‹ Essais orientauxChapitre 12 sur 109 · CAMBODGE · texte numérisé non relu

CAMBODGE

Il y a vingt ans , un Français , dont le nom est à peine connu en France de quelques érudits et qui est pourtant de la race des Anquetil et des Mariette , découvrit dans le Cambodge les ruines d'une civilisation disparue, dont les débris sont aussi grandiosesque ceux d'Assur et de l'Egypte. Son nom est Henri Mouhot.

La carrière d'Henri Mouhot fut courte et féconde. Il était né à Montbéliard , en 1826; doué d'une curiosité universelle , philologue , artiste , naturaliste , il débuta par l'enseignement en Russie, puis parcourut l'Europe en reproduisant par les procédés de la photographie alors naissante toutes les œuvres d'art qu'il rencontrait sur sa route ; puis enfin , vers l'âge de trente ans . fixé par le mariage en Angleterre, il se rappela qu'il était né dans la ville de Cuvier et s'adonna tout entier à l'histoire naturelle. Un livre sur le Siam lui étant tombé sous les mains, il résolut d'aller explorer ces régions lointaines encore peu connues, et en particulier le Cambodge, où les Européens ne s'aventuraient pas et où la géographie et l'histoire naturelle avaient un champ vierge à exploiter. La Société géographique

et la Société zoologique de Londres lui donnèrent leur patronage et les ressources nécessaires pour son expédition. Le Cambodge et ses monuments étaient, non pas inconnus, mais oubliés. Les Européens, commerçants et missionnaires, l'avaient parcouru à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième; en 1570, des Portugais avaient vu les monuments d'Angkor. Mais , chassés en 1643 , les Européens ne devaient plus reparaître au Cambodge jusqu'à ce siècle*.

En 1815, Abel Rémusat, pout suppléer au défaut de documents précis sur une contrée devenue aussi inconnue aux Européens que le centre de l'Afrique même , traduisit de chinois en français une relation du royaume de Tchin-la (c'est le nom chinois du Cambodge); cette relation avait été rédigée à la fin du xiii® siècle par un officier envoyé en mission par le fameux empereur Khoubilai Khan, celui que visita Marco Polo. Elle est écrite avec l'exactitude scrupuleuse qui caractérise les écrivains chinois; elle donne les renseignements les plus précis sur les mœurs , les lois, l'administration du Cambodge à cette époque, et contient une description détaillée de la capitale et de ses monuments. Le Cambodge était alors en pleine prospérité et dominait toute la presqu'île ; son art était dans sa fleur, la richesse de ses monuments était proverbiale, et l'on disait en Chine : riche comme Tchin-la.

Le mémoire de Rémusat resta perdu dans ses œuvres. Ni lui , ni personne en Europe ne se doutait que les monuments dont il décrivait les splendeurs étaient encore debout dans les forêts du Cambodge, et la découverte d'Angkor par Mouhot, en 1861, fut une révélation pour lui-même e\ pour l'Europe.

\ . Marquis de Croizier, l'Art khmer.

l'orientalishb en frange. 69

Parti de Londres, le 27 avril 1858 , après avoir exploré le Siam et la Gochinchine , il s'enfonça dans le Cambodge, avec deux indigènes , dressant la carte , faisant collection d'insectes , relevant le vocabulaire cambodgien , soignant les natifs, à Toccasion tirant au tigre. Enfin, le 21 janvier 1861 , après avoir franchi les rivières qui se jettent dans le grand lac, il vit, comme par un coup de magie , se dérou^ 1er devant ses yeux, au milieu des forêts tropicales , cet immense décor de féerie du palais d'Angkor. C'était la grandeur assyrienne éclatant en pleine solitude , avec le coup de théâtre de l'inattendu et le prestige du soleil indien et de la forêt vierge.

A l'extérieur, immenses colonnades, couronnées de tours percées en arcs de triomphe ; larges escaliers gardés par des lions de granit; vingt-quatre coupoles surplombant l'édifice ; longues balustrades à corps de serpent , supportées par des géants et fascinant le voyageur du regard de leurs sept têtes qui se dressent et s'élancent ; à l'intérieur, galeries sur galeries , temples et palais ; partout des portiques , des chapiteaux , des colonnes , portant encore la trace de l'or et fouillés par des mains d'artistes ; des poèmes en bas-reliefs , animant tout un peuple fantastique de géants , d' oiseaux , de serpents , de singes , d'éléphants et de dieux : tout ce rêve se détachant sur l'azur profond du ciel, sur la verdure éclatante des forêts , dans une solitude profonde où à chaque pas le pied du voyageur pose .sur la trace des bêtes fauves et où Mouhot n'entendait « que le rugissement des tigres , le cri rauque de l'éléphant et le brame des cerfs *. » L'homme a disparu et n'est là qu'une apparition passagère. Au pavillon central , dans le saint des saints , trône une statue de Bouddha , présent du roi

Page 1