‹ Essais orientauxChapitre 35 sur 109 · Cf. § 43 bis · texte numérisé non relu

Cf. § 43 bis

2. Les historiens de la philosophie grecque u'oiit, autant que je vois, signalé ce rapport que pour Thaïes, ce que d'ailleurs Aristote avait fait avant eux ; voir § 43 bis.

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toujours de Favant, les transformait sans trêve et, vivant tout entier dans son présent mobile, s'éloignait de jour en jour de ses origines; le génie indien, non moins actif, mais moins oublieux, tout en combinant à nouveau les formules antiques , en obscurcissait à peine la valeur première, et nul peuple n'a mieux gardé le sens du passé que ce peuple sans histoire. On sait la transparence de ses langues et de ses mythes qui seuls ont expliqué les langues et les mythes de l'Europe. C'est elle aussi qui laisse le mieux voir à nu par quel procédé sont nées les cosmologies aryennes.

Ces cosmologies se sont formées, non par voie de raisonnement, mais par voie d'analogie. Les mythes qui les constituent ne diffèrent pas essentiellement de ceux qui constituent le reste de la mythologie, mais en cela seulement , qu'au lieu de planer indiflféremment sur toute l'étendue du temps, sur tout instant de la vie du monde, une place fixe leur a été assignée aux bornes du temps , au début des choses. C'est que, dans la conception aryenne, les questions que la cosmologie résout ne diffèrent pas essentiellement de celles que résout le reste de la mythologie : si celle-là dit comment le monde a commencé^ celleci dit comment il commence. En effet, le fond de la mythologie aryenne porte sur la lutte permanente des ténèbres et de la lumière, des ténèbres qui sans cesse font rentrer le monde dans le néant, de la liunière qui sans cesse l'en fait ressortir. La question de l'origine était donc débattue et résolue dans vingt mythes, avant que la pensée cosmologique eut pris conscience d'elle-même : elle était résolue avant d'être posée. La mythologie contenait une cosmologie latente qui , pour se dégager, n'eut qu'à reporter aux origines les procédés de renaissance que les mythes montraient en action permanente dans le monde.

S 3. Or, le monde renaît sous nos yeux de trois façons, dans trois circonstances ; au sortir de l'hiver, de la nuit, de Torage. Mais ces trois luttes diverses des ténèbres et de la nuit, de la vie et de la mort, n'ont pas été également fécondes pour la mythologie, ni par suite pour la cosmogonie. Les deux premières, régulières et périodiques, prêtaient à l'idée plus qu'à l'image, mouvements trop lents pour ébranler l'imagination et dont la succession réguUère éveillait les idées de règle, de loi, d'ordre continu*, non les images delà création, de la naissance initiale, du coup de théâtre cosmogonique. Le triomphe de l'hiver et delà nuit, même quand il paraît comme un triomphe des puissances mauvaises , fait partie de l'ordre universel , puisqu'il se reproduit avec ordre ; il suppose et annonce un triomphe antériem* et un triomphe prochain du printemps et du jour ; il ne pouvait donc donner l'image du désordre primitif , non plus que sa lente et réguUère extinction l'image du coup d'état créateur. L'orage fournissait l'une et l'autre image, et quand la nuée enveloppe l'univers, confond ciel et terre, les fait rentrer dans le néant indistinct, dans la rvdis indigestaque moles, la lumière, qui soudain perce la nuée ténébreuse, fait reparaître, fait paraître le ciel et la terre.

§ 4; 11 semblera tout d'abord qu'il n'y ait au fond de cette assimilation qu'un abus d'expression, un jeu de mots : car pour nous, modernes, cette naissance du monde aux origines est un fait réel , tandis que cette renaissance du monde au sortir des ténèbres n'est qu'une pure métaphore.

1. C'est cette succession régulière qui a conduit les Aryens à l'idée d'un Dieu suprême (Varuna, Ahura Mazda, Zeus, Jupiter; voir Y Essai précédent). Cf. §40.

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Mais c'est que nous transportons ici nos idées de création ex nihilo, qui étaient absolument étrangères à la pensée des Aryens anciens. Pour eux, le chaos qui a précédé la création ne diffère de celui des ténèbres que par sa durée et en ce qu'il est au début : le monde confondu dans la nuée d'orage est tel qu'il était avant l'établissement de l'ordre, et le trouble de la nature est un retour au chaos ; le chaos a dû se dissiper au commencement des temps de la façon dont il se dissipe à présent, l'ordre s'établir de la façon dont il se rétablit, le monde naître aux bornes du passé de la façon dont il renaît sous nos yeux dans l'expérience du présent.

S 5. Aussi, dans le monument le plus ancien des idées religieuses de l'Inde, le Rig Véda, l'apparition subite de la lumière qui fait évanouir les ténèbres est plus qu'une délivrance : c'est une création. Quand Agni * reparaît, c'est le monde qui renaît :

L'uDlvers était ea poussière, anéanti dans la ténèbre : (e ciel a apparu, à la naissance d'Agni.

Je veux chanter Agni» l'invieillissable, le sublime, qui, avec son rayon, a tendu la terre et ce ciel là-bas, ces deux mondes ^ et l'atmosphère ^.

Quand Indra , le héros en titre de l'orage, enivré de Soma*, a, la foudre en main, fait éclater sous les éclairs la

1 . IgnU, le dieu du feu sous ses trois formes, feu terrestre, feu atmosphérique (éclair), feu céleste (soleil).

t. Le ciel et la terre. Les Yédas divisent Funivers, tantôt en deux mondes^ ciel et terre, tantôt en trois mondes, ciel, atmosphère et terre.

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