Relations. noMcllcs du Levant^ Lyon
ESSAIS OArENTAUX.
didad Sade, contenant , dit une noie laline sur la garde du manuscrit , a les lois sacrées , les rites et la liturgie de Zôroastre. » Le précieux manuscrit, donné à la Bibliothèque d'Oxford, resta lettre close, et l'on se contenta de le fixer à une chaîne de fer au mur de la Bodiéenne : c'était la grande curiosité que l'on montrait aux étrangers de passage. Quelques années plus tard, un Écossais, Fraser, conseiller à la cour de Bombay, se rendit chez les Parses^ pour se procurer leurs livres et en étudier le sens à leur école : il réussit mal dans le premier objet et échoua complètement dans Tautre : les Guèbres lui vendirent fort cher deux manuscrits et lui refusèrent leurs leçons.
Pendant ce temps, les dissertations sur le magisme s'entassaient dans les Mémoires des Académies : le livre de Hyde en faisait tous les frais. Un abbé Foucher, qui est encore connu aujourd'hui de quelques-uns pour avoir eu le malheur de s'attirer quelques lettres de Voltaire-, traçait tout au long, avec une merveilleuse abondance d'érudition^ les huit périodes de la religion perse depuis Abraham et Nemrod, et racontait l'histoire des deux Zoroastres. Au moment où Tahbé Foucher lisait ses Mémoires à Tlnstitut, Anquetil-Duperron revenait de Tlnde, rapportant le Zend- Avcsta.
En 1754, Anquetil-Duperron, alors âgé de vingt ans, élève à l'École des langues orientales, avait vu par hasard chez le sinologue Leroux Deshauterayes, quatre feuillets calqués sur le Vendidad d'Oxford , qui avaient été envayés quelques années auparavant à Etienne Fourmont, l'oncle et le maître de Deshauterayes. Anquetil résolut sur le champ de donner à son pays et les livres de Zôroastre et la première traduction de ces livres, et d'aller chercher l'un et l'autre au centre même du Parsisme. Il avait le choix entre le Kirman et l'Inde : il choisit l'Inde, voulant
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profiter du môme voyage pour rapporter . les Védas , apprendre le sanscrit à Bénarës et conquérir la .langue et la religion de Tlnde ancienne en môme temps que celles de la Perse. L'abbé Barthélémy et ie comte de Caylus l'encouragent, lui promettent une mission du gouvernement : la mission tarde, il perd patience , et s'engage à rinsu de ses parents comme simple soldat au service de la Compagnie des Indes. Le tableau que Fléchier a tracé dû soldat au dix-septième siècle *est encore flatté en comparaison xle ce qu'étaient les volontaires de la Compagnie : c'était le rebut des aventuriers qu'elle enrôlait pour les colonies. Le «hef du recrutement essaye de faire revenir Anquetil sur sa détermination, son frère en larmes le supplie; mais sa résolution est arrêtée, et le 5 novembre 1754, en compagnie des nouveaiix camarades qu'il s'est donnés, il part, avant le jour, sious les ordres d'un bas officier des Invalides, au son d'un tambour mal monté, «n route pour Lorient. Il emportait avec lui deux chemises, deux mouchoirs, une paire de bas, une Bible et Montaigne. L'union de ces deux livres montre en lui le pre-^ mier souffle de l'esprit nouveau : il a le libre scepticisme d'un enfant du dix-huitième siècle, et il a déjà du dixneuvième les larges sympathies de l'intelligence et la foi idéale dans les grandes choses du passé.
Anquetil aiTiva à Pondichéry le 10 août 1755 : c'était au plus fort de la guerre de Sept ans , il lui fallut trois années pour arriver à Surate : la guerre, les maladies, le dénûment, les marches et les contre-marches dans un pays inconnu, à travers tous les dangers et tous les pièges de l'homme et de la nature, les longues misères qui épui* sent, les coups subits qui abattent, les contre-temps qui énervent, tout ce qui aurait brisé une nature moins forte et lassé une constance moins ardente, passent sur lui sans
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Farrôter et sans Tentamer. Le voici enfin chez les Parses de Surate, le 28 avril 1758. De nouvelles diflBcultés commenceut, plus redoutables pour son objet que les pj*emières; ce sont celles-là mômes qui ont fait échouer Fraser, avant lui : la défiance et la malveillance des Parses. Gé. n'est qu'à la faveur des divisions qui régnaient parmi eux. qu'il réussit à leur arracher leurs livres et leur science.. Surate venait aloi's de se partager entre deux sectes qui subsistent encore aujourd'hui. Un docteur parse, un Destour, comme on dit chez les Guèbres, ayant i-eçu quelques notions d'astronomie d'un Destour du Kirman, venait de s'aviser que le calendrier suivi par ses coreligionnairea était en retard d'un mois sur le soleil, les Parses de l'Inde n'ayant pas reçu la réforme du calendrier, introduite en Perse au moyen âge. L'équinoxe d'automne tombait donc aux environs du 21 octobre au lieu du 21 septembre, d'oîi il suivait que toutes les fûtes tombaient à faux et que les prières où le nom du mois est mentionné perdaient toute eflBcacité, Là-dessus, un schisme éclate : les réformateurs veulent que l'équinoxe soit au 21 septembre, les ortjiodoxes protestent au nom des coutumes de leurs pères. Les orthodoxes l'emportent, l'équinoxe reste au 21 octobre, et les réformateurs sont chassés. Le chef des orthodoxes était un nommé Mansherji, homme d'affaires des Hollan-. dais qui avaient un comptoir à Surate ; Anquelil s'adresse au chef des réformateurs, un Destour Darab, qui, après de longues hésitations , consent à lui donner des leçons de zënd et de pchlvi , afin de s'assurer l'appui des Français contre son rival. Les leçons n'étaient pas données de bien bonne grâce ni de bien bonne foi : Anquetil menacé dé passer à Mansherji et aux orthodoxes, et les roupies françaises achèvent la conversion. .
Anquetil resta trois ans à Surate, étudiant de près les
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mœurs, lés usages , les riles des Parses et i>eciieillant les matériaux qull comptait metti^e^ en œuvre en Europe. La guerre l'empécha de remplir la seconde partie de son programme et d'aller étudier le sanscrit et les Védas à Bénârès ; il s'embarqua enfin de Surate, le Ib mars 176i, et après être allé à Oxford comparer ses manuscrits avec ceux de la Bodléenùe et constater Tidentitié des textes, il rentrait à Paris le 14 mars 1762, à six heures du soir, et déposait, lé lendemain 15 mars, à la Bibliothèque du roi, cent quatre-vingts manuscrits zend, pfehlvis, persans etsahs-* crits. Il passa les dix années suivantes à élàl>orer les matériaux' qu'il avait rassemblés et, en 1771, paraissait enfin la traduction complète du Zend-Avesta, accompagnée d'un exposé des coutumes et des rites des Parses * .
Il faut lire cette odyssée d'Anquetil dans la relation que lui-môme en a tracée en tète de son Zend-Avesta : point der^man qui saisisse comme ce récit sans art, dans sa prose naïve et traînante : les annales de la science offœnt peu d'exemples aussi beaux de foi , d'enthousiasme et d'héroïsme. Le reste de sa carrière fut d'ailleurs, en grandeur morale, à la hauteur de ses débuts ; détaché du monde, plongé au milieu de ses chers manuscrits, qui avaient bien droit à son amour, puisqu'il avait pour eux vingt fois risqué sa vie, repoussant les places, les honneurs, les pensions qui viennent le chercher, il arrive à la vieillesse dans une misère fière et tranquille. Vers la fin de sa tarrière, sa pensée se reporte vers ces Brahmanes quMl a entrevus dans l'Inde et dont il aurait voulu ôtre l'élève. C'est avec eux, en compagnie de leurs philosophes.
4. ZewL-Aveslaj ouvrage de Zoroastre, contenant les Idées Théolo-
giques. Physiques et Morales de ce Législateur Traduit en François
8nr rOrtginalZeniK Par M. Anqii<3(il Du Perron, 3 vol. in-i<>. Parts, 1771 .
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qu'il passe les orages de la Terreur et de toute la révolution, occupé à traduire en latin, d'après une version persane qu'il avait rapportée de l'Inde, les mystérieuses Upanishads. C'est à eux qu'il dédie son œuvre^ leur parlant comme un des leurs, et il l'est en vérité par la hauteur de pensée et la force de renoncement. « Ne dédaignez pas, ô sages, cette œuvre d'un homme qui est de votre famille. Ecoutez, je vous prie, quel est mon genre de vie : ma nourriture consiste en pain, un peu de lait, de fromage et d'eau de puits, et me revient à quatre sous de Gaule, ce qui est un douzième de roupie anglaise ; Tusage du feu en hiver, des matelas et des draps sur le lit, m'est chose
inconnue Sans revenu, sans traitement, sans charge,
assez valide pour mon âge et mes labeurs passés, je vis du fruit de mes travaux littéraires ; sans femme, sans enfants, sans domestiques, privé et affranchi de tous les biens et de tous les liens du monde, seul, absolument libre, quoique aimant tous les hommes et surtout les gens de bien ; dans cet état, faisant une dure guerre aux sens^ surmontant toutes les séductions du monde , ou du moins les méprisant, d'un cœur allègre, aspirant d'un continuel effort vers l'Etre suprême et parfait, j'attends en tranquillité d'âme cette dissolution du corps dont je ne suis pas bien éloigné. )) Cependant le Brahmane n'a pas encore pu tuer en lui le citoyen : à soixante-dix ans^ après s'être enterré cinquante ans dans ses manuscrits et dans ces civilisations mortes, les ardeurs de vingt ans brûlent encore dans son cœur à la vue des crimes et des fautes qui compromettent le sort de sa patrie, et de son commentaire hérissé des Upanishads, entre deux notes latines sur VAtman, l'âme suprême, jaillissent des pages indignées sur les folies de tous les partis, sur les crimes de la Révolution, la fourbe des jésuites, l'ineptie du Directoire, les fautes de la cam-
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pagne d*Egypte , et sur l'empire colonial de la France sacrifié et perdu sans retour.
La publication dii Zend-Avcsta fit événement : l'Europe savante se divisa; l'Angleterre déclara les textes zends apocryphes. Anquelil avait eu le malheur ou le mauvais goût de décocher quelques épigrammes à l'adresse du savant Thomas Hyde et de quelques professeurs d'Oxford, tort réparé d'avance par la noble dédicace où il consacrait l'œuvre entière aux peuples de France et d'Angleterre, réunis dans un même hommage, huit années àpeine après la guerre de Sept ans. Un jeune étudiant d'Oxford, William Jones, plus tard célèbre comme l'un des fondateurs de la philologie sanscrite, prit feu et l'Avesta paya pour Anquetîl. La nouveauté étrange des idées et le style peu attrayant dont Anquetil les avait revêtues prêtaient aisément à la satire et Jones ne se fit pas faute d'en profiter. Dans une lettre écrite dans le français le plus pur et avec une verve d'ironie digne d'un élève de Voltaire, il appliqua à l'Avesta les procédés de critique et d'exposition que le maître appliquait à la Bible. En fait, toute son argumentation revenait à dire que le Zcnd-Avesta n'était pas à la hauteur des idées du siècle et que les auteurs n'avaient pas lu l'Encyclopédie ; ZoiH)astre ne pouvait écrire de pareilles sottises et c'est sans doute la rapsodie de quelque Guèbre moderne. « Tout le collège des Guèbres aurait beau nous l'assurer, nous ne croirons jamais que le charlatan le moins habile ait pu écrire les fadaises dont vos deux volumes sont remplis.... Ou Zoroastre n'avait pas le sens commun, ou il n'écrivit pas le livre que vous lui attribuez r s'il n'avait pas le sens commun il fallait le laisser dans la foule ou dans l'obscurité: s'il n'écrivit pas ce livre, il était impudent de le publier sous spn nom. Ainsi ou vous avez insulté le goût du public en lui présentait des sottises , ou vous
l'avez trompé en lui débitant des feusseté» ,: «t de (Aaqtic côté vous méritez ses mépris. » William Jones, d'ailleurs , en parfait encyclopédiste , pense qu'une œuvre ne vaut qu'autant qu'elle contribue au Jjonheur de l'humanité, ce qui doit être le but de la véritable littérature : « Supposons que ce recueil de galimatias, contienne réellement les lois et la religion des anciens Perses, était-ce la peine d'aller si loin pour nous en instruire ? S'il était possible de recouvrer tous les livres de Lycurgue, de Zaleucus, de Charondas, et «'ils ne contenaient rien de nouveau et d'intéressant, leur antiquité ne les ferait pas valoir; ils ne serviraient qu'à satisfaire la ridicule curiosité de quelques fainéants. » Et il conclut superbement : « Sied-il à un homme né dans ce siècle des'infatuer de fables indiennes? L'Europe éclairée n'avait pas besoin de votre Zende Vesta. » Par un juste retour des choses d'ici-bas, William Jones devait plus tard s'infatuer d'étrange façon de fables orientales et, après avoir ouvert sa carrière en contestant l'authenticité de l'A vesta , il devait la terminer en acceptant, comme le document le plus ancien et le plus précieux de l'histoire, un livre écrit dans un dialecte forgé , le Desatir. qui contient les paroles textuelles des prophètes qui ont précédé Zoroastre de plusieurs milliards de siècles et qui prédit la découverte du tabac et l'usage de la pipe. La science aussi a sa Némésis.
Anquetil ne répondit pas , mais la polémique continua - autour de lui et après lui. En Angleterre , toul le public savant avait marché à la suite de William Jones et, pendant plus de soixante ans, tint pour article de foi que le Zend-A vesta était un apocryphe de date récente. Ces attaques avaient trouvé peu d'écho en Allemagne ; il y avait bien là un savant, nommé Meiners, qui avait relevé contre les textes publiés par Anquetil un grief grave : c'est qu'ils
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parlaient de choses dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là et qu'ils apprenaient du nouveau ; mais l'Allemagne, en général , fut peu sensible à cet argument; le livre d'Anquetili traduit dès son apparition ^ fit autorité et les théologiens en faisaient usage couramment, pour l'interprétation des passages de la Bible relatifs à la Perse.
Cependant la découverte d'Anquetil ne produisait pas les fruits qu'on aurait attendus. En 1793, il est vrai, Silvestre de Sacy avait déchiffré les inscriptions pehlvies des rois Sassanides, en s aidant d'un glossaire pehlvi publié par Anquetil dans son grand ouvrage, et il l'avait fait avec une telle supériorité de critique et de méthode que les progrès de la science en près d'un siècle n'ont pas apporté une seule correction notable à ses conclusions. L'œuvre d'Anquetil s'aflBrmait ainsi mieux que par des discussions théoriques — par des découvertes. Mais ce ne fut là qu'un fait isolé, parce que nul ne songeait à étudier directement les textes qu'Anquetil avait traduits. L'exactitude de sa version était admise d priori ; qui aurait pu comprendre le zend si l'élève des Parses ne le comprenait pas ? L'étude de sa traduction remplaçait donc celle de l'original; on construisait sur cette base des systèmes historiques, philosophiques, mythologiques ; la connaissance immédiate des faits qui seule est instructive et féconde, était laissée de côté et l'on piétinait sur place dans d'interminables polémiques , interrompues par instant par de vagues et nébuleuses généralisations. La découverte d'Anquetil menaçait de rester stérile , quand enfin parut Burnouf , le second créateur des études zendes.
i. Kleuker, Zend-Avesla nach dem Vraiu(Bskhen des Herrn
Anquetil Du Perron, 3 vol. in-i», Rigga, 1776.
16 ^ Çâ8AIS OIVBNTAt'X.
C'est accidentellement quo Rurnauf fut apiené à étudier cesjextes^ Il était. a,vant tout sanjscritiste , et nous verrons plus loin ce qu*il a fait sur le domaine indien qui fut le premier et le dernier théâtre de son génie. En 1825, déjà célèbre par ses études sur la langue sacrée des Bouddhistes de Ceylan, il se trouvait engagé dans une série de recherches sur le point d'origine des languies, et de la civilisation de VInde ; et, dans celte vue, il essayait de déterminer Vextension exacte des langues aryenpes dans la péninsule. Après avoir établi la limite qui les sépare» au sud, des idiomes non aryens, il. lui restait à vérifier si du côté du nord-ouest une barrière analogue avait, borné le domaine du sanscrit, ou si c'est hors de l'Inde qu'il faut chercher l'origine de la langue et de la civilisation brahmanique. U fut amené par là à éludier la langue zeade qu'il était naturel de regarder comme la langue de la Perse ancienne ; mais quand il essaya de lire et d'interpréter les tex^tes à la lumière de la traduction d'Anquetil, il s'aperçut avec surprise que cette traduction était d'un faible secours pour entrer dans l'intelligence directe de ces textes et la coi^naissance scientifique de la langue. Un examen suivi de Vœuvre d'Anquetil lui révéla bientôt la double cause de ses erreurs : il avait manqué à Anquetil, pour donner ijne traduction fidèle de l'Avesta , deux instruments iudispensables. D'une part, $es maîtres parsis eux-mêmes ne connaissaient plus le zend. et. connaissaient mal le pehlvi, e.'est-à-dire la langue? dans laquelle, au moyen âge ^ les docteurs de la loi avaient traduit et commenté le livre sacré , pour fixer le sens qui ét^it en voie de se perdre ; par suite, la tradition qu'Anquetil recevait de leur bouche, étant inexacte en qUe-môme, faussait son œuvre dès le principe. D'autre part , il lui 'mii^quait le tout puissaat instrument qui, dans notre siècle, a renouvelé l'étude des
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langues et créé les lois du déchiffrement : la grammaire comparée n'existait pas encore ; il ne connaissait pas le sanscrit, — aucun Européeû ne le connaissait, — de sorte qu'il n'avait aucune ressourcé pour suppléer aux lacunes de l'enseignement de ses maîtres et en rectifier les erreurs. A l'heure où il émvait, et dans les conditions où la philologie était alors, il était diflBcile et peut-être impossible de faire mieux qu'il ne fit; il était emprisonné dans la tradition fautive de ses maîtres, sans nulle issue pour en sortir. Il était d'ailleurs pi^éoccupé avant tout, comme tout son siècle, des idées et du fond ; il n'avait pas encore appris cette leçon, que la science n'a hien comprise que depuis soixante ans et sous le coup de découvertes réitérées, que la connaissance du fond est inséparable de celle de la forme et toujours incomplète et incertaine sans elle; il lui suffisait d'avoir le sens d'ensemble, les grandes lignes du système, et pendant soixante ans, l'Europe savante s'en contenta comme lui. Il fallait le coup d'œil du génie pour reconnaître le mal et pour trouver le remède.
Burnouf, rejetant le témoignage de la tradition parsie dans la forme imparfaite et douteuse où il la trouvait dans Anquetil, en découvrit une forme beaucoup plus ancienne et plus pure dans les manuscrits mêmes qu'il avait rapportés ; c'était une traduction sanscrite de l'un des livres sacrés des Parses, le ïasna, traduction faite, il y a quatre siècles, par les Parses du Guzerate, d'après la vieille traduction pehlvie , dont le sens menaçait de se perdre à son tour. Par l'intermédiaire de cette traduction, Burnouf remontait donc de l'interprétation des Parses du dix-huitième siècle à celle du moyen âge et pouvait s'appuyer sur la tradition d'une époque où la religion était encore florissante et la science théologique en pleine vigueur. Les renseignements fournis par cette tradition plus sûre et
plus authentique , il les contrôle , les confirme ou les rectifie, d'une part, par la comparaison des passages parallèles ; d'autre part, par les données de la grammaire comparée. Il exposa les résultats de ses travaux dans le fameux Commentaire sur le Yasna, qui fut une double révélation et qui a fiait époque ailleurs encore que sur le domaine strict des études iraniennes ; en effet, ce n'est point seulement parce qu'il répandait la lumière à flots sur un sujet si vaste et si obscur ; parce qu'il restituait le vocabulaire, la grammaire, la syntaxe d'une langue perdue ; qu'il rétablissait du même coup l'histoire religieuse d'un peuple, et en un mot, organisait d'une façon définitive toute une branche de la science ; ce n'est pas pour toutes ces causes que ce livre fait date dans l'histoire scientifique du siècle; c'est aussi et surtout parce qu'il donnait un exemple pour toutes les branches de la philologie et de l'histoire ; c'est parce qu'il montrait, par un modèle inimité jusqu'ici, comment l'on doit s'y prendre pour déchiffrer une langue inconnue et faire l'histoire des idées religieuses : c'est le manuel de la découverte.
Il est impossible de donner à qui n'a pas étudié ce livré une idée exacte de la nouveauté et de l'originalité toute puissante de la méthode inaugurée par Burnouf, comme de l'aisance souveraine avec laquelle il l'a maniée et fécondée. Il faut se remettre en face du chaos même où il avait à jeter le fiât lux ; en face de tous ces textes mal établis et incohérents , avec leurs variantes discordantes à l'infini ; en face de tous ces mots inconnus et aux formes incertaines, de toutes ces traditions contradictoires avec leurs fausses clartés et leurs lueurs vagues, plus décevantes que la nuit pleine : et quand l'on a abandonné la tâche de désespoir, suivre le maître dans sa marche à travers l'inconnu , réduisant les variantes en groupes , éta-
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blissant le texte avant de le comprendre même , rangeant les tei'mes de sa traduction sanscrite en face du texte inconnu et déterminant, par la comparaison des passages analogues où le même mot zend revient, le terme sanscrit qui le traduit ; passant de Texplication du mot à celle de la. forme, dégageant ainsi, pas à pas, la grammaire en même temps que le vocabulaire ; puis allant du sens et de la forme à Tétymologie du mot, retrouvant ses parents en sanscrit ou dans les langues d'Europe, grec, latin, germanique , et souvent même, par un de ces renversements de rôles qui sont la marque du triomphe et de l'affermissement définitif des sciences nouvelles, expliquant par ce zend qu'il vient de retrouver telle forme grecque ou latine, et jetant la lumière sur les langues classiques du fond des ténèbres de cet inconnu d'hier.
Cela fait, il ne lui sufiBt pas de retrouver le sens vrai, il lui faut encore expliquer le sens faux ; il lui faut rendre compte des troubles qui se sont produits dans la tradition ; quand il y a désaccord entre la science et l'interprétation des Parses , la science n'aura complètement démontré le bien fondé de sa doctrine que quand elle nous aura appris comment s'est produite l'erreur de la tradition. Alors seulement l'histoire du sens est complète, puisqu'on Ta suivie dans son développement et dans sa déformation ; l'histoire des oublis et des erreurs fait partie intégrante de l'histoire des idées. Ceci conduit Burnouf de l'histoire des mots à celle des choses. Comme il a retrouvé l'origine dernière des mots, il recherche enfin l'origine dernière des idées, et en même temps qu'il constitue la grammaire comparée du sanscrit et du zend , il esquisse la mythologie comparée de l'Iran et de l'Inde, de l'Avesta et des Védas. Tous les rapprochements décisifs sur lesquels est édifiée cette branche de la mythologie comparée, — la plus sûre et
destinée à être une des plus fécondes de toutes, parce que les deux ordres de mythes qu'elle considère sont à la fois plus étroitement liés dans leur origine et plus nettement séparés dans leur développement que ce n'est le cas avec les autres branches de la mythologie aryenne, — tous ces rapprochements sont déjà indiqués ou pressentis dans l'œuvre de Bumouf.
Les découvertes appellent les découvertes et, en levant le sceau de TAvesta , Bumouf levait du même coup le sceau de ces inscriptions cunéiformes de Persépolis qui étaient depuis deux siècles Tétonnement des voyageurs et le tourment des savants. On soupçonnait qu'elles émanaient des grands rois Achéménides, Darius, Xerxès, Artaxerxès et qu'elles nous conservaient sous leurs caractères mystérieux les paroles mêmes de ces princes dont Hérodote nous avait dit l'histoire. C'est un savant allemand, Grotefend, qui, au commencement du siècle, avait jeté cette hypothèse par une intuition de génie que la science , pendant près de quai'ante ans , avait été aussi impuissante à justifier qu'à condamner. Observant au début de plusieurs inscriptions le retour d une formule identique où un seul terme variait, il avait supposé que cette formule invariable contenait les titres royaux et que les termes variables étaient les noms des différents rois dont les différentes inscriptions émanaient; en comptant les lettres de ces termes variables et essayant les noms des divers rois perses de l'antiquité, il était enfin arrivé à la conclusion que ces noms étaient ceux des premiers princes Achéménides ; il avait lu les noms d'Achéménès , d'Hystaspe, de Darius, de Xerxès et avait tiré de là un alphabet partiel. Mais il s'était arrêté là et la science après lui ; on ne pouvait pénétrer dans le cœur même de la langue dont on ne connaissait point la nature. Bumouf se dit que la langue
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des rois de Perse ne pouvait différer essentiellement de la langue des livres sacrés de la Perse, et qu'étant maître du zend, il avait des intelligences dans la place. S'attaquant alors au problème avec toutes les données accumulées par la création de la grammaire comparée et par ses propres découvertes, il le résolut enfin , confirma la merveilleuse intuition de Grotcfend et « en donnant le premier déchiffrement scientifique des inscriptions cunéiformes s'éleva un monument plus durable que les annales gravées sur le rocher de Persépolis *. »
Il est difiBcile de donner ici une idée de la marclie que suivit Burnouf. Disons seulement que , par un heureux hasard, il se trouva que les inscriptions qu'il étudiait contenaient une liste de noms propres, la liste des pi'ovinces formant l'empire perse sous Darius. Burnouf, au coui'S du déchiffrement, devina cette circonstance; il essaya, en conséquence, pour les signes dont la prononciation était encore inconnue, les valeurs qui se prêtaient le mieux à une lecture géographique ; et il vit le voile se soulever et sortir du rocher, un à un, tous ces noms si familiei'S à la mémoire par les souvenirs classiques, la Médie, la Susiane, la Parthie, la Bactriane, la Sogdiane, la Cappadoce, les trente satrapies de Darius, Roi des rois. Les valeurs fournies par les noms propres appliquées au reste de l'inscription donnèrent un texte qui diffère du zend moins que l'espagnol ne diffère de l'italien; le vieux perse, la langue des rois contemporains d'Hérodote, était retrouvé. Du même coup, la voie était frayée au déchiffrement de l'assyrien, les inscriptions des rois perses étant accompagnées d'une traduction dans la langue de leurs sujets de Babylonc. Telle fut l'impulsion donnée par le Commen-