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ASSYRIE

La ruine de TAssyrie et de Ninive est un des coups de théâtre de l'histoire : en un jour, cet immense empire , qui avait été durant des siècles la tête du monde ancien , fut anéanti sans laisser trace. Tandis que sa rivale du Sud , Babylone , frappée à son tour, survit pendant des siècles à sa puissance, avec des réveils de splendeur, Ninive disparaît d'un seul coup. La parole du prophète était accomplie : (c Elle est vide et déserte ; où est la retraite du vieux lion? où est le repaire de ses lionceaux ? » Une vague tradition plaçait Ninive sur les bords du Tigre , en face de Mossoul.

Vers 1818 , James Rich , résident de la Compagnie des Indes Orientales à Bagdad , visitant les environs de Mossoul , observa les tumulus qui s'élèvent sur l'autre rive et pensa qu'ils pouvaient receler les ruines du palais des rois de Ninive. Quelque temps auparavant , des ouvriers turcs, creusant un de ces monticules , avaient trouvé un immense bloc de pierre , couvert de sculptures d'hommes et d'animaux. Ce fragment était si remarquable que l'apathie turque en avait été secouée un instant , et le pacha de Mossoul s'était mis en mouvement pour venir le voir ; puis ,

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OQ Tavait taillé en pièces pour réparer les maisons de Mossoul, Fouléma de Fendroit ayant, après mûr examen, décidé que ces figures étaient les idoles des infidèles.

Vingt ans plus tard, le gouvernement français, ayant cru utile d'établir un consulat à Mossoul , nomma à ce poste Emile Botta. Botta avait longtemps résidé en Orient, dans l'Egypte , le Yémen , la Syrie ; il connaissait admirablement les mœurs et la langue des musulmans , et était pénétré d'un dévouement absolu aux intérêts de la science. Il était en rapports intimes avec M. Mohl , l'illustre secrétaire de la Société asiatique , qui centralisait alors tout le mouvement des études orientales. M. Mohl appela son attention sur les indications de Rich, et Botta, à peine arrivé à son poste , sans mission et sans secours du gouvernement, commença à ses frais l'exploration des ruines.

Il s'attaqua d'abord au plus considérable de ces tumulus, celui de Koyunjik ; les résultats furent maigres : on trouva quelques fragments de bas-reliefs et d'inscriptions, mais rien de complet. Avec des secours plus puissants que ceux dont il disposait , il allait découvrir tout ce monde de palais caché sous la butte de Koyunjik, dont la découverte devait faire , quelques années plus tard, la gloire de Layard et la fortune du British Muséum.

Cependant , les recherches de Botta attiraient l'attention des habitants. Sans trop comprendre ce qu'il voulait , ils remarquaient qu'il recueillait tout ce qu'il pouvait trouver en fait de briques couvertes d'inscriptions et payait sans marchander toutes celles qu'on lui ofiTrait. Un habitant de Khorsabad , petit village au nord de Koyunjik, entendant parler de la manie du Franc, vint lui apporter deux grandes briques inscrites qu'il avait trouvées près du village, et offrit d'en apporter autant qu'on en voudrait ; il était teinturier et avait bâti son four avec les briques du monticule

sur lequel était construit le village. Botta , sans abandonner Koyunjik, envoya fouiller à Khorsabad: trois jours après, ses hommes trouvèrent , en effet , quelques débris de basreliefs et d'inscriptions. Botta, changeant aussitôt de quartier général, se transporta à Khorsabad, activa les fouilles et bientôt rencontra un mur couvert de bas-reliefs et d'inscriptions : il était à la porte d'un palais de Ninive.

De jour en jour, à mesure que la pioche avançait, de nouveaux pans de murs s'allongeaient, avec leurs scènes vivantes , leurs guerriers , leurs rois , leurs prêtres , leurs dieux , leurs batailles , leurs adorations et les longs récits en langue mystérieuse, qui déroulaient les files interminables de leurs caractères étranges , profondément enfoncés dans la pierre comme par une main cyclopéenne. Botta frappa de la pioche à l'autre extrémité du monticule , et la vie jaillit aussi de ce côté : selon les paroles du prophète, « la pierre jetait son cri du mur, et la poutre de la charpente répondait. » L'éblouissement de Mariette entrant dans le Sérapéum peut donner à peine une idée de ce que sentirent Botta, et l'Europe après lui, en voyant émerger après tant de siècles ce vieil empire englouti , cette civilisation dont il ne restait qu'un souvenir douteux , objet de disputes entre les savants; la malédiction biblique était levée : les Rephaïm d'Isaïe remontaient du Scheol.

A la nouvelle de ce premier succès, le gouvernement, en 1843 , mit des ressources suffisantes à la disposition de Botta, et un dessinateur de talent, M. Flandin, fut envoyé à Mossoul pour dresser les plans et dessiner les sculptures. C'est tout un roman que la lutte de Botta contre l'ignorance et la stupidité officielle à Mossoul. Cène pouvait être pour le plaisir de mettre au jour de vieux murs et des débris de statues qu'un chrétien allait s'enterrer dans ces fouilles , au milieu de la fièvre des marais. Ces

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inscriptions qu'il copiait jalousement étaient des taJismans qui indiqueraient au rusé Franc remplacement de trésors ignorés ; les Turcs étaient dans le vrai, mais ce n'était point le genre de trésors qu'ils pensaient. D'autres plus subtils , et profonds historiens, découvraient que le pays avait autrefois appartenu aux gens de l'Occident, et que c'étaient leurs titres de propriété qu'ils recherchaient dans les inscriptions : c'était l'indépendance de l'empire ottoman que Botta sapait dans ses galeries de Khoi*sabad. Il y avait à Mossoul un pacha Mohammed , qui dépensa , pour entraver Botta , des trésors de rouerie et de diplomatie , à faire envie aux diplomates d'Europe les plus retors; quand il vit que tout était inutile et qu'il ne servait même de rien de faire bâtonaer les ouvriers de Botta , il transforma , dans un rapport officiel à Constantinople , la mauvaise hutte ouverte à tous les vents que Botta s'était faite à Khorsabad , en une formidable forteresse de guerre destinée à battre en brèche l'autorité de la Porte , et là dessus les travaux furent arrêtés par ordre supérieur; il fallut l'intervention du gouvernement français et un échange de notes diplomatiques pour ramener à de plus humbles proportions la cabane où le pauvre archéologue tremblait la fièvre. Botta , pour être libre dans ses travaux , achète le village ; nouvelles complications ; le village dépend d'une mosquée et ne peut pas être vendu , même par les propriétaires qui l'ont acheté ; on n'exproprie pas Dieu. De la diplomatie Ton passait à la théologie : il fallut jouer du Coran, et Botta, à travers les mailles compliquées du droit musulman , opéra une trouée victorieuse.

Enfin, les travaux purent se poursuivre en sécurité, et à la fin d'octobre 1844, l'exhumation du palais de Khorsabad était complète : deux mille mètres de murs, couverts d'inscriptions et de sculptures, étaient déblayés :

Flandin avait dressé le plan et dessiné cent-trente basreliefs , Botta avait copié deux cents inscriptions ; les sculptures les mieux conservées et les spécimens les plus curieux de Part assyrien allaient partir pour la France : deux géants étouCFant un lion dans leurs bras , deux taureaux ailés, à tête royale , descendirent sur des radeaux le cours du Tigre, de Mossoul à Bagdad. Pour les transporter de Khorsabad à Mossoul, il avait fallu plus de trois mois; il avait fallu faire un chariot spécial , de dimensions colossales , et pour trouver un essieu assez résistant , il avait fallu installer une forge ; les buflQes furent impuissants à traîner les géants sur la route détrempée par la pluie , et c'est à bras d'homme que les formidables lammas arrivèrent jusqu'au bord du Tigre. Au commencement de juin 1846, un vaisseau de guerre, le Cormoran^ embarqua l'étrange cargaison à Bagdad, et, à la fin de l'année, le Louvre refermait ses portes sur les dépouilles opimes de Ninive.

L'Angleterre suivit la voie ouverte. Sir Henry Layard, le même qui , comme diplomate , a joué un rôle si considérable dans les affaires d'Orient durant les dernières années, avait assisté en partie, aux fouilles de Botta, qui, plus tard, l'avait tenu , au fur et à mesure , au courant de ses découvertes. En 1846 , avec les secours fournis par la libéralité intelligente de quelques amis de la science, il s'établit au tumulus de Nemrod, au sud de Mossoul, et le monticule, en s' ouvrant , laissa à son tour paraître un palais de .même style que celui de Khorsabad , et , comme lui , couvert de sculptures et d'inscriptions. En 1849, Botta quittait le champ de ses découvertes; le gouvernement, sans doute pour le récompenser de ce qu'il avait fait à Mossoul , où il avait encore tant à faire pour la science et pour l'honneur de son pays .. l'envoyait à Jérusalem , et le champ fécond

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qu'il avait ouvert restait abandonné tout entier à l'Angleterre. Layard s'en empara et poussa ses fouilles avec une décision et une sagacité qui furent splendidement récompensées ; la butte de Koyunjik éventrée fournit , avec un troisième palais , la plus vaste et la plus riche collection que l'on eût encore découverte : le magnifique musée assyrien du British Muséum sort de là presque tout entier, et aujourd'hui môme la butte n'a pas encore épuisé tous ses trésors.

En 1853 , sur les instances pressantes de M. Mohl et de l'Institut, le gouvernement français rendit son patronage à l'œuvre de Botta ; son successeur à Mossoul , M. Place , reçut l'ordre de reprendre les fouilles à Khorsabad. M. Place découvrit de nouvelles salles , des souterrains voûtés, des corridors en briques émaillées; un dépôt d'instruments de fer et d'acier, socs de charrue, pics, chaînes et marteaux; une porte de palais en briques émaillées et Çgurées , fermée en haut par une voûte reposant sur deux taureaux ; il retrouva la cave du château , encore garnie de ses cruches, avec les traces du vin desséché. En même temps , une expédition dirigée par Fresnel , assisté de MM. Oppert et Thomas, était envoyée dans la basse Mésopotamie ; les découvertes récentes que Loftus et Layard avaient faites dans ces régions montraient qu'elles avaient, elles aussi , bien des révélations à nous faire ; Babylone n'est que la dernière en date des métropoles de Chaldée.

Fulgence Fresnel, le chef de l'expédition française, semblait prédestiné par son passé à une brillante carrière dans le champ où il entrait. D'une curiosité universelle, d'un tempérament d'artiste, après avoir abordé les ordres les plus divers, après avoir fait des sciences physiques , puis de la littérature pure , et traduit la chimie de Berzelius et les contes de Tieck , il avait enfin trouvé dans l'Orient

le pays de ses rêves. C'était d'abord la Chine qui l'avait séduit; il avait suivi le cours de Rémusat et traduit un roman chinois; il s'était enfin adonné tout entier aux langues sémitiques. Il avait étudié l'arabe à Paris , avec M. de Sacy ; à Rome, avec les maronites de la Propagande ; puis enfin au Caire , sous les maîtres indigènes. 11 vécut là une dizaine d'années , plongé dans la poésie arabe , et dans la plus belle époque de cette poésie , celle qui a précédé l'éclosion de l'Islamisme. Envoyé comme consul de France à Djeddah , il contribua pour une large part à la découverte des inscriptions himyarites, branche nouvelle del'épigraphie sémitique destinée à des développements si considérables.

Dans son consulat de Djeddah , aux portes de La Mecque, en voyant défiler chaque année les innombrables caravanes de pèlerins turcs, persans, égyptiens, Fresnel formait un plan qui, dans sa pensée, devait ouvrir à notre commerce les voies de l'Afrique centrale et rallier autour de la France, maîtresse de l'Algérie, toutes les peuplad^musulmanes du centre. Il avait appris que les sultans du Borgou faisaient depuis vingt ans des efforts ininterrompus pour se mettre en communication directe avec le commerce européen des bords de la Méditerranée , et ne cessaient d'envoyer des caravanes à Benghazi , à l'extrémité orientale du Tripolis; plus d'une de ces caravanes était restée ensevelie dans les sables du Sahara , sans que leur malheur décourageât les sultans et arrêtât le mouvement qui les portait vers la mer. Fresnel se dit qu'il fallait que la France vînt au devant du Borgou et lui ouvrît du côté de l'Algérie la voie qu'il cherchait à Tripolis ; une caravane de pèlerins français , partant de notre colonie , irait à travers le désert jusqu'au Borgou où elle porterait les produits européens, et de là , à travers le Soudan et le Sennaa, ramassant en route tous les affluents de pèlerins magrebins et nègres, irait les

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conduire, sous le drapeau français, jusqu'à Kosseir et jusqu'à la Caaba K Ce plan grandiose , que les changements en voie de se produire dans l'Afrique centrale ont rendu à la fois plus facile à réaliser et peut-être plus dangereux , était soumis à une étude sérieuse au ministère quand survint la Révolution de 1848; il mériterait d'être étudié à nouveau; une moitié au moins du programme résisterait probablement à Tépreuve.

Fresnel partit pour la Chaldée plein de projets et de rêves. Par malheur, quand il arriva , tout le pays était en feu : les tribus arabes étaient en révolte contre le pacha de Bagdad ; les immenses nécropoles de Warka, de Senkerah, de Niffar, terres sacrées où pendant des siècles les générations mourantes ont envoyé leurs dépouilles de tous les coins de l'empire , demeurèrent inaccessibles aux explorateu]*s français. Ils durent se rabattre sur Babylone, terrain épuisé et peu riche , moins favorisé que Ninive : Ninive, bâtie en gypse , n'a point tenté les maçons de Mossoul qui trouvaient à del ouvert, dans les carrières voisines, la matière de leurs constructions , et ils ont laissé dormir en paix les palais de Sargon et de Sardanapale sous les débris protecteurs qui s'amoncelaient alentour ; Babylone, au contraire , bâtie en briques et dans un pays où la brique est le seul élément résistant, a servi pendant des siècles de carrière pour les palais, les maisons et les huttes des héritiers de Nabuchodnosor : de là est sortie Bagdad : de là , avant Bagdad , étaient sorties Séleucie et Ctésiphon , ruines à leur tour.

Malgré ces conditions défavorables , l'exploration ne fut pas stérile : des spécimens d'art précieux , les débris de la mosaïque de chasse qui décorait le mur intérieur du palais

1. MoHL. Vingt'Sept ans d'hisloire des études orientales, H, 78.

de Nabuchodnosor; des fragments de poterie couverts d'une cursive araméenne écrite à Tencre noire , et prouvant que Talphabet phénicien , celui qui à présent est le roi du monde, entrait déjà en lutte avec Tantique et massif caractère et que le règne du cunéiforme touchait à son terme ; des tombeaux inviolés , avec des squelettes bardés d'une armure de fer rouillé et portant au front un bandeau d'or incorruptible et une couronne de feuilles de saule , de ces saules voisins où le psalmiste exilé avait suspendu sa harpe muette ; des débris de l'art grec des Séleucus, portés là par les vétérans d'Alexandre; les ruines de cette tour fameuse autour de laquelle s'était formée la légende de Babel et de la confusion des langues, et que Nabuchodnosor avait en vain restaurée et édifiée à nouveau; enfin l'enceinte de Babylone retrouvée et mesurée; toutes ces conquêtes et d'autres encore montraient que les explorateurs français n'avaient point perdu toute leur peine. Le gouvernement rappela cependant les deux missions de Place et de Fresnel : on s'intéressait peu à Compiègne à des découvertes qui ne prêtaient pas au décor. La malechance devait poursuivre l'expédition jusqu'au bout : un marchand arabe, pour frauder les Bédouins de leur droit de transit , avait embarqué clandestinement des marchandises sur le bateau qui portait la double moisson de Ninive et de Babylone : les Bédouins , qui s'aperçurent de la fraude, détruisirent le bateau et les quatre radeaux qui l'accompagnaient pour s'emparer du bois et du fer, et jetèrent les antiquités au fond de l'eau : une petite partie seulement de la cargaison fut sauvée. Ce fut le dernier coup pour Fresnel. Quand il avait reçu notification de son rappel, il avait refusé d'obéir : tenant bon contre toutes les déceptions, contre les choses et contre les hommes, il rêvait d'organiser une exploration permanente de la Mésopotamie,

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au moment même où tout lui échappait des mains. Il voulait fonder à Bagdad une école d'archéologie française , qui serait là pour l'Orient ce que l'école d'Athènes est pour la Grèce ; il fallait que la science française plantât son drapeau à demeure sur ces terres antiques qu'elle avait révélées. Il ne survécut pas au naufrage de ses dernières espérances : sa sauté était usée depuis longtemps par trente ans d'Orient , par l'habitude de l'opium, qu'il prenait comme remède et qui l'avait empoisonné à la longue , enfin par les luttes, les fatigues et les angoisses de ces deux fatales années : il mourut à Bagdad, en 1855, d'épuisement et de déception. Il laissait un souvenir profond d'admiration et d'affection dans le cœur de quelques amis fidèles, sans laisser une œuvre durable à la science ; en partie pour n'avoir pas su faire l'économie de son génie, en partie par l'injustice de la fortune , nature d'élite qui n'a point rempli toute sa destinée.

Cependant , après plus de vingt-cinq ans d'oubli et d'abandon , le rêve de Fi'esnel devient enfin une réalité. Son école française d'archéologie orientale se fonde, quoique sur un autre terrain que celui où il l'avait voulue. Je ne sais si , l'an dernier, M. Jules Ferry, en signant le décret qui constitue l'école française du Caire , se souvenait de Fresnel : mais , en tout cas , cette création aurait fait frémir de joie le cœur de l'enthousiaste orientaliste. Les diverses branches de l'érudition orientale sont à présent si intimement reliées que les mesures prises pour l'avancement de l'une appellent dès progrès et des efforts analogues dans l'autre. Entre l'Assyrie et l'Egypte', en particulier, la guerre et l'art ont jeté tant de liens, et, à partir d'une certaine époque, leurs rois et leurs artistes se donnent si bien la réplique, les cunéiformes commentent et complètent si bien les hiéroglyphes , que , par la force

des choses , les explorateui^s et les savants formés au Caire jetteront les yeux sur Babylone et Ninive, et, pour la science moderne , le Nil et TEuphrate sont, comme dans la légende du jardin d'Eden, deux affluents du même fleuve.

Mais en attendant que l'école du Caire rayonne jusqu'en Mésopotamie, la tradition de Botta et de Fresnel vient d'être renouée avec éclat, à une autre extrémité du losange chaldéen, par notre vice-consul à Bassorah, dont le nom devient inséparable de celui de ses illustres prédécesseui^s , M. deSarzec. C'est le 27 juillet 188! que le public apprit, par une communication faite à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, que l'ère des grands efforts et des grands succès était rouverte de ce côté aussi. A quatre journées de marche de Bassorah , à proximité du Chatt-el-Haï , un des principaux canaux qui relient le Tigre à l'Euphrate , s'élève en plein désert, au milieu de marais pestilentiels , une série de tells ou monticules artificiels, qui ont fait donner à toute la contrée environnante , par les Arabes nomades du désert, le nom de Tello. C'est là que M. de Sarzec s'installa et travailla pendant quatre années, sans se laisser arrêter, ni par les fièvres paludéennes , ni par les pillards du désert. Il s'attaqua au tell principal, le perça d'une galerie qui, en se prolongeant , vint enfin frapper contre un mur de 1" 50 d'épaisseur, en briques cuites. Arrivé là , il suivit extérieurement le mur et eut bientôt isolé un parallélogramme allongé de 53 mètres sur 31, élevé sur un massif de briques crues et dominant d'une hauteur de quinze mètres le désert environnant. Le parallélogramme était exactement orienté, mais par ses angles, non par ses façades : c'est un trait propre à l'architecture des temples de la Chaldée.

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Une fois le monument isolé, Texplorateur pénétra à l'intérieur par les issues naturelles que présentaient les portes et les fenêtres : les chambres et les cours furent déblayées une à une. A chaque cour, c'étaient de nouvelles trouvailles, vases inscrits, statuettes, cylindres, cachets : dans la grande cour intérieure , l'attendait la grande surprise de toute la campagne ; neuf statues d'hommes en diorite : ce sont les premiers spécimens de statuaire que l'exploration de la Mésopotamie ait fournis. Les palais de Ninive et de Babylone avaient déjà donné d'innombrables et admirables spécimens de sculpture , mais tous en basreliefs : nulle part l'homme n'était dégagé du mur.

Bien que les documents découverts par M. de Sarzec ne soient pas encore tous à* la disposition du public savant , ce que l'on en connaît a déjà suffi pour faire comprendre que cette trouvaille fera époque : le maître reconnu dans cette branche de la science , M. Oppert , n'a pas hésité à déclarer que c'est le fait le plus considérable qui se soit produit depuis vingt ans dans l'histoire des études assyriennes. C'est l'art archaïque de la Chaldée qui paraît au jour, c'està-dire la première forme de cet art que les monuments assyriens nous présentent dans sa puissante maturité déjà voisine de la décadence * : c'est un des premiers feuillets de ce grand livre de pierre dont Botta , il y a quarante ans, avait exhumé une des dernières pages. A l'historien, cette découverte révèle , des siècles avant Babylone , une civilisation puissante et de même ordre sur le bassin inférieur du Tigre : M. de Longpérier ^ a cru y reconnaître cet empire

4. Voir, sur cet art chaldéen, les articles de M. Heuzey, dans la hevue archéologique, 1880, t. XXXIX , et de M. G. Perrut, dans la Hevue de» Deux-Mondes, 4882, 4«'- octobre.

t. Dans le dernier mémoire qu'il ait lu à l'Institut , deux semaines avant sa mort.

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eité par la Bible, qui, aux temps des premiers Juges, opprima Israël pendant huit années jusqu'au jour où se leva Othoniel. Enfin un dernier et suprême enseignement, c'est que nous n'avons qu'à nous baisser et à remuer ce vieux solde la Chaldée, dont les entrailles regorgent de cités, pour récolter à pleines mains des siècles d'histoire. La France a donné l'exemple, il y a quarante ans, et a rendu l'Assyrie au monde ; puis , lassée trop vite , elle a laissé là la pioche et a abandonné son œuvre : maintenant qu elle Ta reprise , que ce soit pour longtemps !

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la découverte même des monimients : reste à dire ce que la France a fait dans le déchiffrement des inscriptions* qui les couvrent et qui leur donnent seules leur valeur entière en disant l'histoire des peuples qui les ont élevés. Il serait trop long d'entrer par le détail dans l'histoire de ce déchiffrement ; c'est le plus pénible et le plus long de ceux que la science a effectués dans ce siècle, à raison de la nature spéciale de l'écriture dans laquelle sont conçues ces inscriptions, écriture à la fois syllabique et idéographique , où de plus chaque son a plusieurs signes et où nombre de signes ont plusieurs sons. Celle histoire peut se diviser sommairement en trois périodes : dans la première , une série d'observations préliminaires, de petites découvertes de détail, de résultats partiels ; dans la seconde, vues d'ensemble , premier essai de synthèse qui fixe définitivement le caractère de la langue ; dans la troisième période , celle où nous sommes, l'accord est établi sur les grandes lignes , l'analyse qui suit les grands progrès de la synthèse reprend , de nouveaux problèmes se posent, les questions se déplacent, et la science, en avançant, transporte ses luttes sur un terrain nouveau.

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Botta, ici encore, fut un des premiers qui ouvrirent la voie. Il releva les six cent cinquante caractères que contenaient les inscriptions de Khorsabad, et , comme plusieurs de ces inscriptions se répètent, en les confrontant caractère par caractère et notant ceux qui se remplacent, il détermina la liste des signes qui ont même valeur, des homophones. En comparant ensuite l'écriture de ces inscriptions au troisième système de Persépolis ' , il reconnut que les deux alphabets étaient identiques, d'où suivait la probabilité que les inscriptions du troisième système à Persépolis sont de Tassyrien : et comme on connaissait le sens des inscriptions assyriennes de Persépolis , bien qu'on ne sût pas les lire , puisqu'elles ne sont que la traduction d'un texte perse qui était déchiffré, on avait une base d'opération pour déchiffrer l'assyrien môme. Enfin Botta, en comparant le texte assyrien de Persépolis au texte perse , arriva à reconnaître certains idéogrammes, ceux dépeuple et de ro^, et reconnut même la fonction grammaticale de certains caractères. M. de Saulcy, venant après lui, détacha sur l'assyrien les groupes qui répondaient aux noms propres du texte perse , et dont par suite l'on possédait d'avance la valeur ; par là, il détermina la prononciation de cent vingt caractères, et , en transportant les valeurs ainsi obtenues partout où il rencontrait ces mêmes caractères , il réussit à lire, à transcrire et à interpréter une courte inscription trilingue, celle d'Elvend : enfin il reconnut que l'assyrien

4 . Les iDscri|>tioos des Achéméoides sont rédigées en partie triple ; en premier lieu, vient le texte perse; en second lieu, une traduction dans la langue de la Susiane (la Susiane était le premier pays non aryen conquis par les Perses avant la Chaldée); enfin, une traduction dans la langue de Babylone. La forme et le nombre des caractères diffèrent dans les trois inscriptions, et quand Ton ne connaissait pas encore la langue qu'elles couvraient, on les désignait sous le nom d'inscriptions du premier, du second et du troisième système.

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était une langue sémitique. Bientôt, en appliquant Falphabet obtenu par l'étude des inscriptions trilingues à une inscription dont on n'avait point de traduction perse, celle de Khorsabad, il put lire quatre-vingt-seize lignes d'assyrien pur et en donner une interprétation approchée.

Deux nouveaux progrès furent accomplis par deux savants anglais ; le révérend Hincks découvrit le syllabisme de l'alphabet , entrevu par M. de Saulcy; le colonel Rawlinson découvrit la polyphonie ; il montra que le même caractère paraît dans des mots différents, et quelquefois dans le même mot , avec des valeurs différentes , progrès considérable et qui pourtant, un instant, compromit l'assyriologie dans l'esprit du public ; car, dans ce chaos de valeurs et de signes , il sembla que l'arbitraire et la fantaisie pouvaient seuls choisir et trancher.

Une expérience décisive faite en 1857 prouva cependant aux plus incrédules qu'il devait y avoir quelque principe d'ordre dans cette anarchie. La Société Royale de Londres proposa aux divers assyriologues de l'Angleterre et du continent le texte d'une inscription de huit cents lignes ; les concurrents devaient envoyer leur traduction sous pli cacheté à la commission , qui , sans se prononcer sur la valeur des traductions en présence, se contenterait de noter les points d'accord et de différence. Le résultat de l'épreuve prouva qu'il y avait plus de points communs qu'on ne l'imaginait entre les diverses écoles , et il parut que l'unité de la science était possible.

L'heure de la synthèse était venue. Ce fut l'œuvre de M. Oppert, déjà connu par ses travaux sur les inscriptions perses dont il avait achevé et perfectionné l'interprétation, et par la large part qu'il avait prise aux découvertes de l'expédition de Mésopotamie. Son grand ouvrage sur V Expédition scientifique en Mésopotamie contient le pre-

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mier traité systématique sur la matière : c'était la première ibis que la question était embrassée dans son ensemble et que les diverses réponses étaient exposées et discutées : la légitimité du déchiflfrement était démontrée ; un immense matériel était mis en œuvre; un nombre d'inscriptions nouvelles, supérieur à tout ce qu'on avait étudié jusque-là, étaient lues et expliquées : le sémitisme de l'assyrien était mis hors de doute , enfin la grammaire était tracée. Aussi le livre de M. Oppert fut décisif : l'assyriologie se trouva constituée définitivement en corps de doctrine; l'unité de la science était faite. Ces beaux travaux valurent à leur auteur les lettres de grande naturalisation et le prix biennal de l'Institut.

A la suite de M. Oppert, MM. Menant et Lenormant, ainsi que les savants de l'école allemande qui n'entre en scène que vers cette époque , appliquèrent à l'histoire et à la chronologie assyrienne les innombrables documents que vingt années de fouilles avaient mis à la disposition des savants. Les dernières années ont été remplies par une polémique pleine d'intérêt, qui porte sur les origines mêmes de la civilisation chaldéenne. La plupart des assyriologues admettent que l'écriture assyrienne était empruntée à un peuple touranien qui aurait précédé l'Assyrie dans les voies de la civilisation ; c'est le peuple qu'on est convenu d'appeler accadien ou sumérien , et dont la trace resterait dans des inscriptions cunéiformes qui accompagnent un certain nombre d'inscriptions assyriennes et qui donnent, à la lecture, des sons et des formes étrangers à l'assyrien. Quelques savants ont cru reconnaître dans cette langue un membre de la grande famille ouralo-altaïque, d'où sortent le magiare et le turc ; l'on a même fait l'histoire religieuse de ce peuple et dessiné un Panthéon qui a trouvé place dans les manuels d'histoire des religions. M. Joseph

Halévy, l'ingénieux et hardi explorateur du Yémen, a élevé système contre système ; les inscriptions dites accadiennes ne seraient que de Tassyrien écrit en un système différent du système ordinaire , et Ton aurait en présence, non pas deux langues , deux peuples , deux religions , mais simplement deux systèmes d'orthographe d'une seule et même langue. L'Institut a longtemps retenti et retentit encore du bruit de ces polémiques , dont la forme abstruse a quelquefois effrayé le public et réveillé d'anciennes défiances. Ces discussions , qui ont été parfois très ardentes de ton, prouvent du moins que Tassyriologie est très vivante en France; il y va, d'ailleurs, de l'honneur national de ne point laisser tomber en déshérence l'héritage de Botta et de Fresnel, et avec des explorateurs tels que M. de Sarzec , avec les nouvelles recrues que promet cette jeune école d'assyriologues éclose dans les dernières années et dont quelques membres , MM. Guyard, Amiaud , Pognon et d'autres, sont déjà des maîtres , il n'y a pas lieu d'être inquiet en France sur l'avenir de cette science si française.

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