte, sinon le copte même ; car, en traduisant en copte le texte grec , on reconnaissait que partout où le copte , pour exprimer les relations logiques ou grammaticales, modifie la racine de quelque façon , soit par l'addition de suffixes ou de préfixes, soit par Un changement dans l'ordre de la construction, le texte en langue inconnue présentait à l'œil des modifica-

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lions analogues, c'est-^-dire que les groupes offraient devant eux ou après eux des signes nouveaux , toujours les mêmes pour une même relation, ou que les groupes se déplaçaient par rapport à Tordre du grec , précisément dans le sens où Taurait fait le copte.

Ainsi, par une série de découvertes extérieures, ChampoUion , de proche en proche , de tranchée en tranchée , arrivait enfin à la langue même : cette langue , il la connaissait depuis longtemps ; enfant, il l'avait apprise : il ne restait plus qu'à la lii*e. Mais le déchiffrement proprement dit n'était plus qu'une chose secondaire et l'affaire d'un instant : il n'y avait qu'à comparer les noms propres. Ils lui donnèrent aussitôt la valeur de dix-neuf caractères, ceux qui entraient dans les noms de Bérénice , d'Alexandre et de Cléopâtre : c'était tout Talphabet , et par là il lisait tout ce qui, dans le démotique, est écrit alphabétiquement.

Du démotique , il remonta aux hiéroglyphes de Rosette. Les cartouches contenant les noms propres des rois lui fournissent l'alphabet phonétique : cet alphabet , transporté dans le reste de l'inscription , lui livre une série de mots presque identiques au copte : les hiéi'Oglyphes sont déchiffrés, Isis a levé son voile.

Ce qui fait la grandeur écrasante de ChampoUion , et fait de sa courte carrière un des enchantements de la science , c'est la puissance et la clarté de lumière que coup sur coup ses découvertes, sous sa main , jettent dans toutes les avenues de cette Egypte naguère si mystérieuse. Une nuéed'erreurs traditionnelles sont dissipées en un instant. Il montre que les hiéroglyphes, que l'on croyait exclusivement idéographiques , sont avant tout alphabétiques et que les mots sont représentés en règle générale par des signes ayant valeur de son , et non par l'image de l'objet ou de l'idée qu'ils expriment. Il montre que les trois systèmes d'écri-

ture de l'Egypte , hiéroglyphique, hiératique et démotique, nesontqu'un seul et même système, manié avec une liberté de main de plus en plus grande , mais sans solution de continuité , de sorte que Ton peut suivre la forme de tel signe depuis sa dernière dégradation dans la cursive la plus muette jusqu'à Timage picturale des hiéroglyphes les plus expressifs. Il montre par quel procédé l'alphabet naît de l'idéogramme qui finit par représenter le son initial du mot qui désignait l'objet peint, et par là , il prépare les découvertes récentes sur l'origine de l'alphabet : il pressent l'origine égyptienne de tous nos alphabets occidentaux. De vieilles polémiques historiques sont tranchées par la simple application de son alphabet : les fameux zodiaques de Dendérah et d'Esnah, dont les astronomes reportaient l'exécution à trois mille ans avant le Christ, livrent dans leurs hiéroglyphes les noms de leurs auteurs, Néron et Adrien, et les rêveries de Bailly et de Dupuis s'évanouissent. L'on croyait que la conquête de Cambyse avait mis fin à la civilisation égyptienne , tué l'art indigène, et que, par suite, tous les monuments de style dit égyptien devaient remonter au delà de l'invasion persane : Champollion déchiffre sur les frontons des plus beaux temples les noms de leurs constructeurs : ce sont les Ptolémées, Tibère, Néron, Antonin , Trajan , Adrien. Après avoir ainsi prolongé de plus de six siècles en aval la vie de l'Egypte, il remonte de vingt siècles dans son passé le plus lointain. Il lit sur les cartouches le nom de Psammétichus, il retrouve les noms des grands rois de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie, la belle époque de l'Egypte ancienne; Touthmosis . qui la délivra du joug des Hicsos , vers les temps de Moïse; Ramsès le Grand, le Sésostris d'Hérodote ; Améno* phis , le Memnon des Grecs, dont la statue , après avoir gardé le silence pendant vingt siècles, recommença à par-

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1er, mais en paroles plus merveilleuses de clarté qu'aux jours d'Adrien et de Sévère.

Il serait long de suivre Ghampollion dans sa carrière d'inventeur, si courte et si pleine ; il s'était emparé de l'Egypte entière , dans ses quarante siècles d'histoire, d'art, de religion , de littérature , et il parcourait cet immense domaine dans tous les sens, au hasard des documents nouveaux qui lui tombaient sous la main dans cette exhumation générale des monuments de l'Egypte : la marche du premier Consul peut seule donner une idée de cette rapidité de conquête et de la puissance des coups. Mais ces conquêtes rayonnantes du génie soulevaient des passions presque aussi ardentes que les conquêtes sanglantes de Bonaparte. Je ne parle pas des revendications du docteur Young et de quelques-uns de ses compatriotes , revendications peu justifiées dans lé fond , mais excusables à un moment où Young et ses amis n'avaient pas encore compris exactement les procédés et l'étendue des résultats de Ghampollion et la difl'érence essentielle des méthodes et des doctrines. Ghampollion , sans se départir du respect dû à lin savant du mérite de Young, n'eut pas de peine à monti'er que l'alphabet ébauché par lui était faux (cinq signes seulement avaient été bien lus), que ses principes étaient inexacts, qu'en fait ils avaient été stériles, et que, mise à l'épreuve du déchiffrement des textes , sa doctrine avait été trouvée impuissante. Mais en France même l'attendaient des attaques plus amères. Si Dacier, Silvestre de Sacy et tout l'Institut accueillaient sa découverte comme une des gloires du siècle, M. de Quatremère, érudit puissant, mais étroit, renfermé dans sa science morose et chagrine, dédaignant d'examiner le système, trancha qu'il était faux et le condamna sans discusàion. M. de Quatremère, étant l'un des hommes d'Europe qui connaissaient le mieux le copte ,

ne pouvait admettre la réalité d'une découverte dont tous les éléments étaient dans sa main et qu'il n'avait point faite. Mais le plus acharné et le plus implacable de ses détracteurs fut un savant Prussien établi à Paris, Klaproth, l'idéal de l'érudit, au mauvais sens du mot , capable de recueillir le Pater noster dans toutes les langues des deux mondes, mais esprit faux, incapable d'une idée personnelle ; trouvant d'ailleurs, comme il arrive parfois aux médiocrités, quelque chose comme de l'esprit et de la veiTe au service de ses haines. Il poursuivit ChampoUion, vivant et mort, d'une rancune infatigable, armée en guerre de toutes les ressources de l'érudition, ne reculant pas devant la calomnie quand les sophismes scientifiques faisaient défaut , allant jusqu'à l'accuser de falsifier les textes pour le besoin de ses théories. En laissant de côté les éléments d'ordre trop bas qui entraient dans l'opposition de Klaproth , on voit que c'est surtout sur la grandeur même de la découverte qu'il s appuyait pour la nier. « Ce n'est pas la critique humaine, disait-il, c'est l'intuition de la Divinité qui pourrait opérer un tel miracle ; et l'on voudrait qu'un savant, de quelques facultés qu'on le supposât doué , eût fait seul , en peu d'années , ce que la raison et le bon sens démontrent impossible à des générations littéraires qui se succéderaient pendant des siècles. » Il se trouve à présent que jamais hommage plus haut n'a été rendu au génie de ChampoUion , et qui voudra retracer sa carrière n'aura pas de plus belle épigraphe à mettre en tête de sa vie.

Mais cette carrière féconde touchait déjà à son terme : envoyé en Egypte par le gouvernement de la Restauration et de la Toscane, il revint épuisé, rongé par la fièvre des découvertes. Nommé profeseur à la chaire d'archéologie égyptienne que Charles X venait de fonder en son honneur, il

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n'eut que le temps de prononcer la leçon d'ouverture et dut quitter sa chaire : il passa sa dernière année à rédiger urie grande grammaire égyptienne, où il exposait sous forme systématique le fruit de toutes ses découvertes : à son lit de mort, il remit le manuscrit à ses amis et leur dit en souriant : <( Prenez en soin , c'est ma carte de visite à la postérité. » Il mourut à quarante et un ans, le 4 mars 1832, l'année sinistre qui vit s'éteindre tant de génie et qui, avec €hampollion, enlevait à la science française Chézy, Saint- Martin , Thurot , Rémusat. Le fauteuil de Champollion à l'Académie fut i*empli par Burnouf , afin qu'il n'y eût pas déchéance ni interrègne dans le génie. Turin , dont il avait catalogué le musée égyptien et mis au jour toutes les richesses , Florence , dont il avait conduit la mission scieur tifique en Egypte , lui élevèrent des monuments. Sa haute «tature remplit et fait éclater le péristyle étroit du Collège de France, debout, le pied sur la tête du Sphinx.

La science créée par Champollion sembla un instant destinée à périr dans le pays qui l'avait vue naître. Il avait eu deux compagnons de voyage, capables de le comprendre et dignes de recueillir son héritage : mais l'un, Victor L'Hôte, mourut avant l'heure; l'autre, François Lenormant , esprit ingénieux et sagace , mais trop porté vers la synthèse, pente dangereuse au début de la science, se laissa entraîner vers l'histoire générale. Un instant, Ampère , le curieux infatigable , s'était senti attiré vers le monde des pyramides : la lecture de la grammaire de Champollion l'avait enthousiasmé comme un poème et il était allé en pèlerin visiter ces cités de ruines

De qui les habitants Sont des rois de granit à taille de Titans.

Mais Ampère avait toujours pratiqué la dangereuse maxime du poète :

Il faut dans ce bas monde aimer beaucoup de choses, Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux.

- La science est une maîtresse jalouse et qui aime peu ces partages.

Pendant une quinzaine d^années , les vrais disciples de ChampoUion furent à l'étranger ; c'étaient l'Italien Rosellini , l'Anglais Birch , le Hollandais Leemans et surtout l'Allemand Lepsius. En 1843, M. de Saulcy, un des esprits les plus vifs et les plus variés que la science française ait produits, fit une incursion brillante dans le domaine égyptien, avec un succès qui fait regretter qu'il n'ait point consacré plus longtemps à cette branche les dons de divination dont il était doué. Il s'attaqua à la partie la plus ingrate et la plus négligée de la philologie égyptienne, le démotique; il est difficile d'imaginer rien de plus rebutant et de plus propre à effrayer la recherche que cette cursive qui a encore toute la complication des hiéroglyphes dont elle dérive trait par trait, sans rien de la netteté et de la clarté des formes qui dans le système primitif flatte le regard et parle déjà à la pensée. Et cependant, tant que l'on n'aura point déchiffré toute cette littérature fermée d'un sceau septuple par la main lourde du scribe , l'on ne pourra jamais se flatter de posséder l'Egypte entière , parce que cette écriture est l'écriture de tous les jours , celle du commerce , de la vie civile , de la correspondance, et c'est là surtout que la vie intime de l'ancien Egyptien se laisse découvrir, mieux que dans les grandes inscriptions officielles des rois et dans les formules immobilisées des temples et des tombes. ChampoUion n'avait tiré du déraotique que juste ce qu'il lui fallait pour

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aborder le texte hiéroglyphique et s'était contenté de poser le grand principe que ses successeurs n'avaient qu'à appliquer, l'identité fondamentale de l'écriture cursive sous ses deux formes , hiératique et démotique , avec l'écriture monumentale. M. de Saulcy appliqua ce principe dans le détail, avec une rare sagacité, dans un mémoire sur le texte démotique de l'inscription de Rosette , que M. MohI déclarait le plus grand pas fait dans les études égyptiennes depuis la mort de GhampoUion : livre remarquable non point seulement par l'importance des résultats acquis, mais par l'élan singulier du style , qui fait un contraste aussi inattendu qu'intéressant avec l'aridité rebutante du sujet. M. de Saulcy, officier d'artillerie, traite ses groupes démotiques comme un bataillon ennemi : il les isole, les tourne, les divise, les traverse dans tous les sens avec ses troupes légères de hiéroglyphes , jusqu'au moment où il les a émiettés en leurs éléments derniers et enchaînés un à un au hiéroglyphe correspondant ; c'est la furia francese transportée au cœur de la science.

Bientôt la France allait reprendre définitivement la direction du mouvement égyptologique, avec deux hommes dont le nom est devenu inséparable de celui de Ghampollion ; l'un a ramené dans les méthodes saines la science qui s'égarait, c'est le comte Emmanuel de Rougé ; rauti*e a doublé le domaine de l'égyptologie en découvrant l'Egypte souterraine , c'est Auguste Mariette, dit Mariette- Pacha.

Dans l'espace de quinze années qui s'écoula entre la mort du maître et les débuts de M. de Rougé, les études égyptiennes, en s'étendant et se développant extérieurement , avaient heurté contre un écueil dangereux. Gham« pollion , pressé de produire et de lancer toutes les grandes vérités qu'il rencontrait, avait donné le résultat de ses

recherchés sans démonstration méthodique. Il disait au monde : « Voici mon alphabet , prenez-le ; appliquez-le à des cartouches royaux , et vous en verrez sortir tous ces noms depuis si longtemps familiers à vos oreilles par les récits d'Hérodote et par les tables de Manéthon, tous les noms royaux de l'Egypte, depuis les vieilles périodes jusqu'aux derniers Césars de Rome ; appliquez-le aux text^ qui entourent ces cartouches , et vous verrez un texte copte se dérouler le long des murs. »

On fit comme il avait dit , et l'on reconnut qu'il avait dit vrai. Mais nul ne savait par quel long et obstiné travail il avait forcé les portes du mystère ; un mot venait aux lèvres : divination, mot séduisant , mais dangereux. La divination scientifique n'est qu'une forme plus rapide de la méthode : elle est dans l'ordre de la recherche ce que le pressentiment est dans la vie du cœur, une perception plus rapide des rapports, un raisonnement en abrégé. Champollion avait souvent deviné , mais de cette divination qui est le fruit et la récompense d'un long capital de méditations accumulées : elle n'échoit qu'aux intelligences fermes et droites, toutes dans le réel , et qui marchent naturellement vers la vérité par la route royale du bon sens. Les élèves de Champollion devinèrent à leur tour : mais comme , malgré leur talent ou leur bonne volonté, ils n'avaient pas l'étincelle du maître , il arriva que le public se divisa en deux classes : ceux qui acceptaient aveuglément et de bonne foi les théories les moins justifiées et les plus contradictoires, et ceux qui opposèrent un scepticisme absolu à la science tout entière. Tel était l'état des choses quand parut M. de Rougé : il rendit confiance en l'égyptologie en la disciplinant : il ne suffit plus de connaître un mot dans une phrase pour la traduire tout entière ; il fallut que chaque terme justifiât de sa valeur et de son sens ; les à peu près,

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qui sont le fléau de la science et le refuge des esprits faibles^ furent bannis de la philologie. Il donna la règle et Texemple dans un commentaire devenu célèbre , le commentaire sur Tinscription du tombeau d' Ahmès , travail qui fait date par les résultats historiques qu'il contient, mais avant tout par la rigueur de méthode dont il offrait à Tégyptologie le premier modèle. La philologie gagna en force en s'astreignant à des lois sévères , et Ton crut en elle défi qu'elle sut démontrer ce qu'elle savait et qu'elle sut aussi se résigner à ignorer. Toute science nouvelle , à un certain moment , a une crise à traverser : c'est au moment où le génie qui l'a créée disparait, surtout s'il disparaît prématurément, et sans avoir eu le temps de pénétrer de son esprit et de sa méthode la génération qui doit continuer son œuvre : M. de Rougé arrêta la science sur la pente fatale ; il en fut le restaurateur, le second créateur.

Cette méthode rigoureuse et sévère produisit ses fruits sous sa main môme. Il avait ouvert sa carrière en renversant l'édifice brillant qu'avait érigé le chevalier de Bunsen , synthèse audacieuse et fragile où le nébuleux théosophe, avec un dogmatisme tranquille, racontait les destinées de la langue, de la religion, de la littérature égyptienne, en commençant aux temps préhistoriques ; il la termina en jetant les bases d'une histoire scientifique de l'Egypte, fondée sur l'examen direct des sources , et il devait restituer les origines mêmes de cette histoire, en recherchant et retrouvant sur les monuments les traces de ses six pi^emières dynasties, des rois qui la gouvernèrent quatre mille ans avant la naissance du Christ.

Sur toutes les époques et sur toutes les branches de la civilisation égyptienne , il jeta des lumières nouvelles par l'application de cette méthode infaillible à tous les documents qu'il abordait : tantôt saisissant au passage les pre-

niiers mouyements qui aient été signalés des peuples qui ont peuplé les rivages européens de la Méditerranée; tantôt retrouvant Thistoire de ces fameux Pasteurs sous qui régna Joseph et dont la chute allait amener FExode dlsrael; pilleurs , établissant les relations intimes de l'égyptien avec le groupe des langues sémitiques , portant le premier coup à Ja théorie traditionnelle qui fait du peuple égyptien une race africaine et préparant ces études comparatives entre les langues de Sem et les langues de Gham , qui permettront un jour d'aborder le grand problème des origines des trois grandes races, Aryens, Egyptiens et Sémites; enfin, il érigeait en vérité scientifique l'origine égyptienne, entrevue par GhampoUion , de l'alphabet phénicien , et , par suite , de tous les alphabets de l'Europe et de la moitié de l'Asie : il montrait que la plupart des caractères du phénicien archaïque reproduisent les signes hiératiques correspondants, et il put ainsi désigner, dans le nombre immense des hiéroglyphes, les vingt-deux signes qui, portés au monde par les commerçants de Sidon , sont devenus sur presque toute l'étendue de la terre l'expression de la pensée humaine. M. de Rougé, appelé en 1860 à remplir la place de GhampoUion, eut un bonheur qui avait été refusé au maître : il vit une vigoureuse école française se former sous ses auspices : avec MM.Maspero, Grébaut , Révillout, Pierret, Lcfébure , sans parler de ceux qui ont disparu déjà, Deveria et Ghabas , la France n'a rien à envier à l'Allemagne et n'a plus à craindre qu'on lui reproche d'avoir oublié l'héritage de GhampoUion.

Après tant de découvertes , il était réservé à Auguste Mariette d'ouvrir dans l'égyptologie un monde nouveau dont l'exploration occupera longtemps encore des nuées de

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savants. On avait , avant lui , reconnu et décrit la surface : il découvrit une Egypte sous TEgyple. Les merveilles de l'Egypte visible ne sont qu'une ombre en face de celles de l'Egypte souterraine, de toutes ces villes, de tous ces mondes que la main des hommes, du temps et du désert a lentement recouverts et sauvés en les ensevelissant. Mariette souleva le sable et fit rendre gorge au désert : il commença cette longue exhumation qui l'absorba depuis 1850 jusqu'à la dernière seconde de son existence , et qui continue sous des mains françaises.

Les débuts de Mariette furent humbles : il était régent de septième dans le collège communal de Boulogne et satisfaisait ses vagues instincts d'archéologue par des recherches sur l'histoire ancienne de Boulogne , qu'il consignait, en 1847, dans une lettre adressée à M. Bouillet et destinée à rectifier les erreurs contenues dans son Dictionnaire historique à l'article Boulogne. La vue d'une momie au Musée de Boulogne et la lecture de VEgypte ancienne de Champollion-Figeac lui i-é vêlèrent sa vocation. Il vint à Paris en 1848, fut attaché à M. de Longpérier pour l'aider dans le classement des antiquités égyptiennes au Louvre, et en 1850 partit en Egypte avec une mission du gouvernement français : il était chargé de visiter les couvents coptes , dont -des trouvailles récentes , celles des voyageurs anglais Tattam et Pacho, avaient révélé les richesses peu soupçonnées, et il devait faire l'inventaire des manuscrits orientaux qui pourraient s'y trouver. A peine arrivé à Alexandrie , il rencontra dans le jardin d'un particulier chez qui il était en visite, M. Zizinia, une demidouzaine de sphinx dont l'attitude le frappa. Au Caire , visitant Clot-Béy, le célèbre médecin français , il vit dans son jardin des sphinx du mâme modèle. Même rencontre à Gizeh dan» le jardin d'un M. Fernandez. Il devenait clair

qu'il y avait quelque part une allée de sphinx en exploitation réglée. Quelque temps après, parcourant la plaine de Sakkarah , au sud du Caire , près des maigres ruines de Tancienne Memphis , il aperçoit un de ces mêmes sphinx dont la tôte émergeait du sable. Celui-là évidemment n'avait pas été apporté là et disait d'où venaient les autres. Tout auprès gisait une table à libations portant une inscription hiéroglyphique : Mariette la lit , c'était une invocation à Osiris-Apis , celui que les Grecs appellent Sérapis. Aussitôt un passage de Strabon lui revint à la mémoire : le géographe grec , décrivant Memphis , a ces deux lignes : « On trouve à Memphis un temple de Sérapis dans un endroit tellement sablonneux, que les vents y amoncellent des amas de sable, sous lesquels nous vîmes les sphinx enterrés, les uns à moitié, les autres jusqu'à la tête. » Mariette tressaillit : il sentait sous ses pieds ce Sérapéum si longtemps et si vainement cherché par les archéologues. Ce sphinx solitaire , à demi enseveli , lui disait que ces légions de sphinx , à présent épars à Alexandrie , au Caire , à Gizeh , étaient les mêmes que Strabon avait vus , il y a dix-huit siècles , enfoncés jusqu'au cou dans le sable. Il fallait déblayer ce sable : il allait certainement trouver d'autres sphinx à côté de celui-là , faisant avenue et conduisant au seuil du temple disparu. Mais Mariette était en Egypte pour cataloguer des manuscrits, non pour fouiller le désert : que faire ? Son parti fut vite pris : il fit un coup d'Etat et de son chef convertit sa mission. Sans dire mot, se cachant presque , il réunit quelques ouvriers et déblaie. Les débuts furent durs et stériles : mais voici enfin sphinx sur sphinx, des lions , des paons , des statues , des stèles : le Sérapéum est retrouvé. Mariette put alors sans crainte informer le gouvernement français de l'emploi qu'il avait fait des fonds qui lui étaient confiés, de leur épuisement et de la nécessité

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d'en envoyer d'autres. Les travaux durèrent longtemps. Le Sérapéum est un temple bâti sans plan régulier, où tout est à deviner : en certains endroits, le sable est fluide comme de l'eau, reprend sans cesse son niveau et oppose au déblaiement un obstacle toujours renaissant K A <;ela se joignaient des querelles d'administration qui , à maintes reprises, interrompirent les travaux. L'exhumation prit quatre années entières : mais la peine de l'explorateur était récompensée d'une façon splendide et son coup d'essai était d'un prince de la science.

On sait le grand rôle de Sérapis dans le paganisme en décadence. Sérapis est le bœuf Apis mort. Apis vivant est le représentant-deftâ , le soleil fécondant , conçu comme un taureau céleste : mais, le soleil meurt'chaque jour et descend dans le monde souterrain, autrement dit, il devient Osiris, nom de la divinité souffrante et mourante : Apis mort est donc un Osiris-Apis, un Ser-Apis. Vivant, Apis était adoré dans VApiéum; mort , il va dormir et recevoir les invocations dans son palais souterrain, le Sérapéum. Celui de Memphis était le plus illustre de tous : ce Saint-Denis dés dieux- taureaux, qui avait abrité dans ses cryptes les Apis de seize dynasties, depuis Sésostris jusqu'aux Ptolémées, depuis ceigi dont les Hébreux du temps de Moïse avaient emporté au désert le souvenir et une vague adoration , jusqu'à ceux qu'avaient pleures en beaux vêtements de deuil Gharmion et Gléopâtre. Toute la poussière de la ménagerie divine était venue là , pendant dix-sept siècles , s'accumuler. Ce début éclatant décida du reste de la carrière de Mariette: les manuscrits coptes sont oubliés; son manus* crit à lui , c'est ce livre immense dont les feuillets sont enterrés sous le ^able, du Delta aux cataractes, et de Mem-

4* MARiErTE , Guide en Egypte,

phis à Eléphantine ; c'est ce livre de pierre , fait de pyramides, de lemples , de pylônes et de stèles ; c'est Sakkarah , Abydos , Edfou , Denderah , Karnak. L'Egypte souterraine esta lui : il la devine parla surface, il la possède d'avance par l'histoire , par les mille indices épars qui ont émergé de Toubli , tronçon de stèle , fragment d'inscription , voix vague de la tradition , accidents de terrain , le tout combiné par un effort de raisonnement et d'intuition qui n'a jamais failli. « Il procéda toujoui-s, dit M. Renan, avec une sorte d'à priori , sachant ce qu'il cherchait. Jamais Mariette ne fit donner un coup de pioche sans savoir ce qu'il voulait et, dans un sens général , sans savoir ce qu'il trouverait. » Comme l'inventeur de sources , qui marque du doigt le point d'où l'eau doit jaillir, Mariette, silencieux, au milieu de son armée de fellahs, qu'il dirigeait du regard et du geste , comme quelque grand roi de la dixhuitième dynastie, indiquait du doigt la place où la pioche devait faire jaillir un temple.

Chargé par le gouvernement égyptien de la direction exclusive des fouilles en Egypte, il devient le gardien en titre et le trésorier de toutes ces richesses archéologiques, dont les spécimens les plus mobiles viennent se classer dans l'ordre historique dans l'incomparable musée de Boulaq. Ses trente années de dictature scien tifique sont u n long rêve de magicien ; toutes les périodes de l'interminable histoire de l'Egypte, dans ses trente-six dynasties, viennent tour à tour se reconnaître dans le sol sous le coup de sa pioche enchantée. A Gizeh , il déblaie le temple du grand Sphinx , le plus ancien monument connu qui ait été élevé de la -main de l'homme. A Gournah , il découvre le tombeau d'Amosis, le fondateur, de la dix-huitième dynastie, le restaurateur de l'Egypte , par lui délivrée de la domination des rois pasteui*s. A Tanis, il retrouve les monuments de ces mêmfes

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Hicsos dont il refait l'histoire , découvre les origines mystérieuses et réhabilite la mémoire. A Abydos et à Sakkarah, il exhume les fameuses tables royales qui ont fourni la liste des rois et fixé la chronologie égyptienne. A Edfou, il dégage le temple de Ptolémée Philopator, monument unique en Egypte : travail inouï, car « le village avait envahi le temple » ; des maisons , des magasins, des étables s'étaient étages sur les terrains; à Tintérieur des chambres, les décombres montaient jusqu'au plafond : à présent , le temple se détache sur l'azur , avec son pylône colossal ; ses chambres sont ouvertes et les inscriptions qui chargeaient ses murs sont dégagées, lues et transcrites, jusqu'à la dernière ligne et la dernière lettre. A Denderah, c'est l'Egypte romaine qu'il retrouve, l'Egypte des Alexandrins et des Néo- Platoniciens, avec son poème métaphysique déroulé de chambre en chambre en l'honneur de Hathor, déesse de Vérité et de Beauté. A Thèbes , la cité aux cent portes , l'orgueil de l'Egypte , il déblaie un à un tous les palais et les temples édifiés par les quinze dynasties successives qui ont laissé sur les murs les noms et les cartouches de leurs rois, et dresse le plan historique des accroissements de la métropole. Dans le chaos de ruines de Karnak , formidable entassement de monuments jetés à bas par le tremblement de terre , il dégage le pylône triomphal de Toulhmosis , le précurseur en puissance et en gloire de Sésoslris , conquérant de la Palestine trois siècles avant Moïse , et il y lit la nomenclature géographique de la Terre-Sainte, telle qu'elle était aux temps où les fils de Ja«^b servaient encore en Egypte, et où les enfants de Canaan étaient seuls maîtres de Gaza à Damas.

Il faudrait des pages pour donner une idée approchée de tout ce que le génie et l'énergie du puissant Pacha arrachèrent aux entrailles du passé.

66 ESSAIS OBtENtAtX.

En Mariette, rhomme est d'ailleurs inséparable du savant : car ce n'était pas seulement contre le mystère et Tinconnu qu'il avait à lutter, mais contre la nature et contre les hommes. Ses trente années de triomphe sont trente années de lutte incessante et dévorante contre des ennemis obscurs et énervants, contre la maladie et la fièvre, contre la sottise, les préjugés et l'envie des êtres inférieurs avec qui il était condamné à vivre et dont il dépendait en partie ; ayant à lutter tour à tour de force et d'adresse pour agir sur l'apathie orientale , réduit à des prodiges de diplomatie pour forcer les stupides possesseurs de ces merveilles à comprendre vaguement leurs richesses et à en accepter de ses mains la royale restitution. Il réussit enfin : l'intelligente vanité du khédive accepta le don glorieux que lui oflFrait le savant français : le monopole des fouilles réservé à Mariette sauva de la ruine toute cette Egypte que le désert avait préservée à travers tant de siècles , et que les déprédations des spéculateurs d'antiquités et la niaiserie des touristes des deux mondes n'auraient pas pris un siècle à anéantir. Quand il mourut à la peine, le 19 janvier 1881, le khédive, par une inspiration qui lui fait honneur, envoya à sa famille , pour abriter les restes de ce roi de la science . un sarcophage de granit , à la façon d'un Pharaon : il dort, gardé par quatre sphinx du Sérapéum, au seuil de son musée de Boulaq , au seuil de ces quarante siècles restaurés par son génie ; plus puissant et plus souverain que tous ces Pharaons , car il règne à la fois sur le passé qu'il a retrouvé et sur l'avenir où son esprit dominateur dirige encore ceux qui viennent après lui ^

1. Voir, sur l'œuvre et le caractère de Mariette, les belles pages de M. Renan , dans le Rapport annuel à la Société asiatique, de 4884 .

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Le génie de Mariette avait attaché le nom de la France à Tœuvre qu'il dirigeait d'une façon si indissoluble dans Timagination orientale que, malgré des compétitions ardentes et jalouses , c'est un Français qui fut appelé à continuer son œuvre : M. Maspero, le jeune et éminent successeur de M. de Rougé au Collège de France. Bien que Mariette ait emporté dans la tombe bien des projets et le secret de bien des problèmes , l'impulsion qu'il a donnée ne s'est pas arrêtée. Tandis que les fouilles aux pyramides de Sakkarah , conduites d'après les instructions qu'il avait données à son lit de mort, mettaient au jour les inscriptions et les restes de deux rois de la sixième dynastie (trentesept siècles avant le Christ), les fouilles entreprises par ^initiative personnelle de M. Maspero donnaient déjà des fruits à leur tour ; une pyramide appartenant à un groupe encore inexploré a révélé la tombe d'un roi de la cinquième dynastie (trente-neuf siècles avant le Christ), un roi Ounas. Ce n'était point la première fois que le repos du Pharaon avait été troublé par les hommes; des voleurs égyptiens dans la période gréco-romaine, des voleurs arabes an moyen âge , avaient violé le secret de la tombe , et les explorateurs européens retrouvèrent la trace de leur passage le long des boyaux et des corridors de la pyramide. Arrivés dans la chambre funéraire , ils trouvèrent le sarcophage ouvert : le couvercle en avait été jeté bas dans un coin de la chambre, et le corps en avait été arraché pour le dépouiller de l'or et des pierreries qui devaient parer pour l'éternité la momie royale; il ne restait dans la tombe qu'un bras , une côte et des fragments du crâne du pauvre Pharaon. Les parois des couloirs et de la chambre étaient couverts de beaux hiéroglyphes verts, aussi frais et aussi lisibles qu'au premier jour où ils avaient été gravés. Au moment où la révolte d'Egypte éclata, M. Maspero

inaugurait une nouvelle série de recherches , destinées à vérifier une induction qui, si elle se justifie, comblera une des plus vastes lacunes de l'histoire d'Egypte. Durant les neuf siècles qui séparent la sixième dynastie de la douzième, rhistoire monumentale présente un vide absolu : on a les noms des rois de ces dynasties , mais rien de plus , pas un document direct , pas un monument; il semble que pendant neuf siècles l'Egypte ait cessé de manier la pierre et dormi le sommeil d'Epiménide. M. Maspero pense que le vide monumental n'est qu'apparent. Si l'on suit sur le cours du Nil la série des quelque cent pyramides qui le longent du Caire au Fayoum , on observe que celles qui ont été ouvertes et qui ont dit leur âge se suivent dans l'ordre chronologique du Nord au Sud : àGizeh, les tombes de la quatrième dynastie ; plus bas , à Abouxâ , celles de la cinquième ; plus bas encore , à Sakkarah , celles de la sixième ; au Fayoum , celles de la douzième : M. Maspero suppose que les pyramides situées entre Sakkarah et le Fayoum doivent contenir les restes des dynasties intermédiaires, compléter la série descendante et fermer le vide monumental ; la tombe remonte le cours du Nil.

Une autre série d'explorations sur un terrain presque vierge s'annonçait : une société, formée de tous les hommes qui s'intéressent de près ou de loin aux mille questions historiques auxquelles touche l'histoire de l'Egypte , s'était constituée en Angleterre pour l'exploration du Delta; le comité s'était mis en communication pour l'exécution avec M. Maspero. Les fouilles de Mariette à Tanis sont les seules qui aient été encore entreprises de ce côté , et les résultats qu'elles ont donnés disent tout ce qu'il ya à espérer. Trois ou quatre civilisations dorment là, sous les buttes encore intactes qui soulèvent le sol entre les vingt canaux du Nil : ici , le pays de Goshen , où vécurent

L ORIENTALISME EN FRANGE

Jacob et les siens ; là , Pithom et Ramsès , destinés à commenter TExode; ailleurs, Saïs et Xoïs,qui ont à nous dire rhistoire de deux dynasties; plus bas, Naucratis, le vieil emporium des Grecs , le premier qui leur ait été ouvert. Avaris n'a pas encore dit tous les secrets des Hicsos , et Tart phénicien y a dû laisser plus d'une empreinte. Les plus anciens souvenirs des Phéniciens, des Juifs, des Hellènes reposent là, à quelques pieds sous terre : il faut qu'ils en remontent; l'ombre de Mariette en frémira de plaisir aux portes de Memphis. Les hommes ne manqueront point pour la tâche. Tandis qu'en France une école active travaille sur les matériaux innombrables déterrés d'Egypte, la récente fondation de l'école d'archéologie française au Caire vient d'établir sur place une pépinière d'explorateurs. Les aides intelligents ne manqueront pas au successeur de Mariette, plus heureux que le maître , qui vécut , lutta et vainquit sans auxiliaii*e , sans confident de sa pensée, dans la puissance et la tristesse de l'isolement. De tous les intérêts que la France a en Egypte , il n'en est point de plus grand ni de plus noble que ceux qu'ont créés pour elle soixante ans de découvertes sans pareilles, faites sous ses auspices. Prenne qui voudra le monopole d'exploiter l'Egypte du jour et de dépouiller les fellahs; l'Egypte , dans ses quarante siècles, est à la France , de par le génie de ChampoUion et de Mariette.

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